D'autres chantèrent les amours de Marfise, sa sœur 914, et ses bizarreries 915; elle fut aussi chantée par cet effronté de Pierre Aretin, dont l'esprit inconstant se portait sur tous les genres et ne réussit véritablement que dans celui qui l'a rendu le chef des écrivains sans retenue et sans pudeur: il entreprit un poëme de Marfise 916, et n'alla pas plus loin que le second chant: il en entreprit un autre des larmes d'Angélique 917, et son essor poétique s'arrêta de même au second pas. Une Bradamante jalouse 918 ne put aller au-delà de cinq chants; un Richardet amoureux resta imparfait au quatrième 919. Astolphe parut aussi deux fois dans le monde poétique, sous deux titres différents 920. On y vit paraître un Artemidoro, fils prétendu de Charlemagne 921, et un Argentino, qui, dans trois différentes parties, ne comprend pas moins que la délivrance de la Terre-Sainte, de Trébisonde, de Paris et de Rome 922. On vit enfin un Belisard, frère de Roland 923; et pour finir cette liste par le nom du paladin, principal acteur dans tous ces poëmes chevaleresques, la vie et la mort de Saint-Roland furent la matière d'un poëme 924 qui promet de l'édification, mais où l'on ne trouve que de l'ennui.
Note 914: (retour) Amor di Marfisa del Danese Cataneo, Venezia, 1561, in-4º. Ce poëme n'est qu'en vingt-quatre chants; il en avait quarante, mais l'auteur, qui était Vénitien, s'étant trouvé à Rome lorsqu'elle fut saccagée par l'armée du connétable de Bourbon, y perdit les seize autres chants. Il mourut à Padoue en 1573. Le Tasse a fait l'éloge du poëme de Cataneo dans l'Avis aux lecteurs qui précède son Rinaldo; il le loue surtout d'avoir observé les préceptes d'Aristote. (Voyez Opere di T. Tasso, Florence, 6 vol. in-fol., 1724, t. II.) Maïs, comme l'observe le Quadrio (t. VI, p. 575), peut-être le Tasse, dans un âge plus mûr, en eût-il jugé autrement.
Note 923: (retour) Belisardo fratello del conte Orlando, dal strenuo milite Marco di Guazzi, Mantovano, Venezia, 1525, 1533 et 1534, in-4º., divisé en trois livres, contenant vingt-neuf chants, et laissé imparfait par l'auteur. Il avait donné auparavant l'Astolfo boioso, voyez page précédente, note 3; il était né à Padoue, mais d'une famille originaire de Mantoue, et prit dans tous ses ouvrages le titre de Mantavano. Il s'y nomme tantôt di Guazzi, et tantôt simplement Guazzo.
Dans la généalogie fabuleuse de Charlemagne, on a vu que Beuve d'Antone descendait de Constantin au même degré que Pepin, père de Charles 925. Beuve eut trois fils, dont le second fut Sinibalde; et l'un des descendants de ce Sinibalde fut un certain Guérin de Durazzo, prince de Tarente, surnommé il Meschino (le malheureux ou le misérable), soit à cause des aventures de sa jeunesse, soit parce que Fioravante, l'un de ses aïeux, avait porté le même surnom. Ce Guérin fut le héros d'un ancien roman, soit français très-anciennement traduit en italien, soit italien traduit en très-vieux français. Le succès qu'il avait eu en prose italienne, où il avait été réimprimé plusieurs fois, engagea Tullie d'Aragon, femme poëte, alors très-célèbre, à le mettre en vers 926. J'ai dit précédemment ce qui m'a paru de plus vraisemblable sur le roman, où l'on a prétendu que le Dante avait pu prendre en partie l'idée de son Enfer 927; j'ajouterai ici quelque chose sur le poëme et sur son auteur; et c'est par-là que je terminerai cette longue série de poëmes relatifs à Charlemagne, à ses paladins, à leurs familles, et aux Sarrazins ses ennemis.
Note 926: (retour) Elle assure dans son Avis aux lecteurs qu'elle l'a versifié d'après un livre écrit en langue espagnole; mais il serait singulier qu'elle ne connût que cette traduction, tandis que le roman italien, imprimé dès 1473, réimprimé trois fois avant la fin du quinzième siècle, et plusieurs fois encore dans le seizième, devait être moins rare en Italie qu'une traduction espagnole.
Tullie d'Aragon porta toute sa vie avec orgueil ce nom illustre, quoiqu'il lui rappelât une naissance illégitime, dont on ne croirait pas que l'orgueil pût tirer parti. La fille naturelle d'un archevêque, d'un cardinal avait sans doute des préjugés contre elle dans le monde, mais ce cardinal était d'une maison qui avait régné à Naples, qui régnait encore en Espagne, et dès-lors d'autres préjugés combattaient et faisaient taire les premiers. Le cardinal Tagliavia d'Aragon, archevêque de Palerme, père de Tullie 928, lui assura deux grands biens, une éducation très-cultivée et une fortune indépendante. La nature avait plus fait encore en lui donnant tout ce que l'esprit, la grâce et la beauté réunis ont d'attrait et de puissance. Elle paraissait toujours avec un éclat de parure qui relevait encore ses dons naturels; sa voix, son chant, son entretien, ses poésies achevaient le charme; et l'historien le plus sage 929 ne nie pas que si cette fille de l'amour en alluma souvent la flamme dans les autres, il n'y ait eu, pour son propre compte, quelque chose à lui reprocher. A Rome, où elle habita plusieurs années, elle tenait une espèce de cour; on y voyait des littérateurs, des poëtes, des prélats, des cardinaux; et ses galanteries furent si publiques, qu'à son départ pour Bologne, le mordant Pasquin lança contre elle les traits les plus piquants 930. Son ami le plus intime et le plus favorisé paraît avoir été le poëte Muzio, dont nous aurons plus d'une occasion de parler. A Bologne, à Ferrare, à Venise, sa vie fut à peu près la même 931; l'âge l'avertit enfin d'en changer. Elle se retira de bonne grâce, alla se fixer à Florence, sous la protection de la duchesse Éléonore de Tolède, femme de Cosme Ier., qui n'était encore que duc de Florence. Elle y vécut avec dignité, atteignit la vieillesse, et pour dernière faveur de la fortune, fut dispensée par la mort du malheur de la décrépitude.
Ses Rime ou poésies diverses 932 lui donnent un rang parmi les lyriques italiens de ce siècle. Elle n'a écrit en prose qu'un dialogue sur l'amour 933, où elle examine très-sérieusement avec deux philosophes de ses amis 934, si l'amour et l'action d'aimer sont ou ne sont pas la même chose; si l'amour doit ou ne doit pas avoir un terme ou une fin, et autres questions pareilles. Ce fut depuis sa réforme qu'elle écrivit son poëme, dont le héros est un modèle de piété autant que de courage, et n'est pas moins bon chrétien que brave guerrier 935. Elle souffrait de voir que tous les livres qui servaient à l'amusement des femmes fussent remplis de choses lascives et déshonnêtes 936. Boccace surtout lui donnait un terrible scandale; elle lui reprochait sévèrement de n'avoir épargné l'honneur ni des femmes mariées, ni des veuves, ni des religieuses, ni des vierges vivant dans le monde, ni enfin quelque honneur que ce soit 937. Elle reprochait de même à tous les poëmes romanesques, depuis le Morgante jusqu'au Roland furieux, de contenir de ces détails si licencieux et si lascifs que non-seulement les religieuses, les demoiselles, les veuves, les femmes mariées, mais les filles publiques mêmes prenaient bien garde que l'on ne vit ces poëmes dans leurs maisons; «car ce n'est pas chose nouvelle, ajoute la bonne Tullie, de voir qu'il arrive à une femme, soit par nécessité, soit par quelque autre mésaventure, de faire folie de son corps 938, et qu'il ne lui convienne peut-être pas plus qu'aux autres femmes d'être malhonnête et dissolue dans son langage et dans le reste de sa conduite.» Elle se mit donc à chercher quelque histoire honnête et récréative qu'elle pût mettre en vers et qui ne procurât aux personnes de son sexe que d'innocents plaisirs. Elle s'arrêta enfin à celle de Guérin Durazzo, histoire toute chaste, toute pure, toute chrétienne, que la vierge la plus intacte peut lire sans scrupule et sans danger.
Note 938: (retour) Vieille expression proverbiale qui me paraît rendre le mieux celle dont Tullie se sert ici: Non essendo però cosa nuova che ad una donna per necessità, o per altra malaventura sua, sia avenuto di cader in errore del corpo suo, e tutta via si disconvenga, non men forse a lei che all'altre, l'esser disonesta e sconcia nel parlare e nell'altre case. (Ibid.)
En effet, cet intrépide chevalier qui ignore sa naissance, qui va partout cherchant son père, se recommandant à Dieu, redressant les torts, replaçant les rois sur leurs trônes, pourfendant les géants et les oppresseurs, arrivant, comme Énée, chez la Sibylle de Cumes, apprenant d'elle, et de quel sang il est né, et ce qu'il doit faire pour pénétrer jusqu'au centre de la terre, par le puits de St.-Patrice; allant en Irlande chercher ce puits, y descendant instruit par de bons ermites à conjurer par le nom de Jésus tous les dangers qui vont le menacer, toutes les diableries dont il va être témoin, se faisant, dans toutes ces longues épreuves, un rempart de ce nom et du signe révéré des chrétiens, n'a rien qui puisse effaroucher la pudeur. Et pourtant une de ces épreuves se sent beaucoup trop encore des anciens penchants de Tullie; c'est celle que l'antique Sibylle lui fait subir dans sa demeure souterraine. Elle s'y est conservée toute jeune et toute fraîche, au moyen d'un changement de peau qu'elle éprouve toutes les semaines, lorsqu'elle est transformée en couleuvre, car l'imagination moderne du vieux romancier n'a pas manqué de faire de cette Sibylle une fée. Elle reçoit donc le chevalier comme l'aurait reçu Alcine. Le soir enfin, après un souper délicat et splendide, voulant prendre sa revanche d'une première tentative qui lui avait mal réussi, elle conduit Guérin dans une chambre éclairée par deux grosses escarboucles; elle le fait mettre au lit, s'y met sans façon près de lui, et nul détail n'est épargné pour nous faire comprendre à quel péril le Meschino était exposé, s'il n'eût employé la recette du saint nom, qui le tire de tous les mauvais pas 939.
Note 939: (retour)Fe por nel letto il cavaliero intanto,
Ed ella ignuda gli si pose a canto.
Se sarai buon guerrier, se sarai forte,
Contr' a i colpi mortali, or fia mestiero
Guerrin, se vuoi scampar l'eterna morte.
Eccoti le belleze accanto scorte,
Rimira il viso bello e non altiero.
La luce quel bel petto ti dimostra
Dove di pari amor con gli occhi giostra,
Ecco le svelte e pure braccia, dove
Vena non macchia il terso avario puro;
Nessuna delle tonde peppe move
Ordin dal luogo suo; come si duro
Quivi ti tien? etc. . . . . . . . .
Ella, ch' a gli occhi il debita tributo
Che'l piacer sia d'apresso conosciuto,
Accosta il petto del Meschino al seno,
E comincia il carnal dolce saluto.
Il cavalier si strugge e si vien meno,
Com' à uno a chi bevanda avelanata
In una sete estrema gli sia data.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tornagli a mente il dir di quei romiti
E disse al fin, per no restar cattivo:
Tu via e veritade e somma vita,
Tu Cristo Nazareno, ora m'aita.
Tre volte nel suo cor tacito disse
Queste di sacro pien sante parole
Ch' ebbero forza far ch' ella partisse,
Del letto, se ben vuole ò se non vuole, etc.
(C. XXV.)
Je dois ajouter, en conscience, que les plus vifs de ces détails ne sont point dans le vieux roman italien en prose 940, et ne sont dus qu'à la muse dévote qui s'était emparée de ce sujet, tant les premières habitudes ont d'empire! Au reste ce chant comme tous les autres, commence par une prière ou invocation adressée au Très-Haut, et ensuite à la Sainte-Trinité, pour qu'ils soient toujours en aide au bon chevalier. Tous ces débuts de chants sont des prières à peu près semblables. Enfin, à ce seul endroit près, que l'on peut passer si l'on veut, comme on est averti dans l'Arioste de passer la Nouvelle de Joconde, tout respire dans ce poëme l'édification la plus parfaite. Si l'on en excepte ce seul chant, ni femme, ni veuve, ni vierge ne se durent croire obligées de cacher un si chaste ouvrage. Mais éprouvèrent-elles le même attrait à le lire; et ce dangereux Orlando ne se glissa-t-il pas souvent sous le pupître, sur lequel l'édifiant Meschino était ouvert?
NOTES AJOUTÉES.
Addition à la note[298].--Ce titre de Lancelot de la Charrette, donné par Chrestien de Troyes à l'un de ses romans, n'est fondé, ni, comme quelques auteurs l'avaient avancé, sur ce que la mère de Lancelot était accouchée de lui dans une charrette, ni, comme l'a plus récemment écrit M. Chénier, parce que la méchante fée Morgane enferma plusieurs fois Lancelot dans le château de la Charrette. Ce n'est pas non plus, comme il l'a cru, la seconde partie seulement, ajoutée par Godefroy de Ligny, qui porte ce titre, c'est le roman tout entier commencé par Chrestien, et fini par ce continuateur; et l'auteur lui donne ce titre à cause du grand rôle qu'une charrette y joue. Lancelot, qui cherche de tous côtés la reine Genèvre, est engagé par un méchant nain à monter, pour la joindre plus vite, dans une charrette qu'il conduit. Or cette voiture était alors celle où l'on ne plaçait que les criminels condamnés à mort pour des crimes honteux.
De ce servoit charrette lors
Dont li piloris servent ors;
Et en chascune boene vile
Ou ors en a plus de trois mile,
N'en avoit à cel tens que une
Et cele estoit à ces comune.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Qui a forfeit estoit repris
S'estoit sur la charrette mis
Et menez par totes les rues;
S'avoit totes honors perdues,
Ne puiz n'estoit à Cort oïz
Ne énorez, ne conjoïz 941.
Lancelot, qui a été vu dans cet équipage, fait long-temps les exploits les plus étonnants, sans pouvoir effacer le mauvais effet que la vue de sa voiture a produit; ce qui fait naître, l'un après l'autre, plusieurs incidents singuliers. Dans le grand roman de Lancelot-du-Lac, ce héros est en effet détenu par la fée Morgane au château de la Charrette; mais le romancier ne dit pas l'origine de ce nom; rien n'annonce dans ce château ce qui le lui a fait donner, et il n'y a aucune liaison entre cet épisode et le roman commencé par Chrestien de Troyes. Dans son discours sur les anciens romans français, imprimé en 1809 (Mercure du 14 octobre), M. Chénier, dont la perte prématurée a été si douloureuse pour tous ceux qui préfèrent la gloire littéraire de la France à un sot esprit de parti, a fort bien démêlé quelques erreurs des écrivains qui ont traité avant lui cette matière; mais il est lui-même tombé dans quelques autres. Il ne croit point que les romans en prose aient précédé nos vieux romans en vers; il fait deux poëtes de Huistace, auteur du Brut, et de Gasse auteur du Rou, quoique maître Gasse, Vace, Vistace, Huistace, et comme quelques-uns l'ont appelé, Eustace ou Eustache, ne soient très-probablement que le même poëte. Au contraire, il veut que Chrestien de Troyes soit le même que Manessier ou Menessier, et il affirme que ce dernier nom est le véritable (erreur, au reste, qu'il partage avec la plupart de nos historiographes et biographes littéraires), tandis que Manessier ne fut que le second continuateur du roman de Perceval le Gallois, que Gaultier de Denet continua le premier après Chrestien; il fait vivre sous Léon X le Bojardo, qui était mort avant la fin du quinzième siècle, etc. Ces inexactitudes et quelques autres semblables n'empêchent pas qu'il ne soit infiniment à regretter que M. Chénier n'ait pas achevé l'ouvrage dont ce Discours fait partie. En revoyant son travail, il les eût facilement reconnues et corrigées, et nous aurions sur l'histoire de notre littérature un bon ouvrage qui nous manque, et que personne n'est en état de faire aussi bien que lui.
Page 160, ligne 10.--«Il est certain que le succès de cette dernière fiction (Artus et sa Table ronde) avait précédé de plus d'un siècle, même en France, celui de l'autre (Charlemagne et ses pairs.)»--Cependant, si l'on en croit M. de Caylus 942, la fable de Charlemagne avait non-seulement précédé la fable d'Artus, mais lui avait servi de modèle. Les Anglais ne voulurent pas nous céder en fictions héroïques; ils opposèrent un de leurs héros au nôtre, et une chevalerie britannique à notre chevalerie. Les choses allèrent même plus loin. Les Français prétendaient descendre de Francus et d'Hector; les Anglais voulurent descendre de Brutus, fils d'Ascagne et petit-fils d'Énée. L'histoire prétendue de Geoffroy de Monmouth consacra cette filiation. A l'égard de l'antiquité, les choses devenaient donc égales entre eux et nous; et le choix qu'ils firent d'Artus pour leur héros dans le moyen âge, leur donnait sur nous l'avantage d'environ deux siècles d'antériorité; en sorte, comme le dit M. de Caylus 943, que le règne de Charlemagne devenait une copie du sien.
Les rapports entre Charlemagne et Artus sont sensibles, et en accordant, avec M. de Caylus, la priorité aux fables qui portent le nom de Turpin, l'imitation dans les autres est mal voilée. «Artus et Charlemagne, dit-il, ont chacun un neveu très-brave, qu'ils ont aimé uniquement; Roland et Gauvain ont joué le même rôle. Personne n'ignore la quantité de guerres que Charlemagne eut à soutenir; Artus, aussi grand guerroyeur, en a soutenu douze. Ils ont tous deux combattu les païens; tous deux ont eu affaire aux Saxons; tous deux ont fait grand nombre de voyages; la générosité à donner le butin à leurs capitaines est la même dans l'un et dans l'autre. Charlemagne était sobre, sa table était frugale; il n'y admettait ses amis et les grands de son royaume qu'aux jours de fêtes solennelles. Artus a tenu exactement la même conduite. Les douze pairs de l'un répondent aux douze chevaliers de la Table ronde de l'autre....» S'il n'est parlé des douze pairs dans notre histoire que long-temps après Charlemagne, l'établissement de la Table ronde ne se trouve nulle part; l'auteur du Brut convient lui-même que toute cette histoire est pleine de fables 944; il dit aussi que ce qu'on rapporte du roi Artus n'est ni tout-à-fait vrai, ni tout-à-fait faux 945, mais qu'on a fait beaucoup de contes auxquels son courage et ses grandes qualités ont donné lieu, etc. «Il est donc très-vraisemblable, conclut M. de Caylus, que toute l'histoire d'Artus s'est formée sur celle de Charlemagne; que le règne de ce dernier prince a été la source de toutes les idées romanesques qui ont germé dans les siècles suivants; et qu'avant les romans qui nous restent, il y en avait de plus abrégés qui ont servi de canevas à tant d'imaginations bizarres 946.»
Cela est très-bien s'il ne s'agit de décider qu'entre la Chronique de Turpin et celle de Geoffroy de Montmouth; mais si Thélésin et Melkin ont existé dès le sixième siècle; si l'un, contemporain d'Artus, a fait un livre des exploits de ce roi 947; si l'autre a écrit peu de temps après sur Artus et sa Table ronde 948, l'imitation restant sensible, c'est nous, et non plus les Anglais qui sommes les imitateurs. Il resterait à examiner si ces deux auteurs, dont deux bibliographes ont parlé, mais dont M. Warton, dernier historien de la poésie anglaise, ne parle pas 949, ont en effet existé, et s'ils ont écrit les histoires qu'on leur attribue, mais dont il n'existe aucune édition, et dont on ne cite aucun manuscrit: c'est une question que je crois n'avoir point été encore examinée, et que je renvoie, comme digne de l'être, aux archéologues britanniques.
Page 342, ligne 1.--«Il (le Bojardo) était certainement poëte par l'imagination; mais on risque peu de se tromper en disant qu'il l'était beaucoup moins par le style.»--La preuve en est dans la réforme que le poëme entier a subie, et qui rend très-difficile, en Italie même, à plus forte raison en France, de se le procurer dans l'état où le Bojardo l'avait laissé. Après quatre ou cinq éditions du texte seul, après les deux ou trois qui avaient paru avec la continuation d'Agostini, le Domenichi en voulut donner une qui fût purgée de tous les défauts que l'auteur y eût corrigés lui-même, si la mort ne l'eût prévenu, et de ceux que l'état de corruption où la langue était retombée de son temps, ne lui avait pas permis d'apercevoir. Son édition a pour titre: Orlando innamorato del sig. Matteo Maria Bojardo, conte di Scandiano, insieme co i tre libri di Niccolo degli Agostini, nuovamente riformato per M. Lodovico Domenichi, etc., Vinegia, appresso Girolamo Scotto, 1745, in-4º. Il dit dans sa dédicace, adressée à Giberto Pio di Sassuolo: «V. S. illma. havrà da me l'Orlando innamorato del Bojardo..... e l'havrà riformato in meglio in quei luoghi, dove l'autore prevenuto dalla morte e impedito dalla rozzezza del suo tempo, nel quale questa lingua italiana desiderava la pulitezza de i nostri giorni, non gli puote dar quello ornamento, ch' era dell' animo suo.» Cette édition est celle dont j'ai tiré les citations répandues dans les notes de ce chapitre VI. J'ai pensé qu'étant plus rapprochées du style moderne, elles conviendraient à plus de lecteurs. J'avais cependant sous les yeux la dernière édition antérieure à la réformation du Domenichi, Vinegia, 1539, in-4º.; et, pour satisfaire ceux qui peuvent être curieux de ces détails, je finirai ce qui regarde l'Orlando innamorato, en rapprochant ici les trois premières stances originales du Bojardo de celles de son réformateur.
STANCES ORIGINALES.
Signori e cavallier che v'adunati
Per odir cose dilettose e nove
Stati attenti, quieti, et ascoltati
La bell' historia che'l mio canto move.
Et odereti i gesti smisurati,
L'alta fatica e le mirabil prove
Che fece il franco Orlando per amore
Nel tempo del re Carlo imperatore.
Non vi par già, signor, maraviglioso
Odir contar d'Orlando innamorato
Che qualunque nel mondo è più orgoglios
E d'amor vinto al tutto e soggiogato,
Nè forte braccio, nè ardire animoso,
Nè scudo ò maglia, ne brando affilato,
Nè altra possanza può mai far diffesa
Ch' al fin non sia d'amor battuta e presa.
Questa novella è nota a poca gente,
Perchè Turpino istesso la nascose
Credendo forsi a quel conte valente,
Esser le sue scritture dispettose,
Poichè contra ad amor pur fu perdente
Colui che vinse tutte le altre cose,
Dico d'Orlando, il cavalier adatto;
Non più parole, hormai veniamo al fatto.
STANCES RÉFORMÉES.
Se come mostra il taciturno aspetto,
Per haver dal mio canto alcun diletto,
Piaciavi di silentio esser mi grati;
Che dirve cose nuove io vi prometto
Prove d'arme ed affetti innamorati
D'Orlando, in seguitar Marte e Cupido;
Onde n'è giunto al secol nostro il grido.
Forse parrà di maraviglia degno,
Che ne l'alma d'Orlando entrasse amore,
Sendo egli stato a più d'un chiaro segno
Di maturo saper, di saggio core;
Ma non è al mondo così scaltro ingegno,
Che non s'accenda d'amoroso ardore,
Testimonio ne fan l'antiche curie
Dove ne son mille memorie sparte.
Questa historia fin hor poco palese
E stata per industria di Turpino;
Che di lasciarla uscir sempre contese
Per non ingiuriar il paladino;
Il qual poiche ad Amor prigion si rese
Quasi a perder se stesso andò vicino.
Però fu lo scrittor saggio ed accorto,
Che far non volse al caro amico torto.
On peut juger par cet exemple de ce que c'est, presque d'un bout à l'autre du poëme, que ce qu'on appelle la réformation du Domenichi.
FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
IMPRIMERIE DE MOREAU, RUE COQUILLIÈRE, Nº 27.