LES TENDANCES PRÉSENTES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE[7]

[7] Août 1912. Enquête de Gaston Picard.

I

Sur le roman, je ne crois guère avoir changé d’idée depuis l’enquête de Le Cardonnel et Velay. J’admets toutes les sortes de roman, et il y en a d’innombrables, puisque c’est le genre le plus libre qui soit. Je crois même avoir usé personnellement de cette liberté, en écrivant des romans dissemblables au point de constamment dérouter le public qui aime à suivre un auteur sur une piste unique. Mais aujourd’hui, comme il y a dix et quinze ans, je donne ma préférence et je consacre le meilleur de mes forces au roman dit « de mœurs », c’est-à-dire à celui qui ne se contente pas de narrer, fût-ce sous la plus belle forme, un épisode, une idylle, une anecdote, mais qui emprunte à l’Histoire son caractère de témoignage impartial sur la vie d’un peuple ou d’une société. Si un roman est si juste et si profond, que le spectacle présenté par lui soit, non d’une époque, mais de tous les temps, ah ! tant mieux ! et c’est ce que le génie seul obtient. Mais je ne crois pas que nous devions nous proposer un but si présomptueux, et je crois que se le proposer est le plus sûr moyen de ne pas l’atteindre. On oublie que le génie est, la plupart du temps, ingénu, que les œuvres immortelles n’ont pas été composées si orgueilleusement, et que c’est en exécutant avec modestie une tâche limitée, que l’on se trouve parfois, comme par hasard, avoir accompli un chef-d’œuvre. La plus belle tâche limitée qui s’offre à un romancier, c’est la peinture des hommes de son temps.

Tâche auguste et ardue, et dont la nature, à mon avis, établit une différence très nette entre le rôle du romancier et celui de tous les autres artistes, et une différence plus tranchée encore entre l’ouvrier d’une telle œuvre et les amuseurs publics que l’on se plaît trop à confondre avec lui.

Le rôle des artistes en général est de charmer. Pour nos plus grands écrivains du dix-septième siècle, La Fontaine, Corneille, Molière, Racine, « plaire » était la « règle » reconnue. (Mais « plaire » alors, c’était satisfaire aux exigences d’une toute petite et excellente société ; aujourd’hui, c’est se placer au niveau des foules.) Avec le sens de l’Histoire introduit, du moins avec éclat, par Balzac, dans le roman, une notion nouvelle s’est ajoutée à notre art, et si importante que toute autre considération fléchit devant elle, c’est la notion de justesse, c’est l’impérieuse nécessité de « faire vrai ». Nous devons peindre les hommes tels qu’ils sont. C’est en vain que notre lyrisme et notre idéalisme clameront, et nous pousseront à la déformation, à l’embellissement de notre sujet : si ce peut être le succès assuré pour aujourd’hui, c’est la caducité inévitable pour demain. Notre modèle est l’homme ; il offre à nos velléités, à nos caprices, ce que les artistes plastiques connaissent sous l’expression de « résistance de la matière ». Cet art difficile est une lutte entre deux forces et non un divertissement arbitraire : ce combat entre la volonté de l’artiste qui se croit libre et l’opposition obtuse des lois naturelles sourdement manifestées par le modèle humain, est, à mes yeux, un des plus curieux spectacles du monde. De là toute la grandeur du roman de mœurs, et de là aussi sa beauté qui est — je l’ai déjà indiqué dans l’enquête de 1904 — d’une nature assez particulière.

Elle ne se confond pas avec ce qu’on est convenu de nommer la beauté dans les arts, parce que son principal élément est la vérité psychologique et l’intelligence des lois et des mouvements sociaux. Je ne dis pas que ce soit son seul élément, car il en est d’autres qu’ajoutent les qualités propres à l’écrivain, — et notamment et surtout sa qualité d’artiste, s’il est artiste, — mais cet élément le caractérise, et il a et aura désormais tant d’importance que le constater dans un roman c’est proclamer l’excellence de l’ouvrage. A mon sens, cela va sans dire, d’autres qualités doivent s’y joindre pour hausser l’ouvrage : don d’expression, poésie, et cette autre faculté qu’ont les grands auteurs de susciter au-dessus de leur œuvre je ne sais quelle vision d’un juge surhumain, dont les accents par moments descendent comme l’ébranlement du tonnerre, ou dont la sérénité impose et effraie. Mais un roman de mœurs peut être remarquable sans ces signes de supériorité.

Et la beauté du roman de mœurs ne se confond pas plus que l’histoire avec la morale : parce que son but n’est pas d’édifier ni de convaincre, mais d’enregistrer les gestes humains en leur communiquant un caractère mémorable, une véracité plus frappante que le spectacle tumultueux et confus de la vie. Je pense qu’une morale plus forte et plus saine que celle qui est voulue par un auteur, se dégage du tableau de la vie clarifiée, résumée, par un esprit naturellement probe et élevé. Les conclusions la plupart du temps amères que nous tirons d’un examen approfondi de la vie, sont d’une portée plus longue, d’un retentissement autrement étendu dans toutes les régions de l’homme, que cette espèce d’optimisme mensonger qui, à la fin des belles crises des romans ordinaires, n’a pour but que de procurer au lecteur troublé par les péripéties du récit une bonne nuit.

Seule, l’impression de la vie réelle demeure, et pousse des prolongements multiples dans la mémoire, tandis qu’une intrigue adroitement nouée, et dénouée finalement au gré du lecteur, lui représente une chose achevée, épuisée, et sur laquelle il n’y a plus à revenir. J’aime mieux, à la page dernière de mon roman, voir un lecteur un peu boudeur et mal content, que de le surprendre fermant le livre avec cet air béat que laisse une question définitivement jugée : il y reviendra, il réfléchira, il cherchera lui-même le sens du récit que l’auteur n’a pas pris soin de lui exprimer en grandes capitales. Et s’il est choqué, moins par des exemples qui n’ont pas été choisis dans ce but, c’est d’autant mieux ! C’est qu’il est blessé au bon endroit ; et il n’y a que la vérité qui blesse.

Comme la vérité, ce genre de roman blesse presque tout le monde ; il est condamné à un relatif insuccès. Aucun des motifs qui ont fait la fortune du roman dit « réaliste » ou « naturaliste », ne saurait le faire valoir pour le grand nombre. On se laissait scandaliser par une certaine franchise au temps de Madame Bovary. Le naturalisme, ensuite, fut un objet de curiosité par la puanteur de ses fanges ou la verve de son pittoresque. Le tableau des nuances dépouillées de tout artifice ne saurait séduire que certains esprits, très cultivés par l’antiquité grecque et latine, et qui seraient encore, comme on l’était au temps de Montaigne ou de La Bruyère, curieux de l’homme. C’est pour les idées que l’on se passionne aujourd’hui. Les idées passent comme les fleurs, mais ne renaissent pas aussi sûrement qu’elles. Je ne vois qu’un objet propre à la littérature, et qui, populaire ou non, ait la même chance de durée que l’homme, c’est la connaissance de l’homme. Le roman de mœurs — qui, par surcroît, peut être une magnifique œuvre d’art — n’a pour but que d’y contribuer.

II

Les publications à bon marché ont pu être avantageuses à certains auteurs dont les « trompettes de la renommée » n’avaient pas porté le nom dans tous les lieux où le public qui leur est destiné réside. Le public des auteurs les moins asservis au public réside partout. Il n’est pas forcément où se trouve le public dit « d’élite ». Le public d’élite n’est pas groupé comme un troupeau de moutons. Il est dispersé, nous ne savons pas où il est. Les collections à bon marché ont pu l’atteindre, par hasard, en prenant sur la masse du public une autorité qui les imposait à des cinquantaines, à des centaines de mille acheteurs. Mais, ne nous y trompons pas : l’élite capable d’apprécier une œuvre non vulgaire, si dispersée qu’elle soit, ne doit pas être très nombreuse : et des cinquantaines, des centaines de mille acheteurs ont dû reconnaître qu’ils s’étaient trompés en faisant entrer tel ou tel nom dans leur bibliothèque. L’achèteront-ils de nouveau ? C’est une question qui n’est pas résolue. L’entreprise n’en est qu’à sa première phase.

Quant à l’influence exercée par ces publications sur les œuvres, eh bien, elle pourra être excellente à certains talents qui sont faits pour le grand nombre ; il y en a ; elle les obligera tout de suite à communiquer à leurs œuvres les qualités requises. Pour les autres, si ces tirages les influencent, c’est qu’ils eussent pu être influencés aussi bien par un éditeur ordinaire, par un directeur de revue, par un ami, par leur femme, ou par leur maîtresse. Ceux qui sont forts feront leur œuvre sans se soucier du sort qui l’attend. Ceux-là seuls comptent. A quelques scrupuleux elle pourrait donner un certain souci moral.