La baie de Douarnenez a, par les beaux jours, toute la séduction d’un golfe méditerranéen. Elle déploie, de l’anse des Plomarc’hs au cap de la Chèvre et à la pointe du Van, au nord le souple collier de ses dunes et de ses grèves : le Ris bordé de pins, Tresmalaouën, Pen-Trez, la plage blanche de Morgat ; au sud, la farouche dentelure de ses criques et de ses promontoires : le Leïdé, la Jument, Beuzec, Penhouarn et Trénaoër, jusqu’au pays du Cap qui s’enfonce comme une dague dans l’azur tragique de la mer.
Au creux le plus propice de la baie, Douarnenez étage, depuis Porz-Rhu jusqu’à la rivière de Tréboul, ses usines sardinières et les maisons blanches ou grises de ses pêcheurs.
Durant de longs siècles, ce ne fut qu’une bourgade maritime, dépendant de Ploaré, une bourgade aux maisons basses et couvertes de chaume, dont subsiste, aux Plomarc’hs, un groupe de mélancoliques masures qui presque toutes tombent en ruines. Toute la vie administrative et religieuse se concentrait à Ploaré, où se trouvaient l’église, la mairie, le cimetière. Ainsi s’étaient constituées dans la même commune deux races nettement tranchées et qui même de nos jours, sont demeurées rivales : les terriens ploaristes, séparés de l’Océan par les rideaux d’arbres touffus de Sainte-Croix et des Plomarc’hs, tournés vers les horizons boisés de Cornouaille, courbés, depuis des siècles, sur les tâches ingrates, gardiens obstinés des vieilles mœurs, des vieux costumes, du vieux langage ; les « maritimes » de Douarnenez, orientés vers les espaces infinis de l’Atlantique, épris de larges rêves et d’aventures, moins soucieux de passé que d’avenir, volontiers hâbleurs et dédaigneux de leurs voisins attachés aux traditions, rivés à leur sol dur et aux rites d’une foi trop vieille.
Et puis, vers le début du dernier siècle, grâce à la découverte de nouvelles méthodes appliquées à la conservation des sardines, Douarnenez prit un essor inattendu. Les premières usines se créèrent, le renom de leurs produits fut porté jusqu’aux confins du monde. La population et la prospérité s’accrurent. De bourgade qu’elle avait été jusqu’alors, Douarnenez, s’enflant, devint ville ; elle se sépara de Ploaré ; ses maisons grimpèrent à l’assaut des pentes, débordèrent dans le pays circonvoisin, du Porz-Rhu jusqu’à Tréboul.
Mais l’attrait pittoresque et poétique de Douarnenez continue de résider dans son vieux port. Il a gardé, en dépit des transformations récentes, sa couleur et sa vie d’autrefois. On songe, en flânant dans ses quartiers pleins d’une âpre odeur de mer, à quelque port de la côte ligure ou napolitaine. Ce sont les mêmes petites rues étroites, grimpantes et tortueuses, pavées de galets pointus et qui s’ouvrent, quand on s’y attend le moins, sur le bleu décor de l’Océan. Elles portent des noms évocateurs d’un passé lointain et charmant, où se mêlent, à doses égales, la légende et l’histoire : rue d’Is, rue Gradlon, rue des Trépassés, rue Monte-au-Ciel, rue basse de Sainte-Hélène. Les toits s’y haussent, comme à Bastia, Gênes ou Naples, dans un chevauchement pittoresque de lucarnes et de gouttières. Tout y est d’une couleur vive : les murs blanchis à la chaux, les haillons qui sèchent aux fenêtres, les « perches » tenues par des tringles et semblables à des bouts-dehors de navires, où les filets sèchent en bleus festons.
Dans le creux de deux ruelles montantes, la petite chapelle de Sainte-Hélène, qui est le sanctuaire des pêcheurs, a une humidité de grotte marine et une ombre de sépulcre où se distinguent à peine quelques vieilles femmes accroupies.
Le soir venu, c’est vers le môle que reflue, par les venelles, toute l’animation de la ville. Et c’est le grand attrait de Douarnenez que d’assister, au « grand port », au retour des barques. La baie, vue du môle, sous le soleil couchant, offre un aspect admirable. Le soleil sombre, lentement, derrière l’île de Tristan et la pointe de Rosmeur, laissant dans le ciel de grandes traînées de flammes rougeâtres. Un de ses rayons, glissant entre les troncs des pins, accroche un reflet d’or aux hautes voiles et aux enfléchures d’un thonier attardé. La mer, sous la lente procession des voiles, est une belle nappe rose et moirée qui s’étend jusqu’à la lointaine ondulation du Ménez-Hom, semblable à un fauve couché et jusqu’au cap de la Chèvre, qui dresse sa digue bleue sur les fonds nacrés du soir.
L’ensemble est plein de noblesse et de sérénité. L’on ne s’étonne point que Maupassant, qui fut un grand voyageur et un observateur généralement impartial, n’eût trouvé que deux golfes, ceux de Porto et de Naples, qui lui parussent dignes, par la beauté des lignes et la magie de leur lumière, d’être comparés à la baie de Douarnenez.
Et comment traduire l’activité grouillante des quais, un soir de bonne pêche ? C’est aux derniers jours d’août ou au début de septembre. La sardine, remontant des eaux abyssales, vient avec les courants tièdes d’envahir la baie. Les barques rentrent par centaines, les voiles en ciseaux, grand’ouvertes sous le vent d’Ouest, la cale pleine à déborder des richesses de la mer.
Au long des quais, on débarque la sardine. Et, du môle aux usines, c’est un va-et-vient de pêcheurs dont les visages ont les tons fauves des voilures ou des vareuses rougies au tan. Les mille bruits du port se mêlent et se répondent : cris, jurons, propos aigres des « commises » qui se disputent, à la criée, le poisson frais débarqué dans les mannes, claquements des sabots sur les escaliers tortueux, sur les pavés de galets des vieilles rues. Et dans les rares silences, le grand murmure accompagnateur de l’Océan.
Le soir, la part de pêche étant perçue chez les usiniers ou les mareyeurs, c’est la ruée vers les buvettes et les cabarets du port, où les belles filles versent la « goutte » ou le muscadet derrière les comptoirs poisseux. C’est tout Douarnenez enveloppé dans une inexprimable odeur de friture et d’alcool. Revanche bien juste des longues attentes, des misères et des fatigues, des mortes-saisons où l’on s’épuise en vain, à la poursuite du poisson, où il faut prendre, sur la foi des pêches futures, à crédit chez le boulanger, le boucher, le buvetier.
Car sauf aux semaines de l’été, le pêcheur de Douarnenez mène la vie la plus ingrate et la plus rude. Il faut chercher la sardine frileuse jusqu’à Saint-Jean-de-Luz et aux côtes de Galice, la suivre, dans ses capricieuses randonnées, du pays basque à Quiberon et Audierne. Ou, l’hiver, après le « Tolik an Anaon »[5], quand la sardine manque, il faut pêcher au chalut au large d’Armen, se rabattre sur le maquereau de l’Iroise et des parages d’Ouessant, demeurer des huit jours en mer, dans les courants et dans les brumes, « tenter » par temps dur, dans de frêles barques, dormir tout équipé, sous l’abri léger des voiles, se nourrir de pain dur trempé d’eau, ou de cette bouillabaisse bretonne que les marins appellent la « cotriade ».
[5] Le « coup des morts ».
Les périls de cette vie rude et constamment exposée n’ont point rebuté le pêcheur. Malgré ses violences et ses caprices, il aime réellement la mer, à laquelle il est lié par les hasards de la bonne ou de la mauvaise fortune ; elle tient constamment en haleine son amour du gain et de l’aventure. Il tient d’elle, pour une grande part, son caractère instable, insouciant, volontiers vantard ; il a comme elle des accès de sauvage brutalité succédant à des repentirs sans lendemain et à des câlineries puériles.
Les plus grandes contradictions font en son âme le plus singulier, mais le meilleur ménage. Destructeur par tempérament, porté, en politique, aux doctrines les plus audacieuses et les plus subversives, il n’en garde pas moins au cœur une foi d’enfant, que les prédications « rouges » n’ont pu entamer. Après avoir assisté, au milieu des clameurs et de la fumée des pipes, à un « meeting » révolutionnaire, il fera le plus naturellement, le plus humblement du monde ses dévotions à Sainte-Hélène, ou suivra, avec le zèle le plus édifiant, les mains jointes, en chantant des cantiques, la procession des femmes à la bénédiction de la mer. Les marques de ce curieux dualisme se retrouvent dans les noms des barques, inscrits sur la coque en lettres blanches : Marche ou crève, Lénine, Troisième Internationale, portent les unes ; mais d’autres répondent, dans leur sillage : Jésus-Marie-Joseph, Sainte Vierge protégez-nous, Sainte-Marie du Ménez-Hom ou Notre-Dame de Rocamadour.
Et l’esprit le plus aventureux en politique, n’empêche pas le Douarneniste d’être le pêcheur le plus routinier du monde. Il est ennemi du chalutage, de la senne, qui lui permettrait de lutter à armes égales contre le cédazzo portugais, de tout ce qui risquerait de bouleverser ses antiques habitudes. Il me souvient d’avoir vu, un soir d’été, la foule des pêcheurs, observant d’un œil plein de haine un chalutier amarré au quai, qui avait « touché » Douarnenez pour y renouveler sa provision de glace. A l’aube suivante, on avait rompu criminellement toutes ses amarres.
Mais ce n’est là, chez le Douarneniste, que rançon d’admirables qualités. Quel cœur franc et chaud, quel mépris du danger, quel amour du métier, des fines manœuvres, des navigations périlleuses qui le font considérer, d’Ouessant aux côtes maurétaniennes, comme le véritable maître de l’Océan.
Qualités et défauts se retrouvent, dans une confusion égale, chez les femmes de Douarnenez. Coquettes, fantasques, imprévoyantes, elles ont le goût immodéré du plaisir, de la danse, de la parure. Elles dépensent sans compter le gain des belles pêches, quitte à misérer aux mauvais jours, quand les sardiniers désarment ou que leurs maris et leurs frères sont réduits à pêcher, au filet à trois mailles, dans les fonds, les dormeurs et les araignées de mer.
Mais elles ont sous le châle, élégamment drapé, sous la coiffe que dissimule à demi la bordure ébouriffée des cheveux, une finesse, une distinction natives, quelque peu hautaines, peut-être héritées d’un lointain sang espagnol. Et leur taille haute, flexible, onduleuse, leur teint clair, leurs yeux allongés, verdis à force de scruter les profondeurs de la baie, font d’elles de véritables patriciennes de la mer.
Cette fraîcheur exquise du teint, qui ne se retrouve ni chez les Capistes, ni chez les Grésillonnes, les femmes de Douarnenez la doivent peut-être aux verdures qui foisonnent dans leur pays. Elles s’allongent, en une bordure vive, des Sables blancs de Tréboul aux calmes rivages du Ris : verdures des peupliers, des trembles et des frênes, dans les creux où l’eau suinte ; feuillages élégants des acacias, sur les pentes de Porz-Rhu ; et partout où le sol dur ne permet d’autre végétation, l’émeraude plus sombre des pins maritimes. Le pin est par excellence l’arbre des côtes bretonnes, la parure des roches déshéritées. Il pousse dans les endroits les plus déserts et les plus escarpés, sur le dos des écueils, dans la tristesse aride des dunes, comme un défi de la nature à la mer violente et oppressive. Il encercle la baie de Douarnenez, se penchant sur l’écume des Plomarc’hs, bordant d’une frise nerveuse les sommets lointains des collines crozonnaises. Son feuillage et ses branches maigres soupirent ou pleurent sous les embruns comme des harpes de l’Océan.
Mais ce qui charme surtout, en ce pays de Douarnenez, c’est la tendresse de la lumière, nacrée, subtile, infiniment changeante. A Concarneau, elle est plus éclatante, plus crue, et les peintres la fixent avec moins de peine ; mais elle n’a pas cette fluidité qui, reculant à l’infini les rivages opposés et les promontoires, donne du mystère aux paysages, de la majesté aux horizons. Jamais l’on n’éprouve cette impression avec plus de force qu’aux grands calmes d’automne, quand les brumes, dévalant en avalanche bleue, les pentes de la montagne de Locronan et du Ménez-Hom, suspendent entre ciel et eau leurs îles transparentes.
On n’imagine point sous une clarté différente le lac de Tibériade, quand, au soir d’une journée ingrate, Jésus marchant sur les flots apparut aux pêcheurs. La baie de Douarnenez est, elle aussi, un beau lac mystique qui, par son silence, sa sérénité, incite aux exaltations et aux grands rêves mélancoliques.
Le temps est encore tout proche où les Douarnenistes croyaient aux interventions miraculeuses des trépassés et des bons génies de la mer. C’est ainsi qu’aux brumes de Toussaint, ou lors du « Taolik an Anaon », ils tendaient pour la dernière fois leurs filets, ils acceptaient dans leurs barques les terriens de Ploa-ré, sûrs qu’ils étaient à l’avance d’une pêche fructueuse, grâce aux bons offices des morts.
Chaque époque a laissé, sur cette terre prédisposée à la recevoir, l’alluvion de ses légendes et de ses souvenirs. Souvenirs de la pré-histoire dont les menhirs de Tréboul ou de Rostudel, rongés de lichens roux, ou le cromlech du Leïdé, furent les témoins muets ; légendes des temps druidiques qui continuent d’environner le pays du Cap, et l’île des Sept-Sommeils, de leur prestige surnaturel. Souvenirs de l’occupation romaine, débris de villas ou de thermes, surgissant presque à chaque pas, à Tréguer, à Tréfentec, au Karigellou, dans ce fond de baie qui devait rappeler aux soldats de César le profil montueux de la Campanie et la douceur du ciel tyrrhénéen.
C’est bien aussi dans ces parages qu’aux temps gallo-romains dut exister la ville d’Is dont parle, en sa chronique, l’Anonyme de Ravenne, sur ces « palus » de Bretagne que la mer, à une époque indéterminée, a ennoyés et recouverts. Sans doute n’était-ce qu’une bourgade, guère plus riche ni plus populeuse qu’une Guérande ou qu’un Penmarc’h, mais dont l’imagination enchantée des Celtes, qui a le don de tout transfigurer, a fait une cité magnifique, une Gomorrhe bretonne, comme le seuil d’une Atlantide dont les cloches sonnent toujours et dont Dahut serait l’Antinéa.
Voici tous les lieux qui rappellent les phases de ce mystérieux drame de la mer : les Plomarc’hs ou Poul-marc’h (l’anse du cheval) où le roi Gradlon emporta sa fille en croupe, à pointe d’éperon, dans la nuit noire, sur son coursier rapide comme le feu ; le Poul-David ou Poul-Dahut, au fond du Porz-Rhu, où, la digue rompue, les flots poursuivirent le roi d’Ys. Une voix terrible lui cria par trois fois : « Repousse le démon assis derrière toi ». Gradlon jeta Dahut comme une proie à la mer. Et les flots s’arrêtèrent, et Dahut est depuis lors la sirène trompeuse, la Mary-Morgane fatale aux pêcheurs qui se laissent prendre aux accents passionnés de sa voix. Chacun d’eux l’a vue, cette « fille de la mer qui peigne ses cheveux, blonds comme les algues au soleil du Midi, et dont les chants sont plaintifs comme les flots » :
Ce sont ensuite les souvenirs, pleins d’un charme pastoral, de la première évangélisation. Doublant les falaises rouges du Cap de la Chèvre, c’est en ce pays qu’abordèrent, en bon nombre, les saints de la légende armoricaine, venus d’Islande ou de Cambrie pour prêcher en petite Bretagne le royaume de moûtiers, égrenés au long des grèves et sur les pentes, rappellent les étapes de leur apostolat.
Tutuarn jeta son dévolu sur l’îlot de Tristan, serré entre Tréboul et le Porz-Rhu, à l’embouchure du ruisseau de Poul-David, et qui semble, à marée haute, avec son phare dressé comme un mât blanc au-dessus des pins, une nef en partance, chargée de toute la mélancolie d’un monde.
Fuyant les Saxons envahisseurs, Tutuarn avait traversé la Manche dans le même équipage que ses frères en sainteté : Toua, Tugen, They, Erlé, Conogan : dans une barque de pierre sans rame ni voilure, où ils tenaient à grand’peine sur leurs genoux, poussés sur la crête des vagues par un souffle miraculeux ; tels que les figurent, en d’éblouissants poèmes d’or, d’azur et de vermillon, les vitraux des très anciennes chapelles de Cornouaille.
Tutuarn choisit, pour y mener la vie contemplative, ce rocher qu’abrite un repli de la baie, et, parmi les ruines gallo-romaines, édifia sa cellule et son oratoire. Erlé construisit, à quelques pas de là, son sanctuaire. Corentin élut pour refuge à ses méditations la solitude propice des forêts de Névet, où il vécut dans la pénitence et la pauvreté jusqu’au jour où Gradlon, ayant découvert son ermitage dans l’épaisseur des branches, vint l’y trouver, conduit par la main de Dieu. « Pour sa nourriture et sa sustentation, nous confie Albert Lepaud, son biographe, en un style naïf de légende dorée, le Seigneur faisait un miracle admirable et continuel. Il lui envoya un petit poisson dans sa fontaine, lequel, tous les matins, se présentait à l’ermite qui le pressait et en coupait une pièce pour sa pitance et le rejetait dans l’eau où, tout à l’instant, il se trouvait tout entier, sans lésion ni blessure ».
Quelque temps plus tard, le pourtour de la baie devint le rendez-vous, comme la Terre promise, des saints les plus vertueux de Cornouaille : Tudy, Milliau, et puis Tujen ; Ronan, le chasseur de loups, en proie aux jalousies de Kében ; Hervé, fils d’Houarn, le poète errant qui allait par le pays du Portzay, chantant de manoir en manoir, et dont les accents harmonieux charmèrent jusqu’au roi Childebert ; Connec ou Connogan qui, tel le Poverello, prêchait les oiseaux de Tréfentec.
Ce fut d’ailleurs une évangélisation toute de surface, car les tribus de Cornouaille eurent tôt fait de revenir à l’idolâtrie primitive, jusqu’au jour où le Père Maunoir, par ses prédications énergiques, les rendit moins rétives à l’action de la grâce. Encore est-ce difficile de déterminer jusqu’à quel point, aujourd’hui même, ces populations, au fond du cœur, ne sont demeurées païennes. La différence est-elle si grande qu’on pourrait le croire, entre Sainte-Anne de la Palud, ou Sainte-Marie du Ménez-Hom et les déesses impures adorées jadis sur l’emplacement de leurs chapelles ?
Viennent les temps médiévaux, dont toute la mélancolie chevaleresque est dans le poème de Tristan et Yseult, où les Bretons ont exprimé leur conception de l’amour irrésistible et fatal. Si le thème a été repris et enrichi par la fantaisie prodigieuse des conteurs d’Irlande et de Galles, il est permis de croire que c’est des bords brumeux de cette baie qu’il a pris son essor pour conquérir le monde barbare.
C’est entre l’île Tristan et la côte du Cap, dans les sinistres parages de la pointe du Van, qu’aborda la nef à voile noire qui ramenait d’Hibernie, vers le héros mourant, Yseult aux cheveux d’or. Et de l’autre côté de cette baie de Cornouaille, « qui porte à regret les nefs félonnes et n’aide pas aux rapts ni aux traîtrises », le tombeau géant du Ménez-Hom garde toujours, au Bern-Mein, les restes du roi Marc’h, époux d’Yseult et compagnon d’Arthur.
Au rocher de Tristan s’attache le souvenir d’une autre histoire d’amour, moins célèbre mais aussi merveilleuse et d’une tristesse tout aussi déchirante. Les héros en furent Marie Le Chevoir et la Fontenelle, ce chef de bande dont la stature se détache, avec autant de vigueur, sur le ciel rouge de la Ligue, que celles d’un Montefeltre ou d’un Bartholomeo Colléoni sur le fond tourmenté de la Renaissance Italienne. Guy Eder de la Fontenelle, tenant la Bretagne occidentale contre les troupes du roi, avait fait de l’île Tristan une forteresse inexpugnable, comme un nid d’aigle d’où il prenait son essor pour piller et rançonner le Haut-Léon et la Cornouaille.
Il s’abattait sur quelque terre, brûlant, tuant sans raison ni merci, volant le grain et les bestiaux des fermes, les hanaps, les plats d’étain des manoirs et des maisons nobles, dépouillant les églises de leurs croix précieuses, de leurs calices et de leurs patènes d’or. Et au soir de chaque expédition, il ramenait à pleines caravanes, dans l’île Tristan, le butin et les captifs. C’est ainsi qu’il mit à sac Roscoff, Laneuffret, Pont-Croix et Plounéventer et qu’il tarit à jamais la richesse de Penmarc’h. Il enfermait ses prisonniers dans les cachots de l’île et les y laissait périr, chargés de vermine et de puanteur.
Or, il advint que ce bourreau fut pris un jour par le charme mélancolique d’une enfant : Marie le Chevoir, demoiselle de Coëtlogon, qu’il avait enlevée « de dessus les genoux de sa nourrice », au manoir de Coadezlan, pour l’emmener dans son repaire. Et ce fut le rayon pur et lumineux de sa vie. Il lui prodigua une tendresse si empressée et des soins si doux qu’il réussit à s’en faire aimer ardemment, jusqu’au jour où, livré aux troupes du roi, il fut enfermé au Châtelet, en attendant d’être roué en place de Grève.
Alors, Marie intervint de toute son âme, pour que la liberté fût rendue à son beau seigneur, offrant tout ce qu’elle possédait pour payer sa rançon. Ce fut peine perdue ; jamais plus ils ne se revirent. Le folâtre Guyon paya de sa vie ses forfaits et Marie le Chevoir, rentrée à son manoir de Coadezlan, y prit les voiles de veuve.
Elle avait eu la dernière pensée du bandit. Sûr de mourir, celui-ci lui avait dépêché un messager pour lui dire ses volontés dernières :
« Page, mon petit page, va vite à Coadezlan, et dis à la pauvre héritière de ne plus porter de dentelles, car son pauvre époux est en peine, son pauvre époux est en peine… Toi, rapporte-moi une chemise de toile et un grand drap blanc, et de plus un plateau doré pour qu’on y pose ma tête aux regards. Et tiens une poignée de mes cheveux pour attacher à la porte de Coadezlan, afin que les gens, en allant à la messe, disent : Que dieu fasse grâce au marquis ! »
Aujourd’hui, l’île Tristan, toute à sa solitude, ne vit plus guère que de ses souvenirs. Mais il est des heures où les fantômes surgissent de l’ombre et se mêlent à notre vie. C’est tout particulièrement le soir, aux premiers orages de septembre, quand l’îlot, redevenu désert, prend la tristesse d’un enclos abandonné ; et que les brumes montant du large drapent les caps lointains de nuées funèbres.
Je me suis assis, à cette heure, à la pointe de l’île, d’où apparaissent les premières tombes du cimetière Saint-Jean de Tréboul, qui penche sa mélancolie vers l’Océan. Et j’ai entendu monter une grande voix, mêlée au grondement du vent d’Ouest et au murmure profond de la mer. C’était la voix des prisons de Créménec’h et du cap Caval en feu, faite d’une infinité de plaintes, de cris, auxquels se joignaient par rafales, les tocsins des églises profanées, de Sainte-Thumette, de Sainte-Nonna, de Penmarc’h et de Notre-Dame de Roscudon. Et elle lançait cette malédiction, qui exprime au pays du Cap, depuis des siècles, tout ce que le cœur d’une race peut contenir de haine et d’horreur :
[6] Que maudit soit à jamais La Fontenelle !
Mais une autre voix m’est venue du Léhon, avec le vent des matins clairs, où le Ménez-Hom dessine sur le ciel de Crozon son profil presque aérien. C’était la voix de Marie le Chevoir, des paysans de Coadezlan qui ont oublié, peut-être aussi de Dahut, la grande pécheresse, endormie sous les algues des Plomarc’hs. Il m’a paru qu’elle disait :
— Les expiations, ni les haines ne sauraient être éternelles. Trois siècles ont passé depuis que la Fontenelle a payé ses crimes et que se sont mêlés à la terre les lambeaux de son corps supplicié. Peut-être convient-il, désormais, d’invoquer sa mémoire avec un désir de paix et de pardon. Il ne fut, à tout prendre, ni meilleur ni pire que les hommes de son temps, d’un temps trouble, aux instincts rudes, aux passions forcenées, où ne se distinguait pas clairement le devoir, où l’homme sans scrupules, ni préjugés, ne visait qu’à l’assouvissement de ses désirs. Ni protestant, ni catholique, le folâtre Guyon aima païennement toutes les joies de la terre : le plaisir, le vin, les richesses, l’amour des frêles créatures. D’autres furent aussi cruels, qui, sous les enfeux des cathédrales, dorment aujourd’hui vénérés. Et s’il fut parjure et tortionnaire, il eut bien, par contre, certaines vertus aimables : brave soldat, chef audacieux, beau cavalier, de grande allure, dédaigneux du danger, de la souffrance et de la mort. Il eut la dévotion des belles formes et des beaux livres où des pensers hardis se traduisent en un parler ironique et harmonieux. Pour un exemplaire de la Satire ménippée, il traversa, d’une chevauchée, toute la Cornouaille en proie aux partisans, au risque cent fois d’y laisser la vie. Tout cela vaut peut-être qu’on en parle sans un excès de ressentiment. « Que Dieu fasse donc paix à M. le marquis. »