[205] Piranesi, graveur italien (1720-1778), qui a exécuté au burin ou à l'eau-forte un grand nombre de planches qu'on a réunies sous le nom d'Antiquités romaines.

[206] Hetzel, libraire et littérateur, qui sous le nom de Stahl a écrit une série de charmants ouvrages pour la jeunesse. Hetzel avait pris une part importante aux événements de 1848 et occupé le poste de secrétaire général du pouvoir exécutif dans le gouvernement provisoire. Exilé après le coup d'État, il s'était retiré à Bruxelles, d'où il ne rentra en France qu'en 1859.

[207] Théophile Silvestre, publiciste (1823-1876), a collaboré à beaucoup de journaux, notamment le Figaro, le Nain jaune, le Constitutionnel, le Pays, l'Éclair, etc. Son principal ouvrage, l'Histoire des artistes vivants, est un des volumes les plus intéressants écrits sur l'art. Parmi les autres publications de Théophile Silvestre, on peut encore citer Eugène Delacroix (documents nouveaux), Pierre-Paul Rubens, etc. Son dernier ouvrage est le Catalogue du Musée de Montpellier (collection Bruyas), dont le premier volume seul a paru.

[208] Ce vœu du peintre a été réalisé en partie par M. Alfred Robaut, qui, au moment de la vente des dessins originaux d'Eugène Delacroix, publia plus de soixante-dix croquis, dessins et fac-simile autographiés, pris dans l'œuvre du maître. Cette publication, malheureusement incomplète, fut accueillie par les amateurs avec une faveur marquée, et il est regrettable qu'un concours plus effectif n'ait pas permis de terminer l'œuvre si bien commencée.

[209] Opéra de Rossini.

[210] Robert-Fleury.

[211] M. Delessert était un collectionneur qui possédait entre autres toiles du maître le délicieux tableau des Adieux de Roméo et Juliette, celui que Gautier décrit ainsi: «Roméo et Juliette sur le balcon, dans les froides clartés du matin, se tiennent religieusement embrassés par le milieu du corps. Dans cette étreinte violente de l'adieu, Juliette, les mains posées sur les épaules de son amant, rejette la tète en arrière, comme pour respirer, ou par un mouvement d'orgueil et de passion joyeuse... Les vapeurs violacées du crépuscule enveloppent cette scène.» La Mort de Lara lui appartenait également. (Voir Catalogue Robaut, nos 939 et 1008.)

[212] Marc-Antoine Raimondi (1475-1530), le plus célèbre graveur de la Renaissance italienne.

[213] La poétique figure de la Madeleine tenta à plusieurs reprises le pinceau de Delacroix; en 1845, il peignit une Madeleine en prière, au sujet de laquelle Baudelaire écrivait: «Ce tableau démontre une vérité soupçonnée depuis longtemps, c'est que M. Delacroix est plus fort que jamais, et dans une voie sans cesse renaissante, c'est-à-dire qu'il est plus harmoniste que jamais... M. Delacroix est décidément le peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes. Il restera toujours un peu contesté, juste autant qu'il faut pour ajouter quelques éclairs à son auréole. Et tant mieux! il a le droit d'être toujours jeune, car il ne nous a pas trompés, lui, il ne nous a pas menti, comme quelques idoles ingrates que nous avons portées dans nos panthéons.» (Voir Catalogue Robaut, nos 920 et 921.)

[214] Francesco Vanni (1563-1609). Voir le Catalogue des dessins du Louvre, n° 362.—Luca Signorelli (1440-1525). Voir le Catalogue des dessins du Louvre, nos 340, 343, 347.—Inconnu XVe siècle. Voir le Catalogue des dessins du Louvre, nos 419.—Léonard de Vinci (1452-1519). Voir le Catalogue des dessins du Louvre, nos 383 à 394.

[215] Annibal Carrache(1560-1609). Voir le Catalogue des dessins du Louvre, nos 153, 157, 158, 161, 165, 166, etc.

[216] Guido Reni, dit le Guide (1575-1642). Voir le Catalogue des dessins du Louvre, nos 291, 294, 297.

[217] Pour avoir une idée précise de l'opinion d'Eugène Delacroix sur Bonington, il importe de relire la très belle lettre du peintre à Thoré qui porte la date du 30 novembre 1861. Elle contient une courte biographie de l'artiste qui avait été le camarade d'atelier de Delacroix. Nous en extrayons le passage suivant: «Je ne pouvais me lasser d'admirer sa merveilleuse entente de l'effet et la facilité de son exécution; non qu'il se contentât promptement. Au contraire, il refaisait fréquemment des morceaux entièrement achevés et qui nous paraissaient merveilleux; mais son habileté était telle qu'il retrouvait à l'instant sous sa brosse de nouveaux effets aussi charmants que les premiers. Il tirait parti de toutes sortes de détails qu'il avait trouvés chez des maîtres et les rajustait avec adresse dans sa composition.» (Corresp., t. II, p. 278, 279.)

[218] Le salon de cette petite dame Aubernon allait devenir rapidement le rendez-vous de tout le monde artistique et littéraire; il est encore aujourd'hui fort recherché des hommes de lettres et des artistes.

[219] Voir supra, t. II, p. 28.

[220] Ces détails sont probablement des détails biographiques pour le Mémoires de Dumas, qui contiennent sur Eugène Delacroix ce fragment auquel il convient de rendre justice pour son indépendance d'allure: «Delacroix, avec son Massacre de Scio, autour duquel se groupaient pour discuter, les peintres de tous les partis, Delacroix qui en peinture, comme Hugo en littérature, ne devait avoir que des fanatiques aveugles ou des détracteurs obstinés, Delacroix qui était déjà connu par son Dante traversant le Styx et qui devait toute la vie conserver ce privilège rare pour un artiste, de réveiller à chaque œuvre nouvelle les haines et les admirations: Delacroix, homme d'esprit, de science et d'imagination qui n'a qu'un travers, c'est de vouloir obstinément être le collègue de M. Picot et de M. Abel de Pujol, et qui par bonheur, nous l'espérons du moins, ne le sera pas.»

[221] Voir Catalogue Robaut, nos 1035-103.

[222] Opéra de Donizetti.

[223] Le roman de Mauprat avait été l'un des plus grands succès de George Sand, un de ceux qui avaient le plus contribué à rendre son nom populaire. Transporté à la scène, dans un drame en six actes, il fut joué à l'Odéon; mais la pièce n'eut pas le succès du livre.

[224] Ricourt, fondateur du journal l'Artiste, qu'il dirigea longtemps. Il avait su réunir autour de lui les plus éminents des écrivains de l'époque. Ce journal avait alors un caractère romantique très accusé. Ricourt mourut en 1865. Delacroix était très lié avec lui et lui adressa la lettre sur les Concours que nous avons citée plus haut, et qui compte parmi les plus originales et les plus intéressantes de la correspondance.

[225] Probablement une des compositions du début de l'Artiste. Nous n'en avons pas trouvé trace dans le Catalogue Robaut.

[226] Allusion au gilet vert qui servit pour son portrait du Louvre.

[227] Ce passage est à rapprocher du fragment de l'année 1824: «Quelle sera ma destinée? Sans fortune et sans disposition propre à rien acquérir.»

[228] Le prince Adam Czartoryski.

[229] «Le seul homme dont le nom eût puissance pour arracher quelques gros mots à cette bouche aristocratique, était P. Delaroche.» (Baudelaire, sur Delacroix.)


Samedi 1er décembre.—Hercule et Diomède[230], grand paysage.—Adam et Ève[231].

Sur quelques folies.—Sur le progrès.—Opinions modernes.

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Mercredi 7 décembre.—Insipide dîner chez Casenave. J'ai revu là les mêmes figures que l'année dernière, à peu près à pareille époque.

Un an de plus change bien les visages à une certaine époque de la vie! Fould surtout m'a paru avoir été plus vite que les autres; il a les joues pendantes, l'œil éteint, le poil plus blanc, et ce je ne sais quoi de débraillé et de dépenaillé qui annonce le vieillard. Il était près de moi; je me suis évertué, par convenance et dans l'impossibilité de trouver un mot à dire à la gouvernante anglaise qui était de l'autre côté, à lui parler de sa collection, des arts, de la guerre d'Orient... J'étais là comme un terme.

En face de moi était Bethmont[232]. C'est un personnage tout plein de manières sucrées de dire les choses. Avec son œil doux, il a arrangé Véron, après dîner, d'une manière assez piquante, mais surtout très méchante et emportant la pièce avec une douceur charmante. On sentait bien, dans cette mielleuse philippique contre le champion de la présidence en 1851, l'ancien membre du gouvernement provisoire qui laissait échapper quelques-unes de ses rancunes secrètes. Il a beaucoup d'un homme d'Église dans son discours, et même dans son attitude: la faconde recherchée de l'avocat[233] se fait jour naturellement dans tout ce qu'il dit, mais avec un certain embarras dans les termes, qui annonce quelque chose de rebelle dans cet esprit, malgré la culture qu'il a dû lui donner et l'exercice du métier de parler, qui a été celui de toute sa vie. Je me rappelle que Vieillard, dans toute sa candeur, me disait en parlant de lui, et par opposition à ses autres collègues fougueux ou intolérants républicains: «Quel homme charmant! que de douceur!» Je me rappelle qu'il me déplut tout de suite, quand je le vis autrefois chez le bon M. N..., qui n'y regardait pas de si près: une certaine façon de vous écouter sans rien dire, ou de vous répondre avec réticences, me donna de lui l'idée dans laquelle je me suis confirmé les deux ou trois fois que je l'ai rencontré. Je l'ai trouvé d'une grande sensibilité à la mort du pauvre Wilson[234]. Il m'a semblé qu'il versait de véritables larmes sur son ami... Que conclure de tout ceci? Que je me suis trompé dans mon jugement...? Point du tout! Il est, comme tous les hommes, un composé bizarre et inexplicable de contraires; c'est ce que les faiseurs de romans et de pièces ne veulent pas comprendre. Leurs hommes sont tout d'une pièce. Il n'en est pas de cette sorte... Il y a dix hommes dans un homme, et souvent ils se montrent tous dans la même heure, à de certains moments.

Je me suis sauvé aussitôt que je l'ai pu, pour m'ôter de ce lieu ennuyeux et pour aller à pied à travers les Champs-Élysées, chez la princesse, où j'espérais avoir un peu de musique et un peu de thé. Je l'ai trouvée attablée au piano avec son professeur K... Justement elle jouait avec lui de sa musique. Le morceau finissait heureusement, et je n'ai pas été mis dans la nécessité de faire même une grimace d'approbation. Elle a joué après, et probablement à mon intention, un morceau de Mozart, à quatre mains, de sa jeunesse. L'adagio superbe. Revenu, bien malgré moi, avec l'ennuyeux K...

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Jeudi 8 décembre.—J'étais invité à aller chez Mlle Brohan[235], et, après avoir fait ma promenade, par un froid piquant, mais agréable, après laquelle je devais rentrer pour aller la voir, je suis resté à lire le deuxième article de Dumas sur moi, qui me donne une certaine tournure de héros de roman. Il y a dix ans, j'aurais été l'embrasser pour cette amabilité: dans ce temps-là, je m'occupais beaucoup de l'opinion du beau sexe, opinion que je méprise[236] entièrement aujourd'hui, non sans penser quelquefois avec plaisir à ce temps où tout d'elles me paraissait charmant. Aujourd'hui, je ne leur en reconnais qu'un seul, et il n'est plus à mon usage. La raison, plus encore que l'âge, me tourne vers un autre point. Celui-là est le tyran qui domine tout le reste.

Cette Brohan était bien charmante à ses débuts! Quels yeux! quelles dents! quelle fraîcheur! Quand je l'ai revue chez Véron, il y a deux ou trois ans, elle avait perdu beaucoup, mais elle avait encore un certain charme. Elle a beaucoup d'esprit, mais elle court un peu après l'effet. Je me rappelle que ce jour-là, en sortant de table, elle m'embrassa sur ce qu'on lui dit ce que j'étais: je crois qu'il était question de son portrait. Houssaye[237], qui était alors son directeur, non pas celui de sa conscience, car il était en même temps son amant, eut tout le temps du dîner une sombre attitude d'amant jaloux fort comique chez un directeur de spectacle, familiarisé, à ce qu'il semble, avec les mœurs de la partie féminine du troupeau déclamant et chantant, croassant ou beuglant, dont il est le berger.

Je n'y ai pas été ce soir, de peur de rencontrer là trop de ces figures compromettantes, qui me feraient fuir aux antipodes.

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Vendredi 9 décembre.—La forme de lettres serait la meilleure... On passe d'un sujet à l'autre sans transition; on n'est pas forcé à des développements. Une lettre peut être aussi courte et aussi longue qu'on veut.

En revenant de l'Hôtel de ville.—Copie du plafond pour Bonnet[238].—Samson et Dalila[239].—Ovide[240].—Olinde et Sophronie.—Clorinde[241].Herminie et les bergers[242]... et les autres sujets de la Jérusalem.Lion Beugniet[243]. Naufrage id.[244].—Intérieur de Harem (Oran).—Présents de noces (Tanger). Camp mauresque.

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Samedi 10 décembre.—Chez Chabrier ce soir Lefebvre parlait de Jomini. Lire ces deux ouvrages: Napoléon au tribunal d'Alexandre et de César et Grandes opérations militaires. Il loue beaucoup I style de Ségur, dans la campagne de 1812. Lire la bataille de Dresde. Belles choses aussi dans la campagne de France. C'est après cette campagne de Dresde, dans laquelle l'Empereur a été vraiment foudroyant et semblable aux Roland et aux Renaud, tant son coup d'œil ou sa présence enfanta des miracles, c'est après cette bataille, qui devait être décisive, qu'une aile de poulet lui donna une indigestion qui paralysa, avec ses facultés, les mouvements de son armée et amena la défaite de Vandamme.

Le bon amiral, qui était là, a la bonté et la bienveillance peintes sur ses traits. Il me disait que la nuit quand il se réveillait, il était pris d'un horrible découragement. Cela m'a surpris d'un homme qui n'a pas l'air d'être nerveux. C'est une situation commune à presque tous les hommes. Lefebvre est de même. J'étais arrivé dans un état de misanthropie affreuse que j'ai déposé en entrant là (quoique je ne m'y sois pas grandement diverti), et que j'ai repris tout le long du chemin à mon retour.

Je trouvais charmant d'être détesté de tout le monde et d'être en guerre avec le genre humain. On parlait d'excès de travail; je disais qu'il n'y avait pas d'excès dans ce genre, ou du moins qu'il ne pouvait nuire, pourvu qu'on fît l'exercice que le corps réclame, et surtout qu'on ne menât pas de front le travail avec le plaisir. On dit à ce propos que Cuvier était mort pour avoir trop travaillé: je n'en crois rien. Il avait l'air si fort! a dit quelqu'un. Point du tout! il était très maigre et se couvrait d'habits comme le marquis de Mascarille et le vicomte de Jodelet dans les Précieuses. Il voulait être dans une transpiration continuelle. Ce système n'est pas mauvais; je commence à tourner à cette habitude de me couvrir extrêmement; je la crois très salutaire pour moi. Cuvier avait la réputation d'aimer les petites filles et de s'en procurer à tout prix; cela explique la paralysie et tous les inconvénients auxquels il a succombé, plus que les excès de travail.

J'ai vu Norma. J'ai cru que je m'y ennuierais, et le contraire est arrivé; cette musique, que je croyais savoir par cœur et dont j'étais fatigué, m'a paru délicieuse. La pièce est courte, autre mérite. Mme Parodi m'a fait plus de plaisir que dans Lucrezia; c'est peut-être parce que depuis mon journal m'a appris qu'elle était élève de Mme Pasta, dont elle rappelle beaucoup de traits. Le public croit regretter la Grisi et lui refuse sa faveur. Souvent mon applaudissement solitaire s'élevait au milieu de la froideur universelle. Mme Monceaux y était, qui se montrait aussi difficile que les autres. Boissard et sa femme étaient aux avant-scènes. J'ai été les voir un moment.

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14 décembre.—Dîné chez Riesener avec Pierret. J'étais invité chez la princesse et j'espérais y aller le soir. Je suis resté rue Bayard.—Le soir, dans l'atelier, où j'ai fait un fusain d'après un torse de la Renaissance, pour un essai du fixatif que Riesener emploie.

Je suis revenu avec Pierret, par la gelée qui s'est déclarée dans l'après-midi et par un clair de lune admirable. Je lui ai rappelé, dans les Champs-Élysées, qu'à cette même place, il y a plus de trente ans, nous revenions ensemble, vers la même heure, de Saint-Germain, où nous avions été voir la mère de Soulier, à pied, s'il vous plaît, et par une gelée intense... Était-ce bien le même Pierret que j'avais sous le bras? Que de feu dans notre amitié! que de glace à présent[245]!... Il m'a parlé des magnifiques projets qu'on fait pour les Champs-Élysées. Des pelouses à l'anglaise remplaceront les vieux arbres. Les balustrades de la place ont disparu; l'obélisque va les suivre pour être mis je ne sais où. Il faut absolument que l'homme s'en aille, pour ne pas assister, lui si fragile, à la ruine de tous les objets contemporains de son passage d'un moment. Voilà que je ne reconnais plus mon ami, parce que trente ans ont passé sur mes sentiments. Si je l'avais perdu il y a quinze ans, je l'eusse regretté éternellement; mais je n'ai pas encore eu le temps de me dégoûter de la vue des arbres et des monuments que j'ai vus toute ma vie. J'aurais voulu les voir jusqu'à la fin.

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Vendredi 16 décembre.—Dîné chez Véron. Il y avait là cinq ou six médecins. La conversation a roulé pour les trois quarts sur les anus, les fistules, pustules et autres détails de la profession qui faisaient promettre, pour le dessert, au moins une petite dissection. Velpeau[246] y était; il est très spirituel. Le vertueux Nisard[247] était près de moi et un peu dépaysé.

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Samedi 17 décembre.—Dîné chez Lehmann avec Visconti[248], que j'aime à revoir, Mercey, Meyerbeer; je suis allé avec ce dernier chez Buloz.

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Dimanche 18 décembre.—Sorti à onze heures et demie.

À l'école des Beaux-Arts, sur l'invitation de ces messieurs: j'arrivai là comme Mathan dans le temple du Seigneur. Trouvé là le bon Moreau qui poursuit sa carrière philanthropique, fonde des prix à l'École et fait le bonheur des paysans de son endroit. Il m'a ramené dans notre quartier.

Passé chez M. Villot, à pied chez la princesse et M. Lefeu, sans trouver personne. Revenu au Musée, où le froid ne m'a pas permis de rester, et vers trois heures chez M. Fould; je ne l'ai qu'entrevu, il sortait.

Le soir, Guillaume Tell, auprès de Saint-Georges, qui m'a fait perdre quelques morceaux par ses remarques diverses. À travers tout cela, retrouvé plus que jamais les impressions de ce bel ouvrage qu'on ne peut assez admirer.

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Mardi 20 décembre.—Robert le soir; je n'ai pu entendre que les trois premières notes. J'étais très fatigué. J'y ai trouvé encore des mérites nouveaux. Les costumes, renouvelés naturellement après tant des représentations, m'ont beaucoup intéressé.

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Jeudi 22 décembre.—Aujourd'hui, dîné chez Moreau et chez Villot le soir. Mme Villot m'a parlé de cette fameuse commission pour l'Exposition générale[249].

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Samedi 24 décembre.—Dîné chez Buloz.

Dans la journée, discussion à l'Hôtel de ville sur la question des boulangers. Chaix d'Est-Ange[250] a fait une sortie qui a intéressé tout le monde comme fait un spectacle. Quant à moi, je ne vois là qu'un assez grand talent d'acteur et d'improvisateur, mais je vois toujours l'acteur. Il est rare que toute cette chaleur de commande tienne contre la plus mince argumentation en sens contraire, faite par un homme sans prétention, mais convaincu de ce qu'il dit.

Au dîner de Buloz, Meyerbeer, Cousin et Rémusat[251]; en somme, amusant. Babinet est venu le soir[252]. Je parlais avec Cousin des découragements qui s'emparent des artistes, non pas quand ils sentent que leur verve diminue, mais quand leur public commence à se lasser d'eux, ce qui arrive tôt ou tard. C'est, m'a-t-il dit, qu'ils n'ont plus le diable au corps, et il a raison. Je disais à Rémusat que je me faisais éveiller avec le jour, et que dans cette saison, à travers le froid et la neige, je courais à mon travail avec ardeur et plaisir. Que c'est beau! m'a-t-il dit; que vous êtes heureux!... Et il a grandement raison.

Je suis revenu à pied et suis entré à Saint-Roch à la messe de minuit. Je ne sais si cette foule entassée là, ces lumières, enfin cette espèce de solennité ne m'ont pas fait paraître plus froides et plus insipides toutes les peintures qui sont là sur les murs... Que le talent est rare! Que de labeurs dépensés à barbouiller de la toile, et quelles plus belles occasions que ces sujets religieux! Je ne demandais à tous ces tableaux si patiemment ou même si habilement fabriqués par toutes sortes de mains, et de toutes sortes d'écoles, qu'une touche, qu'une étincelle de sentiment et d'émotion profonde, qu'il me semble que j'y aurais mise presque malgré moi. Dans ce moment, qui avait quelque solennité, ils me semblaient plus mauvais qu'à l'ordinaire; mais, en revanche, combien une belle chose m'eût ravi! C'est ce que j'ai éprouvé, toutes les fois qu'une belle peinture était devant mes yeux à l'église, pendant qu'on exécutait de la musique religieuse, qui, elle, n'a pas besoin d'être aussi choisie pour produire de l'effet, la musique s'adressant sans doute à une partie de l'imagination, différente et plus facile à captiver. Je me rappelle avoir vu ainsi, et avec le plus grand plaisir, une copie du Christ de Prud'hon, à Saint-Philippe du Roule; je crois que c'était pendant l'enterrement de M. de Beauharnais... Jamais, à coup sûr, cette composition, qui est critiquable, ne m'avait paru meilleure. La partie sentimentale semblait se dégager et m'arrivait sur les ailes de la musique. Les anciens ont connu quelque chose d'analogue et l'ont mis en pratique: on dit d'un grand peintre de l'antiquité qu'en montrant ses tableaux il faisait entendre aux spectateurs une musique propre à les mettre dans une situation d'esprit conforme au sujet de la peinture; ainsi il faisait sonner de la trompette, en montrant la figure d'un soldat armé, etc. Je me rappelle mon enthousiasme, lorsque je peignais à Saint-Denis du Saint-Sacrement et que j'entendais la musique des offices; le dimanche était doublement un jour de fête; je faisais toujours ce jour-là une bonne séance[253]. La meilleure tête de mon tableau du Dante a été faite avec une rapidité et un entrain extrêmes, pendant que Pierret me lisait un chant du Dante, que je connaissais déjà, mais auquel il prêtait, par l'accent, une énergie qui m'électrisa. Cette tête est celle de l'homme qui est en face, au fond, et qui cherche à grimper sur la barque, ayant passé son bras par-dessus le bord.

On parlait à table de la couleur locale. Meyerbeer disait avec raison qu'elle tient à un je ne sais quoi qui n'est point l'observation exacte des usages et des coutumes: «Qui en est plus plein que Schiller, a-t-il dit, que Schiller dans son Guillaume Tell? et cependant il n'a jamais rien vu de la Suisse.» Meyerbeer est maître en cela: les Huguenots, Robert, etc. Cousin ne trouvait pas la moindre couleur locale dans Racine, qu'il n'aime point; il se figure que Corneille, dont il est engoué, en est plein. Je disais sur Racine ce que je pense et ce qu'on doit en dire, c'est-à-dire qu'il est trop parfait; que cette perfection et l'absence de lacunes et de disparates lui ôtent le piquant que l'on trouve à des ouvrages pleins de beautés et de défauts à la fois. Il me disait à satiété que ses idées étaient prises partout et n'étaient que des traductions. Il me citait je ne sais combien d'exemplaires d'Euripide ou de Virgile annotés de sa main, de manière à en tirer des vers tout faits... Que de gens ont annoté Euripide et tous les anciens, sans en tirer la moindre parcelle de quoi que ce soit qui ressemble à un vers de Racine! Mme Sand me disait la même chose: ce sont là de ces curiosités de gens de métier! La langue d'un grand homme parlée par lui est toujours une belle langue. Autant vaudrait-il dire que Corneille, qui est très beau dans notre langue, aurait été plus beau encore en espagnol! Les gens de métier critiquent plus finement que les autres, mais ils sont entêtés des choses de métier. Les peintres ne s'inquiètent que de cela. L'intérêt, le sujet, le pittoresque même, disparaissent devant les mérites de l'exécution, j'entends de l'exécution scolastique.

En relisant ce que j'ai dit de Meyerbeer, à propos de la couleur locale, il m'arrive de penser qu'il en est trop épris. Dans les Huguenots, par exemple: la lourdeur croissante de son ouvrage, la bizarrerie des chants vient en grande partie de cette recherche outrée. Il veut être positif, tout en recherchant l'idéal; il s'est brouillé avec les grâces en cherchant à paraître plus exact et plus savant. Le Prophète, que je ne me rappelle pas, ne l'ayant presque point entendu, doit être un pas nouveau dans cette route. Je n'en ai rien retenu. Dans Guillaume Tell, s'il l'eût composé, il eût voulu, dans le moindre duo, nous faire reconnaître des Suisses et des passions de Suisses. Rossini, lui, a peint à grands traits quelques paysages dans lesquels on sent, si l'on veut, l'air des montagnes, ou plutôt cette mélancolie qui saisit l'âme en présence des grands spectacles de la nature, et sur ce fond, il a jeté des hommes, des passions, la grâce et l'élégance partout. Racine a fait de même. Qu'importe qu'Achille soit Français! Et qui a vu l'Achille grec? Qui oserait, autrement qu'en grec, le faire parler comme Homère l'a fait? «De quelle langue allez-vous vous servir? demande Pancrace à Sganarelle.—Parbleu! de celle que j'ai dans la bouche!» On ne peut parler qu'avec la langue, mais aussi qu'avec l'esprit de son temps. Il faut être compris de ceux qui vous écoutent, et surtout il faut se comprendre soi-même. Faire l'Achille grec! Eh, bon Dieu! Homère lui-même l'a-t-il fait? Il a fait un Achille pour les gens de son temps. Les hommes qui avaient vu le véritable Achille n'étaient plus depuis longtemps. Cet Achille devait ressembler à un Huron plus qu'à celui d'Homère. Ces bœufs et ces moutons que le poète lui fait embrocher de ses propres mains, peut-être les mangeait-il tout crus et assommés par lui. Ce luxe, dont Homère le relève, sortait de son imagination; ces trépieds, ces tentes, ces vaisseaux, ne sont autre chose que ceux qu'il avait sous les yeux, dans le monde où il vivait. Plaisants vaisseaux, que ceux des Grecs au siège de Troie! Tout l'ost des Grecs eût capitulé devant la flottille qui sort de Fécamp ou de Dieppe pour aller à la pêche du hareng. Ç'a été la faiblesse de notre temps, chez les poètes et les artistes, de croire qu'ils avaient fait une grande conquête, avec l'invention de la couleur locale. Ce sont les Anglais qui ont ouvert la marche, et nous nous sommes évertués, à leur suite, à donner l'assaut aux chefs-d'œuvre du génie humain.

(Reporter là tout ce qui est plus haut, sur l'invraisemblance des fables de Walter Scott et des romans modernes mis en regard de la recherche de la vérité dans les détails.)

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Mardi 27 décembre.—Travaillé peu, et un peu de malaise qui a augmenté à dîner.

La bonne Alberthe m'avait envoyé une stalle le matin. J'ai donc été aux Italiens, et cette sortie, qui me coûtait, m'a fait du bien plutôt que du mal. On donnait la Lucia. L'autre jour, à Lucrezia, je rendais justice à Donizetti; je me repentais de ma sévérité à son égard. Aujourd'hui, tout cela a paru, à ma courbature et à ma fatigue, bien bruyant, bien peu intéressant. Rien du sujet, ni des passions, excepté peut-être le fameux quintette. L'ornement tient toute la place dans cette musique; ce ne sont que festons et astragales: je l'appelle de la musique sensuelle, uniquement, qui n'est calculée que pour chatouiller l'oreille un moment.

J'ai rencontré mon ami Chasles au foyer. Il a commencé, avec cette manière mielleuse et raide à la fois qui caractérise cette nature sans franchise, se rabaissant avec une humilité qu'il ne voulait pas même que je crusse réelle. Je lui ai dit qu'il ne fallait dire de soi ni bien ni mal. En effet, si vous en dites du mal, tout le monde vous prend au mot; si vous en dites trop de bien ou seulement un peu de bien, vous fatiguez tout le monde. Il est sorti de tous ces compliments, et nous avons parlé du théâtre, d'art dramatique, de Racine, de Shakespeare. Il préfère ce dernier à tout, «mais, m'a-t-il dit, c'est moins pour moi un artiste qu'un philosophe. Il ne cherche pas l'unité, le résumé, le type comme les artistes, il prend un caractère: c'est quelque chose qu'il a vu et qu'il étudie, en vous le faisant voir au naturel.» Cette explication me paraît juste. Je lui ai demandé si, avec ses entrées et ses sorties, et tout ce remue-ménage continuel de lieux et de personnages, les pièces de Shakespeare n'étaient point fatigantes même pour un homme qui comprend tout le mérite de son langage. Il en est convenu.

J'ai rencontré Berryer avec le plus grand plaisir, et un peu honteux de l'avoir négligé. Il me témoignait le regret de ne pas me voir, et ce n'étaient pas même de tendres reproches. C'est une nature vraiment riche et sympathique. Il m'a dit que je devais l'aller trouver à la campagne quelquefois; je l'aime beaucoup.

Je suis sorti avant la fin, très fatigué, et j'ai passé une nuit tout en sueur et en maladie. La matinée était meilleure.

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Jeudi 29 décembre.—Première séance à la réunion pour le jury de l'Exposition de 1855. J'y ai vu le pauvre Visconti[254] à deux heures;... à cinq heures, il n'était plus! J'ai été désespéré de ce malheur qui intéresse tout le monde, mais qui me prive personnellement de l'homme le plus sympathique que j'aie rencontré depuis longtemps.

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Vendredi 30 décembre.—On me disait, à propos de la Vénus, qu'en la regardant, on voyait tout à la fois. Cette expression m'a frappé: c'est là, en effet, la qualité qui doit dominer; les autres ne doivent venir qu'après.


[230] Voir Catalogue Robaut, n° 1274.

[231] Il s'agit probablement de la toile qui porte le n° 853 du Catalogue Robaut, et que le maître donna ultérieurement à M. de Jolly.

[232] Eugène Bethmont, avocat et homme politique né en 1804, mort en 1860. II fut un des membres les plus brillants des assemblées politiques.

[233] Delacroix avait horreur de ce genre d'esprit qu'on rencontre surtout chez ceux qui par métier touchent à toutes choses sans pouvoir insister sur aucune. L'avocat, avec sa facilité d'élocution, son éloquence toujours prête, lui apparaissait comme un être superficiel et inconsistant. Ainsi, même à propos de Berryer, pour lequel il éprouvait, on le sait, une vive affection, il écrivait: « Heureux qui se contente de la surface des choses. J'admire et j'aime les hommes comme Berryer qui a l'air de ne rien approfondir.» Il faudrait être aveugle pour ne pas démêler la pointe de critique qui se dissimule mal sous cette admiration.

[234] Daniel Wilson, père de M. Daniel Wilson et de Mme Pelouze. Il acheta autrefois à Delacroix son tableau: La Mort de Sardanapale. (Voir Catalogue Robaut, n° 198.)

[235] Augustine Brohan avait débuté en 1841, à seize ans, à la Comédie-Française, avec un immense succès. Elle devint sociétaire l'année suivante. Son talent, sa grâce et son esprit lui assurèrent une situation exceptionnellement brillante.

[236] Voici une anecdote intéressante rapportée par Baudelaire, et qui mérite d'être rapprochée de ce passage: «Je me souviens qu'une fois dans un lieu public, comme je lui montrais le visage d'une femme d'une originale beauté et d'un caractère mélancolique, il voulut bien en goûter la beauté, mais me dit, avec son petit rire, pour répondre au reste: «Comment voulez-vous qu'une femme puisse être mélancolique?» insinuant sans doute par là que pour connaître le sentiment de la mélancolie, il manque à la femme certaine chose essentielle.»

[237] Arsène Houssaye était alors administrateur de la Comédie-Française.

[238] Plafond de la galerie d'Apollon.

[239] Voir Catalogue Robaut, n° 1238.

[240] Ce sujet d'Ovide, qu'il avait déjà traité pour la décoration de la Bibliothèque du Palais-Bourbon, devait lui inspirer un de ses chefs-d'œuvres de l'Exposition de 1859. Voici en quels termes il en parle: M. Moreau avait demandé à Delacroix un tableau pour M. Fould. Delacroix lui écrit le 11 mars 1856: «Je m'étais occupé tout de suite de chercher des sujets pour répondre au désir que vous m'avez si aimablement exprimé de la part de M. Fould. Après avoir hésité quelque temps, je me suis rappelé une esquisse que j'ai traitée, il y a un an environ, dans le projet d'en faire un tableau. Je crois le sujet assez favorable, avec figures, animaux, paysages. C'est Ovide exilé chez les Scythes, auquel les naïfs habitants apportent des fruits, du laitage.»

Ce tableau appartient aujourd'hui à Mme Sourdeval. (Voir Catalogue Robaut, n° 1376.)