WeRead Powered by ReaderPub
De l'Allemagne; t.1 cover

De l'Allemagne; t.1

Chapter 3: PRÉFACE
Open in WeRead

About This Book

A wide-ranging study surveys the intellectual life, literary production, philosophical schools, religious attitudes, artistic expression, and educational institutions of German culture, tracing how language, national temper, and historical circumstances shape thought and art. The author compares currents of poetry and philosophy, analyzes aesthetic principles, and reflects on the relations between theology, science, and public life. Essays consider cultural institutions, manners, and modes of criticism, and assess the growing importance of feeling and originality in contemporary letters. Intermittent autobiographical remarks and travel observations provide personal context for broader cultural judgments.

The Project Gutenberg eBook of De l'Allemagne; t.1

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: De l'Allemagne; t.1

Author: Madame de Staël

Release date: December 11, 2021 [eBook #66924]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T.1 ***

TABLE DES MATIÈRES

DE

L’ALLEMAGNE


(Autographe de Mᵐᵉ de Staël, communiqué par M. Charavay)


AUXERRE-PARIS.—IMPRIMERIE A. LANIER


Mᵐᵉ de STAËL


DE

L’Allemagne


TOME PREMIER



PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous Droits réservés

NOTICE SUR MADAME DE STAËL

Anne-Louise-Germaine Necker, née à Paris en 1766, était la fille du célèbre ministre français; sa mère douée d’un caractère très ferme l’éleva sévèrement, et, jeune enfant, l’admit dans son salon à entendre les conversations sérieuses et instructives de gens tels que Buffon, Marmontel, Grimm, etc.

En 1785 elle avait épousé le baron de Staël-Holstein, diplomate suédois, qui devint ambassadeur à Paris, mais cette union ne fut pas heureuse.

Le début de Mᵐᵉ de Staël dans la littérature date de 1788 par des Lettres sur J.-J. Rousseau, où elle montre un grand enthousiasme pour le philosophe genevois.

Lorsqu’éclata la Révolution, elle accepta d’abord les réformes avec admiration, mais bientôt son ardeur se refroidit, et elle présenta même un plan d’évasion des Tuileries. En 1792 et l’année suivante, après la mort du roi, elle présenta au gouvernement révolutionnaire une défense en faveur de Marie-Antoinette. Après le 9 thermidor, elle publia une brochure qui fut remarquée: Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt et aux Français. Sous le Directoire, elle exerça, par son salon et par ses écrits, une grande influence, soutint les directeurs, et fit rentrer Talleyrand aux affaires. Elle était l’âme du Cercle constitutionnel dont Benjamin Constant était l’orateur. De bonne heure elle avait pressenti Bonaparte et son ambition, aussi le Premier Consul l’exila, en 1802, à quarante lieues de Paris; mais elle préféra se retirer en Allemagne, à Weimar, où elle connut Gœthe, Wieland et Schiller.

La mort de son père, pour qui elle professait un véritable culte, la rappela à Coppet en 1804. Pour se distraire de sa douleur, elle voyagea en Italie et y composa Corinne, son célèbre roman. Cette œuvre indisposa vivement Napoléon, qui en composa lui-même, dit-on, une critique insérée au Moniteur. Retournée en Allemagne en 1808, Mᵐᵉ de Staël mit la dernière main à son livre de l’Allemagne. Elle vint incognito à Paris pour en surveiller l’impression; mais Fouché, le chef de la police, eut vent de l’affaire. Le livre fut livré au pilon et ne put être réimprimé qu’en 1814. Quant à Mᵐᵉ de Staël, elle reçut l’ordre de quitter Paris dans les trois jours. Le gouvernement impérial rendit la prison de Coppet de plus en plus étroite et eut soin d’en éloigner tous les amis de Mᵐᵉ de Staël. Celle-ci réussit cependant à s’échapper en 1812. Dès lors elle habita successivement Vienne, Moscou, Saint-Pétersbourg, la Suède et enfin Londres, suscitant partout la coalition contre Napoléon, et poursuivant la revendication d’une somme de deux millions due à son père, somme qui lui fut restituée par le gouvernement de Louis XVIII.

Elle ne rentra en France qu’en 1815 et mourut à Paris deux ans après, au retour d’un dernier voyage en Italie, où elle avait été pour rétablir sa santé. On apprit alors qu’elle s’était remariée, mais secrètement, avec M. de Rocca, jeune officier qu’elle avait connu à Genève. De son premier mariage elle avait eu trois enfants, deux fils et une fille. Celle-ci épousa M. de Broglie, pair de France. Des deux fils, l’un mourut fort jeune; l’autre, le baron de Staël (1790-1827), s’occupa d’agronomie, d’études philanthropiques et donna une édition des Œuvres de sa mère.

Mᵐᵉ de Staël peut passer comme un de nos plus grands écrivains; on trouve chez elle de la profondeur et une érudition variée, jointes à beaucoup de finesse et à une grande connaissance du monde. Outre les œuvres déjà citées, il convient d’ajouter: Delphine (1802); Considérations sur la Révolution française (1818), et plusieurs brochures qui ne furent pas étrangères au ressentiment de Napoléon à son égard.

PRÉFACE

Ce 1ᵉʳ octobre 1813.

En 1810, je donnai le manuscrit de cet ouvrage sur l’Allemagne au libraire qui avait imprimé Corinne. Comme j’y manifestais les mêmes opinions, et que j’y gardais le même silence sur le gouvernement actuel des Français que dans mes écrits précédents, je me flattai qu’il me serait aussi permis de le publier; toutefois, peu de jours après l’envoi de mon manuscrit, il parut un décret sur la liberté de la presse d’une nature très singulière; il y était dit, «qu’aucun ouvrage ne pourrait être imprimé sans avoir été examiné par des censeurs». Soit; on était accoutumé en France, sous l’ancien régime, à se soumettre à la censure; l’esprit public marchait alors dans le sens de la liberté et rendait une telle gêne peu redoutable; mais un petit article, à la fin du nouveau règlement, disait que «lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à l’imprimer, mais que le ministre de la police aurait alors le droit de le supprimer tout entier, s’il le jugeait convenable». Ce qui veut dire, que telles ou telles formes seraient adoptées, jusqu’à ce qu’on jugeât à propos de ne plus les suivre: une loi n’était pas nécessaire pour décréter l’absence des lois, il valait mieux s’en tenir au simple fait du pouvoir absolu.

Mon libraire cependant prit sur lui la responsabilité de la publication de mon livre, en le soumettant à la censure, et notre accord fut ainsi conclu. Je vins à quarante lieues de Paris pour suivre l’impression de cet ouvrage, et c’est là que pour la dernière fois j’ai respiré l’air de France. Je m’étais interdit dans ce livre, comme on le verra, toute réflexion sur l’état politique de l’Allemagne; je me supposais à cinquante années du temps présent, mais le temps présent ne permet pas qu’on l’oublie. Plusieurs censeurs examinèrent mon manuscrit; ils supprimèrent les diverses phrases que j’ai rétablies, en les désignant par des notes; enfin, à ces phrases près, ils permirent l’impression du livre tel que je le publie maintenant, car je n’ai cru devoir y rien changer. Il me semble curieux de montrer quel est un ouvrage qui peut attirer maintenant en France sur la tête de son auteur la persécution la plus cruelle.

Au moment où cet ouvrage allait paraître, et lorsqu’on avait déjà tiré les dix mille exemplaires de la première édition, le ministre de la police, connu sous le nom du général Savary, envoya ses gendarmes chez le libraire, avec ordre de mettre en pièces toute l’édition, et d’établir des sentinelles aux diverses issues du magasin, dans la crainte qu’un seul exemplaire de ce dangereux écrit ne pût s’échapper. Un commissaire de police fut chargé de surveiller cette expédition, dans laquelle le général Savary obtint aisément la victoire; et ce pauvre commissaire est, dit-on, mort des fatigues qu’il a éprouvées, en s’assurant avec trop de détail de la destruction d’un si grand nombre de volumes, ou plutôt de leur transformation en un carton parfaitement blanc, sur lequel aucune trace de la raison humaine n’est restée; la valeur intrinsèque de ce carton, estimée à vingt louis, est le seul dédommagement que le libraire ait obtenu du général ministre.

Au moment où l’on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne l’ordre de livrer la copie sur laquelle on l’avait imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage; j’écrivis donc au ministre de la police qu’il me fallait huit jours pour faire venir de l’argent et ma voiture. Voici la lettre qu’il me répondit:

POLICE GÉNÉRALE

CABINET DU MINISTRE

Paris, 3 octobre 1810.

«J’ai reçu, madame, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Monsieur votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas d’inconvénients à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit jours: je désire qu’ils suffisent aux arrangements qui vous restent à prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.

«Il ne faut point rechercher la cause de l’ordre que je vous ai signifié dans le silence que vous avez gardé à l’égard de l’empereur dans votre dernier ouvrage, ce serait une erreur; il ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui; mais votre exil est une conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.

«Votre dernier ouvrage n’est point français; c’est moi qui en ai arrêté l’impression. Je regrette la perte qu’il va faire éprouver au libraire, mais il ne m’est pas possible de le laisser paraître.

«Vous savez, madame, qu’il ne vous avait été permis de sortir de Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissé habiter le département de Loir-et-Cher, vous n’avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd’hui vous m’obligez à les faire exécuter strictement, et il ne faut vous en prendre qu’à vous-même.

«Je mande à M. Corbigny[1] de tenir la main à l’exécution de l’ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.

«Je suis aux regrets, madame, que vous m’ayez contraint de commencer ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur; il m’aurait été plus agréable de n’avoir qu’à vous offrir des témoignages de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être,

«Madame,
«Votre très humble et très obéissant serviteur,
Signé: le duc de ROVIGO.

Madame de Staël.

«P.-S.—J’ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer: je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez choisi[2]».


J’ajouterai quelques réflexions à cette lettre déjà, ce me semble, assez curieuse par elle-même.—Il m’a paru, dit le général Savary, que l’air de ce pays ne vous convenait pas; quelle gracieuse manière d’annoncer à une femme alors, hélas! mère de trois enfants, à la fille d’un homme qui a servi la France avec tant de foi, qu’on la bannit, à jamais, du lieu de sa naissance, sans qu’il lui soit permis de réclamer d’aucune manière contre une peine réputée la plus cruelle après la condamnation à mort! Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier, se vantant de sa politesse envers ceux qu’il conduit en prison, dit:

Aussi je suis aimé de tous ceux que j’arrête.

Je ne sais si telle était l’intention du général Savary.

Il ajoute que les Français n’en sont pas réduits à prendre pour modèles les peuples que j’admire. Ces peuples, ce sont les Anglais d’abord, et, à plusieurs égards, les Allemands. Toutefois je ne crois pas qu’on puisse m’accuser de ne pas aimer la France. Je n’ai que trop montré le regret d’un séjour où je conserve tant d’objets d’affection, où ceux qui me sont chers me plaisent tant! Mais de cet attachement peut-être trop vif pour une contrée si brillante et pour ses spirituels habitants, il ne s’ensuivait point qu’il dût m’être interdit d’admirer l’Angleterre. On l’a vue, comme un chevalier armé pour la défense de l’ordre social, préserver l’Europe pendant dix années de l’anarchie, et pendant dix autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au commencement de la révolution, le but des espérances et des efforts des Français; mon âme en est restée où la leur était alors.

A mon retour dans la terre de mon père, le préfet de Genève me défendit de m’en éloigner à plus de quatre lieues. Je me permis un jour d’aller jusqu’à dix, dans le simple but d’une promenade; aussitôt les gendarmes coururent après moi, l’on défendit au maître de poste de me donner des chevaux, et l’on eût dit que le salut de l’État dépendait d’une aussi faible existence que la mienne. Je me résignai cependant encore à cet emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup me le rendit tout à fait insupportable. Quelques-uns de mes amis furent exilés, parce qu’ils avaient eu la générosité de venir me voir; c’en était trop: porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de ceux qu’on aime, craindre de leur écrire, de prononcer leur nom, être l’objet tour à tour, ou des preuves d’affection qui font trembler pour ceux qui vous les donnent, ou des bassesses raffinées que la terreur inspire, c’était une situation à laquelle il fallait se soustraire si l’on voulait encore vivre!

On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces persécutions continuelles étaient une preuve de l’importance qu’on attachait à moi; j’aurais pu répondre que je n’avais mérité

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.

Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à mon amour-propre, car je savais qu’il n’est personne maintenant en France, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, qui ne puisse être trouvé digne d’être rendu malheureux. On me tourmenta dans tous les intérêts de ma vie, dans tous les points sensibles de mon caractère, et l’autorité condescendit à se donner la peine de me bien connaître pour mieux me faire souffrir. Ne pouvant donc désarmer cette autorité par le simple sacrifice de mon talent, et résolue à ne lui en pas offrir le servage, je crus sentir au fond de mon cœur ce que m’aurait conseillé mon père, et je partis.

Il m’importe, je le crois, de faire connaître au public ce livre calomnié, ce livre, source de tant de peines: et quoique le général Savary m’ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage n’était pas français, comme je me garde bien de voir en lui le représentant de la France, c’est aux Français tels que je les ai connus que j’adresserai avec confiance un écrit où j’ai tâché, selon mes forces, de relever la gloire des travaux de l’esprit humain.

L’Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée comme le cœur de l’Europe, et la grande association continentale ne saurait retrouver son indépendance que par celle de ce pays. La différence des langues, les limites naturelles, les souvenirs d’une même histoire, tout contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu’on appelle des nations; de certaines proportions leur sont nécessaires pour exister, de certaines qualités les distinguent; et si l’Allemagne était réunie à la France, il s’ensuivrait aussi que la France serait réunie à l’Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme les Français de Rome, altéreraient par degrés le caractère des compatriotes de Henri IV: les vaincus, à la longue, modifieraient les vainqueurs, et tous finiraient par y perdre.

J’ai dit dans mon ouvrage que les Allemands n’étaient pas une nation; et certes ils donnent au monde maintenant d’héroïques démentis à cette crainte. Mais ne voit-on pas cependant quelques pays germaniques s’exposer, en combattant contre leurs compatriotes, au mépris de leurs alliés mêmes, les Français? Ces auxiliaires, dont on hésite à prononcer le nom, comme s’il était temps encore de le cacher à la postérité; ces auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par l’opinion ni même par l’intérêt, encore moins par l’honneur; mais une peur imprévoyante a précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans réfléchir qu’ils étaient eux-mêmes la cause de cette force devant laquelle ils se prosternaient.

Les Espagnols, à qui l’on peut appliquer ce beau vers anglais de Southey:

And those who suffer bravely save mankind,

et ceux qui souffrent bravement sauvent l’espèce humaine; les Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils n’auraient pas plus consenti alors au joug des étrangers, que depuis qu’ils ont atteint la barrière des Pyrénées, et qu’ils sont défendus par le caractère antique et le génie moderne de lord Wellington. Mais, pour accomplir ces grandes choses, il fallait une persévérance que l’événement ne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se résigner à la destinée, mais jamais les nations; car ce sont elles qui seules peuvent commander à cette destinée: une volonté de plus, et le malheur serait dompté.

La soumission d’un peuple à un autre est contre nature. Qui croirait maintenant à la possibilité d’entamer l’Espagne, la Russie, l’Angleterre, la France? Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore être asservis, leur infortune déchirerait le cœur; mais on serait toujours tenté de leur dire, comme mademoiselle de Mancini à Louis XIV: Vous êtes roi, sire, et vous pleurez!—Vous êtes une nation, et vous pleurez!

Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien étranger au moment actuel; cependant il sera peut-être doux à cette pauvre et noble Allemagne de se rappeler ses richesses intellectuelles au milieu des ravages de la guerre. Il y a trois ans que je désignais la Prusse et les pays du Nord qui l’environnent comme la patrie de la pensée; en combien d’actions généreuses cette pensée ne s’est-elle pas transformée! ce que les philosophes mettaient en système s’accomplit, et l’indépendance de l’âme fondera celle des États.

 

 

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

On peut rapporter l’origine des principales nations de l’Europe à trois grandes races différentes: la race latine, la race germanique, et la race esclavonne. Les Italiens, les Français, les Espagnols et les Portugais ont reçu des Romains leur civilisation et leur langage; les Allemands, les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les Hollandais sont des peuples teutoniques; enfin, parmi les Esclavons, les Polonais et les Russes occupent le premier rang. Les nations dont la culture intellectuelle est d’origine latine, sont plus anciennement civilisées que les autres; elles ont pour la plupart hérité de l’habile sagacité des Romains dans le maniement des affaires de ce monde. Des institutions sociales, fondées sur la religion païenne, ont précédé chez elles l’établissement du christianisme; et quand les peuples du Nord sont venus les conquérir, ces peuples ont adopté, à beaucoup d’égards, les mœurs du pays dont ils étaient les vainqueurs.

Ces observations doivent sans doute être modifiées d’après les climats, les gouvernements et les faits de chaque histoire. La puissance ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables en Italie. Les longues guerres avec les Arabes ont fortifié les habitudes militaires et l’esprit entreprenant des Espagnols; mais en général cette partie de l’Europe, dont les langues dérivent du latin, et qui a été initiée de bonne heure dans la politique de Rome, porte le caractère d’une vieille civilisation qui, dans l’origine, était païenne. On y trouve moins de penchant pour les idées abstraites que chez les nations germaniques; on s’y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres, et ces peuples, comme leurs instituteurs, les Romains, savent seuls pratiquer l’art de la domination.

Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des Romains; elles ont été civilisées plus tard, et seulement par le christianisme; elles ont passé immédiatement d’une sorte de barbarie à la société chrétienne: les temps de la chevalerie, l’esprit du moyen âge sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoique les savants de ces pays aient étudié les auteurs grecs et latins, plus même que ne l’ont fait les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d’une couleur ancienne plutôt qu’antique; leur imagination se plaît dans les vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des sorcières et des revenants; et les mystères d’une nature rêveuse et solitaire forment le principal charme de leurs poésies.

L’analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution leur assure, il est vrai, parmi ces nations, une supériorité décidée; néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constamment parmi les divers peuples d’origine germanique. L’indépendance et la loyauté signalèrent de tout temps ces peuples; ils ont été toujours bons et fidèles, et c’est à cause de cela même peut-être que leurs écrits portent une empreinte de mélancolie; car il arrive souvent aux nations, comme aux individus, de souffrir pour leurs vertus.

La civilisation des Esclavons ayant été plus moderne et plus précipitée que celle des autres peuples, on voit plutôt en eux jusqu’à présent l’imitation que l’originalité: ce qu’ils ont d’européen est français; ce qu’ils ont d’asiatique est trop peu développé pour que leurs écrivains puissent encore manifester le véritable caractère qui leur serait naturel. Il n’y a donc dans l’Europe littéraire que deux grandes divisions très marquées; la littérature imitée des anciens, et celle qui doit sa naissance à l’esprit du moyen âge; la littérature qui, dans son origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme, et la littérature dont l’impulsion et le développement appartiennent à une religion essentiellement spiritualiste.

On pourrait dire avec raison que les Français et les Allemands sont aux deux extrémités de la chaîne morale, puisque les uns considèrent les objets extérieurs comme le mobile de toutes les idées, et les autres, les idées comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations cependant s’accordent assez bien sous les rapports sociaux; mais il n’en est point de plus opposées dans leur système littéraire et philosophique. L’Allemagne intellectuelle n’est presque pas connue de la France: bien peu d’hommes de lettres parmi nous s’en sont occupés. Il est vrai qu’un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agréable légèreté, qui fait prononcer sur ce qu’on ignore, peut avoir de l’élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu’aux livres; les Français ont quelquefois aussi celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu’à la conversation; et nous avons tellement épuisé tout ce qui est superficiel que, même pour la grâce, et surtout pour la variété, il faudrait, ce me semble, essayer d’un peu plus de profondeur.

J’ai donc cru qu’il pouvait y avoir quelques avantages à faire connaître le pays de l’Europe où l’étude et la méditation ont été portées si loin qu’on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions que le pays et les livres m’ont suggérées seront partagées en quatre sections. La première traitera de l’Allemagne et des mœurs des Allemands; la seconde, de la littérature et des arts; la troisième, de la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de l’enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec les autres. Le caractère national influe sur la littérature; la littérature et la philosophie sur la religion; et l’ensemble peut seul faire connaître en entier chaque partie; mais il fallait cependant se soumettre à une division apparente pour rassembler à la fin tous les rayons dans le même foyer.

Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en philosophie, des opinions étrangères à celles qui règnent en France; mais soit qu’elles paraissent justes ou non, soit qu’on les adopte ou qu’on les combatte, elles donnent toujours à penser. «Car nous n’en sommes pas, j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d’y pénétrer[3]».

Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus méditatifs de l’Europe, ne méritent pas qu’on accorde un moment d’attention à leur littérature et à leur philosophie. On oppose à l’une qu’elle n’est pas de bon goût, et à l’autre qu’elle est pleine de folies. Il se pourrait qu’une littérature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût, et qu’elle contînt des idées nouvelles dont nous puissions nous enrichir en les modifiant à notre manière. C’est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l’esprit français lui-même a besoin maintenant d’être renouvelé par une sève plus vigoureuse; et comme l’élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.

Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu’il est toujours agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d’une érudition immense, et qui connaissent tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s’occupent depuis vingt années de pures absurdités?

Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d’impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l’inquisition pour avoir dit que la terre tournait; et dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il soit, scandalisent toujours le vulgaire: l’étude et l’examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d’acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu’on a; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir; et c’est ainsi que la raison humaine s’habitue à la servitude, dans le champ même de la littérature et de la philosophie.

 

 

DE L’ALLEMAGNE


PREMIÈRE PARTIE

DE L’ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS.


CHAPITRE PREMIER

De l’aspect de l’Allemagne.

La multitude et l’étendue des forêts indiquent une civilisation encore nouvelle: le vieux sol du Midi ne conserve presque plus d’arbres, et le soleil tombe à plomb sur la terre dépouillée par les hommes. L’Allemagne offre encore quelques traces d’une nature non habitée. Depuis les Alpes jusqu’à la mer, entre le Rhin et le Danube, vous voyez un pays couvert de chênes et de sapins, traversé par des fleuves d’une imposante beauté, et coupé par des montagnes dont l’aspect est très pittoresque; mais de vastes bruyères, des sables, des routes souvent négligées, un climat sévère, remplissent d’abord l’âme de tristesse; et ce n’est qu’à la longue qu’on découvre ce qui peut attacher à ce séjour.

Le midi de l’Allemagne est très bien cultivé; cependant il y a toujours dans les plus belles contrées de ce pays quelque chose de sérieux, qui fait plutôt penser au travail qu’aux plaisirs, aux vertus des habitants qu’aux charmes de la nature.

Les débris des châteaux forts, qu’on aperçoit sur le haut des montagnes, les maisons bâties de terre, les fenêtres étroites, les neiges qui, pendant l’hiver, couvrent des plaines à perte de vue, causent une impression pénible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et dans les hommes, resserre d’abord le cœur. Il semble que le temps marche là plus lentement qu’ailleurs, que la végétation ne se presse pas plus dans le sol que les idées dans la tête des hommes, et que les sillons réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre pesante.

Néanmoins, quand on a surmonté ces sensations irréfléchies, le pays et les habitants offrent à l’observation quelque chose d’intéressant et de poétique: vous sentez que des âmes et des imaginations douces ont embelli ces campagnes. Les grands chemins sont plantés d’arbres fruitiers, placés là pour rafraîchir le voyageur. Les paysages dont le Rhin est entouré sont superbes presque partout; on dirait que ce fleuve est le génie tutélaire de l’Allemagne; ses flots sont purs, rapides et majestueux comme la vie d’un ancien héros: le Danube se divise en plusieurs branches; les ondes de l’Elbe et de la Sprée se troublent facilement par l’orage; le Rhin seul est presque inaltérable. Les contrées qu’il traverse paraissent tout à la fois si sérieuses et si variées, si fertiles et si solitaires, qu’on serait tenté de croire que c’est lui-même qui les a cultivées, et que les hommes d’à présent n’y sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant, les hauts faits des temps jadis, et l’ombre d’Arminius semble errer encore sur ces rivages escarpés.

Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Allemagne; ces monuments rappellent les siècles de la chevalerie; dans presque toutes les villes, les musées publics conservent des restes de ces temps-là. On dirait que les habitants du Nord, vainqueurs du monde, en partant de la Germanie, y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes, et que le pays tout entier ressemble au séjour d’un grand peuple qui depuis longtemps l’a quitté. Il y a dans la plupart des arsenaux des villes allemandes, des figures de chevaliers en bois peint, revêtus de leur armure; le casque, le bouclier, les cuissards, les éperons, tout est selon l’ancien usage, et l’on se promène au milieu de ces morts debout, dont les bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires, qui tiennent aussi de même leurs lances en arrêt. Cette image immobile d’actions jadis si vives cause une impression pénible. C’est ainsi qu’après les tremblements de terre on a retrouvé des hommes engloutis qui avaient gardé pendant longtemps encore le dernier geste de leur dernière pensée.

L’architecture moderne, en Allemagne, n’offre rien qui mérite d’être cité; mais les villes sont en général bien bâties, et les propriétaires les embellissent avec une sorte de soin plein de bonhomie. Les maisons, dans plusieurs villes, sont peintes en dehors de diverses couleurs: on y voit des figures de saints, des ornements de tout genre, dont le goût n’est assurément pas parfait, mais qui varient l’aspect des habitations et semblent indiquer un désir bienveillant de plaire à ses concitoyens et aux étrangers. L’éclat et la splendeur d’un palais servent à l’amour-propre de celui qui le possède; mais la décoration soignée, la parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque chose d’hospitalier.

Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties de l’Allemagne qu’en Angleterre; le luxe des jardins suppose toujours qu’on aime la nature. En Angleterre, des maisons très simples sont bâties au milieu des parcs les plus magnifiques; le propriétaire néglige sa demeure et pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette simplicité réunies n’existent sûrement pas au même degré en Allemagne; cependant, à travers le manque de fortune et l’orgueil féodal, on aperçoit en tout un certain amour du beau qui, tôt ou tard, doit donner du goût et de la grâce, puisqu’il en est la véritable source. Souvent, au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. L’imagination des habitants du Nord tâche ainsi de se composer une nature d’Italie; et pendant les jours brillants d’un été rapide, l’on parvient quelquefois à s’y tromper.

CHAPITRE II

Des mœurs et du caractère des Allemands.

Quelques traits principaux peuvent seuls convenir également à toute la nation allemande; car les diversités de ce pays sont telles, qu’on ne sait comment réunir sous un même point de vue des religions, des gouvernements, des climats, des peuples mêmes si différents. L’Allemagne du Midi est, à beaucoup d’égards, tout autre que celle du Nord; les villes de commerce ne ressemblent point aux villes célèbres par leurs universités; les petits États diffèrent sensiblement des deux grandes monarchies, la Prusse et l’Autriche. L’Allemagne était une fédération aristocratique; cet empire n’avait point un centre commun de lumières et d’esprit public; il ne formait pas une nation compacte, et le lien manquait au faisceau. Cette division de l’Allemagne, funeste à sa force politique, était cependant très favorable aux essais de tout genre que pouvait tenter le génie et l’imagination. Il y avait une sorte d’anarchie douce et paisible, en fait d’opinions littéraires et métaphysiques, qui permettait à chaque homme le développement entier de sa manière de voir individuelle.

Comme il n’existe point de capitale où se rassemble la bonne compagnie de toute l’Allemagne, l’esprit de société y exerce peu de pouvoir; l’empire du goût et l’arme du ridicule y sont sans influence. La plupart des écrivains et des penseurs travaillent dans la solitude, ou seulement entourés d’un petit cercle qu’ils dominent. Ils se laissent aller, chacun séparément, à tout ce que leur inspire une imagination sans contrainte; et si l’on peut apercevoir quelques traces de l’ascendant de la mode en Allemagne, c’est par le désir que chacun éprouve de se montrer tout à fait différent des autres. En France, au contraire, chacun aspire à mériter ce que Montesquieu disait de Voltaire: Il a plus que personne l’esprit que tout le monde a. Les écrivains allemands imiteraient plus volontiers encore les étrangers que leurs compatriotes.

En littérature, comme en politique, les Allemands ont trop de considération pour les étrangers, et pas assez de préjugés nationaux. C’est une qualité dans les individus que l’abnégation de soi-même et l’estime des autres; mais le patriotisme des nations doit être égoïste. La fierté des Anglais sert puissamment à leur existence politique; la bonne opinion que les Français ont d’eux-mêmes a toujours beaucoup contribué à leur ascendant sur l’Europe; le noble orgueil des Espagnols les a rendus jadis souverains d’une portion du monde. Les Allemands sont Saxons, Prussiens, Bavarois, Autrichiens; mais le caractère germanique, sur lequel devrait se fonder la force de tous, est morcelé comme la terre même qui a tant de différents maîtres.

J’examinerai séparément l’Allemagne du Midi et celle du Nord: mais je me bornerai maintenant aux réflexions qui conviennent à la nation entière. Les Allemands ont en général de la sincérité et de la fidélité; ils ne manquent presque jamais à leur parole, et la tromperie leur est étrangère. Si ce défaut s’introduisait jamais en Allemagne, ce ne pourrait être que par l’envie d’imiter les étrangers, de se montrer aussi habile qu’eux, et surtout de n’être pas leur dupe; mais le bon sens et le bon cœur ramèneraient bientôt les Allemands à sentir qu’on n’est fort que par sa propre nature, et que l’habitude de l’honnêteté rend tout à fait incapable, même quand on le veut, de se servir de la ruse. Il faut, pour tirer parti de l’immoralité, être armé tout à fait à la légère, et ne pas porter en soi-même une conscience et des scrupules qui vous arrêtent à moitié chemin, et vous font éprouver d’autant plus vivement le regret d’avoir quitté l’ancienne route, qu’il vous est impossible d’avancer hardiment dans la nouvelle.

Il est aisé, je le crois, de démontrer que, sans la morale, tout est hasard et ténèbres. Néanmoins on a vu souvent chez les nations latines une politique singulièrement adroite dans l’art de s’affranchir de tous les devoirs; mais on peut le dire à la gloire de la nation allemande, elle a presque l’incapacité de cette souplesse hardie qui fait plier toutes les vérités pour tous les intérêts, et sacrifie tous les engagements à tous les calculs. Ses défauts, comme ses qualités, la soumettent à l’honorable nécessité de la justice.

La puissance du travail et de la réflexion est aussi l’un des traits distinctifs de la nation allemande. Elle est naturellement littéraire et philosophique; toutefois la séparation des classes, qui est plus prononcée en Allemagne que partout ailleurs, parce que la société n’en adoucit pas les nuances, nuit à quelques égards à l’esprit proprement dit. Les nobles y ont trop peu d’idées, et les gens de lettres trop peu d’habitude des affaires. L’esprit est un mélange de la connaissance des choses et des hommes; et la société où l’on agit sans but, et pourtant avec intérêt, est précisément ce qui développe le mieux les facultés les plus opposées. C’est l’imagination, plus que l’esprit, qui caractérise les Allemands. J.-P. Richter, l’un de leurs écrivains les plus distingués, a dit que l’empire de la mer était aux Anglais, celui de la terre aux Français, et celui de l’air aux Allemands: en effet, on aurait besoin, en Allemagne, de donner un centre et des bornes à cette éminente faculté de penser, qui s’élève et se perd dans le vague, pénètre et disparaît dans la profondeur, s’anéantit à force d’impartialité, se confond à force d’analyse, enfin manque de certains défauts qui puissent servir de circonscription à ses qualités.

On a beaucoup de peine à s’accoutumer, en sortant de France, à la lenteur et à l’inertie du peuple allemand; il ne se presse jamais, il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne c’est impossible, cent fois contre une en France. Quand il est question d’agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les difficultés; et leur respect pour la puissance vient plus encore de ce qu’elle ressemble à la destinée, que d’aucun motif intéressé. Les gens du peuple ont des formes assez grossières, surtout quand on veut heurter leur manière d’être habituelle; ils auraient naturellement, plus que les nobles, cette sainte antipathie pour les mœurs, les coutumes et les langues étrangères, qui fortifie dans tous les pays le lien national. L’argent qu’on leur offre ne dérange pas leur façon d’agir, la peur ne les en détourne pas; ils sont très capables enfin de cette fixité en toutes choses, qui est une excellente donnée pour la morale; car l’homme que la crainte et plus encore l’espérance mettent sans cesse en mouvement, passe aisément d’une opinion à l’autre, quand son intérêt l’exige.

Dès que l’on s’élève un peu au-dessus de la dernière classe du peuple en Allemagne, on s’aperçoit aisément de cette vie intime, de cette poésie de l’âme qui caractérise les Allemands. Les habitants des villes et des campagnes, les soldats et les laboureurs, savent presque tous la musique; il m’est arrivé d’entrer dans de pauvres maisons noircies par la fumée de tabac, et d’entendre tout à coup non seulement la maîtresse, mais le maître du logis, improviser sur le clavecin, comme les Italiens improvisent en vers. L’on a soin, presque partout, que, les jours de marché, il y ait des joueurs d’instruments à vent sur le balcon de l’hôtel-de-ville qui domine la place publique: les paysans des environs participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. Les écoliers se promènent dans les rues, le dimanche, en chantant les psaumes en chœur. On raconte que Luther fit souvent partie de ce chœur, dans sa première jeunesse. J’étais à Eisenach, petite ville de Saxe, un jour d’hiver si froid, que les rues mêmes étaient encombrées de neige; je vis une longue suite de jeunes gens en manteau noir, qui traversaient la ville en célébrant les louanges de Dieu. Il n’y avait qu’eux dans la rue, car la rigueur des frimas en écartait tout le monde, et ces voix, presque aussi harmonieuses que celles du midi, en se faisant entendre au milieu d’une nature si sévère, causaient d’autant plus d’attendrissement. Les habitants de la ville n’osaient, par ce froid terrible, ouvrir leurs fenêtres; mais on apercevait, derrière les vitraux, des visages tristes ou sereins, jeunes ou vieux, qui recevaient avec joie les consolations religieuses que leur offrait cette douce mélodie.

Les pauvres Bohèmes, alors qu’ils voyagent, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, portent sur leur dos une mauvaise harpe, d’un bois grossier, dont ils tirent des sons harmonieux. Ils en jouent quand ils se reposent au pied d’un arbre, sur les grands chemins, ou lorsque auprès des maisons de poste ils tâchent d’intéresser les voyageurs par le concert ambulant de leur famille errante. Les troupeaux, en Autriche, sont gardés par des bergers qui jouent des airs charmants sur des instruments simples et sonores. Ces airs s’accordent parfaitement avec l’impression douce et rêveuse que produit la campagne.

La musique instrumentale est aussi généralement cultivée en Allemagne que la musique vocale en Italie; la nature a plus fait à cet égard, comme à tant d’autres, pour l’Italie que pour l’Allemagne; il faut du travail pour la musique instrumentale, tandis que le ciel du Midi suffit pour rendre les voix belles: mais néanmoins les hommes de la classe laborieuse ne pourraient jamais donner à la musique le temps qu’il faut pour l’apprendre, s’ils n’étaient organisés pour la savoir. Les peuples naturellement musiciens reçoivent, par l’harmonie, des sensations et des idées que leur situation rétrécie et leurs occupations vulgaires ne leur permettraient pas de connaître autrement.

Les paysannes et les servantes, qui n’ont pas assez d’argent pour se parer, ornent leur tête et leurs bras de quelques fleurs, pour qu’au moins l’imagination ait sa part dans leur vêtement: d’autres un peu plus riches mettent les jours de fête un bonnet d’étoffe d’or d’assez mauvais goût, et qui contraste avec la simplicité du reste de leur costume; mais ce bonnet, que leur mères ont aussi porté, rappelle les anciennes mœurs; et la parure cérémonieuse avec laquelle les femmes du peuple honorent le dimanche a quelque chose de grave qui intéresse en leur faveur.

Il faut aussi savoir gré aux Allemands de la bonne volonté qu’ils témoignent par les révérences respectueuses et la politesse remplie de formalités que les étrangers ont si souvent tournées en ridicule. Ils auraient aisément pu remplacer, par des manières froides et indifférentes, la grâce et l’élégance qu’on les accusait de ne pouvoir atteindre: le dédain impose toujours silence à la moquerie; car c’est surtout aux efforts inutiles qu’elle s’attache; mais les caractères bienveillants aiment mieux s’exposer à la plaisanterie que de s’en préserver par l’air hautain et contenu qu’il est si facile à tout le monde de se donner.

On est frappé sans cesse, en Allemagne, du contraste qui existe entre les sentiments et les habitudes, entre les talents et les goûts: la civilisation et la nature semblent ne s’être pas encore bien amalgamées ensemble. Quelquefois les hommes très vrais sont affectés dans leurs expressions et dans leur physionomie, comme s’ils avaient quelque chose à cacher: quelquefois au contraire la douceur de l’âme n’empêche pas la rudesse dans les manières: souvent même cette opposition va plus loin encore, et la faiblesse du caractère se fait voir à travers un langage et des formes dures. L’enthousiasme pour les arts et la poésie se réunit à des habitudes assez vulgaires dans la vie sociale. Il n’est point de pays où les hommes de lettres, où les jeunes gens qui étudient dans les universités, connaissent mieux les langues anciennes de l’antiquité; mais il n’en est point toutefois où les usages surannés subsistent plus généralement encore. Les souvenirs de la Grèce, le goût des beaux-arts, semblent y être arrivés par correspondance; mais les institutions féodales, les vieilles coutumes des Germains y sont toujours en honneur, quoique, malheureusement pour la puissance militaire du pays, elles n’y aient plus la même force.

Il n’est point d’assemblage plus bizarre que l’aspect guerrier de l’Allemagne entière, les soldats que l’on rencontre à chaque pas, et le genre de vie casanier qu’on y mène. On y craint les fatigues et les intempéries de l’air, comme si la nation n’était composée que de négociants ou d’hommes de lettres; et toutes les institutions cependant tendent et doivent tendre à donner à la nation des habitudes militaires. Quand les peuples du Nord bravent les inconvénients de leur climat, ils s’endurcissent singulièrement contre tous les genres de maux: le soldat russe en est la preuve. Mais quand le climat n’est qu’à demi rigoureux, et qu’il est encore possible d’échapper aux injures du ciel par des précautions domestiques, ces précautions mêmes rendent les hommes plus sensibles aux souffrances physiques de la guerre.

Les poêles, la bière et la fumée de tabac forment autour des gens du peuple, en Allemagne, une sorte d’atmosphère lourde et chaude dont ils n’aiment pas à sortir. Cette atmosphère nuit à l’activité, qui est au moins aussi nécessaire à la guerre que le courage; les résolutions sont lentes, le découragement est facile, parce qu’une existence d’ordinaire assez triste ne donne pas beaucoup de confiance dans la fortune. L’habitude d’une manière d’être paisible et réglée prépare si mal aux chances multipliées du hasard, qu’on se soumet plus volontiers à la mort qui vient avec méthode qu’à la vie aventureuse.

La démarcation des classes, beaucoup plus positive en Allemagne qu’elle ne l’était en France, devait anéantir l’esprit militaire parmi les bourgeois: cette démarcation n’a dans le fait rien d’offensant; car, je le répète, la bonhomie se mêle à tout en Allemagne, même à l’orgueil aristocratique; et les différences de rang se réduisent à quelques privilèges de cour, à quelques assemblées qui ne donnent pas assez de plaisir pour mériter de grands regrets: rien n’est amer, dans quelque rapport que ce puisse être, lorsque la société, et par elle le ridicule, ont peu de puissance. Les hommes ne peuvent se faire un véritable mal à l’âme que par la fausseté ou la moquerie: dans un pays sérieux et vrai, il y a toujours de la justice et du bonheur. Mais la barrière qui séparait, en Allemagne, les nobles des citoyens, rendait nécessairement la nation entière moins belliqueuse.

L’imagination, qui est la qualité dominante de l’Allemagne artiste et littéraire, inspire la crainte du péril, si l’on ne combat pas ce mouvement naturel par l’ascendant de l’opinion et l’exaltation de l’honneur. En France déjà même autrefois, le goût de la guerre était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur vie, comme un moyen de l’agiter, et d’en sentir moins le poids. C’est une grande question de savoir si les affections domestiques, l’habitude de la réflexion, la douceur même de l’âme, ne portent pas à redouter la mort; mais si toute la force d’un État consiste dans son esprit militaire, il importe d’examiner quelles sont les causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande.

Trois mobiles principaux conduisent d’ordinaire les hommes au combat: l’amour de la patrie et de la liberté, l’amour de la gloire, et le fanatisme de la religion. Il n’y a point un grand amour pour la patrie dans un empire divisé depuis plusieurs siècles, où les Allemands combattaient contre les Allemands, presque toujours excités par une impulsion étrangère: l’amour de la gloire n’a pas beaucoup de vivacité là où il n’y a point de centre, point de capital, point de société. L’espèce d’impartialité, luxe de la justice, qui caractérise les Allemands, les rend beaucoup plus susceptibles de s’enflammer pour les pensées abstraites que pour les intérêts de la vie; le général qui perd une bataille est plus sûr d’obtenir l’indulgence que celui qui la gagne ne l’est d’être vivement applaudi; entre les succès et les revers, il n’y a pas assez de différence au milieu d’un tel peuple pour animer vivement l’ambition.

La religion vit, en Allemagne, au fond des cœurs, mais elle y a maintenant un caractère de rêverie et d’indépendance qui n’inspire pas l’énergie nécessaire aux sentiments exclusifs. Le même isolement d’opinions, d’individus et d’États, si nuisible à la force de l’empire germanique, se retrouve aussi dans la religion: un grand nombre de sectes diverses partagent l’Allemagne; et la religion catholique elle-même, qui, par sa nature, exerce une discipline uniforme et sévère, est interprétée cependant par chacun à sa manière. Le lien politique et social des peuples, un même gouvernement, un même culte, les mêmes lois, les mêmes intérêts, une littérature classique, une opinion dominante, rien de tout cela n’existe chez les Allemands; chaque État en est plus indépendant, chaque science mieux cultivée; mais la nation entière est tellement subdivisée, qu’on ne sait à quelle partie de l’empire ce nom même de nation doit être accordé.

L’amour de la liberté n’est point développé chez les Allemands; ils n’ont appris ni par la jouissance, ni par la privation, le prix qu’on peut y attacher. Il y a plusieurs exemples de gouvernements fédératifs qui donnent à l’esprit public autant de force que l’unité dans le gouvernement; mais ce sont des associations d’États égaux et de citoyens libres. La fédération allemande était composée de forts et de faibles, de citoyens et de serfs, de rivaux et même d’ennemis; c’étaient d’anciens éléments combinés par les circonstances, et respectés par les hommes.

La nation est persévérante et juste; et son équité et sa loyauté empêchent qu’aucune institution, fût-elle vicieuse, ne puisse y faire de mal. Louis de Bavière, partant pour l’armée, confia l’administration de ses États à son rival, Frédéric le Beau, alors son prisonnier, et il se trouva bien de cette confiance qui, dans ce temps, n’étonna personne. Avec de telles vertus, on ne craignait pas les inconvénients de la faiblesse, ou de la complication des lois; la probité des individus y suppléait.

L’indépendance même dont on jouissait en Allemagne, sous presque tous les rapports, rendait les Allemands indifférents à la liberté: l’indépendance est un bien, la liberté une garantie; et précisément parce que personne n’était froissé en Allemagne, ni dans ses droits, ni dans ses jouissances, on ne sentait pas le besoin d’un ordre de choses qui maintînt ce bonheur. Les tribunaux de l’empire promettaient une justice sûre, quoique lente, contre tout acte arbitraire; et la modération des souverains et la sagesse de leurs peuples ne donnaient presque jamais lieu à des réclamations: on ne croyait donc pas avoir besoin de fortifications constitutionnelles, quand on ne voyait point d’agresseurs.

On a raison de s’étonner que le code féodal ait subsisté presque sans altération parmi des hommes si éclairés; mais comme dans l’exécution de ces lois défectueuses en elles-mêmes il n’y avait point d’injustice, l’égalité dans l’application consolait de l’inégalité dans le principe. Les vieilles chartes, les anciens privilèges de chaque ville, toute cette histoire de famille qui fait le charme et la gloire des petits États, était singulièrement chère aux Allemands; mais ils négligeaient la grande puissance nationale qu’il importait tant de fonder, au milieu des colosses européens.

Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de réussir dans tout ce qui exige de l’adresse et de l’habileté: tout les inquiète, tout les embarrasse, et ils ont autant besoin de méthode dans les actions que d’indépendance dans les idées. Les Français, au contraire, considèrent les actions avec la liberté de l’art, et les idées avec l’asservissement de l’usage. Les Allemands, qui ne peuvent souffrir le joug des règles en littérature, voudraient que tout leur fût tracé d’avance en fait de conduite. Ils ne savent pas traiter avec les hommes; et moins on leur donne à cet égard l’occasion de se décider par eux-mêmes, plus ils sont satisfaits.

Les institutions politiques peuvent seules former le caractère d’une nation; la nature du gouvernement de l’Allemagne était presque en opposition avec les lumières philosophiques des Allemands. De là vient qu’ils réunissent la plus grande audace de pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l’état militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce n’est pas servilité, c’est régularité chez eux que l’obéissance; ils sont scrupuleux dans l’accomplissement des ordres qu’ils reçoivent, comme si tout ordre était un devoir.

Les hommes éclairés de l’Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de la vie. «Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l’empire même de l’imagination[4]». L’esprit des Allemands et leur caractère paraissent n’avoir aucune communication ensemble: l’un ne peut souffrir de bornes, l’autre se soumet à tous les jougs; l’un est très entreprenant, l’autre très timide; enfin, les lumières de l’un donnent rarement de la force à l’autre, et cela s’explique facilement. L’étendue des connaissances dans les temps modernes ne fait qu’affaiblir le caractère, quand il n’est pas fortifié par l’habitude des affaires et l’exercice de la volonté. Tout voir et tout comprendre est une grande raison d’incertitude; et l’énergie de l’action ne se développe que dans ces contrées libres et puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l’âme comme le sang dans les veines, et ne se glacent qu’avec la vie[5].

CHAPITRE III

Les femmes.

La nature et la société donnent aux femmes une grande habitude de souffrir, et l’on ne saurait nier, ce me semble, que de nos jours elles ne vaillent, en général, mieux que les hommes. Dans une époque où le mal universel est l’égoïsme, les hommes, auxquels tous les intérêts positifs se rapportent, doivent avoir moins de générosité, moins de sensibilité que les femmes; elles ne tiennent à la vie que par les liens du cœur, et lorsqu’elles s’égarent, c’est encore par un sentiment qu’elles sont entraînées: leur personnalité est toujours à deux, tandis que celle de l’homme n’a que lui-même pour but. On leur rend hommage par les affections qu’elles inspirent, mais celles qu’elles accordent sont presque toujours des sacrifices. La plus belle des vertus, le dévouement, est leur jouissance et leur destinée; nul bonheur ne peut exister pour elles que par le reflet de la gloire et des prospérités d’un autre: enfin, vivre hors de soi-même, soit par les idées, soit par les sentiments, soit surtout par les vertus, donne à l’âme un sentiment habituel d’élévation.

Dans les pays où les hommes sont appelés par les institutions politiques à exercer toutes les vertus militaires et civiles qu’inspire l’amour de la patrie, ils reprennent la supériorité qui leur appartient; ils rentrent avec éclat dans leurs droits de maîtres du monde: mais lorsqu’ils sont condamnés de quelque manière à l’oisiveté, ou à la servitude, ils tombent d’autant plus bas qu’ils devaient s’élever plus haut. La destinée des femmes reste toujours la même, c’est leur âme seule qui la fait, les circonstances politiques n’y influent en rien. Lorsque les hommes ne savent pas, ou ne peuvent pas employer dignement et noblement leur vie, la nature se venge sur eux des dons mêmes qu’ils en ont reçus; l’activité du corps ne sert plus qu’à la paresse de l’esprit, la force de l’âme devient de la rudesse; et le jour se passe dans des exercices et des amusements vulgaires, les chevaux, la chasse, les festins, qui conviendraient comme délassement, mais qui abrutissent comme occupations. Pendant ce temps, les femmes cultivent leur esprit, et le sentiment et la rêverie conservent dans leur âme l’image de tout ce qui est noble et beau.

Les femmes allemandes ont un charme qui leur est tout à fait particulier, un son de voix touchant, des cheveux blonds, un teint éblouissant; elles sont modestes, mais moins timides que les Anglaises; on voit qu’elles ont rencontré moins souvent des hommes qui leur fussent supérieurs, et qu’elles ont d’ailleurs moins à craindre les jugements sévères du public. Elles cherchent à plaire par la sensibilité, à intéresser par l’imagination; la langue de la poésie et des beaux-arts leur est connue; elles font de la coquetterie avec de l’enthousiasme, comme on en fait en France avec de l’esprit et de la plaisanterie. La loyauté parfaite qui distingue le caractère des Allemands rend l’amour moins dangereux pour le bonheur des femmes, et peut-être s’approchent-elles de ce sentiment avec plus de confiance, parce qu’il est revêtu de couleurs romanesques, et que le dédain et l’infidélité y sont moins à redouter qu’ailleurs.

L’amour est une religion en Allemagne, mais une religion poétique, qui tolère trop volontiers tout ce que la sensibilité peut excuser. On ne saurait le nier, la facilité du divorce, dans les provinces protestantes, porte atteinte à la sainteté du mariage. On y change aussi paisiblement d’époux que s’il s’agissait d’arranger les incidents d’un drame; le bon naturel des hommes et des femmes fait qu’on ne mêle point d’amertume à ces faciles ruptures, et, comme il y a chez les Allemands plus d’imagination que de vraie passion, les événements les plus bizarres s’y passent avec une tranquillité singulière; cependant, c’est ainsi que les mœurs et le caractère perdent toute consistance; l’esprit paradoxal ébranle les institutions les plus sacrées, et l’on n’y a sur aucun sujet des règles assez fixes.

On peut se moquer avec raison des ridicules de quelques femmes allemandes, qui s’exaltent sans cesse jusqu’à l’affectation, et dont les doucereuses expressions effacent tout ce que l’esprit et le caractère peuvent avoir de piquant et de prononcé; elles ne sont pas franches, sans pourtant être fausses; seulement elles ne voient ni ne jugent rien avec vérité, et les événements réels passent devant leurs yeux comme de la fantasmagorie. Quand il leur arrive d’être légères, elles conservent encore la teinte de sentimentalité qui est en honneur dans leur pays. Une femme allemande disait avec une expression mélancolique: «Je ne sais à quoi cela tient, mais les absents me passent de l’âme». Une Française aurait exprimé cette idée plus gaîment, mais le fond eût été le même.

Ces ridicules, qui font exception, n’empêchent pas que parmi les femmes allemandes il n’y en ait beaucoup dont les sentiments sont vrais et les manières simples. Leur éducation soignée et la pureté d’âme qui leur est naturelle, rendent l’empire qu’elles exercent doux et soutenu; elles vous inspirent chaque jour plus d’intérêt pour tout ce qui est grand et généreux, plus de confiance dans tous les genres d’espoir, et savent repousser l’aride ironie qui souffle un vent de mort sur les jouissances du cœur. Néanmoins on trouve très rarement chez les Allemandes la rapidité d’esprit qui anime l’entretien et met en mouvement toutes les idées; ce genre de plaisir ne se rencontre guère que dans les sociétés de Paris les plus piquantes et les plus spirituelles. Il faut l’élite d’une capitale française pour donner ce rare amusement: partout ailleurs on ne trouve d’ordinaire que de l’éloquence en public, ou du charme dans l’intimité. La conversation, comme talent, n’existe qu’en France; dans les autres pays, elle ne sert qu’à la politesse, à la discussion ou à l’amitié: en France, c’est un art auquel l’imagination et l’âme sont sans doute fort nécessaires, mais qui a pourtant aussi, quand on le veut, des secrets pour suppléer à l’absence de l’une et de l’autre.

CHAPITRE IV

De l’influence de l’esprit de chevalerie sur l’amour et l’honneur.

La chevalerie est pour les modernes ce que les temps héroïques étaient pour les anciens; tous les nobles souvenirs des nations européennes s’y rattachent. A toutes les grandes époques de l’histoire, les hommes ont eu pour principe universel d’action un enthousiasme quelconque. Ceux qu’on appelait des héros, dans les siècles les plus reculés, avaient pour but de civiliser la terre; les traditions confuses qui nous les représentent comme domptant les monstres des forêts, font sans doute allusion aux premiers périls dont la société naissante était menacée, et dont les soutiens de son organisation encore nouvelle la préservaient. Vint ensuite l’enthousiasme de la patrie: il inspira tout ce qui s’est fait de grand et de beau chez les Grecs et chez les Romains: cet enthousiasme s’affaiblit quand il n’y eut plus de patrie, et peu de siècles après la chevalerie lui succéda. La chevalerie consistait dans la défense du faible, dans la loyauté des combats, dans le mépris de la ruse, dans cette charité chrétienne qui cherchait à mêler l’humanité même à la guerre, dans tous les sentiments enfin qui substituèrent le culte de l’honneur à l’esprit féroce des armes. C’est dans le Nord que la chevalerie prit naissance, mais c’est dans le midi de la France qu’elle s’est embellie par le charme de la poésie et de l’amour. Les Germains avaient de tout temps respecté les femmes, mais ce furent les Français qui cherchèrent à leur plaire; les Allemands avaient aussi leurs chanteurs d’amour (Minnesinger), mais rien ne peut être comparé à nos trouvères et à nos troubadours; et c’était peut-être à cette source que nous devions puiser une littérature vraiment nationale. L’esprit de la mythologie du Nord avait beaucoup plus de rapport que le paganisme des anciens Gaulois avec le christianisme, et néanmoins il n’est point de pays où les chrétiens aient été de plus nobles chevaliers, et les chevaliers de meilleurs chrétiens qu’en France.

Les croisades réunirent les gentilshommes de tous les pays, et firent de l’esprit de chevalerie comme une sorte de patriotisme européen, qui remplissait du même sentiment toutes les âmes. Le régime féodal, cette institution politique triste et sévère, mais qui consolidait, à quelques égards, l’esprit de la chevalerie, en le transformant en lois, le régime féodal, dis-je, s’est maintenu en Allemagne jusqu’à nos jours: il a été détruit en France par le cardinal de Richelieu, et, depuis cette époque jusqu’à la Révolution, les Français ont tout à fait manqué d’une source d’enthousiasme. Je sais qu’on dira que l’amour de leurs rois en était une; mais en supposant qu’un tel sentiment pût suffire à une nation, il tient tellement à la personne même du souverain, que pendant le règne du régent et de Louis XV, il eût été difficile, je pense, qu’il fît faire rien de grand aux Français. L’esprit de chevalerie, qui brillait encore par étincelles sous Louis XIV, s’éteignit après lui, et fut remplacé, comme le dit un historien piquant et spirituel[6], par l’esprit de fatuité, qui lui est entièrement opposé. Loin de protéger les femmes, la fatuité cherche à les perdre; loin de dédaigner la ruse, elle s’en sert contre ces êtres faibles qu’elle s’enorgueillit de tromper, et met la profanation dans l’amour à la place du culte.

Le courage même, qui servait jadis de garant à la loyauté, ne fut plus qu’un moyen brillant de s’en affranchir; car il n’importait pas d’être vrai, mais il fallait seulement tuer en duel celui qui aurait prétendu qu’on ne l’était pas; et l’empire de la société, dans le grand monde, fit disparaître la plupart des vertus de la chevalerie. La France se trouvait alors sans aucun genre d’enthousiasme; et comme il en faut un aux nations pour ne pas se corrompre et se dissoudre, c’est sans doute ce besoin naturel qui tourna, dès le milieu du dernier siècle, tous les esprits vers l’amour de la liberté.

La marche philosophique du genre humain paraît donc devoir se diviser en quatre ères différentes: les temps héroïques, qui fondèrent la civilisation; le patriotisme, qui fit la gloire de l’antiquité; la chevalerie, qui fut la religion guerrière de l’Europe; et l’amour de la liberté, dont l’histoire a commencé vers l’époque de la réformation.

L’Allemagne, si l’on en excepte quelques cours avides d’imiter la France, ne fut point atteinte par la fatuité, l’immoralité et l’incrédulité, qui, depuis la régence, avaient altéré le caractère naturel des Français. La féodalité conservait encore chez les Allemands des maximes de chevalerie. On s’y battait en duel, il est vrai, moins souvent qu’en France, parce que la nation germanique n’est pas aussi vive que la nation française, et que toutes les classes du peuple ne participent pas, comme en France, au sentiment de la bravoure; mais l’opinion publique était plus sévère en général sur tout ce qui tenait à la probité. Si un homme avait manqué de quelque manière aux lois de la morale, dix duels par jour ne l’auraient relevé dans l’estime de personne. On a vu beaucoup d’hommes de bonne compagnie, en France, qui, accusés d’une action condamnable, répondaient: Il se peut que cela soit mal, mais personne, du moins, n’osera me le dire en face. Il n’y a point de propos qui suppose une plus grande dépravation; car où en serait la société humaine, s’il suffisait de se tuer les uns les autres pour avoir le droit de se faire d’ailleurs tout le mal possible; de manquer à sa parole, de mentir, pourvu qu’on n’osât pas vous dire: «Vous en avez menti»; enfin, de séparer la loyauté de la bravoure, et de transformer le courage en un moyen d’impunité sociale?

Depuis que l’esprit chevaleresque s’était éteint en France, depuis qu’il n’y avait plus de Godefroy, de Saint Louis, de Bayard qui protégeassent la faiblesse, et se crussent liés par une parole comme par des chaînes indissolubles, j’oserai dire, contre l’opinion reçue, que la France a peut-être été, de tous les pays du monde, celui où les femmes étaient le moins heureuses par le cœur. On appelait la France le paradis des femmes, parce qu’elles y jouissaient d’une grande liberté; mais cette liberté même venait de la facilité avec laquelle on se détachait d’elles. Le Turc qui renferme sa femme, lui prouve au moins par là qu’elle est nécessaire à son bonheur: l’homme à bonnes fortunes, tel que le dernier siècle nous en a fourni tant d’exemples, choisit les femmes pour victimes de sa vanité; et cette vanité ne consiste pas seulement à les séduire, mais à les abandonner. Il faut qu’il puisse indiquer avec des paroles légères et inattaquables en elles-mêmes, que telle femme l’a aimé et qu’il ne s’en soucie plus. «Mon amour-propre me crie: Fais-la mourir de chagrin», disait un ami du baron de Bezenval, et cet ami lui parut très regrettable, quand une mort prématurée l’empêcha de suivre ce beau dessein. On se lasse de tout, mon ange, écrit M. de La Clos, dans un roman qui fait frémir par les raffinements d’immoralité qu’il décèle. Enfin, dans ces temps où l’on prétendait que l’amour régnait en France, il me semble que la galanterie mettait les femmes, pour ainsi dire, hors la loi. Quand leur règne d’un moment était passé, il n’y avait pour elles ni générosité, ni reconnaissance, ni même pitié. L’on contrefaisait les accents de l’amour pour les faire tomber dans le piège, comme le crocodile qui imite la voix des enfants pour attirer leurs mères.