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Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) cover

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Chapter 13: XI.
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About This Book

The volume traces the Iberian caliphate’s political and military development during a period of internal fragmentation and external challenge, detailing aristocratic revolts, frontier conflict with Christian kingdoms, and the rise of an Ismaʿili-based caliphate in North Africa. It explores religious and social tensions—apparent conversions, protection of older faiths, secret societies and proselytizing networks—and shows how doctrinal disputes, clandestine organization, and government responses shaped alliances, campaigns, and administrative reforms that determined the region’s evolving balance of power.

L’exil, voilà toujours mon triste sort! Le malheur me poursuit sans cesse; il est mon créancier; au temps précis de l’échéance du terme, il se présente devant moi....

Ce que je vois arriver me frappe de stupeur; notre infortune est immense et il est presque impossible d’y remédier. J’ai peine à en croire mes yeux, et je suis tenté de dire que je me trompe. Quoi! la famille d’Omaiya existe encore, et cependant un bossu[312] gouverne ce vaste empire! Et voilà les soldats qui marchent autour d’un palanquin dans lequel se trouve un singe roux!... Fils d’Omaiya, vous qui brilliez naguère comme des étoiles au milieu de la nuit, comment se fait-il qu’à présent on ne vous voie plus? Autrefois vous étiez des lions, mais vous avez cessé de l’être, et voilà pourquoi ce renard s’est rendu maître du pouvoir[313].

Renard ou non—on voit que ce sobriquet, que l’on a déjà rencontré dans un vers de Moçhafî, lui était resté—, Almanzor était convaincu de la nécessité de faire quelque chose pour se réhabiliter dans l’opinion. Par conséquent, il résolut d’agrandir la mosquée qui était trop étroite pour contenir et les habitants de la capitale et les innombrables soldats venus de l’Afrique. Il fallait commencer par exproprier les possesseurs des maisons qui occupaient le terrain sur lequel on voulait bâtir. C’était une mesure qui, pour ne pas être odieuse, demandait beaucoup de tact et de délicatesse; mais Almanzor avait dans ces sortes de choses un savoir-faire admirable. Faisant venir un à un chaque propriétaire en sa présence (ce qui était déjà un grand honneur): «Mon ami, lui disait-il, comme j’ai formé le projet d’agrandir la mosquée, ce saint endroit où nous adressons nos prières au ciel, je voudrais acheter ta maison dans l’intérêt de la communauté musulmane et aux frais du trésor, lequel est bien rempli grâce aux richesses que j’ai enlevées aux mécréants. Dis-moi donc à combien tu l’évalues; ne te gêne pas, dis hardiment ce que tu en veux!» Puis, quand son interlocuteur avait nommé une somme qu’il croyait bien exorbitante: «Mais c’est trop peu, s’écriait le ministre; vraiment, tu es d’une discrétion exagérée! Tiens, je te donne une fois autant.» Et non-seulement il le payait rubis sur l’ongle, mais encore faisait-il acheter pour lui une autre demeure. Il se trouva néanmoins une dame qui refusa longtemps de céder la sienne. Elle avait dans son jardin un beau palmier auquel elle tenait fort, et quand elle consentit enfin à se dessaisir de son immeuble, elle y mit la condition qu’on lui en achèterait un autre qui eût aussi un palmier dans son jardin. C’était difficile à trouver; mais le ministre, quand on l’informa de la demande de la dame, s’écria aussitôt: «Eh bien! nous lui achèterons ce qu’elle désire, dussions-nous vider à cet effet tous les coffres de l’Etat!» Après bien des recherches inutiles, on trouva enfin une maison telle qu’on la désirait, et on l’acheta à un prix excessif.

Tant de générosité porta ses fruits. Quelques griefs que l’on eût contre le ministre, on ne pouvait nier qu’il ne fît les choses noblement et grandement, et d’un autre côté, les personnes dévotes étaient forcées d’avouer que l’agrandissement de la mosquée était une œuvre fort méritoire. Mais ce fut bien autre chose encore lorsque, les travaux ayant commencé, on vit déblayer le terrain par une foule de prisonniers chrétiens qui avaient des fers aux pieds. On se dit alors qu’après tout l’islamisme n’avait pas encore brillé d’un tel éclat, et que jamais les mécréants n’avaient été humiliés à un tel point. Et puis l’on vit Almanzor lui-même, le maître tout-puissant, le plus grand général du siècle, manier, pour plaire à l’Eternel, la pioche, la truelle ou la scie, comme s’il eût été un simple ouvrier! Devant un tel spectacle, toutes les haines devenaient muettes[314].

Pendant qu’on travaillait encore à l’agrandissement de la mosquée, la guerre contre Léon recommença. Les troupes musulmanes qui étaient restées dans ce royaume, s’y conduisaient comme dans un pays conquis, et quand Bermude II s’en plaignait à Almanzor, il ne recevait de lui que des réponses hautaines et dédaigneuses. Il perdit patience enfin, et, prenant une résolution hardie, il chassa les musulmans[315]. Almanzor fut donc forcé de lui faire sentir encore une fois la supériorité de ses armes, et au fond du cœur il n’était pas fâché de cette nouvelle guerre, car maintenant les habitants de la capitale, au lieu de parler de choses qui, à son avis, ne les regardaient pas, pourraient de nouveau s’entretenir de ses batailles, de ses victoires, de ses conquêtes. Et il prit soin de fournir matière à leur conversation. S’étant emparé de Coïmbre en juin 987, il ruina cette ville à un tel point, que pendant sept ans elle resta déserte[316]. L’année suivante il passa le Duero, et alors l’armée musulmane se répandit comme un torrent dans le royaume de Léon, en tuant ou en détruisant tout ce qui se trouvait sur son passage. Villes, châteaux, cloîtres, églises, villages, hameaux, rien ne fut épargné[317]. Bermude s’était jeté dans Zamora[318], probablement parce qu’il croyait que cette ville serait attaquée la première; mais Almanzor la laissa de côté et marcha droit sur Léon. Une fois déjà il avait été sur le point de prendre cette ville; mais grâce à sa bonne citadelle, ses grosses tours, ses quatre portes de marbre, et ses murailles romaines, qui avaient plus de vingt pieds d’épaisseur, elle était très-forte, et elle résista longtemps aux efforts des ennemis. A la fin ces derniers réussirent à ouvrir une brèche près de la porte occidentale, au moment où le commandant de la garnison, Gonsalve Gonzalez, un comte galicien, était alité par suite d’une grave maladie. Le péril était extrême; aussi le comte, tout malade qu’il était, se fit revêtir sur-le-champ de son armure et transporter en litière vers la brèche. Par sa présence et par ses paroles il releva le courage abattu de ses soldats, et pendant trois jours ceux-ci réussirent encore à repousser l’ennemi; mais le quatrième jour les musulmans pénétrèrent dans la ville par la porte méridionale. Alors commença une boucherie horrible. Le comte lui-même, dont l’héroïsme aurait dû inspirer du respect, fut tué dans sa litière. Après avoir massacré, on se mit à détruire. On ne laissa pas une pierre sur l’autre. Les portes, les tours, les murailles, la citadelle, les maisons, tout fut démoli de fond en comble. On ne laissa debout qu’une seule tour qui se trouvait près de la porte septentrionale et qui avait à peu près la même hauteur que les autres. Almanzor avait ordonné de l’épargner; il voulait qu’elle montrât aux générations futures combien elle avait été forte, cette ville qu’il avait fait disparaître de la face de la terre[319].

Les musulmans rétrogradèrent ensuite vers Zamora, et après avoir brûlé les superbes couvents de Saint-Pierre-d’Eslonça et de Sahagun qui se trouvaient sur leur route[320], ils vinrent mettre le siége devant cette ville. Bermude se montra moins courageux que son lieutenant à Léon. Il s’échappa furtivement, et, lui parti, les habitants rendirent la place à Almanzor, qui la fit piller. Presque tous les comtes le reconnurent alors pour leur souverain, et Bermude ne conserva que les districts voisins de la mer[321].

De retour à Zâhira après cette campagne glorieuse, Almanzor eut bientôt à s’occuper de choses très-graves: il découvrit que les grands conspiraient contre lui et que son propre fils Abdallâh, un jeune homme de vingt-deux ans, se trouvait parmi les conjurés.

Brave et brillant cavalier, Abdallâh n’était cependant pas aimé de son père. Celui-ci avait des raisons pour croire que ce fils n’était pas le sien; mais c’est ce que le jeune homme ignorait, et comme il se voyait toujours préférer son frère Abdalmélic, qui comptait six ans de moins que lui et auquel il se croyait bien supérieur en talents et en bravoure, il avait déjà conçu contre son père un mécontentement très-vif, lorsqu’il arriva à Saragosse, la résidence du vice-roi de la Frontière supérieure, Abdérame ibn-Motarrif le Todjîbide. L’air de cette cour lui devint fatal. Son hôte était le chef d’une illustre famille dans laquelle la vice-royauté de cette province avait été héréditaire pendant tout un siècle, et comme Almanzor avait renversé successivement les hommes les plus puissants de l’empire, il craignait avec raison qu’étant le dernier des nobles qui restait debout, il ne tombât bientôt, à son tour, victime de l’ambition du ministre. Il avait donc l’intention de le prévenir, et il n’attendait, pour se soulever, qu’une occasion favorable. Il crut l’avoir trouvée maintenant; le jeune Abdallâh lui parut un instrument fort propre à réaliser ses projets. Il fomenta son mécontentement, et lui inspira peu à peu l’idée de se révolter contre son père. Ils résolurent donc de prendre les armes dès que les circonstances le leur permettraient, et ils convinrent entre eux que, s’ils sortaient vainqueurs de la lutte, ils partageraient l’Espagne, de sorte qu’Abdallâh régnerait sur le Midi et Abdérame sur le Nord. Plusieurs fonctionnaires haut placés, tant dans l’armée que dans le pouvoir civil, entrèrent dans cette conjuration, et entre autres le prince du sang Abdallâh Pierre-sèche, qui était alors gouverneur de Tolède. C’était un complot formidable, mais dont les ramifications s’étendaient trop loin pour qu’il pût rester longtemps caché à l’œil vigilant du premier ministre. Des bruits vagues d’abord, mais qui prirent peu à peu de la consistance, en parvinrent à ses oreilles, et il prit aussitôt des mesures efficaces pour déjouer les projets de ses ennemis. Ayant rappelé son fils auprès de lui, il lui inspira une fausse confiance en le comblant d’égards et de témoignages d’affection. Il fit venir aussi Abdallâh Pierre-sèche et lui ôta le gouvernement de Tolède; mais il le fit sous un prétexte fort plausible et d’une manière courtoise, de sorte que d’abord ce prince ne se doutait de rien. Peu de temps après, cependant, Almanzor le priva de son titre de vizir et lui défendit de quitter son hôtel.

Ayant ainsi réduit deux des principaux conspirateurs à l’impuissance de lui nuire, le ministre se mit en campagne pour aller combattre les Castillans, après avoir envoyé aux généraux de la Frontière l’ordre de venir le joindre. Abdérame obéit, de même que les autres généraux. Alors Almanzor excita sous main les soldats de Saragosse à former des plaintes contre lui. Ils le firent, et quand ils eurent accusé Abdérame d’avoir retenu leur solde pour se l’approprier, Almanzor le destitua (8 juin 989). Cependant, comme il ne voulait pas se brouiller avec toute la famille des Beni-Hâchim, il nomma au gouvernement de la Frontière supérieure le fils d’Abdérame, Yahyâ-Simédja. Peu de jours après, il fit arrêter Abdérame, mais sans laisser apercevoir qu’il avait connaissance du complot; il ordonna seulement qu’on procédât à une enquête sur la manière dont Abdérame avait employé les sommes qui lui avaient été confiées pour payer les troupes.

Quelque temps après, Abdallâh rejoignit l’armée sur l’ordre qu’il en avait reçu. Almanzor tâcha de regagner son affection à force de bontés, mais tous ses efforts échouèrent. Abdallâh avait résolu de rompre définitivement avec son père, et pendant le siége de San Estevan de Gormaz, il quitta le camp en secret, accompagné seulement de six de ses pages, pour aller chercher un asile auprès de Garcia Fernandez, le comte de Castille. Ce dernier lui promit sa protection, et malgré les menaces d’Almanzor, il tint sa parole pendant plus d’un an. Mais dans cet intervalle il éprouva revers sur revers; il fut défait en rase campagne; en août 989 il perdit Osma, ville dans laquelle Almanzor mit une garnison musulmane; en octobre Alcoba lui fut enlevée aussi[322], et à la fin il se vit forcé d’implorer la paix et de livrer Abdallâh.

Une escorte castillane conduisit le rebelle au camp de son père. Il était monté sur un mulet magnifiquement équipé, dont le comte lui avait fait cadeau, et comme il se tenait convaincu que son père lui pardonnerait, il n’était nullement inquiet sur son sort. En route il rencontra un détachement musulman commandé par Sad. Après lui avoir baisé la main, cet officier lui dit qu’il n’avait rien à craindre, attendu que son père considérait ce qu’il avait fait comme une étourderie qui pouvait être pardonnée à un jeune homme. Il tint ce langage tant que les Castillans étaient là; mais quand ceux-ci se furent éloignés et que la cavalcade fut arrivée sur les bords du Duero, Sad demeura en arrière, et alors les soldats signifièrent à Abdallâh qu’il devait mettre pied à terre et se préparer à la mort. Si inattendues qu’elles fussent, ces paroles n’émurent pas le vaillant Amiride. Il sauta lestement à bas de son mulet, et conservant un visage serein, il présenta sans sourciller la tête au coup mortel (9 septembre 990).

Avant lui, son complice Abdérame avait déjà cessé de vivre. Condamné à cause de malversation, il avait été décapité à Zâhira. Quant à Abdallâh Pierre-sèche, il avait réussi à s’évader et il s’était mis sous la protection de Bermude[323].

Cependant Almanzor ne se contenta pas d’avoir déjoué ce complot. Il n’avait pas pardonné au comte de Castille l’appui que celui-ci avait accordé à Abdallâh, et, usant de représailles, il excita Sancho, le fils du comte, à se révolter à son tour contre son père. Soutenu par la plupart des grands, Sancho prit les armes dans l’année 994[324], et alors Almanzor, qui s’était aussi déclaré pour lui, s’empara des forteresses de San Estevan et de Clunia. Mais il avait hâte de terminer cette guerre. Son entourage, habitué à penser comme lui ou du moins à en faire semblant, partageait son impatience, et le meilleur moyen de lui plaire, c’était de lui dire que selon toute apparence Garcia succomberait bientôt. Or, le poète Çâid lui présenta un jour un cerf attaché par une corde, et lui récita un poème, assez médiocre du reste, dans lequel se trouvaient ces vers:

Votre esclave que vous avez arraché à la misère et comblé de bienfaits, vous amène ce cerf. Je l’ai nommé Garcia, et je vous l’amène avec une corde au cou, en espérant que mon pronostic sera véritable.

Par un singulier hasard, il l’était: blessé par un coup de lance, Garcia avait été fait prisonnier entre Alcocer et Langa, sur les bords du Duero, le jour même où le poète avait présenté le cerf à son maître (lundi 25 mai 995). Cinq jours après, le comte expira des suites de sa blessure, et depuis lors l’autorité de Sancho ne fut plus contestée; mais il fut obligé de payer aux musulmans un tribut annuel[325].

Dans l’automne de cette même année, Almanzor marcha contre Bermude, afin de le punir d’avoir donné asile à un autre conspirateur. Ce roi se trouvait dans une position déplorable. Il avait perdu jusqu’à l’ombre de l’autorité. Les seigneurs s’appropriaient ses terres, ses serfs, ses troupeaux; ils les divisaient entre eux par la voie du sort, et quand il les redemandait, ils se moquaient de lui. De simples gentilshommes, à qui il avait donné un château à garder, se révoltaient[326]. Parfois on le faisait passer pour mort[327], et en vérité, il importait peu qu’il le fût ou qu’il ne le fût pas. Il avait donc été bien hardi lorsqu’il avait osé braver Almanzor. Que pouvait-il contre ce puissant capitaine? Rien absolument; aussi se repentit-il bientôt de son imprudence. Ayant perdu Astorga[328], dont il avait fait sa capitale après la destruction de Léon, mais qu’il avait prudemment abandonnée à l’approche de l’ennemi, il prit le parti le plus sage: il implora la paix. Il l’obtint à condition qu’il livrerait Abdallâh Pierre-sèche et qu’il payerait un tribut annuel[329].

Après avoir enlevé leur capitale aux Gomez, les comtes de Carrion[330], qui, à ce qu’il semble, avaient méconnu son autorité, Almanzor se retira, traînant à sa suite le malheureux Abdallâh qui lui avait été remis dans le mois de novembre[331]. Comme il était à prévoir, il punit cruellement ce prince. L’ayant fait placer, chargé de fers, sur un chameau, il ordonna de le promener ignominieusement par les rues de la capitale, tandis qu’un héraut, qui marchait devant lui, criait: «Voici Abdallâh, fils d’Abdalazîz, qui a quitté les musulmans pour faire cause commune avec les ennemis de la religion!» Quand il entendit ces paroles pour la première fois, le prince en fut si indigné qu’il s’écria: «Tu mens! Dis plutôt: voici un homme qui, mû par la crainte, s’est enfui; il a ambitionné l’empire, mais ce n’est point un polythéiste, ce n’est point un apostat[332]!» Il n’avait pas de force morale, cependant; il n’avait pas compris qu’avant de conspirer il faut s’armer de courage. Jeté en prison et craignant d’être bientôt conduit sur l’échafaud, il montra une lâcheté indigne de sa haute naissance et qui formait un singulier contraste avec la fermeté dont son complice, le fils d’Almanzor, avait fait preuve. Dans les vers qu’il envoyait souvent au ministre, il avouait qu’il avait été mal inspiré lorsqu’il avait pris la fuite; il cherchait à apaiser son courroux à force de flatteries; il le nommait le plus généreux des hommes. «Jamais, disait-il, un malheureux n’a imploré en vain ta pitié; tes bontés et tes bienfaits sont innombrables comme les gouttes de la pluie.» Cette bassesse ne lui servit de rien. Almanzor épargna sa vie parce qu’il le méprisait trop pour le faire mourir; mais il le laissa en prison, et Abdallâh ne recouvra la liberté qu’après la mort du ministre[333].

XI.

Régnant de fait depuis vingt ans, Almanzor voulait aussi régner de droit. Il fallait être bien aveugle pour ne pas s’en apercevoir, car on le voyait marcher vers son but, lentement, prudemment, à pas mesurés, mais avec une opiniâtreté qui sautait aux yeux. En 991, il s’était démis de son titre de hâdjib ou premier ministre en faveur de son fils Abdalmélic, qui à cette époque comptait à peine dix-huit ans, et il avait voulu que dorénavant on l’appelât Almanzor tout court[334]. L’année suivante, il avait ordonné d’appliquer aux lettres de chancellerie son propre sceau, au lieu d’y mettre celui du souverain, et il avait pris alors le surnom de Mowaiyad, que le calife portait aussi[335]. Dans l’année 996, il avait déclaré que la qualification de saiyid (seigneur) ne devait être donnée qu’à lui seul, et en même temps il avait pris le titre de melic carîm (noble roi)[336].

Il était donc roi, il n’était pas encore calife. Qu’est-ce qui l’empêchait de le devenir? Assurément ce n’était pas Hichâm II qui lui inspirait des craintes. Quoique ce prince fût maintenant dans la fleur de ses jours, il n’avait jamais montré la moindre énergie, la moindre velléité de se soustraire au joug qu’on lui avait imposé. Les princes du sang n’étaient pas à craindre non plus: Almanzor avait fait périr les plus dangereux, il avait exilé ceux qui l’étaient moins, il avait réduit les autres à un état voisin de la misère[337]. Croyait-il donc que l’armée s’opposerait à ses desseins? Nullement; composée en majorité de Berbers, de chrétiens du Nord, de Slaves, de soldats qui avaient été faits prisonniers dans leur enfance[338], en un mot d’aventuriers de toute sorte, l’armée était à lui; quoi qu’il fît, elle lui obéirait aveuglément. Qui craignait-il donc?

Il craignait la nation. Elle ne connaissait pas Hichâm II; dans la capitale même, bien peu de gens l’avaient entrevu, car quand il sortait de sa prison dorée pour se rendre à une de ses maisons de campagne (ce qui arrivait rarement du reste), il était entouré des femmes de son sérail; comme elles, il était alors entièrement couvert d’un grand burnous, de sorte qu’on ne pouvait le distinguer des dames, et d’ailleurs les rues par lesquelles il devait passer étaient toujours garnies d’une haie de soldats sur l’ordre exprès du ministre[339]. Et pourtant on l’aimait. N’était-il pas le fils du bon et vertueux Hacam II, le petit-fils du glorieux Abdérame III, n’était-il pas surtout le monarque légitime? Cette idée de légitimité était enracinée dans tous les cœurs, et elle était bien plus vivace encore parmi le peuple que parmi les nobles. Les nobles, pour la plupart d’origine arabe, se seraient peut-être laissé convaincre qu’un changement de dynastie était utile et nécessaire; mais le peuple, qui était d’origine espagnole, pensait autrement. Comme le sentiment religieux, l’amour de la dynastie formait partie de son être. Bien qu’Almanzor eût donné au pays une gloire et une prospérité jusque-là inconnues, le peuple ne lui pardonnait pas d’avoir fait du calife une espèce de prisonnier d’Etat, et il était prêt à se soulever en masse si le ministre osait tenter de s’asseoir sur le trône. C’est ce qu’Almanzor n’ignorait pas; de là sa prudence, de là son hésitation; mais il croyait que l’opinion publique se modifierait peu à peu; il se flattait de l’espoir que l’on finirait par oublier entièrement le calife pour ne penser qu’à lui, et alors le changement de dynastie pourrait s’accomplir sans secousse.

Bien lui en prit d’avoir ajourné son grand projet! Il fut bientôt à même de se convaincre que sa haute position ne tenait qu’à un fil. En dépit de toutes ses conquêtes et de toute sa gloire, une femme réussit presque à le renverser.

Cette femme, c’était Aurore.

Elle l’avait aimé; mais l’âge des sentiments tendres étant passé pour elle comme pour lui, ils s’étaient brouillés, et comme cela arrive souvent, l’amour avait fait place dans leurs cœurs, non pas à l’indifférence, mais à la haine. Et Aurore ne faisait rien à demi: dévouée dans son amour, elle était implacable dans son ressentiment. Elle avait résolu de faire tomber Almanzor, et pour y parvenir, elle mettait en émoi tout le sérail, hommes et femmes. Elle parla à son fils, lui dit que l’honneur lui commandait de se montrer homme et de briser enfin le joug qu’un ministre tyrannique avait osé lui imposer. Elle accomplit un véritable miracle: elle inspira au plus faible des hommes une apparence de volonté et d’énergie. Almanzor l’éprouva bientôt. Le calife le traita d’abord avec froideur, puis il s’enhardit jusqu’à lui faire des reproches. Voulant conjurer l’orage, le ministre éloigna du sérail plusieurs personnes dangereuses; mais comme il ne pouvait en faire sortir celle qui était l’âme du complot, cette mesure ne servit qu’à irriter son ennemie encore davantage. Et la Navarraise était infatigable; elle montra qu’elle aussi avait une volonté de fer, tout comme son ancien amant. Ses émissaires disaient partout que le calife voulait enfin être libre et régner par lui-même, et que, pour se débarrasser de son geôlier, il comptait sur la loyauté de son bon peuple. Ils passaient même le Détroit, ces émissaires de la sultane, et au moment même où des attroupements séditieux se formaient à Cordoue, le vice-roi de la Mauritanie, Zîrî ibn-Atîa, leva l’étendard de la révolte, en déclarant qu’il ne pouvait souffrir plus longtemps que le souverain légitime fût tenu captif par un ministre trop puissant.

Zîrî était le seul homme qu’Almanzor craignît encore, ou plutôt le seul qu’il eût craint de sa vie, car d’ordinaire il méprisait trop ses ennemis pour les craindre. A demi barbare, ce chef avait conservé, dans ses déserts africains, la vigueur, la spontanéité et l’orgueil de race qui semblaient n’appartenir qu’à un autre âge, et malgré qu’il en eût, Almanzor avait subi l’ascendant de cet esprit à la fois impétueux, pénétrant et caustique. Quelques années auparavant, il avait reçu de lui une visite, et à cette occasion il lui avait prodigué les marques de son estime: il lui avait conféré le titre de vizir avec le traitement attaché à cette dignité, il avait fait inscrire tous les gens de sa suite sur le registre de la solde au bureau militaire, enfin il ne l’avait laissé partir qu’après l’avoir amplement dédommagé de ses frais de voyage et de ses cadeaux. Mais rien de tout cela n’avait touché Zîrî. De retour sur le rivage africain, il avait porté la main à sa tête en s’écriant: «A présent seulement je sais que tu m’appartiens encore!» Puis, un de ses gens l’ayant appelé seigneur vizir: «Seigneur vizir? s’était-il écrié; va-t-en au diable avec ton seigneur vizir! Emir, fils d’émir, voilà mon titre! Ah! qu’il a été avare pour moi, cet Ibn-abî-Amir! Au lieu de me donner de bonnes espèces sonnantes, il m’a affublé d’un titre qui me dégrade! Vive Dieu! il ne serait pas où il est maintenant, si en Espagne il y avait autre chose que des lâches ou des imbéciles! Grâce au ciel, me voilà de retour, et le proverbe qui dit qu’il vaut mieux entendre parler du diable que de le voir, ne ment pas[340].» Ces propos, qui auraient coûté la tête à tout autre, étant venus à l’oreille d’Almanzor, celui-ci avait feint de ne pas y faire attention, et plus tard il avait même nommé Zîrî vice-roi de toute la Mauritanie. Il le redoutait, il le haïssait peut-être, mais il le croyait sincère et loyal. L’événement montra qu’il l’avait mal jugé. Sous une écorce rude et franche Zîrî cachait beaucoup de ruse et d’ambition. Il se laissa aisément tenter par l’argent qu’Aurore lui promettait, par le rôle chevaleresque qu’elle lui destinait. Il affranchirait son souverain du joug d’Almanzor, sauf peut-être à lui imposer le sien.

Il fallait commencer par le payer, Aurore ne l’ignorait pas, et grâce à sa finesse de femme, elle savait comment s’y prendre pour se procurer de l’argent et pour le faire parvenir à son allié. Le trésor renfermait près de six millions en or et il se trouvait dans le palais califal. Elle y prit quatre-vingt mille pièces d’or, qu’elle mit dans une centaine de cruches; puis elle versa dessus du miel, de l’absinthe et d’autres liqueurs de ménage, et, ayant mis une étiquette à chaque cruche, elle chargea quelques Slaves de les porter hors de la ville à un endroit qu’elle nomma. Sa ruse lui réussit. Le préfet n’eut point de soupçons et laissa passer les Slaves avec leur fardeau. Aussi l’argent était-il déjà en route pour la Mauritanie, lorsqu’Almanzor fut informé, d’une manière ou d’une autre, de ce qui s’était passé. Il en fut fort alarmé. Peut-être l’eût-il été moins s’il eût eu la certitude qu’Aurore avait soustrait l’argent de son chef, mais tout le portait à croire qu’elle y avait été autorisée par le calife, et s’il en était ainsi, la conjoncture était en effet bien difficile. Cependant il fallait prendre un parti. Almanzor prit celui d’assembler les vizirs, les membres de la magistrature, les ulémas et d’autres personnages marquants de la cour et de la ville. Ayant informé cette assemblée que les dames du sérail se permettaient de s’approprier les fonds de la caisse publique sans que le calife, entièrement livré à des exercices de dévotion, les en empêchât, il demanda l’autorisation de transporter le trésor en un lieu plus sûr. Il l’obtint; mais il n’en fut pas plus avancé pour cela, car lorsque ses employés se présentèrent au palais pour transférer la caisse, Aurore s’y opposa en déclarant que le calife avait défendu d’y toucher.

Que faire maintenant? Employer la violence? Mais il faudrait l’employer contre le souverain lui-même, et si Almanzor osait aller jusque-là, la capitale se soulèverait en un clin d’œil; elle était prête, elle n’attendait qu’un signal. La situation était donc bien périlleuse, cependant elle n’était pas désespérée; pour l’être, il eût fallu d’abord que Zîrî fût déjà en Espagne avec son armée, ensuite que le calife fût un homme capable de persister dans une résolution hardie. Or Zîrî était encore en Afrique, et le calife était un esprit sans consistance. Almanzor ne perdit donc pas le courage. Risquant le tout pour le tout, il se ménagea, à l’insu d’Aurore, une entrevue avec le monarque. Il parla, et grâce à cet ascendant que les esprits supérieurs ont sur les âmes faibles, il se retrouva roi après quelques minutes d’entretien. Le calife avoua qu’il n’était pas capable de gouverner par lui-même, et il autorisa le ministre à transporter le trésor. Mais le ministre voulait plus encore. Il dit que, pour ôter tout prétexte aux malintentionnés, il lui fallait une déclaration écrite, une déclaration solennelle. Le calife lui promit de signer tout ce qu’il voudrait, et alors Almanzor fit dresser sur-le-champ un acte en vertu duquel Hichâm lui abandonnait la conduite des affaires comme par le passé. Le calife y mit sa signature en présence de plusieurs notables qui y mirent aussi la leur en qualité de témoins (février ou mars 997), et Almanzor prit soin de donner à cette pièce importante la plus grande publicité.

Dès lors une révolte dans la capitale n’était plus à craindre. Comment pouvait-on prétendre à délivrer un captif qui ne voulait pas de la liberté? Cependant le ministre comprit qu’il fallait faire quelque chose pour contenter le peuple. Comme on avait crié sans cesse qu’on voulait voir le monarque, il résolut de le montrer. Il le fit donc monter à cheval, et alors Hichâm se mit à parcourir les rues, le sceptre à la main et coiffé du haut bonnet que les califes seuls avaient le droit de porter. Almanzor l’accompagnait ainsi que toute la cour. La foule amassée sur son passage était compacte et innombrable, mais l’ordre ne fut pas troublé un seul instant et aucun cri séditieux ne se fit entendre[341].

Aurore s’avoua vaincue. Humiliée, épuisée, brisée, elle alla chercher dans la dévotion l’oubli du passé et un dédommagement pour la perte de ses espérances[342].

Restait Zîrî. Celui-ci était devenu bien moins redoutable depuis qu’il ne pouvait plus compter sur l’appui du calife ni sur les subsides d’Aurore. Aussi Almanzor ne garda-t-il aucun ménagement avec lui. Il le mit hors la loi, et chargea son affranchi Wâdhih d’aller le combattre à la tête d’une excellente armée qu’il mit à sa disposition[343].

On eût pu croire qu’Almanzor ne commencerait aucune autre guerre avant que celle de la Mauritanie fut terminée. Il n’en fut pas ainsi. Le ministre avait déjà concerté avec les comtes léonais, ses vassaux, une grande expédition contre Bermude, qui, comptant un peu trop sur la diversion que la révolte de Zîrî ferait en sa faveur, avait osé refuser le tribut, et quoique les circonstances fussent changées, il ne renonça pas à ce projet. Peut-être voulait-il montrer à Zîrî, à Bermude, à tous ses ennemis déclarés ou couverts, qu’il était assez puissant pour entreprendre deux guerres à la fois; et si telle était son intention, il n’avait pas trop présumé de ses forces, car le destin a voulu que la campagne qu’il allait faire, celle de Saint-Jacques-de-Compostelle, soit devenue la plus célèbre de toutes celles qu’il a faites pendant sa longue carrière de conquérant.

A l’exception de la ville éternelle, il n’y avait pas dans toute l’Europe un lieu aussi renommé par sa sainteté que Santiago en Galice. Et pourtant sa réputation n’était pas ancienne; elle ne datait que du temps de Charlemagne. Vers ce temps là, dit-on, plusieurs pieuses personnes informèrent Théodemir, l’évêque d’Iria (aujourd’hui el Padron), qu’elles avaient aperçu pendant la nuit des lumières étranges dans un bosquet, et qu’elles y avaient aussi entendu une musique délicieuse et qui n’avait rien d’humain. Croyant aussitôt à un miracle, l’évêque se prépara à le constater en jeûnant et en priant pendant trois jours; puis, s’étant rendu au bosquet, il y découvrit un tombeau de marbre. Inspiré par la sagesse divine, il déclara que c’était celui de l’apôtre saint Jacques, fils de Zébédée, qui, d’après la tradition, avait prêché l’Evangile en Espagne, et il ajouta que lorsque cet apôtre eut été décapité à Jérusalem sur l’ordre d’Hérode, ses disciples avaient apporté son corps en Galice, où ils l’ensevelirent. Dans un autre temps, de telles assertions auraient peut-être été contestées; mais à cette époque de foi naïve, personne n’avait la hardiesse d’élever des doutes irrespectueux quand le clergé parlait, et supposé même qu’il y eût eu des incrédules, l’autorité du pape Léon III, qui déclara solennellement que le tombeau en question était celui de saint Jacques, aurait coupé court à toutes les objections. L’opinion de Théodemir fut donc acceptée, et tout le monde en Galice se réjouit de ce que le pays possédait les restes d’un apôtre. Alphonse II voulut que l’évêque d’Iria résidât dorénavant à l’endroit où le tombeau avait été découvert, et au-dessus de ce tombeau il fit construire une église. Plus tard, Alphonse III en fit bâtir une autre, plus grande et plus belle, qui, par les nombreux miracles qui s’y opéraient, acquit bientôt une grande renommée, de sorte que vers la fin du Xe siècle Saint-Jacques-de-Compostelle était un pèlerinage très-fameux et où l’on arrivait de tous côtés, de France, d’Italie et d’Allemagne, comme des pays les plus reculés de l’Orient[344].

En Andalousie aussi, tout le monde connaissait Saint-Jacques et sa superbe église, qui, pour nous servir de l’expression d’un auteur arabe, était pour les chrétiens ce que la Caba de la Mecque était pour les musulmans; mais on ne connaissait ce saint lieu que de réputation; pour l’avoir vu, il fallait avoir été captif chez les Galiciens, car aucun prince arabe n’avait encore eu l’idée de pénétrer avec une armée dans ce pays lointain et de difficile abord. Ce que personne n’avait tenté, Almanzor avait résolu de le faire; il voulait montrer que ce qui était impossible pour d’autres ne l’était pas pour lui, et il avait l’ambition de détruire le sanctuaire le plus révéré des ennemis de l’islamisme, le sanctuaire de l’apôtre qui, selon la croyance des Léonais, avait maintefois combattu dans leurs rangs.

Le samedi 3 juillet de l’année 997, il partit donc de Cordoue à la tête de la cavalerie. Il se porta d’abord sur Coria, puis sur Viseu[345], où il fut rejoint par un grand nombre de comtes soumis à son autorité, puis sur Porto, où l’attendait une flotte qui était sortie du port de Caçr-Abî-Dânis (aujourd’hui Alcacer do Sal, en Portugal). Sur cette flotte se trouvait l’infanterie, à laquelle le ministre avait voulu épargner une longue marche, et elle était chargée d’armes et d’approvisionnements. Les vaisseaux, rangés l’un à côté de l’autre, servirent en outre de pont à l’armée pour passer le Duero.

Comme le pays entre cette rivière et le Minho appartenait aux comtes alliés[346], les musulmans purent le traverser sans avoir à vaincre d’autres obstacles que ceux que le terrain leur opposait. Parmi ceux-ci il y avait une montagne fort élevée et d’un accès très-difficile; mais Almanzor fit frayer un chemin par les mineurs[347].

Après avoir passé le Minho, on se trouva en pays ennemi. Dès lors il fallait se tenir sur ses gardes, d’autant plus que les Léonais qui se trouvaient dans l’armée ne semblaient pas trop bien disposés. Leur conscience, si longtemps assoupie, s’était réveillée tout d’un coup à la pensée qu’ils allaient commettre un horrible sacrilége, et peut-être auraient-ils réussi à faire échouer l’expédition, si Almanzor, qui avait eu vent de leurs projets, ne les eût déjoués alors qu’il en était encore temps. Voici ce qu’on raconte à ce sujet:

La nuit était froide et pluvieuse, lorsqu’Almanzor fit venir un cavalier musulman qui avait sa confiance. «Il faut, lui dit-il, que tu te rendes sur-le-champ au défilé de Taliares[348]. Fais-y faction, et amène-moi le premier individu que tu apercevras.» Le cavalier se mit aussitôt en route; mais arrivé au défilé, il y attendit toute la nuit, en maudissant le mauvais temps, sans qu’il vît apparaître âme vivante, et l’aurore pointait déjà lorsqu’enfin il vit arriver, du côté du camp, un vieillard monté sur un âne. C’était apparemment un bûcheron, car il était muni des outils qui appartiennent à ce métier. Le cavalier lui demanda où il allait. «Je m’en vais abattre du bois dans la forêt,» lui répondit l’autre. Le soldat ne savait que faire. Etait-ce là l’homme qu’il fallait amener au général? C’était peu probable; qu’est-ce que le général pourrait vouloir à ce pauvre vieillard qui semblait avoir bien de la peine à gagner sa vie? Aussi le cavalier le laissa-t-il passer son chemin; mais l’instant d’après il se ravisa. Almanzor avait donné des ordres très-précis, et il était dangereux de lui désobéir. Le soldat fit donc sentir l’éperon à sa monture, et ayant rejoint le vieillard: «Il faut, lui dit-il, que je te conduise vers mon seigneur Almanzor.—Qu’est-ce qu’Almanzor pourrait avoir à dire à un homme tel que moi? lui répliqua l’autre. Laissez-moi gagner mon pain, je vous en supplie.—Non, lui répondit le cavalier, tu m’accompagneras, que tu le veuilles ou non.» L’autre fut forcé de lui obéir, et ils reprirent ensemble la route du camp.

Le ministre, qui ne s’était pas couché, ne témoigna aucune surprise à la vue du vieillard, et, s’adressant à ses serviteurs slaves: «Fouillez cet homme!» leur dit-il. Les Slaves exécutèrent cet ordre, mais sans trouver rien qui pût paraître suspect. «Fouillez alors la couverture de son âne!» continua Almanzor. Et cette fois ses soupçons ne portaient pas à faux, car on découvrit dans cette couverture une lettre que des Léonais de l’armée musulmane avaient écrite à leurs compatriotes et dans laquelle ils leur donnaient avis qu’un certain côté du camp était mal gardé, de sorte qu’il pourrait être attaqué avec succès. Ayant appris par ce message les noms des traîtres, Almanzor leur fit sur-le-champ couper la tête, ainsi qu’au soi-disant bûcheron qui leur avait servi d’intermédiaire[349]. Cette mesure énergique porta ses fruits. Intimidés par la sévérité du général, les autres Léonais ne se hasardèrent pas à entretenir des intelligences avec l’ennemi.

L’armée s’étant remise en marche, elle se répandit comme un torrent dans les plaines. Le cloître des saints Cosme et Damien[350] fut pillé, la forteresse de San Payo fut prise d’assaut. Comme un grand nombre d’habitants du pays s’étaient réfugiés sur la plus grande des deux îles, ou plutôt des deux rochers peu élevés, qui se trouvent dans la baie de Vigo, les musulmans, qui avaient découvert un gué, passèrent dans cette île et dépouillèrent ceux qui s’y trouvaient de tout ce qu’ils avaient emporté. Ils franchirent ensuite l’Ulla, pillèrent et détruisirent Iria (El Padron), qui était un fameux pèlerinage de même que Saint-Jacques-de Compostelle, et le 11 août ils arrivèrent enfin à cette dernière ville. Ils la trouvèrent vide d’habitants, tout le monde ayant pris la fuite à l’approche de l’ennemi. Seul un vieux moine était resté auprès du tombeau de l’apôtre. «Que fais-tu là?» lui demanda Almanzor. «J’adresse des prières à saint Jacques,» répondit le vieillard. «Prie tant que tu voudras,» dit alors le ministre, et il défendit de lui faire du mal.

Almanzor plaça une garde auprès du tombeau, de sorte qu’il fut à l’abri de la fureur des soldats; mais au reste toute la ville fut détruite, les murailles et les maisons aussi bien que l’église, laquelle, dit un auteur arabe, «fut rasée au point qu’on n’aurait pas soupçonné qu’elle avait existé la veille.» Le pays d’alentour fut dévasté par des troupes légères qui poussèrent jusqu’à San Cosme de Mayanca (près de La Coruña).

Ayant passé une semaine à Saint-Jacques, Almanzor ordonna la retraite en se dirigeant vers Lamego[351]. Arrivé dans cette ville, il prit congé des comtes, ses alliés, après leur avoir donné de beaux présents qui consistaient surtout en étoffes précieuses. Ce fut aussi de Lamego qu’il adressa à la cour une relation détaillée de sa campagne; relation dont les auteurs arabes nous ont conservé la substance, peut-être même les propres paroles[352]. Il fit ensuite son entrée dans Cordoue, accompagné d’une foule de prisonniers chrétiens qui portaient sur leurs épaules les portes de la ville de Saint-Jacques et les cloches de son église. Les portes furent placées dans le toit de la mosquée qui n’était pas encore achevée[353]. Quant aux cloches, elles furent suspendues dans le même édifice pour y servir de lampes[354]. Qui eût dit alors que le jour viendrait où un roi chrétien les ferait reporter en Galice sur les épaules des captifs musulmans?

En Mauritanie les armes d’Almanzor avaient été moins heureuses. Wâdhih, il est vrai, avait d’abord remporté quelques avantages: s’étant emparé d’Arzilla et de Nécour, il avait réussi à surprendre de nuit le camp de Zîrî et à lui tuer beaucoup de monde; mais bientôt après, la fortune lui avait tourné le dos, et, battu à son tour, il avait été forcé de chercher un refuge dans Tanger. C’est de là qu’il écrivit au ministre pour lui demander du secours. Il ne tarda pas à en recevoir. Dès qu’il eut reçu la lettre de son lieutenant, Almanzor envoya à un grand nombre de corps l’ordre de se diriger sur Algéziras, et, afin de hâter leur embarquement, il se rendit en personne à ce port. Puis son fils Abdalmélic-Modhaffar, auquel il avait confié le commandement de l’expédition, passa le Détroit avec une excellente armée. Il débarqua à Ceuta, et la nouvelle de son arrivée produisit un excellent effet, car la plupart des princes berbers qui jusque-là avaient soutenu Zîrî, s’empressèrent de venir se ranger sous ses drapeaux. Ayant opéré sa jonction avec Wâdhih, il se mit en marche, et bientôt il découvrit l’armée de Zîrî qui venait à sa rencontre. La bataille eut lieu dans le mois d’octobre de l’année 998. Elle dura depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, et elle fut extrêmement acharnée. Il y eut un moment où les soldats de Modhaffar commençaient à craindre une défaite; mais en ce moment même Zîrî fut blessé trois fois par un de ses nègres dont il avait tué le frère, et qui partit aussitôt à bride abattue pour annoncer cette nouvelle à Modhaffar. Comme l’étendard de Zîrî était encore debout, le prince traita d’abord le transfuge de menteur; mais ayant appris la vérité du fait, il chargea sur l’ennemi et le mit en pleine déroute.

Dès lors la puissance de Zîrî était anéantie. Ses Etats rentrèrent tous au pouvoir des Andalous, et peu de temps après, dans l’année 1001, il mourut par suite des blessures que le nègre lui avait portées et qui s’étaient rouvertes[355].

XII.

La carrière d’Almanzor touchait à sa fin. Dans le printemps de l’année 1002, il fit sa dernière expédition. Lui-même avait toujours désiré de mourir en campagne, et il était si bien convaincu que son vœu serait exaucé, qu’il portait constamment ses linceuls avec lui. Ils avaient été cousus par ses filles, et pour en acheter la toile, il n’avait employé que l’argent qui provenait des terres qui environnaient son vieux manoir de Torrox, car il les voulait purs de toute souillure, et à son propre avis l’argent que lui rapportaient ses nombreux emplois ne l’était pas. A mesure qu’il vieillissait, il était devenu plus dévot, et comme le Coran dit que Dieu préservera du feu celui dont les pieds se sont couverts de poussière dans le chemin de Dieu (dans la guerre sainte), il avait pris l’habitude de faire secouer avec beaucoup de soin, chaque fois qu’il arrivait à l’étape, la poussière qui se trouvait sur ses habits, et de la garder dans une cassette faite exprès; il voulait que, quand il aurait rendu le dernier soupir, on le couvrît dans son tombeau de cette poussière, persuadé comme il l’était que les fatigues qu’il avait supportées dans la guerre sainte seraient devant le tribunal suprême sa meilleure justification[356].

Sa dernière expédition, qui était dirigée contre la Castille, fut heureuse comme toutes les précédentes l’avaient été. Il pénétra jusqu’à Canalès[357] et détruisit le cloître de saint Emilien, le patron de la Castille, de même qu’il avait détruit cinq années auparavant l’église du patron de la Galice.

Au retour il sentait sa maladie empirer. Se méfiant des médecins, qui n’étaient pas d’accord entre eux sur la nature de cette maladie et sur le traitement à suivre, il refusait obstinément les secours de l’art, et d’ailleurs il était convaincu qu’il ne pouvait guérir. N’étant plus en état de se tenir à cheval, il se faisait porter en litière. Il souffrait horriblement. «Vingt mille soldats, disait-il, sont inscrits sur mon rôle, mais il n’y a personne parmi eux qui soit aussi misérable que moi.»

Porté ainsi à dos d’homme pendant quatorze jours, il arriva enfin à Medinaceli. Une seule pensée remplissait son esprit. Son autorité ayant toujours été contestée et chancelante, en dépit de ses nombreuses victoires et de sa grande renommée, il craignait qu’une révolte n’éclatât après sa mort et n’enlevât le pouvoir à sa famille. Tourmenté sans cesse par cette idée, qui empoisonnait ses derniers jours, il fit venir son fils aîné, Abdalmélic, auprès de son lit, et, lui donnant ses dernières instructions, il lui recommanda de confier le commandement de l’armée à son frère Abdérame et de se rendre sans retard à la capitale, où il devrait s’emparer du pouvoir et se tenir prêt à réprimer immédiatement toute tentative d’insurrection. Abdalmélic lui promit de suivre ces conseils; mais l’inquiétude d’Almanzor était telle qu’il rappelait son fils chaque fois que celui-ci, croyant que son père avait fini de parler, voulait se retirer; le moribond craignait toujours d’avoir oublié quelque chose, et toujours il trouvait un nouveau conseil à ajouter à ceux qu’il avait déjà donnés. Le jeune homme pleurait; son père lui reprochait sa douleur comme un signe de faiblesse. Quand Abdalmélic fut parti, Almanzor se sentit un peu mieux et fit venir ses officiers. Ceux-ci le reconnaissaient à peine; il était devenu si maigre et si pâle qu’il ressemblait à un spectre, et il avait presque entièrement perdu la parole. Moitié par gestes, moitié par des mots entrecoupés, il leur dit adieu, et peu de temps après, dans la nuit du lundi 10 août, il rendit le dernier soupir[358]. Il fut enseveli à Medinaceli, et l’on grava sur son tombeau ces deux vers: