III
LA SERVITUDE VOLONTAIRE

Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain français La Boétie :

« Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui le merite : Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un grand soing pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s’apprivoysent de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire : mais, certes, si ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal de celuy duquel on n’a receu que bien.

« Mais, ô bon Dieu ! que peut estre cela ? comment dirons-nous que cela s’appelle ? quel malheur est cesluy là ? ou quel vice ? ou plustost quel malheureux vice ? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir : non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n’ayants ni biens, ny parents, ni enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx ! Souffrir les pilleries, les paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant ; mais d’un seul ! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson ; mais d’un seul hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation ; non pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette ! Appellerons nous cela lascheté ? Dirons-nous que ceulx là qui servent, soyent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible ; bien pourra l’on dire lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur : mais si cent, si mille endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela ? est ce lascheté ?

« Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle ils ne peuvent passer : deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là ; non plus que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse, qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise ? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir faict, et la langue refuse de le nommer ? »

« C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceulx qui la deffendent ; mais ce qui se faict en touts païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine cent mille villes, et les prive de leur liberté ; qui le croiroit, s’il ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir ? et, s’il ne se veoyoit qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist ; qui ne penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas véritable ? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre, il n’est pas besoing de s’en deffendre ; il est de soy mesme desfaict. Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien oster, mais ne lui donner rien ; il n’est poinct besoing que le païs se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit ; qui se coupe la gorge ; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre, quite sa franchise, et prend le ioug ; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par maniere de dire, de beste à revenir à homme ; mais encores ie ne luy permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre à son ayse. Quoy ! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la desirer ; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict ? et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit racheter au prix de son sang ? et lequel perdu, touts les gents d’honneur doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ? Certes, tout ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler ; et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert ; d’autant plus ils se fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir et destruire tout ; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts, et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur et aliment, devient une branche seiche et morte.

« Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point le dangier ; les advisez ne refusent poinct la peine : les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien ; ils s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est ostee par leur lascheté ; le desir de l’avoir leur demeure par la nature. Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant acquises, les rendroient heureux et contents : une seule en est à dire, en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer : c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur saveur, corrompus par la servitude : la seule liberté, les hommes ne la desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource que, s’ils la desiroient, ils l’auroient ; comme s’ils refusoient faire ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé.

« Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies ; et tout ce degast, ce malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes ; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres ? Comment a il aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes ? Comment vous oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous ? Que vous pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes ? Vous semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast ; vous meublez et vous remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs : vous vous affoiblissez, à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride ; et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct, ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que vous le poulsiez, ny le bransliez ; mais seulement ne le substenez plus ; et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1]. »

[1] Discours sur la servitude volontaire, par E. de La Boétie. (Edit. de la Bibliothèque nationale, Paris, 1901, pp. 36, 38, 40-45.)

Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi le conseil de La Boétie : « ne pas seconder la violence gouvernementale afin qu’elle disparaisse. » Non seulement ils n’ont pas suivi son conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre. C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait, mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence.

Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude, ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui sont à la tête du pouvoir.

Et quels hommes ! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons.