Mettendo lo Turpino, anch'a lo messo.
(Orl. Fur. C. XXVIII, st. 2.)
S'il veut donner une idée de la force de Roland, «Roland, dit-il, avait une force si prodigieuse qu'il portait autrefois, comme le dit Turpin, une grande colonne toute entière depuis Anglante jusqu'à Brava; cela est ainsi dans son livre 559.» Si c'est un énorme éléphant qu'il veut peindre, il accuse Turpin d'en avoir exagéré les dimensions. «Mon auteur dit, et ja ne puis le croire, qu'il avait trente palmes de hauteur et vingt de grosseur. Si cela n'est pas entièrement vrai, je l'excuse, car il ne le savait que par ouï-dire 560.» Et un peu plus bas, en parlant des jambes de ce monstrueux animal: «Turpin dit que chacune était aussi grosse que le buste d'un homme l'est à la ceinture. Je n'ai pas, ajoute-t-il, de preuve démonstrative à vous donner, n'en ayant pas alors pris la mesure 561.»
Où donc le savant et judicieux Gravina pouvait-il trouver matière à cette si grande différence qu'il met entre le poëme de Pulci et celui de Bojardo? Il y a sans doute dans celui-ci beaucoup moins de bouffonneries; le génie de l'auteur paraît naturellement plus grave et plus porté au grand; mais n'est-ce pas quelquefois un tort de traiter sérieusement des choses folles? Et l'une des causes de l'ennui que l'on éprouve en lisant le Bojardo ne vient-elle pas de ce qu'il a eu souvent ce tort-là?
Un grand et incontestable avantage qu'il a sur les autres romanciers de ce temps, c'est en général son respect pour la décence et pour les mœurs. Elles ne sont peut-être blessées qu'une ou deux seules fois dans son poëme; et parmi tant d'aventures galantes, il n'en est pas davantage, du moins quant à l'expression, où l'on puisse lui reprocher d'avoir offensé la pudeur. L'une est l'aventure de la belle et tendre Fleur-de-Lys avec son cher Brandimart; elle ne l'avait pas vue depuis long-temps; elle le retrouve seul dans un vallon délicieux et solitaire, se jette dans ses bras, le délivre elle-même de toutes les pièces de son armure, et se dédommage avec lui, sans délai comme sans réserve, du temps qu'elle avait perdu, dédommagement dont le poëte ne nous épargne aucune circonstance 562. Le second exemple est dans le récit qu'une belle dame fait à Roland et à Brandimart de la jalousie de son vieux mari, de l'idée fausse et incomplète qu'il lui avait donnée des derniers plaisirs d'amour, et de la douce manière dont elle fut détrompée par un jeune amant 563. Mais ces deux traits ne suffisent-ils pas pour rendre difficile à comprendre comment la sévérité de Gravina s'accommodait de vivacités pareilles, et comment il trouvait tant de ressemblance entre une sorte d'épopée où l'on pouvait oser se les permettre, et la noble et chaste épopée des Grecs et des Romains?
Quant au style, il nous conviendrait mal de vouloir en être juges dans une langue qui n'est pas la nôtre, et dont les délicatesses sont infinies; mais il paraît que celui du Bojardo n'avait ni la grandeur qui eût été nécessaire pour le projet qu'on lui suppose de donner à l'Italie un poëme rival de l'épopée antique, ni la grâce et la légèreté qu'exigeait le poëme romanesque. Ses locutions, le tour de ses vers, la chute de ses stances ne nous paraissent pas de beaucoup supérieurs à ce qu'ils sont dans les deux derniers poëmes dont nous avons parlé. Son expression n'a ni l'originalité souvent poétique du Mambriano, ni surtout cette élégante naïveté qui nous charme dans le Morgante; enfin il était certainement poëte par l'imagination; mais on risque peu de se tromper en disant qu'il l'était beaucoup moins par le style.
Nous allons enfin nous occuper de celui qui le fut de toutes les manières, et que le génie, l'étude et le goût contribuèrent également à placer parmi les poëtes du premier rang.
Notice sur sa vie; observations préliminaires sur l'ORLANDO FURIOSO; analyse de ce poëme.
Il n'est peut-être aucun poëte qui ait donné lieu à des jugements si divers et si contradictoires que l'auteur du Roland furieux. Divinisé par les uns, presque méprisé par les autres, toujours apprécié par un enthousiasme aveugle ou par une prévention injuste, rarement par une raison éclairée et sensible, son sort fut de marcher, plus qu'aucun autre homme de génie,
Entre l'Olympe et les abîmes,
Entre la satire et l'encens 564.
Il faut cependant remarquer que ce n'est point le même public ni la même nation qui varient ainsi sur son compte. Dans sa patrie, il est presque généralement regardé comme le plus grand des poëtes. Ceux mêmes qui refusent de le placer seul au premier rang, n'admettent un autre poëte qu'à le partager avec lui, et n'osent faire descendre l'Arioste au second; et si l'on en excepte quelques esprits chagrins, personne ne s'est avisé de traiter avec mépris celui dont la plus grande partie de la nation ne parle qu'en lui donnant le titre de Divin, celui que le seul rival qui pût lui être comparé, appelait lui-même son père, son seigneur et son maître 565.
Note 565: (retour) Le Tasse, dans une de ses lettres, dit en parlant de l'Arioste: Ma l'honoro e me gl'inchino, e lo chiamo con nome di padre, di maestro e di signore, e con ogni più caro ed honorato titolo che possa da riverenza o da effetione essermi dettato. (Lettere poetiche, Nº. 47, ad Orazio Ariosto.)
Cette nation, dont l'Arioste est l'idole, est, ne l'oublions pas, la même qui a vu renaître dans son sein les lettres et les arts, qui les a recueillis fugitifs du sein de la Grèce, à qui le reste de l'Europe a dû toutes ses lumières, et qui, long-temps fertile en imaginations créatrices, a peut-être plus qu'aucune autre le droit de juger des ouvrages d'imagination. C'est au moment de cette heureuse renaissance, au moment où l'on respirait de toutes parts en Italie la fleur des chefs-d'œuvre antiques, où la voix de Léon X y rassemblait toutes les Muses, c'est à cette époque à jamais mémorable que parut le poëme de l'Arioste. Il fut mis au nombre des phénomènes de ce beau siècle, et dans cette patrie des arts et des lettres, trois siècles écoulés ont consolidé la gloire du poëte et confirmé son apothéose.
C'est donc chez les peuples étrangers, ou plutôt c'est presque uniquement en France que sa prééminence poétique est encore un problème. Je voudrais qu'elle cessât de l'être, et qu'après avoir lu ce que je dirai de lui, on comprît du moins très-clairement pourquoi elle n'en est pas un dans sa patrie. Je voudrais qu'on suivît l'exemple de ce grand Voltaire, qui ne rougit point de rétracter, dans un âge avancé, le jugement trop précipité qu'il avait porté de l'Arioste dans sa jeunesse. Il avait eu le malheur de l'exclure du nombre des poëtes épiques, et d'écrire en toutes lettres que «l'Europe ne mettrait l'Arioste avec le Tasse que lorsqu'on placerait l'Énéide avec Don-Quichotte, et Calot avec Corrége 566.» Ce n'est plus ainsi qu'il en parle dans son Dictionnaire philosophique. En apprenant à l'imiter dans le second de ses deux grands poëmes, qu'on nomme moins, mais qu'on relit peut-être plus que le premier, il avait appris aussi à lui rendre plus de justice; et il finit par ces paroles positives l'éloge très-étendu qu'il en fait: «Je n'avais pas osé autrefois le compter parmi les poëtes épiques; je ne l'avais regardé que comme le premier des grotesques; mais en le relisant je l'ai trouvé aussi sublime que plaisant, et je lui fais très-humblement réparation 567.»
Mais avant de parler du poëme de l'Arioste, jetons un coup-d'œil sur sa vie. Nous y verrons peu d'événements, peu de vicissitudes, un malheur assez constant, adouci par le plus heureux caractère, et par des jouissances simples dont la source était en lui, non dans la volonté des hommes ni dans le cours des choses. Quand on personnifie la Fortune, et qu'on lui suppose une action et des conseils, c'est une des injustices qu'on lui reproche le plus que de persécuter ceux mêmes qui ne l'importunent pas de leurs demandes, et de se montrer rigoureuse et sévère pour qui ne sollicite point ses faveurs.
Lodovico Ariosto naquit à Reggio, le 8 septembre 1474. Niccolò Ariosto, son père, gentilhomme ferrarais, mais d'une famille noble originaire de Bologne, avait été dans sa jeunesse majordome du duc Hercule Ier., qui l'employa dans plusieurs ambassades auprès du pape, de l'empereur et du roi de France. Sa conduite dans ces emplois lui mérita les titres de comte et de chevalier, et ce qui était plus solide, de bonnes terres. Le duc le fit ensuite capitaine, ou selon d'autres, gouverneur de Reggio, de Modène, commissaire ducal dans la Romagne, et enfin juge du premier tribunal de Ferrare. Ayant épousé à Reggio une demoiselle noble et riche 568, il aurait pu laisser une fortune honnête, s'il n'avait pas eu dix enfants, cinq garçons et autant de filles. Louis fut l'aîné de tous. Il donna de bonne heure des indices de son génie poétique. Encore enfant, il mit en vers et en scènes dialoguées la fable de Thisbé; il la représentait dans la maison paternelle avec ses frères et sœurs. Il fit même plusieurs autres essais de ce genre. Dès que les parents étaient sortis, ces jeux étaient l'occupation de toute la petite famille, sous la direction de l'aîné.
Envoyé très-jeune à Ferrare pour y suivre ses études, un discours latin qu'il prononça peu de temps après, pour l'ouverture des classes, parut si supérieur à son âge, que l'auteur devint dès ce moment le modèle que tous les pères montraient à leur fils. Bientôt il lui fallut, pour obéir à son père, se mettre à étudier les lois: il le fit, comme plusieurs autres hommes de génie, sans goût, même sans capacité, sans trouver en soi assez d'esprit pour apprendre ce qu'apprennent facilement tant de gens qui n'en ont pas. Quand il eut perdu cinq ans entiers à cette étude, on lui permit enfin de retourner à celles qui lui étaient indiquées par la nature: c'est par où l'on devrait toujours commencer.
Il avait alors vingt ans. Il se remit avec une nouvelle ardeur à étudier les bons auteurs latins. Le savant Grégoire de Spolète fut son guide. Il s'appliqua surtout à lui bien faire entendre les poëtes, et ce fut en expliquant Plaute et Térence que l'Arioste ébaucha ses deux premières comédies, la Cassaria, et i Suppositi. Lorsqu'il était occupé de la première, son père lui fit, n'importe sur quel sujet, une longue réprimande. L'Arioste, qui pouvait la terminer en disant comme Philoctète dans Œdipe:
Ce n'est point moi, ce mot doit vous suffire,
l'écouta très-attentivement d'un bout à l'autre; il songeait à sa comédie. Un jeune homme s'y trouvait avec son père dans la même situation que lui; il lui fallait un modèle pour le discours du père; le hasard le lui offrait; il ne songea qu'à en profiter. Il ne perdit pas un mot, pas un geste, et jamais on n'a plus véritablement pris la nature sur le fait. On ne serait pas surpris de trouver ce trait dans la vie de Molière.
Le jeune Ariosto regarda, et avec raison, comme un malheur le départ de son maître Grégoire de Spolète, qui suivit en France le duc de Milan, François Sforce 569, lorsqu'il y fut emmené prisonnier; et la mort de son père, qui lui laissa des affaires domestiques très-embarrassées, lui ôta peu de temps après 570 le loisir nécessaire pour ses études. Il ne les interrompit cependant pas entièrement; et c'est à cette époque qu'il fit la plupart de ses poésies lyriques, italiennes et latines. Elles le firent connaître du cardinal Hippolyte d'Este, fils du duc Hercule. Ce cardinal qui aimait et cultivait les sciences, passait pour aimer aussi les lettres, ou du moins pour les protéger; il s'attacha l'Arioste en qualité de gentilhomme, et ne tarda pas à reconnaître en lui d'autres talents que celui de poëte. Il l'employa dans des affaires délicates, et Alphonse, frère d'Hippolyte, ayant succédé au duché 571, ne lui montra pas moins de confiance. Il le députa auprès du pape Jules II, dans deux occasions importantes; la première fois 572, pour demander au pape des secours d'hommes et d'argent, lorsqu'il était menacé et attaqué par toutes les forces vénitiennes, avec lesquelles il ignorait encore que le pontife était ligué secrètement; la seconde fois 573, pour fléchir ce pape vindicatif, irrité contre lui, parce qu'il était resté attaché aux Français, quand Jules s'était tourné contre eux, n'ayant plus de service à en attendre. Il ne put rien obtenir de l'irascible pontife, qui, toujours en fureur, fit attaquer ouvertement les états du duc par ses troupes, et lança contre sa personne cette arme alors terrible, aujourd'hui considérablement émoussée, qu'on appelait excommunication; mais l'Arioste montra dans cette double mission un courage et une intelligence qui augmentèrent l'estime et le crédit dont il jouissait dans cette cour. Pendant cette petite guerre, qui fut assez vive entre le duc de Ferrare et les Vénitiens soutenus par le pape, l'Arioste montra qu'il savait servir son pays par son courage, aussi bien que par ses talents. Il se trouva surtout avec d'autres gentilshommes du duc à un combat sur les bords du Pô, et eut plus de part qu'aucun d'eux à la victoire 574.
Note 574: (retour) A la prise d'un vaisseau richement chargé, qui faisait partie d'une flotille des ennemis. Au reste le Pigna est le seul qui rapporte ce fait; il serait possible qu'il se fût trompé, ou bien il faut donc qu'il y ait eu deux actions à peu près semblables, dans l'une desquelles seulement l'Arioste se soit trouvé. Au commencement du quarantième chant du Roland furieux, il rappelle au duc Alphonse une action brillante, soutenue par ce duc contre des bâtimens vénitiens qui avaient remonté le Pô, et à laquelle il dit positivement qu'il n'assista point, parce que dans ce moment là même il se rendait à Rome en toute hâte pour demander des secours au pape; ubi supra, st. 3. Mais trois Arioste y étaient; il le dit dans la stance suivante; et c'est, comme l'observe Mazzuchelli (Scritt. d'Ital., t. II), ce qui peut avoir causé l'erreur du Pigna.
Mais le grand service qu'il devait rendre à sa patrie, à son siècle et aux siècles futurs, était d'une autre nature. Le désir d'être agréable aux princes d'Este et surtout au cardinal Hippolite, autant qu'il leur était utile, lui fit entreprendre enfin son grand poëme, où il se proposa d'élever un monument durable à la gloire de cette maison. Le Bojardo avait eu le même but dans le poëme qu'il avait laissé imparfait. Tout imparfait qu'il était resté, le Roland amoureux occupait alors les esprits. Ce succès appelait le génie inventif et libre de l'Arioste vers le roman épique, et le succès tout contraire que venait d'avoir le Trissin dans son Italie délivrée 575, le détournait du poëme épique régulier. Il sentait que l'épopée romanesque n'était pas portée au point de perfection dont elle était susceptible, et qu'il était capable de lui donner. Les anciens romans français et espagnols étaient devenus sa lecture favorite, si l'on n'ose pas dire sa principale étude. Il en avait même traduit plusieurs, et il est à regretter que ces esquisses se soient perdues.
Parmi les différents sujets romanesques qui se présentèrent à lui, il eut quelque idée d'un poëme dont l'action était placée au temps des guerres entre Philippe-le-Bel et Edouard, roi d'Angleterre, et dont le héros était Obizon d'Este, jeune guerrier qui se fit connaître alors par des faits d'armes très-brillants. Il le commença même en tercets ou terza rima, et l'on a ce commencement dans ses Poésies diverses 576. Mais ce rhythme sévère lui parut peu convenable à la majesté de l'épopée, et peu favorable au ton d'aisance et de facilité, l'une des qualités éminentes de son style. Il y substitua l'octave ou l'ottava rima, qui, dès qu'elle avait paru, avait obtenu l'approbation générale; forme séduisante en effet, qui prévient le dégoût et trompe la lassitude du lecteur par des retours périodiques, qui ne sont ni assez fréquents pour paraître monotones, ni assez rares pour que l'on perde le sentiment du cercle harmonieux et mesuré qui les ramène, ni assez gênants pour contraindre un poëte habile à interrompre la suite de ses pensées, pour refroidir son enthousiasme et pour arrêter son élan.
Après avoir hésité quelque temps entre plusieurs sujets, il se détermina pour celui de Roland et résolut de reprendre et de suivre tous les principaux fils de la toile ourdie par le Bojardo. Le Bembo son ami voulait qu'il l'écrivît en vers latins, tous les essais faits jusqu'alors en langue italienne lui persuadant qu'elle ne pouvait pas s'élever au ton de l'épopée. Heureusement l'Arioste ne le crut pas. J'aime mieux, lui répondit-il, être l'un des premiers entre les poëtes toscans, qu'à peine le second parmi les latins 577. Il dit encore qu'il voulait composer un roman, mais qu'il s'y élèverait si haut par son style et par son sujet, qu'il ôterait à tout autre poëte l'espérance de le surpasser et même de l'égaler dans un poëme du même genre que le sien 578. C'est une erreur de croire avec le Ruscelli 579 que ce qui le décida dans le choix de son sujet, ce furent les éloges excessifs qu'il entendait faire de la continuation du Roland amoureux par Niccolò degli Agostini. Cette continuation ne fut jamais louée de personne. D'ailleurs le premier des trois livres qu'elle contient parut pour la première fois en 1506, et il est constaté que l'Arioste avait commencé l'année précédente son Orlando furioso.
Il y travailla dix ou onze ans, non pas, il est vrai, sans être plusieurs fois interrompu dans ce travail. Il le publia enfin en 1516 580, assez différent de ce qu'il est aujourd'hui, et seulement en quarante chants, mais déjà si supérieur à tout ce qui avait paru jusqu'alors en ce genre, que sa réputation poétique éclipsa dès ce moment toutes les autres, et que toutes les voix de la renommée le placèrent au premier rang.
Si jamais un poëte dut s'attendre à recueillir des fruits solides de ses veilles, c'était assurément l'auteur du Roland furieux. Ses services, si utiles au duc et au cardinal, n'avaient point souffert de la composition de ce poëme, dont la publication jetait un éclat immortel sur eux et sur leur famille. Si le cardinal, qui avait le droit d'exiger de lui davantage, avait eu quelques petites négligences ou quelques distractions à lui reprocher 581, ce chef-d'œuvre, consacré presque entièrement à sa gloire, était une assez belle excuse, et quelque bon traitement qu'il pût faire à l'Arioste, il restait encore son obligé; mais c'est apparemment ce que les princes n'aiment pas, surtout quand l'obligation doit avoir une grande publicité. Tout le monde sait le mot que dit le cardinal, quand l'Arioste lui eut présenté un exemplaire de son poëme. Ce mot ne peut se rendre en français 582. «Seigneur Arioste, où avez-vous pris tant de sottises? est trop dur; tant de folies, ne dit pas assez; tant de bagatelles, ou de niaiseries, ce n'est pas encore cela. Le mot existe bien en français, mais l'italien a ses licences, un cardinal a aussi les siennes, et je ne puis que rappeler ici ce mot à ceux qui le savent, sans le dire à ceux qui l'ignorent. Il suffit de ces à peu près pour juger qu'Hippolyte d'Este, tout prince, tout cardinal et tout grand mathématicien qu'il était, dit alors une impertinence.»
Note 581: (retour) On trouve ce reproche ainsi exprimé dans les notes de Virginio Ariosto, pour la vie de son père: VI. Il cardinale disse che molto gli sarrebbe stato più caro che M. Lod. avesse atteso a servilo, mentre che stava a camporre il libro. Voyez la première satire de l'Arioste, terz. 36.
Devenu plus exigeant à mesure qu'il avait moins de bienveillance, il voulut que l'Arioste l'accompagnât en Hongrie, où des affaires l'appelaient et le retinrent plus de deux ans. Le poëte allégua en vain la faiblesse de sa santé, les soins qu'exigeaient de lui les affaires de sa famille; le cardinal ne voulut admettre aucune excuse, regarda ce refus comme une injure; l'Arioste y ayant persisté, il lui retira entièrement ses bonnes grâces, et du mécontentement il passa jusqu'à la haine. L'Arioste restait à Ferrare dans une position désagréable. Le duc Alphonse eut la générosité de l'en tirer, en le faisant passer de la cour de son frère dans la sienne 583. Le peu d'occupation que lui donnait ce nouveau service ne lui aurait laissé beaucoup de loisir pour ses études, s'il n'y avait été troublé par des embarras domestiques qui augmentaient sans cesse. Le duc aurait pu facilement lui procurer le repos, mais il crut sans doute avoir tout fait en le faisant son gentilhomme, et en l'admettant dans sa familiarité la plus intime. Il lui ôta même, peut-être sans y penser, une de ses faibles ressources. L'Arioste recevait de lui, pour tous gages, une petite rente ou pension, assise, à ce que l'on croit, sur des gabelles, ou sur un autre impôt de ce genre. Alphonse supprima l'impôt, et l'Arioste perdit sa rente, que le duc ne songea point à remplacer.
Il perdit de plus un procès qu'il eut à soutenir contre la chambre ducale. Un de ses parents 584, possesseur d'un riche fief dans le Ferrerais, mourut; trois héritiers se présentèrent: l'Arioste, comme parent le plus proche, un ordre religieux pour un de ses moines qui se disait fils naturel du mort, et la chambre ducale, qui prétendait que cette terre lui était dévolue comme féodale. L'Arioste trouva dans son premier juge un ennemi personnel qui le condamna; dans le second, un homme faux et adroit qui lui persuada de renoncer à ses prétentions; et par amour de la paix, par crainte de perdre la bienveillance d'Alphonse, il y renonça. Le duc ne prit aucune couleur dans ce procès; il laissa agir ses agens d'affaires; il les laissa déployer toute leur science fiscale et féodale, et ne leur défendit point de le si bien servir.
Il restait à l'Arioste une petite rente à peu près semblable à la première, sur la chancellerie de Milan, que le cardinal lui avait fait avoir et qu'au moins il ne lui ôta pas. Elle lui valait 25 écus tous les quatre mois 585, c'est-à-dire à peu près 450 ou 500 liv. par an 586. Voilà pourtant toutes les récompenses qu'il obtint de cette famille si magnifique et si libérale; voilà le prix de ses longs services, des dangers auxquels il s'était exposé pour elle et de ses immortels travaux. Après de tels exemples, et ils ne sont pas rares, qui pourra blâmer les gens de lettres, amis de leur indépendance, qui fuient les princes et les cours? Qui pourra blâmer l'Arioste d'avoir indiqué ce résultat de ses services dans une devise qui représentait une ruche, dont un ingrat villageois chassait ou tuait les abeilles par la fumée d'un feu de paille, pour en extraire le miel, avec ce simple mot: Ex bono malum, le mal pour le bien.
Sa position devint si cruelle qu'il se vit forcé de prier le duc, ou de pourvoir à ses besoins, ou de lui permettre de quitter son service pour chercher ailleurs des ressources. Alphonse, qui l'aimait réellement, ne rejeta point sa prière; mais comment croit-on qu'il y répondit? En le nommant son commissaire dans un petit pays appelé la Garfagnana, alors agité par des troubles, divisé par des factions et infesté de brigands 587. Quel emploi pour un favori des Muses! Mais ce grand génie était en même temps un esprit conciliant, juste et flexible; il mit tant d'adresse, de patience et de douceur dans cette commission épineuse, qu'il ramena toutes les volontés, apaisa les troubles, et gagna l'affection des sujets en acquérant de nouveaux droits à l'attachement du maître. L'aventure connue qu'il eut alors avec un chef de brigands 588 qui, loin de l'attaquer, dans un lieu désert où il le pouvait avec avantage, lui prodigua, quand il sut son nom, les offres de services et les témoignages de respect, prouve que l'admiration qu'on avait pour lui était devenue, jusque dans les dernières classes, un sentiment général.
Il était encore dans ce triste pays quand Clément VII fut élevé au souverain pontificat. Pistofilo de Pontremoli, secrétaire d'état du duc Alphonse, fut alors chargé de proposer à l'Arioste le titre d'ambassadeur résident auprès du nouveau pape. Il lui faisait envisager dans ce parti de grandes espérances de fortune. L'Arioste s'excusa d'accepter cette faveur. Il n'avait d'autres desirs que de retourner à Ferrare et d'y rester toute sa vie. Il laisse entendre dans sa réponse à son ami Pistofilo qu'un tendre attachement l'y rappelle. D'ailleurs, qu'irait-t-il faire à Rome? Ses espérances se sont toutes évanouies depuis que Léon X, qui avait été son ami, ainsi que toute cette famille des Médicis, après l'avoir leurré de belles promesses, l'a doucement écarté et enfin laissé dans l'infortune, tandis qu'il élevait et enrichissait tous ses autres amis. Il aurait tort d'attendre de Clément ce qu'il n'a pas eu de Léon même 589.
En effet, on a lieu d'être surpris que ce généreux protecteur des lettres, qui répandait tant de bienfaits sur les poëtes mêmes les plus médiocres, n'ait rien fait pour le premier poëte de son temps. Les liaisons de l'Arioste avec les Médicis remontaient à l'époque de leur exil. Léon, qui était alors le cardinal Jean, lui avait promis que si jamais il se trouvait en état de le servir, il se chargerait de sa fortune. Il lui avait répété les mêmes protestations à Florence, après le rétablissement de sa famille 590. Quand il fut devenu pape, l'Arioste alla le complimenter à Rome, comme firent tous ses amis. Léon lui fit le meilleur accueil; il l'embrassa, le baisa sur les deux joues 591, et lui renouvela toutes ses promesses: cependant il ne lui donna rien, il ne fit absolument rien pour lui, si l'on ne veut compter pour un bienfait la bulle qu'il lui accorda pour l'impression de son poëme 592, cette bulle a du moins le mérite d'être plaisante par son objet; mais ni l'amitié du pape, ni celle du cardinal Bibbiena n'empêchèrent qu'une partie de l'expédition du bref ne fût aux frais du poëte. Léon X régna neuf ans, et l'Arioste, dont les vœux étaient très-modérés, qui ne désirait que les deux vrais biens de la vie, le nécessaire et l'indépendance, n'obtint de lui ni l'un ni l'autre.
A quoi attribuer cette conduite, si ce n'est à l'attachement de l'Arioste pour la maison d'Este? Léon X avait hérité de la haine de Jules II contre le duc Alphonse, et du projet déjà formé d'envahir Ferrare. Cette ville entrait avec Modène, Reggio, Parme et Plaisance dans un plan qu'il avait fait pour son frère Julien de Médicis 593. Il craignit que, s'il élevait l'Arioste aux dignités ecclésiastiques, comme le Bembo et Sadolet, il ne trouvât en lui dans la suite quelque obstacle à ses desseins 594. L'Arioste avait sans doute pénétré ce motif, et il n'avait garde d'attendre du second pape Médicis ce qu'après tant de témoignages d'amitié, après tant de promesses, il avait attendu inutilement du premier.
Au bout de trois ans, sa commission étant finie et la Garfagnana pacifiée, il revint à Ferrare. Il y trouva le duc très-occupé de spectacles. Ce goût alors naissant en Italie faisait alors l'amusement de toutes les cours. Ce fut pour celle de Ferrare qu'il revit et qu'il corrigea quatre comédies, écrites, les unes dès sa première jeunesse, et les autres déjà depuis long-temps 595. Le duc Alphonse n'épargna aucune dépense pour qu'elles fussent magnifiquement représentées. Il fit bâtir exprès un théâtre d'après les dessins et sous la direction du poëte lui-même; et ce fut l'un des plus beaux que l'on eut encore vus. Ces quatre pièces y furent jouées plusieurs fois dans les fêtes données à différents princes et dans d'autres occasions solennelles. Les acteurs étaient, selon l'usage de ce temps-là, des gentilshommes de la cour et d'autres personnes distinguées; l'un des fils mêmes du duc récita le prologue de l'une de ces comédies, la première fois qu'elle fut jouée 596. L'Arioste traduisit pour les mêmes spectacles et pour les mêmes acteurs deux comédies de Térence 597; et l'on doit encore regretter que ces traductions se soient perdues. Ses propres pièces étaient imitées de l'ancienne comédie latine, mais avec de nouvelles intrigues et des caractères nouveaux. Je reviendrai, en parlant de la poésie dramatique, sur ces premiers essais d'un art où avons surpassé les Italiens, mais dans lequel ils ont été nos maîtres comme dans tous les autres.
Au milieu de ces douces, mais assujétissantes occupations, il n'oubliait pas le plus solide fondement de sa gloire. Peu satisfait de la première publication de son Orlando, malgré le bruit qu'il avait fait en Italie, et les éditions répétées qui en avaient paru, il y retouchait, corrigeait et ajoutait sans cesse, dès qu'il en avait le loisir. Il fit même plusieurs voyages pour recueillir les conseils des hommes les plus éclairés et les plus célèbres de ce temps-là, tels entre autres que le Bembo, le Molza, le Navagero, ses rivaux dans cet art où la rivalité éteint souvent jusqu'à la bienveillance, et cependant ses intimes et fidèles amis. Profitant de leurs avis, des critiques qui avaient été faites de son poëme et de ses propres réflexions, il le fit reparaître en 1532, avec des changements et des additions considérables, en quarante-six chants, et tel enfin qu'il est resté.
Quelque soin qu'il prit de cette édition, l'exécution typographique en fut si détestable, que, selon l'expression de l'un de ses frères, dans une lettre au cardinal Bembo 598, il se plaignait hautement d'être assassiné par l'imprimeur. Il en conçut beaucoup de chagrin; il projetait même une nouvelle édition quand il fut attaqué de la maladie dont il mourut. Il ne faut croire, ni avec le Pigna, que depuis qu'il eut perdu la faveur du cardinal Hippolyte, les chagrins, les distractions, les affaires l'empêchèrent pendant quatorze ans de s'occuper de poésie, et de travailler à son poëme; ni avec le Giraldi, que pendant seize années entières, il ne passa pas un seul jour sans y toucher, ou au moins sans y penser 599; mais il est évident que si, au lieu de cette injuste disgrâce, il eût reçu les récompenses qu'il avait droit d'attendre, si le mauvais état de sa fortune et de celle de sa famille l'eût moins tristement occupé, s'il avait eu moins d'embarras, d'inquiétudes, de procès, si le duc même, qui ne cessa point de l'aimer, avait su faire autre chose pour lui que de l'employer à des commissions difficiles, ou à des travaux littéraires si l'on veut, mais de commande, auxquels son génie se pliait, mais qu'il ne lui demandait pas, s'il eût eu enfin la délicatesse de lui procurer ce loisir sans trouble qui est l'unique ambition des véritables amis des Muses, et dont ils jeuissent si rarement, le Roland furieux, tout excellent qu'il est, aurait été bien plus parfait encore.
On attribue au travail forcé qu'exigea de l'Arioste cette dernière édition de son poëme, la maladie dont il fut attaqué, maladie trop ordinaire aux gens de lettres 600, et qui en conduit un grand nombre au tombeau par le chemin de la douleur. Les médecins, et il en eut malheureusement trois, lui ordonnèrent, dit-on, des boissons apéritives qui lui ruinèrent l'estomac: pour le rétablir, il recourut à d'autres remèdes; enfin, il se travailla si bien, qu'il tomba dans l'étisie et mourut après huit mois de souffrances, dans le neuvième mois de sa cinquante-huitième année 601. Son corps fut porté de nuit et enterré avec la plus grande simplicité, dans la vieille église de Saint-Benoît, comme il l'avait expressément demandé. Ses cendres restèrent quarante ans dans cette humble sépulture, où l'on ne voyait d'autre ornement que les vers latins et italiens dont tous les poëtes voyageurs s'empressaient de faire hommage à leur maître. En 1572, un gentilhomme ferrarais, nommé Agostino Mosti 602, qui avait été dans sa première jeunesse disciple de l'Arioste, lui fit ériger à ses frais, dans la nouvelle église des Bénédictins, un tombeau en très-beau marbre, orné de figures et d'autres embellissements, surmonté du buste du poëte 603. Il y transporta, de ses propres mains les restes de son maître, le jour même de l'anniversaire de sa mort, et ce ne fut pas sans les arroser de ses larmes. Les religieux de cette maison l'accompagnèrent de leurs chants, et donnèrent la plus grande solennité à cette cérémonie touchante. C'est à de pareils traits qu'on reconnaît une religion humaine et charitable, et non aux fureurs d'un clergé fanatique refusant la sépulture à un grand poëte 604, et forçant ses cendres vénérables à chercher un asyle obscur loin de la capitale d'un grand empire qu'il avait, pendant soixante ans, éclairé par ses lumières, enchanté par ses chefs-d'œuvre, et honoré par son génie.
Note 603: (retour) On y lisait au-dessous de l'inscription nominale et votive, ces huit vers latins composés par Lorenzo Frizoli:Heic Areostus est situs, qui comico
Aures theatri sparsit urbanas sale,
Satyraque mores strinxit acer improbos;
Heroa culto qui furentem carmine
Ducumque curas eccinit, atque prœlia;
Vales coronâ dignus unus triplici,
Cui trina constant quœ fuere vatibus
Graiis, latinis, vixque etruscis, singula.
Enfin, quarante autres années après, Louis Arioste, petit-fils du poëte, fit élever à sa mémoire un monument beaucoup plus riche que le premier. Les marbres, les statues, l'architecture, tout y est magnifique 605. Les cendres de l'Arioste y furent transportées de nouveau et y sont restées depuis. Il n'est point de voyageur qui ne les visite avec respect. Des souverains mêmes y ont porté leur tribut d'admiration. L'empereur Joseph II, en 1769, passa rapidement à Ferrare. Il n'y resta qu'une heure, et ne sortit de son hôtel que pour aller voir le tombeau de l'Arioste. Les Muses italiennes n'ont pas manqué de consacrer cette visite impériale 606, aussi honorable à l'empereur qu'au poëte.
Note 605: (retour) L'inscription gravée sur ce second tombeau est plus emphatique que la première; et ne la vaut pas. L'Arioste en avait fait lui-même une autre; le ton badin qu'il y avait pris a sans doute empêché de l'employer sur l'un et sur l'autre de ces deux monuments; mais c'est ce ton même qui la rend curieuse, et qui doit engager à la recueillir.Ludovici Areosti humantur ossa
Sub hoc marmore, seu sub hâc humo, seu
Sub quidquid voluit benignus hæres,
Sive hærede benignior comes, sive
Opportuniùs incidens viator,
Nam scire haud potuit futura, sed nec
Tanti erat vacuum sibi cadaver
Ut urnam cuperet parare vivens;
Vivens esta tamen sibi paravit
Quæ inscribi voluit suo sepulchro,
Olim si quod haberet is sepulchrum,
Ne cum spiritus exili peracto
Præscripti spatio misellus artus,
Quos œgrè antè reliquerat, reponet,
Hac et hac cinerem hunc et hunc revellens,
Dum norit proprium, diu vagetur.
(Mazzuchelli, ub. supr.)
L'Arioste avait une belle figure, les traits réguliers, le teint vif et animé, l'air ouvert, bon et spirituel. Sa taille était haute et bien prise, son tempérament robuste et sain, si l'on en excepte un catarrhe dont il fut quelquefois attaqué. Il aimait à se promener à pied; et ses distractions, causées par les méditations, la composition ou les corrections dont il était continuellement occupé, le menaient souvent plus loin qu'il n'en avait eu le projet. C'est ainsi que, par une belle matinée d'été, voulant faire un peu d'exercice, il sortit de Carpi qui est entre Reggio et Ferrare, mais beaucoup plus près de Reggio, et qu'il arriva le soir à Ferrare, en pantouffles et en robe de chambre, sans s'être arrêté en chemin.
Sa conversation était agréable, piquante et respirait la franchise et l'urbanité autant que l'esprit. Ses bons mots étaient pleins de sel; sa manière de raconter était originale et plaisante, et ce qui manque rarement son effet, quand il faisait rire tout le monde, il était lui-même fort sérieux. Les auteurs qui ont écrit sa vie avec le plus de détail, le représentent doué de toutes les qualités sociales, sans orgueil, sans ambition, réservé dans ses discours et dans ses manières, attaché à sa patrie, à son prince, et surtout à ses amis; aimant la solitude et la rêverie; sobre, quoique grand mangeur et sans goût pour les mets recherchés, comme pour les repas bruyants. Ils le représentent aussi peu studieux et ne lisant qu'un petit nombre de livres choisis 607; travaillant peu de suite, très-difficile sur ce qu'il avait fait, corrigeant ses vers et les recorrigeant sans cesse. Depuis qu'il eut formé le dessein de faire un poëme épique, il joignit à ses études poétiques l'histoire et la géographie. Ses connaissances géographiques surtout s'étendaient aux plus petits détails; on le voit par ceux où il se plaît à entrer quand il fait voyager ses héros; et dans ce genre d'épopée, les héros voyagent souvent.
L'Arioste aimait les jardins et les traitait comme ses vers, ne se lassant jamais de semer, de planter, de transplanter, de changer la distribution des carrés et des allées. Il lui arrivait souvent de prendre une plante pour l'autre; il élevait, comme précieuses, les herbes les plus communes, et les voyait éclore avec une joie d'enfant, pour n'y plus songer le lendemain. Il avait un autre goût plus cher, celui de bâtir et de faire dans sa maison des changements continuels; et il plaisantait souvent sur le malheur de ne pouvoir changer aussi facilement et à aussi peu de frais sa maison que ses vers. Il avait fait graver sur l'entrée ce joli distique latin: