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Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Chapter 910: TRAINTRAIN.
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About This Book

An alphabetical critical dictionary that identifies and explains incorrect or contested French usages, providing corrected forms, concise commentary, and illustrative examples. Designed for readability by non-specialists, it purposely complements denser treatises by focusing on frequently observed faults of grammar, orthography, and idiom and on when popular practice diverges from prescriptive norms. Entries offer quick judgments about acceptability, note instances where official or literary usage differs from common speech, and aim to spare readers long searches by resolving recurrent linguistic doubts. A prefatory essay argues for the importance of solid grammatical knowledge as the foundation of clear expression.

Je suis tanné d’estre vicaire,
Mieux aymeroye estre au grand Caire,
Ou varlet d’un appoticaire.
(Jehan Molinet, le dictier de Vert-Jus.)

Ce qui prouve qu’elle a été autrefois en usage, mais ce qui ne prouve pas qu’elle doive l’être encore aujourd’hui. Il serait possible qu’on eût dit autrefois être tanné pour dire être dans une situation analogue à celle d’un animal piqué par un taon, qu’on a écrit tan.

Quand le tan importun lui tourmente les flancs.
Ronsard, Réponse à quelque ministre.

«Tanner signifie aussi fatiguer, ennuyer, molester. C’est un homme tannant. C’est un homme qui me tanne.» (Acad.) «Certes, dit Feydel (Rem. sur le Dict. de l’Acad.), la langue française ne serait pas la plus belle langue de l’Europe et la plus durable, si cet article était vrai. On dit quelquefois d’un homme qui ennuie, qu’il est hennant, par la seule raison que l’ancien mot hennant signifiait ennuyeux. Et comme cette vieille phrase, il est hennant, se prononce à peu près, il est tannant, le rédacteur de l’article sur le mot tanner y aura été trompé.»


TANT, AUTANT. (Voyez SI, AUSSI.)


TANT QU’A ÇA, CELA.

Locut. vic. Tant qu’à ça, je m’en charge.
Locut. corr. Quant à cela, je m’en charge.

Il faut aussi, au lieu de tant qu’à moi, tant qu’à vous, tant qu’à lui, dire quant à moi, quant à vous, quant à lui.


TAON.

Prononc. vic. Il fut piqué par un ta-on, par un tan.
Prononc. corr. Il fut piqué par un ton.

L’usage veut aujourd’hui que l’on écrive un taon et que l’on prononce: un ton. On a écrit autrefois et prononcé tan, comme on le voit par les vers suivans:

On voit un grand taureau, forcené de furie,
Qui court et par rochers, par bois et par estangs
Quand le tan importun lui tourmente les flancs.
(Ronsard, Rép. à quelque min., édit. 1604.)

TARTARES, TATARS.

«Les savans sont partagés sur le nom qu’il faut donner à ces peuples: les uns, comme M. Klaproth, n’admettent que celui de Tatars; les autres, comme M. Remusat, conservent le nom de Tartares, usité depuis long-temps dans les écrits latins et français. Les Russes, qui, par leur position de voisinage, semblent faire autorité, disent Tatars: leurs anciennes chroniques portent Tatari. M. Abel Remusat assigne l’origine de l’altération de ce nom à un jeu de mots que Mathieu Pâris prête au roi Saint-Louis, à qui la Reine Blanche témoignait ses craintes sur les progrès de l’invasion de ces peuples: Ma mère, dit-il, soyons soutenus par cette consolation qui nous vient du ciel: s’ils arrivent ces Tartares, ou nous les ferons rentrer dans le Tartare, d’où ils sont sortis, ou bien ils nous enverront nous-mêmes jouir dans le ciel du bonheur promis aux élus. Le jeu de mots de Saint-Louis n’eut cependant pas la vogue de celui de l’empereur Frédéric: Tartari, imò Tartarei, comme les appela ce prince, qui refusa de se reconnaître pour leur vassal, fut la dénomination qui se répandit dans l’Occident.» (Hist. de la Géographie, par Malte-Brun. Note.)

«Tatares est le nom le plus exact de ce peuple, et il est bon à conserver exclusivement pour éviter l’homonymie.» (M. Ch. Nodier, Examen crit. des Dict.)


TEL.

Locut. vic. Que m’importe ce que pense M. tel.
Locut. corr. Que m’importe ce que pense M. un tel.

«Il ne faut pas dire M. tel, madame telle; il faut absolument dire M. un tel, madame une telle.» (Laveaux, Dict. des diff., art. UN.)


TEL QUE.

Locut. vic.   Donnez-m’en un, tel qu’il soit.
On le vante trop, tel mérite qu’il ait.
 
Locut. corr.   Donnez-m’en un, quel qu’il soit.
On le vante trop, quelque mérite qu’il ait.

Tel que, employé pour quel que, quelque, est une faute que tous nos grammairiens ont signalée, que nos bons auteurs ont presque toujours évitée, mais qui se trouve assez souvent chez nos écrivains modernes de second ordre, parce qu’ils aiment beaucoup tout ce qui a un petit air d’étrangeté. Il y a fort long-temps, du reste, qu’on fait cette faute; mais ce n’en est pas moins une faute. On a si souvent réclamé à ce sujet, que la prescription n’a certainement pu être encourue. Qui oserait d’ailleurs prescrire contre le bon sens?

Jamais ne nous plaignons des sacrés potentats,
Telles que soient leurs mœurs, tels que soient leurs éclats;
S’ils sont bons, pourquoi s’en plaindre?
S’il est vrai qu’ils ne le soient pas,
Nous devons nous taire et les craindre.

M. le chevalier d’Aceilly n’a pas écrit ici très correctement, ni raisonné très noblement.

«Les détails qu’on va lire, tels affreux qu’ils soient, etc.» (Eugène Sue, Atar-Gull.) Lisez quelque affreux qu’ils soient.


TÉMOIN.

Orth. vic. Il est querelleur, témoins les coups qu’il m’a donnés.
Orth. corr. Il est querelleur; témoin les coups qu’il m’a donnés.
Quand avons-nous manqué d’aboyer au larron?
Témoin trois procureurs, dont icelui Citron
A déchiré la robe.
(Racine, Les Plaideurs, act. III, sc. 3.)

«Luneau de Boisgermain observe que témoin n’est point adverbe, mais un ablatif absolu, et que, par conséquent, il est plus que probable que l’auteur avait écrit témoins au pluriel. Ce qu’il est important de remarquer, c’est l’erreur de Luneau; toutes les bonnes éditions de Racine portent témoin au singulier, pris adverbialement. A l’autorité de Racine se joint celle du Dictionnaire de l’Académie, qui contredit formellement cet étrange commentateur.» (Geoffroy, Œuvres de Racine.)

Notre langue a de la répugnance à faire subir l’accord aux mots qui en précèdent d’autres qui les régissent. L’esprit n’aime pas, comme le dit M. Laveaux, à revenir en arrière. Témoin les mots feu, nu, etc., qui restent invariables quand ils sont suivis des substantifs auxquels ils se rapportent.


TEMPLE.

Locut. vic. Il a été blessé aux temples.
Locut. corr. Il a été blessé aux tempes.

Du temps de Vaugelas (161e rem.), on disait la temple et non la tempe. Ce dernier mot est le seul reçu maintenant.

«Les tempes ont, dit-on, été ainsi nommées (tempora, en latin), parce qu’elles indiquent le temps ou l’âge de l’homme, à cause de la blancheur des cheveux qui commence à cet endroit.» (De Roquefort, Dict. étym.)


TEMPS (DANS LE).

Locut. vic. Cela m’a coûté mille francs dans le temps, dans les temps.
Locut. corr. Cela m’a coûte mille francs autrefois.

Cette expression: dans le temps est beaucoup trop vague pour être satisfaisante. Dans le temps de quoi? dans le temps de qui? pourrait-on demander. Si vous ne voulez ou ne pouvez préciser aucune époque, employez autrefois, et tout est dit.


TENDON.

Locut. vic. Nous avons mangé des tendons de veau.
Locut. corr. Nous avons mangé des tendrons de veau.

Les tendons sont des extrémités de muscles et ne peuvent guère servir à faire des ragoûts; mais les tendrons, cartilages qui se trouvent à l’extrémité des os de la poitrine de certains animaux, fournissent un mets fort recherché par les personnes qui aiment ce qui croque sous la dent. «Une fricassée de tendrons de veau.» (Acad.)


TENDRESSE.

Locut. vic. Rien n’égale la tendresse, la tendreur de ce gigot.
Locut. corr. Rien n’égale la tendreté de ce gigot.

«Tendreur, en parlant des viandes, n’a pas passé. On dit tendreté. Quelques-uns avaient voulu introduire tendre, subst. masc., dans ce sens: Cette viande est d’un grand tendre: l’usage ne l’a point admis.» (Féraud, Dict. crit.)

L’Académie a adopté tendreté.

L’auteur des Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie fait la guerre à ce mot. «Ce fut, dit-il, au moins un siècle après la première apparition de Mascarille et de Jodelet chez mesdemoiselles Gorgibus, qu’on osa inventer chez madame de T*** ou de L*** la tendreté d’un gigot; tant il est vrai que c’est un des priviléges du génie de contenir pour long-temps la sottise!

«A peine tendreté eut-il frappé les oreilles d’une coterie, qu’une coterie jalouse lui opposa la tendreur. Les avis se partagèrent long-temps entre les gourmets des deux tablées; mais enfin le secrétaire de l’Académie française crut devoir décider la question.

«Cependant la décida-t-il bien, en adoptant tendreté, au préjudice de tendreur, ou même de tendresse? Je laisse à juger ce point aux gens de goût; et je ferai seulement la réflexion suivante. Supposons que la servante de Gorgibus eût entendu ses maîtresses lui parler de la tendreté d’un gigot ou d’une botte de raves, je m’imagine qu’elle leur eût allégué la creuseur de ses sabots, la rougeur ou l’écarlatesse de sa jupe; ce qui semble contredire formellement la décision académique.»

Il est certain que, malgré la critique de M. Feydel, personne ne voudrait maintenant appliquer le mot tendresse à un gigot, à des légumes. Passe encore pour la salade: là, au moins, il y a un cœur.—Plaisanterie à part, tendresse, dans l’acception que veut lui conserver le critique de l’Académie, est considéré généralement comme un barbarisme, et n’est guère employé que par ces espèces de maraîchers qui courent les rues de Paris en criant à gorge déployée: La tendresse! la verduresse!


TERRORIFIER.

Locut. vic. Cette nouvelle les terrorifia.
Locut. corr. Cette nouvelle les terrifia.

M. Boiste a cru devoir donner le verbe terrorifier, et nous en sommes surpris, car il n’est jamais employé par les gens qui parlent bien. Terrorifier vaudrait sans doute mieux, en ce que le verbe terrifier a déjà une autre acception, celle de convertir en terre, et qu’il serait très désirable que chaque idée fût représentée par un mot propre, mais le ridicule s’est attaché au verbe terrorifier, et nous devons actuellement le regarder comme mort.

M. Boiste renvoie d’ailleurs à terrifier.


TÊTE D’OREILLER.

Locut. vic. Voici une tête d’oreiller.
Locut. corr. Voici une taie d’oreiller.

On a dit et écrit autrefois: un tet d’oreiller; c’est de là que sera venue, par corruption, le mot populaire tête d’oreiller.


TIMONNIER.

Locut. vic. Ce cheval fera un bon timonnier.
Locut. corr. Ce cheval fera un bon limonnier.

On dit plus communément les limons d’une voiture que le timon. Il vaut donc mieux ne se servir de l’expression limonnier qu’en parlant d’un cheval, et laisser timonnier exclusivement à sa signification de personne qui gouverne le timon d’un vaisseau, comme l’a fort sagement fait le Dictionnaire de l’Académie (1802), et comme auraient dû le faire les lexicographes qui l’ont suivi.

Dans cette phrase, par exemple: Le timonnier était tout en sueur, comment saura-t-on s’il est question d’un homme ou d’un cheval, à moins qu’il ne demeure bien convenu qu’un timonnier est un homme, et un limonnier un cheval? La propriété des termes mérite vraiment plus d’importance qu’on n’y en attache généralement.


TISSER.

Locut. vic. Elle a tissé elle-même cette toile.
Locut. corr. Elle a tissu elle-même cette toile.

On a dit autrefois tistre; on dit aujourd’hui tisser, dont le participe est tissu.

Moi seule j’ai tissu le lien malheureux,
Dont tu viens d’éprouver les détestables nœuds.
(Racine, Bajazet, acte V, sc. 12.)

TOAST.

Pron. vic. Porter un to-ast.
Pron. corr. Porter un toste.

Ce mot nous est donné comme un mot anglais, transporté dans notre langue avec sa signification de choc d’un verre à boire contre un autre verre. Ne serait-il pas plutôt pris du vieux mot français toster, qui signifiait choquer, joûter, et ne serait-il pas du nombre des mots de notre langue, introduits dans l’anglais par les Normands? On lit dans Clotilde de Surville, poète du quinzième siècle, le vers suivant:

Contre le tempz, eh! quoi donc peult toster?

M. Berchoux nous paraît avoir eu tort de faire deux syllabes de ce mot:

De porter des toasts suivez l’antique usage...
Écoutez les toasts que j’ose vous prescrire.
(La Gastronomie, poëme.)

Il faudrait donc aussi faire quatre syllabes du mot roast-beef.


TOMBÉE.

Locut. vic. Nous arrivâmes à la tombée de la nuit.
Locut. corr. Nous arrivâmes à la nuit tombante.

Pourquoi tous nos dictionnaires ont-ils oublié l’adjectif tombant?


TOMBER.

Locut. vic. Mon fils est tombé hier.
Locut. corr. Mon fils a tombé hier.

«L’Académie et la plupart des grammairiens disent que le verbe tomber ne prend pour auxiliaire que le verbe être, et qu’on ne peut jamais le conjuguer avec le verbe avoir. Cependant en donnant cette règle avec beaucoup d’assurance, ils ne peuvent se dispenser de convenir que plusieurs écrivains, dans certains cas, ont conjugué tomber avec l’auxiliaire avoir; mais ils appellent ces locutions des distractions ou des fautes, et n’en regardent pas moins leur règle comme infaillible.

«Je conviendrai qu’il faut toujours dire: je suis tombé, si par cette locution on peut exprimer toutes les nuances, toutes les vues de l’esprit, que peuvent présenter les temps composés du verbe tomber; mais s’il est des cas où cette locution confond une vue de l’esprit avec une autre, je serai fondé à croire qu’elle ne suffit pas. Une mère voit son enfant près de tomber, elle dit: il va tomber; elle le voit tombant, elle dit: il tombe; elle le voit à terre après sa chûte, elle dit: il est tombé; mais si elle le relève, et qu’elle veuille indiquer à quelqu’un l’accident qui lui est arrivé, comment dira-t-elle? Dira-t-elle encore: mon enfant est tombé? Elle se servira donc de la même locution pour exprimer deux vues différentes de l’esprit.—Mon enfant est tombé; on lui répondra: courez vîte le relever.—Mais je ne veux pas dire qu’il est actuellement par terre, par suite de sa chûte: on l’a relevé.—Que voulez-vous donc dire?—Il n’y a point de femme qui, pressée par ces questions, ne réponde alors: je veux dire qu’il a tombé.—Il y a des choses dont on peut dire qu’elles ont tombé, et dont on ne peut jamais dire, exactement parlant, qu’elles sont tombées. Telles sont les choses qui, ayant un nom dans leur chûte, le perdent quand la chûte est consommée. On appelle pluie l’eau qui tombe du ciel; la pluie tombe, la pluie a tombé, mais strictement parlant, on ne devrait pas dire que la pluie est tombée; car quand l’eau du ciel est sur la terre, ce n’est plus de la pluie, c’est de l’eau de pluie. Ainsi, la pluie, qui peut être ou avoir été dans un état de chose tombante, ne peut être dans un état de chose tombée. On peut donc dire la pluie tomba, la pluie a tombé; mais on ne devrait pas dire la pluie est tombée. Cependant on le dit, en parlant d’une période qui n’est pas encore écoulée: la pluie est tombée ce matin à verse. Mais il serait ridicule de dire: la pluie est tombée à verse il y a six jours; il faut dire: a tombé. On peut appliquer les mêmes observations aux mots foudre et tonnerre. L’année dernière, le tonnerre a tombé sur plusieurs édifices; le tonnerre est tombé ce matin, ou a tombé ce matin dans la Seine. Vouloir absolument que l’on emploie également l’auxiliaire être pour signifier et l’action, et l’état qui résulte de l’action, c’est confondre dans une seule expression deux choses réellement distinctes, c’est bannir de la langue une locution nécessaire pour exprimer une vue particulière de l’esprit, c’est apauvrir la langue. On a sans doute exclu cette locution de la langue, parce que l’Académie a omis de la mettre dans son Dictionnaire. Voilà comme l’Académie, à plusieurs égards, a contribué à apauvrir et à corrompre la langue. On a fait des règles de ses omissions et de ses bévues.» (Laveaux, Dict. des diff.)

L’Académie, qui prépare en ce moment une nouvelle édition de son dictionnaire, ne dédaignera sans doute pas d’avoir égard à la remarque de Laveaux, sur l’emploi de l’auxiliaire avoir avec tomber, et à tant d’autres observations non moins sensées, faites par plusieurs de nos meilleurs grammairiens sur les défauts malheureusement trop nombreux de son ouvrage. Espérons qu’un mesquin esprit de corps ne l’emportera pas sur l’intérêt de la langue française.


TOMBER A TERRE, TOMBER PAR TERRE.

Locut. vic.   Ce grand chêne est tombé à terre.
La girouette de notre maison est tombée par terre.
 
Locut. corr.   Ce grand chêne est tombé par terre.
La girouette de notre maison est tombée à terre.

«Tomber par terre se dit de ce qui, étant déjà à terre, tombe de sa hauteur; et tomber à terre, de ce qui, étant élevé au-dessus de terre, tombe de haut.

«Un homme, par exemple, qui passe dans une rue et qui vient à tomber, tombe par terre, et non à terre, car il y est déjà; mais un couvreur, à qui le pied manque sur un toit, tombe à terre, et non par terre.

«Un arbre tombe par terre; mais les fruits de l’arbre tombent à terre.» (Girard, Synonymes.)


TONTON.

Locut. vic. Il le fait tourner comme un tonton.
Locut. corr. Il le fait tourner comme un toton.

Toton est le mot latin totum, francisé, sous le double rapport de la prononciation et de l’orthographe.

«Le toton est une sorte de dé à quatre et à cinq faces, sur l’une desquelles est la lettre T, qui désigne le mot latin totum, tout; parce que, lorsque le dé présente cette face, le joueur gagne tout.» (De Roquefort, Dict. étym.)

Enfin voilà ce qu’aime
Le triste auteur de ce pauvre tonton.
(Em. Debraux, Ch.)

Lisez toton.


TOUCHER.

Locut. vic. Nous sommes réconciliés; touchons-nous la main.
Locut. corr. Nous sommes réconciliés; touchons-nous dans la main.

L’usage veut toucher dans la main, et non toucher la main. Le régime direct de toucher est le pronom personnel. Dans ces phrases du Dictionnaire de l’Académie (1802), nous nous sommes touchés dans la main, ils se sont touchés dans la main, l’analyse démontre clairement que le verbe toucher est actif. Il faut donc conséquemment dire toucher quelqu’un dans la main, et non toucher à quelqu’un dans la main.

Molière nous paraît avoir eu tort de faire toucher verbe neutre, dans ce vers:

Otez ce gant; touchez à monsieur dans la main.
(Femmes savantes.)

TOUCHER. (Voyez PINCER.).


TOURNER.

Locut. vic. Je crois qu’il tourne cœur.
Locut. corr. Je crois qu’il retourne cœur.

La carte que l’on retourne se nomme la retourne. De quelle couleur est la retourne?


TOUS DEUX, TOUS LES DEUX.

Locut. vic.   Nous partîmes tous les deux sur le même navire.
Nous ne partirons pas tous deux le même jour.
 
Locut. corr.   Nous partîmes tous deux sur le même navire.
Nous ne partirons pas tous les deux le même jour.

Deux individus qui font la même action, ensemble, dans le même lieu, la font tous deux; mais si cette action est faite séparément par ces deux individus, on dira qu’ils l’ont faite tous les deux.

Corneille et Voltaire ont régné tous les deux sur la scène tragique, et non tous deux. Je les ai rencontrés tous deux bras dessus, bras dessous, et non tous les deux.

La même remarque s’applique aux autres noms de nombre, excepté toutefois à ceux qu’on ne peut employer sans l’article. Ils sont morts tous trois, tous quatre, signifie que les trois, les quatre, sont morts ensemble, dans le même lieu. Ils sont morts tous les trois, tous les quatre, signifie que les trois, les quatre, sont morts à des époques différentes, et en différens lieux.


TOUT.

Locut. vic. Cet homme, tout spirituel qu’il soit, ne me plaît pas.
Locut. corr. Cet homme, tout spirituel qu’il est, ne me plaît pas, ou quelque spirituel qu’il soit, etc.

«On met toujours l’indicatif après tout, et toujours le subjonctif après quelque, et l’exemple d’un de nos bons écrivains ne doit pas l’emporter sur l’usage.

«Tous les bons auteurs que j’ai lus, mettent l’indicatif après tout, hors celui que j’ai cité d’abord.» (Bouhours, Nouv. rem., p. 319.)


TOUT.

Locut. vic.   Vous avez les mains toutes écorchées.
Prenez cette portion toute entière.
Il le ferait pour tout autre personne que vous.
Elle est toute autre que je ne croyais.
 
Locut. corr.   Vous avez les mains tout écorchées.
Prenez cette portion tout entière.
Il le ferait pour toute autre personne que vous.
Elle est tout autre que je ne croyais.

Tout, placé devant un adjectif féminin, singulier ou pluriel, commençant par une consonne ou un h aspiré, s’accorde en genre et en nombre avec cet adjectif. Il a la main toute sanglante. L’euphonie est la raison de cette anomalie qui soumet un adverbe à la loi de l’accord. M. Barthélemy a écrit:

Force reste à la loi: l’inflexible assemblée,
Tout palpitante encor de la chaude mêlée,
Se change en tribunal..........
(Journées de la Révol., 10e j.)

La licence est trop forte. Il fallait toute.

Tout est invariable, si l’adjectif qu’il précède est masculin pluriel, commençant par une voyelle ou une consonne: les doigts tout écorchés, les doigts tout sanglans, ou bien si cet adjectif est féminin, singulier ou pluriel, et commençant seulement par une voyelle ou un h muet: la main tout écorchée, les mains tout écorchées.

Tout, suivi de l’adjectif entière, est un adverbe, et doit toujours être invariable. Quand on dit: la maison tout entière, c’est comme si l’on disait: la maison absolument entière.

Tout, joint à l’adjectif autre, est tantôt variable et tantôt invariable. Dans cette phrase, par exemple: Il le ferait pour toute autre personne que vous; on voit que tout doit être variable, parce qu’il est adjectif. C’est comme s’il y avait: il le ferait pour toute personne autre que vous.

Mais dans cette autre phrase: Elle est tout autre que je ne croyais; tout, ne pouvant être qu’un adverbe, reste invariable. Tout a ici la valeur de tout-à-fait.


TOUT (UNE FOIS POUR).

Locut. vic. Nous l’avons dit une fois pour tout.
Locut. corr. Nous l’avons dit une fois pour toutes.

C’est à-dire une fois pour toutes (les autres fois.)


TOUT PLEIN.

Locut. vic. J’ai tout plein d’appétit.
Locut. corr. J’ai beaucoup d’appétit.

Tout plein pour beaucoup est une mauvaise expression, parce qu’elle manque d’exactitude. Vaugelas, qui l’a chaudement défendue, tout en convenant à peu près qu’elle n’a point de sens ni de raison (Nouv. Rem., 1690), dit qu’il ne faut pas s’amuser à en faire l’anatomie. Quelle valeur peut donc avoir cette expression qui craint tant l’analyse? Aucune.

Il y a des cas où tout plein peut être fort bien placé; mais on remarquera qu’il n’a pas alors la signification de beaucoup, qui doit lui être toujours refusée. Y a-t-il de l’eau dans ce tonneau? Oui, il y en a tout plein. Tout plein a au moins ici une valeur déterminée. Ce qui est vague ne convient pas à notre langue, qui aime tant la précision!


TRAINTRAIN.

Locut. vic. Vous connaissez bien le traintrain de la maison.
Locut. corr. Vous connaissez bien le trantran de la maison.

«C’est un mot factice et populaire; le cours de certaines affaires; la manière ordinaire de les conduire. Entendre, savoir le trantran. Il sait le trantran des affaires du palais.» (Féraud, Dict. crit.)


TRAVERS (A), TRAVERS (AU).

Locut. vic.   Il se sauva à travers du jardin.
Je passai au travers les rangs ennemis.
 
Locut. corr.   Il se sauva à travers le jardin.
Je passai au travers des rangs ennemis.

A travers doit être suivi d’un régime direct, au travers d’un régime indirect.

A travers exprime l’action de passer par un milieu qui n’offre aucun obstacle, aucune résistance: au travers marque au contraire l’action de passer par un milieu qu’il faut pour ainsi dire percer. On passe une épée au travers du corps; on passe à travers les champs. Le fil passe à travers l’aiguille qui est percée; l’aiguille passe au travers de la peau qu’elle perce.


TRAVERS (DE), TRAVERS (EN).

Locut. vic. Posez cette planche de travers.
Locut. corr. Posez cette planche en travers.

De travers signifie à contre-sens ou de mauvais sens, en travers, d’un côté à l’autre, suivant la largeur.


TRAVERSAL.

Locut. vic. C’est une ligne traversale.
Locut. corr. C’est une ligne transversale.

«Constantin Varole, Boulonais, premier médecin du pape Grégoire XIII, mort en 1570, a donné son nom à l’alongement transversal du cervelet, appelé Pont de Varole.» (Dict. de Trévoux.)


TRAVERSER LE PONT.

Locut. vic. Traversez le pont qui est devant vous.
Locut. corr. Passez le pont qui est devant vous.

«Traverser, dit un grammairien, signifie parcourir l’étendue d’un corps considérée dans sa largeur d’un côté à l’autre; mais lorsqu’on parcourt un objet d’un bout à l’autre dans sa longueur, on ne le traverse pas. Le pont traverse la rivière, il en occupe l’étendue en largeur. Vous n’avez pas parcouru le pont dans sa largeur; vous avez traversé, il est vrai, la rivière, mais c’a été en parcourant le pont dans sa longueur; vous n’avez pas traversé le pont, vous y avez passé.» (Chapsal, Nouv. Dict. gramm.)

Le badaud qui, appuyé sur le parapet d’un pont, voit un train de bois disparaître sous une arche, se hâte de traverser le pont, pour jouir encore du délicieux spectacle de ce train de bois suivant le courant de la rivière, et se jette, comme un étourneau, dans les jambes de l’homme pressé qui passe le pont pour vaquer à ses affaires.


TRÉFOUILLER, TRIFOUILLER.

Locut. vic. Vous êtes toujours à tréfouiller.
Locut. corr. Vous êtes toujours à farfouiller.

Ce mot, d’un usage fort commun, mais non de bon usage, ne se trouve dans aucun dictionnaire. On pourrait le remplacer parfaitement par le verbe farfouiller, qui n’est pas élégant, mais qui est du moins français.


TREMBLER LA FIÈVRE.

Locut. vic. Je tremble la fièvre.
Locut. corr. La fièvre me fait trembler.

L’Académie n’a pas dédaigné d’enregistrer cette mauvaise locution dans son dictionnaire, et l’Académie nous paraît avoir tort. Si elle voulait rapporter toutes les expressions devant lesquelles elle pourrait mettre: on dit populairement, il lui faudrait augmenter du double le volume de son dictionnaire, et nous doutons réellement que nous en fussions plus avancés. Trembler, verbe actif, est un barbarisme qui ne méritait pas du tout la bienveillance de MM. les quarante.


TRÉMONTADE, TRÉMONTANE.

Locut. vic. Nous perdîmes la trémontade, la trémontane.
Locut. corr. Nous perdîmes la tramontane.

Le nord se nomme tramontane dans la Méditerranée. Perdre la tramontane, c’est perdre le moyen de s’orienter, de savoir où l’on est. Cette expression s’emploie figurément en parlant de quelqu’un qui ne sait plus ce qu’il dit, ni ce qu’il fait, par suite d’un trouble qui lui est survenu.


TRÈS.

Locut. vic. J’ai très soif.
Locut. corr. J’ai une grande soif.

Très ne peut pas se placer devant un substantif. Marivaux a écrit: Nous étions partis très matin de cette ville. Il fallait: de très grand matin.


TRÉSORISER.

Locut. vic. Voulez-vous donc trésoriser?
Locut. corr. Voulez-vous donc thésauriser?

Trésoriser est un barbarisme. On peut voir là un nouvel exemple des contradictions choquantes introduites dans notre langue par les changemens qu’on y a faits sans discernement. Le plus simple bon sens ne prouve-t-il pas qu’avec notre mot moderne de trésor, nous devrions dire trésoriser, ou que si nous voulons dire thésauriser, il faut revenir au substantif thésaur, tiré du latin thesaurus, et dont on se servait autrefois. Adoncques chascun membre se prepare et sesvertue de nouveau à purifier et affiner cestuy thesaur. (Rabelais, Pantagruel.)


TRESSAILLIR.

Locut. vic.   Voyez comme il tressaillit de joie!
J’ai un nerf tressaillé.
 
Locut. corr.   Voyez comme il tressaille de joie!
J’ai un nerf tressailli.

Je tressaille, tu tressailles, il tressaille, nous tressaillons, vous tressaillez, ils tressaillent.—Je tressaillais, nous tressaillions.—Je tressaillis, nous tressaillîmes.—Je tressaillirai.—Je tressaillirais.—Tressaille, tressaillons.—Que je tressaille, que nous tressaillions.—Que je tressaillisse, que nous tressaillissions.—Tressaillir.—Tressaillant.—Tressailli, tressaillie.

«Il tressaillit, prend cette main, la porte à son cœur.» (J.-J. Rousseau, Pygmalion.)

Cette faute a disparu dans les dernières éditions de J.-J. Rousseau.

Un nerf tressailli est un nerf déplacé.


TROIS-PIEDS.

Locut. vic. Mettez ce trois-pieds sur le feu.
Locut. corr. Mettez ce trépied sur le feu.

Trois-pieds ne se trouve dans aucun dictionnaire.