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Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) / 1823-1850 cover

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) / 1823-1850

Chapter 20: 1850
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About This Book

A collection of daily notebooks in which the artist records immediate impressions, theoretical reflections on composition and color, technical notes on painting, and reactions to music and literature. Personal details—routines, visits, sales, and studio practices—appear alongside travel accounts and observations of contemporaries, showing how external experiences informed his practice. As the entries progress they move from rapid, fragmentary jottings toward more considered, literary passages and sustained critical thought. Together the pages form an intimate account of creative process, aesthetic priorities, and the intellectual milieu that shaped a long artistic career.

[460] Voir Catalogue Robaut, n° 714.

[461] L'émotion de Delacroix s'explique facilement, car c'est là, à l'abbaye de Valmont, que le maître avait passé les meilleurs moments de sa jeunesse. Son cousin, M. Bataille, officier d'état-major, attaché à la personne du prince Eugène, à la suite duquel il fit les campagnes d'Italie et de Pologne, de 1811 à 1813, était propriétaire de cette ancienne abbaye, qui avait été bâtie pour huit moines bénédictins, et qui touchait aux ruines d'une église beaucoup plus ancienne. M. Bataille avait réparé les ruines et l'habitation, puis il avait planté un parc à l'entour. A sa mort, Valmont était devenue la propriété de M. Bornot, cousin de M. Bataille et de Delacroix.

[462] Delacroix exécuta à l'abbaye de Valmont des fresques. Elles furent peintes en 1834. A ce propos, il écrivait à Villot: «Le cousin m'a fait préparer un petit morceau de mur avec les couleurs convenables, et j'ai fait en quelques heures un petit sujet dans ce genre assez nouveau pour moi, mais dont je crois que je pourrais tirer parti, si l'occasion s'en présentait... J'avoue que je serai singulièrement ragaillardi par un essai dans ce genre, si je pouvais le faire sérieusement et en grand.» (Voir Correspondance, t. I, p. 203 et 204.)

[463] Anne-Françoise Delacroix, qui épousa Louis-Cyr Bornot, était la grand'tante d'Eugène Delacroix. Celui-ci avait fait le portrait de sa vieille parente, en 1818, quand il n'avait pas encore vingt ans. (Voir Catalogue Robaut, n° 1460.)

[464] Saint-Pierre en Port.

[465] Madame Laporte, veuve de l'ancien consul de France à Tanger.

[466] Zimmerman, compositeur et pianiste distingué, né à Paris en 1785, mort en 1853; Il fut longtemps professeur de piano au Conservatoire.

[467] L'Arsace et Isménie, petit roman oriental de Montesquieu, où l'affabulation romanesque se trouve entremêlée de considérations politiques, et qui fait partie des œuvres posthumes de l'écrivain.

[468] Le cousin Bataille.

[469] Lorenzo Ghiberti, sculpteur et architecte, né à Florence en 1378, mort vers 1455.

[470] La peinture n'est pas connue, mais on cite deux dessins. (Voir Catalogue Robaut, n°s 727, 728.)

[471] M. et Mme Bornot avaient six enfants: un fils, M. Camille Bornot, et cinq filles qui en se mariant devinrent: Mmes Gavet, Lambert, Porlier, Pierre Legrand et Journé.


Sans date.—Passé les jours suivants dans l'oisiveté. Quelques visites.

Vu Mme Marliani qui m'avait écrit; elle a passé un mois à Nohant, et y a été malade. Mme Sand est triste et ennuyée. Elle a maintenant la fureur du domino. Elle grondait tout de bon cette pauvre Charlotte de ne point sentir toutes les profondeurs de combinaisons que renferme ce sublime jeu. On fait aussi des charades où elle fait sa partie. Les costumes l'occupent.

Clésinger, que j'ai rencontré dans la rue, m'a envoyé sa femme, qui est venue me prendre pour me faire voir la statue qu'il a faite pour le tombeau de Chopin. Contre mon attente, j'ai été tout à fait satisfait. Il m'a semblé que je l'aurais faite ainsi. En revanche, le buste est manqué. D'autres bustes d'hommes que j'ai vus là m'ont déplu. Solange me disait qu'il cherchait à varier son genre. En effet, j'ai vu là une figure de l'Envie, qui n'accuse guère que l'imitation de Michel-Ange. Cependant, en sortant de l'imitation exacte du modèle que son premier ouvrage indiquait comme sa vocation, il montre de l'imagination et une entente de la grâce des lignes, qui est fort rare. Il fait un groupe en pierre d'une Pieta, dans lequel on trouve ce mérite.


1850

7 janvier.—Haro m'a rapporté les deux petites études que j'ai faites à Champrosay[472], de ma fenêtre, l'une de la cour des gendarmes, l'autre par la salle à manger, l'été avec des moissons, etc.

Lui redemander l'Arabe accroupi, qui devait être sur la grande toile où était la Suzanne[473], que j'ai achevée pour Villot.

*

12 janvier.—Travaillé à retoucher le petit Hamlet, la Femme de dos, de Beugniet[474]; ébauché un petit lion pour le même.

Voir Gavard[475], Cavé, Rivet, Couder, Guillemardet, Halévy, la princesse Marcellini[476]. Passé chez les Wilson-Quantinet. Voir Meissonier et Daumier.

*

18 janvier.—«Mon cher Monsieur, j'apprends à l'instant que M. de Mornay, dont les procédés avec moi ne me commandent point de ménagements, a mis en vente, à la rue des Jeûneurs, six tableaux de moi, dont l'un, la Cléopâtre, ne m'a pas été payé, depuis plusieurs années qu'il l'a chez lui. Je désirerais donc, si vous croyez que la chose soit faisable, mettre de suite opposition à la vente dudit tableau, afin de le ravoir du moins; car, dans l'état de ruine où se trouve M. de Mornay, j'aurais encore plus de peine à en recouvrer le prix. Peut-être vous demandé-je une chose qui exigerait des formalités que j'ignore? peut-être aussi le temps vous manque-t-il?... Je laisse cela à votre appréciation, pensant bien que vous ne consentiriez pas à me voir m'engager dans une sotte affaire. J'avoue que le trait me semble si fort qu'il m'a semblé que je serais plus que dupe en ne protestant pas pour le moins.

«Si je calcule bien, il n'y aurait pas de temps à perdre: nous sommes aujourd'hui vendredi; il est probable que la vente aura lieu demain.»

*

Dimanche 20 janvier.—Concert de l'Union musicale. Symphonie de Mozart; admirable ouverture de Coriolan, de Beethoven.

Entendu deux fois et mal composé.

*

21 janvier.—J'avais écrit derrière la toile du petit Christ à la colonne que j'envoie à Gaultron: blanc, momie, vermillon: je me rappelle que j'avais employé pour les ombres laque Robert J. et terre verte, ou bien vert malachite clair.

A Gaultron, prêté le tableau de fruits de Chardin. Rendu à la fin d'avril.

*

Jeudi 24.—Donné à Haro, pour la rentoiler, la petite étude de l'Étang de Louroux; ciel grisâtre clair.

Composé la Pandore sur toile assez grande.

*

Vendredi 25 janvier.—Je pensais que les artistes qui ont un style assez vigoureux sont dispensés de l'exécution exacte, témoin Michel-Ange. Arrivé à ce point, ce qu'ils perdent en vérité littérale, ils le regagnent bien en indépendance et en fierté.

*

30 janvier.—Soirée chez Gudin[477]. Je disais à Pradier que je dînais très fortement, ne pouvant déjeuner à cause de mon travail, et que pour faire passer ce dîner, je faisais force exercice ensuite. Il me dit: «Quand on a une vieille voiture, on ne lui fait pas faire de longs voyages; on la met sous la remise, et on ne l'en tire que pour le besoin et pour des courses légères.»

Revenu à deux heures du matin, très fatigué; premier oubli de la leçon que je venais de recevoir.

*

31 janvier.—«Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand», m'écrivait le pauvre Beyle[478].

—Cette réflexion [au 20 février] me fait surmonter l'ennui de me déranger pour aller en Belgique.


[472] Voir Catalogue Robaut, n°s 543 et 544.

[473] Voir Catalogue Robaut, n° 1246.

[474] Marchand de tableaux.

[475] Gavard, éditeur des Galeries historiques de Versailles.

[476] La princesse Marcellini Czartoriska.

[477] Théodore Gudin, peintre de paysages et de marines, né à Paris en 1802, mort en 1880. Il fut élève de Girodet, qu'il quitta pour l'atelier de Géricault et pour celui de Delacroix.

[478] Il ne paraît point que les relations aient été très suivies entre Stendhal et Delacroix. Stendhal en 1824 avait écrit un «Salon» dans le Journal de Paris et des départements, Salon qui fut réimprimé dans les Mélanges d'art et de littérature. Il n'avait pas été perspicace en ce qui touche le talent du peintre, car il y déclarait qu'il ne pouvait admirer ni l'auteur ni l'ouvrage; il parlait des Massacres de Scio. Pourtant il le rapproche de Tintoret, ce qui n'est point un médiocre compliment, et il conclut en disant: «M. Delacroix a toujours cette immense supériorité sur tous les auteurs de grands tableaux qui tapissent les grands salons, qu'au moins le public s'est beaucoup occupé de ses ouvrages.»

«Plafond. L'archange saint Michel terrassant le démon.

«Tableau de droite. Héliodore chassé du temple. S'étant présenté avec ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renversé par un cavalier mystérieux: en même temps, deux envoyés célestes se précipitent sur lui et le battent de verges avec furie, jusqu'à ce qu'il soit rejeté hors de l'enceinte sacrée.

«Tableau de gauche. La lutte de Jacob avec l'ange. Jacob accompagne les troupeaux et autres présents à l'aide desquels il espère fléchir la colère de son frère Ésaü. Un étranger se présente qui arrête ses pas et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu'au moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se trouve réduit à l'impuissance. Cette lutte est regardée par les Livres saints comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses élus.» (Voir Corresp., t. II, p. 260 et 261.)


Lundi4 février.—Faire à Saint-Sulpice[479] des cadres de marbre blanc, autour des tableaux; ensuite cadres de marbre rouge ou vert, comme dans la chapelle de la Vierge, et le fond du tout en pierre avec ornements en pierre, et imitant l'or, comme les cuivres dorés de la même chapelle. (Si on pouvait faire les cadres en stuc blanc.)

La dimension du plafond est de 15 pieds[480].

—Magnifiques tons d'ombre reflétée dans une chair rouge: vert cobalt, vermillon Chine, ocre jaune; je l'ai employé pour fondre les touches de terre de Sienne brûlée et autres tons chauds qui formaient la préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le Daniel.

Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits avec laque fixe, ocre jaune et blanc.

L'ocre jaune pur, ton le plus vrai et le plus frappant pour les bons.

*

Mardi 5 février.—Très beau ton pour les chairs très claires, pour servir d'intermédiaires entre les plus grands clairs et les ombres: terre de Cassel, blanc, vermillon, ocre jaune.

—Dîné chez Ed. Bertin. Revu là Mme P..., avec laquelle j'ai causé beaucoup. Fleury Cuvillier[481] et sa femme y étaient. Desportes[482] m'a entrepris sur la dévotion, il a trouvé en moi un terrain tout préparé; mais au fond c'est un fou. Il regarde Mozart comme un grand corrupteur, il lui préfère beaucoup les vieux maîtres, y compris Rameau.

*

Jeudi 7 février.—Hecquet, au concert, l'autre jour, me citait un critique connu, qui appelle Mozart le premier des musiciens médiocres.

A ce concert et au suivant, je comparais les deux ouvertures de Beethoven à celle de la Flûte enchantée, par exemple, et à tant d'autres de Mozart..... Quelle réunion, dans ces dernières, de tout ce que l'art et le génie peuvent donner de perfection! Dans l'autre, quelles incultes et bizarres inspirations!

*

Vendredi 8 février.—Ce serait une bonne chose, en commençant, que d'établir la gamme d'un tableau par un objet clair dont le ton et la valeur seraient exactement pris sur nature: un mouchoir, une étoffe, etc. Cicéri me conseillait cela il y a quelques années.

*

10 février.—Chez Bixio le soir[483]. Avant dîner, chez Louis Guillemardet.

Duverger me disait en revenant que B*** était sans imagination et avait du feu, et que lui (Duverger) était presque tout le contraire; c'est la réunion de ces deux facultés, l'imagination et la raison, qui fait les hommes exceptionnels.

Il me présente l'idée originale et pourtant assez raisonnable que la tradition napoléonienne est le résultat nécessaire de la révolution.

*

11 février.—Dîné chez Meissonier avec Chenavard. Fait là, inter pocula, le beau projet d'aller en Hollande voir les dessins de Raphaël. Chenavard dit à dîner que Raphaël lui déplaisait parce qu'il le trouvait impersonnel, c'est-à-dire se métamorphosant à mesure que d'autres personnalités vigoureuses le frappaient: le contraire de Michel-Ange, Corrège, Rembrandt, etc..

*

13 février.—Retravaillé au Saint Sébastien.

—Vu la princesse Marcellini, vers trois heures; j'ai été bien frappé de ce qu'elle m'a joué de Chopin. Rien de banal, composition parfaite. Que peut-on trouver de plus complet? Il ressemble plus à Mozart que qui que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu'il semble qu'on trouverait.

*

Jeudi 14 février.—Travaillé à la Femme impertinente. Je l'avais reprise, il y a dix ou douze jours.

—Je commence à prendre furieusement en grippe les Schubert, les rêveurs, les Chateaubriand (il y a longtemps que j'avais commencé), les Lamartine, etc. Pourquoi tout cela se passe-t-il? Parce que ce n'est point vrai... Est-ce que les amants regardent la lune, quand ils trouvent près d'eux leur maîtresse?... A la bonne heure, quand elle commence à les ennuyer.

Des amants ne pleurent pas ensemble; ils ne font pas d'hymnes à l'infini, et font peu de descriptions. Les heures vraiment délicieuses passent bien vite, et on ne les remplit pas ainsi.

Les sentiments des Méditations sont faux, aussi bien que ceux de Raphaël, du même auteur. Ce vague, cette tristesse perpétuelle ne peignent personne. C'est l'école de l'amour malade... C'est une triste recommandation, et cependant les femmes font semblant de raffoler de ces balivernes; c'est par contenance; elles savent bien à quoi s'en tenir sur ce qui fait le fond même de l'amour. Elles vantent les faiseurs d'odes et d'invocations, mais elles attirent et recherchent soigneusement les hommes bien portants et attentifs à leurs charmes.

—Ce même jour, Mme P... est venue avec sa sœur, la princesse de B... La nudité de la Femme impertinente[484], et celle de la Femme qui se peigne, lui ont sauté aux yeux:... «Que pouvez-vous trouver là de si attrayant, vous autres artistes, vous autres hommes? Qu'est-ce que cela a de plus intéressant que tout autre objet vu dans sa nudité, dans sa crudité, une pomme, par exemple?»

—J'avais cheminé, vers quatre heures et demie, avec le vieux père Isabey[485]. Il m'a fait un cours sur les lunettes. C'est Charles qui lui a donné le conseil d'avoir ses lunettes divisées en deux. Il lui a dit: «Change de verre, aussitôt que tu t'aperçois que tes yeux se fatiguent le moins du monde.» En ne le faisant pas, on risque d'être forcé de sauter un numéro, ce qui m'est arrivé. «Tu vivrais, lui a-t-il dit, comme Mathusalem, que tu aurais encore de quoi y voir clair.»—Il fait de petits repas assez fréquents: cela lui réussit.

*

Samedi 16 février.—J'ai revu chez M. de Geloës mon tableau du Christ au tombeau qu'il éclaire le soir avec un quinquet ad hoc; il ne m'a pas déplu.

*

Dimanche 17 février.—Passé toute ma journée en état de langueur, et je n'avais à faire que des besognes ennuyeuses. Je ne fais rien qui me prépare à ce voyage de Hollande, et cela, pendant que je suis fort bien en train de peindre. Le soir, dîné chez Mme de Forget.

*

Mardi 19 février.—Dîné avec Chenavard, Meissonier.—Parlé du voyage qui, j'espère, ne se fera pas. (Voir au 31 janvier précédent.)

Chez Berlioz ensuite; l'ouverture de Léonore m'a produit la même sensation confuse; j'ai conclu qu'elle est mauvaise, pleine, si l'on veut, de passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même: ce bruit est assommant; c'est un héroïque gâchis.

Le beau ne se trouve qu'une fois et à une certaine époque marquée. Tant pis pour les génies qui viennent après ce moment-là. Dans les époques de décadence, il n'y a de chance de surnager que pour les génies très indépendants. Ils ne peuvent ramener leur public à l'ancien bon goût qui ne serait compris de personne; mais ils ont des éclairs qui montrent ce qu'ils eussent été dans un temps de simplicité. La médiocrité dans ces longs siècles d'oubli du beau est bien plus plate encore que dans les moments où il semble que tout le monde puisse faire son profit de ce goût du simple et du vrai qui est dans l'air. Les artistes plats se mettent alors à exagérer les écarts des artistes mieux doués, ce qui est la platitude à force d'enflure, ou bien ils s'adonnent à une imitation surannée des beautés de la bonne époque, ce qui est le dernier terme de l'insipidité, ils remontent même en deçà. Ils se font naïfs avec les artistes qui ont précédé les belles époques. Ils affectent le mépris de cette perfection, qui est le terme naturel de tous les arts.

Les arts ont leur enfance, leur virilité et leur décrépitude. Il y a des génies vigoureux qui sont venus trop tôt, de même qu'il y en a qui viennent trop tard; dans les uns et les autres, on trouve des saillies singulières. Les talents primitifs n'arrivent pas plus à la perfection que les talents des temps de la décadence. Du temps de Mozart et de Cimarosa, on compterait quarante musiciens qui semblent être de leur famille, et dont les ouvrages contiennent, à des degrés différents, toutes les conditions de la perfection. A partir de ce moment, tout le génie des Rossini et des Beethoven ne peut les sauver de la manière. C'est par la manière qu'on plaît à un public blasé et avide par conséquent de nouveautés; c'est aussi la manière qui fait vieillir promptement les ouvrages de ces artistes inspirés, mais dupes eux-mêmes de cette fausse nouveauté qu'ils ont cru introduire dans l'art. Il arrive souvent alors que le public se retourne vers les chefs-d'œuvre oubliés et se reprend au charme impérissable de la beauté.

Il faudrait absolument écrire ce que je pense du gothique; ce qui précède y trouverait naturellement sa place.

*

Dimanche 24 février.—Pierret venu me voir dans la journée avec son fils Henry, qui va en Californie. Je lui ai donné le Petit Lion.

Le soir, au divin Mariage secret, avec Mme de Forget. Cette perfection se rencontre dans bien peu d'ouvrages humains.

On pourrait refaire pour tous les beaux ouvrages restés dans la mémoire des hommes ce que de Piles[486] fait pour les peintres seulement... Je me suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique, j'ai successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven, toujours au point de vue de la perfection. Quand je suis arrivé au Mariage secret, j'ai trouvé non pas plus de perfection, mais la perfection même. Personne n'a cette proportion, cette convenance, cette expression, cette gaieté, cette tendresse, et par-dessus tout cela, et ce qui est l'élément général, qui relève toutes ces qualités, cette élégance incomparable, élégance dans l'expression des sentiments tendres, élégance dans le bouffon, élégance dans le pathétique modéré qui convient à la pièce.

On est embarrassé pour dire en quoi Mozart peut être inférieur à l'idée que j'ai ici de Cimarosa. Peut-être une organisation particulière me fait-elle incliner dans le sens où j'incline; cependant une raison comme celle-là serait la destruction de toute idée du goût et du vrai beau; chaque sentiment particulier serait la mesure de ce beau et de ce goût. J'osais bien me dire aussi que je trouvais dans Voltaire un coin fâcheux, rebutant pour un adorateur de son admirable esprit; c'est l'abus de cet esprit même. Oui, cet arbitre du goût, ce juge exquis abuse aussi des petits effets; il est élégant, mais spirituel trop souvent, et ce mot est une affreuse critique. Les grands auteurs du siècle précédent sont plus simples, moins recherchés.

—J'ai été voir à quatre heures les études de Rousseau, qui m'ont fait le plus grand plaisir... Exposés ensemble, ces tableaux donneront de son talent une idée dont le public est à cent lieues, depuis vingt ans que Rousseau est privé d'exposer[487].

*

Mardi 26 février.—J'ai été convoqué par Durieu[488], pour juger le procédé Haro, que nous devons aller voir fonctionner à Saint-Eustache.

J'ai appris là ce que l'univers ne croira pas: la cathédrale de Beauvais manque d'une aile qui n'a jamais été achevée; ladite cathédrale est d'un gothique mêlé du seizième siècle. On discute sérieusement si le morceau qui reste à faire sera refait dans le style du reste ou dans celui du treizième siècle, qui est le style favori des antiquaires dans ce moment. De cette manière, on apprendrait à vivre à ces ignorants du seizième siècle, qui ont eu le malheur de n'être pas nés trois siècles plus tôt.

Après la commission, j'ai été voir Duban, en société de Vaudoyer[489], qui est dans mes idées sur l'architecture. Vu Duban.

Vu la galerie d'Apollon, etc.

*

Mercredi 27 février.—Je travaille aux croquis pour Saint-Sulpice à soumettre à la Préfecture.

Vers trois heures, j'ai été voir Cavé, qui a été mordu par son chien au point d'avoir failli en perdre le nez et la mâchoire. Le Constitutionnel a imprimé qu'il en était quitte seulement pour le premier des deux. Les amis alarmés viennent les uns après les autres s'informer de ce qui lui reste réellement, et il a pris le parti d'écrire au journal pour lui demander grâce.


[479] Pour l'inauguration de la chapelle, Delacroix envoya une invitation datée du 29 juin 1861. Il expose ainsi les sujets de la décoration: «M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur de visiter les travaux qu'il vient de terminer, dans la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice. Ces travaux seront visibles au moyen de cette lettre, depuis le mercredi 21 juin jusqu'au 3 août inclusivement, de une à cinq heures de l'après-midi. Première chapelle à droite en entrant par le grand portail.

[480] Voir Catalogue Robaut, n° 1341.

[481] Cuvillier-Fleury, littérateur, né en 1802, mort en 1887. Il fut le précepteur du duc d'Aumale, et écrivit de nombreux articles au Journal des Débats. En 1860. il entra à l'Académie française.

[482] Auguste Desportes, poète et auteur dramatique, né en 1797, mort en 1866.

[483] Alexandre Bixio (1808-1865), savant et homme politique. Il prit une part active à la révolution de Juillet. En 1831, il fonda avec Buloz la Revue des Deux Mondes. Il fut rédacteur au National et l'un des principaux écrivains de l'opposition libérale. En 1848, il devint ministre de l'agriculture.

[484] C'est sous ce titre que Delacroix désignait, dans la conversation, une de ses Baigneuses. A propos de ce tableau, M. Robaut écrit: «La jeune femme a la tête ceinte d'un ruban bleu qui flotte sur son dos; elle s'appuie sur un banc de verdure où sont déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges.»

[485] J.-B. Isabey, célèbre peintre miniaturiste français, né en 1767, mort en 1855. Ses portraits le montrent comme un dessinateur des plus remarquables. Sous le Directoire, sous l'Empire et sous la Restauration, il jouit de la faveur du public et fut successivement directeur de l'atelier des peintres à la manufacture de Sèvres et conservateur adjoint des Musées royaux.

[486] Roger de Piles (1635-1709), peintre et écrivain, auteur d'un Abrégé de la vie des peintres.

[487] Delacroix portera plut loin un jugement sur Rousseau. Il est intéressant de noter ici l'opinion de Rousseau sur Delacroix; on la trouve dans une très curieuse lettre du paysagiste, publiée par M. Burty dans, son volume Maîtres et petits maîtres. Cette lettre contient un parallèle entre Ingres et Delacroix, et conclut ainsi: «Faut-il vous dire que je préfère Delacroix avec ses exagérations, ses fautes, ses chutes visibles, parce qu'il ne tient à rien qu'à lui, parce qu'il représente l'esprit, le temps, le verbe de son temps? Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre avec nous, parce que dans ses lamentations exagérées et ses triomphes retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son cri, son mal et le nôtre. Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme Raphaël, Véronèse et Rubens, et l'art de Delacroix est puissant comme une voix de l'Enfer du Dante.» (Ph. BURTY, Maîtres et petits maîtres, p. 157.)

[488] Eugène Durieu, administrateur et écrivain, né en 1800. Entré au ministère de l'intérieur, il devint en 1847 inspecteur général des établissements d'utilité publique. Chargé, après la révolution de Février, de la direction générale de l'administration des cultes, il institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le service des architectes diocésains pour la conservation des monuments affectés au culte.

[489] Léon Vaudoyer, architecte, né le 7 juin 1803, mort en 1872. Il déploya un remarquable talent pratique dans la restauration des vieux monuments historiques, et fut nommé, en 1868, membre de l'Académie des beaux-arts.


Vendredi1er mars.—Vu l'exposition des tableaux de Rousseau pour sa vente. Charmé d'une quantité de morceaux d'une originalité extrême.

*

Dimanche 3 mars.—A l'Union musicale: Symphonie en fa, de Beethoven, pleine de fougue et d'effet; puis l'ouverture d'Iphigénie en Aulide, avec toute l'introduction, airs d'Agamemnon, et le chœur de l'arrivée de Clytemnestre.

L'ouverture, un chef-d'œuvre: grâce, tendresse, simplicité et force par-dessus tout. Mais il faut tout dire: toutes ces qualités vous saisissent fortement, mais la monotonie vous endort un peu. Pour un auditeur du dix-neuvième siècle, après Mozart et Rossini, cela sent un peu le plain-chant. Les contre-basses et leurs rentrées vous poursuivent comme les trompettes dans Berlioz.

Tout de suite après venait l'ouverture de la Flûte enchantée: à la vérité, c'est un chef-d'œuvre. J'ai été aussitôt saisi de cette idée, en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart a trouvé, et voici le pas qu'il lui a fait faire; il est vraiment le créateur, je ne dirai pas de l'art moderne, car il n'y en a déjà plus à présent, mais de l'art porté à son comble, après lequel la perfection ne se trouve plus.

Je disais à la princesse Radoïska, chez laquelle j'ai été en sortant de là: «Nous savons par cœur Mozart et tout ce qui lui ressemble. Tout ce qui a été fait à leur imitation et dans ce style ne le vaut pas, et nous a d'ailleurs fatigués ou rassasiés. Que faire pour être émus de nouveau?... surtout surpris? Se contenter des tentatives hardies, mais moins souvent heureuses, des génies quelquefois très éminents que le siècle produit. Que feront ces derniers, quand les modèles semblent n'être là que pour montrer ce qu'il faut éviter? Il est impossible qu'ils ne tombent pas dans la recherche.»

*

Lundi 4 mars.—Au Louvre pour la restauration.

*

Vendredi 8 mars.—A l'atelier de Clésinger. Scène pitoyable avec ce butor et notre comité.

*

Samedi9 mars.—Je suis accablé de toutes ces corvées successives.

—Plusieurs jours se passent à ne rien faire jusqu'au lundi 11.

*

Lundi 11 mars.—Repris le dernier tableau de fleurs.

A notre comité chez Pleyel à une heure.

Le soir, chez Mme Jaubert[490]. Vu des portraits et dessins persans, qui m'ont fait répéter ce que Voltaire dit quelque part, à peu près ainsi: Il y a de vastes contrées où le goût n'a jamais pénétré; ce sont ces pays orientaux, dans lesquels il n'y a pas de société, où les femmes sont abaissées, etc. Tous les arts y sont stationnaires.

Il n'y a dans ces dessins ni perspective ni aucun sentiment de ce qui est véritablement la peinture, c'est-à-dire une certaine illusion de saillie, etc.: les figures sont immobiles, les poses gauches, etc... Nous avons vu ensuite un portefeuille de dessins d'un M. Laurens[491], qui a voyagé dans toutes ces contrées.

Chose qui me frappe surtout, c'est le caractère de l'architecture en Perse. Quoique dans le goût arabe, tout néanmoins est particulier au pays; la forme des coupoles, des ogives, les détails des chapiteaux, les ornements, tout est original. On peut, au contraire, parcourir l'Europe aujourd'hui, et depuis Cadix jusqu'à Pétersbourg, tout ce qui se fait en architecture a l'air de sortir du même atelier. Nos architectes n'ont qu'un procédé, c'est de revenir toujours à la pureté primitive de l'art grec. Je ne parle pas des plus fous, qui font la même chose pour le gothique; ces puristes s'aperçoivent tous les trente ans que leurs devanciers immédiats se sont trompés dans l'appréciation de cette exquise imitation de l'Antique. Ainsi Percier et Fontaine ont cru dans leur temps l'avoir fixé pour jamais. Ce style, dont nous voyons les restes dans quelques pendules faites il y a quarante ans, paraît aujourd'hui ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire sec, mesquin, sans aucune des qualités de l'Antique.

Nos modernes ont trouvé la recette de ces dernières dans les monuments d'Athènes. Ils se croyaient les premiers qui les aient regardés; en conséquence, le Parthénon devient responsable de toutes leurs folies. Quand j'ai été à Bordeaux, il y a cinq ans, j'ai trouvé le Parthénon partout: casernes, églises, fontaines, tout en tient. La sculpture de Phidias obtient le même honneur auprès des peintres. Ne leur parlez même pas de l'antique romain ou du grec d'avant ou d'après Phidias.

J'ai vu, parmi les dessins faits en Perse, un entablement complet, chapiteaux, frise, corniche, etc., entièrement dans les proportions grecques, mais avec des ornements qui le renouvellent complètement, et qui sont d'invention.

—Dans la journée, j'avais été chez Pleyel, me réunir à ces messieurs pour finir l'affaire de Clésinger.

—Se rappeler dans les dessins persans ces immenses portails à des édifices qui sont plus petits qu'eux; cela ressemble à une grande décoration d'opéra dressée devant le bâtiment. Je n'en sache pas d'exemple nulle part.

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16 mars.—Mme Cavé est venue et m'a lu quelques chapitres de son ouvrage sur le dessin. C'est charmant d'invention et de simplicité.... Je l'ai revue avec plaisir et j'ai causé de même.

Le soir chez Chabrier avec Mme de Forget. Je me suis ennuyé.

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Dimanche 17 mars.—Union musicale. Concert: Symphonie d'Haydn, admirable d'un bout à l'autre. Chef-d'œuvre d'ordre et de grâce; Concerto pour le piano de Mozart, autant; Chœur Que de grâces, de Glück, suivi d'un petit air de ballet ridicule, qu'on aurait dû laisser dans l'oubli, par respect pour sa mémoire.

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Vendredi, 19 mars.—Soirée de musique chez le Président. Causé là avec Fortoul[492], qui est fort aimable pour moi. Je m'y suis enrhumé. C'est le souvenir le plus saillant de la soirée.—Thiers y est venu. Cela a fait une certaine sensation.

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Jeudi 21 mars.—Toute la journée chez moi, occupé de mes esquisses pour la Préfecture.

Tous les jours derniers, occupé de la composition du plafond du Louvre [493]. Je m'étais d'abord arrêté pour les Chevaux du soleil dételés par les nymphes de la mer. J'en suis revenu jusqu'à présent à Python.

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Vendredi 22 mars.—Lettre de Voltaire, dans laquelle il s'écrie à propos du Père de famille de Diderot, que tout s'en va, tout dégénère; il compare son siècle à celui de Louis XIV.

Il a raison. Les genres se confondent; la miniature, le genre succèdent aux genres tranchés, aux grands effets et à la simplicité. J'ajoute: Voltaire se plaint déjà du mauvais goût, et il touche pour ainsi dire au grand siècle; sous plus d'un rapport, il est digne de lui appartenir. Cependant le goût de la simplicité, qui n'est autre chose que le beau, a disparu!...

—Comment les philosophes modernes qui ont écrit tant de belles choses sur le développement graduel de l'humanité, accordent-ils, dans leur système, cette décadence des ouvrages de l'esprit avec le progrès des institutions politiques? Sans examiner si ce dernier progrès est un bien aussi réel que nous le supposons, il est incontestable que la dignité humaine a été relevée, au moins dans les lois écrites; mais est-ce la première fois que des hommes se sont aperçus qu'ils n'étaient pas tout à fait des brutes et ne se sont pas laissé gouverner en conséquence? Ce prétendu progrès moderne dans l'ordre politique n'est donc qu'une évolution, un accident de ce moment précis. Nous pouvons demain embrasser le despotisme avec la fureur que nous avons mise à nous rendre indépendants de tout frein.

Ce que je veux dire ici, c'est que, contrairement à ces idées baroques de progrès continu que Saint-Simon et autres ont mises à la mode, l'humanité va au hasard, quoi qu'on ait pu dire. La perfection est ici quand la barbarie est là. Fourier ne fait pas au genre humain l'honneur de le trouver adulte. Nous ne sommes encore que de grands enfants; du temps d'Auguste et de Périclès, nous étions dans les langes; nous avons balbutié à peine sous Louis XIV avec Racine et Molière. L'Inde, l'Égypte, Ninive et Babylone, la Grèce et Rome, tout cela a existé sous le soleil, a porté les fruits de la civilisation à un point dont l'imagination des modernes se fait à peine une idée, et tout cela a péri, sans laisser presque de traces; mais ce peu qui est resté pourtant est tout notre héritage; nous devons, à ces civilisations antiques nos arts, dans lesquels nous ne les égalerons jamais, le peu d'idées justes que nous avons sur toutes choses, le petit nombre de principes certains qui nous gouvernent encore dans les sciences, dans l'art de guérir, dans l'art de gouverner, d'édifier, de penser enfin. Ils sont nos maîtres, et toutes les découvertes dues au hasard, qui nous ont donné de la supériorité dans quelques parties des sciences, n'ont pu nous faire dépasser le niveau de supériorité morale, de dignité, de grandeur qui élève les anciens au-dessus de la portée ordinaire de l'humanité. Voilà ce que n'a pas vu Fourier avec son association, son harmonie, ses petits pâtés et ses femmes complaisantes.

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Mercredi 27 mars.—Beau ton de cheveux châtain clair dans la Desdémone: frottis de bitume, sur fonds assez clairs. Clairs: terre verte brûlée et blanc.

Demi-teinte delà chair du saint Sébastien: bitume, blanc, laque terre verte, un peu de jaune brillant; clairs, jaune brillant, blanc, laque. Un peu de bitume, suivant le besoin.

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Dimanche 31 mars.—Énée va tuer Hélène, qui se cache dans le temple de Vesta. Vénus vient l'arrêter.

Les Harpies troublent le repos des Troyens.

—Villot venu me voir ce matin: tous ces jours-ci je reste chez moi, grâce à mon affreux rhume qui ne se guérit pas.

Ce soir cependant dîné chez Pierret; son fils va partir.