Malgré toutes ses roueries, Ernst était dans un piteux état, quand il se présenta chez sa mère. Il venait de Munich, où il avait trouvé et, suivant son habitude, perdu presque aussitôt sa dernière place. Il avait dû faire à pied la plus grande partie du chemin, par des pluies torrentielles, et couchant Dieu sait où. Il était couvert de boue, déchiré, semblable à un mendiant, et toussait lamentablement; car il avait pris en route une mauvaise bronchite. Louisa lut bouleversée, et Christophe courut à lui, ému, quand ils le virent entrer. Ernst, qui avait la larme facile, ne manqua pas d'user de cet effet; et ce fut un attendrissement général: ils pleurèrent tous trois dans les bras l'un de l'autre.
Christophe donna sa chambre; on bassina le lit, on y coucha le malade, qui semblait près de rendre l'âme. Louisa et Christophe s'installèrent à son chevet, se relayèrent pour le veiller. Il fallut un médecin, des remèdes, un bon feu dans la chambre, une nourriture spéciale.
Il fallut songer ensuite à l'habiller des pieds à la tête: linge, chaussures, vêtements, tout était à renouveler. Ernst se laissait faire. Louisa et Christophe se saignaient aux quatre membres pour parer aux dépenses. Ils étaient fort gênés, en ce moment: le nouvel emménagement, un logement plus cher, quoique aussi incommode, moins de leçons pour Christophe et bien plus de dépenses. Ils arrivaient tout juste à joindre les deux bouts. Ils recoururent aux grands moyens. Christophe aurait pu, sans doute, s'adresser à Rodolphe, qui était plus que lui en état de venir en aide à Ernst; mais il ne le voulait pas: il mettait son point d'honneur à secourir seul son frère. Il s'y croyait tenu, en sa qualité de frère aîné,—et parce qu'il était Christophe. En rougissant de honte, il dut accepter, rechercher à son tour, une offre qu'il avait rejetée avec indignation, quinze jours avant,—la proposition qu'un intermédiaire lui avait faite de la part d'un riche amateur inconnu, qui voulait acheter une œuvre musicale pour la donner sous son nom. Louisa se loua à la journée, pour repriser du linge. Ils se cachaient l'un à l'autre leurs sacrifices; ils se mentaient au sujet de l'argent qu'ils rapportaient au logis.
Ernst, convalescent, pelotonné au coin du feu, avoua un jour, entre deux quintes de toux, qu'il avait quelques dettes. On les paya. Personne ne lui en fit un reproche. Ce n'eût pas été généreux envers un malade et un enfant prodigue, qui revenait repentant. Car Ernst semblait transformé par les épreuves. Il parlait, avec des larmes dans la voix, de ses erreurs passées; et Louisa, l'embrassant, le suppliait de ne plus y penser. Il était caressant: il avait toujours su enjôler sa mère par ses démonstrations de tendresse; Christophe jadis en avait été un peu jaloux. À présent, il trouvait naturel que le plus jeune fils, et le plus faible, fût aussi le plus aimé. Lui-même, malgré le peu de différence d'âge, le considérait presque comme un fils, plutôt que comme un frère. Ernst lui témoignait un grand respect; il faisait allusion quelquefois aux charges que s'imposait Christophe, aux sacrifices d'argent...; mais Christophe ne le laissait pas continuer, et Ernst se résignait à les reconnaître d'un regard humble et affectueux. Il approuvait les conseils que Christophe lui donnait; il semblait disposé à changer de vie, à travailler sérieusement, dès qu'il serait rétabli.
Il se rétablissait; mais la convalescence était longue. Le médecin avait déclaré que sa santé, dont il avait abusé, aurait besoin de ménagements. Il continuait donc à rester chez sa mère, à partager le lit de Christophe, à manger de bon appétit le pain que son frère gagnait, et les petits plats friands que Louisa s'ingéniait à préparer pour lui. Il ne parlait point de partir. Louisa et Christophe ne lui en parlaient pas non plus. Ils étaient trop heureux d'avoir retrouvé le fils, le frère qu'ils aimaient.
Peu à peu, dans les longues soirées qu'il passait avec Ernst, Christophe se laissa aller à lui parler plus intimement. Il avait besoin de se confier à quelqu'un. Ernst était intelligent; il avait l'esprit prompt et comprenait à demi-mot. Il y avait plaisir à causer avec lui. Pourtant Christophe n'osait rien dire de ce qui lui tenait le plus au cœur: de son amour. Il était retenu par une sorte de pudeur. Ernst, qui savait tout, ne lui en montrait rien.
Un jour, Ernst, tout à fait guéri, profita d'une après-midi de soleil pour flâner le long du Rhin. Un peu hors de la ville, en passant devant une bruyante auberge, où l'on venait danser et boire, le dimanche, il aperçut Christophe attablé avec Ada et Myrrha, qui faisaient grand tapage. Christophe le vit aussi, et rougit. Ernst joua la discrétion, et passa sans l'aborder.
Christophe fut fort gêné de cette rencontre: elle lui faisait sentir plus vivement dans quelle société il se trouvait; et il lui était pénible que son frère l'y vit: non seulement, parce qu'il perdait désormais le droit de juger la conduite de Ernst, mais parce qu'il avait de ses devoirs de frère aîné une idée très haute, très naïve, un peu archaïque, et qui eût semblé ridicule h beaucoup de gens: il pensait qu'en manquant à ces devoirs, comme il faisait, il se dégradait à ses propres yeux.
Le soir, quand ils se retrouvèrent dans la chambre commune, il attendit que Ernst fît une allusion à ce qui s'était passé. Mais Ernst se taisait prudemment, et attendait aussi. Alors, tandis qu'ils se déshabillaient, Christophe se décida à parler de son amour. Il était si troublé qu'il n'osait pas regarder Ernst; et, par timidité, il affectait la brusquerie dans sa façon de parler. Ernst ne l'aidait en rien; il restait muet, ne le regardait pas non plus, mais ne l'en voyait pas moins; il ne perdait rien de ce que la gaucherie de Christophe et ses paroles maladroites avaient de comique. À peine si Christophe osa nommer Ada; et le portrait qu'il en fit aurait pu convenir à toutes les femmes aimées. Mais il parla de son amour; et, s'abandonnant peu à peu au flot de tendresse dont son cœur était plein, il dit quel bienfait c'était d'aimer, combien il était misérable avant d'avoir rencontré cette lumière dans sa nuit, et que la vie n'était rien sans un profond amour. L'autre écoutait gravement; il répondit avec tact, ne fit aucune question; mais une poignée de main émue montra qu'il sentait comme Christophe. Ils échangèrent leurs pensées sur l'amour et la vie. Christophe était heureux d'être si bien compris. Ils s'embrassèrent fraternellement, avant de s'endormir.
Christophe prit l'habitude, bien qu'avec beaucoup de timidité toujours et une grande réserve, de confier son amour à Ernst, dont la discrétion le rassurait. Il lui laissait entrevoir ses inquiétudes au sujet de Ada; mais jamais il ne l'accusait: il s'accusait lui-même; et, les larmes aux yeux, il déclarait qu'il ne pourrait plus vivre, s'il venait à la perdre.
Il n'oubliait pas de parler de Ernst à Ada: il louait son esprit et sa beauté.
Ernst ne faisait pas d'avances à Christophe, pour être présenté à Ada; mais il se renfermait mélancoliquement dans sa chambre et refusait de sortir, disant qu'il ne connaissait personne. Christophe se reprochait, le dimanche, de continuer ses parties de campagne avec Ada, tandis que son frère restait à la maison. Cependant il lui était pénible de n'être pas seul avec son amie; mais il s'accusait d'égoïsme, et il proposa à Ernst de venir avec eux.
La présentation eut lieu à la porte de Ada, sur le palier. Ernst et Ada se saluèrent cérémonieusement. Ada sortait, suivie de son inséparable Myrrha, qui, en voyant Ernst, eut un petit cri de surprise. Ernst sourit, s'approcha, et embrassa Myrrha, qui sembla le trouver naturel.
—Comment! vous vous connaissez? demanda Christophe, stupéfait.
—Sans doute, dit Myrrha, en riant.
—Depuis quand?
—Il y a beau temps!
—Et tu le savais? demanda Christophe à Ada. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
—Si tu crois que je connais tous les amants de Myrrha! dit Ada, en haussant les épaules.
Myrrha releva le mot, et feignit, par jeu, de se fâcher. Christophe n'en put savoir davantage. Il était attristé. Il lui semblait que Ernst, que Myrrha, que Ada avaient manqué de franchise, bien qu'à vrai dire il n'eût à leur reprocher aucun mensonge; mais il était difficile à croire que Myrrha, qui n'avait aucun secret pour Ada, lui eût fait mystère de celui-ci, et que Ernst et Ada ne se connussent pas déjà. Il les observa. Ils échangèrent seulement quelques paroles banales, et Ernst ne s'occupa plus que de Myrrha, tout le reste de la promenade. Ada, de son côté, ne parlait qu'à Christophe; et elle fut beaucoup plus aimable pour lui qu'à l'ordinaire.
Dès lors, Ernst fut de toutes leurs parties. Christophe se fût bien passé de lui; mais il n'osait le dire. Ce n'est pas qu'il eût un autre motif de vouloir éloigner son frère, que la honte de l'avoir pour compagnon de plaisir. Il était sans défiance. Ernst ne lui en donnait aucun sujet: il paraissait épris de Myrrha, et il observait envers Ada une réserve polie, et même une affectation d'égards, qui étaient presque déplacés; c'était comme s'il voulait reporter sur la maîtresse de son frère un peu du respect qu'il lui témoignait à lui-même. Ada ne s'en étonnait pas, et elle ne se surveillait pas moins.
Ils faisaient de longues promenades ensemble. Les deux frères marchaient devant; Ada et Myrrha, riant et chuchotant, suivaient à quelques pas. Elles s'arrêtaient longuement pour causer, plantées au milieu de la route. Christophe et Ernst s'arrêtaient aussi pour les attendre. Christophe finissait par s'impatienter et reprenait sa marche; mais il se retournait bientôt, avec dépit, en entendant Ernst rire et causer avec les deux bavardes. Il eût voulu savoir ce qu'ils disaient; mais quand ils arrivaient à lui, leur conversation s'arrêtait.
—Qu'est-ce que vous avez donc toujours à comploter ensemble? demandait-il.
Ils répondaient par une plaisanterie. Ils s'entendaient tous trois, comme larrons en foire.
Christophe venait d'avoir une dispute assez vive avec Ada. Ils se boudaient depuis le matin. Par extraordinaire, Ada n'avait pas pris l'air digne et froissé, qu'elle adoptait en pareil cas, afin de se venger, en se rendant insupportablement ennuyeuse. Pour cette fois, elle feignait simplement d'ignorer l'existence de Christophe, et elle était d'excellente humeur avec les deux autres compagnons. On eût dit qu'au fond elle n'était pas fâchée de cette brouille.
Christophe avait, au contraire, un grand désir de faire la paix; il était plus épris que jamais. À sa tendresse se joignait un sentiment de reconnaissance pour tout ce que leur amour avait eu de bienfaisant, un regret d'en gaspiller les heures par de stupides disputes—et la crainte sans raison, l'idée mystérieuse que cet amour allait finir. Il regardait avec mélancolie le joli visage de Ada, qui feignait de ne point le voir et qui riait avec les autres; ce visage éveillait en lui tant de chers souvenirs, ce visage charmant avait même, par moments,—(il avait en ce moment) tant de bonté et un sourire si pur que Christophe se demandait pourquoi ce n'était pas mieux entre eux, pourquoi ils se gâtaient à plaisir leur bonheur, pourquoi elle s'acharnait à oublier les heures lumineuses, à démentir ce qu'elle avait de brave et d'honnête en elle,—quelle étrange satisfaction elle pouvait trouver à troubler, à souiller, ne fût-ce qu'en pensée, la pureté de leur affection. Il sentait un immense besoin de croire en ce qu'il aimait, et il essayait, une fois de plus, de se faire illusion. Il se reprochait d'être injuste, il avait remords de son manque d'indulgence.
Il se rapprocha d'elle, il essaya de lui parler: elle lui répondit quelques paroles sèches: elle n'avait aucun désir de se réconcilier avec lui. Il insista, il la pria à l'oreille de bien vouloir l'entendre, un instant, à part des autres. Elle le suivit d'assez mauvaise grâce. Lorsqu'ils furent à quelques pas, et que ni Myrrha ni Ernst ne pouvaient plus les voir, il lui prit brusquement les mains, il lui demanda pardon, il s'agenouilla devant elle, dans le bois, sur les feuilles mortes. Il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre ainsi, brouillé avec elle; il ne pouvait plus jouir de la promenade, de la belle journée, il ne pouvait plus jouir de rien; il avait besoin qu'elle l'aimât. Oui, il était injuste souvent, violent, désagréable; il la supplia de lui pardonner: la faute en était à son amour même; il n'y pouvait supporter rien de médiocre, rien qui ne fût tout à fait digne des souvenirs de leur cher passé. Il les lui rappela, il lui rappela leur première rencontre, leurs premiers jours ensemble; il dit qu'il l'aimait toujours autant, qu'il l'aimerait toujours. Qu'elle ne s'éloignât pas de lui! Elle était tout pour lui...
Ada l'écoutait, souriante, troublée, presque attendrie. Elle lui faisait ses bons yeux, les yeux qui disent qu'on s'aime et qu'on n'est plus fâché. Ils s'embrassèrent, et ils allaient, serrés l'un contre l'autre, dans le bois dépouillé. Elle trouvait Christophe gentil, et elle lui savait gré de ses tendres paroles; mais elle n'abandonnait pour cela aucun des caprices malfaisants qu'elle avait dans la tête. Elle hésitait pourtant, elle n'y tenait plus autant. Elle n'en fit pas moins ce qu'elle avait projeté. Pourquoi? Qui peut le dire?... Parce qu'elle s'était promis, avant, qu'elle le ferait?... Qui sait? Il lui semblait peut-être plus piquant de tromper son ami, ce jour-là, pour lui prouver, pour se prouver sa liberté. Elle ne pensait pas le perdre: elle ne l'eût pas voulu. Elle se croyait plus sûre de lui que jamais.
Ils étaient arrivés à une clairière dans la forêt. Deux sentiers s'en détachaient. Christophe prit l'un. Ernst prétendit que l'autre menait plus rapidement au sommet de la colline, où ils voulaient aller. Ada fut de son avis. Christophe, qui connaissait le chemin pour l'avoir souvent pris, soutint qu'ils se trompaient. Ils n'en démordirent pas. Alors, il fut convenu qu'on ferait l'expérience; et chacun paria qu'il arriverait le premier. Ada partit avec Ernst. Myrrha accompagna Christophe; elle feignait d'être convaincue qu'il avait raison; et elle ajoutait: «Comme toujours.» Christophe avait pris le jeu au sérieux; et comme il n'aimait point perdre, il marchait vite, trop vite au gré de Myrrha, qui avait beaucoup moins de hâte que lui:
—Ne te presse donc pas, m'ami, lui disait-elle, de son ton ironique et tranquille, nous arriverons toujours avant.
Il fut pris d'un scrupule:
—C'est vrai, dit-il, je crois que je vais un peu trop vite: ce n'est pas de jeu.
Il ralentit le pas.
—Mais je les connais, continua-t-il, je suis sûr qu'ils courent, pour être là avant nous.
Myrrha éclata de rire:
—Mais non, mais non, ne t'inquiète pas!
Elle se pendait à son bras, elle se pressait étroitement contre lui. Un peu plus petite que Christophe, elle levait vers lui, en marchant, ses yeux intelligents et caressants. Elle était vraiment jolie et séduisante. Il la reconnaissait à peine: nul n'était plus changeant. Dans la vie ordinaire, elle avait la figure un peu blême et bouffie; et puis, il suffisait de la moindre excitation, d'une pensée joyeuse, ou du désir de plaire, pour que cet air vieillot s'effaçât, pour que ses joues rosissent, pour que disparussent les plis des paupières, au-dessous et autour des yeux, pour que le regard s'allumât, et pour que toute la physionomie prît une jeunesse, une vie, et un esprit, que les traits de Ada n'avaient point. Christophe était surpris de sa métamorphose; il détournait les yeux: il était un peu troublé d'être seul avec elle. Elle le gênait; il n'écoutait pas ce qu'elle disait, il ne lui répondait pas, ou bien tout de travers: il pensait—il voulait penser uniquement à Ada. Il songeait aux bons yeux qu'elle avait tout à l'heure; et son cœur débordait d'amour. Myrrha voulait lui faire admirer comme les bois étaient beaux, avec leurs petites branches fines sur le ciel clair... Oui, tout était beau: le nuage s'était dissipé, Ada lui était revenue, il avait réussi à briser la glace entre eux; ils s'aimaient de nouveau; ils ne faisaient plus qu'un. Il respirait avec soulagement: que l'air était léger! Ada lui était revenue... Tout la lui rappelait... Le temps était humide: n'aurait-elle pas froid?... Les jolis arbres étaient poudrés de givre: quel dommage qu'elle ne les vît pas!... Mais il se rappelait le pari engagé, et il hâtait le pas; il était préoccupé de ne pas se tromper de chemin. Il triompha, en arrivant au but:
—Nous sommes les premiers!
Il agitait joyeusement son chapeau. Myrrha le regardait en souriant.
L'endroit où ils se trouvaient était un long rocher abrupt, au milieu des bois. De la plateforme du sommet bordée de buissons de noisetiers et de petits chênes rabougris, ils dominaient les pentes boisées, les cimes des sapins qu'enveloppait une brume violette, et le long ruban du Rhin dans la vallée bleutée. Nul cri d'oiseau. Nulle voix. Pas un souffle. Une journée immobile et recueillie d'hiver, qui se chauffe frileusement aux pâles rayons d'un soleil engourdi. Par instants, dans le lointain, le bref sifflet d'un train dans la vallée. Christophe, débout, au bord du rocher, contemplait le paysage. Myrrha contemplait Christophe.
Il se retourna vers elle, d'un air de bonne humeur:
—Eh bien! les paresseux, je le leur avais bien dit!... Bon! il n'y a qu'à les attendre...
Il s'étendit au soleil, sur la terre crevassée.
—C'est cela, attendons... dit Myrrha, se décoiffant.
Elle avait, dans le ton, quelque chose de si persifleur qu'il se releva et la regarda.
—Quoi donc? demanda-t-elle tranquillement.
—Qu'est-ce que tu as dit?
—Je dis: Attendons. Ce n'était pas la peine de me faire courir si vite.
—C'est vrai.
Ils attendirent, couchés tous deux, sur le sol raboteux. Myrrha chantonnait un air. Christophe en fredonnait quelques phrases. Mais il s'interrompait à tout moment, l'oreille aux aguets:
—Je crois que je les entends.
Myrrha continuait de chanter.
—Tais-toi un instant, veux-tu?
Myrrha s'interrompait.
—Non, ce n'est rien.
Elle reprenait sa chanson.
Christophe ne tenait plus en place:
—Ils se sont peut-être perdus.
—Perdus? On ne peut pas se perdre. Ernst sait tous les chemins.
Une idée baroque traversa la tête de Christophe:
—S'ils étaient arrivés les premiers, et s'ils étaient repartis d'ici avant notre arrivée!
Myrrha, étendue sur le dos, et regardant le ciel, fut prise d'un fou rire au milieu de son chant, et faillit s'étrangler. Christophe s'obstinait. Il voulait redescendre à la station, où il disait que leurs amis devaient être déjà. Myrrha se décida à sortir de son immobilité.
—Ce serait le bon moyen de les perdre!... Il n'a jamais été question de la station. C'est ici qu'on doit se retrouver.
Il se rassit près d'elle. Elle s'amusait de son attente. Il sentait son regard ironique qui l'observait. Il commençait à s'inquiéter sérieusement—à s'inquiéter pour eux: il ne les soupçonnait pas. Il se leva de nouveau. Il parla de retourner dans le bois, de les chercher, de les appeler. Myrrha eut un petit gloussement; elle avait tiré de sa poche une aiguille, des ciseaux et du fil; elle défaisait et repiquait tranquillement les plumes de son chapeau: elle semblait installée pour tout un jour:
—Mais non, mais non, bêta, dit-elle. S'ils voulaient venir, est-ce que tu crois qu'ils ne viendraient pas tout seuls?
Il fut frappé au cœur. Il se retourna vers elle: elle ne le regardait pas, elle était occupée de son ouvrage. Il s'approcha:
—Myrrha! dit-il.
—Hé? fit-elle, sans s'interrompre.
Il s'agenouilla, pour la regarder de plus près:
—Myrrha! répéta-t-il.
—Eh bien donc? demanda-t-elle, en levant les yeux de son ouvrage, et le regardant en souriant. Qu'est-ce qu'il y a?
Elle eut une expression railleuse, en voyant sa figure bouleversée.
—Myrrha! demanda-t-il, la gorge contractée, dis-moi ce que tu penses...
Elle haussa les épaules, sourit, et se remit à travailler.
Il lui prit les mains, il lui enleva le chapeau qu'elle cousait:
—Laisse cela, laisse cela, et dis-moi...
Elle le regarda en face, et attendit. Elle voyait les lèvres de Christophe qui tremblaient.
—Tu penses, dit-il tout bas, que Ernst et Ada...?
Elle sourit:
—Parbleu!
Il eut un sursaut d'indignation:
—Non! Non! Ce n'est pas possible! Tu ne penses pas cela!... Non! Non!
Elle lui mit ses mains sur les épaules, et se tordit de rire:
—Que tu es bête, que tu es bête, mon chéri!
Il la secoua violemment:
—Ne ris pas! Pourquoi ris-tu? Tu ne rirais pas si c'était vrai. Tu aimes Ernst...
Elle continuait de rire, et, l'attirant vers elle, elle l'embrassa. Malgré lui, il lui rendit son baiser. Mais quand il sentit sur ses lèvres ces lèvres, chaudes encore des baisers fraternels, il se rejeta en arrière, il lui maintint la tête à distance de la sienne; il demanda:
—Tu le savais? C'était convenu entre vous?
Elle fit: «oui», en riant.
Christophe ne cria point, il n'eut pas un mouvement de colère. Il ouvrit la bouche, comme s'il ne pouvait plus respirer; il ferma les yeux, et se serra la poitrine avec ses mains: son cœur éclatait. Puis il se coucha par terre, la tête enfoncée dans ses mains, et il fut secoué par une crise de dégoût et de désespoir, comme quand il était enfant.
Myrrha, qui n'était pas très tendre, eut pitié de lui; dans un élan de compassion maternelle, elle se pencha sur lui, elle lui parla affectueusement, elle voulut lui faire respirer son flacon de sels. Mais il la repoussa avec horreur, et il se releva si brusquement qu'elle eut peur. Il n'avait ni la force ni le désir de se venger. Il la regarda; sa figure était convulsée de douleur:
—Gueuse, dit-il accablé, tu ne sais pas tout le mal que tu fais...
Elle voulut le retenir. Il s'enfuit à travers bois, crachant sa répulsion de ces ignominies, de ces cœurs de boue, et de l'incestueux partage, auquel ils avaient prétendu l'amener. Il pleurait, il tremblait, il sanglotait de dégoût. Il avait horreur d'elle, d'eux tous, de lui-même, de son corps et de son cœur. Un ouragan de mépris se déchaînait en lui: depuis longtemps, il se préparait; tôt ou tard, la réaction devait venir contre la bassesse des pensées, les compromis avilissants, l'atmosphère fade et empestée, où il vivait depuis quelques mois; mais le besoin d'aimer, le besoin de se tromper sur ce qu'il aimait, avait retardé la crise autant qu'il avait été possible. Elle éclatait soudain: et c'était mieux, ainsi. Un grand souffle d'air et d'âpre pureté, une bise glacée balayait les miasmes. Le dégoût avait tué, d'un coup, l'amour de Ada.
Si Ada avait cru établir plus solidement par cet acte sa domination sur Christophe, cela prouvait, une fois de plus, son inintelligence grossière de celui qui l'aimait. La jalousie, qui attache les cœurs souillés, ne pouvait que révolter une nature jeune, orgueilleuse et pure, comme celle de Christophe. Mais ce qu'il ne pardonnait pas surtout, ce qu'il ne pardonnerait jamais, c'était que cette trahison ne fût point chez Ada le fait d'une passion, à peine d'un de ces caprices absurdes et dégradants, auxquels la raison féminine a peine quelquefois à ne pas céder. Non,—il comprenait, maintenant,—c'était chez elle un désir secret de le dégrader, de l'humilier, de le punir de sa résistance morale, de sa foi ennemie, de le faire tomber au niveau commun, de le mettre à ses pieds, de se prouver à elle-même sa force malfaisante. Et il se demandait avec horreur: mais qu'est-ce donc que ce besoin de souiller, qui est chez la plupart,—souiller ce qui est pur en eux et dans les autres,—ces âmes de pourceaux, qui goûtent une volupté à se rouler dans l'ordure, heureux quand il ne reste plus sur toute la surface de leur épiderme une seule place nette!...
Ada attendit deux jours que Christophe revînt. Puis elle commença à s'inquiéter, et lui envoya un billet caressant, où elle ne faisait allusion à rien de ce qui s'était passé. Christophe ne répondit point. Il haïssait Ada d'une haine si profonde qu'il n'avait même plus de mots pour l'exprimer. Il l'avait rayée de sa vie. Elle n'existait plus.
Christophe était délivré de Ada, mais il ne l'était pas de lui-même. En vain tâchait-il de se faire illusion et de revenir au calme chaste et fort du passé. On ne revient pas au passé. Il faut continuer sa route; et il ne sert à rien de se retourner, sinon pour voir les lieux où l'on passa, les lointaines fumées du toit sous lequel on dormit, s'effaçant à l'horizon, dans la brume du souvenir. Mais rien ne nous éloigne davantage de nos âmes anciennes que quelques mois de passion. Le chemin tourne brusquement, le paysage change; il semble qu'on dise adieu, pour la dernière fois, à ce qu'on laisse derrière soi.
Christophe n'y pouvait consentir. Il tendait les bras vers le passé: il s'obstinait à faire revivre son âme d'autrefois, fièrement résignée. Mais elle n'existait plus. La passion est moins dangereuse par elle-même que par les ruines qu'elle accumule. Christophe avait beau ne plus aimer, il avait beau,—pour un moment,—mépriser l'amour: il était marqué de sa griffe; il avait dans le cœur un vide qu'il fallait remplir. À défaut de ce terrible besoin de tendresse et de plaisir, qui consume les êtres qui y ont une fois goûté, il fallait quelque autre passion, fût-ce la passion contraire: la passion du mépris, de l'orgueilleuse pureté, de la foi dans la vertu. Elles ne suffisaient pas, elles ne suffisaient plus à assouvir sa faim: à peine pouvaient-elles la tromper, un instant. Sa vie était une suite de réactions violentes,—des sauts d'un extrême â l'autre. Tantôt il la voulait ployer aux règles d'un ascétisme inhumain: ne mangeant plus, buvant de l'eau, se tuant le corps de marches, de fatigues, de veilles, se refusant tout plaisir. Tantôt il se persuadait que la force est la vraie morale chez les gens de sa sorte; et il se lançait à la chasse de la joie. Dans l'un et l'autre cas, il était malheureux. Il ne pouvait plus être seul. Il ne pouvait plus ne plus l'être.
L'unique salut pour lui eût été de trouver une vraie amitié,—celle de Rosa peut-être: il s'y fût réfugié. Mais la brouille était complète entre les deux familles. Ils ne se voyaient plus. Une seule fois, Christophe avait rencontré Rosa. Elle sortait de la messe. Il avait hésité à l'aborder; et elle, de son côté, avait fait, en le voyant, un mouvement pour venir à sa rencontre; mais quand il voulut aller à elle, au travers du flot des fidèles qui descendaient les marches, elle détourna les yeux; et quand il l'approcha, elle le salua froidement, et passa. Il sentait dans le cœur de la jeune fille un mépris intense et glacé. Et il ne sentait pas qu'elle l'aimait toujours et eût voulu le lui dire; mais elle se le reprochait, comme une faute: elle croyait Christophe mauvais et corrompu, plus loin d'elle que jamais. Ainsi ils se perdirent l'un l'autre pour toujours. Et ce fut peut-être un bien, pour l'un comme pour l'autre. En dépit de sa bonté, elle n'était pas assez vivante pour le comprendre. En dépit de son besoin d'affection et d'estime, il eût étouffé dans une vie médiocre et renfermée, sans joie, sans peine, et sans air. Ils eussent tous deux souffert,—souffert de se faire souffrir. La mauvaise chance qui les sépara fut donc, en fin de compte, une bonne chance, comme il arrive souvent,—comme il arrive toujours, à ceux qui sont forts et qui durent.
Mais, sur l'instant, ce fut une grande tristesse et un malheur pour eux. Pour Christophe surtout. Cette intolérance de vertu, cette étroitesse de cœur, qui semble priver d'intelligence ceux qui en ont le plus, et de bonté ceux qui sont les meilleurs, l'irrita, le blessa, le rejeta par protestation dans une vie trop libre.
Au cours de ses flâneries avec Ada dans les guinguettes des environs, il avait fait connaissance avec quelques tons garçons,—des bohèmes dont l'insouciance et la liberté de laçons ne lui avaient pas trop déplu. Un d'eux, Friedemann, musicien comme lui, organiste, d'une trentaine d'années, ne manquait pas d'esprit, et connaissait son métier, mais il était d'une paresse incurable, et plutôt que de faire un effort pour sortir de sa médiocrité, il se fût laissé mourir de faim, sinon de soif. Il se consolait de son indolence, en disant du mal de ceux qui s'agitent dans la vie; et ses railleries, un peu lourdes, faisaient rire. Plus libre que ses confrères, il ne craignait pas,—bien timidement encore, avec des clignements d'yeux et des sous-entendus,—de fronder les gens en place; il était même capable de ne pas avoir en musique des opinions toutes faites, et de porter sournoisement un coup de pioche aux réputations usurpées des grands hommes du jour. Les femmes ne trouvaient pas grâce devant lui; il aimait, en plaisantant, à redire à leur propos un vieux mot de moine misogyne, dont Christophe, mieux que quiconque, goûtait l'âpreté:
«Femina mors animae».
Dans son désarroi, Christophe trouva une distraction à causer avec Friedemann. Il le jugeait, il ne pouvait se plaire longtemps à cet esprit de persiflage vulgaire; ce ton de raillerie et de négation constante ne tardait pas à devenir irritant, et sentait l'impuissance; mais il soulageait de la bêtise suffisante des Philistins. Tout en méprisant au fond son compagnon, Christophe ne pouvait plus se passer de lui. On les voyait toujours ensemble, attablés avec des personnages déclassés et douteux, de la société de Friedemann, qui valaient encore moins cher. Ils jouaient, ils péroraient, ils buvaient pendant des soirs entiers. Christophe se réveillait, tout à coup, au milieu de l'écœurante odeur de charcuterie et de tabac; il regardait ceux qui l'entouraient, avec des yeux égarés: il ne les reconnaissait plus; il pensait avec angoisse:
—Où est-ce que je suis? Quels sont ces gens? Qu'ai-je à faire avec eux?
Leurs propos et leurs rires lui donnaient la nausée. Mais il n'avait pas la force de les quitter: il avait peur de rentrer chez lui, de se retrouver seul, en face de ses désirs et de ses remords. H se perdait, il savait qu'il se perdait; il cherchait,—il voyait dans Friedemann, avec une lucidité cruelle, l'image dégradée de ce qu'il serait, un jour; et il traversait une phase de découragement tel qu'au lieu d'être réveillé par cette menace, elle achevait de l'abattre.
Il se fût perdu, s'il avait pu l'être. Par bonheur, il avait, comme les êtres de son espèce, un ressort et un recours contre la destruction, que les autres n'ont pas: sa force d'abord, son instinct de vivre, de ne pas se laisser mourir, plus intelligent que l'intelligence, plus fort que la volonté. Et il avait aussi, à son insu, l'étrange curiosité de l'artiste, cette impersonnalité passionnée, que porte en lui tout être doué vraiment du pouvoir créateur. Il avait beau aimer, souffrir, se donner tout entier à ses passions: il les voyait. Elles étaient en lui, mais elles n'étaient pas lui. Une myriade de petites âmes gravitaient obscurément en son âme vers un point fixe, inconnu et certain: tel le monde planétaire qu'aspire dans l'espace un gouffre mystérieux. Cet état perpétuel de dédoublement inconscient se manifestait surtout dans les moments vertigineux, où la vie quotidienne s'endort et où surgit des abîmes du sommeil le regard du sphinx, la face multiforme de l'Être. Depuis un an, Christophe était obsédé par des rêves, où il sentait nettement, dans une même seconde, avec une illusion absolue, qu'il était à la fois plusieurs êtres différents, souvent lointains, séparés par des mondes, par des siècles. À l'état de veille, il en conservait le trouble hallucinant, sans avoir le souvenir de ce qui l'avait causé. C'était comme la fatigue d'une idée fixe disparue, dont la trace persiste, sans qu'on puisse la comprendre. Mais tandis que son âme se débattait douloureusement dans le réseau des jours, une autre âme assistait en lui, attentive et sereine, à ces efforts désespérés. Il ne la voyait pas; mais elle jetait sur lui la réverbération de sa lumière cachée. Cette âme était avide et joyeuse de sentir, de souffrir, d'observer, de comprendre ces hommes, ces femmes, cette terre, ces passions, ces pensées, même torturantes, même médiocres, même viles:—et cela suffisait à leur communiquer un peu de sa lumière, à sauver Christophe du néant. Elle lui faisait sentir qu'il n'était pas seul tout à fait. Cette seconde âme, avide de tout être et de tout connaître, opposait son rempart aux passions destructrices.
Si elle suffisait à lui maintenir la tête au-dessus de l'eau, elle ne lui permettait pourtant pas d'en sortir avec ses seules forces. Il ne parvenait pas à se maîtriser et à se recueillir. Tout travail lui était impossible. Il traversait une crise intellectuelle, qui devait être féconde:—toute sa vie future y était déjà en germe;—mais cette richesse intime ne se traduisait, pour le moment, que par des extravagances; et les effets immédiats d'une telle surabondance ne différaient pas de ceux de la stérilité la plus indigente. Christophe était submergé par la vie. Toutes ses forces avaient subi une formidable poussée et grandi trop vite, toutes à la fois. Sa volonté seule n'avait pas eu une croissance aussi rapide; et elle était affolée par cette foule de monstres. La personnalité craquait. De ce tremblement de terre, de ce cataclysme intérieur, les autres ne voyaient rien. Christophe lui-même ne voyait que son impuissance à vouloir, à créer, et à être. Désirs, instincts, pensées, sortaient les uns après les autres, comme d'une terre volcanique s'échappent des nuages de soufre; et il se demandait:
—Maintenant, que sortira-t-il? Qu'adviendra-t-il de moi? Sera-ce toujours ainsi, ou sera-ce fini de Christophe? Ne sera-t-il rien, jamais?
Et voici que surgissaient maintenant les instincts héréditaires, les vices de ceux qui avaient été avant lui.
Il s'enivra.
Il rentrait à la maison, sentant le vin, riant, accablé.
La pauvre Louisa le regardait, soupirait, ne disait rien, priait.
Mais, un soir qu'il sortait d'un cabaret, aux portes de la ville, il aperçut sur la route, à quelques pas devant lui, l'ombre falote de l'oncle Gottfried, son ballot sur le dos. Depuis des mois, le petit homme n'était pas revenu au pays, et ses absences se faisaient toujours plus longues. Christophe le héla, tout heureux. Gottfried, courbé sous son fardeau, se retourna; il regarda Christophe, qui se livrait à une mimique extravagante, et il s'assit sur une borne pour l'attendre. Christophe, la figure animée, s'approcha, en exécutant une gambade, et il secoua la main de l'oncle avec de grandes démonstrations d'affection. Gottfried le regarda longuement, puis il dit:
—Bonjour, Melchior.
Christophe crut que l'oncle se trompait, et il éclata de rire:
—Le pauvre homme baisse, pensa-t-il, il perd la mémoire.
Gottfried avait en effet l'air vieilli, ratatiné, rapetissé, rabougri; il respirait d'un petit souffle pénible et court. Christophe continuait à pérorer. Gottfried remonta son ballot sur ses épaules, et se remit silencieusement en marche. Ils revinrent côte à côte, Christophe gesticulant et parlant à tue-tête, Gottfried toussotant, se taisant. Et comme Christophe l'interpellait, Gottfried l'appela encore Melchior. Cette fois, Christophe lui demanda:
—Ah çà! qu'est-ce que tu as à m'appeler Melchior? Je m'appelle Christophe, tu le sais bien. As-tu oublié mon nom?
Gottfried, sans s'arrêter, leva les yeux vers lui, le regarda, secoua la tête, et dit froidement:
—Non, tu es Melchior, je te reconnais bien.
Christophe s'arrêta, atterré. Gottfried continuait de trottiner, Christophe le suivit, sans répliquer. Il était dégrisé. En passant près de la porte d'un café-concert, il alla aux mornes glaces qui reflétaient les becs de gaz de l'entrée et les pavés déserts, il se regarda: il reconnut Melchior. Il rentra, bouleversé.
Il passa la nuit à s'interroger, à se fouiller l'âme. Il comprenait maintenant. Oui, il reconnaissait les instincts et les vices qui avaient levé en lui: ils lui faisaient horreur. Il songea à la veillée funèbre, auprès de Melchior mort, aux engagements pris, et il repassa en revue sa vie, depuis: il les avait tous trahis. Qu'avait-il fait depuis un an? Qu'avait-il fait pour son Dieu, pour son art, pour son âme? Qu'avait-il fait pour son éternité? Pas un jour qui n'eût été perdu, gâché, souillé. Pas une œuvre, pas une pensée, pas un effort durable. Un chaos de désirs se détruisant l'un l'autre. Vent, poussière, néant... Que lui avait servi de vouloir? Il n'avait rien fait de ce qu'il avait voulu. Il avait fait le contraire de ce qu'il avait voulu. Il était devenu ce qu'il ne voulait pas être: voilà le bilan de sa vie.
Il ne se coucha point. Vers six heures du matin (il faisait nuit encore), il entendit Gottfried qui se préparait à partir.—Car Gottfried n'avait pas voulu s'arrêter davantage. En passant par la ville, il était venu, suivant son habitude, embrasser sa sœur et son neveu; mais il avait annoncé que, le lendemain matin, il se remettrait en marche.
Christophe descendit. Gottfried vit sa figure blême, creusée par une nuit de douleur. Il lui sourit affectueusement, et lui demanda s'il voulait l'accompagner un peu. Ils sortirent, ensemble, avant l'aube. Ils n'avaient pas besoin de parler: ils se comprenaient. En passant près du cimetière, Gottfried dit:
—Entrons, veux-tu?
Jamais il ne manquait de faire visite à Jean-Michel et à Melchior, quand il venait au pays. Christophe n'était pas entré là depuis un an. Gottfried s'agenouilla devant la fosse de Melchior, et dit:
—Prions, pour qu'ils dorment bien, et qu'ils ne nous tourmentent pas.
Sa pensée était un mélange de superstitions étranges et de clair bon sens: elle surprenait parfois Christophe; mais cette fois, il ne la comprit que trop. Ils ne dirent rien de plus, jusqu'à ce qu'ils fussent sortis du cimetière.
Comme ils avaient refermé la grille gémissante, et suivaient, le long du mur, dans les champs frileux qui s'éveillaient, le petit sentier qui passait sous les cyprès des tombes, d'où la neige s'égouttait, Christophe se mit à pleurer:
—Ah! oncle, dit-il, que je souffre!
Il n'osait lui parler de l'épreuve qu'il avait faite de l'amour, par une peur bizarre de gêner Gottfried; mais il parla de sa honte, de sa médiocrité, de sa lâcheté, de ses engagements violés.
—Oncle, que faire? J'ai voulu, j'ai lutté; et, après un an, je suis au même point qu'avant. Même pas! J'ai reculé. Je ne suis bon à rien, je ne suis bon à rien! J'ai perdu ma vie, je me suis parjuré!...
Ils montaient la colline au-dessus de la ville. Gottfried dit avec bonté:
—Ce n'est pas la dernière fois, mon petit. On ne fait pas ce qu'on veut. On veut, et on vit: cela fait deux. Il faut se consoler. L'essentiel, vois-tu, c'est de ne pas se lasser de vouloir et de vivre. Le reste ne dépend pas de nous.
Christophe répétait avec désespoir:
—Je me suis parjuré!
—Entends-tu? dit Gottfried...
(Les coqs chantaient dans la campagne.)
—Ils chantaient aussi pour un autre qui s'est parjuré. Ils chantent pour chacun de nous, chaque matin.
—Un jour viendra, dit Christophe amèrement, où ils ne chanteront plus pour moi... Un jour sans lendemain. Et qu'aurai-je fait de ma vie?
—Il y a toujours un lendemain, dit Gottfried.
—Mais que faire, s'il ne sert à rien de vouloir?
—Veille et prie.
—Je ne crois plus.
Gottfried sourit:
—Tu ne vivrais pas, si tu ne croyais pas. Chacun croit. Prie.
—Prier quoi?
Gottfried lui montra le soleil, qui paraissait dans l'horizon rouge et glacé:
—Sois pieux devant le jour qui se lève. Ne pense pas à ce qui sera dans un an, dans dix ans. Pense à aujourd'hui. Laisse tes théories. Toutes les théories, vois-tu, même celles de vertu, sont mauvaises, sont sottes, font le mal. Ne violente pas la vie. Vis aujourd'hui. Sois pieux envers chaque jour. Aime-le, respecte-le, ne le flétris pas surtout, ne l'empêche pas de fleurir. Aime-le, même quand il est gris et triste, comme aujourd'hui. Ne t'inquiète pas. Vois. C'est l'hiver maintenant. Tout dort. La bonne terre se réveillera. Il n'y a qu'à être une bonne terre, et patiente comme elle. Sois pieux. Attends. Si tu es bon, tout ira bien. Si tu ne l'es pas, si tu es faible, si tu ne réussis pas, eh bien, il faut encore être heureux ainsi. C'est sans doute que tu ne peux davantage. Alors, pourquoi vouloir plus? Pourquoi te chagriner de ce que tu ne peux pas faire? Il faut faire ce qu'on peut... Als ich kann.
—C'est trop peu, dit Christophe, en faisant la grimace.
Gottfried rit amicalement:
—C'est plus que personne ne fait. Tu es un orgueilleux. Tu veux être un héros. C'est pour cela que tu ne fais que des sottises... Un héros! Je ne sais pas trop ce que c'est; mais, vois-tu, j'imagine: un héros, c'est celui qui fait ce qu'il peut. Les autres ne le font pas.
—Ah! soupira Christophe, à quoi bon vivre alors? Cela n'en vaut pas la peine. Il y a pourtant des gens qui disent que «vouloir, c'est pouvoir»!...
Gottfried rit de nouveau, doucement:
—Oui?... Eh bien, ce sont de grands menteurs, mon petit. Ou ils ne veulent pas grand'chose...
Ils étaient arrivés au sommet de la colline. Ils s'embrassèrent affectueusement. Le petit colporteur s'en alla, de son pas fatigué. Christophe resta, pensif, le regardant s'éloigner. Il se redisait le mot de l'oncle:
—Als ich kann (Comme je peux).
Et il sourit, pensant:
—Oui... Tout de même... C'est assez.
Il revint vers la ville. La neige durcie craquait sous ses souliers. La bise aigre d'hiver faisait tressaillir, sur la colline, les branches nues des arbres rabougris. Elle rougissait ses joues, elle brûlait sa peau, elle fouettait son sang. Les toits rouges des maisons, en bas, riaient au soleil éclatant et froid. L'air était fort et dur. La terre glacée semblait jubiler d'une âpre allégresse. Le cœur de Christophe était comme elle. Il pensait:
—Je me réveillerai aussi.
Il avait encore des larmes aux yeux. Il les essuya du revers de sa main, et regarda en riant le soleil qui s'enfonçait sous un rideau de vapeurs. Les nuées, lourdes de neige, passaient au-dessus de la ville, fouettées par la bourrasque. Il leur fît un pied de nez. Le vent glacial soufflait...
—Souffle, souffle!... Fais ce que tu veux de moi! Emporte-moi!... Je sais bien où j'irai.
Christofori fadem die quacumque tueris,
Illa nempe die non morte mala morieris.
L'Aube, Le Matin et L'Adolescent ont été publiés d'abord dans les Cahiers de la quinzaine, dirigés par Charles Péguy, en trois livraisons de février 1904 et 15 janvier 1905. Les premières éditions Ollendorff datent de: L'Aube, 28 mars 1905—Le Matin, 10 octobre 1905—L'Adolescent, 10 octobre 1905.