The Project Gutenberg eBook of Ariel: ou, La vie de Shelley
Title: Ariel: ou, La vie de Shelley
Author: André Maurois
Release date: June 19, 2019 [eBook #59781]
Language: French
Credits: Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
generously made available by Hathi Trust.)
ANDRÉ MAUROIS
ARIEL
OU
LA VIE DE SHELLEY
PARIS
BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINT-PÈRES
PREMIÈRE PARTIE
I. LA MÉTHODE DU DR KEATE
II. LA MAISON
III. LE CONFIDENT
IV. LE PIN VOISIN
V. QUOD ERAT DEMONSTRADUM
VI. VIGOUREUSE DIALECTIQUE DE M. TIMOTHY
VII. ACADÉMIE DE JEUNES FILLES
VIII. CETTE CHAÎNE AFFREUSE...
IX. ENFANTINES
X. CE QU'ÉTAIT HOGG
XI. CE QU'ÉTAIT HOGG (SUITE)
XII. PREMIÈRES RENCONTRES AVEC L'ÂGE MÛR
XIII. BULLES DE SAVON
XIV. LE VÉNÉRABLE AMI
XV. CE QU'ÉTAIT MISS HITCHENER
XVI. CE QU'ÉTAIT HARRIET
XVII. COMPARAISONS
XVIII. SECONDE INCARNATION DE LA DÉESSE
DEUXIÈME PARTIE
I. UN TOUR DE SIX SEMAINES
II. LES PARIAS
III. CE QU'ÉTAIT GODWIN
IV. DON JUAN CONQUIS
V. ARIEL ET DON JUAN
VI. TOMBEAUX DANS LE JARDIN DE L'AMOUR
VII. LES RÈGLES DU JEU
VIII. «REINE DE MARBRE ET DE BOUE»
IX. LE CIMETIÈRE ROMAIN
X. ANY WIFE TO ANY HUSBAND
XI. LE CAVALIER SERVANT
XII. R. B. HOPPNER À BYRON
XIII. SILENCE DE LORD BYRON
XIV. MIRANDA
XV. LES DISCIPLES
XVI. SAMUEL XIII, 23
XVII. LE REFUGE
XVIII. ARIEL DÉLIVRÉ
XIX. LES DERNIERS ANNEAUX
NOTE POUR LE LECTEUR BIENVEILLANT
On a souhaité faire, en ce livre, œuvre de romancier bien plutôt que d'historien ou de critique. Sans doute les faits sont vrais et l'on ne s'est permis de prêter à Shelley ni une phrase, ni une pensée qui ne soient indiquées dans les mémoires de ses amis, dans ses lettres, dam ses poèmes; mais on s'est efforcé d'ordonner ces éléments véritables de manière à produire l'impression de découverte progressive, de croissance naturelle qui semble le propre du roman. Que le lecteur ne cherche donc id ni érudition, ni révélations, et s'il n'a pas le goût vif des éducations sentimentales, qu'il n'ouvre pas ce petit ouvrage. Ceux qui, curieux d'histoire, désireront confronter ce récit avec d'autres, trouveront à la fin du volume une liste de sources accessibles.
A. M.
So I turn too the Garden of Love
That so many sweet flowers bore;
And I saw it was filled with graves.
William Blake.
PREMIÈRE PARTIE
I. LA MÉTHODE DU DR KEATE
En 1809, le Roi George III d'Angleterre mit à la tête de l'aristocratique collège d'Eton le docteur Keate, petit homme terrible, qui considérait la bastonnade comme une station nécessaire sur le chemin de toute perfection morale, et qui terminait ses sermons en disant: «Soyez charitables, boys, ou je vous battrai jusqu'à ce que vous le deveniez.»
Les gentlemen et les riches marchands dont il élevait les fils voyaient sans déplaisir cette pieuse férocité et tenaient pour singulièrement estimable un homme qui avait fouetté presque tous les premiers ministres, évêques et généraux du pays.
En ce temps-là, toute discipline sévère était approuvée par l'élite. La Révolution française venait de montrer les dangers du libéralisme quand il infecte les classes dirigeantes. L'Angleterre officielle, âme de la Sainte-Alliance, croyait combattre en Napoléon la philosophie couronnée. Elle exigeait de ses écoles publiques une génération sagement hypocrite.
Pour dompter l'ardeur possible des jeunes aristocrates d'Eton, une prudente frivolité organisait leurs études. Après cinq ans d'école, un élève avait lu deux fois Homère, presque tour Virgile, Horace expurgé, et pouvait composer de passables épigrammes latines sur Wellington ou Nelson. Le goût des citations était alors si parfaitement développé chez les jeunes gens de cette classe que Pitt, au Parlement, s'étant interrompu au milieu d'un vers de l'Enéide, toute la Chambre, Whigs et Tories, se leva et termina le vers. Bel exemple de culture homogène. Les sciences étaient facultatives, dons délaissées; la danse obligatoire. Quant à la religion, Keate jugeait criminel d'en douter, inutile d'en parler. Le docteur redoutait le mysticisme beaucoup plus que l'indifférence. Il admettait les rires en chapelle et faisait assez mal observer le repos du dimanche. Il n'est pas inutile de dire ici, pour faire comprendre le machiavélisme, peut-être inconscient, de cet éducateur, qu'il de détestait pas qu'on lui mentît un peu. «Signe de respect», disait-il.
Des coutumes assez barbares réglaient les rapports des élèves entre eux. Les «petits» étaient les fags, ou esclaves des «grands». Chaque fag faisait le lit de son suzerain, lui montait le matin l'eau de la pompe, brossait ses vêtements et ses souliers. Toute désobéissance était punie par des supplices convenables. Un enfant écrivait à ses parents, non pour se plaindre, mais pour raconter sa journée: «Rolls, dont je suis le fag, avait mis des éperons et voulait me faire sauter un fossé trop large. À chaque dérobade, il m'éperonnait. Naturellement ma cuisse saigne, mes «Poètes Grecs» sont en bouillie, et mon vêtement neuf déchiré.»
La boxe était en honneur. Un combat fut si violent qu'un enfant resta mort sur le plancher. Keate vint voir le cadavre et dit: «Ceci est regrettable, mais je tiens avant tout à ce qu'un élève d'Eton soit prêt à rendre coup pour coup.»
Le but profond et caché du système était de former des caractères durs coulés dans un moule unique. L'indépendance des actions était grande, mais l'originalité des pensées, du costume ou du langage le crime le plus détesté. Un intérêt un peu vif pour des études ou des idées passait pour une affectation insupportable qu'il importait de corriger par la force.
Telle qu'elle était, cette vie était loin de déplaire au plus grand nombre des jeunes Anglais. L'orgueil de participer au maintien des traditions d'une école si ancienne, fondée par un roi et de tous temps voisine et protégée des rois, les payait bien de leurs souffrances. Seules quelques âmes sensibles souffraient longtemps. Par exemple, le jeune Percy Bysshe Shelley, fils d'un très riche propriétaire du Sussex et petit-fils de sir Bysshe Shelley, baronnet, ne semblait pas s'acclimater. Cet enfant d'une extrême beauté, aux yeux bleus vif, aux cheveux blonds bouclés, au teint délicat, montrait une inquiétude morale bien extraordinaire chez un homme de son rang et une incroyable tendance à mettre en question les Règles du Jeu.
Au moment de son arrivée à l'école, les capitaines de sixième année, voyant ce corps frêle, ce visage angélique et ces gestes de fille, avaient imaginé un caractère timide, qui demanderait peu de soins à leur autorité. Ils découvrirent vite que toute menace jetait aussitôt le jeune Shelley dans une résistance passionnée. Une volonté inébranlable, dans un corps trop peu vigoureux pour en appuyer les décrets, le prédestinait à la révolte. Ses yeux, d'une douceur rêveuse à l'état de repos, prenaient sous l'influence de l'enthousiasme ou de l'indignation un éclat presque sauvage. La voix, à l'ordinaire grave et douce, devenait alors stridente et douloureuse.
Son amour des livres, son mépris des jeux, ses cheveux au vent, sa chemise ouverte sur un cou féminin, tout en lui choquait les censeurs chargés de maintenir dans cette petite société l'élégante brutalité dont elle était fière. Ayant jugé, dès son premier jour d'Eton, que la tyrannie exercée sur les fags était contraire à la dignité humaine, il avait refusé sèchement de servir, ce qui l'avait mis hors la loi.
On l'appelait «Shelley le fou». Les plus puissants des inquisiteurs entreprirent son salut par la torture, mais renoncèrent à l'attaquer en combat singulier, le trouvant capable de tout. Il se battait comme une fille, les mains ouvertes, giflant et griffant.
La chasse à Shelley, en meute organisée, devint un des grands jeux d'Eton. Quelques chasseurs découvraient l'être singulier lisant un poème au bord de la rivière et donnaient aussitôt de la voix. Les cheveux au vent, à travers les prairies, les rues de la ville, les cloîtres du collège, Shelley prenait la fuite. Enfin cerné contre un mur, pressé comme un sanglier aux abois, il poussait un cri perçant. À coups de balles trempées dans la boue, le peuple d'élèves le clouait au mur. Une voix criait: «Shelley!—Shelley!» reprenait une autre voix. Tous les échos des vieux murs gris renvoyaient des cris de: «Shelley!» hurlés sur un mode aigu. Un fag courtisan tirait les vêtements du supplicié, un autre le pinçait, un troisième s'approchait sans bruit et d'un coup de botte faisait glisser dans la boue le livre que Shelley serrait convulsivement sous son bras. Alors tous les doigts étaient pointés vers la victime, et un nouveau cri de: «Shelley! Shelley! Shelley!» achevait d'ébranler ses nerfs. La crise attendue par les tourmenteurs éclatait enfin, accès de folle fureur qui faisait briller les yeux de l'enfant, pâlir ses joues, trembler tous ses membres.
Fatiguée d'un spectacle monotone, l'école retournait à ses jeux. Shelley relevait ses livres tachés de boue, et, seul, pensif, se dirigeait lentement vers les belles prairies qui bordât la Tamise. Assis sur l'herbe ensoleillée, il regardait glisser la rivière. L'eau courante a, comme la musique, le doux pouvoir de transformer la tristesse en mélancolie. Toutes deux, par la fuite continue de leurs fluides éléments, insinuent doucement dans les âmes la certitude de l'oubli. Les tours massives de Windsor et d'Eton dressaient autour de l'enfant révolté un univers immuable et hostile, mais l'image tremblante des saules l'apaisait par sa fragilité.
Il revenait à ses livres; c'était Diderot, Voltaire, le système de M. d'Holbach. Admirer ces Français détestés par ses maîtres lui paraissait digne de son courage. Un ouvrage qui les résumait: La Justice politique de Godwin, était sa lecture favorite. Dans Godwin, tout paraissait simple. Si tous les hommes l'avaient lu, le monde aurait vécu dans un bonheur idyllique. S'ils avaient écouté la voix de la raison, c'est-à-dire de Godwin, deux heures de travail par jour auraient suffi pour les nourrir. L'amour libre aurait remplacé les sottes conventions du mariage. La vraie philosophie aurait pris la place des terreurs superstitieuses. Hélas! les «préjugés» endurcissaient les cœurs.
Shelley fermait son livre, s'étendait au soleil au milieu des fleurs et méditait sur la misère des hommes. Des bâtiments moyenâgeux de l'école toute proche, le murmure confus des voix de la sottise montait vers ce charmant paysage de bois et de ruisseaux. Autour de lui, dans la calme campagne, aucun visage moqueur ne l'observait. L'enfant laissait enfin couler ses larmes et, serrant avec force ses mains jointes, faisait à haute voix cet étrange serment: «Je jure d'être sage, juste et libre, autant qu'il sera en mon pouvoir; Je jure de ne pas me faire complice, même par mon silence, des égoïstes et des puissants. Je jure de consacrer ma vie à la beauté...»
Si le Dr Keate avait pu être témoin d'un accès d'ardeur religieuse si regrettable dans une maison bien tenue, il eût certainement traité le cas par sa méthode favorite.
II. LA MAISON
Aux vacances, l'esclave réfractaire devenait prince héritier. M. Timothy Shelley, son père, possédait le manoir de Field-Place en Sussex longue maison blanche, bien construite, entourée d'un parc et de grandes forêts. Là Shelley retrouvait ses quatre sœurs, toutes jolies, un petit frère de trois ans auquel il apprenait à crier «Diable!» pour scandaliser les dévots, et sa belle cousine Harriet qui, disaient les gens, lui ressemblait.
Le chef et ancêtre de la famille, sir Bysshe Shelley, habitait dans le village. C'était un gentilhomme de la vieille école anglaise, qui se glorifiait d'être riche comme un duc et de vivre comme un braconnier. Haut de six pieds, imposant, très beau de visage, sir Bysshe avait l'esprit vif et cynique. Les Shelley tenaient de lui leurs yeux bleus et brillants.
Il avait dépensé quatre-vingt mille livres sterling pour se bâtir un château qu'il n'habitait pas, à cause de l'entretien, et logeait dans un petit cottage avec un seul domestique. Il passait ses journées dans la taverne du village, vêtu comme un paysan, à parler politique avec les voyageurs. D'Amérique il avait rapporté une sorte d'humour brutal qui terrifiait ces Anglais bons enfants. Deux de ses filles avaient été si malheureuses chez lui qu'elles s'étaient enfuies: excellent prétexte pour ne pas leur donner de dot. Son seul désir était d'arrondir une fortune déjà immense et de la transmettre intacte à de nombreuses générations de Shelley. Dans ce but il en avait constitué une grande partie en un majorat inaliénable dont Percy devait hériter, à l'exclusion totale de ses frères et sœurs. Considérant son petit-fils comme le support nécessaire de son ambition posthume, il avait pour lui une certaine affection. Quant à son fils Timothy, qui faisait des phrases, il le méprisait.
M. Timothy Shelley, membre du Parlement, était, comme son père, grand et bien fait, très blond, très imposant. Il avait meilleur cœur que sir Bysshe, mais un esprit beaucoup moins ferme. Sir Bysshe, égoïste avoué, plaisait assez par cette sorte de naturel qui est le charme des cyniques. M. Timothy avait de bonnes intentions; cela le rendait insupportable. Il aimait les lettres avec l'irritante maladresse des illettrés. Il affectait un respect mondain pour la religion, une tolérance agressive pour les idées nouvelles, une philosophie pompeuse. Il aimait à se dire libéral dans ses opinions politiques et religieuses, mais tenait à ne point choquer les gens de son monde. Ami des ducs catholiques de Norfolk, il parlait avec complaisance de l'émancipation des Catholiques Irlandais, grande audace dont il était fier et un peu épouvanté. Il avait facilement les larmes aux yeux, mais pouvait devenir féroce si sa vanité était en jeu. Dans la vie privée, il se piquait de manières affables, mais aurait bien voulu concilier la douceur des formes avec le despotisme des actions. Diplomate dans les petites choses, brutal dans les grandes, inoffensif et irritant, il était fait pour donner terriblement sur les nerfs d'un juge sévère et l'agacement causé par la bavarde sottise de son père avait contribué pour beaucoup à jeter Shelley dans la sauvagerie intellectuelle. Quant à Mrs Shelley, elle avait été la plus jolie fille, du Sussex. Elle aimait qu'un homme fût batailleur et cavalier, et voyait avec ironie son fils aîné partir pour la forêt en emportant sous son bras un livre au lieu d'un fusil.
Aux yeux de ses sœurs, Shelley était un être surhumain. Dès qu'il arrivait d'Eton, la maison se peuplait d'hôtes fantastiques, le parc de M. Timothy s'animait de murmures confus comme le «Songe d'une Nuit d'Été», et les jeunes filles ne vivaient plus que dans une agréable terreur.
Il prenait plaisir à imprégner de mystère les calmes objets quotidiens. Dans chaque trou des vieux murs, il enfonçait un bâton pour chercher des passages secrets. Au grenier, il avait découvert une chambre toujours fermée à clé. Là vivait, disait-il, un vieil alchimiste à longue barbe, le terrible Cornelius Agrippa. Quand on entendait un bruit dans le grenier, c'était Cornelius qui renversait sa lampe. Pendant toute une semaine, la famille Shelley travailla dans le jardin à creuser un abri d'été pour Cornelius.
D'autres monstres se réveillaient à l'arrivée de l'écolier. Il y avait la grande Tortue, qui vivait dans l'étang, et le vieux Serpent, redoutable reptile qui avait réellement fréquenté jadis les halliers du parc et qu'un jardinier de M. Timothy avait tué d'un coup de faux. «Ce jardinier, petites filles, ce jardinier qui avait pourtant l'air d'un homme comme vous et moi était en vérité le Temps lui-même qui fait périr les monstres légendaires.»
Ce qui rendait ces inventions charmantes, c'était que le conteur lui-même n'était pas trop sûr d'inventer. Les histoires de sorcières et de fantômes avaient troublé son enfance nerveuse. Mais plus il craignait les apparitions, plus il s'imposait de les braver. Ayant tracé un cercle à terre et enflammé de l'alcool dans une soucoupe, tout enveloppé d'une flamme bleuâtre, il commençait: «Démons de l'air et du feu...—Ah! ça, que faites-vous Shelley?» interrompit un jour son maître d'Eton, le solennel et magnifique Bethell. «S'il vous plaît, Monsieur, j'évoque le Diable.»
À la campagne aussi le Seigneur des ténèbres fut souvent appelé par une jeune voix suraiguë et ferme. Parfois les enfants, à leur grande joie, recevaient du frère souverain l'ordre de se déguiser en esprits ou en diables. Plus souvent la chimie, dans ces jeux romantiques, prenait la place de l'alchimie. La discipline scientifique était bien étrangère a Shelley, mais il aimait les aspects magiques de la science. Armé d'une machine que l'on venait d'inventer, il électrisait le bataillon respectueux des jeunes filles. Quand la plus jeune, la petite Hellen, le voyait armé d'une bouteille et d'un fil de fer, elle se mettait à pleurer.
Mais ses disciples fidèles et chéries étaient l'aînée de ses sœurs, Elisabeth, et sa belle cousine, Harriet Grove. Une sensualité naissante et une recherche passionnée de la vérité unissaient ces trois enfants. Les premiers mouvements du désir communiquent toujours aux idées le charme naturel et puissant des caresses. Shelley entraînait ses belles élèves vers le cimetière, lieu que la présence mystérieuse des morts paraît à ses yeux d'un poétique prestige. Assis sur une tombe rustique, abrité des recherches de M. Timothy par l'ombre d'une vieille église, il entourait de ses bras les tailles flexibles, et pour de beaux yeux attentifs commentait le Monde et les Dieux.
Le tableau qu'il leur peignait de l'univers était simple. D'un côté, le vice: rois, prêtres et riches; de l'autre, la vertu: philosophes et misérables. D'un côté, la religion mise au service de la tyrannie; de l'autre, Godwin et sa justice politique. Surtout il leur parlait de l'amour.
Les lois prétendent imposer des règles à nos sentiments naturels. Quelle folie! Quand l'œil aperçoit un être charmant, le cœur s'enflamme. Comment l'éviter? L'amour se fane dans une atmosphère de contrainte. Son essence est la liberté. Il n'est compatible ni avec l'obéissance, ni avec la jalousie, ni avec la crainte. Il lui faut la confiance et l'abandon. Le mariage est une prison...
Le scepticisme étendu au mariage est une forme d'esprit que goûtent peu les vierges. L'hérésie métaphysique peut quelquefois les divertir; l'hérésie matrimoniale exhale à leur nez charmant une forte odeur de fagots.
—Des liens? disait Harriet. Sans doute... Mais qu'importe, si ces liens sont doux.
—S'ils sont doux ils sont inutiles. Enchaîne-t-on un prisonnier volontaire?
—Mais la religion...
Shelley appelait d'Holbach au secours de Godwin.
—Si Dieu est juste, comment croire qu'il punisse des créatures qu'il a remplies de faiblesse? S'il est tout-puissant, comment l'offenser, comment lui résister? S'il est raisonnable, comment se mettrait-il en colère contre des malheureux auxquels il a laissé la liberté de déraisonner?
—Les usages...
—Que nous importent les usages de ce court moment de l'éternité que nous appelons le XIXe siècle?
Elisabeth soutenait son frère. Et comment Harriet aurait-elle pu discuter avec un demi-dieu aux yeux brillants, à la chemise entr'ouverte sur un cou délicat, aux cheveux fins comme des soies dorées?
—Travaillons à Zastrozzi, soupirait-elle, pour changer de conversation.
C'était un roman, qu'ils composaient tous trois ensemble. On y trouvait le bandit justicier, le tyran hautain et cynique, l'héroïne «élégamment proportionnée, toute de tendresse et de pureté». À rédiger Zastrozzi, les heures passaient agréablement. Bientôt la nuit les surprenait. Elisabeth, sœur complice, abandonnait dans l'ombre les amants ingénus.
Shelley et Harriet rentraient enlacés dans la blanche vapeur qui, le soir, s'élève des prairies. Dans le petit bois qui masquait la maison, le vent léger balançait devant la lune les plus hautes branches des arbres. Les anémones, fermant leurs corolles blanches, laissaient se courber leurs tiges fatiguées; la mélancolie du paysage nocturne rappelait à Shelley le retour proche aux sombres cloîtres d'Eton. Sentant frémir et vibrer sous sa main le corps tiède de sa belle cousine, il se sentait plein de courage pour une vie de combat et d'apostolat.
III. LE CONFIDENT
En octobre 1810, M. Timothy escorta son fils à l'Université d'Oxford. Le membre du Parlement était d'excellente humeur. Il logeait dans son ancienne auberge, à l'enseigne du «Cheval de plomb». Il y retrouvait le fils de son ancien hôte; il venait inscrire un futur baronnet dans le collège où lui-même avait brillé d'un éclat passager. De telles cérémonies sont toujours agréables à un Anglais. Elles devaient l'être plus particulièrement à l'esprit pompeux de M. Timothy. Il entra chez le libraire Slatter et fit ouvrir au nouvel étudiant un crédit illimité en livres et en papeterie. «Mon fils ici présent, dit-il, en montrant avec bonhomie le grand jeune homme aux cheveux fous et aux yeux éclatants, mon fils, Monsieur Slatter, est un littéraire. Il est déjà l'auteur d'un roman (c'était le fameux Zastrozzi) et s'il désire encore être imprimé tout vif, j'entends que vous le laissiez satisfaire cette fantaisie.»
Le collège enchanta Shelley. Avoir une chambre à soi, être libre d'assister ou non aux cours, pouvoir se livrer aux travaux qu'on a choisis, lire, écrire, se promener comme on l'entendait, c'était combiner tout le charme de la vie monastique avec la liberté d'esprit du philosophe. C'était ainsi qu'il eût rêvé de passer sa vie tout entière.
Le soir, dans le grand hall, il se trouva assis à côté d'un jeune homme, nouveau venu comme lui, qui, après s'être nommé: Jefferson Hogg, observa d'abord une grande réserve comme la mode d'Oxford l'exigeait. Cependant, vers le milieu du repas, les deux voisins, incapables de garder plus longtemps un silence si élégant, se mirent à parler de leurs lectures.
—La meilleure littérature poétique de ce temps, dit Shelley, est la littérature allemande.
Hogg, avec un sourire, objecta que les Allemands manquaient de naturel. Tant de romanesque le fatiguait.
—Quelle littérature moderne pouvez-vous comparer à la leur?
—L'italienne, dit Hogg.
Ce mot réveilla l'impétuosité de Shelley et fit jaillir un discours si intarissable que les domestiques purent desservir avant que les deux jeunes gens se fussent aperçus qu'ils restaient seuls.
—Voulez-vous monter à ma chambre? dit Hogg. Nous y continuerons la discussion.
Shelley accepta avec enthousiasme, mais, en montant l'escalier, perdit à la fois le fil de son discours et tout intérêt pour la littérature allemande. Pendant que Hogg allumait les chandelles, son hôte dit soudain avec calme qu'il ne voyait pas pourquoi cette discussion continuerait, qu'il ignorait également l'italien et l'allemand et qu'il avait parlé pour parler. Hogg répondit en souriant que son indifférence et son ignorance étaient égales, et installa sur une table une bouteille, des verres, des biscuits.
—D'ailleurs, dit Shelley, toute littérature n'est qu'un vain badinage. Qu'est-ce que c'est qu'étudier une langue ancienne ou moderne? Apprendre de nouveaux noms à donner aux choses; mais qu'il serait plus sage d'étudier ces choses elles-mêmes.
—Les choses elles-mêmes? dit Hogg. Mais comment?
—Par la chimie par exemple.
Et, beaucoup plus inspiré que par la littérature allemande, Shelley commença un discours sur l'analyse chimique, sur les nouvelles découvertes de la physique, sur l'électricité. Hogg, que ces sujets n'intéressaient pas, regarda son nouvel ami. Parfaitement habillé, et même avec recherche, mais les vêtements en désordre, mince, fragile, très grand, il paraissait voûté parce que, dans le feu de son enthousiasme, il allongeait toujours la tête en avant. Ses gestes étaient à la fois gracieux et violents; son teint blanc et rose comme celui d'une femme; ses cheveux longs et en broussaille. Tout ce visage respirait un feu, une animation, une intelligence surnaturels. Et l'expression morale n'était pas moins saisissante que l'expression intellectuelle, car on trouvait répandu sur ses traits un air de douceur, de délicatesse, d'ardeur religieuse qui rappelait les visages des saints des grandes fresques de Florence.
Shelley parlait toujours quand l'horloge sonna. Il poussa un cri: Mon cours de minéralogie! et s'envola dans les couloirs.
* * *
Hogg lui avait promis d'aller le voir le lendemain matin. Il le trouva en violente discussion avec le domestique du collège qui voulait mettre la chambre en ordre.
Des livres, des chaussures, des papiers, des pistolets, du linge, des munitions, des fioles, des éprouvettes gisaient sur le plancher. Une machine électrique, une pompe à air, un microscope solaire dominaient cette scène de pillage. Shelley tourna la manivelle de la machine, et des étincelles sèches et brillantes craquèrent de tous côtés. Il monta sur un tabouret de verre, et ses longs cheveux blonds se dressèrent. Hogg, l'œil amusé, suivait ces mouvements avec un peu d'inquiétude, et surveillait surtout les plats et les assiettes. Au moment où son hôte allait servir le thé, il retira précipitamment de sa tasse un sou tout rongé par l'acide chlorhydrique.
Les deux jeunes gens devinrent inséparables. Chaque matin, ils se promenaient à pied: Shelley se conduisait en route comme un enfant, courant sur les talus, sautant les fossés. Quand il rencontrait un étang ou une rivière, il lançait des bateaux de papier et les suivait jusqu'au naufrage, tandis que Hogg exaspéré attendait debout sur la rive.
Après la promenade ils remontaient dans la chambre de Shelley qui, épuisé par sa continuelle dépense d'énergie, était alors envahi par une torpeur invincible. Il s'étendait devant le feu, sur une large couverture, pelotonné sur lui-même comme un chat, et dormait ainsi de six heures à dix heures. À ce moment, il se dressait subitement, se frottait les yeux avec une grande violence, passait, en s'étirant, les doigts dans ses longs cheveux, et commençait aussitôt à discuter un point de métaphysique ou à réciter des vers avec une énergie presque pénible.
À onze heures il soupait, mais ses repas n'étaient jamais compliqués. Hostile à la viande par principe, il adorait le pain. Il en avait toujours les poches pleines, et, quand il marchait, grignotait en lisant, de sorte que son chemin était marqué par un long sillage de miettes. Avec le pain ses mets favoris étaient les raisins de Corinthe et les prunes sèches qu'on achète chez les épiciers. Un repas régulier, à table, était pour lui un ennui insupportable, et il était rare qu'il pût y assister jusqu'à la fin.
Après le souper son esprit était clair et pénétrant, ses discours brillants. Il parlait à Hogg de sa cousine Harriet, à laquelle il écrivait de longues lettres où les élans d'amour alternaient avec la philosophie de Godwin; de sa sœur Elisabeth, si vaillante ennemie des préjugés. Ou bien il lisait la dernière lettre solennelle de Mr Timothy, avec de grands éclats de rire. Puis il saisissait un de ses livres favoris, Locke, Hume ou Voltaire et le commentait avec passion.
Hogg s'était longtemps demandé pourquoi ces sceptiques avaient tant de charme pour l'esprit si évidemment mystique et religieux de son ami. Il semblait qu'en découvrant soudain, au détour de ses immenses lectures, l'infinie variété des systèmes, comme un enchevêtrement de vallées profondes et de précipices rocheux, une sorte de vertige eût saisi Shelley et que seule une doctrine claire et simple, comme celle de Godwin, pût calmer cette ivresse métaphysique. Il se plaisait à remplacer le titanesque et confus entassement de l'Histoire par un transparent édifice de doctrines creuses et limpides, et préférait au monde véritable, dont l'incohérence l'épouvantait, la douce vision que l'esprit a des choses à travers les vaporeuses murailles des Nuées.
Quand l'horloge du collège sonnait deux heures, Hogg se levait, et, malgré les protestations de son ami, allait se coucher: «Quel être surprenant, pensait-il, tout en traversant, pour retrouver sa chambre, les longs couloirs silencieux... La grâce d'une jeune fille, la pureté d'une vierge qui n'est jamais sortie de la maison de sa mère. Et pourtant, une force indomptable... Une âme de moine bénédictin-et des idées de sans-culotte...»
C'était, en effet, un mélange assez digne de réflexion. Mais Maître Jefferson Hogg n'aimait pas les méditations fatigantes et son ami Shelley lui inspirait toujours une invincible envie de dormir.
IV. LE PIN VOISIN
Quelques jours avant Noël, Mr Timothy trouva dans son courrier une lettre d'un éditeur de Londres, un certain Mr Stockdale, qui lui signalait les extraordinaires productions que le jeune Percy Shelley prétendait faire imprimer. Stockdale avait entre les mains le manuscrit d'un roman: Sainte-Irvine ou le Rose-Croix, rempli des idées les plus subversives, et ce commerçant vertueux ne voyait pas sans inquiétude le fils d'un homme aussi respectable s'engager dans un chemin dangereux. Il avait cru de son devoir de prévenir un père de famille, et surtout d'attirer son attention sur le mauvais ange du jeune Mr Shelley, son camarade Jefferson Hogg, fils d'une bonne famille tory du Nord de l'Angleterre, mais esprit faux, froid et dangereux.
Mr Timothy commença par informer Mr Stockdale qu'il ne paierait pas un penny de la note d'impression, ce qui augmenta aussitôt vivement les inquiétudes métaphysiques et doctrinales de l'éditeur. Puis, en attendant l'arrivée de son fils, qui devait venir la même semaine passer les vacances de Noël à Field Place, il prépara un de ses sermons incohérents, sentimentaux et menaçants, solennels et bouffons, genre littéraire où il était maître.
Un raisonnement n'a jamais convaincu personne. Mais croire qu'un raisonnement de père puisse changer les idées d'un fils est le comble de la folie raisonnante. Shelley sortit de cette conversation irrité par la sottise de sa famille, rempli d'une juste fureur contre la conduite, indigne d'un gentleman, de Mr Stockdale, et plus attaché que jamais à son seul ami, Jefferson Hogg. Le soir même, il écrivit à celui-ci une longue lettre de confidences.
«Tout le monde ici attaque mes détestables principes. Je suis un paria... Une terrible tempête se prépare. Pour moi, je reste calme, et comme un phare qui domine la mer agitée, je souris de voir à mes pieds les assauts inutiles des vagues. J'ai essayé d'éclairer mon père, Mirabile dictu! Il a écouté pendant un certain temps mes arguments. Il m'a accordé l'impossibilité de l'intervention directe de la Providence. Il m'a même accordé l'invraisemblance des sorcières, des fantômes et autres miracles légendaires. Mais quand je me suis mis appliquer à ses propres croyances les vérités sur lesquelles nous venions de nous entendre si harmonieusement, il a bondi et m'a imposé silence par un seul argument, éternel il est vrai: «Je crois parce que je crois.» Ma mère, elle, me voit déjà sur la grand'-route du Pandémonium et croit que je veux pervertir mes sœurs. Que tout cela est ridicule!»
La maison, jadis si gaie à l'époque des vacances, avait été tout attristée par cet incident. Mr Shelley recommandait à ses filles de ne pas trop parler avec leur frère, et les petites paraissaient gênées. Par la force de l'habitude on continuait les préparatifs de Noël, mais personne n'y avait goût, et l'on organisait sans ardeur, avec une gaîté forcée, toutes ces petites surprises si douces dans une famille unie.
Seule Elisabeth restait en secret fidèle à Shelley. Malheureusement elle voyait bien que son admiration n'était plus partagée par sa cousine Harriet, qu'elle sentait chaque jour devenir plus froide et plus évasive.
Les lettres que Harriet avait reçues d'Oxford, lettres pleines de dissertations enthousiastes et difficiles à suivre, l'avaient agacée et inquiétée. Les citations de Godwin l'ennuyaient au plus haut point, et l'effrayaient bien davantage. Il est rare que les jolies femmes aient le goût des idées dangereuses. La beauté, forme naturelle de l'ordre, est conservatrice par essence. Elle soutient la religion établie dont elle orne les cérémonies; Vénus a toujours été le meilleur agent de Jupiter.
La belle Harriet avait montré les lettres suspectes à sa mère, puis, sur le conseil de celle-ci, à son père, qui en avait déclaré les doctrines abominables. Autour d'elle on augurait mal l'avenir du jeune Shelley. Fallait-il épouser un original qui, par ses folies, s'aliénait tout le monde? Harriet aimait l'élégance, les bals du comté, le succès. Que serait la vie avec cet enthousiaste qui ne respectait pas même le mariage? Et tout de même, la religion méritait bien aussi qu'on y pensât.
Avant l'arrivée de Percy, les deux jeunes filles avaient eu des discussions assez violentes. Elisabeth défendait son frère. Comment Harriet pouvait-elle mettre en balance quelques vaines satisfactions d'amour-propre et le bonheur de passer sa vie avec le plus merveilleux des hommes?
—Vous faites de votre frère un être bien remarquable, répondait Harriet. Mais est-ce que je sais, moi, s'il l'est vraiment? Nous avons vécu à la campagne, nous sommes ignorantes de tout. Nos parents, votre père lui-même qui est membre du Parlement, et qui a l'expérience du monde, blâment les idées de Percy. Admettons qu'il soit un génie. Quel droit ai-je, alors, à commencer avec lui une vie intime qui finira en désappointement quand il découvrira combien je suis inférieure à l'idée qu'a formée de moi son imagination surchauffée? Je ne suis qu'une humble jeune fille, très semblable à toutes les autres. Il m'a idéalisée. Il serait bien surpris s'il me connaissait telle que je suis.
Une telle modestie était inquiétante et l'amour raisonne moins bien.
Dès l'arrivée de Shelley, Elisabeth le mit au courant. Il courut chez Harriet. Il la trouva comme Elisabeth la lui avait décrite, froide et lointaine. Elle ne souhaitait même pas que Shelley se disculpât; elle lui demandait seulement de la laisser tranquille. Elle lui reprochait d'être un sceptique en toutes choses.
—Mais enfin, Harriet, dit Shelley, il est monstrueux que je ne puisse avouer des convictions auxquelles je suis arrivé par des raisonnements évidents. En quoi mes croyances théologiques peuvent-elles me disqualifier comme frère, comme ami, comme amant?
—Eh! dit Harriet, vous pouvez penser tout ce qu'il vous plaira, je m'en soucie fort peu. Mais ne me demandez pas d'unir mon sort au vôtre.
C'était la première fois que Shelley découvrait cette indifférence des femmes, qui tombe aussi subitement que la nuit au centre de l'Afrique. Il sortit de là fou de douleur. À travers les bois nus et glacés, il revint lentement à Field-Place, et, sans s'apercevoir qu'il était couvert de neige, il arpenta pendant une patrie de la nuit ce cimetière de village qui avait été le décor de ses jeunes amours. Il rentra chez lui vers deux heures du matin, et se coucha en plaçant près de son lit un pistolet chargé et des poisons variés qu'il avait empruntés à son arsenal de chimiste. Mais la pensée du chagrin qu'aurait Elisabeth en retrouvant son corps, l'empêcha de se tuer.
Au matin, il écrivit à Hogg. Contre Harriet elle-même, il n'exprimait aucun ressentiment, pas même contre Mr Timothy ou Mr Grove. La seule responsable de cette tragédie, c'était l'Intolérance. «Mon ami, je jure ici—et si je manque à mon serment, que l'Infinité me frappe—je jure de ne jamais pardonner à l'Intolérance. En principe, je n'admets pas la vengeance, mais ce cas est le seul où je la juge légitime. Chacun de mes moments libres sera consacré à cette mission. L'Intolérance ruine la société, elle encourage les préjugés qui brisent les plus chers, les plus tendres des liens. Oh! que je voudrais être le vengeur, être celui qui écrasera le démon, qui le précipitera dans son enfer natal, pour ne jamais le laisser remonter, celui qui établira enfin la Tolérance universelle.
«J'espère satisfaire un peu cet insatiable sentiment, dans mes vers. Vous verrez, vous entendrez comme le monstre m'a blessé. Elle n'est plus à moi! Elle me hait comme sceptique, comme ce qu'elle était elle-même auparavant! Oh! Bigoterie! Si jamais je te pardonne cette dernière persécution, que le Ciel m'écrase! (Si le Ciel connaît la colère)... Pardonnez-moi, mon cher ami, je crains qu'il n'y ait bien de l'égoïsme dans toute cette passion de l'amour, car il me semble à chaque instant que mon âme va éclater. Je veux fuir ce sentiment; il est égoïste, je ne veux plus mentir que pour les autres... Quant à moi, combien je préférerais périr dans la lutte! Oui, là serait le soulagement... Le suicide est-il un crime? J'ai dormi, la nuit dernière, près de mon pistolet chargé. Si ce n'avait été pour ma sœur, pour vous, je vous aurais dit l'adieu final.»
Il lui restait quinze jours de vacances à passer encore à Field-Place. Tristes jours pendant lesquels il fallait vivre entre un père et une mère furieux, des enfants inquiètes. Harriet, malgré les invitations d'Elisabeth, refusait de venir à Field-Place. Les gens bien informés, en grand mystère, annonçaient ses fiançailles avec un inconnu.
Pour essayer de calmer sa douleur par le spectacle du bonheur des autres, Shelley avait formé le projet de fiancer sa sœur et son ami, qui ne s'étaient jamais vus. Il envoyait à Hogg des vers d'Elisabeth remplis de bonnes intentions, de haine de l'Intolérance et de fautes de prosodie.Tous sont frères, chantait Elisabeth, bonne élève tous sont frères, même l'Africain courbé sous les coups de bâton de l'Anglais au cœur dur... Elle avait écrit toute une élégie dans ce style. En retour, Shelley lui donnait les poèmes de Hogg qu'il déclarait «extrêmement beaux», et où lui-même était comparé à un jeune chêne, Harriet Grove au lierre qui détruit l'arbre après l'avoir enlacé.
—Vous n'avez pas dit, répondit Shelley, que le lierre, ayant détruit le chêne, va par dérision s'enrouler autour du pin voisin.
Le pin voisin était Mr Helyar, riche propriétaire, homme de saines doctrines, créé tout exprès par la Providence pour conduire sa femme aux bals du comté. «Elle est perdue pour moi à tout jamais! Elle mariée! Mariée à une motte de terre! Elle va, comme lui, devenir matière insensible et brute. Tant de belles possibilités se flétriront! N'en parlons plus, mon ami.»
Il aurait bien voulu pouvoir inviter Hogg à Field-Place, pour qu'Elisabeth pût juger elle-même quel homme admirable il était. Mais Mr Timothy conservait le souvenir des avertissements de l'éditeur au sujet d'un certain mauvais ange, et interdit l'invitation.
V. QUOD ERAT DEMONSTRADUM
Un mois environ après ces tristes vacances, MM. Munday et Slatter, ces libraires d'Oxford auxquels Mr Timothy avait recommandé les fantaisies littéraires de son fils, virent entrer le jeune Shelley, cheveux au vent et chemise ouverte. Il portait sous le bras un gros paquet de brochures. Il souhaitait qu'elles fussent vendues six pence l'une, qu'on les étalât bien en vue dans la vitrine, et d'ailleurs pour être certain que celle-ci serait faite à son goût, il allait la faire lui-même.
Aussitôt, écartant les libraires, il se mit au travail. MM. Munday et Slatter, amusés, le regardaient s'agiter avec la bienveillance paternelle et goguenarde que les commerçants des villes d'Université témoignent aux étudiants bien munis d'argent de poche. S'ils avaient mieux regardé, ils auraient été terrifiés par les chargements de matière explosible que leur jeune et aristocratique client entassait en piles élégantes dans leur honorable vitrine. Le titre des brochures était le plus scandaleux qu'on pût afficher dans une ville théologique et prude: La Nécessité de l'Athéisme. Elles étaient signées du nom inconnu de Jérémiah Stukeley, et si MM. Munday et Slatter les avaient feuilletées un seul moment, ils auraient été plus épouvantés encore par l'insolente logique de ce Stukeley imaginaire.
«Les sens sont l'origine de toute connaissance.» C'est par cet axiome téméraire que commençait le pamphlet, qui, rédigé sous forme mathématique, prétendait démontrer l'impossibilité de l'existence de Dieu, et se terminait orgueilleusement par les trois lettres Q. E. D.: quod en demonstrandum.À Shelley qui ne comprenait rien aux mathématiques, cette formule magique était toujours apparue comme une moderne incantation pour évoquer la Vérité. Bien qu'il crût avec une ardeur fervente à un Esprit de bonté universelle, créant et gouvernant toute chose, à la vie future, à toute une théologie personnelle de «Vicaire Savoyard» anglican, le mot «athée» lui plaisait par sa violence. Il aimait à le lancer à la face des bigots. Il relevait ce nom qu'on lui avait jeté jadis à Eton, comme le Chevalier relève un gant. Au courage physique et au courage moral que possède tout bon Anglais, il prétendait ajouter le courage intellectuel: le danger était grand le scandale certain. Mais le lierre inconstant s'enlaçait autour du pin voisin, et l'Intolérance devait être châtiée.
«La Nécessité de l'Athéisme» avait paru depuis vingt minutes seulement quand le Révérend John Walker, homme d'un aspect sinistre et inquisiteur, répétiteur officieux d'un collège médiocre, passa devant la boutique et regarda la vitrine.
«Nécessité de l'Athéisme! Nécessité de Athéisme! Nécessité de l'Athéisme!» lut le Révérend John Walker qui, surpris, offensé, indigné, pénétra dans la librairie et dit avec autorité:
—Monsieur Munday! Monsieur Slatter, que signifie ceci?
—Ma foi, Sir, ma foi, nous n'en savons rien. Nous n'avons pas examiné la publication personnellement...
—«Nécessité de l'Athéisme». Ce titre seul aurait dû vous dire...
—Certainement, Sir. Maintenant que notre attention a été attirée sur ce titre...
—Maintenant que votre attention a été attirée, Monsieur Munday et Monsieur Slatter, vous aurez l'obligeance de faire disparaître immédiatement tous ces exemplaires de votre vitrine et tous autres que vous pouvez posséder, de les emporter dans votre cuisine et de les brûler dans votre poêle.
Mr Walker n'avait aucune autorité légale pour donner de tels ordres. Mais les libraires savaient qu'il lui suffirait de se plaindre pour faire interdire leur magasin aux étudiants. Ils s'inclinèrent avec un sourire obséquieux, et envoyèrent le commis de la librairie prier le jeune Mr Shelley de venir leur parler.
—Nous sommes désolés, Mr Shelley, mais à vérité il nous était impossible de faire autrement. Mr Walker y tenait absolument, et dans votre propre intérêt...
Mais ce propre intérêt était ce qui préoccupait le moins Shelley. De sa voix aiguë, pressante, il maintint devant les libraires inquiets son droit de penser et de communiquer ses pensées à d'autres.
—D'ailleurs, leur dit-il, j'ai fait mieux que de tendre mes appeaux devant les vieux oiseaux aveugles d'Oxford. J'ai envoyé un exemplaire de la «Nécessité de l'Athéisme» à tous les évêques anglais, au Vice-Chancelier et aux maîtres des collèges, avec les compliments de Jérémiah Stukeley, de mon écriture non déguisée.
* * *
Quelques jours plus tard, un appariteur vint dans la chambre de Hogg prier Mr Shelley, avec les compliments du Doyen, de se présenter aussitôt devant celui-ci. Il descendit dans la salle de réunion du collège, où il trouva réunies toutes les autorités du lieu. C'était un petit groupe de maîtres à la fois érudits et puritains, exemplaires sans fantaisie du christianisme athlétique et classique, qui presque tous détestaient depuis longtemps le jeune Shelley, à cause de ses cheveux longs, de son étrange façon de s'habiller et de son goût vraiment vulgaire pour les expériences scientifiques.
Le Doyen lui montra un exemplaire de la «Nécessité de l'Athéisme», et lui demanda s'il en était l'auteur. Comme l'homme parlait d'une voix rude et insolente, Shelley ne répondit pas.
—Êtes-vous, oui ou non, l'auteur de ce livre?
—Si vous pouvez le prouver, produisez vos témoignages. Il n'est ni juste, ni légal de m'interroger de cette façon. Ce sont des procédés d'inquisiteur, non d'hommes libres dans un pays libre.
—Niez-vous que ceci soit votre œuvre?
—Je ne répondrai pas.
—Dans ce cas, vous êtes expulsé, et je désirs que vous quittiez ce collège demain matin au plus tard.
Une enveloppe scellée du sceau du collège lui fut tendue aussitôt par l'un des assesseurs. Elle contenait la sentence d'expulsion.
Shelley courut à la chambre de Hogg, se laissa tomber sur le divan et répéta en tremblant de rage: «Expulsé! Expulsé!» Ses dents claquaient. La punition était terrible. C'était l'interruption de toutes ses études, l'impossibilité de les recommencer dans une autre Université, la privation certaine de cette belle vie calme qu'il aimait, la fureur durable et bouffonne de son père. Hogg lui-même fut indigne. Emporté par une imprudente générosité, il écrivit sur le champ une note exprimant son chagrin et son étonnement qu'un tel traitement ait pu être infligé à un tel gentleman. Il espérait que la sentence ne serait pas définitive.
Le domestique fut chargé de remettre ce message au triLe domestique fut chargé de remettre ce message au tribunal qui était encore réuni. Il revint immédiatement apporter à Hogg les compliments du Doyen et l'ordre de descendre. L'audience fut courte. «Avez-vous écrit ceci?» C'était la note que Hogg venait d'envoyer, et il la reconnut.
—Et ceci?
Avec une grande force et des habiletés de vieil avocat, Hogg expliqua l'absurdité de la question, l'injustice d'avoir condamné Shelley, l'obligation où se trouvait tout homme conscient de ses droits...
—Bien, vous êtes expulsé, dit le juge d'un voix furieuse.
Il était évidemment d'humeur à expulser ce soir-là tout le collège, et Hogg reçut à son tour une enveloppe cachetée.
Dans l'après-midi, une affiche fut placée aux portes du Hall. Elle donnait les noms des deux coupables et annonçait qu'ils étaient publiquement chassés, pour avoir refusé de répondre aux questions qui leur étaient posées.
VI. VIGOUREUSE DIALECTIQUE DE M. TIMOTHY
La diligence d'Oxford emporta les exilés et leurs bagages. Shelley avait emprunté à ses libraires vingt livres sterling pour se loger et vivre à Londres en attendant des nouvelles de son père.
Les chambres qu'il visita avec Hogg lui parurent toutes inhabitables: la rue était trop bruyante, le quartier trop sale, la servante trop laide. Enfin Poland Street éveilla dans son esprit des associations sympathiques... «Pologne... Varsovie... Liberté», il ne pouvait y avoir dans Poland Street que des chambres dignes d'un homme libre, et, en effet, la première qu'ils y trouvèrent était tapissée d'un papier à grappes vertes et bleues qui leur parut le plus beau du monde.
—Ceci, dit Shelley, sera notre logis définitif. Nous y recommencerons nos journées d'Oxford: lectures au coin du feu, promenades, expériences. Nous y passerons notre vie.
Programme délicieux auquel ne manquaient que l'assentiment de M. Timothy et celui de M. Hogg le père.
* * *
En apprenant les événements d'Oxford, Mr Timothy avait été furieux. Pour un grand propriétaire, membre du Parlement et juge de paix de son comté, l'aventure était désagréable et la disgrâce singulière. Surtout l'accusation d'athéisme le tourmentait, car il était connu comme libéral, hardiesse qui l'obligeait à l'orthodoxie.
Il écrivit une lettre solennelle à Mr Hogg père pour déplorer «cette malheureuse affaire arrivée à Oxford, à mon fils et au vôtre», et pour le prier de rappeler au plus vite «son jeune homme». «Pour moi, ajoutait-il, je recommandera au mien de lire la théologie naturelle de Paley, qui convient à merveille à son cas; je la lirai même avec lui.»
Puis il composa pour «son jeune homme» une lettre sévère et forte: «Bien que j'aie pu comme père, souffrir pour vous la disgrâce amenée par vos opinions criminelles, j'ai des devoirs stricts envers ma propre réputation, envers vos frères et sœurs plus jeunes, envers mes sentiments de chrétien. Si vous désirez recevoir de moi aide, assistance et protection, il faut:
1° Rentrer immédiatement à Field-Place et renoncer pour longtemps à tout commerce avec Mr Hogg;
2° Vous placer sous la direction de tels gentlemen que je choisirai et leur obéir». Si ces conditions n'étaient pas acceptées, Mr Timothy abandonnerait son fils à la misère qui s'attache justement à des opinions diaboliques et méchantes.
La réponse fut courte: «Mon cher Père, comme vous me faites l'honneur de me demander mes intentions pour servir de base à votre conduite, je crois de mon devoir (bien qu'il me déplaise de blesser vos sentiments à l'égard de votre propre réputation et de celle de votre famille) de refuser absolument mon consentement aux deux propositions contenues dans votre lettre et de vous affirmer qu'un tel refus suivra à tout jamais de telles offres. Avec tous mes remerciements pour votre bienveillance, je reste votre fils affectueux et respectueux. Percy Shelley».
* * *
La grande difficulté de la diplomatie paternelle, c'est que l'un des négociateurs veut à toute force éviter de rompre, ce qui rend les sanctions difficiles. Ses «conditions» ayant été sèchement repoussées, Mr Timothy ne sut que faire.
Il n'était pas mauvais homme au fond et croyait à la puissance dialectique d'une bouteille de porto. Il résolut d'aller à Londres et d'inviter les rebelles à l'hôtel Miller, où le vin était bon.
«Au fond, se disait-il en attendant les deux étranges créatures, au fond il faut prendre les enfants par la bonhomie, et aller même, quelque ridicule que cela puisse paraître, jusqu'à discuter avec eux... Un esprit mûr et réfléchi a raison sans aucune peine d'un philosophe de dix-huit ans et de grands malheurs peuvent être évités par un discours fait à propos... Après tout, Percy est l'héritier du domaine, c'est à lui que reviendra le titre des Shelley; il importe de le ramener à la raison.» Et le bon Mr Timothy, tout en roulant dans sa tête les arguments théologiques de Paley, se frottait les mains avec satisfaction.
Cependant les jeunes gens venaient à pied de Poland Street en lisant à haute voix dans la rue, avec mille plaisanteries, le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Shelley goûtait en particulier ce que le vieux Français disait du peuple juif, de l'intolérance qui paraît partout dans la Bible, de la cruauté de Jéhovah.
Quand ils arrivèrent à l'hôtel, l'homme d'affaires des Shelley, Mr Graham, avait rejoint son client et ami. Mr Timothy reçut Hogg avec une bienveillance pateline et transparente, puis, se tournant vers son fils, lui adressa à brûle-pourpoint un discours long, incompréhensible et ponctué de manifestations dramatiques qui parurent tout à fait ridicules aux deux jeunes gens. Shelley se pencha vers son ami et murmura: «Eh! bien? que pensez-vous de mon père?»
—Ce n'est pas votre père, dit Hogg tout bas, c'est Jéhovah lui-même.
Shelley éclata de rire.
—Qu'avez-vous, Percy? Êtes-vous malade? dit Mr Timothy scandalisé. Êtes-vous fou? Pourquoi riez-vous?
Heureusement, on annonça le dîner. Il fut excellent et à peu près cordial. Au dessert, Mr Timothy envoya son fils commander des chevaux de poste et entreprit la conquête de Hogg.
—Monsieur, vous êtes très différent de ce que j'attendais... Vous êtes un gentleman agréable, modeste, raisonnable... Dites-moi, que pensez-vous que je doive faire de mon pauvre garçon? Il est bien fou, n'est-ce pas?
—Assez, oui. Monsieur.
—Alors, que pensez-vous que je doive faire?
—S'il avait épousé sa cousine, il serait devenu tout différent. Il a besoin de quelqu'un qui prenne soin de lui, d'une bonne femme. Pourquoi ne pas le marier?
—Mais comment? C'est impossible! Si je dis à Percy d'épouser une jeune fille, il refusera certainement; je le connais.
—Il refuserait si vous lui donniez l'ordre de se marier, et je l'approuverais. Mais si vous le mettez sans rien dire en rapports avec une jeune fille bien choisie, il est possible qu'il s'éprenne d'elle. Et d'ailleurs, si la première ne réussit pas, vous pouvez toujours en essayer une autre.
L'homme d'affaires, Mr Graham, dit que c'était un plan admirable, et les deux hommes s'étaient mis, sur un coin de table, à dresser des listes de jeunes filles quand Shelley revint. Mr Timothy fit apporter une bouteille de très vieux porto et commença son propre éloge. Il était très respecté à la Chambre des Communes, respecté par toute la Chambre et en particulier par le Speaker [1]; qui lui disait: «Mr Shelley, je ne sais pas ce que nous ferions sans vous.» Il était très aimé dans son comté de Sussex, et excellent juge de paix... Il raconta une longue histoire de deux braconniers qu'il avait condamnés: «Vous les connaissez, Graham, vous savez ce qu'ils sont?» Graham approuva. «Eh! bien, quand ils sont sortis de prison, ils sont venus me remercier.»
Hogg ne sut jamais pourquoi ces deux malheureux avaient remercié un juge impitoyable, car à ce moment, jugeant la préparation de porto suffisante, Mr Timothy attaqua le sujet essentiel.
—Voyons, dit-il, il y a certainement un Dieu... Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet, aucun doute.
Aucun des auditeurs n'exprima le moindre doute.
—Vous, Monsieur, dit-il en se tournant vers Hogg, vous n'avez aucun doute personnel?
—Pas le moindre, Monsieur.
—Parce que, si vous en avez, je puis vous prouver l'existence de Dieu en une minute.
—Mais, Monsieur, je n'en ai aucun.
—Ah!... Mais peut-être aimeriez-vous néanmoins à entendre mes arguments?
—Avec grand plaisir.
—Eh! bien, je vais vous les lire.
Il fouilla dans toutes ses poches, sortit des lettres, des factures, et pour finir, une feuille qu'il commença à lire. Shelley, penché en avant, écoutait avec une grande attention.
—Mais j'ai déjà entendu tout cela, dit-il au bout de quelques instants; et se tournant vers Hogg:
—Où ai-je déjà entendu cela?
—Mais, dit Hogg, ce sont les arguments de Paley.
—Parfaitement, dit le lecteur avec satisfaction, vous avez raison: ce sont les arguments de Paley. Je les ai copiés dans le livre de Paley ce matin, de ma propre main, mais Paley les tenait de moi; tout le livre de Paley est de moi.
Sur quoi il plia la feuille et la remit dans sa poche, très mécontent. Son fils le regardait avec plus de mépris que jamais, et le dîner se termina sans avoir amené une réconciliation. Shelley refusa de suivre son père, son père de lui donner un penny. Les deux seuls qui se séparèrent assez contents l'un de l'autre furent Hogg et Mr Timothy. Mr Timothy avait trouvé l'ami de son fils beaucoup plus humain que celui-ci: il n'était pas comme Percy, toujours hérissé, tendu, retranché derrière des principes auxquels on ne pouvait toucher sans blesser son infernal orgueil. Pour un homme aussi jeune, il comprenait la vie. Son idée de mariage était sensée. Hogg, de son côté, déclara que le membre du Parlement était décidément d'éloquence un peu obscure, mais bon enfant et hospitalier.
Quelques jours plus tard, il prouva une fois de plus qu'il comprenait la vie en se réconciliant avec son propre père, qui, chef d'une vieille famille conservatrice bien connue pour l'exactitude de ses sentiments religieux, n'avait nul besoin d'afficher la même horreur des actes de son «jeune homme» que le seigneur libéral de Field-Place.
Il conseilla à son fils de faire du droit, et lui trouva une place dans une étude d'avoué à York. Hogg dut alors abandonner Shelley dans la chambre de Poland Street, au milieu des raisins verts et bleus.