[278] Rappelons qu'il qualifiait de divine la symphonie en la.

[279] Opéra de Weber.

[280] Tragédie lyrique de Spontini, qui avait été représentée pour la première fois à l'Académie impériale de musique le 11 décembre 1807; elle fut reprise à l'Opéra le 16 mars 1854, avec Roger, Obin, Bonnehée, Mlles Poinsot et Sophie Cruvelli. Cette reprise n'obtint pas le succès qu'on avait espéré.

[281] Ulysse, tragédie en trois actes et en vers, mêlée de chœurs, par Ponsard, qui fut représentée pour la première fois au Théâtre-Français le 18 juin 1852.


4 avril.—De la différence qu'il y a entre la littérature et la peinture relativement à l'effet que peut produire l'ébauche d'une pensée, en un mot de l'impossibilité d'ébaucher en littérature, de manière à peindre quelque chose à l'esprit, et de la force, au contraire, que l'idée peut présenter dans une esquisse ou un croquis primitif. La musique doit être comme la littérature, et je crois que cette différence entre les arts du dessin et les autres tient à ce que les derniers ne développent l'idée que successivement. Quatre traits, au contraire, vont résumer pour l'esprit toute l'impression d'une composition pittoresque.

Même quand le morceau de littérature ou de musique est achevé quant à sa composition générale, qui est supposée devoir donner l'impression pour l'esprit, l'inachèvement des détails sera d'un plus grand inconvénient que dans un marbre ou un tableau; en un mot, l'a peu près y est insupportable, ou plutôt ce qu'on appelle, en peinture, l'indication, le croquis, y est impossible: or, en peinture, une belle indication, un croquis d'un grand sentiment, peuvent égaler les productions les plus achevées pour l'expression.

*

7 avril.—Concert de la princesse. J'étais à côté de Mlle Gavard et de son frère; il faisait une chaleur insupportable et une odeur de rat mort qui l'était de même. Cela a été d'une grande longueur. On a commencé par le plus beau; quoique cela ait nécessairement gâté le reste, on a du moins goûté tout du long et sans fatigue cette belle symphonie en ut mineur de Mozart; mon pauvre Chopin[282] a des faiblesses après cela. La bonne princesse s'obstine à jouer ses grands morceaux; elle y est encouragée par ses musiciens qui ne s'y connaissent point, tout artistes de métier qu'ils sont. Le souffle manque un peu à ces morceaux. Il faut dire que la contexture, l'invention, la perfection, tout est dans Mozart. Barbereau me disait chez Boissard, après ce beau quatuor dont je parle plus loin, qu'il a, plus encore que Haydn, la simplicité et la franchise des idées; c'est surtout par le souvenir qu'on l'apprécie. Il en met une grande partie sur le compte de la science, sans omettre l'inspiration; il dit que c'est la science qui fait tirer ainsi partie des idées.

Chenavard me disait, ce jour-là, qu'Haydn lui paraissait avoir le style comique, le style de la comédie; il s'élève rarement jusqu'au pathétique. Mozart, me disait S..., ainsi qu'Haydn, n'a pas mis la passion dans la symphonie. Ce dernier particulièrement, qui en a tant mis dans son théâtre, ne cherche dans la symphonie qu'une récréation pour l'oreille, récréation intelligente, bien entendu, mais point de ces élans sombres et violents qui sont presque tout Beethoven, lequel n'a jamais pu faire de théâtre[283].

*

8 avril.—L'homme heureux est celui qui a conquis son bonheur ou le moment de bonheur qu'il ressent actuellement. Le fameux progrès tend à supprimer l'effort entre le désir et son accomplissement: il doit rendre l'homme plus véritablement malheureux. L'homme s'habitue avec cette perspective d'un bonheur facile à atteindre: suppression de la distance, suppression de travail dans tout.

Après avoir supprimé l'espace, mis à bon marché toutes sortes de substances qui servent au luxe et au plaisir d'une génération amollie, il ne reste plus qu'à décider la terre à répandre d'une main plus libérale ses antiques dons, source de notre vie même. Il est plus difficile de régler le cours des saisons que de creuser des montagnes et d'aligner sur des espaces considérables des monceaux de fer, voie expéditive qui rapproche les lieux et ménage le temps. Des philanthropes ont bien imaginé que la mécanique suppléerait quelque jour au caprice du vent et aux difficultés du sol pour donner libéralement au genre humain cette nourriture qu'il n'arrache à la terre qu'avec des sueurs, depuis qu'il a été jeté tout nu sur sa face, et depuis qu'il a renoncé à se procurer une chétive subsistance avec des arcs et des flèches, aux dépens d'autres chétives créatures qui trouvent, elles, sans les mêmes soins, quoique avec peine encore, la nourriture...

*

9 avril.—-Détestable concert à Sainte-Cécile: le fameux finale de Mendelssohn, annoncé par S..., m'a paru un charivari sans idées.

En sortant, été voir Mme Delessert sur son invitation. Marche turque de Beethoven et chœur de D...: médiocres, affectés. Pourquoi ne pas exécuter ces beaux concertos, comme celui que Chopin m'a fait connaître?

La pauvre princesse nous donnait aussi des choses ennuyeuses dans le même genre; elle faisait chanter à Mario un air de Chopin et surtout un Chant de mai, qu'il ne faut pas confondre avec celui de 1815... prétentieuse et vague imagination de Meyerbeer.

*

10 avril.—Dîné chez Mme de Forget avec Mme de Querelles; bien qu'elle abonde volontiers dans le sens des conversations religieuses, je la trouve avec plaisir; nous avons beaucoup parlé des tables. Les prêtres y voient l'influence des mauvais esprits.

11 avril.—J'ai fait mes paquets toute la matinée et ai été à deux heures chez Boissard. Divin quatuor de Mozart.

Chenavard nous parlait de Rossini: on le traitait déjà de perrucone, en 1828. Il crève de jalousie pour les succès des moindres musiciens. Le philosophe nous citait le mot de Boileau, déjà très vieux, à Louis Racine: il lui disait qu'il n'avait jamais entendu faire l'éloge du moindre savetier sans se sentir mordu au cœur. Il disait qu'il fallait de l'émulation.

*

Champrosay, 12 avril.—Parti pour Champrosay. La pluie a commencé juste au moment où nous quittions Paris pour aller à Champrosay. La sécheresse vraiment extraordinaire qui dure depuis six semaines affecte les campagnards.

Ce soir, promenade avec Jenny vers Draveil par la plus belle lune du monde. Le temps est entièrement remis.

J'ai emporté avec moi la fin de l'article de Silvestre[284], qui me concerne. J'en suis très satisfait. Pauvres artistes! ils périssent si on ne s'occupe pas d'eux. Il me met dans la catégorie de ceux qui ont préféré l'opinion de la postérité à celle de leur époque.

Avant dîner, nous avions été avec Jenny voir la fontaine. Ba vet a fait ébrancher ces beaux saules et ces beaux peupliers que j'admirais tant l'année dernière et qui étaient la grâce de toute cette plaine.

*

13 avril.—La plus belle matinée du monde et la plus douce impression en ouvrant ma fenêtre. Le sentiment du calme et de la liberté dont je jouis ici est d'une douceur inexprimable. Aussi je laisse venir ma barbe et je suis presque en sabots. Travaillé aux Baigneuses[285] toute la matinée, en interrompant de temps en temps mon travail pour descendre dans le jardin ou dans la campagne.

Vers trois heures, promenade assez courte dans la forêt, en prenant par l'allée du chêne Prieur, revenant vers la grande allée qui croise celle de l'ermitage et revenu enfin par cette dernière, après avoir passé à l'ombre derrière l'enclos. Peu d'idées, mais un certain sentiment de bonheur: satisfaction de moi-même et de mon travail.

Trouvé deux belles plumes d'oiseau de proie.

Le soir, sommeil après dîner et promenade jusqu'à onze heures, par la lune, dans le jardin.

*

14 avril.—Assez mauvaise disposition toute la matinée.—Travaillé aux Guetteurs de lion[286].

Sorti avant dîner avec Jenny, qui est souffrante et inquiète; Julie partait le soir pour son pays.

Dans la journée, promenade de temps en temps dans le jardin.

Écrit à Silvestre et à Moreau[287].

*

15 avril.—Repris la Clorinde.—Composé à l'intention de Dumas l'Hamlet ayant tué Polonius[288].

Vers trois heures, descendu par le plus beau soleil à la rivière pour voir à quel point elle est diminuée par la sécheresse. J'ai parcouru tout le bord avec beaucoup de plaisir; j'étais poursuivi, en descendant la petite rue pour arriver à la plaine et en revoyant ces petites îles de la rivière, par toutes sortes d'émotions mêlées de douceur et de regrets.

Le soir, promenade avec Jenny sur la route toute poudreuse.

J'écris à Mme de Forget:

«Je vous écris par le plus beau temps possible, qui afflige tout le monde, en commençant par la terre. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu pareille chose en cette saison; les bons agriculteurs sont aux abois; l'herbe est sèche dans la forêt, comme dans les plus grandes chaleurs du mois d'août, et les récoltes donnent de l'inquiétude, si ce n'est celle du vin qui viendrait pour nous consoler de l'absence des autres. Pour moi, en particulier, je ne retire que de l'agrément de ce qui cause cette inquiétude, mais j'en ferais volontiers le sacrifice en vue du bien général et des conséquences. Pour ne parler que de l'agrément, les feuilles ne poussent pas, ce qui nuit au paysage et ôte l'ombre qu'on peut très bien regretter, à cause de la chaleur inusitée du soleil. Je travaille à la peinture; la littérature, en ce moment, ne m'inspire pas.

«Je dois vous dire, pour votre édification, que j'ai reçu, avant mon départ, mon diplôme d'académicien d'Amsterdam, orné des armes des Pays-Bas et avec les parafes nécessaires; seulement il m'est impossible de comprendre un seul mot de ce titre authentique. Il faudra que j'aille en Hollande me le faire lire quelque jour. En attendant, je me promène avec un certain contentement de moi-même, assuré maintenant que je n'ai pas tout à fait perdu mon temps, dans ce monde, puisque j'ai été apprécié par les bons Hollandais.

«Je vous voudrais plus souvent des distractions comme celle que je trouve dans ce lieu écarté et champêtre. Le plaisir d'ouvrir le matin sa fenêtre sur la plus agréable vue du monde, rafraîchie par le pleurs de la nuit, et de respirer un air différent de celui que nous font la boue et les ordures de Paris, tout cela fait vivre et ranime l'esprit aussi bien que le corps. Je ne dis pas pour cela qu'il faut tout abandonner pour se jeter dans les bras de la pure nature. Un peu de tout cela, et surtout changer de temps en temps, c'est là le véritable rajeunissement des esprits.»

*

16 avril.—Ce matin, jour de Pâques, le soleil s'est montré de bonne heure et caché à plusieurs reprises. Le vent a l'air d'être tourné, et le ciel se couvre de nuages. Verrons-nous enfin cesser ce beau temps désolant? J'écris ceci à huit heures du matin en faisant des vœux pour être un peu mouillé.

—Ne pas oublier de payer le billet du vendredi saint, renvoyé à Champrosay, à Seghers, en excusant mon retard par ma légitime absence.

*

17 avril.—Reçu le matin, pendant que je travaillais, une invitation pour le soir à l'Élysée: parti vers quatre heures.

Trouvé dans le chemin de fer une famille, mère fils, fille, avec des cheveux magnifiques: se rappeler ces effets vraiment charmants dans le jeune homme, dont les cheveux étaient très bruns, et dans le jeune enfant, qui les avait déjà châtains et tournés en boucles les plus capricieuses et pleines de grâce.

Fatigue pour arriver jusque chez moi et ennui profond jusqu'au moment d'aller à cette corvée, dont j'ai rapporté le même sentiment d'amertume et de mépris de moi-même, de me confondre avec tous ces coquins... On avait éclairé le jardin en lanternes de couleur et feux de Bengale, d'un joli effet. Voilà le beau pour ces gens-là! Une matinée d'avril les laisse indifférents.

Parti le lendemain, sans voir personne. J'ai été au Jardin des Plantes[289] passer une heure à voir les animaux, mais ils étaient paresseux et ne m'offraient pas grand'chose à étudier; d'ailleurs, la chaleur était excessive.

Revenu avec bonheur et toujours avec cette extase intérieure; cette jouissance que me donne le sentiment de la liberté dont je jouis et la vue de ces simples objets, si connus de mes yeux et (j'allais dire) de mon cœur, et pourtant si nouveaux chaque fois que je les retrouve en sortant du gouffre empesté qui nous prend le meilleur de nos jours.

*

20 avril.—La pluie commence sérieusement au milieu de la journée et a l'air de s'établir: les feuilles semblent tressaillir de plaisir.

Peu d'épisodes tous ces jours-ci: un peu de travail, mais toujours beaucoup de tranquillité et de bonheur.

Écrit ce matin à Arago, qui m'avait envoyé du café de Paris; à Planche[290], dont j'ai trouvé l'article très aimable; à Buloz, à Mme Villot pour m'excuser, à Mme de Forget, à Chabrier dont j'avais trouvé une invitation.

*

21 avril.—Travaillé aux Baigneuses[291] et donné une secousse importante au travail, en m'appliquant à finir davantage la femme qui est entièrement dans l'eau.

Peu ou point sorti. En allant acheter des cigares, vers trois heures, j'ai trouvé chez l'épicier le pauvre Quantinet; j'ai été embarrassé pour lui de le rencontrer. Le pauvre homme, à ce qu'il paraît, est venu se consoler de ses ennuis dans des lieux plutôt propres à les lui rappeler. Il a amené, dit-on, une créature pour l'aider à conjurer ses souvenirs... Il venait hier acheter des épingles.

*

22 avril.—Mauvaise disposition toute la matinée, occasionnée par un mauvais cigare. Mauvaise besogne, par conséquent; arrangé ou gâté la Clorinde; c'est celui-là maintenant qui est en reste. Il faudrait, par un effort héroïque, le remettre à flot.

Sorti vers deux heures et demie avec ma bonne Jenny. Nous avons pris l'allée de l'Ermitage, tout du long; nous avons rencontré un troupeau de moutons qui m'a intéressé. Quelle sympathie j'éprouve pour les animaux! Que ces créatures innocentes me touchent! Quelle variété la nature a mise dans leurs instincts, dans leurs formes que j'étudie sans cesse, et à quel point elle a permis que l'homme devînt le tyran de toute cette création d'êtres animés et vivant de la même vie physique que lui! Pendant que ces pauvres animaux étaient occupés à paître, la tête collée à la terre, un rustre insouciant les gardait assez indolemment, en attendant que le boucher les reçoive de lui et s'en empare. Un jeune chien tenu en laisse se tenait près du berger et suivait des yeux un autre chien, son frère, plus expérimenté et occupé sans relâche à réunir le troupeau. Il faisait son éducation, toujours au profit de l'homme et de ses besoins. Au bout de l'allée, un paysan tirait brutalement par leur licou deux pauvres chevaux traînant la herse, et la leur faisait promener en tous sens dans une terre desséchée et à travers les sillons; ces deux bêtes semblaient plus attentives à s'occuper de leur tâche que l'animal en sarrau, lequel ne leur réservait sans doute pour récompense que des coups de fouet.

Le soir, je suis sorti vers la fontaine et j'ai retrouvé Jenny sur la route. Nous avons été jusque chez les Vandeuil, à l'entrée de Soisy.

*

23 avril.—Avancé le Petit Arabe assis et son cheval près de lui[292]. Repris la Clorinde[293], et je crois l'avoir amenée à un effet entièrement différent qui me ramène à ma première idée, qui m'avait échappé peu à peu. Il arrive malheureusement très souvent que l'exécution ou des difficultés ou des considérations tout à fait secondaires font dévier l'intention[294]. L'idée première, le croquis, qui est en quelque sorte l'œuf ou l'embryon de l'idée, est loin ordinairement d'être complet; il contient tout si l'on veut, mais il faut dégager ce tout, qui n'est autre chose que la réunion de chaque partie. Ce qui fait précisément de ce croquis l'expression par excellence de l'idée, c'est, non pas la suppression des détails, mais leur complète subordination aux grands traits qui doivent saisir avant tout. La plus grande difficulté consiste donc à retourner dans le tableau à cet effacement des détails, lesquels pourtant sont la composition, la trame même du tableau.

Je ne sais si je me trompe, mais je crois que les plus grands artistes ont eu à lutter grandement contre cette difficulté, la plus sérieuse de toutes. Ici ressort plus que jamais l'inconvénient de donner aux détails, par la grâce ou la coquetterie de l'exécution, un intérêt tel qu'on regrette ensuite mortellement de les sacrifier quand ils nuisent à l'ensemble. C'est ici que les donneurs de touches aisées et spirituelles, les faiseurs de torse et de tête d'expression, trouvent leur confusion dans leur triomphe. Le tableau composé successivement de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas couvert: car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à admirer, on est involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et d'ordonnance nulle part. L'intérêt qu'on a porté à chaque objet s'évanouit dans la confusion; ce qui semblait une exécution seulement précise et convenable devient la sécheresse même par l'absence générale de sacrifices. Demanderez-vous alors à cette réunion quasi fortuite de parties sans connexion nécessaire cette impression pénétrante et rapide, ce croquis primitif de cette idéale impression que l'artiste est censé avoir entrevu ou fixé dans le premier moment de l'inspiration? Chez les grands artistes, ce croquis n'est pas un songe, un nuage confus; il est autre chose qu'une réunion de linéaments à peine saisissables; les grands artistes seuls partent d'un point fixe, et c'est à cette expression pure qu'il leur est si difficile de revenir dans l'exécution longue ou rapide de l'ouvrage. L'artiste médiocre occupé seulement du métier, y parviendra-t-il à l'aide de ces tours de force de détails qui égarent l'idée, loin de la mettre dans son jour? Il est incroyable à quel point sont confus les premiers éléments de la composition chez le plus grand nombre des artistes... Comment s'inquiéteraient-ils beaucoup de revenir par l'exécution à cette idée qu'ils n'ont point eue[295]?

*

24 avril.—Je professe avant tout ma prédilection pour les ouvrages de courte haleine qui ne fatiguent pas plus le lecteur qu'ils n'ont fatigué l'auteur, etc.

—Menace de gelée, qui s'est réalisée dans la nuit au détriment de ce pauvre pays. Le serrurier me disait ce matin que la commune comprenant Mainville, Draveil et Champrosay faisait souvent pour quatre-vingt mille francs de cerises seulement.

*

26 avril.—Peu d'entrain. Mauvaise humeur presque toute la journée pour le jour de mes cinquante-six ans. Je les ai depuis ce matin.

*

27 avril.—Je suis sorti de bonne heure; cela me réussit à présent, et je travaille facilement l'après-midi après avoir fait de l'exercice le matin, ce qui m'était impossible autrefois.

J'ai pris l'allée de l'Ermitage et, au croisé des deux chemins, le petit sentier autrefois couvert, maintenant en taillis de quatre ou cinq ans, que je me rappelle souvent avoir pris avec Villot. J'y ai vu nombre de pousses de chêne gelées comme la vigne. Ce sentier aboutit au grand chemin herbu qui fait le tour de la forêt. En prenant à gauche, j'ai trouvé presque aussitôt le chemin direct de Mainville à Champrosay, en passant par le chêne d'Antain. On ne peut pas revenir plus directement.

J'ai beaucoup étudié les feuillages des arbres en revenant; les tilleuls y sont en abondance et développés plus tôt que les chênes. Le principe est plus facile à observer dans ce genre de feuilles.

Revenu agréablement. Cette étude des arbres de ma route m'a aidé à remonter le tableau du Tueur de lions, que j'avais mis hier, au milieu de ma fâcheuse disposition, dans un mauvais état, quoique la veille il fût en bon train. J'ai été pris d'une rage inspiratrice, comme l'autre jour, quand j'ai retravaillé la Clorinde, non pas qu'il y eût des changements à faire, mais le tableau était venu subitement dans cet état languissant et morne, qui n'accuse que le défaut d'ardeur en travaillant. Je plains les gens qui travaillent tranquillement et froidement. Je crois que tout ce qu'ils font ne peut être que froid et tranquille, et ne peut mettre le spectateur que dans un état pire de froideur et de tranquillité. Il y en a qui s'applaudissent de ce sang-froid et de cette absence d'émotion; ils se figurent qu'ils dominent l'inspiration.

La pluie est arrivée avec abondance; il a été impossible de sortir le soir, que j'ai passé à dormir et à me promener dans ma maison en faisant des projets. Je roule dans ma tête les deux tableaux de Lions[296] pour l'Exposition; je pense aussi à l'allégorie du Génie arrivant à la gloire[297].

Sensation délicieuse, en me couchant fort tard, de la fraîcheur du soir, les fenêtres ouvertes, et du chant diamanté du rossignol. S'il était possible de peindre ce chant à l'esprit, au moyen des yeux, je le comparerais à l'éclat que jettent les étoiles, par une belle nuit et à travers les arbres; ces notes légères ou vives, ou flûtées ou pleines d'une énergie inconcevable dans ce petit gosier, me représentent ces feux, tantôt étincelants, tantôt un peu voilés, semés inégalement comme des diamants immortels dans la voûte profonde de la nuit. La réunion de ces deux émotions, qui est des plus fréquentes dans cette saison, le sentiment de la solitude et de la fraîcheur qui s'y joint, l'odeur des plantes et surtout des forêts qui semble le soir plus intense, sont pour l'âme un de ces festins spirituels auxquels l'imparfaite création la convie rarement.

*

28 avril.—Ma pensée se porte à mon réveil sur les moments si agréables et si doux à ma mémoire et à mon cœur que j'ai passés près de ma bonne tante[298] à la campagne. Je pense à elle, à Henry, à ce malheureux... que le ménage a perdu pour des sentiments comme ceux-là, si jamais il les a éprouvés, aussi bien qu'il en a fait un portefaix, au lieu d'un artiste. Je lui donne ce nom pour dire qu'il n'est plus adonné qu'à la matière, mais de la manière la plus triste; il traîne véritablement le plus triste fardeau qu'il soit possible de porter, celui de son ménage et de sa maison à soutenir, et il n'y a plus chez lui une étincelle d'aspiration vers le plaisir de l'esprit ou de son métier;—mais sa situation d'à présent m'éloigne de mes pensées de ce matin.

Je me disais qu'il y a dix ans maintenant que j'avais été pour la dernière fois à Frépillon[299]; c'est vers le mois de mai 1844 environ, qu'après être revenu du dernier séjour que j'y avais fait, ce qui avait lieu ordinairement au printemps et à l'automne, je fus voir Mme His[300], qui demeurait à l'Arsenal, et j'y vis ma tante, qui venait déjà pour consulter. J'étais moi-même dans le quartier pour travailler à mon tableau de la rue Saint-Louis[301], que j'achevais. Jenny m'accompagnait. Je ne suis plus retourné depuis à Frépillon. Vers le mois d'août, ma tante est venue se constituer dans la maison de santé du faubourg Saint-Antoine, de laquelle je suis venu à bout de la persuader de se retirer.

En réfléchissant sur la fraîcheur des souvenirs, sur la couleur enchantée qu'ils revêtent dans un passé lointain, j'admirais ce travail involontaire de l'âme qui écarte et supprime, dans le ressouvenir de moments agréables, tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je comparais cette espèce d'idéalisation, car c'en est une, à l'effet des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants, ou sots; sa main puissante dispose et établit, ajoute ou supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré; dans l'ouvrage d'un artiste médiocre, on sent qu'il n'a été maître de rien; il n'exerce aucune action sur un entassement de matériaux empruntés. Quel ordre établirait-il dans ce travail où tout le domine? Il ne peut qu'inventer timidement et que copier servilement; or, au lieu de faire comme l'imagination qui supprime les côtés repoussants, il leur donne un rang égal et quelquefois supérieur par la servilité avec laquelle il copie. Tout est donc confusion et insipidité dans son ouvrage. Que s'il s'y mêle quelque degré d'intérêt et même de charme, à raison du degré d'inspiration personnelle qu'il lui sera donné de mêler à sa compilation, je le comparerai à la vie comme elle est, et à ce mélange de lueurs agréables et de dégoûts qui la composent. De même que dans la composition bigarrée de mon demi-artiste où le mal étouffe le bien, nous ne sentons qu'à peine, dans le courant de la vie, ces instants passagers de bonheur, tant ils sont gâtés par les ennuis de tous les moments.

Un homme peut-il dire qu'il a été heureux dans tel moment de sa vie qu'il trouve charmant par le souvenir? Il l'est assurément par ce souvenir même, il se rend compte du bonheur qu'il a dû éprouver; mais dans l'instant de ce prétendu bonheur, se sentait-il vraiment heureux? Il était comme un homme qui possède une parcelle de terrain dans laquelle est enfoui un trésor dont il n'a pas connaissance. Appellerez-vous riche un tel homme? pas plus que je n'appelle heureux celui qui l'est sans s'en douter, ou sans savoir à quel point il l'est. Le vulgaire trouve heureux le monarque, parce qu'il dispose de tout, de tout ce qui lui manque surtout; il ne voit pas qu'il est assiégé par des ennuis attachés à sa condition élevée, comme il l'est lui-même dans sa médiocrité. Ces ennuis obscurcissent tous les plaisirs, pour lui comme pour le monarque; et combien n'en est-il pas qu'il goûte, sans presque le savoir, qui sont inestimables et qui sont interdits, inconnus même des grands qu'il envie! Ces avantages sont si nombreux, ils sont si certains qu'ils suffisent amplement, je ne dirai pas à consoler, mais à rendre charmée de son lot, cette partie de l'humanité dont la médiocrité est le partage...

Les pures jouissances que je trouve ici, sans parler du peu de goût que j'ai pour les plaisirs des grands, me dispensent d'allonger cette note.

*

29 avril.—Repris les Baigneuses.

Je comprends mieux, depuis que je suis ici, quoique la végétation soit peu avancée, le principe des arbres. Il faut les modeler dans un reflet coloré comme chair: le même principe paraît ici encore plus pratique. Il ne faut pas que ce reflet soit complètement un reflet. Quand on finit, on reflète davantage là où cela est nécessaire, et quand on touche par-dessus les clairs ou gris, la transition est moins brusque. Je remarque qu'il faut toujours modeler par masses tournantes, comme seraient des objets qui ne seraient pas composés d'une infinité de petites parties, comme sont les feuilles: mais comme la transparence en est extrême, le ton du reflet joue dans les feuilles un très grand rôle.

Donc observer:

1° Ce ton général qui n'est tout à fait ni reflet ni ombre, ni clair, mais transparent presque partout;

2° Le bord plus froid et plus sombre, qui marquera le passage de ce reflet au clair, qui doit être indiqué dans l'ébauche;

3° Les feuilles entièrement dans l'ombre portée de celles qui sont au-dessus, qui n'ont ni reflets ni clairs, et qu'il est mieux d'indiquer après;

4° Le clair mat qui doit être touché le dernier.

Il faut raisonner toujours ainsi, et surtout tenir compte du côté par où vient le jour. S'il vient de derrière l'arbre, celui-ci sera reflété presque complètement. Il présentera une masse reflétée dans laquelle on verra à peine quelques touches de ton mat; si le jour, au contraire, vient de derrière le spectateur, c'est-à-dire en face de l'arbre, les branches qui sont de l'autre côté du tronc, au lieu d'être reflétées, feront des masses d'un ton d'ombre uni et tout à fait plat. En somme, plus les tons différents seront mis à plat, plus l'arbre aura de légèreté.

Plus je réfléchis sur la couleur, plus je découvre combien cette demi-teinte reflétée est le principe qui doit dominer, parce que c'est effectivement ce qui donne le vrai ton, le ton qui constitue la valeur, qui compte dans l'objet et le fait exister. La lumière à laquelle, dans les écoles, on nous apprend à attacher une importance égale et qu'on pose sur la toile en même temps que la demi-teinte et que l'ombre, n'est qu'un véritable accident: toute la couleur vraie est là: j'entends celle qui donne le sentiment de l'épaisseur et celui de la différence radicale qui doit distinguer un objet d'un autre.

*

30 avril.—J'écris à Mme de Forget:

«Me voici encore à la campagne. Je ne puis m'arracher, je ne dirai pas aux ombrages de la forêt, car il y a à présent plus de pluie que de soleil, mais c'est ce qu'on demandait. Ce qui est fort triste, c'est la gelée qui a perdu les vignes de ce pauvre petit endroit et qui risque de compromettre la récolte en fruits. Qui croirait qu'une commune comme celle-ci porte à Paris pour quatre-vingt mille francs de cerises seulement?

«Je resterai encore une huitaine. J'ai l'air d'un Robinson, je suis aussi seul que lui. J'ai jeté sur le papier quelques idées de projets d'articles: malheureusement je n'ai pas ici les matériaux nécessaires pour y travailler autrement que vaguement. J'achève des tableaux qui m'étaient demandés; surtout je jouis du bonheur de n'être pas dérangé... Vous ne vous doutez pas, vous autres voluptueux, quand, en vous levant le matin, vous trouvez l'air un peu refroidi, qu'il y a çà et là dans le même pays que vous habitez des milliers de malheureux qui sont au désespoir de ce petit froid, qui ne vous coûte tout au plus que la peine de souffler votre feu. Peut-être que ce petit froid nous fera payer encore notre vie aussi cher que l'année dernière; c'est là que j'attends nos élégants, et c'est ce que Bouchereau saura trop bien nous dire.

«Avez-vous vu le drôle de procès que fait Mme veuve Balzac à Dumas, qui veut absolument faire un tombeau de sa façon à son mari, avec les souscriptions du public, bien entendu? Elle a raison, si elle a effectivement fait ce tombeau; mais s'il est encore à faire après quatre ans, Dumas a raison de vouloir rendre à son confrère mort, qu'il détestait de son vivant, ce petit honneur qui ne lui coûtera rien.

«Voilà le pauvre Lamartine[302] qui prend la plume, pour donner au public enfantin une édition expurgata de ses œuvres. La préface qu'il met en tête du recueil de ces œuvres choisies aurait grand besoin d'être elle-même purgée et surtout abrégée. Elle contient des phrases comme celle-ci: «Plus un écrivain est abondant, plus il a de limon à déposer dans sa course... la pensée de l'homme ne jaillit pas au premier flot ni à tous les flots. Limpide, rapide, incorruptible, digne d'être envasée dans les urnes des siècles pour abreuver le genre humain, la pensée de l'homme le plus favorisé des dons du ciel est un torrent qui coule de plus ou moins haut en se creusant un lit plus ou moins profond dans la mémoire des hommes, etc., mais qui coule avec des écumes, des lies, des sables qu'il faut bien se garder de recueillir avec l'eau du ciel.»

«Nous allons voir cette eau du ciel que distille M. de Lamartine dans ses bons jours. Si le style des morceaux qu'il choisit est dans le goût de ce qu'on vient de lire, on pourra trouver, comme il l'avoue lui-même, que le recueil est encore trop volumineux. N'est-il pas étrange qu'un auteur expose et confesse ainsi à tous les yeux qu'il est plein de ce limon, de ce sable dont il parle, qui n'atteste que la précipitation de la composition aussi bien que le mépris du bon public pour lequel il écrit? Ainsi, dans le but de redonner sa marchandise sous autre forme, il fait lui-même le métier de critique sur ses propres livres, il prendra la peine de nous montrer tout ce qui est mauvais. Il va jusqu'à refaire des passages, il supprime la strophe, il innocente l'image, il corrige le mot. Il est probable que c'est là le dernier livre qu'il se propose de publier; car qui voudra désormais mais acheter les autres? Il est clair que tous les dix ans, il les refera d'une autre manière, en les épurant, bien entendu.»


[282] C'est, croyons-nous, le seul passage du Journal où l'on trouve une restriction sur le génie de Chopin. Eu 1842, il écrivait à Pierret: «J'ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j'aime beaucoup et qui est un homme de distinction rare: c'est le plus vrai artiste que j'aie rencontré. Il est de ceux en petit nombre qu'on peut admirer et estimer.» (Corresp., t. I, p. 262-263.)

[283] Delacroix oubliait Fidelio.

[284] Théophile Silvestre fut certainement avec Thoré et Baudelaire le critique qui écrivit les articles les plus judicieux et les plus impartiaux sur l'œuvre d'Eugène Delacroix. Il s'agissait ici de la notice d'après nature publiée par Silvestre, qui fut réimprimée ensuite dans l'Histoire des artistes vivants français et étrangers.

Après avoir lu cet article, Delacroix écrivait au critique: «J'ai grandement à vous remercier d'une appréciation si favorable: c'est de l'apothéose de mon vivant. Malgré mon respect pour la postérité, je ne puis m'empêcher d'être fort reconnaissant d'un aussi aimable contemporain que vous. Veuillez à votre tour ne point considérer comme une flatterie banale les compliments que je vous adresse ici sur la valeur que vous y montrez: c'est un art de dire ce que vous voulez et d'exprimer les nuances, qui est fort rare dans ce temps-ci, quoique ce soit là une de ses grandes prétentions.» (Corresp., t. II, p. 111-112.)

[285] Toile qui appartient à M. Bischoffsheim. Vendue une première fois 500 francs en 1864, elle atteignait 7,800 francs en 1868. «C'est, dit M. Robaut, un ravissant tableau de chevalet que ne dépare aucune négligence; il est d'une touche preste, vive, habile: les figures sont traitées avec une grande délicatesse, et le paysage est d'une exécution très soignée.» (Voir Catalogue Robaut, n° 1246.)

[286] Ce tableau n'a été terminé qu'en 1859. (Voir Catalogue Robaut, n° 1019.)

[287] Il s'agit ici de M. Moreau, père de M. Adolphe Moreau-Nélaton, le collectionneur qui fit aussi de la critique d'art et dressa le premier inventaire des tableaux du maître en 1873.

La lettre écrite par Delacroix à Moreau est celle que nous avons citée plus haut, dans laquelle il parle de son «illustre confrère en plafond» Ingres.

[288] Ce tableau fut exposé au Salon de 1859. (Voir Catalogue Robaut, n° 589.)

[289] Delacroix allait souvent au Jardin des Plantes faire des études d'animaux. Dans une note de sa correspondance, M. Burty dit à propos du sculpteur Barye: «Ils avaient fait en compagnie, m'a dit M. Delacroix, des études au crayon ou à l'encre, de lions, de lionnes, de tigres, dans une superbe ménagerie qui s'était établie à la foire de Saint-Cloud, et aussi des études d'écorché, d'après une lionne morte au Jardin des Plantes.» (Corresp., t. I, p. 131.)

[290] Gustave Planche fut un des critiques qui suivirent depuis l'origine l'effort créateur de Delacroix: il l'accompagna de sa sympathie et parla de son œuvre dans de nombreux Salons. C'est ainsi que dans un Salon de 1837 «qui est un véritable acte d'accusation contre le jury, il énumère les tableaux refusés de Delacroix et déclare qu'il en parlera comme s'ils avaient été exposés». (Maurice TOURNEUX.)

[291] Ce tableau figure dans le Catalogue Robaut sous le n° 1240, et avec le titre: Femmes turques au bain. À la vente John Saulnier, en 1886, il a été vendu 15,500 francs.