[39] 6 août 1652. Mémoires d'Omer Talon, édit. Petitot, vol. LXII, p. 446.
[40] Mathieu Molé fut nommé garde des sceaux à deux reprises: en avril et en septembre 1651.
Engagée dans ce sens, l'affaire fut conduite avec un art merveilleux. Mathieu Molé déclara se retirer, à la condition d'obtenir gratuitement une présidence pour son fils, Molé de Champlâtreux: d'où l'obligation de le remplacer par un président assez riche pour consentir, sans indemnité pécuniaire, à l'abandon de sa charge... Sacrifice énorme; car chacun de ces offices, dont l'importance s'était démesurément accrue durant les troubles de la Fronde, représentait la valeur d'au moins un million[41]... C'est dans ces circonstances que le cardinal offrit à Novion la préférence sur ses collègues. Celui-ci, s'il n'eût suivi que ses désirs, eût peut-être accepté. Mais son «conseil bourgeois[42]» lui fit remarquer qu'étant donné le nombre de ses enfants, ce serait une folie... C'est bien ce qu'on espérait. Pour plus de sûreté, on lui dépêcha les personnes en état d'exercer quelque influence sur son esprit, jusqu'à sa maîtresse, «à laquelle on donna gros[43]» pour le maintenir dans l'idée d'un refus... Il refusa, en effet. La place fut accordée à Pomponne de Bellièvre qui, n'ayant ni famille ni héritiers, se prêta à toutes les exigences. Lorsque, trois ans après, ce dernier mourut, Mazarin, maître incontesté du royaume, eut le courage de ses rancunes, et Novion, qui eût sans doute payé cher pour rattraper les termes «assez aigres» de ses remontrances, fut une seconde fois sacrifié. Ce n'était d'ailleurs que partie remise... Mais les ducs,—toujours en tenant pour exacts les dires de Saint-Simon,—bénéficiaient d'un nouveau sursis[44].
[41] Dongois se fait l'écho d'un bruit d'après lequel un acquéreur aurait offert à Nicolas de Novion dix-huit cent mille livres de sa charge.
[42] Souvenirs de Dongois: voir les Mémoires de Saint-Simon, édit. Boislisle, t. X, p. 573.
[43] Mémoires de Saint-Simon, t. IV, p. 310.—Cet incident se passait au commencement de 1653 et non en 1658, comme l'indiquent par erreur les Mémoires.
[44] Novion offrit-il, comme le bruit en courut, six vingt mille pistoles, soit douze cent mille francs, pour rafraîchir la mémoire de son oublieux ami? C'est peu probable, pour deux raisons: la première, c'est que «son conseil bourgeois» ne se serait pas déjugé à si peu de distance; la seconde, c'est que Mazarin, qui, comme cet empereur célèbre, trouvait que, quelle que fût sa provenance, l'argent fleurait toujours bon, n'était pas homme à laisser échapper une pareille aubaine. Guillaume de Lamoignon, qui fut préféré à Novion, aurait lui-même, d'après le bruit public, été soumis à d'onéreuses exigences. Lettres de Guy Patin, 11 octobre 1658.
C'est seulement après la mort du cardinal que Nicolas de Novion rentrait en faveur. En 1665, le roi le chargeait de présider les Grands jours d'Auvergne,—mission glorieuse qu'il accomplit avec un entier succès. A peine arrivé à Clermont, il écrivait à Colbert: «Nous avons quantité de prisonniers. Tous les prévôts en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les Auvergnats n'ont jamais si bien cognu qu'ils ont un roy...» Ainsi parle le justicier. Voici maintenant l'adversaire de la noblesse qui laisse percer le bout de l'oreille: «Un gentilhomme me vient de faire une plainte qu'un païsan, lui ayant dit des insolences, il lui a jeté son chapeau par terre sans le frapper, et que le païsan lui a répondu hardiment qu'il eût à relever son chapeau ou qu'il le mêneroit incontinent devant des gens qui lui en feroient nettoyer l'ordure... Jamais il n'y eut autant de joie entre les faibles[45]!»—L'œuvre de répression accomplie sur cette terre d'Auvergne, où partout régnait le brigandage, tient, du reste, du prodige. En l'espace de quelques mois, la Commission jugea quatre mille plaintes et frappa un nombre énorme de coupables. L'arrivée de Messieurs du Parlement avait fait naître, dans le peuple, de vives espérances. A l'achèvement de leurs travaux l'enthousiasme touchait au délire. Le roi lui-même manifestait son contentement dans les termes les plus flatteurs[46]. Quant aux Parisiens, ils ne ménageaient pas leur admiration à cette petite troupe de robins qui, sous la direction d'un chef déterminé, s'acharnaient à la poursuite des gentilshommes criminels, les forçaient dans leurs repaires et rasaient forteresses et châteaux[47].
[45] Correspondance administrative sous Louis XIV, t. II, p. 165.
[46] «Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter au contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun s'applique, dans les grands jours, à bien faire son devoir. Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent la recommandation que leur donne auprès de moi une si louable conduite, et vous ne douterez pas en votre particulier que, sachant avec quel succès vous agissez dans votre place, je n'en conserve le souvenir. Louis. Paris, 1er décembre 1665. (Appendice aux Mémoires de Fléchier.)
[47] Il importe, relativement au caractère de Novion, de se mettre en garde contre certaines appréciations des Mémoires de Fléchier. Ces Mémoires furent, en effet, écrits sous l'inspiration de la jeune et séduisante Mme de Caumartin, née de Verthanson, venue en Auvergne avec son mari, le maître des requêtes chargé, en cette qualité, de «tenir le sceau». Les sentiments de Fléchier, qui remplissait dans la maison l'office de précepteur, ne pouvaient guère que refléter ceux de la maîtresse du logis. Il résista d'autant moins à l'influence de cette femme distinguée—dont en vers pompeux il avait déjà célébré les grâces—qu'écrivant, non pour le public, mais pour un cercle restreint, il n'avait pas à redouter de contradictions. Or des difficultés s'étaient produites entre MM. de Novion et de Caumartin sur une question de service qui avait ému les susceptibilités des parlementaires. D'où des froissements aggravés encore par des rivalités féminines et un antagonisme de salons, dont on retrouve fréquemment la trace dans les explications du futur évêque de Nîmes.
Chose bizarre! Ce n'est pas cette note guerrière qui caractérise la physionomie de Nicolas de Novion, telle du moins qu'en un chef-d'œuvre l'a reproduite Robert Nanteuil. C'est, au contraire, la sérénité, avec une pointe de mélancolie qui ne laisse pas que de surprendre. «Dire, écrit un critique connu, la majesté, le calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait est impossible. Le front est large et découvert. Les yeux, pleins de douceur, ont cependant une vivacité voilée et, en quelque sorte, intérieure. Doué d'une grande noblesse, le visage, d'un ton clair et pâle, se détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches à peine marquées au centre et touffues aux coins de la bouche, une royale dépassant le menton, à la manière du cardinal de Richelieu, enfin une chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au sommet de la tête par une calotte noire, complètent cet ensemble que relèvent encore le manteau d'hermine du Président à mortier et une croix du Saint-Esprit descendant sur la poitrine[48].»—En dépit du cordon, de l'hermine et de la robe écarlate, c'est Novion intime et au repos qu'a représenté Nanteuil. Il n'eût point été sans intérêt de le voir aussi sous son autre aspect; dans le feu de l'action, le regard ardent, le geste rude, la bouche ironique, tel qu'il apparut aux émeutiers de la Fronde et aux gentilshommes auvergnats, tel qu'on se l'imagine durant le conflit de 1664, auquel sûrement il prit une part active, et dans l'affaire du bonnet.—Un détail, en tout cas, à retenir, c'est qu'en 1678, date à laquelle nous sommes parvenus, vingt années s'étaient appesanties sur sa tête et qu'il avait atteint la soixantaine[49].
[48] Portraits historiques, par Pierre Clément, p. 109.
[49] Le portrait de Nanteuil est de 1657.
Il pouvait, d'ailleurs, au seuil d'une verte vieillesse, promener, non sans quelque fierté, son regard autour de lui. Une lignée nombreuse se groupait à ses côtés:—trois fils dont la carrière s'annonçait brillante[50];—trois filles qui, richement dotées, eussent pu prétendre à de hauts partis, mais que, fidèle à ses principes, il tint à marier dans son monde[51]... Quant à sa fortune, elle était également de nature à le satisfaire. Elle comprenait, outre sa charge et deux hôtels patrimoniaux, des biens fonciers considérables et cinquante-sept mille livres de rente, rien que sur le trésor public: de quoi tenir dignement son rang.
[50] L'aîné, André II, seigneur de Grignon et d'Orches, appartenait déjà à la robe, en qualité de conseiller. Le second, Jacques, docteur en Sorbonne, était abbé du Petit-Cîteaux, en attendant de devenir évêque de Sisteron, puis d'Evreux. Le troisième, Claude, colonel du régiment de Bretagne, devait terminer sa carrière comme brigadier des armées du roi.
[51] L'aînée épousa Charles Tubeuf, maître des requêtes; la seconde, Antoine de Ribeyre, conseiller d'État; la troisième, Arnaud de La Briffe, un futur procureur général au Parlement.
Il convient d'ajouter, comme contre-partie, que, s'il comptait, au Palais et à la ville, une foule de partisans, il possédait, en revanche, la plus belle collection d'ennemis dont un homme pût s'enorgueillir: presque toute la noblesse, dont il avait, en Auvergne et pays circonvoisins, traqué les parents; la pairie entière, à laquelle il n'avait jamais épargné l'ironie de ses lardons. A cet ensemble imposant il faut joindre certain ministre connu pour sa perfidie et son esprit d'intrigue, celui-là même que le comte de Grammont comparait à une fouine égorgeant des poulets: le chancelier Le Tellier. Quel méfait Novion avait-il commis à son égard? Le saura-t-on jamais? Toujours est-il que Le Tellier «faisoit profession de le mépriser[52]», chose grave, au moment d'une candidature pour la Première Présidence; car Le Tellier, en sa qualité de grand maître de la magistrature, avait, plus que personne, après le roi, voix au chapitre, et soutenait Harlay. Novion courait grand risque de rester sur le carreau, pour la troisième fois. Ce que voyant, il demanda audience à Louis XIV et l'aborda par ces mots:
[52] Souvenirs du greffier Dongois.
—Sire, quand le capitaine disparaît, le lieutenant est là pour prendre le commandement!
Et, montrant ses cheveux blanchis sous le harnois, il invoqua, avec ses quarante années de magistrature, son dévouement au prince et au pays. Ce tempérament résolu n'était point pour déplaire au roi. Il hésitait cependant, sans doute à cause de la réputation de frondeur militant dont le solliciteur ne pouvait se dépouiller, bien qu'assagi de longue date et devenu,—ainsi l'exigeaient les mœurs nouvelles,—un courtisan fort présentable. Une allusion ayant été faite à cette période du règne et au cabinet de la «première des enquêtes» où s'étaient tenus tant de conciliabules auxquels il n'était pas demeuré étranger, Novion répliqua avec à-propos:
—Sire, j'en ai fermé la porte et j'ai, dans une poche, la clef du cadenas[53].
[53] Souvenirs du greffier Dongois.
Le mot,—hommage habile à l'autorité du prince qui avait su briser toutes les résistances,—eut du succès. Le roi estima ne pouvoir refuser à ce vieux serviteur une récompense si méritée et, malgré les efforts de Le Tellier, signa sa nomination... Ainsi, à un Premier Président qui possédait l'art des ménagements et s'appliquait à la conciliation, en succédait un autre dont l'humeur était moins accommodante et dont le nom suffisait à exaspérer les ducs.—La crise était imminente: nous en suivrons les développements.
III
La querelle du bonnet.—Son origine d'après Saint-Simon.—La garde des bancs.—Le «débourrage» et le «surbourrage» des banquettes.—Les paravents en forme de dais.—Examen de la thèse des «Mémoires».—Les «Écrits inédits» de Saint-Simon.—L'«État des changements arrivés à la dignité de duc et pair».—Le «Mémoire abrégé au roi».—Conséquences a tirer du rapprochement de ces documents.
Qui, des ducs ou des présidents, allait être l'instigateur de la querelle?
A en croire Saint-Simon, qui ne cesse de le répéter, le doute ne serait pas possible. Le coupable, c'est Novion. Son but? Satisfaire ses propres rancunes et celles de la robe qui, ne pouvant se consoler de l'arrêt de 1664, soupirait après une revanche. C'est pourquoi son principal souci, en prenant possession de son siège, aurait été de chercher «des prétextes»... Oh! ses débuts n'eurent rien d'un coup d'éclat. Ce ne furent d'abord que «d'apparentes ténuités» dont il était difficile de préciser l'origine. Mais bientôt, par leur répétition et leur enchaînement, ces menues tracasseries devenaient «des usurpations de la dernière indécence»... La première, en date et en gravité, serait celle-là même qui donna à ce litige la dénomination sous laquelle il est devenu célèbre...
On sait qu'il existait au Parlement deux sortes d'assemblées: les assemblées royales, dites lits de justice, où, sauf les conseillers, toute l'assistance se tenait aux hauts sièges; les assemblées ou audiences ordinaires, où tout le monde s'asseyait aux bas sièges. Les récriminations des ducs visaient exclusivement les audiences aux bas sièges et, parmi celles-ci, les audiences à huis-clos, où il était d'usage de recevoir leur serment. Dans ces solennités, le Premier Président, soit de sa place, soit en allant de groupe en groupe, recueillait l'avis des assistants qui répondaient à tour de rôle et tête nue. Lui-même restait couvert lorsqu'il s'adressait aux conseillers. Au contraire, il ôtait son bonnet,—le fameux bonnet[54],—lorsqu'il interpellait les princes du sang, les présidents à mortier et, assure Saint-Simon,—c'est le nœud du litige,—les ducs[55]. Princes du sang, présidents et ducs formaient ainsi une catégorie privilégiée... Le crime de Novion aurait été d'en exclure les ducs et, en vue de les rabaisser au rang des conseillers, de rester couvert devant eux.
[54] Le mot bonnet est pris ici dans son sens générique; la coiffure des présidents se nommait en effet le mortier.
[55] Les pairs laïcs et ecclésiastiques étaient interpellés par le nom de leur pairie, M. le duc de Reims, M. le comte de Noyon, M. le duc d'Uzès... Les princes du sang étaient interpellés par le nom qu'ils portaient d'ordinaire.
Ces sortes de révolutions ne sauraient s'accomplir avec la rapidité qu'on met à détrôner un roi ou à gagner une bataille. Elles veulent être méditées et préparées de longue main. Écoutez plutôt Saint-Simon, en un de ces récits où il excelle: «Novion, dit-il, commença par mettre négligeamment son bonnet sur le bureau, tantôt au commencement, tantôt au milieu, quelquefois à la fin de l'appel des noms des conseillers, et il évita toujours de l'ôter au moment qu'il nommoit le premier des pairs. De là, il poussa plus loin l'affectation de son inadvertance, demeura couvert en nommant les premiers des pairs à opiner, puis se découvroit comme ayant oublié de le faire, et achevoit d'appeler les noms des autres. Les pairs furent, quelque temps, assez simples pour n'y pas prendre garde: leurs réceptions étoient rares. Après s'en être aperçus, cela s'oublioit jusqu'à la première, qui produisoit la même surprise, et toujours avec la même incurie. Ce prélude auroit dû, néanmoins, les réveiller; d'autant mieux qu'ils ne pouvoient penser que les présidents, ni la compagnie même, fussent revenus du dépit de l'arrêt de 1664 et qu'ils avoient eu, depuis, une autre occasion de pique dont j'expliquerai le fait après celui-ci. A la fin, l'évêque-comte de Châlons, si connu depuis sous le nom de cardinal de Noailles, archevêque de Paris, fut reçu au Parlement en 1681, et ce fut à sa réception que Novion, levant le masque, demeura couvert, en appelant tous les noms des pairs, et ne se découvrit que lorsqu'il en fut aux princes du sang. Le duc d'Uzès perdit patience, enfonça son chapeau et opina couvert avec un air de menace[56].»
[56] Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 424.
Un salut refusé aux ducs: c'est toute l'affaire du bonnet, ou, du moins, son incident le plus grave, celui qui agita si longtemps et si vivement l'opinion.
Cependant une seconde usurpation,—«l'autre occasion de pique»,—allait bientôt être relevée. Elle avait trait à «la garde des bancs»... Un jour que les pairs vinrent prendre séance à la Grand'Chambre, leur étonnement fut vif de voir un conseiller assis à l'extrémité de chacune des trois banquettes qu'ils avaient l'habitude d'occuper. Que faisaient là ces intrus? On le leur demanda. Ils répondirent qu'ils étaient chargés de garder le banc...
—Contre qui et pour qui? fulmine Saint-Simon. Craint-on par hasard qu'on ne les enlève et retient-on des places ailleurs qu'au sermon?
C'est encore Novion qui faisait des siennes. Il imposait aux ducs cette promiscuité honteuse, afin d'établir de plus belle qu'entre eux et les conseillers il n'existait aucune différence: cela, en vue d'associer, «par le profit d'amour-propre» qu'elle était appelée à en recueillir, la Compagnie entière aux usurpations du grand banc.
Puis venaient deux autres entreprises, «qui n'avoient pas de nom», relatives: l'une au débourrage et au surbourrage des banquettes; l'autre à l'installation de paravents, en forme de guérites, destinés à messieurs les présidents.
La Grand'Chambre,—telle qu'elle existait à cette époque, avec son plafond en bois de chêne et ses lambris décorés de culs-de-lampe à l'emblème du porc-épic,—affectait la forme d'un rectangle allongé, coupé, vers le milieu, par une séparation à hauteur d'homme. On avait ainsi deux carrés. Celui qui s'ouvrait sur la salle des pas perdus, appelée la Grand'Salle, était réservé au public. L'autre carré constituait «l'autel de justice». Dans l'un des angles du fond de ce second carré se dressait le trône, surmonté d'un dais et recouvert de l'étoffe bleue, fleurdelisée en jaune, qui couvrait les murs. Dans l'angle faisant vis-à-vis, était ménagé un passage donnant accès sur le premier carré, c'est-à-dire vers l'auditoire. Chacun des deux autres angles était occupé par des tribunes que l'on désignait sous le nom de lanternes: ici la lanterne de la cheminée, là celle de la buvette. Enfin, sur trois côtés de ce quadrilatère, régnaient deux étages de gradins, le long desquels s'espaçaient de petits bureaux affectés, l'un au Premier Président, les autres au doyen, aux rapporteurs, au greffier et à l'interprète. Le quatrième côté, celui qui servait de barrière au public, comprenait plusieurs rangées de bancs consacrés aux gens du roi, aux avocats et aux parties.
De cet ensemble, envisagé dans ses grandes lignes, Saint-Simon produit, avec plan à l'appui, une interminable description dans laquelle il ne néglige aucun détail... Il n'y a, pour le moment, qu'une chose à en retenir, à savoir qu'aux audiences ordinaires, où tout le monde s'asseyait aux bas sièges, les bancs placés à la droite du fauteuil royal étaient réservés aux princes du sang et aux pairs, tandis que le banc inférieur de gauche était affecté aux présidents. Et ces sièges avaient même hauteur à gauche et à droite: chacun d'eux se présentait avec ses avantages naturels, sans coussins ni tabourets.
Il va sans dire que, de l'un et de l'autre côté, ces banquettes étaient garnies d'un rembourrage de même épaisseur, ainsi que l'exige une exacte distribution de la justice. Or c'est là qu'éclata la perversité du Premier Président. Disposant, à sa convenance, des tapissiers du Palais, il leur prescrivit de débourrer la banquette de droite sur une longueur de huit pieds, dans la partie avoisinant le coin du roi, et, du débourrage ainsi obtenu, il fit surélever la banquette des présidents. On voit,—si le récit des Mémoires est exact,—la scène qui se produisit à la première assemblée des pairs: ceux-ci obligés de prendre séance sur un banc tellement rapetissé «que qui s'y asseoiroit seroit si bas qu'outre l'incommodité de la simple planche, le haut de sa tête n'atteindroit pas l'épaule, à taille égale, de celui qui seroit sur le banc opposé»... Et pendant que les ducs se consumaient de dépit, messieurs les présidents, bouffis d'orgueil, se prélassaient «sur leur surbourrage» et occupaient des manières de trônes... La chose n'allait pas d'ailleurs sans quelques inconvénients. Pour ceux que la Providence avait doués d'une belle stature, cet excès de capiton formait un piédestal qui leur donnait l'apparence de statues romaines. Mais les petits, courts de jambes, prêtaient à rire, car on les voyait, dans une pose grotesque, «gambiller» pour atteindre au sommet de l'édifice!... Saint-Simon n'avait-il pas le droit de dire, en une exclamation plus voisine du jargon de nos jours que de la langue du grand siècle, que «cela étoit aussi curieux que dégoûtant»? Mais ce qui excite le plus son indignation, c'est que les princes du sang, lesquels, se trouvant les plus rapprochés du coin du roi, étaient les premiers, sinon les seuls, à souffrir du débourrage, ne parurent même pas le remarquer. Et voyez leur grandeur d'âme, confinant à l'abdication, quand on leur fit toucher du doigt l'outrage, aucun d'eux ne jugea à propos de s'en plaindre: de sorte qu'il serait resté inaperçu si les ducs n'eussent été là pour le relever!
Passe encore si cette incartade avait été la dernière! Mais, avec Novion, il fallait s'attendre à tout. Cet astucieux robin avait le génie des inventions désobligeantes. N'allait-il pas imaginer le paravent en forme de guérite ou de cabriolet! Le grand banc, occupé par les présidents et situé au fond de la salle, était une place enviable durant la canicule, mais mortelle pendant la saison froide. Elle se trouvait, en effet, dans le courant d'air qui régnait entre les portes, fréquemment ouvertes, des deux lanternes. C'était la fluxion de poitrine à l'état de menace permanente: d'autant mieux que la grand'chambre, percée de nombreuses ouvertures, ne recevait de chaleur que par une seule cheminée. C'est dans ces circonstances que Novion aurait eu l'idée de la malencontreuse «machine», laquelle, manœuvrée sur des tringles, à l'aide de cordons, et se levant ou s'abaissant à volonté, avait l'avantage de mettre à l'abri des atteintes d'Éole les têtes chenues de la présidence... Attentat inexcusable! Aux yeux des ducs et pairs, cette guérite ou capote avait une forme de dais. Les ducs, qui passaient des années sans mettre le pied au Palais[57], ne pouvaient rester taisants. Personne, déclaraient-ils, hormis Sa Majesté, n'avait le droit d'y opérer une modification quelconque.
[57] Saint-Simon déclare (t. VII, p. 327) que, dans le cours de sa pairie, il n'y alla qu'une fois «sans nécessité», c'est-à-dire qu'il n'assista qu'à une seule audience, en dehors des lits de justice et des réceptions de pairs.
Est-ce tout? Oui, en ce qui touche les empiétements personnels à Novion. Il ne nous reste plus qu'à examiner les abus anciens dont il se faisait un malin plaisir de maintenir l'usage. Mais, avant d'en dresser la nomenclature, une halte nous semble nécessaire en vue de rechercher si, réellement, Novion est bien le grand criminel qu'on vient de nous montrer.
Une première remarque de nature à inspirer quelque défiance, c'est que le personnage représenté par les Mémoires,—cauteleux, calculant ses gestes, se dépensant en manœuvres sournoises, jouant enfin une comédie indigne des fleurs de lis,—n'a rien de celui que nous avons vu à l'œuvre, cassant, «hault à la main», incapable de temporisation, ne craignant pas de tenir tête à Condé et cinglant Beaufort de son mépris.
Autre remarque: l'hypothèse d'une agression de la robe, au lendemain de la mort de Lamoignon, n'entre guère dans le domaine des vraisemblances. Le moment n'était rien moins que bien choisi pour une aussi hasardeuse entreprise. On se trouvait, en effet, à une époque encore voisine de l'arrêt de 1664, lequel avait été précédé et suivi de mesures répressives ne laissant aucun doute sur les dispositions du roi à l'égard du Parlement:—1661, interdiction de rendre des arrêts contraires à ceux du Grand Conseil;—1665, suppression du titre de cour souveraine;—1667, obligation d'enregistrer les édits sans que des remontrances pussent en suspendre l'exécution;—1668, lacération de la partie des registres relative à la période de la Fronde où se trouvaient couchées des décisions incompatibles avec la dignité de l'État;—1673, nouvelles injonctions, témoignant de la persistance de sentiments hostiles nettement caractérisés... Sans parler des exils qui avaient frappé plusieurs magistrats et de l'ordre donné à certains autres de se démettre de leurs charges!—Il est difficile d'admettre que, dans des circonstances aussi défavorables, la robe, sortant de la réserve à laquelle elle était astreinte, ait, de gaîté de cœur, assumé la responsabilité d'une campagne qui risquait d'attirer sur elle les foudres de Sa Majesté. Maintenir les positions acquises, soit. Vouloir en conquérir de nouvelles? cette pensée ne pouvait venir à l'esprit d'une personne raisonnable, si téméraire qu'on la suppose.
Une vérification attentive est donc nécessaire: les témoignages nombreux émanant des contemporains la rendent facile. D'autant plus que Saint-Simon lui-même va fournir un large tribut d'indications précieuses. Ses Mémoires, rédigés et mis en ordre après sa retraite de la Cour, ne sont pas, en effet, les seuls documents qu'on ait de lui. Il a également laissé un monceau énorme de pièces diverses, notes, factums, rapports, correspondances, généalogies, recherches historiques, monographies, où sont traitées à nouveau, parfois avec un grand luxe de détails, les questions qui lui tenaient le plus à cœur. Ce sont les Écrits inédits, dont l'autorité est infiniment plus grande que celle des Mémoires. Ceux-ci, destinés à une publication posthume, c'est-à-dire à des lecteurs d'un autre âge, incapables d'exercer un contrôle efficace, se prêtaient à toutes les supercheries. Il n'en est pas de même des Écrits inédits, dont une partie, rédigée en vue de polémiques et mise en circulation par l'auteur pendant la période militante de sa vie, s'adressaient, non à une postérité facile à induire en erreur, mais à des contemporains, au regard desquels tout mensonge, sur des faits actuels ou de date récente, eût été impossible. Or, dans ce vaste amoncellement de matières, les documents abondent sur les démêlés de la pairie avec la robe. Et voilà qu'il suffit de les parcourir pour constater des divergences capitales avec la version des Mémoires...
Ouvrons notamment le factum qui porte ce titre suggestif: État des changements arrivés à la dignité de duc et pair depuis may 1643[58] jusqu'en may 1711[59]. Il doit inspirer toute confiance: destiné au duc de Bourgogne, alors dauphin de France et roi présumé de demain, revu d'ailleurs par les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, il contient le relevé fidèle des réparations que la pairie se croyait en droit d'attendre d'un nouveau régime. Or, dans ce cahier de doléances, que Saint-Simon avait d'autant moins oublié qu'il lui rappelait la plus belle peur de sa vie[60], un article spécial est réservé au capitonnage des banquettes. Mais—ô surprise—il n'est fait aucune mention du débourrage, de l'odieux débourrage, condamnant Messieurs de la pairie à «l'incommodité de la simple planche». Tout se réduit au surbourrage qui, cela va de soi, est attribué à l'ambition présidentielle. Mais quant à la date de ce surbourrage, quant aux circonstances relatives à son établissement, quant à son éditeur responsable,—silence complet: c'est un surbourrage anonyme, qui se perd dans la nuit des temps... Tel est l'état de la question en 1711: c'est seulement lors de la rédaction des Mémoires que, pour accabler la robe et rendre la pairie plus intéressante, l'auteur, inaugurant un procédé qui lui deviendra coutumier, imaginera les détails piquants que l'on sait.
[58] Date de l'avènement de Louis XIV.
[59] Écrits inédits, t. III, p. 87.
[60] Présenté au duc de Bourgogne quelques mois avant sa mort, l'État des changements se trouvait, avec d'autres documents du même genre, dans une cassette dont, au décès du prince, Louis XIV se fit remettre la clef. Quel n'allait pas être son courroux lorsqu'il prendrait connaissance de ce volumineux travail où la louange était loin d'alterner avec la critique! «On n'imagine pas de pareille catastrophe!» soupire l'imprudent écrivain. Heureusement le duc de Beauvilliers, qui s'était un peu compromis dans cette affaire, fut chargé du dépouillement de la cassette. Il parvint à fatiguer l'attention de son maître par la lecture de pièces sans intérêt, à le convaincre que le reste ne valait pas davantage, et finit, avec l'agrément du roi, par jeter au feu le monceau de paperasses, y compris l'État des changements, dont seul—mais c'était assez—le brouillon devait survivre.
Mêmes observations pour «la garde du banc»,—une pratique qui, suivant toute apparence, remontait au temps où les pairs furent appelés à remplir un office analogue à celui des conseillers. C'est ce qui se dégage de l'État des changements. Novion n'y est pas représenté comme ayant pris une initiative quelconque dans cette affaire, et son nom n'est même pas cité.
Quant aux fameuses «machines», en forme de guérites, de capotes ou de dais, qu'en pourrait-on dire? Les pairs eux-mêmes jugèrent cette réclamation si ridicule qu'ils ne la firent jamais figurer au chapitre de leurs revendications... On nous saura gré d'imiter leur réserve.
Et nous arrivons à la seule question relativement sérieuse: à l'affaire du bonnet... Procédons par ordre et voyons d'abord ce que rapportent les contemporains. Les contemporains répondent par une dénégation absolue à cette indication des Mémoires que le refus du bonnet fut une innovation. C'était, déclarent-ils, un usage ancien observé «même en un temps où la pairie, moins commune, était possédée par les princes et les grands du royaume[61]»,—usage auquel les prédécesseurs de Novion ne manquèrent jamais de se conformer[62]. Aussi bien cette affirmation ne rencontrait-elle, de la part des pairs, aucune contradiction. L'un des arguments que la robe ne cessait de faire valoir était celui-ci:—Si vos prétentions, disait-elle, présentaient quelque apparence de fondement, que ne les formuliez-vous en 1664, au moment où vous saisissiez Sa Majesté de réclamations de même nature, que vous avez eu la bonne fortune de faire accueillir?... A quoi les ducs ne répliquèrent jamais qu'il leur était impossible de protester, en 1664, contre un abus né seulement en 1681...
[61] Ce passage est extrait d'un manuscrit de la fin du dix-septième siècle, analogue à ceux que possédaient la plupart des magistrats de l'ancien régime.
[62] On lit dans le Journal d'Olivier d'Ormesson, sous la date du 14 décembre 1771 (t. II, p. 621), l'indication suivante relative à la prestation de serment de l'archevêque de Reims: «Lorsque le Premier Président demanda l'avis, il n'osta point son bonnet aux ducs, qu'il nommoit par le titre de leur duché, mais seulement aux princes du sang, qu'il ne nommoit point.» Dix-huit pairs assistaient à la séance; pas un ne protesta.
Mais ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est l'aveu du coupable. Qu'on veuille bien se reporter au Mémoire abrégé que Saint-Simon rédigea, le 11 novembre 1714, en vue de rappeler au roi les grandes lignes de la querelle. Pas un mot de Novion, en tant qu'instigateur du conflit. En revanche, le mémoire explique que c'est en 1643, époque où les ducs cessèrent d'être reçus en audience publique, que commença l'abus. «Telle est, déclare-t-il, l'origine du bonnet, sur lequel on objectera deux choses: la première, la tolérance depuis 1643...». Cette «tolérance» constituait une grave présomption en faveur des présidents. Saint-Simon s'en rend bien compte. Aussi s'empresse-t-il d'expliquer l'inaction de ses collègues par «les troubles qui ont accompagné la minorité et les commencements de la majorité, les guerres qui occupèrent le roy dans la suitte et les pairs à son service et mille autres raisons semblables». Il ajoute que, dès qu'ils en eurent le loisir, les intéressés protestèrent avec énergie. Ils étaient même à la veille d'obtenir gain de cause lorsque,—détail à retenir,—«la mauvaise conduite de M. d'Uzès[63] à la réception de M. de Noailles, cardinal-évêque de Châlons, en 1680[64]», modifia les dispositions du roi et arrêta le cours de sa justice[65].
[63] Allusion à ce fait que M. d'Uzès «enfonça son chapeau et opina couvert avec un air de menace».
[64] Saint-Simon dit tantôt 1680, tantôt 1681.
[65] Écrits inédits, t. III, p. 375.
1643!—Trente-cinq ans avant l'élévation de Novion à la Première Présidence... N'est-ce point le cas de rappeler certain vers bien connu:
La contradiction avec les Mémoires est si violente qu'on se demande si on a bien lu. Mais voici, dans l'État des changements arrivés à la pairie, un second aveu qui dissipe toute incertitude: Saint-Simon confirme sans ambages que c'est bien à la date sus-indiquée, 1643, que l'abus s'est établi. S'il discute, c'est uniquement pour démontrer que la robe en impose lorsqu'elle fait remonter à une époque antérieure le refus du bonnet. «Le premier vestige, déclare-t-il, qui paraît de cette usurpation si indécente, se trouve sur les registres du Parlement, à la réception du premier duc de Valentinois, en 1643. Les Premiers Présidents, qui sont les maîtres absolus de registres et très soigneux d'y insérer tout ce qui peut être à leur avantage, et, après eux, les présidents à mortier, non moins vigilants, n'auroient pas manqué d'y marquer plus tôt cette usurpation si, plus tôt qu'en ces temps de besoin d'eux et de misères publiques, ils eussent osé commencer[66].»
[66] Écrits inédits, t. III, p. 87.
Les conséquences à tirer de cette double reconnaissance sont si claires qu'il serait puéril d'insister. Ces trois points peuvent être tenus pour acquis: l'affaire du bonnet remonte à une époque antérieure à 1680, au moins à 1643; elle ne fut point une revanche de l'arrêt de 1664; ce n'est pas Novion qui l'engagea.
Que se passa-t-il donc à la réception du cardinal de Noailles? Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le deviner. Enhardis par leurs succès antérieurs, jaloux d'obtenir davantage, excités peut-être,—l'hypothèse n'a rien d'inadmissible,—par l'attitude acerbe de Novion, escomptant sans doute une de ces impatiences dont il était coutumier, les ducs engagèrent les hostilités sans avoir, au préalable, pris l'agrément du roi. Mais ils avaient trop présumé de leurs forces et mal jugé leur adversaire. Quoique peu endurant de sa nature, celui-ci était trop avisé pour compromettre par une algarade intempestive les intérêts de sa Compagnie. Il sut, en opposant une résistance aussi courtoise qu'opiniâtre, infliger à l'ennemi une de ces défaites dont les battus n'aiment guère à perpétuer le souvenir. Se taire eût été une preuve de sagesse; mais la sagesse n'était point le fait de Saint-Simon. Il estima qu'il importait, non de dissimuler un incident, dont d'autres que lui pouvaient parler, mais de le raconter à sa manière, en intervertissant les rôles: de telle sorte que la robe, qui fut troublée dans une possession, sinon légitime, au moins ancienne, paisible, non équivoque, parut être l'usurpatrice. Les choses ainsi réglées, M. d'Uzès, que les Écrits inédits représentent sous les traits d'un délinquant dont ils blâment «la mauvaise conduite», est, dans les Mémoires, transformé en sympathique redresseur de torts; tandis que Novion qui, contre toute attente, fut, ce jour-là, un modèle de longanimité, devient une façon d'hypocrite qu'il sera désormais permis de charger de tous les péchés d'Israël. Cette combinaison, organisée avec une désinvolture qui paraîtrait inadmissible si, dans la suite de ce travail, on n'en rencontrait pas de nouveaux et fréquents exemples, était d'autant plus tentante qu'elle fournissait l'heureuse occasion d'accabler le détracteur acharné des ducs, le bourgeois «infecté de l'amour du bien public», le factieux du cabinet de la «première des Enquêtes», le rédacteur d'impertinentes remontrances adressées à une reine, le champion, jadis si vibrant, de ces doctrines parlementaires dont la pairie avait horreur!
A ne considérer que le but à atteindre, la perfidie était peut-être excusable. Malheureusement elle ne pouvait résister à la publication du Mémoire abrégé, de 1714, et de l'État des changements, de 1711. Mais aussi, comment prévoir que ces pièces malencontreuses auraient l'honneur d'être classées dans nos archives, exhumées de la poussière à la fin du dix-neuvième siècle et imprimées par un chercheur aussi indiscret que zélé!... Quoi qu'il en soit, la morale à tirer de ces constatations, c'est que le rôle prêté par les Mémoires à Nicolas de Novion est de pure fantaisie. De pure fantaisie, également, la mise en scène où on le représente déposant son bonnet sur le bureau, le replaçant ensuite sur sa tête, l'ôtant à la première alerte, le reprenant encore comme par inadvertance, levant enfin le masque à la manière de Tartuffe, et le tableau tout entier si vivant, si coloré, si pittoresque... C'est dommage; car, dans l'œuvre du maître, il est parmi les mieux venus.
IV
Autres questions de préséance.—Le «salut en pied».—Les huissiers d'«accompagnement».—L'entrée et la sortie.—L'échelle de la lanterne.—Doléances des ducs et pairs.—Louis XIV s'en désintéresse.—Le Premier Président de Novion molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.—La mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur de l'affaire du bonnet.
Les «abus», dont nous venons de dresser la nomenclature, n'étaient pas les seuls qui eussent le privilège d'alimenter la discorde. A cette liste déjà longue, il faut ajouter ceux, de date ancienne, dont Novion maintenait l'exercice avec l'âpreté d'un homme qui, attaqué hors de propos, considère qu'il n'a plus de ménagements à garder...
Il y avait la question des saluts «en pied».—Quand un pair pénétrait dans la Grand'Chambre, ses collègues, les princes du sang et les fils de France, se découvraient «et se levoient en pied»... Les présidents et les conseillers daignaient bien se découvrir, mais ne prenaient pas la peine de «se mettre debout»,—honneur qu'ils n'accordaient qu'aux fils de France[67].