OPINIONS SUR LE ROMAN
[1] Juillet 1901. Des Notes personnelles de René Boylesve.
Je crois qu’on ne trouve, qu’on ne crée que dans l’atmosphère où l’on a été élevé, où l’on est né. Paris a pu être favorable autrefois au développement de l’art classique proprement dit, c’est-à-dire de cet art essentiellement poli, essentiellement général, qui était la fleur d’une société unie et polie. Rapprocher de cet art français celui de Raphaël, par exemple. Mais aujourd’hui Paris n’a plus de société, c’est le chaos. Aucun art ne saurait être l’expression de la société française divisée, émiettée, brisée. Dans ce tintamarre d’idées adverses, il faut, pour seulement se faire entendre, faire un vacarme assourdissant. Les tentatives artistiques parisiennes doivent être des coups de pétard. Or lorsqu’on s’essouffle pour produire quelque chose de singulier, il est fatal que le produit soit monstrueux et non viable. Ce sont excentricités qui brillent et étonnent, mais sont frappées de caducité dans un bref délai. Il n’y a point d’œuvre d’art spontanée, point de chef-d’œuvre, qui ne soit comme préparé, nécessité de longue date par quelque tendance, par quelque besoin social.
De telles œuvres, au contraire, peuvent naître à toute heure dans les milieux provinciaux où grandit un enfant du sol, qui porte en lui l’effort accumulé ou simplement la marque bien déterminée de mœurs, d’esprits formés depuis longtemps dans un même paysage. Une manière de penser commune, dans un même décor, pendant des siècles, se résume un beau jour en un être conscient et doué d’expression, qui se met à dire tout naturellement la chanson de son coin de terre. C’est dans de telles occasions qu’on aura désormais — et tant que la province ne sera pas bouleversée par la rapidité des communications — le plus de chance de rencontrer une œuvre d’art.