[22] D’une conférence faite le 9 mai 1921 à la Société d’Agriculture, Sciences, Arts et Belles-lettres à Tours.
I
… Le cas d’un petit jeune homme qui s’est mis en tête de devenir écrivain n’est pas chose rare. Il est devenu même très commun. Il est devenu commun pour des motifs divers : entre autres par suite de la désuétude où est tombé ce que nous appelions autrefois le préjugé contre les artistes ; ensuite par le radical changement qui s’est produit dans la conception du métier d’artiste. Ce métier était une fonction auguste qui exigeait une vocation véritable, des connaissances, une grande abnégation, voire quelque courage. D’aucuns affirment qu’il est devenu quelque chose comme une carrière. Je n’en veux rien croire, car quiconque fait des dupes n’en fait jamais pendant très longtemps. Peut-être, toutefois, se laisse-t-on aller à croire que les terribles difficultés, dont un glorieux avenir apparaissait jadis tout hérissé, sont atténuées, ce qui suffirait à susciter de fausses vocations et à leurrer les familles qui, croyant que là comme ailleurs on « arrive », et même plus rapidement, relâchent ce frein conservateur des prudences bourgeoises que nous avons tant maudit, nous les jeunes gens de 1889, et dont aujourd’hui, pour ma part, je reconnais l’opportunité.
Mais, à l’époque où nous terminions nos études, le préjugé était dans toute sa force. Ah ! nos familles vénéraient, certes, les grands écrivains consacrés, sources des plaisirs spirituels et honneur de la France. Mais elles les considéraient volontiers comme étant tombés du ciel tout glorieux, et tenant sous le bras leurs œuvres complètes : elles eussent souhaité être de leur parenté, mais elles ne concevaient pas qu’elles eussent pu engendrer un garnement bâti en somme comme tout le monde, de qui la naissance n’avait été accompagnée ni de l’éclat de la foudre ni du tremblement de la terre, mauvais élève en outre, peut-être mauvaise tête aussi, c’est probable, et paresseux comme un loir — c’est presque le signe précurseur certain. Non, elles n’admettaient pas qu’un tel blanc-bec prétendît jeter le célèbre cri : « Anch’ io son’ pittore ! Moi aussi j’ai reçu la grâce céleste ! Moi aussi je suis créateur d’images inoubliables et de fictions qui font rêver ! Moi aussi je suis fait pour brosser des toiles où l’humanité se reconnaîtra ! Moi aussi j’ai du génie ! »
Lorsque nos parents fronçaient le sourcil, peut-être ignoraient-ils que tous les engagements dans une voie qui n’est pas la normale doivent être contrariés. Mais ce bon sens qu’il ne faut pas craindre d’appeler par son beau nom bourgeois de « sens commun », ce bon sens que l’on retrouve toujours et en particulier dans nos masses françaises, ce bon sens qui nous a tant de fois sauvés, leur inspirait le souci hargneux à la fois et salubre d’accumuler les obstacles sous les pas d’un jeune téméraire. Les plus forts, seuls, ou ceux qui avaient reçu à n’en pouvoir douter le redoutable don, franchissaient barrières et fossés, et passaient… C’est bien ainsi qu’il convient qu’aillent les choses. Si ingrate que soit cette opinion, partagée, je le sais, par d’éminents esprits, et si amer que soit le souvenir de ce que j’ai dû souffrir moi-même à mes débuts, je crois qu’il est bon que quelques lacets soient astucieusement mis, afin de les empêtrer, aux doigts de l’adolescent qui veut jouer de la lyre. Que celui qui parvient à tirer des sons harmonieux de l’instrument d’Apollon, ait à rendre à son obstination ce témoignage fier : « J’en ai joué quand même. »
Mais s’il convient que des éléments insouciants ou obscurs s’opposent aux vocations peu sûres afin d’opérer le tri des valeurs réelles, il n’est pas moins à désirer que çà et là quelque intelligence transportée par la foi esthétique vienne rappeler à la jeunesse encore en tutelle que, parmi les grandes tâches que la nation sollicite de leurs énergies, il en est une attirante et périlleuse comme une aventure fantastique, et qui consiste à ambitionner l’honneur d’ajouter un volume, quelques pages, ne fût-ce qu’un sonnet, au monument incomparable qu’est la littérature française.
Il ne faut jamais croire, comme nombre d’hommes d’un certain âge sont tentés de le faire, que la lignée superbe de nos auteurs soit interrompue. Les éclipses sont possibles, encore qu’on les constate à peine, mais la nuit définitive n’est qu’une méchante pronostication.
Tant que notre sang français aura conservé ses vertus — et nous savons s’il les a conservées, — il produira des inventeurs, des savants, et des héros, et il produira de grands écrivains. Tels sont les fruits naturels de notre vieux sol. S’il en manquait un seul à la corbeille traditionnelle qui orne notre table, aucun des convives ne se croirait plus chez nous.
II
Nous voilà au cœur même d’un grand sujet, à savoir : l’appréhension naturelle qu’éprouve une immense partie du public vis-à-vis de la littérature et vis-à-vis de l’homme de lettres. J’ai ouï dire que cette question intéressait beaucoup de monde. En effet, l’homme de lettres n’est pas beaucoup plus rare aujourd’hui que ne l’est le lapin dans nos bois. Il pullule. Il est si commun qu’il ne peut plus guère en imposer à personne. Par son nombre il multiplie les difficultés inhérentes à son état. Comme il lui faut à tout prix être remarqué, sous peine de ne pas être, il se condamne à l’éclat qui produit des dégâts coûteux, ou au scandale dont la puissance de publicité commence même à s’user. Et il est de jeunes Erostrates qui, si les bons gendarmes avaient le dos tourné, mettraient le feu aux cathédrales et aux musées à seule fin que leur nom soit connu !… Quelle est la famille qui aujourd’hui n’a vu avec effroi se lever en son sein ces monstres singuliers ? Quoi ! tant de gens ont quelque chose à dire d’original ? Et tant d’originaux ont l’impérieux besoin d’exprimer leurs idées exquises dans les langues de Racine ou de Hugo ? Encore si c’était en ces langues !…
Ne nous laissons pas émouvoir : car si les débuts dans les lettres sont innombrables, les œuvres retenues se peuvent compter sur les doigts de la main. Dans la lutte pour se faire lire, une terrible sélection s’opère, plus impitoyable que celle que pratiquaient nos honnêtes familles d’autrefois. Nous nous trouvons donc, si l’on veut parler sérieusement, nous nous trouvons aujourd’hui, comme de tous temps, en face de l’homme de lettres, espèce rare et dont un très petit nombre de noms est familier à tout le monde. Eh bien ! malgré une sélection si sévère, j’ai le dessein de soutenir le paradoxe que voici : cette espèce d’hommes, avec ce qu’elle produit, conserve malgré tout quelque caractère inquiétant et qui justifie la méfiance d’un public non averti.
L’homme et l’œuvre, ce public plein de bon sens et qu’on n’a pas suffisamment prévenu les aborde à peu près de la même façon que rôde le chat autour du feu qui couve sous la cendre. Cet animal prudent mesure la température. Il allonge le museau, puis il le retire soudain, il risque un pas en avant, il en fait deux rapides en arrière, tout en exprimant par les sinuosités de son panache le tremblement qui l’agite. Il est attiré par une chaleur qu’il adore, et il se méfie du charbon invisible qui brûle la patte, et de l’étincelle qui sitôt pétille et peut vous éborgner. Ce chat circonspect, errant tout près, le plus près possible, de l’âtre ardent, exposant puis retirant la petite face sensible de sa patte de velours, c’est une image que je crois bonne à retenir, si l’on veut fixer l’attitude que l’humanité en général observe vis-à-vis de la littérature, et je me hâte d’ajouter, si étonnante que mon opinion paraisse : que l’humanité en général fait très bien d’observer.
Je me revois rhétoricien, passant, pour aller au lycée[23], par la rue George-Sand, et déposant au bureau de l’imprimerie Ladevèze mon premier manuscrit. L’article était en prose : je crois bien que c’était une histoire sentimentale et larmoyante. Je l’avais jeté simplement dans la boîte du journal. Je n’espérais guère l’insertion, car je n’étais pas fou, et néanmoins je trépignais d’impatience. Trois jours après, regardant par-dessus l’épaule de mon grand-père qui dépliait son journal, que vois-je en première page ? Mon article avec son titre en gros caractères, et le pseudonyme adopté ! Mon cœur se serre. Je pâlis et je vais m’asseoir, mais non sans épier la figure du vieillard qui lit au coin de son feu. Cette figure ne bronche pas. J’entends les battements de mon cœur. Est-ce que le regard ne s’est pas avivé un peu derrière les lunettes ? Est-ce que la bouche rasée n’a pas souri ? Je n’ose le croire. Mais, tout à coup, la bouche prononce ces mots pour moi inoubliables : « Mon garçon, voici une fantaisie qu’il faudra lire… » Je n’étais plus pâle, mais rouge. Je ne me contins pas. Et sans seulement prendre le journal, je m’écriai : « La fantaisie ? c’est moi qui l’ai écrite. »
[23] Le lycée Descartes, à Tours.
Je croyais qu’on allait m’embrasser, me porter aux nues et me crier là-haut : « Mon garçon, tu as trouvé ta voie… » Pas du tout ! L’article, qui valait la peine d’être lu alors qu’il était l’œuvre d’un inconnu, subit la plus implacable critique aussitôt qu’il fut de moi. Et je vis toute ma famille s’unir pour me démontrer que j’avais commis une incongruité. La fantaisie que j’avais faite comportait entre autres épisodes l’ouverture clandestine de certain vieux meuble tout rempli de reliques et flairant bon le passé. C’était un sujet très touchant, très séduisant quand il s’agissait d’un meuble étranger. Mais parce qu’on reconnaissait le secrétaire de la chambre voisine, il y eut un chœur de voix pour m’accabler : « Ah çà, est-ce que désormais, petit misérable, tu vas te mettre à fracturer toutes nos armoires ?… »
Parole profonde, et dont je reconnais aujourd’hui l’étonnante sagesse, l’inconsciente divination. Peut-être a-t-il pu se faire que, dans le cas particulier, mon grand-père eût tort de me détourner d’écrire des « fantaisies » pour les journaux, — et ce n’est pas certain, — mais d’une manière générale, les grands-pères ont raison d’agir comme le fit le mien.
L’homme de lettres « fracture » les armoires de famille, et d’autres aussi quelquefois. C’est avec les secrets, les choses intimes, souvent avec de cyniques indiscrétions qu’il compose la pâte diabolique qui sert à peindre l’humanité. C’est presque toujours au détriment de quelqu’un, en tout cas c’est en broyant beaucoup de grains de sable, que l’on coule le verre de ces miroirs immortels où l’homme de tous les pays et de tous les temps vient apprendre à se connaître. Consultez les clés des Caractères de La Bruyère, et vous verrez aux dépens de qui fut composé un des chefs-d’œuvre qui font le plus de gloire à la France.
Eh quoi ! vais-je vous présenter de la littérature et de l’écrivain une opinion qui tournera contre moi-même ? A un certain degré d’élévation dans l’ordre des choses morales, on fait fi des précautions intéressées qui sont coutumières dans la vie de relations. Dans la confection d’une œuvre littéraire un peu haute, comme dans la conversation privée de l’honnête homme, on méprise les contingences, on considère la vérité en face, et on la dit.
Or c’est précisément cette obligation de dire vrai et de mépriser les contingences, qui fait de la littérature digne ce nom une sorte de substance d’apparence équivoque, une matière dangereuse dont l’aimantation est puissante, mais dont le contact vous déconcerte ou vous trouble, vous produit quelquefois un choc nerveux et néfaste, peut parfaitement vous intoxiquer, à tout le moins vous laisse incertains si vous devez déclarer la chose excellente ou détestable. N’est-ce pas là que vous en êtes trop fréquemment en ouvrant les livres ? N’est-ce pas ce que vous éprouvez, aujourd’hui que la liberté d’écrire est grande, lorsque vous essayez de vous faire un jugement sur les ouvrages littéraires ? Est-ce que vous n’êtes pas souvent embarrassés au triple point de vue intellectuel, esthétique, et moral ? Est-ce que vous n’êtes pas gênés dans votre propre conscience ? Est-ce que vous ne l’êtes pas davantage dans le sentiment de votre responsabilité, lorsqu’il s’agit — ce qui arrive tous les jours — de conseiller aux vôtres telle ou telle lecture ?
Voilà une question grave, qui, si elle est mal résolue, peut éloigner à tout jamais de la littérature quantité d’esprits fort dignes d’y être initiés, et, conséquence pire, peut précipiter la décadence littéraire d’un pays, ce qui équivaut à une défaite désastreuse lorsque ce pays est la France, de tous temps éminente par ses arts.
Si vous souhaitez mon avis là-dessus, je vous dirai que la gêne est venue surtout de ceci : à partir du dix-septième siècle, nous avons eu en France une littérature de société. Nos mœurs étaient au plus haut degré sociables, tout étant subordonné chez nous à la vie de relations, autrement dit à une sorte de vie sinon publique, du moins qui exclut comme incivile, inconvenante, toute préoccupation privée. Notre littérature s’est alors assouplie à n’exprimer que ce qui peut être sinon approuvé du moins entendu sans sursaut par des personnes de bonne compagnie et réunies, et la plupart du temps sous l’autorité morale d’une femme et d’une maîtresse de maison. Cet usage a produit des chefs-d’œuvre de littérature polie dont beaucoup d’entre nous n’arrivent point à se désaccoutumer. La contrainte qu’il exige ne nous a privés ni des grandeurs de passion ni des profondeurs de pénétration spirituelle qui sont dans Racine, ni des meilleures études de mœurs ni de la gracieuse liberté qui sont dans La Fontaine, ni des hardiesses singulières, voire impertinentes, qui sont dans La Bruyère, dans Molière, dans La Rochefoucauld, dans Bossuet, dans Pascal. Mais tout cesse. Cette charmante vie par groupements choisis, où l’on lisait pour ainsi dire tout haut, fut bouleversée à la fin du dix-huitième siècle. Les malheurs publics et particuliers obligèrent chacun à se replier sur soi-même. On essaya de tirer de soi ce qu’auparavant on recevait de la société ! L’individualisme, qui n’avait jamais cessé d’exister, se trouva désormais sans contrepoids et sans frein, il s’exalta, il éprouva le besoin de proclamer son avènement et de lancer des manifestes. Les résultats n’en furent pas tous regrettables, certes ; et qui de vous n’applaudit encore un superbe lyrisme né avec Chateaubriand, Vigny, et Lamartine ? Mais aussitôt la littérature se multiplia, s’émietta, s’éparpilla. Il y avait eu une sorte de littérature, moyennant quoi l’on s’y reconnaissait. Il y en eut désormais autant que de plumes à écrire ! Chacun parla de soi, chacun vit le monde à sa guise, chacun d’ailleurs s’efforça de le voir autrement que son voisin ; et, phénomène bien humain, chacun s’acharna à imposer sa vision personnelle avec d’autant plus d’impétuosité qu’il était moins assuré de sa valeur. On devait aboutir à l’anarchie littéraire, cause de votre angoisse, cause de mille maux, et qui permet au premier venu de se déclarer un maître, mais qui aussi, en compensation, laisse à toute intelligence, à toute conscience, le loisir de descendre en ses sous-sols les plus obscurs comme de s’élever librement en plein azur, sans le souci de savoir si la loi des convenances vous le permet ou bien non.
Du jour où la littérature fut devenue individuelle, c’en a été fait de la littérature qui peut inspirer confiance a priori. A dater de Jean-Jacques, l’écrivain n’est plus l’homme du monde s’installant pour causer, le dos à la cheminée d’un salon, devant des messieurs au jugement éclairé et un cercle élégant de belles dames ; l’écrivain est l’homme de cabinet qui, à l’abri de toute sanction immédiate, vous fait part de ses confidences… ou de celles d’autrui, ou des vôtres en particulier. Or Dieu sait ce qu’un « cœur mis à nu », pour employer l’expression de Baudelaire, peut contenir, et ce qu’une bouche que nulle réserve ne bride peut formuler en fait de confidences ! La littérature a cessé d’avoir exclusivement le caractère esthétique. Elle a adopté le caractère documentaire. La littérature n’étant plus de société, mais personnelle, abdique toute pudeur, effarouche nombre d’âmes délicates, et court le risque d’être franchement nauséabonde. Elle l’est, quelquefois, jusqu’à nous faire boucher le nez…
Cependant, je vous en supplie, ne la condamnez pas encore ! C’est que, en revanche, elle peut nous instruire utilement. Émanant de n’importe qui, ayant pour objet n’importe quoi, elle est en mesure de nous renseigner sur des âmes humbles qui n’avaient pas droit de cité dans de plus nobles compositions. Elle va nous introduire dans les milieux les plus divers, les plus surprenants, et quelquefois les plus dignes d’être connus. Elle devient apte à nous montrer la variété si grande des types humains, et, tout compte fait, et quoi qu’on en dise, plutôt encore que dans la visite curieuse des bas-fonds c’est dans l’exaltation propre au poète, c’est dans le plein vol de l’âme au-dessus des âmes et au-dessus d’elle-même, que cette liberté effrénée garde la chance d’être une louable conquête.
Je me refuse à la maudire. Les pires choses ont leurs avantages. Mais il n’en demeure pas moins que, grâce à ce caractère, la littérature est, comme le feu, sournoise, attirante, et dangereuse. Il ne faut pas briser avec elle sous le prétexte qu’elle est dangereuse ; mais il faut savoir qu’elle l’est ; elle l’est au point de vue des mœurs, elle l’est au point de vue des idées. Les physiciens, les médecins manient tous les jours des substances explosives ou toxiques : il y a la manière, elle s’apprend, il faut l’apprendre.
Il faut surtout ne pas s’exagérer le péril, ni croire qu’il est nouveau, qu’il date de nos jours. S’il comporte un élément neuf, ce serait celui-ci, et il est important : durant des siècles, les circonstances ont permis à la France de se comporter comme une personne qui vit chez elle, en sa gentilhommière aux murs épais, et qui, si elle a fort souci de ce que diront ses proches, fait bon marché d’une opinion étrangère. La nécessité d’une grande solidarité interalliée autant que le rôle éclatant que vient de jouer notre pays dans l’univers, nous obligent à un surcroît de tenue : ce ne sont plus des siècles du haut de trois pyramides, ce sont « quarante » États qui nous contemplent !… Toutes les nations sont avides de connaître nos livres afin de nous connaître mieux, car nous avions fait tout le possible pour être méconnus ; nous ne parlons plus dans le privé ; nous sommes devant un immense public. Si jamais une littérature de société fut opportune, c’est bien aujourd’hui, encore ne s’agit-il plus d’une société polie et sous le contrôle d’une femme de qualité, mais de la société mondiale et sous le contrôle de la conscience humaine.
De ceci étant avertis une bonne fois, que devons-nous faire ? Eh bien, je vous l’affirme après mûre réflexion : nous ne devons pas nous laisser gêner par cette grande idée, jusqu’à nous en trouver entravés dans nos facultés créatrices. Un écrivain français qui cesse de croire qu’il est libre, altère par ce fait même l’intégrité et la fécondité de son génie. Et, d’autre part, toute velléité de se guinder pour parler trop bien, ou de s’enfler pour parler aux peuples divers, risque de faire perdre à l’esprit français sa fleur même, avec son parfum, c’est-à-dire ce qui nous rend agréables et partant assimilables à tous.
L’idée de notre responsabilité devant le monde, il convient de la poser et de l’inscrire sur un lisible écriteau à l’entrée de la grande voie littéraire. Mais si nous sommes sans chimères, force nous sera de reconnaître qu’il y a chance que cette invitation à la gravité ne trouble pas plus le démon qui frémit chez l’écrivain, que ne l’ont fait dans le passé le prestige de la loi religieuse, la morale commune, ou les cachots de la Bastille. Ne nous leurrons pas : la littérature, et celle des meilleurs, au point de vue des mœurs et des idées, reste la matière en fusion qui entretient la chaleur du globe et sans laquelle celui-ci périrait, mais qui, çà et là aussi, produit des puanteurs de solfatares, ou soulève le redoutable panache d’un Vésuve d’où s’échappera sans aucun doute, à des intervalles inégaux, et la pierre qui lapide le promeneur insouciant et la lave qui ensevelit le village tranquille.
Et alors, me direz-vous, vous constatez tout cela et vous ne sonnez pas la cloche d’alarme ? Si fait ! Je la sonne, et je vous dis : « Méfiez-vous d’une littérature qui ne fait qu’exploiter le caractère attrayant du danger. » Mais je vous dis plus haut encore : « Conservez devant la littérature comme devant la vie tout votre sang-froid ; apprenez à discerner ce qui n’est qu’appât mercantile et ce qui sous des épines, même vénéneuses, contient le fruit savoureux et nutritif. »
Ne nous alarmons pas, et songeons que nos ancêtres littéraires les plus honorés eux-mêmes furent dangereux.
Ni les fabliaux du moyen âge, ni les Quinze Joyes de mariage, ni les Contes de la reine de Navarre, ni Marot, ni Villon, ne sont œuvrettes candides ou maîtres innocents ! Rabelais, opulent artiste, grand par le verbe comme par l’esprit, est-il un auteur pour demoiselles ? Croyez-vous que la sublime férocité de l’écrivain des Provinciales trouverait seulement accès aujourd’hui en nos revues littéraires de tout repos ? Je me souviens d’avoir entendu dire à une femme aussi sainte qu’érudite et qu’excellent juge : que certains Contes de Perrault étaient d’une parfaite immoralité… Et le père de Phèdre, qui passe pour ange de douceur à cause de la suavité de ses sons, quelle torche furieuse il promène dans les plus noires ténèbres du cœur ! Si nous brûlions Manon Lescaut, René, Adolphe, le Rouge et le Noir, et dans Balzac ne fût-ce que les pages concernant le baron Hulot, enfin Madame Bovary, que resterait-il de ce qui fit la gloire du roman français moderne ?
Le mal n’est pas de rendre les passions ni les vices de l’humanité ni même d’exprimer des idées subversives. Car l’hygiène véritable n’est pas d’ignorer le mal ou de le nier, mais d’être armé pour le combattre. Le mal pour un écrivain, c’est d’avoir une vilaine âme et, ce qui est pire, une âme nulle. Si je vous supplie de ne point vous laisser épouvanter par la littérature que je reconnais moi-même dangereuse, c’est que je sais trop que la crainte qu’elle inspire peut provoquer par réaction, et provoquer tout naturellement chez les plus honnêtes gens, le goût d’une littérature dont le caractère essentiel consisterait à n’être pas dangereuse. Je ne blâme point cette dernière, et, sans nul doute, elle est nécessaire pour la plupart des esprits non avertis qui ont le louable désir de lire et qui ne savent pas réagir contre les sujets de lecture ; ce genre de littérature nous épargne la lutte, et il donne momentanément satisfaction à un besoin du bien, du beau, du bon, qui est au cœur secret de beaucoup d’entre nous. Mais il est à craindre que l’illusion optimiste qu’il répand sur la vie, n’émousse nos moyens naturels de défense, n’atrophie nos muscles de guerre, n’abolisse en nous ce sens critique, cette verve de combat, qui, eux, engendrent la féconde satire et la « vraie comédie », celle qu’un bourgeois de Paris reconnut à l’audition d’une des premières pièces de Molière, c’est-à-dire une des manifestations les plus propres du génie français.
Je ne sais pourquoi le sens critique est généralement pris en mauvaise part. On le confond avec l’esprit de dénigrement et avec la méchanceté, alors qu’il n’est que l’esprit de justice appliqué aux choses de l’ordre moral. Il est la preuve même de la vitalité d’un sujet, le témoignage de sa réaction ou de ses réflexes normaux sous le choc des événements ou des idées. Cette fâcheuse interprétation a été jusqu’à jeter sa suspicion sur la critique proprement dite, que certains croient un genre inférieur, alors que la littérature elle-même, comme la philosophie, comme la science, ne sont qu’à base de critique ou ne sont rien qui vaille.
Ce que nous sommes en droit de demander à un écrivain, ce n’est pas d’être anodin, c’est d’être honnête homme. Ce n’est pas en vous présentant des exemples magnifiques, des caractères droits, des actes irréprochables, en un mot une vie idéale, qu’il se montrera un compagnon de fréquentation sûre. C’est en sachant vous inspirer du spectacle de la vie telle qu’elle est, avec ses malignités, ses petitesses et ses vertus aussi, mêlées, un tableau dont la franchise d’exécution nous invite à d’innombrables réflexions fécondes. Le bon écrivain ne doit pas solliciter votre approbation constante ni surtout immédiate, il doit solliciter votre collaboration. Il faut qu’en le lisant vous vous disiez : « J’ai vu des gens ainsi faits… J’ai vu des situations pareilles. Mais ni ces gens ni ces situations ne m’avaient pareillement donné à penser. »
Notre but commun, que nous soyons partisans de l’une ou de l’autre littérature, c’est d’instruire, d’embellir, de fortifier et d’élever les âmes. Une école qui est de vieille tradition, et respectable, croit y parvenir en ne vous présentant que des âmes cristallines, que l’on met violemment en opposition avec des chenapans et des traîtres farouches. Cela est peut-être très bien, mais me semble ne vous faire que peu d’honneur ; et n’est-ce pas vous traiter en enfants assis devant le théâtre de Guignol ? Une autre, plus confiante en la qualité de vos esprits, sans vous tenir en lisière, vous laisse libres de vous mouvoir au milieu des diverses conditions humaines, où vous êtes témoins que l’injustice n’est pas infailliblement étouffée et que la vertu n’a pas toujours la récompense qu’elle mérite. A vous, lecteurs, stimulés par le spectacle peu satisfaisant du réel, d’opérer en votre cœur le rétablissement nécessaire et de concevoir un désir plus efficace de redresser les torts, que vous ne l’eussiez fait si vous aviez vu l’écrivain, à la fin de son livre, pratiquer lui-même la solennelle opération du jugement dernier : placer les bons dans la gloire éternelle et précipiter les méchants dans les gouffres infernaux.
Dans l’une et l’autre littérature, l’idéalisme doit demeurer le noble but que l’on se propose. Dans l’une, c’est l’écrivain qui s’en arroge tout le mérite ; dans l’autre, il vous oblige à juger vous-mêmes, à discuter, à exercer vos intelligences et vos facultés généreuses, à tirer du désordre l’amour de l’ordre, et de l’imparfait l’appétit du mieux ; il fait l’honneur aux citoyens de les constituer en jury ; il s’adresse non à des marmots, mais à des hommes ; il veut, il veut surtout, vous traiter non en troupeau de douces brebis, auxquelles il ne s’agirait que de fournir l’herbe préférée, mais en êtres intelligents. Si la littérature n’avait pas pour fin de nous rendre plus riches en toutes les sortes de biens moraux et notamment en intelligence, elle serait la plus vaine des manies. Être intelligent, ce n’est pas, en France, seulement adopter les conclusions d’un personnage présumé supérieur, c’est juger pièces en main. La littérature française, la romanesque en particulier, — j’entends la bonne, c’est-à-dire celle qui dérive de la verve de nos incomparables moralistes, — la littérature se propose de vous faire passer entre les mains au moins un aperçu de toutes ces pièces ; l’écrivain projette sur elles une lumière plus claire que le jour, et il semble bien n’avoir qu’un tout petit mot de commentaire à ajouter ; c’est : « Voilà. » J’avoue que j’aime, lorsque je suis moi-même public, que l’on me traite de cette façon et qu’on veuille laisser mon verdict tout à fait indépendant.
Je pense vous avoir montré en quelle mesure l’homme de lettres est un être inquiétant et qui mérite au premier abord toute méfiance. Ce conteur plein d’attraits a pour devoir d’exciter, voire de mettre en alerte vos facultés critiques. Si grand que soit chez lui le respect de la morale et de la conservation sociale, il est presque, par définition, un agitateur, puisqu’il doit soulever vos pensées comme vos sentiments. C’est un sonneur de cloches, il éveille, il anime, il ébranle, et l’élixir qu’il place s’appelle la quintessence de vie. Par les éléments de nouveauté qu’il vous présente, il vous heurte, il vous choque, il vous scandalise quelquefois ; mais, vous contraignant à juger, il obtient de vous la plus haute en même temps qu’une des plus difficiles opérations de l’esprit. Il fait de chacun de vous un petit Prométhée qui dérobe un peu du feu du ciel. Une action si hardie ne s’accomplit pas sans risque. Mais, devant la splendeur du résultat, bien couard celui qui hésiterait.
Il va sans dire que ce n’est pas l’audace inconsidérée ou attentatoire aux mœurs que je recommande au public français, trop justement écœuré des procédés dits « naturalistes », en général fort pauvres en esprit ; c’est la simple bravoure accompagnée de belle humeur, ou c’est, si vous voulez, l’absence de pruderie et le courage de la discussion qui nous sont d’ailleurs pour ainsi dire instinctifs. Ce que je considère comme un devoir de préconiser, c’est le maintien de notre illustre renommée d’écrivains libres. Que nous venions par malheur à la perdre, la littérature française en serait diminuée.