LA FIN D’UN MONDE[9]

[9] Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers (vieux style), a été remaniée et notablement augmentée par l’auteur en décembre 1905 (janvier 1906 nouveau style). C’est d’après cette nouvelle édition que la présente traduction a été faite. (Note du traducteur.)

Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus haute acception de ce mot : Révolution morale et non matérielle. Il se forme une idée supérieure d’organisation sociale et de perfectionnement moral.

Channing.

Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira.

(Jean, VIII, 32.)

I
LA FIN D’UN SIÈCLE—SA DISPARITION—SYMPTOMES ET CAUSES

Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes.

Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle, toutes sortes de calamités doivent se produire : trahisons, cruautés, guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi constante : tout changement de régime, de conception de vie, est inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans lequel toute vie collective est impossible.

C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui, non seulement en Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent.

Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent tous les êtres doués de raison.

J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste, effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les manifestations de l’art ; je les vois enfin et surtout dans l’absence chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de tout principe directeur de la vie sociale.

Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une façon inouïe dans le peuple russe.

On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards malheureux, à l’incurie du gouvernement ; on attribue la force du mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son régime politique.

A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande : la débâcle de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un monde et le commencement d’un autre.

Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme religion d’État.

Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres, attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes, reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité et la pauvreté ; en un mot, la société adopte en la personne de ses gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation païenne de la vie.

Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme, s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce que peut être la vraie doctrine du Christ.

Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences.

La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris.

J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente agitation qui soulève toutes les classes de la société russe.