[241] Il s'agit du tableau d'Olinde et Sophronie, qui a figuré récemment à l'Exposition des Cent chefs-d'œuvre, chez Petit. La description fournie par Delacroix est la suivante: «Olinde et Sophronie. Clorinde, arrivant au secours de Sarrasins assiégés dans Jérusalem, délivre de la mort deux jeunes amants condamnés au bûcher par le tyran Aladin.» (Jérusalem délivrée.) (Voir Catalogue Robaut, n° 1290.)
[242] Voir Catalogue Robaut, n° 1384.
[243] Voir Catalogue Robaut, n° 1249.
[244] Voir Catalogue Robaut, nos 1214 et 1220.
[245] Ce passage, qui nous avait échappé au moment d'écrire notre Étude, vient encore à l'appui de ce que nous avons dit sur le sentiment d'amitié chez Delacroix, et contribue à détruire la légende qu'on s'était plu à former.
[246] Le docteur Velpeau était un des plus célèbres chirurgiens de l'époque.
[247] M. Nisard, pour qui la critique ne pouvait avoir de mystères, déclarait dans un Salon daté de 1833, au National, où il remplaçait le critique Peisse, que «M. Delacroix n'avait pas un ouvrage sérieux».
[248] Visconti, architecte, dont l'œuvre principale fut la réunion du Louvre aux Tuileries. Il paraît que Delacroix l'estimait davantage que ses confrères Lefuel et Baltard. (Voir suprà, t. II, p. 229.)
[249] L'Exposition de 1855.
[250] Chaix d'Est-Ange, célèbre avocat et homme politique. Son goût pour les arts et ses fréquentes relations avec les artistes sont connus.
[251] Le comte Charles de Rémusat (1797-1875), écrivain et homme politique. De 1830 à 1852 il fit partie à toutes les assemblées délibérantes, et devint ministre de l'intérieur en 1840. Sous l'Empire, il resta complètement étranger aux affaires publiques et reprit ses travaux philosophiques, faisant paraître des ouvrages et publiant des études dans la Revue des Deux Mondes. En 1846, il avait succédé à Royer-Collard comme membre de l'Académie française.
[252] Jacques Babinet (1794-1872), mathématicien, membre de l'Académie des sciences depuis 1840, auteur d'un grand nombre de travaux qui embrassent diverses parties de l'astronomie, de la physique et de la météorologie. Il a publié de nombreux articles scientifiques à la Revue des Deux Mondes et au Journal des Débats.
[253] Il éprouva cette même émotion à l'église Saint-Sulpice, en peignant le dimanche, au son des orgues. Mais, comme on le verra plus loin, les autorités ecclésiastiques et administratives lui refusèrent l'autorisation de travailler le dimanche pendant les offices.
[254] Visconti mourut sans avoir achevé l'œuvre capitale de sa carrière d'architecte, la réunion du Louvre aux Tuileries. Mais son nom n'en reste pas moins attaché à ce magnifique travail. Il avait été, au mois d'août précédent, nommé membre de l'Institut.
Faust.—Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir
mon bras et vous reconduire chez vous?
Faust, tragédie de M. de
Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris)
1828.
1854
Sans date.—Fragments d'un dictionnaire, etc.—Petits articles très courts sur les artistes célèbres et en passant ou traitant seulement un point qui les regarde ou d'une qualité propre à eux.
—Le beau implique la réunion de plusieurs qualités: la force toute seule n'est pas la beauté sans la grâce, etc.: en un mot, l'harmonie en serait l'expression la plus large.—Cette panhypocrisiade universelle.
1er janvier.—Tout va si mal: la vertu elle-même est si faible et si chancelante, le talent si journalier, si sujet à se dégrader et à s'abandonner soi-même, que les hommes sont facilement accoutumés à se contenter en tout de l'apparence seulement du talent et de la vertu. Apparence de talent, semblant d'honnêteté: point d'imitation de personne sur aucun point. Vous me le donnez, je le prends; je n'exige guère, de peur d'être obligé de rendre beaucoup. Il n'y a que sur la civilité qu'ils sont excessifs, parce qu'elle ne coûte rien.
Vous êtes avocat, vous défendez et vous faites triompher le client per fas et nefas, et il n'y a rien à dire, c'est le devoir! réussir surtout. Avoir défendu le client en pure perte avec tout le talent et la conscience imaginables, fâcheux accident, dont il faut se relever par un succès obtenu, s'il est nécessaire, dans un cas plus douteux, près de juges prévenus, en s'appuyant sur toutes les circonstances préparées ou fortuites qui concourent ordinairement à tous les succès.
Vous êtes l'archevêque de Cavaignac et sa créature; sa main vous a tiré de l'obscurité du néant. Vous serez l'archevêque de Napoléon, vous le consacrerez comme l'élu d'un grand peuple: la mitre commande. Vous n'êtes plus l'archevêque de Cavaignac, vous êtes l'archevêque de Paris. Vous entonnez le Salvum fac imperatorem avec tranquillité; vous recevez l'encens d'une manière convenable. Vous ne serez pas sorti de votre devoir, de ceux que demande et dont se contente le public.
Il n'y a pas une voix qui vous crie que vous devez prêter à la critique, pas une voix, celle de votre conscience moins que les autres, qui vous avertisse en secret. Qui donc, si vous ne vous le donnez vous-même, vous donnerait ce charitable avertissement? Je le dis charitable, dans l'intérêt de votre triste honneur, non dans celui des nécessités de votre position, des nécessités du bien vivre, du paraître. Qui vous le donnerait, cet avertissement que vous n'avez pas reçu comme une inspiration naturelle dans l'exercice d'un ministère et dans les méditations d'une situation qui vous rapproche de la source de toute vertu? L'attendriez-vous de ceux que vous appelez vos amis, quand vous ne l'avez pas senti en dedans de vous, dans le silence du sanctuaire? Quoi! vous approchez le Saint des saints! vous vivez dans la communion des élus! vous montez dévotement en chaire et les yeux baissés modestement comme pour interroger les replis de votre cœur, ou bien, les mains et les regards élevés comme pour attester l'auteur des saintes inspirations, vous étalez devant de tristes et faibles humains la corruption de leur nature, vous la leur faites toucher du doigt! Vous êtes ménager devant eux de ces promesses qui encourageraient, consoleraient leurs aspirations vers le bien; vous tonnez quelquefois, vous êtes la voix de Dieu lui-même! mais vous savez bien ce que c'est que cet instrument et quel est cet organe dont il se sert pour faire arriver sa parole jusqu'à ses créatures déshéritées. Oui! cette voix, en passant par vos lèvres, et je ne dis pas votre cœur, pour arriver à ces cœurs abattus, pour effrayer même les justes, cette voix, dis-je, réveille malgré vous dans vous-même un sentiment importun. Vous ne pouvez avoir aboli, à ce point, dans votre être, le sentiment du juste, qu'il ne se passe en vous un tumulte qui troublera et attristera la sécurité que la vue du monde, comme il est, vous a accoutumé à regarder comme la paix de l'âme. Vous remportez, au milieu de ces flatteurs, de ces corrompus, si attentifs à vous cacher leur corruption et à feindre de ne point s'apercevoir de la vôtre, un fond chagrin, une soucieuse attitude, que vous vous efforcez de faire paraître tranquille pour d'homme de l'habit que vous portez, pour paraître, par le calme de votre visage, aussi élevé au-dessus du commun des hommes, que vous semblez l'être par les insignes sacrés de votre dignité.
*
4 janvier.—Soirée aux Tuileries. J'en suis revenu plus chagrin que de l'enterrement du pauvre Visconti. La figure de tous ces coquins[255] et de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces enveloppes brodées, lèvent le cœur.
*
5 janvier.—«Ainsi, dans toutes nos résolutions, il faut examiner quel est le parti qui présente le moins d'inconvénients et l'embrasser comme le meilleur, parce qu'on ne trouve jamais rien de parfaitement pur et sans mélange, ou exempt de danger.» (Machiavel.)
*
17 janvier.—Les littérateurs font semblant de croire que l'oreille et l'œil jouissent, dans la musique et dans la peinture, comme le palais dans l'action de manger et de boire.
*
25 janvier.—Ce soir, à la soirée de la princesse Marcellini, S..., en me parlant de Mozart, me dit qu'il avait laissé un petit livre dans lequel il notait tout ce qu'il composait: il y a des jours, des semaines, des mois pendant lesquels il ne fait rien; quand il s'y remet, c'est prodigieux; ce que c'est que l'ouvrage d'un seul jour quelquefois!
—Armide arrivant au camp de Godefroi... Sa suite, ardeur des chevaliers.
—Frappement du rocher, pour le ministère d'État.
—Renaud dans la forêt enchantée[256]: les disciples près des arbres.
*
29 janvier.—L'admirable symphonie que j'avais oubliée. Se rappeler dans l'avant-dernier morceau la gueule de l'enfer entr'ouverte pendant une mesure ou deux.
Le matin, *** est venu m'apprendre, par une pluie affreuse et à travers la crotte, que mon plafond avait fait fiasco hier soir... Le bon cœur! l'aimable parent!... Comme il m'a trouvé très froid à ses remarques, attendu que je le trouve bon, il s'en est allé sans avoir rempli son but. Il remportait alors l'inquiétude d'avoir par trop compté sur ma bénignité; sa figure allongée et verdie annonçait la crainte de voir s'envoler les commandes de tableaux et de plafonds.
[255] Voir notre Étude, p. XVI et XVII.
[256] Toile qui fut adjugée cent sept francs à Andrieu, qui la céda à la duchesse Colonna. «Nous pensions, dit le Catalogue Robaut, que cette esquisse était entrée dans le legs fait au musée cantonal de Fribourg par Mme la duchesse Colonna... Le conservateur de ce musée que nous avons consulté à ce sujet, nous a détrompés.»
6 mars.—Commencé à montrer le salon de la Paix, à l'Hôtel de ville, jusqu'au 13 inclusivement[257].
*
9 mars.—Vu chez le ministre d'État M. Isabey, qui m'a demandé des billets pour le prochain bal de l'Hôtel de ville, pour lui, sa femme et sa fille.—Id.; id., pour Riesener et sa femme.
*
11 mars.—Grande interruption dans ces pauvres notes de tous les jours: j'en suis très attristé; il me semble que ces brimborions, écrits à la volée, sont tout ce qui me reste de ma vie, à mesure qu'elle s'écoule. Mon défaut de mémoire me les rend nécessaires; depuis le commencement de l'année, le travail suivi de l'achèvement de l'Hôtel de ville me donnait trop de distraction; depuis que j'ai fini, et il y a bientôt un mois, j'ai les yeux en mauvais état, je crains d'écrire et de lire.
Article remarquable sur les Kœnigsmarck[258], par M. Blaze[259], Revue des Deux Mondes (15 octobre 1852-15 mai 1853).
Aller chez M. Viardot, la semaine prochaine; M. Thiers, id.
Billets à Signol, à Larivière[260], à Panseron[261], à M. Pelletier[262], à Dedreux-Dorcy[263].
A. Deschamps[264], qui est venu me voir ces jours-ci, me disait que Félix Bodin[265], que nous avons connu, qui est mort assez jeune et qui était un homme maigre, lui disait qu'un homme de son tempérament était tué inévitablement dans la compagnie habituelle d'un homme gras et robuste: ces natures tirent à elles, au lieu de rendre, contrairement à l'opinion des anciens médecins qui faisaient coucher des vieillards avec de jeunes filles, pensant leur communiquer ainsi un peu de la chaleur et de l'activité d'un jeune sang.
*
14 mars.—Dîné chez Villot, avec Nadaud[266] Arago, Bixio.
*
15 mars.—Dîné chez Hippolyte Rodrigues[267] avec Halévy, Boilay, Mirès[268]; ce dernier, très original, très sensé, très spirituel; il est bien la preuve que c'est l'esprit qui fait l'homme. Il me disait, sur ce que le peuple, à présent, croit que le bien-être lui est dû indépendamment de l'esprit et de l'industrie employés à se le procurer, en un mot sur cette rage d'égalité de bonheur qui possède tous ces gens-là et que je déplorais, que c'était un mobile qui venait à son tour et qui avait son temps à faire, comme tous ceux qui ont soulevé les hommes plus ou moins longtemps, les guerres de religion par exemple.
Il disait que, quelque judiciaire qu'on apporte dans les affaires, on avait besoin d'un associé, d'un autre vous-même qui vous éclairât et vous fit quelquefois toucher du doigt la fausseté d'un calcul sur lequel on fondait de l'espérance.
Chez la princesse ensuite, où je ne suis arrivé qu'à onze heures passées. Elle confessait sa mobilité et la facilité de caractère qui la porte à donner toujours raison au dernier qui lui parle.
Mirés disait que l'artiste était une variété du fou. Mais l'artiste n'a pas besoin, comme dans les autres professions, je veux dire à l'endroit même de la profession, de cette présence d'esprit, de cette fixité dans les résolutions, sans lesquelles ni le général d'armée, ni l'administrateur, ni le financier ne sauraient rien faire de bon.
Je pense, le lendemain, qu'une partie de la supériorité de Louis-Napoléon vient sans doute de ce qu'il n'a rien de l'artiste.
*
20 mars.—Enterrement de la pauvre Mme Delaborde. Quantité de figures que je n'avais pas vues depuis longtemps. Villemain très changé; M. d'Houdetot méconnaissable. Le plus beau temps du monde: les bourgeons naissants verdoyant sous le soleil de printemps au milieu de cette mort et de cette caducité.
Je suis revenu de l'église à pied, par le pont d'Iéna où j'ai été voir la statue de Préault[269], que j'aurais voulu trouver meilleure; de là chez Riesener, le long de la rive gauche.
Vu chez Comon la jeune personne, en allant acheter l'Artiste; de là chez Mercey, qui m'a remis la commande du tableau pour l'Exposition.
Dîné chez Mme de Forget avec Laity[270] et Mme de Querelles, très bonne enfant.
Chez Devinck. Musique: morceau de Bach arrangé par Gounod. Le violon Hermann trop maniéré[271].
*
21 mars.—Travaillé toute la journée à l'Antée[272] pour Dumas, aux compositions de Chasses de lions[273], etc.
Vers quatre heures, chez le ministre; revenu à pied; rencontré l'insupportable Dagnan[274] et le bon Debay qui espère toujours que je traverserai la forêt de Sénart pour aller le voir à Montgeron.
Le soir, M. Lefèvre-Deumier[275]; j'y ai vu Yvon[276], qui m'a complimenté.
*
22 mars.—Sur le paysage.—Sur les modes dans les arts.—De l'imitation de l'antique: tout le monde l'a imité.—Sur la composition critique de diverses compositions de grands maîtres: Entrée à Babylone d'Alexandre, par Lebrun. Le faux pittoresque préféré à la convenance, comme dans Lebrun, ou l'insignifiance et la platitude, comme dans le Christ au tombeau de Titien; sa composition du Couronnement d'épines, de même. Chez Paul Véronèse, l'arrangement est de beaucoup préférable, mais l'intérêt dramatique est nul: qu'il peigne le Christ ou un bourgeois de Venise, ce sont toujours ses robes de chambre, ses fonds bleus, ses petits nègres portant des petits chiens, tout cela, il est vrai, arrangé avec l'harmonie des lignes et de la couleur.
*
23 mars.—Bal aux Tuileries: même sentiment d'ennui des autres et de moi-même. Cette abjection dorée est la plus triste de toutes.
Sur la sculpture: l'art princeps.—Ces sculpteurs modernes ne font que des pastiches.
La littérature.—Elle est l'art de tout le monde: on l'apprend sans s'en douter.
Les commissions.—J'ai été frappé à la dernière séance combien il faut consulter les hommes spéciaux. Mémoire sur ce sujet: tout ce qu'elles font est incomplet et surtout incohérent. À cette séance, les artistes votaient ensemble; ils avaient la raison pour eux; les autres ne comprennent que confusément; ils n'ont pas de notions claires.
Ce n'est pas à dire que, si je gouvernais, je remettrais les questions d'art, par exemple, à des commissions d'artistes. Les commissions seraient purement consultatives, et l'homme de mérite qui les présiderait n'en ferait qu'à sa tête après les avoir écoutées. Réunis et seuls du métier, chacun reprend promptement son point de vue étroit; opposés à des gens tout à fait incapables, les avantages certains et généraux ressortent à leurs yeux, et ils les font ressortir avec succès.
Ceci est contre les républiques. On objecte celles qui ont jeté de l'éclat; j'en vois la raison dans l'esprit traditionnel qui a survécu à tout, chez ces républiques, dans certains corps chargés du maniement des affaires. Les républiques les plus célèbres sont les aristocratiques. Un noble, comme un plébéien, pourvu qu'il ait du sens, comprendra l'intérêt du pays; mais le plébéien est un membre d'un corps qui n'est nulle part; le noble, au contraire, n'est quelque chose que par la tradition et par l'esprit conservateur qui lui rend plus chère encore une patrie à la tête de laquelle le placent ces institutions qu'il a mission de défendre: Venise, Rome, l'Angleterre, etc., sont des exemples.
L'esprit national ne se retrouvera dans le peuple que quand il se trouvera directement en face d'intérêts nationaux étrangers. C'est comme dans les commissions où les artistes, opposés à des manufacturiers, votent comme un seul homme. Envoyez à un congrès européen un certain nombre de plébéiens anglais, je parle de ceux qui font de l'opposition chez eux, qui sont pour le progrès, pour les changements, ils seront Anglais avant tout vis-à-vis des Allemands, des Français, etc.; ils soutiendront, sans en retirer une syllabe, les privilèges anglais qui font la force de l'Angleterre, et qu'un instinct secret leur dit être le principe de cette force.
*
24 mars.—Travaillé à ébaucher les Chasseurs de lions, pour Weill.
À deux heures et demie, séance à la commission de l'Industrie. Discussion sur le règlement concernant l'exposition des ouvrages faits depuis le commencent du siècle. J'ai combattu avec succès, aidé de Mêlée, cette proposition, qui a été écartée. Ingres[277] a été pitoyable; c'est une cervelle toute de travers; il ne voit qu'un point... C'est comme dans sa peinture; pas la moindre logique et point d'imagination: Stratonice, Angélique, le Vœu de Louis XIII, son plafond récent avec sa France et son Monstre.
*
26 mars.—Concert à Sainte-Cécile. Je n'ai prêté d'attention qu'à la Symphonie héroïque[278]. J'ai trouvé la première partie admirable, l'andante est ce que Beethoven a peut-être fait de plus tragique et de plus sublime, jusqu'à la moitié seulement. Ensuite la Marche du Sacre de Cherubini que j'ai entendue avec plaisir. Quant à Preciosa[279], la chaleur qu'il faisait là, ou une brioche que j'avais mangée, avant de venir, ont paralysé mon âme immortelle, et j'ai dormi presque tout le temps.
Je pensais, en entendant le premier morceau, à la manière dont les musiciens cherchent à établir l'unité dans leurs ouvrages. Le retour des motifs principaux est, en général, celui qu'ils croient le plus efficace: c'est aussi celui qui est le plus à la portée de la médiocrité. Si ce retour est, dans certains cas, l'occasion d'une grande satisfaction pour l'esprit et pour l'oreille, il semble, quand on l'applique trop souvent, un moyen secondaire, ou plutôt un pur artifice. La mémoire est-elle si fugitive qu'on ne puisse établir de relations dans les différentes parties d'un morceau de musique, si on n'affirme en quelque sorte à satiété l'idée principale par de continuelles répétitions?
Une lettre, un morceau de prose ou de poésie présente une déduction et un ensemble qui ressortent du développement des idées naissant les unes des autres, et pas par la répétition d'une phrase qui sera, si l'on veut, le point capital de la composition.
Les musiciens ressemblent en cela aux prédicateurs qui répètent à satiété et fourrent partout la phrase qui sert de texte à leur discours.
Je me rappelle, dans ce moment, plusieurs airs de Mozart dont la logique et la déduction sont admises, sans que le motif principal soit répété: l'air Qui l'odio non facunda, le chœur des prêtres de la Flûte enchantée, le trio de la Fenêtre, de Don Juan, le quintette, idem, etc. Ces derniers sont des morceaux de longue haleine, ce qui augmente le mérite. Dans ses symphonies, il répète quelquefois à satiété le motif principal; peut-être, en cela, se conforme-t-il à des usages établis. Cet art-là me semble plus assujetti que les autres à des habitudes pédantesques de métier, qui donnent une satisfaction aux gens purement musiciens, mais qui fatiguent toujours auditeurs peu versés dans la curiosité du métier, telle que les fugues, les rentrées savantes, etc.
Ces répétitions du motif me paraissent être occasionnellement, comme je le disais, une source de jouissances, quand elles sont employées à propos, mais elles donnent moins le sentiment de l'unité, qu'elles ne fatiguent quand l'unité ne ressort pas naturellement à l'aide des vrais moyens dont le génie a le secret. L'esprit est si imparfait, si difficile à fixer, que l'homme le plus sensible aux arts éprouve toujours, en présence d'un bel ouvrage, une sorte d'inquiétude, de difficulté d'en jouir complètement, que ne peuvent faire disparaître les petits moyens de produire une unité factice, moyens comme les répétitions des motifs dans la musique, comme la concentration de l'effet dans la peinture, petites et mesquines industries dont le commun des artistes s'empare facilement et qu'il applique de même. Un tableau qui semble devoir satisfaire plus complètement et plus facilement ce besoin d'unité, puisqu'il semble qu'on le voie tout d'une fois, ne le produit pas davantage s'il n'est bien composé, et j'ajoute même que, offrît-il au plus haut degré une grande unité dans son effet, l'âme ne sera pas pour cela complètement satisfaite. Il faut que, dans l'absence de l'ouvrage qui a éveillé en elle des sentiments, elle se recueille dans le souvenir: alors dominera celui de l'unité de l'ouvrage, si cette qualité s'y trouve effectivement. C'est alors que l'esprit saisit l'ensemble de la composition, ou se rend compte des disparates et des lacunes. Ces remarques faites à propos de la musique me font apercevoir plus particulièrement combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art qu'ils exercent, s'ils ne joignent à la pratique de cet art une supériorité d'esprit ou une finesse de sentiment, que ne peut donner l'habitude de jouer d'un instrument ou de se servir d'un pinceau. Ils ne connaissent d'un art que l'ornière dans laquelle ils se sont traînés, et les exemples que les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire; en un mot, la partie intellectuelle, ce sentiment-là leur échappe complètement, et comme ils sont malheureusement les juges les plus nombreux, ils peuvent dérouter longtemps le goût public et de même retarder le vrai jugement qu'il faut porter sur les beaux ouvrages. De là, sans doute, cette condescendance des grands talents pour le goût étroit et mesquin qui est, en général, la règle des conservatoires et des ateliers. De là ce retour de moyens prétendus savants qui ne satisfont aucun besoin de l'âme, et qui, par la répétition de banalités convenues, déparent certains chefs-d'œuvre et les marquent promptement d'un cachet de décrépitude.
Les beaux ouvrages ne vieilliraient jamais s'ils n'étaient empreints que d'un sentiment vrai. Le langage des passions, les mouvements du cœur sont toujours les mêmes; ce qui donne inévitablement ce cachet d'ancienneté, lequel finit quelquefois par effacer les plus grandes beautés, ce sont ces moyens d'effet à la portée de tout le monde, qui florissaient au moment où l'ouvrage a été composé; ce sont certains ornements accessoires à l'idée et que la mode consacre, qui font ordinairement le succès de la plupart des ouvrages. Ceux qui, par un prodige bien rare, se sont passés de cet accessoire, n'ont été compris que fort tard et fort difficilement, ou par de générations qui étaient devenues insensibles à ce charmes de convention.
Il y a un moule consacré dans lequel on jette les idées bonnes ou mauvaises, et les plus grands talents, les plus originaux, en portent involontairement la trace. Quelle est la musique qui résiste, après un certain nombre d'années, au caractère de vétusté que lui impriment les cadences, les fioritures qui souvent ont fait sa fortune, à son apparition? Quand l'école moderne d'Italie a substitué des ornements d'un goût qui a semblé nouveau à ceux dont nous avions l'habitude dans la musique de nos pères, cette nouveauté a paru le comble de la distinction; mais cette impression n'a pas duré autant que la mode dans les vêtements et dans les bâtiments. Elle a eu tout au plus assez de puissance pour nous lasser passagèrement des ouvrages anciens, en les faisant paraître vieux; mais ce qui a déjà prodigieusement vieilli, ce sont les ornements, c'est la parure indiscrète qu'un magistique (sic) génie ne dédaignait pas d'ajouter à ses heureuses conceptions et dont la foule des imitateurs a fait la substance même des ouvrages dénués d'invention.
Il faut déplorer ici cette triste condition de certaines inventions qui nous charment dans les esprits originaux. Ces agréments mêmes, ces ornements, ajoutés par la main du génie à des idées expressives et profondes, sont presque une nécessité à laquelle il cède naturellement. Ce sont des intervalles, des repos presque nécessaires, qui reposent l'esprit et le conduisent à de nouvelles idées.
Sur les nouvelles sonorités, les combinaisons de Beethoven: elles sont déjà devenues l'héritage ou plutôt le butin des moindres débutants.
*
27 mars.—Premier acte de la Vestale[280] dans la loge de Mme Barbier. J'ai été frappé, à travers la vétusté, d'un souffle original et qui a dû ressortir bien davantage à l'origine. Je ne sais si Cherubini est un plus grand musicien, mais il ne me donne pas cette impression. Il me semble qu'il est le calque des formes qu'il a trouvées établies: ainsi le Requiem de Mozart serait la règle dont il n'est pas sorti.
En sortant, vu deux actes d'Ulysse[281] qui m'a paru encore affaibli. Cette musique mince ne va pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant, quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de musique, on est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière; en un mot, c'est un genre bâtard: bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique, et qui certes n'a rien d'antique pour faire chanter des porchers. Mieux aurait valu du plain-chant, puisqu'on était en train d'archaïsme.
[257] Dans l'intervalle du 29 janvier an 6 mars, Delacroix avait fait exécuter par le peintre Andrieu des retouches aux peintures du salon de la Paix à l'Hôtel de ville, ainsi qu'il résulte de cette lettre: «Ayez la bonté de refaire un ciel plus clair, à la Muse par exemple, pas trop uni, mais éclairci de manière à faire bien à la lumière. Faites-en autant à la Minerve et, si vous voulez, à la Vénus. Je ne ferai que perdre ma journée en allant seulement pour cela, que vous pouvez faire parfaitement, et je ne serai pas en train de faire quoi que ce soit avant d'avoir revu aux lumières.» (Corresp., t. II, p. 98.)
[258] Épisode de l'histoire du Hanovre.
[259] Blaze de Bury, qui était le beau-frère de Buloz, fit pendant de longues années paraître de nombreux articles de critique littéraire et musicale à la Revue des Deux Mondes.
[260] Larivière, peintre, élève de Guérin, de Girodet et de Gros, avait été un des derniers concurrents de Delacroix à l'Institut.
[261] Panseron (1795-1859), compositeur, auteur d'un grand nombre de morceaux de musique religieuse.
[262] Pelletier occupait un poste important au ministère d'État. C'était un protégé de M. Fould.
[263] Dedreux-Dorcy, peintre, qui fit un portrait de Delacroix en 1831.
[264] Antony Deschamps de Saint-Amand, poète et littérateur (1808-1869). Outre un grand nombre d'œuvres poétiques, A. Deschamps a publié des articles dans la Revue de Paris et le Journal des Débats.
[265] Félix Bodin, publiciste et historien (1795-1837). C'est sous ses auspices que M. Thiers, alors inconnu, commença son Histoire de la Révolution française. Félix Bodin devint membre de la Chambre des députés après la révolution de 1830.
[266] Gustave Nadaud (1820-1893), compositeur et chansonnier, qui avait déjà, en 1849 et 1852, publié deux recueils de ses chansons.
[267] Hippolyte Rodrigues, financier et littérateur, occupait depuis 1840 une charge d'agent de change qu'il abandonna en 1875 pour se consacrer exclusivement aux études de critique et d'histoire religieuse. Il était le beau-père d'Halévy.
[268] Mirés, célèbre financier de l'époque, était alors à la tête d'un série de vastes opérations financières et jouissait dans le monde d'une influence considérable.
[269] Le Cavalier gaulois.
[270] Laity, ancien lieutenant d'artillerie, qui avait pris parti avec sa troupe pour le prince Louis-Napoléon lors de l'échauffourée de Strasbourg, où il se trouvait alors en garnison. Traduit devant la cour d'assises et acquitté, il donna sa démission. A l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence de la République, il reprit du service dans l'armé, mais il donna de nouveau sa démission après le coup d'État. En 1854, il fut nommé préfet, et devint sénateur en 1857.
[271] Adolphe Hermant, dit Hermann, né à Douai en 1822, élève Conservatoire de Paris, violoniste distingué.
[272] Hercule étouffant Antée. (Voir Catalogue Robaut, n° 1139.)
[273] Voir Catalogue Robaut, nos 1230, 1242, 1278, 1349, 1350.
[274] Isidore Dagnan, paysagiste, qui exposa de 1819 à 1868.
[275] Lefèvre-Deumier (1797-1857), littérateur et poète, auteur de tragédies romantiques écrites sous l'influence de Byron. En 1830, il prit part à l'insurrection de Pologne, puis, de retour en France, se maria et recueillit par héritage une immense fortune. Il devint, en 1852, bibliothécaire des Tuileries.
Sa femme, née Roulleaux-Dugage, s'est adonnée à la sculpture; elle exposait cette même année 1853 un buste de Mgr Sibour qui lui valut une médaille.
[276] Adolphe Yvon, peintre, élève de Delaroche, qui n'avait jusqu'alors exposé que des portraits et des scènes bibliques ou de genre. Il n'aborda le genre historique et militaire qu'au Salon de 1853, en peignant l'épisode du Premier consul descendant le mont Saint-Bernard, pour le château de Compiègne.
[277] Voir notre Étude sur les rapports d'Ingres avec Delacroix. À propos du plafond d'Ingres qui avait contribué à la décoration de l'Hôtel de ville, voici ce que Delacroix écrivait à un critique d'art: «Je ne sais si mon illustre confrère en plafond sera aussi satisfait de votre appréciation que je le suis pour ma part. Je suis entièrement de votre avis, à savoir que les camées ne sont pas faits pour être mis en peinture, et qu'il faut que chaque chose soit à sa place.» M. Burty ajoute en note: «L'illustre confrère en plafond, c'était Ingres, et les camées, c'était l'apothéose de Napoléon.» (Corresp., t. II, p. 110-111.)
Burty aurait pu ajouter que si Delacroix prononce le mot camée, c'est que Ingres n'avait fait qu'agrandir une composition connue comme camée. D'ailleurs, Delacroix fit de même pour l'Apothéose d'Homère.