Il me semble que la cause en est dans le fait suivant : la force motrice principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications que subit la première que se transforme la dernière[8].
[8] Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très répandue, parmi les savants de notre époque, d’après laquelle la vie sociale est déterminée par des causes économiques extérieures, et non morales, intérieures. Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens, la vérité historique et, surtout, le sentiment moral montre son manque absolu de fondement. Elle a pris naissance et s’est enracinée chez les esprits bornés, dépourvus par-dessus tout de la faculté supérieure de sentir la nécessité de la conscience religieuse, c’est-à-dire de l’établissement de la valeur de nos rapports envers l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. Aussi serait-il tout à fait oiseux de chercher à convaincre ces hommes de l’existence d’une chose qu’ils ne sentent pas et ne peuvent toucher de leurs mains.
Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que des peuples,—si variées que soient les conditions de vie de ceux-ci,—sont définies principalement par la religion.
Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur nos conditions de vie ; mais la modification essentielle et l’évolution de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou de Lao-Tseu.
Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à s’inspirer de la conception religieuse périmée.
Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec l’accroissement invisible de la conscience : elle se transforme par accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes sociales de la vie.
Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez l’adulte devenu vieillard ; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée directrice.
Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également dans la vie de la société.
Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée, folle et orageuse pendant ce moment de transition.
Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples chrétiens.
La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et manquent d’orientation précise dans leurs actes.
Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes façons la prétendue doctrine chrétienne ; car sous le nom de celle-ci est sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui découle de cette religion.
Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée, se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et raisonnée.
Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis encore que celui de l’Église : la conception scientifique de la vie, qui ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience religieuse : la définition de notre mission dans le monde. Cette conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites, inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses. Suivant cette conception,—si l’on peut dire,—toute religion est, par sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide suffisant.
A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par une argumentation « scientifique ».
Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à l’avant-garde de la société.
Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique, la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme).
Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne : la contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux ; la conception basse pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre ; enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie d’aujourd’hui.