Perte du trésor de l'armée, et des trophées, au pied d'une côte au sortir de Wilna. Aux portes de Wilna et à une lieue, une autre scène vint affliger les regards. Une montagne, qui formait la berge gauche de la Wilia, et que six mois auparavant nos escadrons victorieux avaient descendue au galop en poursuivant les Russes, était couverte de verglas, et présentait aux voitures un obstacle presque insurmontable. Des chars sur lesquels on avait placé des officiers blessés ou malades, des caissons d'artillerie, enfin les fourgons du trésor, que M. de Bassano, pour ne pas avouer trop tôt le danger de la situation, avait laissé le plus longtemps possible à Wilna, encombraient le pied de la montée. Les conducteurs, saisis d'épouvante au bruit de la fusillade, criaient, fouettaient leurs chevaux en proférant d'affreux jurements. Les chevaux ne pouvant tenir sur la glace, la faisaient éclater sous leurs pieds, et tombaient les genoux en sang, tandis que des pièces d'artillerie, abandonnées à moitié de la montée parce qu'il était impossible de les élever plus haut, s'échappaient sur la pente, et roulaient en brisant tout ce qu'elles rencontraient. Après plusieurs heures de ce tumulte et de cette impuissance, on prit le parti de couper les traits des chevaux, et d'abandonner les précieux objets accumulés au pied de cette montée. Il y périt encore des blessés et des malades. Les fourgons du trésor contenaient dix millions en or et en argent. Le payeur, fort attaché à ses devoirs, parvint cependant à sauver quelques-uns de ces fourgons, mais en abandonna le plus grand nombre à l'avidité des soldats. Il y eut des malheureux qui, sentant leurs forces ranimées par ce spectacle, eurent le courage de se charger de métaux précieux. Mais après avoir éventré les fourgons, ils donnaient mille francs en argent pour avoir cent francs en or, car le poids ôtait toute valeur à ce qu'il fallait emporter. Là restèrent quelques-uns des trophées de Moscou, et beaucoup de drapeaux enlevés à l'ennemi. La nuit s'achevait lorsque les Cosaques accoururent pour mettre fin au pillage des Français, et y substituer le pillage des Russes. Jamais l'avidité de ces fuyards ne s'était trouvée appelée à faire un pareil butin.
Arrivée à Kowno, les 11 et 12 décembre. Le 10, le 11, le 12 furent employés à parcourir les vingt-six lieues qui séparent Wilna de Kowno, et les débris de l'armée affluèrent dans cette dernière ville pendant les journées du 11 et du 12 décembre. Dans quel état, dans quel dénûment, dans quelle confusion on repassait ce Niémen glacé, que six mois auparavant on avait franchi par un beau soleil, au nombre de 400 mille hommes, avec 60 mille cavaliers, avec 1200 bouches à feu, avec un éclat incomparable! Quiconque n'avait pas perdu le sentiment sous ces trente degrés de froid, ne pouvait s'empêcher de faire cette cruelle comparaison, et d'en avoir les yeux remplis de larmes. Le Niémen étant gelé, les ponts que nous avions construits et entourés de solides ouvrages, n'étaient plus un moyen exclusif de passer le fleuve, et les Cosaques l'avaient déjà traversé au galop. On ne pouvait donc pas aspirer à garder Kowno, pas plus que Wilna, le Niémen n'offrant plus dans cette saison une véritable ligne de défense. Vider les magasins, c'est-à-dire les piller, était la seule manière d'en tirer parti. On s'y rua avec une sorte de fureur. Ils étaient bien autrement riches que ceux de Wilna, parce que la navigation intérieure de la Vistule au Niémen y avait fait affluer, grâce à l'activité du général Baste, toutes les richesses de Dantzig. Nos malheureux soldats s'adressèrent surtout aux magasins de spiritueux, cherchant dans la chaleur intérieure un secours contre le froid extérieur, et ils se tuaient par impatience de revivre. Les rues furent en un instant couvertes de tonneaux enfoncés, de soldats expirant entre le saisissement du froid et celui de l'ivresse.
Conseil de guerre à Kowno. Le 12 décembre au matin, Murat avait assemblé les maréchaux, le prince Berthier et M. Daru, pour délibérer sur la conduite à tenir. Le rapport de tous les chefs fut qu'il n'y avait plus de soldats dans aucun corps, qu'il restait encore 2 mille hommes peut-être à la division Loison, et 1500 dans les rangs de la garde, dont 500 tout au plus capables de tirer un coup de fusil. Murat qui, dans sa mobilité, passait pour Napoléon de l'amour à la haine, et qui en ce moment ne lui pardonnait pas de mettre en péril les couronnes de la famille Bonaparte, laissa échapper des plaintes contre le maître dont l'ambition insensée, disait-il, les avait précipités dans un abîme. Tous les cœurs partageaient ces sentiments; mais la plupart retenus encore par la crainte, d'autres, comme Ney, consolés des malheurs présents par la gloire acquise dans cette campagne, d'autres aussi, comme Davout, trouvant étrange que les hommes qui avaient le plus profité de l'ambition de Napoléon fussent les premiers à s'en plaindre, accueillirent les récriminations de Murat par le silence ou par le blâme. Altercation entre Murat et le maréchal Davout. Davout surtout qui avait une aversion instinctive pour les qualités autant que pour les défauts du roi de Naples, et qui avait eu avec lui de violentes altercations, lui imposa silence en disant que si l'ambition de Napoléon devait rencontrer des censeurs dans l'armée, ce n'était pas chez ceux de ses lieutenants qu'il avait faits rois, que du reste il ne fallait avoir dans les circonstances présentes qu'un objet en vue, celui de se sauver, sans ajouter par de mauvais exemples à l'indiscipline des troupes. Cette scène, qui révélait l'état des esprits, n'ayant pas eu de suite, on s'occupa de ce qu'il y avait à faire. Le maréchal Ney et le général Gérard chargés de la défense de Kowno. On déféra d'un commun accord au maréchal Ney la défense de Kowno, et la direction de cette fin de retraite. Il devait, pour donner au torrent des fuyards le temps de s'écouler, défendre Kowno pendant quarante-huit heures, avec le reste de la division Loison, avec quelques troupes de la Confédération germanique, et ensuite se retirer sur Kœnigsberg, où il serait joint par le maréchal Macdonald, qui, de son côté, rétrogradait de Riga sur Tilsit. Quant aux tristes débris de l'armée, il fut jugé impossible de les rallier ailleurs que sur la Vistule, c'est-à-dire derrière une ligne où ils cesseraient d'être poursuivis. Il fut décidé que les cadres, consistant en trente ou quarante officiers par régiment, et quelques sous-officiers portant les drapeaux, se réuniraient ceux de la garde à Dantzig, ceux des 1er et 7e corps (Davout et Westphaliens) à Thorn, ceux des 2e et 3e corps (Oudinot et Ney) à Marienbourg, ceux des 4e et 6e (prince Eugène et Bavarois) à Marienwerder, ceux du 5e (Polonais) à Varsovie, et qu'on pousserait vers ces points de ralliement les soldats épars sur les routes. Le maréchal Ney demanda, pour faire un dernier effort sous les murs de Kowno, qu'on lui adjoignît le général Gérard, ce qui lui fut accordé.
Vains efforts du maréchal Ney et du général Gérard pour défendre Kowno. Aussitôt ces résolutions adoptées, tout le monde partit pour Kœnigsberg. Ney et Gérard demeurèrent seuls à Kowno pour essayer d'arrêter les Cosaques. Ney plaça dans les ouvrages qu'on avait construits en avant des ponts de la Wilia et du Niémen, quelques troupes allemandes, et le long du lit gelé de la Wilia et du Niémen qu'il fallait disputer sans l'appui d'aucun ouvrage défensif, les restes de la division Loison, le 29e notamment, vieux régiment, comme nous l'avons dit, recruté avec de jeunes soldats. Dès le 13 au matin les Cosaques parurent avec leur artillerie portée sur traîneaux. Ils se présentèrent d'abord au pont du Niémen par la route de Wilna, et envoyèrent des boulets sur la tête de pont. Les soldats allemands de Reuss et de la Lippe, saisis d'une terreur panique, ne voulurent plus entendre parler de se défendre, jetèrent leurs armes, et enclouèrent leurs canons. L'officier plein d'honneur qui les commandait se brûla la cervelle de désespoir. Au bruit qui se faisait de ce côté, Gérard et Ney accoururent, et prenant les soldats par la main, les conjurant de s'arrêter, saisissant chacun un fusil, faisant feu eux-mêmes pour les encourager, en retinrent à peine quelques-uns. À cette vue deux cents Cosaques mirent pied à terre, et marchèrent le fusil à la main sur la tête de pont. Gérard et Ney allaient se trouver seuls, lorsque l'aide de camp du maréchal Ney, Rumigny, amena un détachement du 29e, qui par son feu contint les Cosaques, et les força de rebrousser chemin. Le maréchal Ney crut avoir sauvé Kowno, et dans un mouvement d'effusion embrassa le général Gérard. Mais bientôt les Allemands se débandèrent, les soldats du 29e entraînés par l'exemple, épouvantés surtout d'être réduits à quelques centaines d'hommes pour défendre Kowno, s'en allèrent peu à peu, et à la fin de la journée du 13, Ney et Gérard n'eurent plus auprès d'eux que 5 à 600 hommes, et 8 ou 10 bouches à feu de la division Loison. Ils sont réduits à sortir de Kowno avec quelques centaines d'hommes. Ils résolurent, après avoir tenu toute cette journée du 13, et avoir fait écouler le plus de traînards qu'ils pourraient, de partir eux-mêmes dans la nuit, avec les quelques hommes fidèles qu'ils avaient conservés. Il y avait dans ce qui restait de quoi résister au moins à une charge de Cosaques. Vers le milieu de la nuit, s'étant assurés que tout ce qui pouvait marcher avait défilé devant eux, ils essayèrent de gravir cette même hauteur, d'où l'armée planait le 24 juin sur le cours du Niémen qu'elle allait passer. Mais le verglas, comme au sortir de Wilna, avait arrêté les dernières voitures de bagages et d'artillerie, et quelques fourgons, dernier débris du trésor. Même scène, mêmes efforts, mêmes cris qu'au pied de la montagne de Wilna, et même impuissance! Par surcroît de détresse, quelques Cosaques ayant traversé le Niémen sur la glace, avaient gravi le revers de la hauteur, et menaçaient de couper la route. À ce nouveau danger, les 5 à 600 hommes de Ney et Gérard se dispersèrent dans l'obscurité, chacun cherchant son salut où il espérait le trouver. Le maréchal Ney et le général Gérard, laissés presque seuls avec quelques officiers, n'eurent plus qu'à songer à leur sûreté personnelle, et tournant à droite, suivirent le cours du Niémen, pour se dérober à l'ennemi en longeant le lit encaissé et fortement gelé du fleuve. Ils rejoignirent ensuite sains et saufs la route de Gumbinnen à Kœnigsberg, dernier et unique service qu'ils pussent rendre, car c'était quelque chose dans l'immensité de ce désastre que de sauver ces deux hommes.
À dater de ce moment, il n'y eut plus un seul corps armé, et la retraite s'acheva par petites bandes, fuyant à travers les plaines glacées de la Pologne devant les dernières courses des Cosaques. Ceux-ci, après avoir fait quelques lieues au delà du Niémen, rentrèrent sur la ligne du fleuve, que les armées russes triomphantes mais épuisées, et réduites des deux tiers, ne voulaient pas franchir.
Arrivée à Kœnigsberg. À Kœnigsberg s'étaient rendus les états-majors et la vieille garde. Sur environ 7 mille hommes que la vieille garde comptait au début de la campagne, il lui en restait 5,962 en évacuant Smolensk. Sur ces 5,962 elle avait perdu à son arrivée à Kœnigsberg, 528 hommes tués ou blessés qu'on n'avait pas pu transporter, 1,377 qu'on savait morts de fatigue ou de misère, 2,586 qu'on supposait gelés, ou pris pour n'avoir pu suivre, c'est-à-dire 4,491 disparus depuis Smolensk, parmi lesquels 528 seulement atteints par le feu. Ce qui restait de la garde à Kœnigsberg. Il y en avait 1,471 debout le 20 décembre, dont 500 capables de tirer un coup de fusil. Le tableau de ces pertes fut remis par le maréchal Lefebvre à l'état-major, et c'était le seul corps auquel il eût été fait des distributions régulières! De la jeune garde il ne restait rien.
Il y avait à Kœnigsberg environ dix mille individus dans les hôpitaux, dont un petit nombre blessés, et la plupart malades. Parmi ces derniers, les uns avaient des membres gelés, les autres étaient atteints d'une espèce de peste que les médecins appelaient fièvre de congélation, et qui était horriblement contagieuse. Noble dévouement du médecin Larrey. L'héroïque Larrey, quoique épuisé de fatigue et de souffrance, était accouru à ces hôpitaux pour y soigner nos malades, et il y gagna cette contagion funeste dont il faillit mourir. L'héroïsme, de quelque genre qu'il soit, est la consolation des grands désastres. Cette consolation nous fut accordée tout entière; elle égala la grandeur de nos malheurs. À Kœnigsberg, au milieu de la foule des infortunés qui expiaient en mourant, ou l'ambition de Napoléon, ou leur propre intempérance, il y eut des morts à jamais regrettables, deux notamment, celle du général Lariboisière et celle du général Éblé! Mort des généraux Éblé et Lariboisière. Le premier, accablé de fatigues, supportées avec une rare constance malgré son âge, mais inconsolable surtout de la mort d'un fils tué sous ses yeux à la bataille de la Moskowa, mourut de la contagion régnante à Kœnigsberg. On lui donna l'illustre Éblé pour successeur dans la place de commandant général de l'artillerie. Mais ce noble vieillard, atteint lui-même d'une maladie mortelle à la Bérézina, et n'ayant fait que languir depuis, expira deux jours après le chef qu'il venait de remplacer. Des cent pontonniers qui à sa voix s'étaient plongés dans l'eau de la Bérézina pour construire les ponts, il en restait douze. Des trois cents autres, il en restait un quart à peine.
Pertes de l'expédition de Russie approximativement évaluées. Ce nécrologe de l'armée est déchirant, mais il faut que les grands hommes et les nations sachent ce que coûtent les folles entreprises, et ce que coûta celle-ci, certainement l'une des plus insensées et des plus meurtrières que jamais on ait tentées. On a souvent essayé d'évaluer les pertes de la France et de ses alliés dans l'expédition de Russie, compte effroyable et impossible! Toutefois on peut approcher de la vérité sans y atteindre. L'armée totale destinée à agir du Rhin au Niémen s'élevait à 612 mille hommes et à 150 mille chevaux, et avec les Autrichiens à 648 mille hommes. 420 mille avaient passé le Niémen. Depuis il s'était joint à eux le 9e corps (maréchal Victor) de 30 mille combattants, la division Loison de 12 mille, la division Durutte de 15 mille, quelques alliés et quelques bataillons de marche au nombre de 20 mille hommes, et enfin les 36 mille Autrichiens, ce qui fait une masse totale de 533 mille hommes qui avaient passé le Niémen. Il restait sous le prince de Schwarzenberg et le général Reynier environ 40 mille Autrichiens et Saxons, se retirant à pas comptés entre le Bug et la Narew, 15 mille Prussiens et Polonais sous le maréchal Macdonald, s'efforçant de rejoindre le Niémen, et quelques soldats isolés, regagnant à travers les plaines de la Pologne la ligne de la Vistule. De ces soldats isolés, on en recueillit plus tard trente ou quarante mille. Resteraient donc 438 mille hommes qui auraient été perdus, et sur lesquels les Russes en retenaient cent mille environ comme prisonniers. À ce compte 340 mille auraient péri. Heureusement non! Un nombre, qu'on ne peut pas déterminer, s'étant débandés au commencement de la campagne, avaient rejoint peu à peu leur pays à travers la Pologne et l'Allemagne, mais il n'y a aucune exagération à dire que 300 mille hommes environ moururent par le feu, par la misère ou par le froid. Quelle part les Français avaient-ils dans cette horrible hécatombe? Les flatteurs de Napoléon dans tous les temps, car il en a eu régnant et détrôné, vivant et mort, les flatteurs ont voulu nous consoler, en disant que les alliés de la France avaient dans ce sacrifice de trois cent mille hommes une plus large part que nous, fausseté matérielle, car nous avions plus des deux tiers de ce lot affreux. Mais repoussons cette indigne consolation, et tenons pour Français tout allié mort avec nous!
Ce triste compte établi, que dire de l'entreprise elle-même? quel jugement porter, que n'ait prononcé d'avance le bon sens des nations?
Jugement à porter sur l'expédition de Russie. Quant à l'entreprise, rien ou presque rien ne pouvait la faire réussir. L'infaillibilité même de la conduite n'en aurait pas corrigé le vice essentiel. Avec les fautes qui furent commises, et qui pour la plupart découlaient du principe lui-même de l'entreprise, le succès était encore plus impossible.
Vice essentiel de cette expédition. D'abord politiquement elle n'était pas nécessaire à Napoléon: en poursuivant avec persévérance la guerre d'Espagne, tout ingrate qu'était cette guerre, en y consacrant d'une manière exclusive ses forces et son argent, il eût résolu la question européenne, et en sacrifiant en outre quelques-unes de ses acquisitions de territoire plus onéreuses qu'utiles, il eût sans aucun doute obtenu la paix générale. En supposant même que ce soit là une erreur, et qu'avant d'en arriver à la paix générale, la Russie dût inévitablement s'unir encore une fois à l'Angleterre, il fallait ne pas la prévenir, lui laisser le tort de l'agression, l'attendre sur la Vistule, où certainement on l'eût battue, car on aurait eu 300 mille combattants sur 500 mille soldats mis en mouvement, tandis que sur la Moskowa on en avait à peine 130 mille sur plus de 600, et, battue sur la Vistule, la Russie eût été aussi vaincue, et plus vaincue que sur la Dwina ou sur la Moskowa. Être allé chercher les Russes au lieu de les attendre sur la Vistule, est l'une des plus grandes fautes politiques de l'histoire, et cette faute fut le fruit non d'une erreur d'esprit chez Napoléon, mais d'un emportement de ce caractère impétueux qui ne savait ni patienter ni attendre. Les Russes chez eux sont invincibles pour un conquérant; ils ne le seraient pas pour l'Europe franchement liguée dans l'intérêt de son indépendance. L'Europe en attaquant par mer, ou bien en s'avançant par terre méthodiquement et patiemment, en marchant avec constance d'une ligne à l'autre, sans avoir comme Napoléon à s'inquiéter de ses derrières, l'Europe arriverait à vaincre même chez lui ce vaste empire, si elle était unie pour un intérêt général et universellement senti. Mais marcher sur Moscou à travers l'Europe secrètement conjurée, et en la laissant pleine de haines derrière soi, était une aveugle témérité, tandis qu'en attendant la Russie en Pologne ou en Allemagne, on eût du même coup vaincu la Russie et l'Allemagne elle-même, si l'Allemagne se fût constituée son alliée.
Si donc l'entreprise était déraisonnable en principe, elle l'était bien davantage encore en considérant l'état dans lequel Napoléon se trouvait en 1812 sous le rapport des forces militaires. Il n'avait plus les vieilles bandes d'Austerlitz et de Friedland; ces bandes étaient allées mourir, ou achevaient de mourir en Espagne. Il lui en restait bien quelques-unes, dans le corps de Davout, dans quelques anciennes divisions de Ney, Oudinot et Eugène; malheureusement on les avait démesurément accrues avec de jeunes conscrits, amenés par force au drapeau, les uns robustes mais indociles, les autres dociles mais trop jeunes; et ces vieilles bandes ainsi affaiblies, on les avait mélangées en outre d'alliés qui nous haïssaient, se battaient sans doute, mais désertaient dès qu'ils en trouvaient l'occasion. Ce n'était pas avec cet assemblage incohérent que se devait tenter une telle entreprise. Il eût mieux valu 300 mille anciens soldats comme ceux du maréchal Davout, que les 600 mille qu'on avait réunis, car on n'aurait eu que la moitié de la difficulté pour les nourrir, et en les nourrissant on les aurait conservés au drapeau. En 1807, avec des soldats excellents, on avait failli succomber pour être allé jusqu'au Niémen: essayer en 1812 d'aller deux fois plus loin, avec des soldats valant deux fois moins, c'était rendre le désastre infaillible. Et ici ressort une vérité frappante, c'est que Napoléon touchait à la fin de son système ambitieux, consistant à vaincre les affections des peuples avec des forces de tout genre, levées à la hâte, et imparfaitement organisées. On était tout à la fois au dernier terme de la difficulté et des moyens, car après avoir mis contre soi la rage des Espagnols qui consumait une partie de nos meilleures troupes, passer par-dessus la rage concentrée des Allemands, pour aller, à des distances immenses, provoquer la rage incendiaire des Russes, et à cette révolte des cœurs dans toute l'Europe, révolte sourde ou éclatante, opposer des soldats à peine formés, à peine agrégés les uns aux autres, mêlés d'une foule de nations secrètement hostiles, retenues par l'honneur seul au moment du combat, mais prêtes à déserter dès que l'honneur le leur permettrait, réunir ainsi la difficulté des haines à vaincre, des distances à franchir, en ayant des forces non pas plus fortement composées en raison de la difficulté, mais au contraire d'autant plus faiblement composées que la difficulté était plus grande, c'était rassembler dans une entreprise tous les genres d'illusions que le despotisme enivré par le succès puisse se faire! C'était se préparer presque inévitablement la plus horrible des catastrophes.
Le vice essentiel de l'expédition cause véritable de toutes les fautes d'exécution. La faute essentielle fut donc l'entreprise elle-même. Rechercher les fautes d'exécution qui purent s'ajouter encore à la faute principale, serait de peu de fruit, si presque toutes ces fautes d'exécution n'avaient découlé de la faute principale, comme des conséquences découlent inévitablement de leur principe.
Ainsi, il est vrai que Napoléon, entré en Russie le 24 juin, perdit dix-huit jours à Wilna, dix-huit jours bien précieux; que poussant Davout sur Bagration, il ne lui donna pas les forces nécessaires, dans la pensée de se réserver à lui-même une masse écrasante afin d'accabler immédiatement Barclay de Tolly; qu'arrivé à Witebsk, il perdit encore douze jours; que parti de Witebsk pour tourner les deux armées russes réunies à Smolensk, il hésita peut-être trop à remonter le Dniéper jusqu'au-dessus de Smolensk, ce qui lui eût probablement permis d'atteindre le résultat désiré; qu'au lieu de s'arrêter à Smolensk, il se laissa entraîner par le besoin d'un résultat éclatant, à la suite de l'armée russe dans des profondeurs où il devait périr; qu'à la grande bataille de la Moskowa, il hésita trop à faire donner sa garde, ce qui l'empêcha de rendre complète la destruction de l'armée russe; qu'entré dans Moscou, s'y voyant entouré de l'incendie, sentant la nécessité d'en sortir, et ayant imaginé une combinaison vaste et profonde pour revenir sur la Dwina par Veliki-Luki, il ne sut pas vaincre la résistance de ses lieutenants; que voyant le danger de rester dans Moscou, il y resta par l'orgueil de ne pas avouer au monde qu'il était en pleine retraite; qu'il sacrifia à ce sentiment un temps précieux qui lui aurait suffi pour se sauver; que sorti de Moscou sans vouloir en sortir, et ayant imaginé une manière de tourner l'armée russe à Malo-Jaroslawetz, pour percer dans le beau pays de Kalouga, il ne sut pas persévérer, et céda encore cette fois au découragement de ses lieutenants; qu'enfin, obligé de fuir sur cette triste route de Smolensk, il négligea le soin de la retraite, et ne fit rien de sa personne pour en diminuer les malheurs; qu'à Krasnoé, il passa détachement par détachement, au lieu de passer en masse, et y perdit tout le corps du maréchal Ney, sauf le maréchal lui-même, presque tout ce qui restait du prince Eugène, une partie de la garde et du maréchal Davout; enfin que, sauvé miraculeusement à la Bérézina, il laissa échapper, en partant de l'armée, l'occasion de ramasser ses débris, et avec ces débris de frapper sur les Russes, presque aussi épuisés que nous, un coup terrible qui eût compensé un désastre par un triomphe. Tout cela est incontestablement vrai; mais ceux qui veulent y voir le génie de Napoléon ou obscurci ou affaibli, et qui n'y voient pas presque partout la faute principale se reproduisant et se diversifiant à l'infini, et le système lui-même arrivé à son dernier excès, portent un faible jugement sur cette grande catastrophe. Certes, lorsque Napoléon s'avançant sur Wilna coupait l'armée russe en deux, lorsque s'écoulant silencieusement de Wilna à Witebsk d'abord, puis de Witebsk à Smolensk, il faillit deux fois déborder et tourner cette même armée russe, lorsqu'au milieu des ruines de Moscou il imaginait un mouvement sur Veliki-Luki, qui en étant rétrograde restait offensif, et le ramenait de Moscou sans l'avoir affaibli; lorsqu'il choisissait si bien le point de passage sur la Bérézina, personne ne serait fondé à dire que la prodigieuse intelligence de Napoléon fût affaiblie! Et au contraire on peut soutenir qu'il ne commettait pas une faute qui ne résultât forcément de l'entreprise elle-même. Ainsi quand il perdait du temps à Wilna, à Witebsk, c'était pour rallier ses soldats épars et fatigués par la distance, et la vraie faute ce n'était pas de les attendre, mais de les avoir menés si loin; s'il ne donnait pas assez de troupes à Davout pour en finir avec Bagration avant de courir à Barclay, c'est qu'il comptait sur des réunions de forces que la nature du pays rendait presque impossibles, et l'entreprise elle-même était pour beaucoup dans son erreur; si à Smolensk il ne s'arrêtait pas, c'était tout à fait la faute de l'entreprise elle-même, car s'il était dangereux d'aller à Moscou, il ne l'était pas moins d'hiverner en Lithuanie, avec des fleuves gelés pour frontière, avec l'Europe remplie de haine derrière soi, et commençant à douter de l'invincibilité de Napoléon; si à la Moskowa il n'osa point faire donner la garde, qui était son unique réserve, il faut s'en prendre encore à l'entreprise dont il sentait la folie, et qui tout à coup le rendait timide, en punition d'avoir été trop téméraire; si à Moscou il resta trop longtemps, ce ne fut point par la vaine espérance d'obtenir la paix, mais par la difficulté d'avouer ses embarras à l'Europe toujours prête à passer de la soumission à la révolte; s'il hésita devant ses lieutenants, soit lors du mouvement projeté sur Veliki-Luki, soit lors du mouvement projeté sur Kalouga, c'est qu'après avoir trop exigé d'eux, il était réduit à ne plus oser leur demander le nécessaire; si dans la retraite il n'eut pas l'activité et l'énergie dont il avait donné tant de preuves, ce fut le sentiment excessif de ses torts qui paralysa son énergie. Leçons à tirer du grand désastre de 1812. Un homme moins pénétrant, moins bon juge des fautes d'autrui et des siennes, eût été moins accablé, eût nourri moins de regrets, eût mieux réparé son erreur. C'est le châtiment du génie de sentir ses fautes plus que la médiocrité, et d'en être plus puni dans le secret de sa conscience. Enfin, s'il partit de Smorgoni en abandonnant son armée, c'est qu'il prévit trop, c'est qu'il s'exagéra même les conséquences immédiates de son désastre, et crut ne pouvoir les réparer qu'à Paris. Dans tout cela on aurait tort de le croire affaibli sous le rapport de l'esprit ou du caractère, car il ne l'était pas, et il le prouva bientôt sur de nombreux champs de bataille; il faut le voir tel qu'il était, c'est-à-dire accablé sous sa faute même, et si on peut découvrir quelques erreurs de détail qui ne se rattachent pas à la faute principale, dans l'ensemble tout vient d'elle, ou de ce caractère désordonné qui porta Napoléon à la commettre, et alors tout le désastre n'est plus imputable à un accident, mais à une cause morale, ce qui est à la fois plus instructif et plus digne de la Providence, notre souverain juge, notre suprême rémunérateur en ce monde comme dans l'autre. Selon nous, il faut voir dans ces tragiques événements non pas tel ou tel manquement dans la manière d'opérer, mais la grande faute d'être allé en Russie, et dans cette faute une plus grande, celle d'avoir voulu tout tenter sur le monde, contre le droit, contre les affections des peuples, sans respect des sentiments de ceux qu'il fallait vaincre, sans respect du sang de ceux avec lesquels il fallait vaincre, en un mot l'égarement du génie n'écoutant plus ni frein, ni contradiction, ni résistance, l'égarement du génie aveuglé par le despotisme. Pour être vrai, pour être utile, il ne faut pas rabaisser Napoléon, car c'est abaisser la nature humaine que d'abaisser le génie; il faut le juger, le montrer à l'univers, avec les véritables causes de ses erreurs, le donner en enseignement aux nations, aux chefs d'empire, aux chefs d'armée, en faisant voir ce que devient le génie livré à lui-même, le génie entraîné, égaré par la toute-puissance. Il ne faut pas vouloir tirer un autre enseignement de cette épouvantable catastrophe. Il faut laisser à celui qui se trompe si désastreusement sa grandeur, qui ajoute à la grandeur de la leçon, et qui pour les victimes laisse au moins le dédommagement de la gloire.
FIN DU LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME
ET DU QUATORZIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME QUATORZIÈME.
LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
MOSCOU.
Napoléon se prépare à marcher sur Wilna. — Ses dispositions à Kowno pour s'assurer la possession de cette ville et y faire aboutir sa ligne de navigation. — Mouvement des divers corps de l'armée française. — En approchant de Wilna, on rencontre M. de Balachoff, envoyé par l'empereur Alexandre pour faire une dernière tentative de rapprochement. — Motifs qui ont provoqué cette démarche. — L'empereur Alexandre et son état-major. — Opinions régnantes en Russie sur la manière de conduire cette guerre. — Système de retraite à l'intérieur proposé par le général Pfuhl. — Sentiment des généraux Barclay de Tolly et Bagration à l'égard de ce système. — En apprenant l'arrivée des Français, Alexandre se décide à se retirer sur la Dwina au camp de Drissa, et à diriger le prince Bagration avec la seconde armée russe sur le Dniéper. — Entrée des Français dans Wilna. — Orages d'été pendant la marche de l'armée sur Wilna. — Premières souffrances. — Beaucoup d'hommes prennent dès le commencement de la campagne l'habitude du maraudage. — La difficulté des marches et des approvisionnements décide Napoléon à faire un séjour à Wilna. — Inconvénients de ce séjour. — Tandis que Napoléon s'arrête pour rallier les hommes débandés et donner à ses convois le temps d'arriver, il envoie le maréchal Davout sur sa droite, afin de poursuivre le prince Bagration, séparé de la principale armée russe. — Organisation du gouvernement lithuanien. — Création de magasins, construction de fours, établissement d'une police sur les routes. — Entrevue de Napoléon avec M. de Balachoff. — Langage fâcheux tenu à ce personnage. — Opérations du maréchal Davout sur la droite de Napoléon. — Danger auquel sont exposées plusieurs colonnes russes séparées du corps principal de leur armée. — La colonne du général Doctoroff parvient à se sauver, les autres sont rejetées sur le prince Bagration. — Marche hardie du maréchal Davout sur Minsk. — S'apercevant qu'il est en présence de l'armée de Bagration, deux ou trois fois plus forte que les troupes qu'il commande, ce maréchal demande des renforts. — Napoléon, qui médite le projet de se jeter sur Barclay de Tolly avec la plus grande partie de ses forces, refuse au maréchal Davout les secours nécessaires, et croit y suppléer en pressant la réunion du roi Jérôme avec ce maréchal. — Marche du roi Jérôme de Grodno sur Neswij. — Ses lenteurs involontaires. — Napoléon, mécontent, le place sous les ordres du maréchal Davout. — Ce prince, blessé, quitte l'armée. — Perte de plusieurs jours pendant lesquels Bagration réussit à se sauver. — Le maréchal Davout court à sa poursuite. — Beau combat de Mohilew. — Bagration, quoique battu, parvient à se retirer au delà du Dniéper. — Occupations de Napoléon pendant les mouvements du maréchal Davout. — Après avoir organisé ses moyens de subsistance, et laissé à Wilna une grande partie de ses convois d'artillerie et de vivres, il se dispose à marcher contre la principale armée russe de Barclay de Tolly. — Insurrection de la Pologne. — Accueil fait aux députés polonais. — Langage réservé de Napoléon à leur égard, et motifs de cette réserve. — Départ de Napoléon pour Gloubokoé. — Beau plan consistant, après avoir jeté Davout et Jérôme sur Bagration, à se porter sur Barclay de Tolly par un mouvement de gauche à droite, afin de déborder les Russes et de les tourner. — Marche de tous les corps de l'armée française défilant devant le camp de Drissa pour se porter sur Polotsk et Witebsk. — Les Russes au camp de Drissa. — Révolte de leur état-major contre le plan de campagne attribué au général Pfuhl, et contrainte exercée à l'égard de l'empereur Alexandre pour l'obliger à quitter l'armée. — Celui-ci se décide à se rendre à Moscou. — Barclay de Tolly évacue le camp de Drissa, et se porte à Witebsk en marchant derrière la Dwina, dans l'intention de se rejoindre à Bagration. — Napoléon s'efforce de le prévenir à Witebsk. — Brillante suite de combats en avant d'Ostrowno, et au delà. — Bravoure audacieuse de l'armée française, et opiniâtreté de l'armée russe. — Un moment on espère une bataille, mais les Russes se dérobent pour prendre position entre Witebsk et Smolensk, et rallier le prince Bagration. — Accablement produit par des chaleurs excessives, fatigue des troupes, nouvelle perte d'hommes et de chevaux. — Napoléon, prévenu à Smolensk, et désespérant d'empêcher la réunion de Bagration avec Barclay de Tolly, se décide à une nouvelle halte d'une quinzaine de jours, pour rallier les hommes restés en arrière, amener ses convois d'artillerie, et laisser passer les grandes chaleurs. — Son établissement à Witebsk. — Ses cantonnements autour de cette ville. — Ses soins pour son armée, déjà réduite de 400 mille hommes à 256 mille, depuis le passage du Niémen. — Opérations à l'aile gauche. — Les maréchaux Macdonald et Oudinot, chargés d'agir sur la Dwina, doivent, l'un bloquer Riga, l'autre prendre Polotsk. — Avantages remportés les 29 juillet et 1er août par le maréchal Oudinot sur le comte de Wittgenstein. — Napoléon, pour procurer quelque repos aux Bavarois ruinés par la dyssenterie, et pour renforcer le maréchal Oudinot, les envoie à Polotsk. — Opérations à l'aile droite. — Napoléon, après avoir été rejoint par le maréchal Davout et par une partie des troupes du roi Jérôme, charge le général Reynier avec les Saxons, et le prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens, de garder le cours inférieur du Dniéper, et de tenir tête au général russe Tormazoff, qui occupe la Volhynie avec 40 mille hommes. — Après avoir ordonné ces dispositions et accordé un peu de repos à ses soldats, Napoléon recommence les opérations offensives contre la grande armée russe, composée désormais des troupes réunies de Barclay de Tolly et de Bagration. — Belle marche de gauche à droite, devant l'armée ennemie, pour passer le Dniéper au-dessous de Smolensk, surprendre cette ville, tourner les Russes, et les acculer sur la Dwina. — Pendant que Napoléon opérait contre les Russes, ceux-ci songeaient à prendre l'initiative. — Déconcertés par les mouvements de Napoléon, et apercevant le danger de Smolensk, ils se rabattent sur cette ville pour la secourir. — Marche des Français sur Smolensk. — Brillant combat de Krasnoé. — Arrivée des Français devant Smolensk. — Immense réunion d'hommes autour de cette malheureuse ville. — Attaque et prise de Smolensk par Ney et Davout. — Retraite des Russes sur Dorogobouge. — Rencontre du maréchal Ney avec une partie de l'arrière-garde russe. — Combat sanglant de Valoutina. — Mort du général Gudin. — Chagrin de Napoléon en voyant échouer l'une après l'autre les plus belles combinaisons qu'il eût jamais imaginées. — Difficultés des lieux, et peu de faveur de la fortune dans cette campagne. — Grande question de savoir s'il faut s'arrêter à Smolensk pour hiverner en Lithuanie, ou marcher en avant pour prévenir les dangers politiques qui pourraient naître d'une guerre prolongée. — Raisons pour et contre. — Tandis qu'il délibère, Napoléon apprend que le général Saint-Cyr, remplaçant le maréchal Oudinot blessé, a gagné le 18 août une bataille sur l'armée de Wittgenstein à Polotsk; que les généraux Schwarzenberg et Reynier, après diverses alternatives, ont gagné à Gorodeczna le 12 août une autre bataille sur l'armée de Volhynie; que le maréchal Davout et Murat, mis à la poursuite de la grande armée russe, ont trouvé cette armée en position au delà de Dorogobouge, avec apparence de vouloir combattre. — À cette dernière nouvelle, Napoléon part de Smolensk avec le reste de l'armée, afin de tout terminer dans une grande bataille. — Son arrivée à Dorogobouge. — Retraite de l'armée russe, dont les chefs divisés flottent entre l'idée de combattre, et l'idée de se retirer en détruisant tout sur leur chemin. — Leur marche sur Wiasma. — Napoléon jugeant qu'ils vont enfin livrer bataille, et espérant décider du sort de la guerre en une journée, se met à les poursuivre, et résout ainsi la grave question qui tenait son esprit en suspens. — Ordres sur ses ailes et ses derrières pendant la marche qu'il projette. — Le 9e corps, sous le maréchal Victor, amené de Berlin à Wilna pour couvrir les derrières de l'armée; le 11e, sous le maréchal Augereau, chargé de remplacer le 9e à Berlin. — Marche de la grande armée sur Wiasma. — Aspect de la Russie. — Nombreux incendies allumés par la main des Russes sur toute la route de Smolensk à Moscou. — Exaltation de l'esprit public en Russie, et irritation soit dans l'armée, soit dans le peuple, contre le plan qui consiste à se retirer en détruisant tout sur les pas des Français. — Impopularité de Barclay de Tolly, accusé d'être l'auteur ou l'exécuteur de ce système, et envoi du vieux général Kutusof pour le remplacer. — Caractère de Kutusof et son arrivée à l'armée. — Quoique penchant pour le système défensif, il se décide à livrer bataille en avant de Moscou. — Choix du champ de bataille de Borodino au bord de la Moskowa. — Marche de l'armée française de Wiasma sur Ghjat. — Quelques jours de mauvais temps font hésiter Napoléon entre le projet de rétrograder et le projet de poursuivre l'armée russe. — Le retour du beau temps le décide, malgré l'avis des principaux chefs de l'armée, à continuer sa marche offensive. — Arrivée le 5 septembre dans la vaste plaine de Borodino. — Prise de la redoute de Schwardino le 5 septembre au soir. — Repos le 6 septembre. — Préparatifs de la grande bataille. — Proposition du maréchal Davout de tourner l'armée russe par sa gauche. — Motifs qui décident le rejet de cette proposition. — Plan d'attaque directe consistant à enlever de vive force les redoutes sur lesquelles les Russes sont appuyés. — Esprit militaire des Français, esprit religieux des Russes. — Mémorable bataille de la Moskowa, livrée le 7 septembre 1812. — Environ 60 mille hommes hors de combat du côté des Russes, et 30 mille du côté des Français. — Spectacle horrible. — Pourquoi la bataille, quoique meurtrière pour les Russes et complétement perdue pour eux, n'est cependant pas décisive. — Les Russes se retirent sur Moscou. — Les Français les poursuivent. — Conseil de guerre tenu par les généraux russes pour savoir s'il faut livrer une nouvelle bataille, ou abandonner Moscou aux Français. — Kutusof se décide à évacuer Moscou en traversant la ville, et en se retirant sur la route de Riazan. — Désespoir du gouverneur Rostopchin, et ses préparatifs secrets d'incendie. — Arrivée des Français devant Moscou. — Superbe aspect de cette capitale, et enthousiasme de nos soldats en l'apercevant des hauteurs de Worobiewo. — Entrée dans Moscou le 14 septembre. — Silence et solitude. — Quelques apparences de feu dans la nuit du 15 au 16. — Affreux incendie de cette capitale. — Napoléon obligé de sortir du Kremlin pour se retirer au château de Petrowskoié. — Douleur que lui cause le désastre de Moscou. — Il y voit une résolution désespérée qui exclut toute idée de paix. — Après cinq jours l'incendie est apaisé. — Aspect de Moscou après l'incendie. — Les quatre cinquièmes de la ville détruits. — Immense quantité de vivres trouvée dans les caves, et formation de magasins pour l'armée. — Pensées qui agitent Napoléon à Moscou. — Il sent le danger de s'y arrêter, et voudrait, par une marche oblique au nord, se réunir aux maréchaux Victor, Saint-Cyr et Macdonald, en avant de la Dwina, de manière à résoudre le double problème de se rapprocher de la Pologne, et de menacer Saint-Pétersbourg. — Mauvais accueil que cette conception profonde reçoit de la part de ses lieutenants, et objections fondées sur l'état de l'armée, réduite à cent mille hommes. — Pendant que Napoléon hésite, il s'aperçoit que l'armée russe s'est dérobée, et est venue prendre position sur son flanc droit, vers la route de Kalouga. — Murat envoyé à sa poursuite. — Les Russes établis à Taroutino. — Napoléon, embarrassé de sa position, envoie le général Lauriston à Kutusof pour essayer de négocier. — Finesse de Kutusof feignant d'agréer ces ouvertures, et acceptation d'un armistice tacite. 1 à 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LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME.
LA BÉRÉZINA.
État des esprits à Saint-Pétersbourg. — Entrevue de l'empereur Alexandre à Abo avec le prince royal de Suède. — Plan d'agir sur les derrières de l'armée française témérairement engagée jusqu'à Moscou. — Renfort des troupes de Finlande envoyé au comte de Wittgenstein, et réunion de l'armée de Moldavie à l'armée de Volhynie sous l'amiral Tchitchakoff. — Ordres aux généraux russes de se porter sur les deux armées françaises qui gardent la Dwina et le Dniéper, afin de fermer toute retraite à Napoléon. — Injonction au général Kutusof de repousser toute négociation, et de recommencer les hostilités le plus tôt possible. — Pendant ce temps, Napoléon, sans beaucoup espérer la paix, est retenu à Moscou par sa répugnance pour un mouvement rétrograde, qui l'affaiblirait aux yeux de l'Europe, et rendrait toute négociation impossible. — Il penche pour le projet de laisser une force considérable à Moscou, en allant avec le reste de l'armée s'établir dans la riche province de Kalouga, d'où il tendrait la main au maréchal Victor, amené de Smolensk à Jelnia. — Pendant que Napoléon est dans cette incertitude, Kutusof ayant procuré à son armée du repos et des renforts, surprend Murat à Winkowo. — Combat brillant dans lequel Murat répare son incurie par sa bravoure. — Napoléon irrité marche sur les Russes afin de les punir de cette surprise, et quitte Moscou en y laissant Mortier avec 10 mille hommes pour occuper cette capitale. — Départ le 19 octobre de Moscou, après y être resté trente-cinq jours. — Sortie de cette capitale. — Singulier aspect de l'armée traînant après elle une immense quantité de bagages. — Arrivée sur les bords de la Pakra. — Parvenu en cet endroit, Napoléon conçoit tout à coup le projet de dérober sa marche à l'armée russe, et, à la confusion de celle-ci, de passer de la vieille sur la nouvelle route de Kalouga, d'atteindre ainsi Kalouga sans coup férir, et sans avoir un grand nombre de blessés à transporter. — Ordres pour ce mouvement, qui entraîne l'évacuation définitive de Moscou. — L'armée russe, avertie à temps, se porte à Malo-Jaroslawetz, sur la nouvelle route de Kalouga. — Bataille sanglante et glorieuse de Malo-Jaroslawetz, livrée par l'armée d'Italie à une partie de l'armée russe. — Napoléon, se flattant de percer sur Kalouga, voudrait persister dans son projet, mais la crainte d'une nouvelle bataille, l'impossibilité de traîner avec lui neuf ou dix mille blessés, les instances de tous ses lieutenants, le décident à reprendre la route de Smolensk, que l'armée avait déjà suivie pour venir à Moscou. — Résolution fatale. — Premières pluies et difficultés de la route. — Commencement de tristesse dans l'armée. — Marche difficile sur Mojaïsk et Borodino. — Disette résultant de la consommation des vivres apportés de Moscou. — L'armée traverse le champ de bataille de la Moskowa. — Douloureux aspect de ce champ de bataille. — Les Russes se mettent à notre poursuite. — Difficultés que rencontre notre arrière-garde confiée au maréchal Davout. — Surprises nocturnes des Cosaques. — Ruine de notre cavalerie. — Danger que le prince Eugène et le maréchal Davout courent au défilé de Czarewo-Zaimitché. — Soldats qui ne peuvent suivre l'armée faute de vivres et de forces pour marcher. — Formation vers l'arrière-garde d'une foule d'hommes débandés. — Mouvement des Russes pour prévenir l'armée française à Wiasma, tandis qu'une forte arrière-garde sous Miloradovitch doit la harceler, et enlever ses traînards. — Combat du maréchal Davout à Wiasma, pris en tête et en queue par les Russes. — Ce maréchal se sauve d'un grand péril, grâce à son énergie et au secours du maréchal Ney. — Le 1er corps, épuisé par les fatigues et les peines qu'il a eu à supporter, est remplacé par le 3e corps sous le maréchal Ney, chargé désormais de couvrir la retraite. — Froids subits et commencement de cruelles souffrances. — Perte des chevaux, qui ne peuvent tenir sur la glace, et abandon d'une partie des voitures de l'artillerie. — Arrivée à Dorogobouge. — Tristesse de Napoléon, et son inaction pendant la retraite. — Nouvelles qu'il reçoit du mouvement des Russes sur sa ligne de communication, et de la conspiration de Malet à Paris. — Origine et détail de cette conspiration. — Marche précipitée de Napoléon sur Smolensk. — Désastre du prince Eugène au passage du Vop, pendant la marche de ce prince sur Witebsk. — Il rejoint la grande armée à Smolensk. — Napoléon, apprenant à Smolensk que le maréchal Saint-Cyr a été obligé d'évacuer Polotsk, que le prince de Schwarzenberg et le général Reynier se sont laissé tromper par l'amiral Tchitchakoff, lequel s'avance sur Minsk, se hâte d'arriver sur la Bérézina, afin d'échapper au péril d'être enveloppé. — Départ successif de son armée en trois colonnes, et rencontre avec l'armée russe à Krasnoé. — Trois jours de bataille autour de Krasnoé, et séparation du corps de Ney. — Marche extraordinaire de celui-ci pour rejoindre l'armée. — Arrivée de Napoléon à Orscha. — Il apprend que Tchitchakoff et Wittgenstein sont près de se réunir sur la Bérézina, et de lui couper toute retraite. — Il s'empresse de se porter sur le bord de cette rivière. — Grave délibération sur le choix du point de passage. — Au moment où l'on désespérait d'en trouver un, le général Corbineau arrive miraculeusement, poursuivi par les Russes, et découvre à Studianka un point où il est possible de passer la Bérézina. — Tous les efforts de l'armée dirigés sur ce point. — Admirable dévouement du général Éblé et du corps des pontonniers. — L'armée emploie trois jours à traverser la Bérézina, et pendant ces trois jours combat l'armée qui veut l'arrêter en tête pour l'empêcher de passer, et l'armée qui l'attaque en queue afin de la jeter dans la Bérézina. — Vigueur de Napoléon, dont le génie tout entier s'est réveillé devant ce grand péril. — Lutte héroïque et scène épouvantable auprès des ponts. — L'armée, sauvée par miracle, se porte à Smorgoni. — Arrivé à cet endroit, Napoléon, après avoir délibéré sur les avantages et les inconvénients de son départ, se décide à quitter l'armée clandestinement pour retourner à Paris. — Il part le 5 décembre dans un traîneau, accompagné de M. de Caulaincourt, du maréchal Duroc, du comte de Lobau, et du général Lefebvre-Desnoëttes. — Après son départ, la désorganisation et la subite augmentation du froid achèvent la ruine de l'armée. — Évacuation de Wilna et arrivée des états-majors à Kœnigsberg sans un soldat. — Caractères et résultats de la campagne de 1812. — Véritables causes de cet immense désastre. 427 à 679
FIN DE LA TABLE DU QUATORZIÈME VOLUME.