VI
INUTILITÉ DE L’ÉTAT

« Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne croient pas pouvoir vivre ?

« S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il effraye le peuple.

« Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être inoffensif,—je ne dis pas utile,—s’il était composé d’hommes saints, infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes.

« Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions existantes.

« Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,—en y comprenant les classes fortunées et les membres de la presse,—n’est qu’une organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore ; celui-ci à un autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à la force armée leur domination sur leurs semblables.

« Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux qui sont leurs héritiers.

« Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev ; aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas Ier, Alexandre III.

« Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans ; Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone, demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes.

« Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction, l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes.

« Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires) ; nous nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous menace des plus grandes catastrophes...

« Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les conduire à sa guise ; ils laissent traîner le bout de la corde qui les lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce qu’il veut.

« N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui ?[3] »

[3] Patriotisme et gouvernement, par Léon Tolstoï, chap. VI.

« Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement ? Ce sera le chaos, l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous assailliront : émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le règne de tous les méchants et l’asservissement des bons.

« Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont habitués[4]. »

[4] L’esclavage moderne, par Léon Tolstoï, chap. XIII.

Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons, entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci contre ceux-là.

« Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente ; par conséquent, être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal.

« Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît.

« C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants, mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5]. »

[5] Le salut est en vous, par Léon Tolstoï, traduction de E. Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255.

« C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages, meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que cet ordre soit bon.

« Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus grands désastres. »

« Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre, cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au contraire que la disposition des briques est mauvaise ; il faut donc les disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse les déplacer sans détruire celui-ci.

« Il en est de même de l’organisation de l’État moderne : elle est artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement inutile, donc nuisible et dangereuse.

« Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes séduisantes ou bien il est dissimulé.

« Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence, n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où nous ne pouvons les voir ; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas qu’ils ne soient pas ; ils sont au contraire d’autant plus nombreux qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée, troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne les désorganisera pas ; elle fera seulement apparaître la désorganisation cachée et nous permettra d’y porter remède.

« Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie.

« Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre l’envahissement des peuples voisins : Chinois, Japonais,—disent maintenant les gens du peuple,—mais nous lisons les journaux et nous savons que personne ne nous menace de la guerre ; nous savons que vous seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes, vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière ; mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs.

« Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez, dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que vous faites : tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel de leur travail ; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon plaisir de ceux qui ne travaillent pas.

« On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à tous.

« Mais pourquoi faire cette supposition ? Pourquoi penser que, les dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les autres ?

« Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes sortes d’institutions sociales : syndicats ouvriers, sociétés coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent, pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société ? Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence ? Il y a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer.

« Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration, la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et emploie ses procédés violents...

« Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice usurier aux populations affamées...

« On dit habituellement : supprimez la propriété de la terre et le fruit du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit ; aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait dire : la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société...

« On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables ? Pourquoi les hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment donné, détiennent le pouvoir ? Où est la preuve que les gouvernants sont plus sages que les gouvernés ?

« Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux qui se soumettent à eux...

« On dit : comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement, c’est-à-dire sans contrainte ? Il faudrait dire au contraire : comment les hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné ?...

« De deux choses l’une : ou les hommes sont des créatures douées de raison ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être ; dès lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6]. »

[6] L’esclavage moderne, ch. XIII.

« Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par l’humanité ; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur semblent irréfutables...

« On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été fait et d’une façon magistrale).

« Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie : le brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le retour de l’humanité à la barbarie...

« Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non.

« La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la résoudre avec certitude.

« Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt ? C’est une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront.

« De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle ? Si l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État, la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire rentrer aucune force au monde.

« Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais seulement, ajoute-il, que pour moi, d’une part, je n’ai plus besoin de l’État, et, d’autre part, je ne peux plus commettre les actes qui sont nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire, et ce que je ne peux pas faire. Je n’ai pas besoin de m’isoler des hommes des autres nations ; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute sujétion. Je sais que moi, je n’ai pas besoin de toutes les institutions gouvernementales actuelles ; c’est pourquoi je ne puis, en privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que moi, je n’ai pas besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence ; c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes de justice. Je sais que moi je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes à la main ; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas : je sais seulement, mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin... »[7]

[7] Le salut est en vous, pp. 250-252.

Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux ; cependant eux aussi continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien. Quelle en est la cause ?