[416] Jean Alaux (1786-1864), peintre, élève de Vincent, grand prix de Rome en 1815, membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1851.
[417] Eugène Vieillard-Duverger (1800-1863), imprimeur délicat et érudit, était un camarade de jeunesse de Delacroix: il était fils de Louis Vieillard-Duverger, ancien régisseur de l'Opéra-Comique, et plus tard directeur d'une agence théâtrale fort estimée. Adolphe Nourrit avait épousé la sœur d'Eugène Duverger. Le médaillon du grand artiste, dont il est question ici, n'est que la reproduction du médaillon de profil qui orne la tombe d'Adolphe Nourrit au cimetière Montmartre.
[418] Pierre-Jean-Marie Flourens (1794-1867), physiologiste, élève de Cuvier, professeur au Collège de France, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, fut appelé en 1858 à faire partie du conseil municipal et du conseil général du département de la Seine.
[419] Le baron Haussmann.
[420] Delacroix écrivait en 1830 clans la Revue de Paris. où il avait donné une longue étude sur Raphaël: «Raphaël n'a pas plus qu'un autre atteint la perfection, il n'a pas même, comme c'est l'opinion commune, réuni à lui seul le plus grand nombre de perfections possible: mais lui seul a porté à un si haut degré les qualités les plus entraînantes et qui exercent le plus d'empire sur les hommes: un charme irrésistible dans son style, une grâce vraiment divine, qui respire partout dans ses ouvrages, qui voile les défauts et fait excuser toutes ses hardiesses.»
[421] Peinture sur bois de l'école italienne, dont il est difficile d'établir exactement l'auteur. Acheté en 1850 à la vente de la galerie de M. Duvernay par un savant amateur anglais, M. Morris Moore, ce tableau fut exposé à Paris en 1859. Depuis quelques années il fait partie des collections du Louvre (Salon carré).
[422] Dans son étude sur le grand sculpteur, parue au Plutarque français, Delacroix écrit en manière de conclusion: «Le nom de Puget est l'un des plus grands noms que présente l'histoire des arts. Il est l'honneur de son pays, et, par une bizarrerie remarquable, l'allure de son génie semble l'opposé du génie français. De tout temps, sauf de rares exceptions parmi lesquelles Puget est la plus brillante, la sagesse dans la conception et l'ordonnance et une sorte de coquetterie dans l'exécution ont caractérisé le goût de notre nation dans les arts du dessin. Au rebours de ces qualités, Puget présenta dans ses ouvrages une fougue d'invention et une vigueur de la main qui approchent de la rudesse, et qui durent étonner dans son temps, plus qu'elles ne feraient au nôtre. Aussi l'espèce de disgrâce qu'il subit pendant sa longue carrière doit-elle être attribuée en grande partie à cette opposition qu'il offrait avec la manière des artistes ses contemporains, manière qui flattait le goût général. C'est précisément ce contraste qui le fait si grand aujourd'hui: aux yeux de la postérité, il efface tout ce que son époque a produit et admiré.»
[424] Sur les génies primitifs et leurs imitateurs, voir la même idée exprimée par Delacroix le 26 octobre 1853, t. II, p. 258 et suiv.
[425] Du livre déjà cité sur Delacroix nous détachons ce passage écrit par le maître sous la rubrique De l'art ancien et de l'art moderne: «Le goût de l'archaïsme est pernicieux. C'est lui qui persuade à mille artistes qu'on peut reproduire une forme épuisée ou sans rapport à nos mœurs du moment. Il est impardonnable de chercher le beau à la manière de Raphaël ou du Dante. Ni l'un ni l'autre, s'il était possible qu'ils revinssent au monde, ne présenterait les mêmes caractères dans son talent... Libre à ceux qui imitent aujourd'hui le style de Raphaël de se croire des Raphaëls. Ce que l'on peut singer, c'est l'invention, c'est la variété des caractères; et ce qu'un homme inspiré seul peut faire, c'est de marquer de son style particulier ses ouvrages inspires.» (Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 409.)
[426] Voir t. II, p. 470 et suiv.
5 mars.—Au conseil par un froid glacial. J'y apprends que le bon Thierry est très malade. Je vais à la rue du Petit-Musc, je le trouve très changé.
Je lis en rentrant les lettres de Mlle Rachel[426].
Je trouve dans les Salons de Paris de Mme Ancelot, à propos de la duchesse d'Abrantès[427]: «Ce fut avec tristesse que je la quittai; j'emportais une vague inquiétude, car j'avais déjà remarqué que la maladie était toujours et que la mort est souvent la suite du chagrin. Une certaine modération de caractère et de position défend la vie contre ce qui l'empêche d'arriver à la vieillesse, et ceux qui parviennent à ses dernières limites ont fait certainement preuve d'une sagesse recommandable. Ils ont fait plus: ils ont fait mieux que bien d'autres, et, si cela ne parie pas toujours en faveur de leur cœur, c'est un assez bon argument en faveur de leur raison. La duchesse d'Abrantès n'eut point cette habileté honorable: le désordre amena le chagrin, qui entraîna la maladie à sa suite.»
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10 mars.—La Vue de Dieppe avec l'Homme qui sort de la mer avec les deux chevaux[428].
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14 mars.—Les artistes qui cherchent la perfection en tout sont ceux qui ne peuvent l'atteindre en aucune partie.
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15 mars.—Je suis souffrant depuis quelques jours de l'estomac; je l'ai fatigué un peu peut-être, et de plus je travaille beaucoup depuis un mois et demi.
J'ai sous les yeux dans ma chambre la petite répétition du Trajan[429] et le Christ montant au Calvaire. Le premier est blond et clair beaucoup plus que l'autre. Le petit Watteau[430] que j'ai mis à côté de tous les deux a achevé de me démontrer où sont les avantages des fonds clairs. Dans le Christ, les terrains, surtout ceux du fond, se confondent presque avec les parties sombres des personnages: la règle la plus générale est d'avoir toujours des fonds d'une demi-teinte claire, moins que les chairs, bien entendu, mais calculés de manière que les accessoires bruns, tels que vêtements, barbe, chevelures, tranchent en brun pour enlever les objets du premier plan. C'est ce qui est très remarquable dans le Watteau; il y a même plusieurs parties qui ont la même valeur que leurs fonds respectifs. Ainsi les bas des souliers gris ou jaunâtres ne sortent du terrain que par des parties légèrement plus foncées, etc. Il faudrait d'autres Watteau pour étudier l'artifice de son effet.
Dans mon Watteau, les arbres du fond, quoiqu'à un plan peu reculé, sont extrêmement clairs: il ne s'y trouve pas un seul ton, non plus que dans les tombeaux, qui rivalise même de loin pour la vigueur avec ceux du premier plan. Il en résulte même un défaut de liaison que je trouve choquant quand je le compare avec mon Trajan; chaque petite figure est isolée, et on voit trop clairement qu'elle a été faite à loisir, indépendamment de ses voisines.
C'est aujourd'hui, après y avoir réfléchi ce matin dans mon lit, que j'ai donné à Haro l'idée qui peut mettre sur la voie de la peinture des Van Eyck, le problème consistant d'une part dans le moyen à prendre pour éviter la trop grande quantité d'huile dans les couleurs, et de l'autre dans celui d'ajouter du vernis en quantité correspondante. Je lui ai dit de renverser le problème: on broierait les couleurs avec un vernis qui permettrait de conserver les couleurs fraîches, et on ajouterait de l'huile en peignant. Il est très frappé de mon idée.
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16 mars.—Varcollier est venu me voir. Il me dit que Trousseau disait qu'il n'y avait que danger à s'attaquer par des remèdes à toute maladie chronique, goutte, rhumatisme, migraine. Cicéron disait: Contra senectutem pugnandum.
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18 mars.—Aujourd'hui, première visite du docteur Laguerre pour mon indigestion.
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21 mars.—Beyle dit de l'Italiana in Algieri: «C'est la perfection du genre bouffe; aucun autre compositeur vivant ne mérite cette louange, et Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand il écrivait l'Italiana, il était dans la fleur du génie et de la jeunesse; il ne craignait pas de se répéter; il ne cherchait pas à faire de la musique forte; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins pédant.»
[426] Rachel était morte au mois de janvier de cette même année.
[427] La duchesse d'Abrantès, née en 1784, morte en 1838, descendait de la famille impériale des Comnène. Elle épousa en 1799 le général Junot, l'accompagna dans ses différentes campagnes, et après sa mort en 1813 se voua à l'éducation de ses enfants. Elle écrivit de volumineux mémoires où l'on trouve les plus curieux détails sur la cour impériale Elle était très liée avec Balzac, qui, au moment de l'apparition de ses mémoires, servit d'intermédiaire pour traiter avec les éditeurs. On trouve d'intéressants détails sur la duchesse d'Abrantès dans le livre de M. G. Ferry: Balzac et ses amies.
[428] Voir Catalogue Robaut, n° 1410.
[429] Il s'agit de l'esquisse de la fameuse toile la Justice de Trajan, peinte en 1840 et qui est l'honneur du musée de Rouen. (Voir Catalogue Robaut, n° 693.) «La Justice de Trajan est peut-être comme couleur la plus belle toile de M. Eugène Delacroix, et rarement la peinture a donné aux yeux une fête si brillante: la jambe s'appuyant dans son cothurne de pourpre et d'or au flanc rose de sa monture est le plus frais bouquet de tons qu'on ait jamais cueilli sur une palette, même à Venise.» (Th. Gautier, Les Beaux-Arts en Europe.)
[430] Delacroix tenait de Barroilhet ce petit tableau de Watteau, les Apothicaires. Il l'a légué par testament à M. le baron Schwiter. (Corresp., t. I, p. VI.)
2 avril.—Les deux Grenier[431] venus vers quatre heures; ils m'ont fait plaisir.
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3 avril.—Je relis plusieurs de mes anciens calepins pour y rechercher du vin de quinquina que m'avait donné ce brave Boissel. J'y ai retrouvé des choses passées avec un plaisir doux et pas trop triste.
Pourquoi ai-je délaissé[432] cette occupation, qui me coûte si peu, de jeter de temps en temps sur ces livres ce qui se passe dans mon existence et surtout dans mon cerveau? Il y a nécessairement dans des notes de ce genre, écrites en courant, beaucoup de choses qu'on aimerait plus tard à n'y pas retrouver. Les détails vulgaires ne se laissent pas exprimer facilement, et il est naturel de craindre l'usage que l'on pourrait faire, dans un temps éloigné, de beaucoup de choses sans intérêt et écrites sans soin.
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9 avril.—De la correspondance de Voltaire avec le cardinal de Bernis[433]: «Cette tragédie (celle de Calas) ne m'empêche pas de faire à Cassandre toutes les corrections que vous m'avez bien voulu indiquer: malheur à qui ne se corrige pas, soi et ses œuvres! En relisant une tragédie de Mariamne que j'avais faite il y a quelque quarante ans, je l'ai trouvée plate et le sujet beau; je l'ai entièrement changée; il faut se corriger, eût-on quatre-vingts ans. Je n'aime point les vieillards qui disent:—J'ai pris mon pli.—Eh! vieux fou, prends-en un autre; rabote tes vers si tu en as fait, et ton humeur si tu en as. Combattons contre nous-mêmes jusqu'au dernier moment; chaque victoire est douce. Que vous êtes heureux, Monseigneur! Vous êtes encore jeune et vous n'avez point à combattre.»
De Voltaire au cardinal de Bernis[434]: «Je ne sais, Monseigneur, si notre secrétaire perpétuel a envoyé à Votre Éminence l'Héraclius de Calderon, que je lui ai remis pour divertir l'Académie. Vous verrez quel est l'original, de Calderon ou de Corneille. Cette lecture peut amuser infiniment un homme de goût tel que vous, et c'est une chose, à mon gré, assez plaisante. Je vois jusqu'à quel point la plus grave de toutes les nations méprise le sens commun.
«Voici, en attendant, la traduction très fidèle de la Conspiration contre César par Cassius et Brutus, qu'on joue tous les jours à Londres, et qu'on préfère infiniment au Cinna de Corneille. Je vous supplie de me dire comment un peuple qui a tant de philosophie peut avoir si peu de goût. Vous me répondrez peut-être que c'est parce qu'ils sont philosophes; mais quoi! la philosophie mènerait-elle tout droit à l'absurdité? Et le goût cultivé n'est-il pas même une vraie partie de la philosophie?»
Voici la réponse du cardinal qui se montre, à mon avis, plus homme d'un véritable goût que Voltaire. Celui-ci,—et c'était naturel, tout prévenu par l'habitude de notre théâtre, dans lequel, malgré son génie, et quoi qu'il en pût penser lui-même, il n'avait pas innové véritablement,—ne voit le goût que dans les étroites convenances que l'habitude, plus qu'une vraie entente de ce qui plaît aux hommes, avait établies sur notre scène: «Je suis loin de m'élever contre la forme de Corneille et de Racine. Elle avait eu du moins d'être nouvelle dans leur main: cette préférence donnée au discours sur l'action est un système complet: le penchant de notre nation y convient. Cependant celui de Shakespeare et de Calderon qui a suffi aux Anglais et aux Espagnols qui ont précédé d'un siècle nos grands ouvrages, dans le même moment, il faut bien le dire, où notre théâtre se débattait dans d'incroyables ténèbres, ce système, dis-je, tout critiquable qu'il est, parle peut-être davantage à l'imagination et ne met pas aussi perpétuellement l'auteur entre le spectateur et la scène.»
La véritable innovation,—mais je crois que du temps de Voltaire, et dans la société où il vivait, elle était impossible à Voltaire lui-même,—cette innovation eût consisté à mettre seulement dans ces actions compliquées des Anglais et des Espagnols une espèce d'ordre et de raison; mais laissons parler l'aimable cardinal, dont l'opinion est étonnante pour le temps où il vit: «Notre secrétaire perpétuel m'a envoyé l'Héraclius de Calderon, et je viens de lire le Jules César de Shakespeare. Ces deux pièces m'ont fait grand plaisir comme servant à l'histoire de l'esprit humain et du goût particulier des nations. Il faut pourtant convenir que ces tragédies, tout extravagantes ou grossières qu'elles sont, n'ennuient point, et je vous dirai, à ma honte, que ces vieilles rapsodies où il y a de temps en temps des traits de génie et des sentiments fort naturels, me sont moins odieuses que les froides élégies de nos tragiques médiocres. Voyez les tableaux de Paul Véronèse, de Rubens et de tant d'autres peintres flamands ou italiens, ils pèchent souvent contre les costumes, ils blessent les convenances et offensent le goût; mais la force de leur pinceau et la vérité de leur coloris font excuser ces défauts. Il en est à peu près de même des ouvrages dramatiques. Au reste, je ne suis pas étonné que le peuple anglais, qui ressemble à certains égards au peuple romain, ou qui du moins s'est flatté de lui ressembler, soit enchanté d'entendre les grands personnages de Rome s'exprimer comme la bourgeoisie et quelquefois comme la populace de Londres. Vous me paraissez étonné que la philosophie, éclairant l'esprit et rectifiant les idées, influe si peu sur le goût d'une nation! Vous avez bien raison; mais cependant vous aurez observé que les mœurs ont encore plus d'empire sur le goût que les sciences. Il me semble qu'en fait, d'art et de littérature, les progrès du goût dépendent plus de l'esprit de société que de l'esprit philosophique. La nation anglaise est politique et marchande; par là même elle est moins polie, mais moins frivole que la nôtre. Les Anglais parlent de leurs affaires; notre unique occupation à nous est de parler de nos plaisirs; il n'est donc pas singulier que nous soyons plus difficiles et plus délicats que les Anglais sur le choix de nos plaisirs et sur les moyens de nous en procurer. Au reste, qu'étions-nous avant le siècle de Corneille? Il nous sied à tous égards d'être modestes.»
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12 avril.—Je suis retourné, pour la première fois depuis plus de quinze mois, au dîner du second lundi. J'ai fait aussi en sortant une grande promenade sur les boulevards, sans trop m'émouvoir de regret. Ils m'ont amusé plus qu'autrefois, comme au spectacle.
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13 avril.—J'ai retravaillé, retouché l'Hercule de Chabrier[435].
J'ai été à trois heures chez Huet. Ses tableaux m'ont fort impressionné. Il y a une vigueur rare, encore des endroits vagues, mais c'est dans son talent. On ne peut rien admirer sans regretter quelque chose à côté. En somme, grands progrès dans ses bonnes parties. En voilà assez pour des ouvrages qui restent dans le souvenir, ce qui m'est arrivé pour ceux-ci. J'y ai pensé avec beaucoup de plaisir toute la soirée.
Après dîner, tourné beaucoup dans mon petit jardin. Il m'est d'un grand secours. J'ai bien besoin de reprendre mes forces tout à fait.
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14 avril.—«Vous oubliez[436], messieurs, qu'en obligeant M. Langlois[437] à donner l'entrée le dimanche à 50 centimes, vous lui enlevez 50 pour 100 de son bénéfice; ce sacrifice que vous lui imposez, il est juste que vous le payiez, car ici ce serait la Ville qui serait censée régaler le public du dimanche, et il sera juste aussi que la Ville paye pour se montrer splendide. Ce sacrifice que vous demandez à M. Langlois, il y a consenti. Ne lui devait-on aucun dédommagement pour la disparition de son premier établissement? Il n'y gagnait pas plus d'argent qu'il ne va en gagner dans le nouveau; mais il ne demandait rien à personne, et à présent il vous accorde tout ce qui peut diminuer ses profits matériels, pourvu que vous l'aidiez à montrer les produits de son talent. Vous ne les estimez pas peu, messieurs, puisqu'en lui imposant de les exposer le dimanche à un prix réduit des quatre cinquièmes, vous estimez procurer au peuple un plaisir.
«Si l'on vous disait que l'Empereur désirerait que la ville de Paris l'aidât à aller chercher, dans un désert, une pierre abandonnée, et de fréter avec lui un navire et d'entretenir pendant plusieurs années un équipage pour cette opération lointaine, sous prétexte que cette pierre intéresse la gloire des Sésostris qui ont vécu il y a quatre mille ans, vous lui répondriez peut-être que cette pierre ne regarde pas la ville de Paris, et que ce serait une mauvaise affaire; et cependant, messieurs, s'il était vrai qu'une telle proposition vous fût faite et qu'il fût possible que vous refusassiez de vous y associer, vous auriez manqué une excellente affaire; à qui le cœur n'a-t-il pas battu en présence de l'Obélisque de la place Louis XV, en pensant que la capitale de ce pays-ci contenait ce trophée que l'Angleterre était toute prête à nous enlever? Combien de millions d'étrangers sont venus alimenter la fortune de la ville pour admirer, avec tant d'autres monuments dont Paris est plein, ce magnifique ouvrage, fruit d'une entreprise désintéressée, la seule de ce genre peut-être qui honore le passage de la branche aînée des Bourbons et qui embellit Paris à jamais!
«Vous voyez, messieurs, que le beau peut être utile; le spectacle de nos grandes actions représenté par la peinture dans des proportions et avec une illusion qu'aucun tableau ne peut atteindre, est une chose belle et par le spectacle et par les sentiments qu'il peut inspirer. La vue de cette colonne de chasseurs de la garde qui traverse le champ de bataille d'Eylau jusqu'aux derrières de l'armée russe et dont il ne revient que quelques hommes; celle de ces trois chétifs bataillons carrés qui, dans la bataille des Pyramides, soutiennent sous le soleil et dans une plaine immense le choc de l'innombrable et intrépide cavalerie des mameluks, ce sont des spectacles faits pour moraliser et enflammer une nation: cela vaut bien les jeux publics que les empereurs donnaient au peuple de Rome, ces combats de gladiateurs où des esclaves s'égorgeaient froidement pour gagner leur pain, où l'on immolait cent lions en un jour et un passable nombre d'hommes.
«Vous n'en êtes pas à votre essai, messieurs, pour ce qui concerne l'encouragement du beau; quel est le nom qu'on donne à vos travaux depuis six ans? On les appelle les embellissements de Paris. Vous faites des rues larges et des boulevards plus larges encore, pour faciliter la circulation et donner de l'air là où il n'y avait que ténèbres et infection; mais vous ornez ces rues et ces boulevards, vous conservez un vieux bâtiment inutile qu'on appelle la tour Saint-Jacques, vous décrétez une fontaine monumentale sur le boulevard de Sébastopol. Vous transportez une colonne avec ses accessoires parce qu'elle sera plus belle que dans l'endroit où elle se trouve.»
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24 avril.—Conseil de revision à midi.
Prêté hier à M. Nanteuil[438] une étude de deux chevaux[439] sur la même toile (douze environ), faite autrefois aux gardes du corps;—de profil tous les deux.
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26 avril.—La journée a été bonne. Beaucoup travaillé avec bonne humeur à la Chasse aux lions[440] qui est comme finie ce jour-là.
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27 avril.—De l'éloge de Magendie par M. Flourens[441]: «À l'ardeur de jeunes praticiens vantant le succès de leurs prescriptions il opposait son expérience, et leur disait avec une douce ironie: «On voit bien que vous n'avez jamais essayé de rien faire.» Si la simplicité extrême de ce mode de traitement amenait d'assez justes objections: «Soyez convaincus, ajoutait-il, que la plupart du temps, lorsque le trouble se produit, nous ne pouvons en découvrir les causes; tout au plus en saisissons-nous les effets; notre seule utilité en assistant au travail de la nature, qui en général tend vers sou état normal, est de ne point l'interrompre; nous ne devons aspirer qu'à être quelquefois assez habiles pour l'aider.»
«Qu'on lui fasse absolument tout ce qu'il voudra: je ne prescris que cela», disait-il en quittant un jeune garçon dont l'état présentait des symptômes alarmants. Ordinairement avare de son temps, il prodigue les visites à cet enfant, mais n'ajoute rien à la médication. Le soir du troisième jour, tout à coup son front s'obscurcit, et tirant l'oreille à son malade: «Petit drôle, tu ne m'as pas laissé un instant de repos. Va te promener maintenant.» Le père lui demande alors ce qu'était la maladie de l'enfant: «Ce que c'était? Ma foi, je n'en sais rien, ni moi ni la Faculté tout entière; si elle pouvait être sincère, elle vous le dirait; ce qu'il y a de certain, c'est que tout est rentré dans l'état normal.»
Le résultat de ce travail est que les substances qui ne contiennent point d'azote (sucre, gomme, etc.) sont impropres à la nutrition. En effet, bien que les animaux soumis à l'expérience aient de ces substances à discrétion, ils n'en périssent pas moins d'inanition au bout de quelques jours. Il y a plus, c'est que, quels que soient les aliments employés, azotés ou non, il est nécessaire de les varier. Un lapin et un cochon d'Inde, nourris avec une seule substance, telle que froment, avoine, orge, choux, carottes, etc., meurent, dit M. Magendie, avec toutes les apparences de l'inanition, ordinairement dès la première quinzaine, quelquefois beaucoup plus tôt. Nourris avec les mêmes substances, données concurremment ou successivement à de petits intervalles, les animaux vivent et se portent très bien; la conséquence la plus générale et la plus essentielle à déduire de ces faits, c'est que la diversité et la multiplicité des aliments sont une règle d'hygiène très importante. (C'était le principe du docteur Bailly.)
Recherches physiologiques et médicales sur les causes, les symptômes et le traitement de la qravelle[442]. «Les personnes atteintes de la goutte et de la gravelle, dit Magendie, sont ordinairement de grands mangeurs de viande, de poisson, de fromage et autres substances abondantes en azote. La plupart des graviers, une partie des calculs urinaires, les tophus arthritiques sont formés par l'acide urique, principe qui contient beaucoup d'azote. En diminuant dans le régime la proportion des aliments azotés, on parvient à prévenir, et même à guérir la gravelle.»
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30 avril.—Mon pauvre Soulier[443] est venu me voir aujourd'hui; j'en ai eu beaucoup de plaisir. Il est vieux, souffrant. Il est heureux de ses enfants; mais il est bien isolé dans son coin; point de distractions et de consolations.
[431] Sans doute Henri-Gustave et Théophile-Yves-René Grenier de Saint-Martin, fils du peintre Grenier de Saint-Martin (1793-1867), élève de Guérin et aussi de Delacroix. Ces deux jeunes gens débutèrent l'un et l'autre au Salon de 1857.
[432] On pourra remarquer que, durant les périodes de production, le Journal est presque toujours incomplet. C'est surtout quand il voyage, quand il est aux eaux, en villégiature chez un ami, à Dieppe par exemple, qu'il se plaît à y écrire: c'est ainsi que ses séjours à Augerville chez Berryer, où il ne peignait presque jamais, sont autant d'occasions pour lui de noircir des feuillets. En revanche, à Paris il écrit peu: c'est ce qui explique que l'on trouve en somme assez peu d'indications sur ses compositions picturales, et que le Journal soit à ce point de vue un insuffisant commentaire de son œuvre d'artiste.
[433] Lettre du 21 juillet 1762.
[434] Lettre du 31 mars 1763.
[435] Variante réduite de l'un des onze tympans de la Vie d'Hercule, à l'Hôtel de ville. (Voir Catalogue Robaut, nos 1152-1162.)
[436] C'est évidemment le brouillon d'un rapport qu'il devait présenter au Conseil municipal.
[437] Jean-Charles Langlois (1789-1870), colonel d'état-major, peintre de batailles et de nombreux panoramas. Il est question ici du Panorama de la prise de Malakoff.
[438] Célestin Nanteuil (1813-1873), graveur et lithographe.
[439] Cette toile figura à la vente posthume de Delacroix sous le n° 211.
[440] Voir Catalogue Robaut, n° 1350.
[441] François Magendie, le célèbre physiologiste, membre de l'Académie des sciences, était mort le 7 octobre 1865. Son éloge fut prononcé à l'Académie des sciences par le secrétaire perpétuel Flourens, qui excellait dans le genre, et dont les Éloges historiques réunis en volumes témoignent à la fois d'un rare talent d écrivain et d'une fine observation scientifique.
[442] C'est le titre d'un ouvrage publié pour la première fois en 1818 par le docteur Magendie.
[443] Delacroix écrivait à Soulier, le 6 décembre 1856: «Quand boirons-nous à la santé de nos souvenirs? Quand viendras-tu? Comme j'ai à peu près renoncé à lire, surtout le soir, j'ai des moments d'inoccupation apparente, qui ne sont pas du tout cet ennui dont je parlais tout à l'heure: je ferme les yeux, ou je regarde le feu de la cheminée. Alors je rouvre un livre fermé déjà à beaucoup de chapitres dans ma mémoire, et je retrouve de délicieux moments, et en première ligne ceux que nous avons passés ensemble. Je ne passe jamais sur la place Vendôme sans lever les yeux vers cette mansarde que nous avons vue si joyeuse. Que d'années depuis tout cela, que de vides!» (Corresp., t. II, p. 151.)
7 mai.—Je dîne pour la première fois au dîner du premier vendredi. Je m'y amuse et me porte mieux le lendemain. Il faut se remuer. J'en sors avec Villot et je me promène seul une heure en excellente disposition.
Le lendemain je me suis promené encore: je suis entré à Saint-Roch pour la musique, où j'ai entendu surtout le plus cruel sermon sur la virginité. Je suis rentré dans une tristesse extrême dont je ne suis pas débarrassé aujourd'hui dimanche que j'écris ceci.
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8 mai.—MM. Feydeau et Moreau viennent me voir. Je vais à l'Institut, où Halévy me sermonne sur mon abstention des séances de l'École.
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9 mai.—Je vais visiter la maison des Champs-Élysées du prince Napoléon[444]. Charmant résultat auquel je ne m'attendais pas. J'y trouve Mme Duret avec son mari; aimable femme sans prétention.
Je vais de là voir Mme de Lagrange; elle me dit que Berryer travaille trop. Hier, à l'Institut, F..., qui est dans un triste état, me conseillait de m'abstenir de la moindre fatigue: c'est pour avoir voulu forcer qu'il en est venu à ne pouvoir même lire sans fatigue. Nous nous sommes rappelé Blondel qui est mort à la peine à Saint-Thomas d'Aquin. J'attribue à un travail forcé ma rechute de l'année dernière à cette époque.
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10 mai.—Villot est venu me chercher à une heure, nous avons été ensuite voir les Rubens, je trouve là Mme de Nadaillac, la fille de Mme Delessert.
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11 mai.—Parti pour Champrosay à onze heures; grand bonheur de m'y voir. Je vois ces pauvres voisins, dont la douleur fend le cœur.
On trouve toujours quelque chose de changé; voilà qu'on me bâtit dans la plaine au-dessous de mes fenêtres une baraque dont le toit me cache un morceau de la rivière. On abat le mur de Villot. Tout passe, et nous passons.
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22 mai.—J'ai été à Paris à neuf heures dix. Mon début à l'école pour juger les figures. J'allais voir Mercey et le ministre, pour les remercier; je n'ai trouvé personne.
Mme de Forget; le petit Raphaël et M. Moore que j'ai remercié de la photographie dudit; Autran et sa femme très aimable; elle m'a donné une médaille de mon père, de Marseille.
Petite station au Jardin des Plantes avant de partir. Parti avec les Parchappe.
En somme, bonne journée, sans la fatigue que je redoutais.
Berryer m'a invité ces jours-ci à passer quelques jours avec lui à Augerville; désolé de le refuser dans l'attente où je suis du bon cousin.
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23 mai.—Sujets: Tancrède en prison après sa poursuite d'une fausse Clorinde (je crois). Le chevalier gascon, qui est, je crois, Raymond, l'insulte, etc. Flambeau, prison (Jérusalem).
Le Corsaire en prison[445], Gulnare, le poignard, etc. On pourrait en faire un effet de jour sans inconvénient.
D. Raphaël et ses compagnons surpris par les corsaires dans l'île de Minorque (Gil Blas). D. Raphaël amené ou plutôt apporté chez la belle esclave de son maître à Alger.
Les Nymphes rapportent le corps de Léandre, Héro se précipite dans le lointain.—Revoir les Métamorphoses d'Ovide.
Les deux Chevaliers. Ubalde et le Danois trouvant une barque avec un vieillard, etc. (Jérusalem.)
L'Aventure de la bague dans Gil Blas. Celui-ci et ses amis déguisés en alguazils, la dame au lit éplorée, vieille femme, etc.—Voir costumes du vieux Molière.
Tancrède baptisant Clorinde.
Tancrède (de Voltaire) rapporte mourant de la bataille des Sarrasins. Aménaïde en pleurs. Argire, soldats, chevaliers, prisonniers, drapeaux et flambeaux; quelque chose comme la composition pour le sujet des deux frères dont l'un est tué par l'autre et ramené à sa mère; se rappeler le croquis pour le sujet du Vampire de Dumas[446].
Juliette sur son lit, la mère, le père, les musiciens, la nourrice.
Bornéo au tombeau de Juliette.
Athalie interroge Éliacin.
Junie entraînée par les soldats. Néron l'observe, flambeaux, etc.
Renaud arrête le bras d'Armide qui veut le frapper (Jérusalem).
Tancrède blessé retrouvé par Herminie.
Sujets de Sémiramis.
Romans de Voltaire.
Le prince Léon prisonnier.
Fleur de lis au tombeau de Brandimart.
Brabantio maudit sa fille (après la séance du doge). Othello, Iago, etc.
Diane de Poitiers demande à François Ier la grâce de son père.
La dame infortunée aux pieds d'Amadis dans le lac du château.
Frappement du rocher. Israélites buvant avidement, chameaux, etc.[447].
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24 mai.—Mme Villot m'invite à aller la voir le soir pour me rencontrer avec une personne mystérieuse, amie de Mme Sand. J'y vais malgré mon rhume et à travers un temps diluvien. Je trouve Mme Plessis[448], charmante personne qui me fait promettre d'écrire à Mme Sand. Elle est sur le point de m'embrasser dans la soirée quand je lui dis que je ne crois pas à cette petite personne appelée âme dont on nous gratifie.
Le bon général Parchappe veut m'avoir à dîner pour le lendemain. Je promets malgré le rhume.
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25 mai.—Dîné chez Mme Parchappe. Mme Franchetti qui s'y trouve vient d'arriver ce jour même pour s'installer chez Minoret. Elle est forcée d'accepter l'hospitalité de Mme Parchappe sous peine de coucher sur des matelas mouillés.
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26 mai.—Je songe, en ébauchant mon Christ descendu dans le tombeau[449], à une composition analogue qu'on voit partout du Barocci[450]; et je songe en même temps à ce que dit Boileau pour tous les arts: «Rien n'est beau que le vrai.» Rien n'est vrai dans cette maudite composition: gestes contournés, draperies volantes sans sujet, etc. Réminiscences des divers styles des maîtres. Les maîtres, mais je parle des plus grands et dont le style est très marqué, sont vrais à travers cela, sans quoi ils ne seraient pas beaux. Les gestes de Raphaël sont naïfs, malgré l'étrangeté de son style; mais ce qui est odieux, c'est l'imitation de cette étrangeté par des imbéciles, qui sont faux de gestes et d'intention par-dessus le marché.
Ingres, qui n'a jamais su composer un sujet comme la nature le présente, se croit semblable à Raphaël en singeant[451] certains gestes, certaines tournures qui lui sont habituelles, qui ont même chez lui une certaine grâce qui rappelle celle de Raphaël; mais on sent bien, chez ce dernier, que tout cela sort de lui et n'est pas cherché.
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28 mai.—Je vais le soir chez Mme Villot: j'y trouve Mme Franchetti, Parchappe, etc., une dame de Suberval et ses filles: l'une de ces dernières me promet la recette du pigeon Pise.
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29 mai.—Promenade le matin dans la forêt.