Katmandou, Baber-Mahal, 12 juin 1922. — Après la pluie incessante de ces derniers jours, et suivant un programme immuable, nous dit-on, une période de beau temps relatif s’est établie ; de lourds nuages restent accrochés aux cimes, le tonnerre roule sourdement et il semble que sous le chaud soleil nos corps aient à évaporer toute l’humidité de ces premiers jours de mousson ; cette délicieuse vallée s’est transformée en hammam. En voilà, paraît-il, pour une bonne quinzaine.
C’est encore sous une pluie diluvienne que son Honneur le Général Baber Sham Shere, notre propriétaire, est venu nous faire visiter son palais. Nous avons fait le tour des kilomètres de salons, aux murs couverts de photos ou de peintures de famille : le père surtout à tous les âges, sous tous les aspects, dans tous les costumes, ce père admiré, adoré ! Et ce sont tous les Maharajas avec leurs Maharanis. Jang, le héros romantique de la vallée, en avait cinq au moment de sa mort, dont trois se sont fait brûler en même temps que lui ; quelques rois très gras ; il y a là une collection de figures et de costumes qui feraient rêver un directeur de théâtre ; des bibelots tels qu’on les fabrique à Delhi ou à Londres pour les touristes pressés ; des statuettes, des bustes de femmes s’élançant de tiges de fleurs, dont on ne sait à qui faire honte de leur production, disons que c’est de l’art allemand, bien que sur un des socles s’inscrive le nom de « Suzon ». Et sur tous les coins des étagères, sur tous les rebords de glaces, les flacons d’odeur s’alignent en bataillons ; le palais étant inhabité, ils ne sont pas débouchés, le seront-ils jamais ?
Le Général Baber aussi bon que brave s’indigne de nous voir si « étroitement » installés. Nous lui faisons doucement observer que nous ne sommes que deux, d’habitudes et de goûts très simples, et que nos trente-cinq mètres de chambres nous suffisent amplement. Mais il proteste, nous considérant, dit-il, comme gens de sa famille, il veut nous savoir plus à notre aise et fait ouvrir à notre intention trois salons nouveaux ; nous pourrions y donner des bals pour chacune des quatre castes sans qu’elles risquent de se confondre ni de se toucher ; d’un bout à l’autre de ces immensités, je peux faire cent seize pas, sous l’œil des Sham Shere de tous âges, de toutes générations : l’expression seule reste la même, fixée par le peintre ou le photographe, dignité guindée qui atténue, sans pouvoir le faire disparaître, tout ce qu’il y a de fort et de mystérieux dans ces étranges et puissantes personnalités.
Il a fallu huit jours pour que nous pensions à l’agrément de la terrasse bordant ces salons mirifiques et hier soir seulement nous avons été nous y asseoir dans des fauteuils de cuir vert pareils à ceux qu’aimaient les gens de loi au temps de Balzac. D’ailleurs, les portes qui s’ouvrent devant nous se ferment à clef immédiatement sur nos talons quand nous sortons ; la méfiance des domestiques entre eux est la règle ici, aucune politesse ne la dissimule, chacun se méfie de chacun ; les balayeurs du palais ne peuvent entrer sans que le domestique qui a la garde des chambres balayées ne soit avec eux, ils ne sortent pas non plus sans être inspectés ; le marchand le mieux connu ne peut pénétrer sans un mot d’autorisation, et de haut en bas la surveillance est étroite, minutieuse ; nous avons vu un de nos vieux sergents, le brahmane, pleurer parce qu’un oiseau avait disparu d’une volière, et il ne se prend sûrement pas une prune aux pruniers qui ploient sous les fruits.
Notre excellent hôte nous a reproché amicalement de ne cueillir jamais ni un fruit ni une fleur. Tout, gestes, paroles, est rapporté ; si nous voulons faire le moindre achat, le pandit amène le marchand, notre Siddhiraj voit les objets, les prix, et rien ne peut être conclu, même si les objets et les prix nous conviennent, tant que le capitaine n’a pas approuvé.
Le malheureux pandit tremble devant les deux autres et la simple pensée des autorités plus hautes le fait s’évanouir ; il n’a pas voulu commencer l’étude du tibétain, ni accepter un dictionnaire prêté par la légation sans être sûr que le Maharaja ne s’y opposait pas. L’Occident a perdu même le souvenir d’une pareille discipline.
Étrange société où les hommes courbés sous une autorité de fer s’inquiéteraient si la règle s’allégeait, où eux-mêmes se cramponnent à de vieux usages qu’un Maharaja d’esprit moderne voudrait peut-être légèrement modifier.
J’ai sous les yeux les changements apportés à certaines lois, les adoucissements apportés à certaines sanctions qu’un prince novateur n’a pas pu totalement, légalement, abolir. Le mari trompé, par exemple, peut toujours, s’il s’y entête, demander la mort du séducteur, une mort qu’il donnera lui-même d’un bon coup de koukri, à moins que l’amant ne soit brahmane, ou yogi, auquel cas la peine capitale ne peut jamais lui être appliquée. Si ce mari veut la mort du pécheur, la cour fait appel à ses sentiments. Si malgré tout il s’obstine, la cause est portée devant le Maharaja dont on ne discute pas les « conseils ». Si l’époux est plus débonnaire, il a le choix entre quatre condamnations : il peut « outcaster » son rival en le forçant à manger des aliments prohibés par les lois de la caste, bœuf et ses propres excréments exceptés ; il peut faire imposer une amende et même demander la confiscation des biens de ce rival heureux ; ou encore il peut l’humilier en l’obligeant à lécher ses pieds ; et enfin, humiliation plus grande encore, le forcer à passer entre ses jambes, à moins qu’il ne préfère le voir expulsé de son village natal.
Nous voilà loin du Code Napoléon et des théâtres des boulevards. Ce sont là les vieux usages réglés dans les vieux temps, inscrits dans les livres religieux sans doute, comme d’autres sciences, la médecine par exemple, qui continue à être enseignée et pratiquée dans l’Inde entière à peu près telle qu’elle est fixée dans son Veda spécial. Meurt-on plus ?
On dit que ces médecins Ayurvédiques sont merveilleux pour annoncer à quelques minutes près l’heure de la mort d’un malade. Guérissent-ils avec la même précision ?
Les meilleures classes de la société réclament des soins moins traditionnels ; ici par exemple, les Gourkhas, race dominante, sont vaccinés : seuls les Névars, les vaincus dans leurs taudis, sont défigurés, souvent même éborgnés par la variole. L’autorité voudrait les convaincre des bienfaits de la vaccination, mais ils craignent d’attirer sur eux les foudres de la déesse de la Petite Vérole, adorée ici particulièrement, ses ravages étant grands.
L’esclavage existe-t-il ? je n’oserais le nier, alors qu’il s’étale à Hong-Kong où l’on parle de 80.000 fillettes, objets d’échange à peine dissimulés[3].
[3] Depuis notre passage, le Maharaja a proclamé la suppression de l’esclavage, et il a, sur ses propres biens, constitué un fonds pour racheter les esclaves que leurs maîtres ne voudraient pas affranchir.
Baber-Mahal, Katmandou, 19 juin 1922. — Venus pour quelques semaines, nous voilà depuis trois mois installés ici. Au moment d’en repartir, nous nous décidons pour un quatrième. Mon mari a été assez fatigué la semaine passée, jamais toutefois au point de cesser le travail ! Il est plongé du matin au soir dans les vieux textes ou les livres chinois, classe les collections tibétaines, compulse, compare et étudie.
Enfin l’amitié du Maharaja s’est alarmée, il nous a demandé de rester et lorsqu’avec joie nous avons accepté, de charmantes lettres de lui, de la Maharani, du petit prince Shankar (major-général) nous ont exprimé leur contentement. Il est vrai que la plaine effraie plutôt maintenant, les premières pluies n’y ont pas abattu la chaleur, les températures signalées dépassent 40°, il y a eu une bonne petite poussée de peste à Calcutta et ses alentours.
Nous voilà donc Népalais jusqu’au 24 juillet, irrévocablement.
Les choses sont lentes à mener ici, les Orientaux ne sont pas pressés, si les Orientalistes le sont ; ils veulent voir, examiner, laisser venir.
A notre première visite au palais, le Rajgourou était là, mais c’est plus tard qu’il s’est décidé à retrouver S. à la bibliothèque ; il a fallu encore quelques semaines pour que ces rencontres devinssent régulières et de plus en plus goûtées. Ce sont maintenant de vraies séances auxquelles le troisième fils du Maharaja, général Kaisar, érudit, administrateur et chasseur, a demandé d’assister. Des manuscrits sont apportés, discutés, et enfin maintenant c’est par brassées que les vieux textes pourchassés dans les bibliothèques s’entassent pour un examen dans notre Mahal : tout le monde s’y est mis.
Ces petites réunions à la bibliothèque, auxquelles dévotement — et silencieusement ! — assistent le principal du Collège et les pandits, font penser à ces séances de sociétés d’histoire et d’archéologie si nombreuses dans nos provinces ; mais l’histoire locale ici embrasse tout un monde, presque toute l’Asie. Le Rajgourou et le prince restent un peu éblouis devant ces perspectives qu’ils ne soupçonnaient pas ; la critique occidentale, qui leur est révélée, a stimulé ces esprits vigoureux si fermement appuyés sur les traditions religieuses ; le Rajgourou, pour qui S. a une si vive admiration, a déclaré loyalement qu’il allait réfléchir, examiner.
Pour commencer il veut se mettre à l’étude du tibétain, et le Général Kaisar, qui vient d’être nommé président de la municipalité de Katmandou, s’est promis de surveiller les travaux de terrassement, pour recueillir les vieilles pierres et les vieilles monnaies qui apparaîtraient ; enfin S. pense, espère, qu’une ère nouvelle commence pour les recherches dans un pays qui a encore tant à rendre, et je crois bien que, n’étaient sa vie et les obligations dont elle est remplie, et la famille et les amis chers, il… nous nous enfermerions ici quelques années pour épuiser toutes les chances.
Quelques années ? Combien nous en reste-t-il devant nous ?
D’ailleurs, il semble bien que le jeune Bengali qui nous accompagne, Prabodh Bagchi, puisse prendre quelque jour en main la direction des travaux et des recherches à poursuivre ici. Dans le pays tout le monde sait que Prabodh doit suivre son maître en Europe où il étudiera deux ans, puis qu’il passera un an à Hanoï ; le Maharaja a demandé à le voir hier, et le petit Bengali, timide comme un vrai Hindou, est revenu excité et bavard comme nous ne l’avions jamais vu ; Sa Hautesse l’a interrogé et lui a dit que, ses études terminées, il lui demanderait de venir prendre un poste ici. Voilà un avenir qui semble heureusement fixé pour ce jeune homme.
Donc, le petit élève avait l’âme légère, toute dilatée hier au soir, et comme, naturellement, tout le monde sait sa faveur, les invitations et les visites de ses compatriotes ici, une trentaine, se sont multipliées. C’est un gentil garçon, fin, plein de tact, un bourreau de travail aussi ; le soir, après une bonne journée bien remplie, la table à peine desservie, il lit du français avec moi. Sera-t-il mon seul élève ?
Tout ceci ne comporte pas, vous pouvez bien l’imaginer, de nombreux plaisirs mondains ou de plaisirs tout court ; en fait, notre vie est quasiment monastique ; je crois bien n’avoir franchi que deux fois les grilles de mon Mahal en cette dernière semaine, une fois pour aller prendre le thé chez l’ingénieur électricien, une autre pour aller à l’unique magasin vendant — disent-ils — des produits européens. C’est la boutique anglaise de Katmandou, située en dehors de la ville, près du Toundi Khel ; personne n’y dit un mot d’aucune langue européenne, et leur ignorance complète leur fait choisir des produits de dernière qualité qu’ils vendent à des prix de premier ordre.