WeRead Powered by ReaderPub
La Comédie humaine - Volume 18 cover

La Comédie humaine - Volume 18

Chapter 50: ULTIMA RATIO.
Open in WeRead

About This Book

Le récit suit un juge d’instruction aux prises avec une enquête qui mêle interrogatoires, révélations d’identités et pressions venues de l’aristocratie parisienne. La découverte d’un lien entre un prévenu et un dangereux forçat aboutit au suicide d’un jeune homme, événement qui compromet la carrière du magistrat et met au jour rivalités sociales, manipulations amoureuses et interventions politiques. Alternant scènes de procédure, intrigues clandestines et moments privés, le texte examine l’ambition, la dépendance des institutions aux puissances extérieures et les effets tragiques des compromis moraux sur les existences individuelles.

Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, ayant fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie nerveuse (voyez la Physiologie du Mariage, Méditation XXVI, paragraphe des Névroses). Elle était depuis deux mois étendue sur son divan, se levant à midi, renonçant à toutes les jouissances de Paris. Pas de spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les lumières surtout!... le tapage, la sortie, l’entrée, la musique... tout cela, funeste! d’une excitation terrible!

Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il lui fallait (desiderata) une voiture à elle, des chevaux à elle... Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en locati, en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées!

Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur de madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre ne lui voyait jamais prendre.

Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, en blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines, absolument comme quand une administration théâtrale répand le bruit d’une mise en scène fabuleuse.

On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg, à Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait pas se mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture!

Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.

Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait raison à son mari.

—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis folle; il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les hommes savent mieux que nous où en sont leurs affaires...

Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons qui ne sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il rencontre un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps des médecins, ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses épaulettes que d’hier et pouvant commander feu!

—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.

Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur l’état de Caroline.

—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le soir Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.

Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe avec discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres, d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec son ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable.

—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi et de moi.

—Je m’en doutais...

—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je veux qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme...

—Ma femme veut une voiture.

Comme dans le SOLO DE CORBILLARD, cette Caroline avait écouté à la porte.

Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son chemin des calomnies que cette charmante femme y jette à tout moment; et, pour avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette petite faute de jeune homme en nommant son ennemie afin de la faire taire.


LES MARRONS DU FEU.

On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela dépend des caractères, de la force des imaginations, de la puissance des nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on peut du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents. L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, car c’est la seule qui soit comique dans le malheur.

L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, où leur liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice en disant que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un ménage se trouvent indiquées ou représentées?

Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de Fischtaminel.

Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de Fischtaminel deviennent la providence des Carolines.

Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que l’armée d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude qu’un médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A elles deux, Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations au cher Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni Caroline ne veulent de ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame de Fischtaminel et Caroline, devenues par les soins de madame Foullepointe les meilleures amies du monde, ont fini même par connaître et employer cette franc-maçonnerie féminine dont les rites ne s’apprennent dans aucune initiation.

Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit billet:

«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne me le gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois avec lui sur les quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à l’y conduire, je l’y reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre vos secrets d’amuser ainsi les gens ennuyés.»

Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là sur les bras depuis midi jusqu’à cinq heures.

AXIOME.

Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une femme une demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe jamais: elle fait le contraire.

Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens à ceux qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante jubilation à les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent leurs nattes, se créant des langues à part, construisant de leurs doigts frêles des machines à écraser les plus puissantes fortunes.

Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle écrit la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec Adolphe pour examiner une propriété quelconque à vendre, Adolphe ira déjeuner chez elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine sur le soin qu’il met à sa toilette, et lui fait des questions saugrenues sur madame Foullepointe.

—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu finiras par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu n’auras plus besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus jalouse, tu as ton passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être adoré?... Monstre! vois combien je suis gentille...

Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que dans ce charmant XVIIIe siècle, si calomnié par les républicains, les humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur habit de combat.

Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre du monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique. C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le vermeil, le pot au lait sculpté, des fleurs partout!

Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits pains viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, le pâté de foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir Grimod de la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à un professeur de l’ancienne Université de quoi il s’agit.

Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline ôte quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme déguise alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces occupations niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où les ongles roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne vient pas!...

Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame, une lettre!

Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle? que de siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes savent cela! Quant aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils assassinent leurs jabots.

—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline, envoyez chercher une voiture.

Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte.

—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus besoin de voiture.

—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en extase devant ce déjeuner quasi-voluptueux.

Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins si coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame de Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent sur d’autres tables non moins élégantes.

—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.

—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.

—Et il se fait attendre...

—Il est malade, le pauvre garçon.

Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir.

—Où?

—Devant le Café de Paris, avec des amis...

—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser une rage homicide.

—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est depuis hier matin avec lui à Ville-d’Avray.

—Et monsieur Foullepointe?

—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est survenue; mais il en viendra sans doute à bout.

Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit de deux loups...

Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure en dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix qu’elle a pu rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand?

—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce jeune homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les lorettes, tu devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque déjeuner provenu d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il regarde sournoisement Caroline, qui baisse les yeux pour cacher ses larmes. Comme tu t’es faite jolie ce matin, reprend Adolphe. Ah! tu es bien la femme de ton déjeuner... Ferdinand ne déjeunera certes pas si bien que moi... etc.

Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme l’idée de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir l’appétit de deux loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle citadine à la porte.

La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment où Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à Caroline que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un.

—Il est ivre? demande Caroline furieuse.

—Il s’est battu ce matin, madame.

Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en dévouant Adolphe aux dieux infernaux.

Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons, aussi spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes sont d’affreux monstres!


ULTIMA RATIO.

Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même si vous êtes marié.

Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la Physiologie du Mariage ce que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la Théorie, a eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.

Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries sérieuses, Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à une indifférence complète en matière matrimoniale.

Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre avec les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, si la littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les mœurs reconnaissent les défauts signalés par la Physiologie du Mariage dans cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent a porté des coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler.

Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent pour Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, un bon compagnon, un ami sûr, un frère.

Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline, beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il est dans la nature de la femme de ne rien abandonner de ses droits. Dieu et mon droit... conjugal! est, comme on sait, la devise de l’Angleterre, surtout aujourd’hui.

Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet nous raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une très-jeune anecdote.

Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une Caroline, légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte bonheur aux femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un côté de la cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce lustre pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami vint leur apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été l’ami de leur maison.

Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les hauts cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye de la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe jusqu’à dire à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère, il ne pouvait cependant pas vous épouser!

Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un ami de Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.

Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle conserve le droit de se soucier de monsieur.

Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le qu’en dira-t-on? objet de la conclusion de cet ouvrage.


COMMENTAIRE
OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES.

Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... Vous avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot felichitta, prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout le monde s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle.

Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend la felichitta.

Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce finale, au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur son dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet, sa dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!» où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut pas!...» Eh bien! dans tous les états de la vie on arrive à un moment où la plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut prendre son parti, où chacun chante la felichitta de son côté. Après avoir passé par tous les duos, les solos, les strettes, les coda, les morceaux d’ensemble, les duettini, les nocturnes, les phases que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale, vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations auront été devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par les niais (en fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart des ménages parisiens arrivent, dans un temps donné, au chœur final que voici:

L’ÉPOUSE, à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin conjugale. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse de la terre. Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas tracassier, complaisant. N’est-ce pas, Ferdinand?

(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la plus élégante, chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien choisi, tout ce qu’il y a de mieux en moustaches, en favoris, en virgule à la Mazarin, et doué d’une admiration profonde, muette, attentive pour Caroline.)

LE FERDINAND. —Adolphe est si heureux d’avoir une femme comme vous! Que lui manque-t-il? Rien.

L’ÉPOUSE. —Dans les commencements, nous étions toujours à nous contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille. Adolphe ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point; je ne lui demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, ma chère amie, là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coups d’épingles. A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres femmes, est bien courte! Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi les meubler d’ennui? J’étais comme vous; mais un beau jour, j’ai connu madame Foullepointe, une femme charmante, qui m’a éclairée et m’a enseigné la manière de rendre un homme heureux... Depuis, Adolphe a changé du tout au tout: il est devenu ravissant. Il est le premier à me dire avec inquiétude, avec effroi même, quand je vais au spectacle et que sept heures nous trouvent seuls ici: —Ferdinand va venir te prendre, n’est-ce pas? N’est-ce pas Ferdinand?

LE FERDINAND. —Nous sommes les meilleurs cousins du monde.

LA JEUNE AFFLIGÉE. —En viendrais-je donc là?

LE FERDINAND. —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne vous sera plus facile.

L’ÉPOUSE, irritée. —Eh bien, adieu, ma petite. (La jeune affligée sort.) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là.

IMP. E. MARTINET.

FERDINAND.

Cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à cheveux luisants, à bottes vernies.

(VIE CONJUGALE.)

L’ÉPOUX, sur le boulevard Italien. —Mon cher (il tient monsieur de Fischtaminel par le bouton du paletot), vous en êtes encore à croire que le mariage est basé sur la passion. Les femmes peuvent, à la rigueur, aimer un seul homme, mais nous autres!... Mon Dieu, la Société ne peut pas dompter la Nature. Tenez, le mieux, en ménage, est d’avoir l’un pour l’autre une indulgence plénière, à la condition de garder les apparences. Je suis le mari le plus heureux du monde. Caroline est une amie dévouée, elle me sacrifierait tout, jusqu’à mon cousin Ferdinand, s’il le fallait... oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour moi. Vous vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de dignité, d’honneur, de vertu, d’ordre social. La vie ne se recommence pas, il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit entre Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline un camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements sont des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi changé nos devoirs en plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux alors que dans cette fadasse saison, appelée la lune de miel. Elle me dit quelquefois: —Je suis grognon, laisse-moi, va-t’en. L’orage tombe sur mon cousin. Caroline ne prend plus ses airs de victime, et dit du bien de moi à l’univers entier. Enfin! elle est heureuse de mes plaisirs. Et, comme c’est une très-honnête femme, elle est de la plus grande délicatesse dans l’emploi de notre fortune. Ma maison est bien tenue. Ma femme me laisse la disposition de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons mis de l’huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon cher Fischtaminel. Il n’y a que deux partis à prendre: le couteau du More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d’Othello, mon cher, est très-mal porté; ce n’est plus qu’un turc de carnaval; moi, je suis charpentier, en bon catholique.

CHŒUR, dans un salon au milieu d’un bal. —Madame Caroline est une femme charmante!

UNE FEMME A TURBAN. —Oui, pleine de convenance, de dignité.

UNE FEMME QUI A SEPT ENFANTS. —Ah! elle a su prendre son mari.

UN AMI DE FERDINAND. —Mais elle aime beaucoup son mari. Adolphe est, d’ailleurs, un homme très-distingué, plein d’expérience.

UNE AMIE DE MADAME FISCHTAMINEL. —Il adore sa femme. Chez eux, point de gêne, tout le monde s’y amuse.

MONSIEUR FOULLEPOINTE. —Oui, c’est une maison fort agréable.

UNE FEMME DONT ON DIT BEAUCOUP DE MAL. —Caroline est bonne, obligeante, elle ne dit de mal de personne.

UNE DANSEUSE qui revient à sa place. —Vous souvenez-vous comme elle était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les Deschars?

MADAME FISCHTAMINEL. —Oh! elle et son mari, deux fagots d’épines... des querelles continuelles. (Madame Fischtaminel s’en va.)

UN ARTISTE. —Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans les coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre sa vertu trop cher.

UNE BOURGEOISE, effrayée pour sa fille de la tournure que prend la conversation. —Madame de Fischtaminel est charmante ce soir.

UNE FEMME DE QUARANTE ANS, sans emploi. —Monsieur Adolphe a l’air aussi heureux que sa femme.

LA JEUNE PERSONNE. —Quel joli jeune homme que monsieur Ferdinand! (Sa mère lui donne vivement un petit coup de pied.) —Que me veux-tu maman?

LA MÈRE. (Elle regarde fixement sa fille.) —On ne dit cela, ma chère, que de son prétendu; monsieur Ferdinand n’est pas à marier.

UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE à une autre non moins décolletée.—(Sotto voce.) —Ma chère, tenez, la morale de tout cela, c’est qu’il n’y a d’heureux que les ménages à quatre.

UN AMI, que l’auteur a eu l’imprudence de consulter. —Ces derniers mots sont faux.

L’AUTEUR. —Ah! vous croyez?

L’AMI, qui vient de se marier. —Vous employez tous votre encre à nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!... Eh! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois plus heureux que ces prétendus ménages à quatre.

L’AUTEUR. —Eh bien! faut-il tromper les gens à marier, et rayer le mot?

L’AMI. —Non, il sera pris comme le trait d’un couplet de vaudeville!

L’AUTEUR. —Une manière de faire passer les vérités.

L’AMI, qui tient à son opinion. —Les vérités destinées à passer.

L’AUTEUR, voulant avoir le dernier. —Qui est-ce qui ne passe pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons cette conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu’à trois.

L’AMI. —Vous vous vengez bien durement de ne pas pouvoir écrire l’histoire de ménages heureux.

FIN DES PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE

TABLE DES MATIÈRES.


SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

Splendeurs et Misères des Courtisanes (4e partie).
La dernière Incarnation de Vautrin
1

SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

L’Envers de l’Histoire Contemporaine (2e Épisode).
L’Initié
131

SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE.

Les Paysans 219

ÉTUDES ANALYTIQUES.

Petites Misères de la Vie conjugale 509

PARIS. —IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.

Au lecteur.

Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version originale. Seules les corrections indiquées ci-dessous ont été effectuées.

Les défauts d'impression en début et en fin de ligne ont été tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée par endroits.

De plus, les corrections indiquées dans le texte ont été apportées. Elles sont soulignées par des pointillés. Positionnez le curseur sur le mot souligné pour voir le texte original.