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Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) / 1855-1863 cover

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) / 1855-1863

Chapter 9: 1859
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About This Book

A painter's personal journal records social engagements, reactions to concerts and salons, art criticism, and anecdotes from political and cultural circles. Entries combine practical notes on technique and composition with reflections on music's unique emotional power and assessments of theatrical and operatic forms. The author recounts dinners, visits, and encounters with critics, collectors, and public figures while expressing personal impressions, preferences, and occasional professional frustrations. Marginal notes and editorial clarifications identify works and people mentioned, and short descriptive passages convey the daily rhythms of artistic life and thought.

[444] Palais pompéien de l'avenue Montaigne, qui vient de disparaître pour faire place à une maison de rapport.

[445] Delacroix avait déjà traité ce sujet à l'aquarelle et l'avait exposé au Salon de 1831. (Voir Catalogne Robaut, n° 338.)

[446] Drame fantastique en cinq actes et dix tableaux, par Alexandre Dumas et Auguste Maquet, représenté le 30 décembre 1851 sur le théâtre de l'Ambigu.

[447] La plupart de ces dessins ou croquis de Delacroix ont figuré à la vente posthume du maître et sont aujourd'hui disséminés dans les collections d'artistes et d'amateurs.

[448] Probablement Mme Arnould-Plessy, la célèbre comédienne, qui peut-être désirait obtenir un rôle dans une pièce de George Sand, et qui, connaissant les excellentes relations d'Eugène Delacroix avec celle-ci, l'avait prié d'intervenir en sa faveur.

[449] Delacroix a plusieurs fois répété ce sujet, qu'il affectionnait. (Voir Catalogue Robaut, n° 1034.) À propos de cette composition, Baudelaire écrit: «Dites-moi si vous vîtes jamais mieux exprimée la solennité nécessaire de la Mise au tombeau. Croyez-vous sincèrement que Titien eût inventé cela? Il eût conçu, il a conçu la chose autrement; mais je préfère cette manière-ci. Le décor, c'est le caveau lui-même, emblème de la vie souterraine que doit mener longtemps la religion nouvelle! Au dehors, l'air et la lumière qui glisse en rampant dans la spirale. La mère va s'évanouir, elle se soutient à peine.»

[450] Le Christ porté au tombeau, tableau qui se trouve dans l'église de Sinigaglia.

[451] Baudelaire l'appelait: l'adorateur rusé de Raphaël.


5 juin.—Arrivée de M. Lamey. Il arrive seul à la maison comme je m'apprêtais pour aller le chercher. J'avais mal compris l'heure de son départ.

*

20 juin.—Nous allons au Musée avec le bon cousin. Il est très frappé des antiquités assyriennes.

*

24 juin.—Départ du bon cousin. Je suis tout triste du vide qu'il me laisse.


3 juillet.—Premier jour à l'église[452] avec Andrieu.

Sur les accessoires.—Mercey a dit un grand mot dans son livre sur l'Exposition: le beau dans les arts, c'est la vérité idéalisée. Il a tranché la question pendante entre les pédants et les véritables artistes; il a supprimé l'équivoque qui permettait aux partisans du beau partout de masquer leur impuissance à trouver le vrai.

Les accessoires font énormément pour l'effet et doivent néanmoins être toujours sacrifiés. Dans un tableau bien ordonné, ce que j'appelle accessoires est infini. Non seulement des meubles, de petits détails des fonds sont accessoires, mais les draperies et les figures elles-mêmes, et dans les figures principales, les parties de ces figures. Dans un portrait qui montre les mains, les mains sont accessoires. D'abord elles doivent être subordonnées à la tête, mais souvent une main doit attirer l'attention, moins qu'une partie du vêtement, du fond, etc. Ce qui fait que les mauvais peintres ne peuvent arriver au beau qui est ce vrai idéalisé dont parle Mercey, c'est qu'outre le défaut de conception générale de leur ouvrage dans le sens du vrai, leurs accessoires, au lieu de concourir à l'effet général, le détournent au contraire par l'application donnée presque toujours à faire ressortir certains détails qui devraient être subordonnés. Il y a plusieurs manières de produire ce mauvais résultat: d'une part, le soin excessif apporté à faire ressortir ces détails, pour montrer de l'habileté; de l'autre, l'habitude générale de faire exactement d'après nature tous ces accessoires destinés à concourir à l'effet. Comment le peintre, en copiant tous ces morceaux d'après des objets réels, comme ils sont et sans les modifier profondément, pourra-t-il ôter ou ajouter, donner à des objets inertes en eux-mêmes la puissance nécessaire à l'impression?

*

Nancy, 10 juillet.—Parti pour Plombières à sept heures du matin. Arrivé à Nancy à deux heures. Mauvaise disposition qui m'empêche de dîner; je me couche à huit heures environ.

J'avais été au Musée en arrivant, pour revoir les deux esquisses de Rubens; à la première vue, elles ne m'ont plus paru si belles; mais bientôt le charme a opéré, et je suis devenu immobile devant elles, et cela quoique j'allasse de l'une à l'autre, mais sans pouvoir les quitter. Il y a à écrire vingt volumes sur l'effet particulier de ces ouvrages. C'est le charme du je ne sais quoi, une saveur incroyable, au milieu de négligences, mais celles-ci dues à ce que les ouvrages ne sont que des esquisses.

*

Plombières, 11 juillet.—Levé à quatre heures pour partir à cinq heures. Hier soir, je me croyais au moment de faire une maladie à Nancy. Ce matin, je me trouve remis, grâce à ma tempérance.

Je dors une partie du voyage après avoir déjeuné d'une moitié de poulet. Trouvé, d'Épinal jusqu'à Plombières, un sieur Algis, je crois, qui a été assez bon garçon et qui m'a fermé les fenêtres quand j'en avais besoin. Il est fort comme un Turc, et cependant il lutte comme je l'ai fait toute ma vie contre le déjeuner. Il est grand fumeur et avoue néanmoins tous les inconvénients de son habitude. Il dit comme moi qu'il est impossible de s'arrêter à un cigare: un par hasard, dit-il, fait plutôt du bien; mais c'est fumer beaucoup et presque constamment que veut le fumeur de profession. Il prétend que, toutes les fois qu'il lui est arrivé de suspendre ce plaisir pendant quelques jours, il se sent un autre homme pour le travail, pour l'activité de l'esprit, celle même de la passion pour les femmes. Sitôt l'habitude reprise, apathie, indifférence complète: elle suffit, mais sans satisfaire, à ce qu'il paraît.

Arrivés à Plombières à midi. Toute la population réunie pour voir revenir l'Empereur de la messe. Il m'aperçoit en passant. J'étais sur la porte de Parizot, qui ne peut me loger que dans l'espèce de grenier où habite sa vieille mère. J'y reste dans l'espoir de mieux.

Bal le soir, qui me tient au supplice une partie de la nuit à cause des allées et venues; de même à peu près les jours suivants, et quoique je me couche de bonne heure, je n'en dors que plus mal.

Mon compagnon de route prétend qu'il a remarqué que, s'il s'expose au soleil après avoir mangé, sa digestion est mauvaise. Il me semble que j'ai éprouvé ici la même chose. Quand je sors après déjeuner et que je vais à la promenade des Dames, j'en ressens une lourdeur qui tient peut-être à ces espaces découverts qu'il faut traverser.

*

12 juillet.—Je trouve aujourd'hui Fleury qui est ici avec sa femme et sa fille. Enchanté de le retrouver; mais avec mon indisposition, impossible de profiter de rien.

On m'avait assigné cinq heures du matin pour prendre mes bains...

Je trouve Barre[453] comme je causais sur la place avec Mocquart; celui-ci me présente à Mme Guyon[454] qui loge avec lui et l'excellent Possoz; elle est très aimable et encore, très bien: des yeux charmants, avec une bouche qui annonce des penchants redoutables.

Le soir, promenade au bord de la petite rivière, dans les nouveaux endroits disposés depuis l'année dernière; tout cela est charmant.

Quelques mots de conversation avec M. Schneider me fatiguent grandement et me font manquer d'aller retrouver Fleury.

*

14 juillet.—Dans Dumas: «La reine fut toujours femme: elle se glorifiait d'être aimée.» Certaines âmes ont cette aspiration vers la sympathie de tous ceux qui les entourent, et ce ne sont pas les âmes les moins généreuses en ce monde.

Après une promenade que le soleil me gâte toujours un peu, je suis monté fatigué à l'établissement pour la première fois et pour lire les journaux. Rentré chez moi et ressorti à quatre heures passées, et retrouvé ce maudit soleil qui m'a chassé de la musique que j'avais entendue de la route de Luxeuil. La vulgarité, l'inanité de cette musique suffisait déjà à me mettre en fuite. Le bon Possoz m'a mené avant-hier soir à la ferme Jacquot; c'est une promenade charmante et où je ne rencontrerai personne.

Aujourd'hui, après dîner, sorti par la route d'Épinal. J'y ai fait des découvertes charmantes, des roches, des bois, et surtout des eaux, des eaux dont on ne peut se lasser. On éprouve un désir incessant de s'y plonger, d'être saint Jean, d'être l'arbre qui s'y baigne, d'être tout, excepté un malheureux homme malade et ennuyé.

*

23 juillet.—Je vais ce matin vers la route de Remiremont; je monte avec peine au calvaire. Je reviens prendre un nouveau chemin, derrière la fabrique. J'y trouve des aspects nouveaux et charmants. Les journées se passent sans trop d'ennui et surtout assez vite. Je reçois à dîner une lettre de Paris que j'ouvre avec empressement...

Le soir, assez tard à rétablissement; je me sens plus fort.

*

24 juillet.—Mollesse, abattement, quoique je fusse bien hier. Je prends la hauteur au-dessus de la promenade de l'Empereur et je reviens par le bas.

Point d'émotions. Temps triste qui finit par de la pluie vers neuf ou dix heures.

*

25 juillet.—Le magistrat, à ce que me raconte le monsieur de Metz, mon voisin de table, qui conseille de ne pas plaider quand la cause est bonne!

*

26 juillet.—Dîné chez Perrier avec M. Yrvoix[455] de chez l'Empereur et deux MM. Thomas et une demoiselle d'opéra, maîtresse de l'un d'eux. Le bon Possoz, qui en était, nous a quittés pour aller le soir chez l'Empereur.

*

27 juillet.—Départ de l'Empereur à sept heures.—Je continue ma promenade jusqu'au délicieux ruisseau de la route de Saint-Loup.

Je lis depuis trois ou quatre jours les Paysans de Balzac, après avoir été forcé de renoncer à Ange Pitou[456], de Dumas, excédé de cet incroyable mauvais. Le Collier de la Reine[457], plein des mêmes inconvénients et des mêmes intempérances, avait au moins des passages intéressants.

Les Paysans m'ont intéressé au commencement; mais ils deviennent en avançant presque aussi insupportables que les bavardages de Dumas: toujours les mêmes détails lilliputiens, par lesquels il croit donner quelque chose de frappant à chacun de ses personnages. Quelle confusion et quelle minutie! À quoi bon des portraits en pied de misérables comparses dont la multiplicité ôte tout l'intérêt de l'ouvrage! Ceci n'est pas de la littérature, comme disait Mocquart l'autre jour. C'est comme tout ce qu'on fait: on marque tout, on épuise la matière et avant tout la curiosité du lecteur; Balzac, que j'ai déjà jugé sur d'autres pièces analogues, est cependant de premier ordre, quoique plein des défauts que je viens de dire. Il veut tout dire aussi, et il le redit encore après.

*

30 juillet.—Au milieu du jour, encouragé par le temps couvert et quoique dans une disposition passable, je suis monté par la route de Luxeuil. Arrivé à l'endroit où sont les bouleaux qui se renversent les uns sur les autres, j'en ai fait péniblement au soleil un croquis assez confus. Je n'ai pas résisté à descendre par une pente abrupte vers ce petit ruisseau délicieux dont on entend le murmure de la route. J'ai trouvé là des choses charmantes, rochers clairsemés, sentiers sous le bois, clairières et endroits touffus. J'ai bu de ce charmant ruisseau.

*

31 juillet.—Promenade vers midi du côté est derrière la fabrique que j'avais faite le matin avec bonheur il y a huit ou dix jours. La chaleur et l'insipidité croissante de la vue ne m'ont pas permis d'aller plus loin.

Le soir encore vers la route de Saint-Loup; je ne puis m'en rassasier. Le soir, le soleil est en face au lieu d'être derrière comme le matin; en se couchant il dore les derniers plans sur les montagnes les plus élevées; j'en ai fait un croquis.

Depuis quelques jours, mauvais temps froid et couvert.

J'attribue à cela un certain malaise.

Grande conversation avec Lenormant[458] jusqu'à dix heures à l'établissement.


[452] Il s'agissait de la décoration de l'église Saint-Sulpice, à laquelle le peintre P. Andrieu collabora.

[453] Jean-Auguste Barre, sculpteur, né en 1811, élève de J.-J. Barre, son père, et de Cortot, auteur d'un grand nombre de statues et surtout de bustes.

[454] Mme Émilie Guyon (1821-1878) était une des actrices les plus en vogue de l'époque. Elle devint eu 1858 sociétaire du Théâtre-Français.

[455] M. Yrvoix était attaché à la ponce secrète de l'Empereur.

[456] Ce roman, paru en 1853, est une suite de Joseph Balsamo et du Collier de la Reine.

[457] Cette deuxième partie des Mémoires d'un médecin avait paru en 1849-1850.


1er août.—Le matin, meilleure disposition; encore au chemin de Saint-Loup et fait un croquis que j'ai colorié dans la journée.

*

2 août.—Après dîner, une des plus délicieuses promenades que j'aie faites ici: j'étais dispos, l'esprit tranquille, tout me charmait. J'ai fait un croquis de la ferme Jacquot et, plus haut sur la route près de la table ronde de pierre, une vue générale de la vallée[459]. Admiré encore le fond sauvage avec bouleaux, sources et rochers.

Je ne pouvais m'arracher à tout cela: quel charme grandiose! Et personne près de moi n'y prenait garde. Je rencontrais à chaque instant des groupes: les hommes ne s'entretenaient que d'argent; je l'ai remarqué.

Revenu lentement achever la soirée à l'établissement. J'y trouve Mme Marbouty[460]; conversation jusqu'à dix heures passées. Elle a des révélations: un esprit lui parle et lui dicte des choses merveilleuses. Cet esprit lui a appris à guérir sa mère qui a quatre-vingt-deux ans et qui était dans un état désespéré. Je lui ai demandé pourquoi elle ne profitait pas du même moyen pour se guérir elle-même; je ne sais ce qu'elle m'a répondu. J'ai rendez-vous avec elle après déjeuner demain pour savoir ce que lui a dicté son génie. Elle est tout étonnée que je n'aie pas aussi des révélations.

*

3 août.—Mon voisin de table me dit que M. Lhéritier[461] dit à un malade agité ou surexcité par le bain: «Ne le prenez que de trois quarts d'heure ou d'une demi-heure.»

M. Turck[462], au contraire, dit dans un cas analogue: «Prenez trois heures de bain.»

*

Champrosay, 11 août.—Parti de Paris pour Champrosay.

Je ne suis pas encore content de ma santé. Je n'ose me remettre à l'église[463].

Parti à onze heures. Je lais route avec Revenaz[464] et un de ses amis. Nous traversons la plaine par la chaleur la plus intense.

*

12 août.—Je sors à six heures du matin par la campagne. Délicieuse promenade. Je vais au bord de la rivière et fais un croquis vers la cabane de Degoty. Je rapporte un faisceau de nénufars et de sagittaires; je patauge pendant près d'une heure sur les bords glaiseux de la rivière avec délices pour conquérir ces pauvres plantes. Cette débauche me rappelle Charenton, l'enfance, la pêche à la ligne!... Je rentre brûlé.

Nous avons une abondance de fruits dont nous n'avons jamais joui jusqu'ici; jusqu'à présent n'en mangeant qu'à dîner, ils ne mont point encore fait mal.

*

13 août.—Je recommence à la même heure matinale la promenade d'hier. Je m'arrête avant la fontaine de Baÿvet pour faire un croquis que je regrettais de n'avoir pas fait la veille; c'est un des meilleurs du petit calepin que j'ai emporté à Plombières.

On passait mon carreau au siccatif; je suis resté le plus longtemps que j'ai pu dehors, me couchant à l'ombre non loin de la rivière, près du petit pont qui traverse un vivier. Je m'étais assis au bas de la rivière même, mais sans descendre jusqu'aux roseaux, abrité par mon parasol, en face de cette île remplie de roseaux qui se forme dans les basses eaux.

Assis encore près de la fontaine de Baÿvet qui n'est plus qu'un filet d'eau, mais charmant et coulant entre les herbes.

J'ai passé le reste de la journée dans la cour à l'ombre, assis dans mon fauteuil qu'on m'avait descendu pour donner le temps aux carreaux de sécher.

Le soir après dîner, sorti avec Jenny dans la campagne; la pauvre femme est souffrante comme à Bordeaux. Elle n'est restée qu'un instant avec moi, et je suis rentré qu'il faisait presque nuit; j'étais resté à me promener en long et en large devant la fontaine. Le soir, éclaircie, espérance de pluie pas réalisée.

*

19 août.—Travailler n'est pas seulement pour produire des ouvrages, c'est pour donner du prix au temps; on est plus content de soi et de sa journée quand on a remué des idées, bien commencé ou achevé quelque chose.

Lire des mémoires, des histoires consolant des misères ordinaires de la vie par le tableau des erreurs et des misères humaines.

La dernière scène de Roméo et Juliette.

Les Capulet, les Montaigu, le père Laurence.


[458] Charles Lenormant (1802—1859), archéologue et historien, fut successivement inspecteur des Beaux-Arts, conservateur du Musée des antiques, professeur au Collège de France, directeur du Correspondant, membre de l'Académie des inscriptions, etc. C'était un homme fort instruit, doué d'un goût très vif pour les arts.

[459] Le val d'Ajol, vu de la Feuillée Dorothée.

[460] Mme Marbouty, plus connue en littérature sous le nom de Claire Brunne, auteur de nombreux romans et de pièces de théâtre.

[461] Le docteur Lhéritier, membre de l'Académie de médecine, était médecin inspecteur des eaux de Plombières.

[462] Le docteur Léopold Turck, qui avait siégé comme représentant du peuple à l'Assemblée de 1848, était revenu sous l'Empire à Plombières, où il exerçait la médecine.

[463] L'église Saint-Sulpice.

[464] Parent de M. Moreau et grand admirateur de Delacroix. (Voir Catalogue Robaut, nos 565, 566 et 1232.)


3 septembre.—Je suis souffrant depuis mardi soir; la veille, dîner chez Barbier avec Malakoff et sa prétendue, Mme de Montijo, etc.

Toute la fin de la semaine j'interromps la peinture, je lis Saint-Simon. Toutes ces aventures de tous les jours prennent sous cette plume un intérêt incroyable. Toutes ces morts, tous ces accidents oubliés depuis si longtemps consolent du néant où l'on se sent soi-même.

Lu aussi les commentaires de Lamartine sur l'Iliade; je me propose d'en extraire quelque chose. Cette lecture réveille en moi l'admiration de tout ce qui ressemble à Homère, entre autres du Shakespeare, du Dante. Il faut avouer que nos modernes (je parle des Racine, des Voltaire) n'ont pas connu ce genre de sublime, ces naïvetés étonnantes qui poétisent les détails vulgaires et en font des peintures pour l'imagination et qui la ravissent. Il semble que ces hommes se croient trop grands seigneurs pour nous parler comme à des hommes, de notre sueur, des mouvements naïfs de notre nature, etc., etc.

*

5 septembre.—Je vais chez les Parchappe, où sont les Barbier. Je les trouve tout en fête à l'Ermitage. Je reviens par la plus belle nuit du monde.

Je suis souffreteux depuis quelques jours. J'ai interrompu la peinture.

J'ai avancé beaucoup quelques tableaux:

Les Chevaux sortant de la mer[465].

L'Arabe blessé au bras et son cheval[466].

Le Christ au tombeau dans la caverne, flambeaux[467], etc.

Le Petit Ivanhoë et Rebecca[468].

Le Centaure et Achille[469].

Le Lion et te Chasseur embusqué, effet de soir[470].

L'ébauche de l'Othello sur le corps de Desdémone.

J'ai composé: Troupes marocaines dans les montagnes[471].

—Villot me dit de coller du papier sur la voûte de ma chapelle avant d'y coller le tableau. Cela est adopté par les décorateurs et fort recommandé.

*

6 septembre.—J'écris à M. Berryer:—«En fin de compte, je me suis réfugié ici, où j'ai retrouvé du mieux; mais ce n'est pas tout; voici ce qui m'attendait à Champrosay: l'homme qui me louait mon petit pied-à-terre m'apprend au déballé qu'il va vendre sa maison, et que j'avise d'ici à peu. Me voilà troublé dans mes habitudes, quoique j'y fusse médiocrement; mais enfin j'y suis, et il y a quinze ans que je viens dans le pays, que j'y vois les mêmes gens, les mêmes bois, les mêmes collines. Qu'eussiez-vous fait à ma place, cher cousin, vous qui vous êtes laissé murer dans l'appartement que vous occupez depuis quarante ans, plutôt que d'en chercher un autre? Probablement ce que j'ai fait; c'est-à-dire que j'ai acheté la maison, qui n'est pas chère et qui, avec quelques petits changements en sus du prix d'achat, me composera un petit refuge approprié à mon humble fortune. Il me faut donc, à l'heure qu'il est, retourner sous deux jours à Paris, faire un mois de ce travail ajourné sans cesse et venir encore de temps en temps ici, voir ce qui s'y fait pour les arrangements que je vous ai dits.

«Vous aurez bien vu, en ouvrant ma lettre, mon cher cousin, que je ne vous en disais tant que parce que je n'avais rien de bon à vous dire, au moins pour ce qui me concerne. Tout ce bavardage que je vous fais ici de mes petites affaires, j'aurais voulu vous en étourdir sous les ombrages d'Augerville et au bord de l'Essonne. Vous voyez que je ne le puis malheureusement pas, et vous pensez bien, je l'espère, que c'est contre ma plus chère volonté.»

*

Paris, 9 septembre.—Parti de Champrosay à sept heures; trouvé là Leroy d'Étiolés.

*

11 septembre.—Je retourne travailler à Saint-Sulpice; je fais beaucoup à l'Héliodore[472]. Le lendemain, impuissance ...

*

14 septembre.—Je vais au Louvre voir le dessin de Masson, en comparaison de mon tableau[473].—Belles restaurations des tableaux espagnols. Contours noirs dans plusieurs parties du Murillo; sont-ils de lui?—Revu l'étrange Baptême du Christ de Rubens jeune.

*

15 septembre.—Copié un passage de Jane Eyre[474].

*

17 septembre.—Vu de Rudder[475], qui me parle de la Marbouty dans le sens que je connaissais.

*

19 septembre.—Donné aujourd'hui à Haro la Petite Vue de Dieppe pour y mettre une bordure noire.—-L'esquisse de Mirabeau pour rentoiler[476].

Aujourd'hui, dîner chez Mme de Forget avec Mme Menéval, un M. Dufour, compagnon de Batta à Tripoli; il me parle beaucoup de lui, toujours fumant, toujours avec son opium. Il me parle beaucoup de ce calme de la vie dans ces pays; l'insouciance de nos petites affaires et de nos petits plaisirs.

M. Yvan me donne son remède contre la fièvre; il est général en Russie, et cela lui a réussi quand la quinine était impuissante: faire sécher du gros sel gris au soleil ou sur une assiette sur le feu, en mettre une poignée dans un verre d'eau qu'on avale. (Consulter cependant.)

Frappement du rocher: Hommes, femmes, animaux épuisés, chameaux, empressement vers la source.


[465] Voir Catalogue Robaut, n° 1410.

[466] Voir Catalogue Robaut, n° 1175.

[467] Voir Catalogue Robaut, n° 1103.

[468] Voir Catalogue Robaut, n° 1000.

[469] Voir Catalogue Robaut, n° 1438.

[470] Voir Catalogue Robaut, n° 1227.

[471] Voir Catalogue Robaut, n° 1277.

[472] Voir Catalogue Robaut, n° 1340.

[473] Dante et Virgile, l'eau-forte d'Adolphe Masson, est encore inédit.

[474] Roman anglais de Currer Bell, pseudonyme de Charlotte Brontë. Ce livre, qui eut un grand retentissement en Angleterre, fut immédiatement traduit en français.

[475] Louis-Henri de Rudder (1807-1881), peintre élève de Gros et de Charlet.

[476] Mirabeau et Dreux-Brézé. Voir Catalogue Robaut, nos 359 et 360.


1859

Champrosay,9 janvier.—Sur la difficulté de conserver l'impression du croquis primitif.—De la nécessité des sacrifices.—Sur les artistes qui, comme Vernet, finissent tout de suite, et du mauvais effet qui en résulte. Voir mes notes du 4 avril 1854[477].

Promenade à la forêt et visite au couvent en ruine de l'Ermitage. Stupidité des démolisseurs, tant fanatiques religieux que fanatiques révolutionnaires. Solidité de ces constructions de moines. Voir mes notes du 13 mai 1853[478].

—Avantages de l'éducation suivant Labruyère.—L'éducation se fait avec les honnêtes gens. Voir mes notes du 8 mars 1853[479].

—Sur les choses inachevées, impressions d'ébauches à propos du chêne d'Antain. Que Michel-Ange doit une partie de son effet au manque de proportions. Voir mes notes du 9 mai 1853[480].

—Tirade sur Girardin qui revenait sans cesse à cette époque sur le labourage à la vapeur. La moralité ne me paraît pas devoir gagner à dispenser les hommes de travail. Auront-ils une patrie? se lèveront-ils pour la défendre? Voir mes notes du 17 mai 1853[481].

Sur la couleur. Que les Rubens et les Titien ont employé des couleurs brillantes, et David des couleurs ternes. Excès de sobriété préconisé chez les modernes. Voir mes notes du 13 novembre 1857[482].

—Sur le mot distraction. On la cherche dans les travaux de toute sorte, y compris ceux de l'esprit; on se distrait avec des ouvrages qui ont servi à d'autres de distraction Voir mes notes du 9 novembre 1857[483].

—Sur l'ébauche et sur le fini. Les improvisations de Chopin plus hardies que l'ouvrage; on ne gâte pas en finissant, quand on est grand artiste. Voir mes notes du 20 avril 1853[484].

—Perfection de Mozart qui ne brille pas par le voisinage du mauvais. Voir mes notes du 18 avril 1853[485].

—Il y a aussi les génies fougueux, dont le temps consacre les imperfections, Rubens, etc.


[477] Voir t. II, p 324.

[478] Voir t. II, p. 191 et 192.

[479] Voir t. II, p. 182 et suiv.

[480] Voir t. II, p. 185 et 186.

[481] Voir t. II, p. 198.

[482] Voir t. III, p. 297.

[483] Voir t. III, p. 296.

[484] Voir t. II, p. 163 et 164.

[485] Non retrouvées.


1er mars.Dictionnaire.

Tableau. Faire un tableau, l'art de le conduire depuis l'ébauche jusqu'au fini. C'est une science et un art tout à la fois; pour s'en acquitter d'une manière vraiment savante, une longue expérience est indispensable.

L'art est si long que, pour arriver à systématiser[486] certains principes qui, au fond, régissent chaque partie de l'art, il faut la vie entière. Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées; c'est chez eux un mélange d'élans spontanés et de tâtonnements, à travers lesquels l'idée se fait jour avec un charme peut-être plus particulier que celui que peut offrir la production d'un maître consommé.

Il y a dans l'aurore du talent quelque chose de naïf et de hardi en même temps qui rappelle les grâces de l'enfance et aussi son heureuse insouciance des conventions qui régissent les hommes faits. C'est ce qui rend plus surprenante la hardiesse que déploient à une époque avancée de leur carrière les maîtres illustres. Être hardi[487], quand on a un passé à compromettre, est le plus grand signe de la force.

Napoléon met, je crois, Turenne au-dessus de tous les capitaines, parce qu'il remarque que ses plans étaient plus audacieux à mesure qu'il avançait en âge. Napoléon lui-même a donné l'exemple de cette qualité extraordinaire.

Dans les arts en particulier, il faut un sentiment bien profond pour maintenir l'originalité de sa pensée en dépit des habitudes auxquelles le talent lui-même est fatalement enclin à s'abandonner. Après avoir passé une grande partie de sa vie à accoutumer le public à son génie, il est très difficile à l'artiste de ne pas se répéter, de renouveler, en quelque sorte, son talent, afin de ne pas tombera son tour dans ce même inconvénient de la banalité et du lieu commun qui est celui des hommes et des écoles qui vieillissent.

Gluck[488] a donné l'exemple le plus remarquable de cette force de volonté qui n'était autre que celle de son génie. Rossini a toujours été se renouvelant jusqu'à son dernier chef-d'œuvre, qui prématurément a clos son illustre carrière de chefs-d'œuvre. Raphaël, Mozart, etc., etc.

Hardiesse. Il ne faudrait cependant pas attribuer cette hardiesse, qui est le cachet des grands artistes, uniquement à ce don de renouvellement ou de rajeunissement du talent par des moyens d'effets nouveaux. Il est des hommes qui donnent leur mesure du premier coup, et dont la sublime monotonie est la principale qualité. Michel-Ange n'a point varié la physionomie de ce terrible talent qui a renouvelé lui-même toutes les écoles modernes et leur a imprimé un élan irrésistible.

Rubens a été Rubens tout de suite. Il est remarquable qu'il n'a pas même varié son exécution, qu'il a très peu modifiée, même après l'avoir reçue de ses maîtres. S'il copie Léonard de Vinci, Michel-Ange, le Titien,—et il a copié sans cesse,—il semble qu'il s'y soit montré plus Rubens que dans ses ouvrages originaux.

Imitation. On commence toujours par imiter.

Il est bien convenu que ce qu'on appelle création dans les grands artistes n'est qu'une manière particulière à chacun de voir, de coordonner et de rendre la nature. Mais non seulement ces grands hommes n'ont rien créé dans le sens propre du mot, qui veut dire: de rien faire quelque chose; mais encore ils ont dû, pour former leur talent ou pour le tenir en haleine, imiter leurs devanciers et les imiter presque sans cesse, volontairement ou à leur insu.

Raphaël, le plus grand des peintres, a été le plus appliqué à imiter[489]: imitation de son maître, laquelle a laissé dans son style des traces qui ne se sont jamais effacées; imitation de l'antique et des maîtres qui l'avaient précédé, mais en se dégageant par degrés des langes dont il les avait trouvés enveloppés; imitation de ses contemporains et des écoles étrangères, telles que l'Allemand Albert Dürer, le Titien, Michel-Ange, etc.

Rubens a imité sans cesse, mais de telle sorte qu'il est difficile de...[490].

Imitateurs. On peut dire de Raphaël, de Rubens, qu'ils ont beaucoup imité, et l'on ne peut sans injure les qualifier d'imitateurs. On dira plus justement qu'ils ont eu beaucoup d'imitateurs, plus occupés à calquer leur style dans de médiocres ouvrages, qu'à développer chez eux un style qui leur fût propre. Les peintres qui se sont formés en imitant leurs ouvrages, mais qui ont calqué le style de ces grands hommes dans leurs ouvrages propres et qui n'en ont reproduit que de faibles parties[491] par défaut d'originalité...