IV
LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ

On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous ; on pourrait l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne peut être.

Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants, cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition absolue de l’existence du gouvernement.

Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et comment assurer son maintien :

« Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation de la discipline militaire ; c’est là le métier convenable à celui qui commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône, mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art ; de même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un État.

« Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre...

« Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et naturelle : les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt la louange que le blâme ; mais établir des projets sans être en mesure de les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine...

« Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner ; le second, d’aller y demeurer en personne ; le troisième de lui laisser ses propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent dans son amitié...

« Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans lesquels il ne peut conserver sa suprématie ; car à bien considérer toutes les circonstances, on se rend compte aisément que certaines vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au prince la sûreté et le bien-être...

« Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne doit pas se préoccuper du reproche de cruauté ; car il aura été plus humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un particulier...

« Ici s’élève une question : Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux vaut-il être craint qu’aimé ? Je réponds qu’il faudrait être l’un et l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants, dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur fais du bien ils sont tout à toi ; ils t’offrent leur sang, leurs biens, leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures, périt ; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux. Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui qui se fait redouter ; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt ; au lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les quitte jamais.

« Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état de ne rien entreprendre.

« D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres ; il doit seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la haine...

« Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir bien faire l’homme et la bête.

« Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent au lion ne connaissent pas leur métier ; par conséquent, un prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort, et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais, mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole, tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons pour en justifier l’inobservation.

« J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle ; il faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper...

« Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours utile de feindre de les avoir ; c’est ainsi qu’il doit paraître clément, fidèle, humain, religieux et intègre ; mais il doit rester assez maître de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire.

« L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et, ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut.

« Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne respire les cinq qualités que j’ai marquées ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité, l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en général jugent plus par les yeux que par les mains : chacun pouvant voir, mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en justice, on ne regarde qu’aux résultats.

« Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance, les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge que par le succès[2]. »

[2] Le Prince, par Machiavel.

Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au pouvoir ; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont toujours observé et observent exactement les règles établies par Machiavel sans avoir besoin de le lire.

De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre qu’il ne peut en être autrement.

L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu aux premiers de martyriser et de tuer les seconds ; bien mieux, de les amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir qu’à ces seuls moyens : mensonges, fourberies et, principalement, cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les gouvernants.