The Project Gutenberg eBook of La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3)
Title: La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3)
Author: Ann Ward Radcliffe
Translator: François Soulés
Release date: August 22, 2018 [eBook #57746]
Most recently updated: January 24, 2021
Language: French
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ŒUVRES
D’ANNE RADCLIFFE.
TOME II.
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Poitiers.—Imp. de F.-A. Saurin.
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LA FORÊT,
OU
L’ABBAYE DE SAINT-CLAIR,
Par Anne Radcliffe.
TRADUIT DE L’ANGLAIS SUR LA SECONDE EDITION.
TOME DEUXIÈME.
PARIS,
LECOINTE ET POUGIN, LIBRAIRES,
QUAI DES AUGUSTINS, Nº 49.
——
1831.
LA
| CHAPITRE PREMIER., II., II., III., IV., V., VI., VII., VIII., IX. |
CHAPITRE PREMIER.
Lorsque Adeline parut au déjeuner, son air d’accablement et de langueur frappa madame La Motte, qui lui demanda si elle était incommodée. Adeline s’efforça de sourire, dit qu’elle n’avait pas bien passé la nuit, parce qu’elle avait fait des rêves très-effrayans. Elle était sur le point de les décrire, mais un mouvement involontaire l’en empêcha. En même temps La Motte tourna tellement ces craintes en ridicule, qu’elle fut presque honteuse d’en avoir parlé, et s’efforça de chasser le souvenir de ce qui les avait causées.
Après le déjeuner, elle tâcha de distraire ses idées en conversant avec madame La Motte; mais elles étaient entièrement occupées par les incidens des deux derniers jours, par ses songes et par ses conjectures sur les choses que Théodore devait lui communiquer. Ils avaient passé quelques momens dans cet état, lorsqu’on entendit des voix s’élever du côté de la grande porte de l’abbaye. Adeline, s’approchant de la fenêtre, vit le marquis et sa suite sur l’esplanade. Le portail de l’abbaye dérobait à ses regards plusieurs gens, parmi lesquels pouvait se trouver Théodore. Elle continuait de le chercher des yeux, lorsque le marquis entra dans la salle avec La Motte et quelques autres personnes; bientôt après madame La Motte vint le recevoir, et Adeline se retira dans son appartement.
La Motte ne tarda pas à lui envoyer dire de venir où l’on se rassemblait; elle espérait en vain d’y trouver Théodore. Le marquis se leva dès qu’elle parut; il lui fit quelques complimens généraux; après quoi la conversation prit une tournure très-animée. Adeline, ne pouvant contrefaire la gaîté au milieu des inquiétudes et de la consternation où son cœur était plongé, y prit bien peu de part. Le nom de Théodore n’y fut pas prononcé une seule fois. Elle eût bien demandé de ses nouvelles, si elle avait pu le faire avec convenance; mais elle fut forcée de se borner à espérer d’abord qu’il viendrait pour dîner, ensuite qu’il paraîtrait avant le départ du marquis.
C’est ainsi que la journée se passa en attentes et en espérances trompées. Le soir approchait, et elle était condamnée à demeurer en présence du marquis, et à paraître écouter une conversation qu’elle entendait à peine, tandis qu’elle manquait peut-être l’occasion qui devait décider de son sort. Elle fut tout-à-coup tirée de cet état déchirant, pour être jetée dans un autre plus cruel encore s’il était possible.
Le marquis s’informa de Louis, et, ayant appris son départ, il dit que Théodore Peyron était parti le matin pour joindre son régiment dans une province éloignée. Il regretta beaucoup la perte que lui faisait éprouver son absence, et donna des louanges très-flatteuses à ses talens. Cette nouvelle fut pour Adeline une atteinte à laquelle succombèrent ses esprits long-temps agités: ses joues pâlirent; elle fut saisie d’une faiblesse soudaine dont elle ne revint qu’avec la certitude d’avoir trahi son émotion, et avec la crainte de retomber dans une seconde défaillance.
Elle passa dans sa chambre: là, se croyant encore seule, son cœur oppressé trouva du soulagement dans les pleurs qu’elle répandit sans contrainte. Les idées se pressaient tellement dans son âme, qu’il se passa bien du temps avant qu’elle y mît assez d’ordre pour produire quelque chose qui approchât du raisonnement. Elle tâcha de s’expliquer la cause du prompt départ de Théodore. «Est-il possible, dit-elle, qu’il s’intéresse à mon sort et qu’il me laisse pleinement exposée à un danger qu’il a prévu lui-même; ou me faut-il croire qu’il s’est amusé de ma simplicité par un frivole caprice, et pour m’abandonner ensuite aux étonnantes appréhensions qu’il m’a inspirées? C’est impossible! une figure si noble, des manières si aimables, ne peuvent jamais cacher un cœur capable de former un projet aussi bas. Non!... quelque chose qui m’arrive, je ne renoncerai pas à la satisfaction de le croire digne de mon estime.»
Elle fut tirée de cette rêverie par un coup de tonnerre éloigné, et s’aperçut alors que l’obscurité du soir était épaissie par l’approche de l’orage. Il s’avançait en grondant, et bientôt les éclairs semblèrent embraser la chambre. Adeline était au-dessus du sentiment d’une crainte vulgaire. Cependant elle éprouvait de la peine à se trouver seule, et, se flattant que le marquis aurait quitté l’abbaye, elle descendit dans le salon: mais l’aspect menaçant des nuages l’avait retenu; et, la tempête du soir arrivée, il se félicita de ne s’être pas éloigné. L’orage continua, et la nuit survint. La Motte pressa son hôte d’accepter un lit à l’abbaye: il y consentit enfin; circonstance qui jeta madame La Motte dans quelque embarras relativement aux aisances qu’il fallut lui procurer. Après y avoir songé, elle arrangea la chose à sa propre satisfaction, en cédant son appartement au marquis, et celui de Louis à deux des principales personnes de sa suite. Il fut en outre convenu qu’Adeline donnerait sa chambre à M. et à madame La Motte, et se retirerait dans une chambre intérieure, où l’on plaça pour elle un petit lit qu’Annette occupait ordinairement.
Pendant le souper, le marquis fut moins gai que de coutume; il adressait souvent la parole à Adeline; ses regards et ses manières semblaient exprimer le tendre intérêt que lui avait inspiré son indisposition, car elle avait toujours l’air pâle et languissant. Adeline, à son ordinaire, fit un effort pour oublier ses inquiétudes, et pour paraître contente; mais le voile d’une gaîté d’emprunt était trop léger pour cacher les traits de la douleur, et ses faibles sourires ne faisaient que donner une teinte de douceur à sa tristesse. Le marquis s’entretint avec elle sur divers sujets, et développa des connaissances choisies. Les remarques d’Adeline, qu’elle n’exprimait que lorsqu’elle en était pressée, et avec une modeste répugnance, semblaient exciter en lui une admiration qu’il trahissait souvent par des termes qui lui échappaient comme par inadvertance.
Adeline se retira de bonne heure dans sa chambre, qui tenait d’un côté à celle de madame La Motte, et de l’autre au cabinet dont on a déjà parlé. Elle était spacieuse et élevée, et le peu de meubles qui s’y trouvaient était en mauvais état. Peut-être aussi que la situation actuelle de son âme contribuait à donner à l’appartement cet air de mélancolie qu’elle semblait y voir régner. Elle n’était pas disposée à se coucher, de peur de retomber dans les songes qui l’avaient poursuivie dernièrement, et elle résolut de rester assise jusqu’à ce qu’elle se trouvât accablée par le sommeil, et qu’elle pût compter sur un profond repos. Elle posa sa lumière sur une petite table, prit un livre, et prolongea sa lecture pendant près d’une heure. Alors son âme refusa de se distraire plus long-temps de ses propres chagrins, et elle demeura quelque temps appuyée sur son bras dans une attitude pensive.
Le vent était fort: lorsqu’il sifflait à travers l’appartement solitaire et qu’il ébranlait les faibles portes, souvent elle tressaillait; quelquefois même elle croyait entendre des soupirs dans l’intervalle des bouffées; mais elle repoussait les illusions que la nuit et sa triste imagination conspiraient à enfanter. Comme elle rêvait, les yeux fixés sur le mur opposé, elle s’aperçut que la tapisserie, dont la chambre était tendue, flottait en arrière et en avant. Elle la regarda pendant quelques minutes, et puis elle se leva pour l’examiner de plus près: c’est le vent qui la faisait mouvoir. Elle rougit de la crainte passagère qu’elle en avait conçue. Mais elle observa que la tapisserie était plus fortement agitée dans certain endroit qu’ailleurs, et qu’il sortait de là un bruit qui semblait quelque chose de plus que le souffle du vent. Le vieux bois de lit que La Motte avait trouvé dans cet appartement avait été enlevé pour meubler Adeline; et c’est de derrière l’endroit d’où il avait été enlevé que le vent semblait sortir avec une force singulière. La curiosité lui fit poursuivre son examen. Elle tâtonna sur la tapisserie, et sentant le mur céder sous sa main, elle leva la tenture, et découvrit une petite porte dont les ferrures ébranlées laissaient pénétrer le vent, et occasionnaient le bruit qu’elle avait entendu.
La porte n’était retenue que par un verrou: elle le tire, et, prenant la lumière, elle descend par quelques marches dans une autre chambre. Aussitôt elle se rappelle ses songes. Cette chambre ne ressemblait pas beaucoup à celle où elle avait vu le chevalier mourant, et ensuite la bière; mais elle lui donnait un souvenir confus d’une autre pièce qu’elle avait traversée. En élevant la lumière pour la mieux examiner, elle fut convaincue, par sa structure, qu’elle faisait partie de l’ancienne fondation. Une fenêtre délabrée, placée bien au-dessus du plancher, semblait la seule ouverture qui dût admettre la clarté. Elle remarqua une porte au côté opposé de l’appartement; et, après avoir hésité quelques momens, elle reprit courage et résolut de poursuivre sa recherche. «Il semble, dit-elle, qu’il y ait dans ces chambres un mystère que je suis peut-être destinée à pénétrer: je verrai du moins où conduit cette porte.» Elle s’avança, et, l’ayant ouverte, traversa d’un pas chancelant une longue suite d’appartemens qui ressemblaient au premier par leur état et leur structure, et qui se terminaient par une pièce exactement conforme à celle où elle avait vu en songe la personne mourante. Ce souvenir frappa si fortement son imagination, qu’elle fut en danger de s’évanouir, et qu’en regardant autour de la chambre, elle s’attendit presque à voir le fantôme de son rêve.
N’ayant pas la force de se retirer, elle s’assit sur quelque vieux meuble, pour reprendre ses sens; car son âme était sur le point d’être accablée par une terreur superstitieuse, telle qu’elle n’en avait jamais éprouvé de semblable. Elle voyait avec étonnement à quelle partie de l’abbaye appartenaient ces chambres; elle était surprise qu’on eût été si long-temps sans les découvrir. Toutes les fenêtres étaient trop élevées pour lui procurer du dehors quelque éclaircissement. Quand elle fut suffisamment calmée pour considérer la direction des chambres et la situation de l’abbaye, elle ne douta plus qu’elles n’eussent formé une partie intérieure du premier bâtiment.
Pendant que ces réflexions se succédaient dans son esprit, une lueur subite du clair de lune frappa sur quelque objet en dehors de la fenêtre. Etant alors assez tranquille pour continuer sa recherche, et croyant que cet objet pourrait lui donner quelque moyen de connaître la situation des chambres, elle combattit les craintes qui lui restaient; et, pour le distinguer plus clairement, elle porta sa lumière dans une pièce plus éloignée: mais, avant de pouvoir revenir, un nuage épais cacha le disque de la lune, et tout fut dans l’obscurité au-dehors. Elle attendit quelques momens si la lueur reparaîtrait, mais l’obscurité continua. En retournant doucement pour reprendre sa lumière, son pied heurta contre quelque chose sur le plancher; et pendant qu’elle s’arrêtait pour l’examiner, la lune brilla de nouveau, de sorte qu’elle put distinguer à travers la fenêtre les tours orientales de l’abbaye. Cette découverte confirma ses premières conjectures concernant la situation intérieure de ces appartemens. L’obscurité du lieu l’empêcha de reconnaître ce qui avait embarrassé ses pas; mais, ayant approché la lumière, elle aperçut sur le plancher un vieux poignard: elle le leva d’une main tremblante, et en l’examinant de plus près, elle vit qu’il était couvert de rouille.
Frappée d’étonnement, elle regarde autour de la chambre si elle verra quelque objet qui puisse confirmer ou détruire les affreux soupçons qui s’élevaient alors dans son âme; mais elle ne voit rien, si ce n’est, dans le coin de la pièce, un grand fauteuil dont les bras étaient rompus, et une table tout aussi délabrée. Enfin elle aperçut d’un autre côté un amas confus de choses qui semblaient être de vieux meubles. Elle s’en approcha, et distingua un bois de lit brisé, avec quelques lambeaux d’ameublemens couverts de poussière et de toiles d’araignée, et qui paraissaient en effet n’avoir pas été remués depuis un grand nombre d’années. Désirant pousser son examen plus loin, elle essaya de soulever ce qui paraissait avoir fait partie du bois de lit; mais l’objet échappa de sa main, et, roulant sur le plancher, entraîna avec soi quelques débris de meubles. Adeline s’écarta en tressaillant, et se mit à fuir. Mais quand le bruit de cette chute fut passé, elle entendit un frottement léger; et, sur le point de sortir de la chambre, elle vit quelque chose tomber doucement parmi les meubles.
C’était un petit rouleau de papier lié avec une ficelle, et couvert de poussière. Adeline le prit, et en l’ouvrant aperçut de l’écriture. Elle essaya de la lire; mais la partie du manuscrit qu’elle regardait était si effacée, qu’elle y trouva de la difficulté. Cependant le peu de mots qui étaient lisibles lui avaient inspiré de la curiosité et de la terreur, et l’engagèrent à l’emporter tout de suite dans sa chambre.
Lorsqu’elle y fut rentrée, elle ferma la fausse porte, et laissa tomber la tapisserie dessus, comme auparavant. Il était alors minuit. La tranquillité du milieu de la nuit qu’interrompaient seulement, par intervalles, les gémissemens sourds de l’ouragan, exaltait la terreur des sensations d’Adeline. Elle eût voulu n’être pas seule; et, avant de se mettre à lire le manuscrit, elle écouta si madame La Motte était encore dans sa chambre. On n’entendait pas le moindre bruit; et elle ouvrit doucement la porte. Le silence profond qui régnait dans l’intérieur, lui persuada presque qu’il n’y avait personne; mais, voulant mieux s’en assurer, elle apporta sa lumière et trouva la place vide. Elle était étonnée que madame La Motte ne fût pas encore dans sa chambre à une heure aussi avancée; et elle vint en haut de l’escalier de la tour pour écouter si personne ne bougeait.
Elle entendit en bas plusieurs voix, et, entre autres, celle de madame La Motte parlant avec son ton accoutumé. Certaine alors que tout allait bien, elle reprenait le chemin de son appartement, lorsque elle entendit le marquis prononcer son nom avec une emphase extraordinaire. Elle s’arrêta. «Je l’adore, continua-t-il, et je jure...» Il fut interrompu par La Motte: «Monseigneur, souvenez-vous de votre promesse.»
«Je m’en souviens, répliqua le marquis, et je la tiendrai; mais brisons là-dessus. Demain je me déclarerai, et je saurai alors ce que je dois espérer, et ce que je dois faire.»
Adeline tremblait si fort, qu’à peine pouvait-elle se soutenir. Elle voulait retourner à sa chambre; mais les paroles qu’elle venait d’entendre la concernaient de trop près pour qu’elle ne fût pas inquiète d’en avoir une plus ample explication. Il y eut un intervalle de silence, après lequel ils se parlèrent d’un ton plus bas. Adeline se rappela les avis de Théodore, et résolut de sortir, s’il était possible, de l’inquiétude qu’elle éprouvait alors. Elle descendit doucement quelques marches, afin de mieux saisir les accens des interlocuteurs; mais ils parlaient si bas, qu’elle n’entendait que quelques mots de temps à autre. «Son père, dites-vous? dit le marquis.—Oui, monseigneur, son père. Je suis très-bien informé de ce que je vous dis.» Adeline frémit d’entendre parler de son père; elle fut saisie d’une nouvelle terreur, et poussée d’une curiosité plus vive. Elle tâcha de distinguer leurs paroles; mais cela lui fut impossible pendant quelques instans. «Il n’y a pas de temps à perdre, dit le marquis: à demain donc.» Elle entendit La Motte se lever; et, croyant que c’était pour sortir de la chambre, elle précipita ses pas, et étant arrivée chez elle, tomba presque sans vie dans un fauteuil.
Elle ne pensait uniquement qu’à son père. Elle ne doutait pas qu’il n’eût cherché et découvert sa retraite; et quoique cette conduite ne parût point du tout conséquente avec ses premiers procédés, lorsqu’il l’avait abandonnée à des étrangers, ses craintes lui faisaient croire qu’il lui réservait quelque nouvelle barbarie. Elle ne balança point à prononcer que c’était là le danger dont Théodore l’avait avertie; mais il lui était impossible d’imaginer comment il en avait eu connaissance, ou comment il avait été informé de ses aventures, à moins que ce ne fût par La Motte, son ami et son protecteur en apparence, mais qu’elle soupçonnait alors, quoique malgré elle, de l’avoir trahie. En effet, pourquoi La Motte ne cachait-il qu’à elle seule la connaissance des intentions de son père, à moins qu’il n’eût le projet de la livrer entre ses mains? Mais il lui fallut encore long-temps pour croire cette conséquence possible. Découvrir le crime dans ceux que nous avons aimés, c’est un des tourmens les plus cruels pour une âme vertueuse, et l’on repousse souvent la conviction avant de s’y rendre.
Les paroles de Théodore, par lesquelles il la prévenait qu’elle était trompée, confirmèrent cette affreuse appréhension sur La Motte, ainsi qu’une autre encore plus affligeante; savoir, que madame La Motte conspirait aussi contre elle. Cette pensée surmonta ses craintes pour un moment, et la laissa toute entière à la douleur. Elle pleura amèrement. «Est-ce donc là, s’écria-t-elle, la nature humaine? Suis-je condamnée à ne rencontrer que des perfides? La découverte imprévue du vice chez ceux que nous avons admirés, nous porte à étendre notre censure de l’individu à l’espèce: c’est alors que nous concluons qu’il ne faut se fier à personne.»
Adeline résolut de se jeter aux pieds de La Motte le lendemain matin, et d’implorer sa pitié et sa protection. Son âme était alors trop agitée par ses propres intérêts, pour lui permettre d’examiner le manuscrit, et elle continua de rêver jusqu’à ce qu’elle entendit les pas de madame La Motte qui allait se coucher. Bientôt après La Motte monta dans sa chambre; et Adeline, la bonne et persécutée Adeline, qui venait de passer deux jours dans une anxiété déchirante, et une nuit dans des visions affreuses, tâcha de calmer son âme, et de la préparer au repos. Dans l’état actuel de ses esprits, elle prenait aisément l’alarme. A peine s’était-elle assoupie, qu’elle fut éveillée par un bruit très-extraordinaire. Elle prêta l’oreille, et crut que le son venait des appartemens d’en-bas; mais au bout de quelques minutes, on frappa précipitamment à la porte de la chambre de La Motte.
Il venait de s’endormir, et on ne pouvait pas l’éveiller facilement; mais le bruit redoubla avec tant de violence, qu’Adeline, extrêmement épouvantée, se leva et vint à la porte qui donnait de sa chambre dans la sienne, avec le dessein de l’appeler. Elle fut arrêtée par la voix du marquis, qu’elle vit alors distinctement à la porte. Il disait à La Motte de se lever sur-le-champ, et madame La Motte s’efforçait en même temps de réveiller son mari. A la fin, il s’éveilla très-alarmé; et bientôt après, ayant joint le marquis, ils descendirent ensemble l’escalier. Alors Adeline s’habilla autant que ses mains tremblantes le lui permirent, et passa dans la pièce adjacente, où elle trouva madame La Motte singulièrement surprise et épouvantée.
Cependant le marquis dit à La Motte, avec une grande émotion, qu’il se rappelait avoir donné rendez-vous à quelques personnes de grand matin, pour des affaires importantes, et que par conséquent il était nécessaire qu’il se rendît sans délai à son château. Pendant qu’il disait cela, et qu’il recommandait qu’on appelât ses gens, La Motte ne put s’empêcher de remarquer la pâleur livide de son visage, ni de témoigner quelque crainte qu’il ne fût indisposé. Le marquis l’assura qu’il était très-bien portant, mais désira pouvoir partir tout de suite.
Pierre reçut l’ordre d’appeler les autres domestiques. Le marquis, après avoir refusé de prendre aucun rafraîchissement, se hâta de dire adieu à La Motte; et dès que ses gens furent prêts, il s’éloigna de l’abbaye.
La Motte rentra dans sa chambre, rêvant au départ subit de son hôte, dont l’agitation paraissait beaucoup trop forte pour provenir de la cause qu’il avait indiquée. Il calma les inquiétudes de madame La Motte, et en même temps excita sa surprise en lui apprenant le motif de la dernière alerte. Adeline, qui était sortie de la chambre à l’arrivée de La Motte, regarda par sa fenêtre lorsqu’elle entendit les pas des chevaux. C’était le marquis et sa suite qui passaient alors à peu de distance. Ne pouvant distinguer qui c’était, elle fut effrayée de voir tant de monde près de l’abbaye à une pareille heure; et ayant appelé La Motte pour l’informer de cet incident, elle apprit ce qui s’était passé.
Enfin elle alla se coucher; et cette nuit, son sommeil ne fut point interrompu par des rêves.
Le matin, lorsqu’elle se leva, elle vit La Motte qui se promenait seul dans l’avenue, et elle s’empressa de saisir l’occasion qui se présentait de plaider sa cause. Elle l’aborda d’un pas tremblant. Ses regards timides, son visage pâle découvrirent le désordre de son âme. Du premier mot, sans entrer en explication, elle implora sa pitié. La Motte s’arrêta, et la regardant fixement, lui demanda si quelque partie de sa conduite à son égard méritait le soupçon que sa prière supposait. Adeline rougit un instant d’avoir douté de sa probité; mais les paroles qu’elle avait entendues revinrent dans sa mémoire.
«Je reconnais, dit-elle, monsieur, que votre conduite a été bienfaisante et généreuse au-dessus de tout ce que j’étais en droit d’espérer; mais.....» Elle s’interrompit. Elle ne savait comment parler de ce qu’elle rougissait de croire. La Motte continua de la regarder dans une attente silencieuse, et enfin la pria de poursuivre et de s’expliquer. Elle le conjura de la protéger contre son père. La Motte eut l’air surpris et troublé. «Votre père? dit-il.—Oui, monsieur, reprit Adeline. Je n’ignore point qu’il a découvert ma retraite. J’ai tout à redouter d’un parent qui m’a traitée avec la barbarie dont vous avez été témoin; et je vous supplie de nouveau de me préserver de tomber en son pouvoir.»
La Motte demeura absorbé dans ses réflexions, et Adeline redoubla d’efforts pour intéresser sa pitié. «Quelle raison avez-vous de supposer, ou plutôt comment avez-vous appris que votre père vous cherche?» La question déconcerta Adeline. Elle rougissait de convenir qu’elle avait épié ses discours, et ne pouvait se résoudre à imaginer ou à dire un mensonge; enfin elle avoua la vérité. Le visage de La Motte prit tout-à-coup un air sauvage et courroucé; et, lui reprochant durement une conduite qui était plus l’ouvrage du hasard que d’aucun dessein prémédité, il lui demanda ce qu’elle avait entendu pour en être si fort alarmée. Elle répéta fidèlement les phrases incohérentes qui avaient frappé son oreille. Pendant qu’elle parlait, il la fixa d’un regard attentif. «C’est donc là tout ce que vous avez entendu? Et c’est de ce peu de paroles que vous tirez une conséquence aussi positive? Pesez-les, et vous verrez qu’elles ne la justifient pas.»
Elle aperçut alors ce que la vivacité de ses craintes ne lui avait pas d’abord permis d’examiner; savoir, que ces mots, tels qu’elle les avait entendus, sans aucune liaison, signifiaient peu de chose, et que son imagination avait rempli le vide des phrases, de manière à lui présenter les malheurs qu’elle redoutait. Néanmoins ses craintes n’étaient pas trop calmées. «Vos appréhensions sont sans doute dissipées, reprit La Motte; mais, pour vous donner des preuves d’une franchise que vous avez osé soupçonner, je vous dirai tout. Vous paraissez alarmée, et c’est avec raison. Votre père a découvert votre résidence, et vous a déjà réclamée. Il est vrai que, par un motif de compassion, j’ai refusé de vous livrer; mais je n’ai ni le droit de vous retenir, ni les moyens de vous défendre lorsqu’il viendra vous redemander lui-même. Vous serez forcée d’en convenir. Préparez-vous donc à un malheur qui, vous le voyez, est inévitable.»
Pendant quelque temps, Adeline ne put s’exprimer que par ses larmes. Enfin, avec le courage du désespoir, elle dit: «Je me résigne à la volonté du ciel.» La Motte la regardait en silence, et son visage décelait une vive émotion. Il s’abstint cependant de continuer la conversation, et regagna l’abbaye, laissant Adeline abîmée dans la douleur.
Appelée pour déjeuner, elle se hâta de rentrer au salon, où elle passa la matinée à s’entretenir avec madame La Motte. Elle lui dit toutes ses craintes, lui exprima tous ses chagrins. Quoique madame La Motte parût très-affectée du discours d’Adeline, une consolation superficielle était tout ce qu’elle lui pouvait offrir. Ainsi coulaient tristement les heures, tandis que les inquiétudes d’Adeline augmentaient, et que son moment fatal semblait approcher rapidement. Le dîner finissait à peine, qu’Adeline fut étonnée de voir arriver le marquis. Il entra dans la chambre avec l’aisance qui lui était familière; et, s’excusant de l’embarras qu’il avait occasioné la nuit précédente, il répéta ce qu’il avait déjà dit à La Motte.
Le souvenir de la conversation qu’Adeline avait écoutée, ne laissa pas que de la troubler d’abord, et détourna son âme du sentiment des maux qu’elle redoutait de la part de son père. Le marquis, qui avait toujours les mêmes attentions pour Adeline, parut affecté de son apparente indisposition, et témoigna prendre beaucoup de part à cet accablement que son extérieur trahissait en dépit de tous ses efforts. Quand madame La Motte se retira, Adeline voulut la suivre; mais le marquis la pria de lui accorder un moment d’attention, et la reconduisit à son fauteuil. Tout d’un coup La Motte s’éclipsa.
Adeline savait trop bien à quoi pourraient tendre les discours du marquis; et ses premières paroles redoublèrent bientôt le désordre où ses craintes l’avaient jetée. Il commençait à lui déclarer sa passion avec cette chaleur que l’on ne prend que trop souvent pour la franchise. Supposée honnête, cette déclaration affligeait Adeline; supposée malhonnête, elle la révoltait. Elle interrompit le marquis, et le remercia de l’offre d’une distinction qu’elle prétendit devoir refuser; et cela, d’un air aussi modeste que décidé. Elle se leva pour se retirer: «Demeurez, trop aimable Adeline! dit-il; et si quelque pitié ne vous intéresse pas à mes souffrances, que la considération de vos propres dangers vous y rende sensible. M. La Motte m’a prévenu de vos malheurs et de ceux qui vous menacent aujourd’hui: recevez de moi la protection qu’il ne peut vous donner.»
Adeline continuait de gagner la porte. Le marquis se jette à ses pieds, et lui saisissant la main la couvre de baisers. Elle se débat pour se dégager. «Ecoutez-moi, charmante Adeline, écoutez-moi! s’écria le marquis. Je n’existe que pour vous. Rendez-vous à mes instances, et ma fortune vous appartient. Ne me réduisez pas au désespoir par une rigueur mal entendue, ou parce que....»
«Monseigneur, interrompit Adeline avec un air de dignité inexprimable, et affectant toujours de croire ses propositions honnêtes, je sens toute la générosité de votre procédé, et suis flattée de la distinction que vous m’offrez. C’est pourquoi je dirai quelque chose de plus qu’il ne serait nécessaire, pour la simple expression d’un refus dans lequel je dois persister. Je ne puis disposer de mon cœur. Vous ne pouvez obtenir rien de plus que mon estime; et rien ne saurait vous l’attirer davantage, que de vous abstenir dorénavant de toute proposition de cette nature.»
Elle s’efforça encore de s’en aller, mais le marquis l’en empêcha; et, après avoir hésité quelque temps, renouvela ses sollicitations dans des termes qu’elle ne pouvait plus avoir l’air de ne pas comprendre. Ses yeux se remplirent de larmes, mais elle tâcha de les retenir; et, avec un regard où la douleur et l’indignation semblaient disputer d’énergie, elle dit: «Monseigneur, ceci ne mérite pas de réponse: laissez-moi passer.»
Il fut un instant contenu par la dignité de ses manières, et tomba à ses genoux pour implorer sa grâce. Mais elle détourna sa main sans rien dire, et sortit de la salle. Rentrée dans la chambre, elle ferma la porte, se jeta dans un fauteuil en soupirant, et succomba aux chagrins qui accablaient son cœur. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis, que de soupçonner La Motte indigne de sa confiance; car il était presque impossible qu’il ignorât les véritables desseins du marquis. Elle croyait que madame La Motte était la dupe du prétexte spécieux d’un attachement honnête, et elle s’épargnait ainsi la douleur de douter de sa délicatesse.
Elle jeta un regard tremblant sur la perspective qui l’entourait. D’un côté, son père, dont la barbarie s’était déjà trop clairement manifestée; et de l’autre, le marquis la persécutant par l’outrage et par une passion vicieuse, elle résolut de faire part à madame La Motte de sa dernière conversation, dans l’espoir de la toucher, et d’en être protégée. Elle essuya ses larmes, et allait sortir de la chambre, justement lorsque madame La Motte y entra. Tandis qu’Adeline racontait ce qui s’était passé, son amie pleurait, et semblait éprouver une grande agitation. Elle s’efforça de rassurer Adeline, et promit de se servir de son influence pour persuader à La Motte d’empêcher le marquis de renouveler ses propositions. «Vous savez, ma bonne amie, ajouta madame La Motte, que notre position présente nous oblige à ménager le marquis. Vous ferez bien de laisser paraître le moins de ressentiment possible dans vos manières envers lui; comportez-vous à ses yeux avec votre aisance ordinaire, et je ne doute point que tout ceci ne se passe sans vous exposer à de nouvelles sollicitations.»
«—Ah! madame, dit Adeline, quelle tâche difficile vous m’imposez! Je vous en conjure, que je ne sois plus exposée à l’humiliation de me trouver en sa présence! Toutes les fois qu’il viendra dans l’abbaye, souffrez que je ne sorte pas de ma chambre.»
«—J’y consentirais de tout mon cœur, dit madame La Motte, si notre position le permettait. Mais vous savez que l’asile dépend de la bienveillance du marquis, bienveillance que nous ne devons pas hasarder légèrement; et certes la conduite que vous proposez nous en ferait courir le danger. Prenons des mesures plus douces, et nous conserverons son amitié, sans vous exposer à aucun risque sérieux. Montrez-vous avec votre complaisance accoutumée: la tâche n’est pas aussi difficile que vous l’imaginez.»
Adeline soupira. «Je vous obéis, madame, dit-elle: c’est mon devoir; mais vous me pardonnerez de vous dire.... que c’est avec une extrême répugnance.» Madame La Motte promit d’aller trouver son mari sur-le-champ; et Adeline se retira, non pas convaincue qu’elle n’avait plus rien à craindre, mais un peu plus tranquillisée.
Bientôt après, elle vit partir le marquis. Comme rien ne paraissait plus alors s’opposer au retour de madame La Motte, elle l’attendit avec la plus grande impatience. Après avoir ainsi demeuré près d’une heure dans sa chambre, on vint enfin lui dire de descendre au salon. Elle y trouva monsieur La Motte tout seul. Il se leva à son approche, et marcha quelques minutes sans parler. Alors il s’assit, et lui adressant la parole: «Ce que vous avez rapporté à madame La Motte, dit-il, m’inquiéterait beaucoup, si je voyais la conduite du marquis sous un point de vue aussi sérieux qu’elle le considère. Je sais que les jeunes personnes sont disposées à mésinterpréter l’insignifiante galanterie des gens du monde. Et vous, Adeline, vous ne sauriez jamais mettre trop d’attention à distinguer une légèreté de ce genre d’une sollicitation plus sérieuse.»
Adeline fut surprise et offensée que La Motte pût apprécier son intelligence et ses dispositions aussi légèrement que le supposait son discours. «Est-il possible, monsieur, lui dit-elle, que vous soyez informé de la conduite du marquis?»
«—Cela est très-possible et très-sûr, répliqua La Motte un peu sèchement; et il est aussi très-possible que je voie cette affaire avec un jugement moins trompé que le vôtre par la prévention. Quoiqu’il en soit, je ne conteste pas sur ce point. Je vous demanderai seulement, puisque vous connaissez les dangers de ma situation, de vous y conformer, et de ne pas vous exposer, par un ressentiment déplacé, au courroux du marquis. Il est à présent mon ami; et, pour ma sûreté, il faut qu’il continue de l’être. Mais, si je souffre que quelqu’un de ma famille le traite avec grossièreté, je dois m’attendre à le voir mon ennemi. Il vous est certainement facile d’avoir pour lui des égards. Adeline trouva bien dur le mot de grossièreté dans le sens que lui donnait La Motte; mais elle s’interdit toute expression de mécontentement.
«J’aurais désiré, monsieur, lui dit-elle, avoir le droit de me retirer dès que le marquis paraîtrait; mais, puisque vous pensez que cette conduite peut compromettre vos intérêts, je dois me résigner.»
«—Cette prudence et cette docilité m’enchantent, dit La Motte; et, puisque vous désirez m’être utile, sachez que vous ne pouvez mieux y parvenir qu’en traitant ce seigneur comme un ami.» L’expression ami, rapprochée de l’idée du marquis, forma une dissonnance à l’oreille d’Adeline. Elle hésita, et regarda La Motte. «En qualité de votre ami, monsieur, je m’efforcerai de le traiter....» Elle eût voulu dire, «comme le mien;» mais il lui fut impossible de terminer la phrase.—Elle implora sa protection contre l’autorité de son père.
«Comptez sur toute la protection que je puis vous donner, dit La Motte; mais vous savez combien je suis dénué du droit et des moyens de lui résister. Puisqu’il a découvert votre retraite, il n’ignore probablement pas les circonstances qui me retiennent ici; et, si je m’oppose à ses desseins, il peut croire que la voie la meilleure pour vous avoir en sa possession, c’est de me découvrir aux officiers de justice. Nous sommes environnés de périls; que ne puis-je entrevoir quelques moyens de vous y dérober!»
«—Quittez cette abbaye, dit Adeline, et cherchez un asile en Suisse ou en Allemagne; vous serez alors délivré de toute obligation envers le marquis, et de la persécution que vous redoutez. Pardonnez, si je vous donne un conseil que, sans doute, m’inspire à certain point le désir de ma propre sûreté, mais qui en même temps paraît offrir les seuls moyens de consolider la vôtre.»
«—Votre plan serait raisonnable, dit La Motte, si j’avais de l’argent pour l’exécuter. Quant à présent je dois me borner à rester ici autant ignoré qu’il est possible, en me faisant des amis de ceux qui me connaissent. Je dois surtout conserver la faveur du marquis; il pourrait beaucoup, si votre père prenait contre vous des mesures extrêmes. Mais que dis-je? Votre père s’y est peut-être déjà porté; et peut-être les effets de sa vengeance sont-ils suspendus sur ma tête! Je m’y trouve exposé, Adeline, par l’intérêt que je prends à vous. Si je vous eusse remise entre ses mains, je n’aurais aucun sujet de crainte.»
Cette preuve de l’affection de La Molle, dont Adeline ne pouvait douter, la pénétra si fort, qu’il lui fut impossible d’en exprimer le sentiment. Dès qu’elle put parler, elle témoigna sa reconnaissance dans les termes les plus animés. «Ces expressions sont-elles sincères? dit La Motte.»
«—Est-il possible que je ne sois pas vraie? répliqua Adeline en pleurant, au soupçon d’ingratitude.—Il est facile, dit La Motte, de prononcer des sentimens, sans qu’ils partent du cœur: je ne crois à leur sincérité que lorsqu’ils influent sur nos actions.»
«—Que prétendez-vous? dit Adeline avec surprise.»
«—Je prétends vous demander si, dans le cas où l’occasion s’offrirait de me prouver ainsi votre reconnaissance, vous seriez fidèle à vos sentimens?»
«—Indiquez-en une que je puisse ne pas saisir, dit Adeline avec énergie.»
«—Par exemple, si le marquis vous faisait désormais l’aveu d’une passion sérieuse, et vous offrait sa main, quelque petit ressentiment, quelque préoccupation secrète pour un amant plus heureux, ne vous engageraient-ils point à refuser?»
Adeline rougit et baissa les yeux vers la terre. «—Vous avez en effet indiqué la seule occasion où je refuserais de prouver ma sincérité. Je ne puis jamais aimer le marquis, ni même l’estimer, à vous parler franchement. J’avoue que le repos d’une vie entière est un trop grand sacrifice, même pour la reconnaissance.»
La Motte parut mécontent. «Je l’avais bien prévu, dit-il. Ces sentimens délicats figurent à merveille dans les discours, et rendent infiniment aimable la personne qui les exprime; mais mettez-les à l’épreuve de l’action, ils s’évaporent en fumée, et ne laissent après eux que le naufrage de la vanité.»
Cet injuste sarcasme fit venir les larmes aux yeux d’Adeline. «Puisque votre sûreté, monsieur, dépend de ma conduite, dit-elle, rendez-moi à mon père. Je consens à retourner auprès de lui, dès que mon séjour ici doit vous entraîner dans de nouveaux malheurs. Souffrez que je ne me montre pas indigne de la protection que j’ai trouvée jusqu’à ce jour, en préférant mon bien-être au vôtre. Quand je serai partie, vous n’aurez plus aucun sujet de craindre de la part du marquis, au mécontentement duquel vous seriez probablement exposé si je demeurais ici; car je sens qu’il me serait impossible d’écouter ses sollicitations, quelque honnêtes que puissent être ses vues.»
La Motte parut saisi et alarmé. «Cela ne sera pas, dit-il; ne nous fatiguons point à nous représenter comme possibles des malheurs que nous ne chercherions à éviter ensuite qu’en nous précipitant dans des malheurs certains. Non, Adeline, quoique vous soyez prête à vous sacrifier à ma sûreté, je n’y consentirai pas. Je ne vous rendrai pas à votre père que je n’y sois forcé. Soyez donc tranquille sur ce point. Tout ce que je vous demande en récompense, c’est de vous conduire poliment avec le marquis.»
«—- Je tâcherai de vous obéir, monsieur, dit Adeline.» En ce moment madame La Motte entra dans le salon, et cette conversation finit. Adeline passa la soirée dans de tristes réflexions, et se retira dans sa chambre le plus tôt possible, empressée de chercher au sein du sommeil un refuge contre ses chagrins.
CHAPITRE II.
Le manuscrit trouvé par Adeline la nuit précédente s’était souvent retracé à sa mémoire pendant la durée du jour; mais elle avait pris alors un trop grand intérêt aux circonstances du moment, ou bien elle avait eu trop de crainte d’être interrompue pour essayer de le lire. Elle le prit dans le tiroir où elle l’avait déposé, et s’assit à côté de son lit, dans l’intention seulement de parcourir quelques-unes des premières pages.
Elle l’ouvrit avec une curiosité impatiente, que l’encre décolorée et presque effacée satisfaisait bien lentement. Les premiers mots de la page étaient entièrement perdus; mais ceux qui semblaient commencer le récit étaient ainsi conçus:
«O vous, qui que vous soyez! que le hasard ou l’infortune pourront un jour conduire dans ce lieu... c’est à vous que je m’adresse... à vous que je révèle mes outrages..... à vous que j’en demande vengeance. Vain espoir! Je trouve pourtant quelque consolation à croire que ce que j’écris maintenant pourra tomber un jour sous les yeux de mes semblables; qu’un jour les mots qui disent mes souffrances pourront émouvoir la pitié de quelque cœur sensible.
»Mais retenez vos larmes..... Votre pitié est maintenant superflue. Depuis long-temps les angoisses de la misère ont cessé; depuis long-temps le cri de la plainte ne se fait plus entendre. C’est faiblesse que de désirer une compassion qui ne peut être excitée qu’après que je me serai endormi du sommeil de la mort, et que je commencerai, je l’espère, à jouir du bonheur éternel.
»Apprenez donc que, la nuit du 12 octobre 1742, je fus arrêté sur la route de Caux par quatre scélérats qui, après avoir désarmé mon domestique, me traînèrent à travers des bois et des lieux déserts dans cette abbaye. Leur conduite n’était pas celle de brigands ordinaires, et je démêlai bientôt qu’ils étaient mis en œuvre par un agent supérieur pour accomplir quelque horrible projet. Aucune prière, aucune récompense ne purent les engager à découvrir celui qui les employait, ni à se départir de leur dessein: ils ne voulurent pas même révéler la moindre circonstance de leurs intentions.
»Mais lorsqu’après une longue course, ils furent arrivés dans cet édifice, ils déclarèrent aussitôt leur perfide commettant, et son horrible complot ne fut que trop bien connu. Ah! quel moment! toutes les foudres du ciel semblaient lancées sur cette tête sans défense. O courage! donne à mon cœur la force de...»
La lumière d’Adeline expirait alors dans la bobèche, et l’encre était si pâle et si faiblement éclairée, qu’elle fit de vains efforts pour distinguer les caractères. Elle ne pouvait se procurer en bas une autre lumière, sans découvrir qu’elle n’était pas encore couchée; circonstance qui aurait excité l’étonnement, et entraîné des explications dans lesquelles elle ne désirait pas entrer. Forcée de suspendre un examen auquel le concours de tant de circonstances donnait un intérêt si terrible, elle se retira dans son humble couche.
Ce qu’elle avait lu du manuscrit l’attachait par une affreuse curiosité au sort de l’auteur, et présentait à son âme des images épouvantables. «Dans ces appartemens! dit-elle.» Elle frissonna, et ferma les yeux. Enfin, elle entendit madame La Motte entrer dans sa chambre; et les fantômes de la terreur, commençant à se dissiper, lui permirent de reposer.
Le matin, elle fut réveillée par madame La Motte, et reconnut, à son grand regret, qu’elle avait tellement excédé la durée ordinaire de son sommeil, qu’il ne lui était pas possible de reprendre la lecture du manuscrit.... La Motte paraissait singulièrement sombre, et madame La Motte avait un air de tristesse qu’Adeline attribuait à l’intérêt qu’elle prenait à son sort. Le déjeuner était à peine fini, qu’un bruit de chevaux annonça l’arrivée d’un étranger; et Adeline, par une fenêtre de la salle, vit le marquis mettre pied à terre. Elle se retira précipitamment; et, oubliant la prière de La Motte, elle courait à sa chambre; mais le marquis était déjà dans la salle, et voyant qu’elle sortait, il se tourna vers La Motte avec l’air de l’examiner. La Motte la rappela, et, par un coup d’œil trop intelligible, la fit ressouvenir de sa promesse. Elle recueillit toutes ses forces, tous ses esprits; ce qui ne l’empêcha pas de montrer, en s’approchant, beaucoup d’émotion, pendant que le marquis lui adressait la parole à son ordinaire, toujours avec la même gaîté sur sa figure, toujours avec la même aisance dans ses manières.
Adeline fut surprise et offensée de cette confiance négligée, qui, réveillant au surplus sa fierté, lui imprima un air de dignité qui le déconcerta. Il parlait en hésitant, et semblait souvent n’être pas à la conversation. Enfin, il se lève, et prie Adeline de lui accorder un moment d’entretien. M. et madame La Motte sortaient de la chambre, lorsqu’Adeline, se tournant du côté du marquis, lui dit qu’elle ne voulait rien entendre qu’en présence de ses amis. Mais elle le dit en vain, car ils étaient déjà partis; et La Motte, en se retirant, exprima par ses regards combien elle lui déplairait si elle tentait de le suivre.
Elle demeura quelque temps en silence, et dans une attente craintive. «Je vois, dit enfin le marquis, que la conduite indiscrète à laquelle m’a porté dernièrement l’excès de mon ardeur, m’a fait tort dans votre opinion, et que vous ne me rendrez pas facilement votre estime; mais je me flatte que l’offre que je vous fais maintenant de mon titre et de ma fortune doit assez prouver la sincérité de mon attachement, et doit assez expier une faute qui ne fut inspirée que par l’amour.»
Après cet étalage de lieux communs verbeux, que le marquis semblait regarder comme le prélude de son triomphe, il tenta d’imprimer un baiser sur la main d’Adeline; mais elle la retira promptement, et lui dit: «Monseigneur, vous connaissez déjà mes sentimens sur cet article; il est à peu près superflu que je répète ici que je ne puis accepter l’honneur que vous m’offrez.»
«—Expliquez-vous, aimable Adeline, je ne sache pas vous avoir fait cette offre jusqu’à présent.»
«Vous avez raison, Monsieur, dit Adeline, et vous faites bien de me le rappeler, puisqu’après avoir entendu votre première proposition, j’ai pu en écouter d’autres un seul instant.» Elle se leva pour sortir de la chambre. «Arrêtez, mademoiselle, dit le marquis avec un regard où l’orgueil offensé s’efforçait de se cacher; ne souffrez pas qu’un dépit insensé agisse contre vos intérêts: rappelez-vous les dangers qui vous environnent, et pesez la valeur d’une offre qui peut du moins vous procurer un asile honorable.»
«—Quelles que soient mes infortunes, monseigneur, je ne vous en ai jamais fatigué; vous me pardonnerez donc de vous observer que la mention que vous en faites à présent a beaucoup plus l’apparence de l’insulte que de la pitié.»
Le marquis, malgré son trouble manifeste, était sur le point de répondre; mais Adeline refusa de s’arrêter, et se retira dans sa chambre. Toute délaissée qu’elle était, son cœur fut révolté de la proposition du marquis, et elle résolut de ne jamais l’accepter. Il est vrai qu’à la répugnance qu’elle avait pour son caractère général, et à l’aversion excitée par l’offre de sa main, se joignait l’influence d’un premier attachement, et d’un souvenir qu’il lui était impossible d’effacer de son cœur.
Le marquis demeura à dîner; et, par égard pour La Motte, Adeline se mit à table. Pendant le repas, le premier la regardait en silence avec une attention si fréquente, que son chagrin devint insupportable; et, dès que la nappe fut enlevée, elle se retira. Madame La Motte la suivit de près; et ce ne fut que sur le soir qu’elle trouva le moment de retourner au manuscrit. Lorsque M. et madame La Motte furent dans leur chambre, et que tout parut tranquille, elle prit le rouleau; et, après avoir garni la lampe, elle lut ce qui suit:
«Les brigands me détachèrent de dessus mon cheval, et me conduisirent à travers la salle à l’escalier tournant de l’abbaye: la résistance était inutile; mais je regardais autour de moi, dans l’espérance de voir quelque personne moins endurcie que les hommes qui m’avaient conduit ici, un être qui fût sensible à la pitié, ou du moins capable de quelques égards. Je cherchai vainement; personne ne parut, et cette circonstance confirma mes affreuses appréhensions. Tout se passait dans un mystère qui présageait une horrible catastrophe. Après avoir franchi quelques chambres, ils s’arrêtèrent dans une qui était tendue d’une vieille tapisserie. Je demandai pourquoi nous n’allions pas plus avant; on me répondit que je le saurais bientôt.
»En ce moment je m’attendais à voir lever l’instrument mortel: tout bas, je me recommandai à Dieu. Mais ce n’était pas encore l’instant marqué pour mon trépas. Ils levèrent la tapisserie, sous laquelle était une porte qu’ils ouvrirent; me saisissant par le bras, ils me conduisirent en haut dans une suite de chambres affreuses. Arrivés à la dernière, ils s’y arrêtèrent encore. L’horrible obscurité du lieu semblait sympathiser avec l’assassinat, et inspirait des pensées de mort. Je regardai de nouveau si je voyais l’instrument de mon trépas; j’eus encore un répit. Je demandai en grâce de savoir ce qu’on me préparait; je n’avais pas besoin alors de demander qui était l’auteur de cette trame. Ils ne répondirent point à ma question; mais ils me dirent que cette chambre était ma prison. Après m’avoir laissé une cruche d’eau, ils sortirent de la chambre, et j’entendis fermer sur moi le verrou de la porte.
»O bruit du désespoir! ô moment d’angoisse indicible! L’agonie de mort n’est certainement pas plus que celle que j’éprouvai. Privé du jour, de mes amis, de la vie (car je prévoyais mon sort); dans la fleur de mes années, dévoué à imaginer des horreurs plus effrayantes peut-être que toutes celles que la certitude peut produire, je succombe à.....»
Ici plusieurs pages du manuscrit étaient ou endommagées par l’humidité, ou absolument illisibles. Adeline eut beaucoup de peine à déchiffrer les lignes suivantes:
«J’ai déjà passé trois jours dans la solitude et le silence; les horreurs de la mort sont toujours devant mes yeux; essayons de nous préparer à ce passage terrible! Quand je m’éveille le matin, je crois que je ne vivrai pas assez pour voir la nuit prochaine; et quand la nuit est de retour, que je ne rouvrirai pas les yeux sur le matin. Pourquoi m’a-t-on conduit en ces lieux?... Pourquoi y suis-je cruellement emprisonné?..... Pour y mourir! Mais quelle action de ma vie a mérité ce traitement de la part d’un de mes semblables?—de....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»O mes enfans! ô mes amis! je ne vous reverrai plus; je ne recevrai plus de vous le regard d’adieu de la tendresse!..... Je ne vous bénirai plus en vous quittant! Vous ne connaissez pas mon sort misérable!.... Hélas! il vous est impossible de le savoir. Vous me croyez heureux; sans quoi vous voleriez à mon aide. Je sais bien que ce que j’écris ne peut me servir de rien; mais c’est un soulagement que d’exhaler mes douleurs; et je bénis cet homme, moins barbare que ses compagnons, qui m’a fourni les moyens de les retracer. Hélas! il sait trop bien qu’il n’a rien à craindre de sa condescendance. Ma plume ne peut appeler aucun ami à mon secours, ni leur révéler mon danger avant qu’il n’en soit plus temps. O vous qui, dans la suite, viendrez peut-être à lire ce que j’écris maintenant, donnez une larme à mes souffrances: j’ai souvent pleuré sur les détresses de mes semblables!»
Adeline s’arrêta. Ici, le malheureux écrivain en appelait directement à son cœur: il parlait avec l’énergie de la vérité; et, par un long prestige de l’imagination, le récit de ses souffrances passées semblait les reproduire comme présentes. Elle fut quelque temps hors d’état de continuer, et resta plongée dans une profonde et triste rêverie. «C’est dans ces mêmes appartemens, dit-elle, que cette pauvre victime était renfermée..... C’est ici qu’il....» Adeline frissonna, et crut entendre du bruit; mais rien ne troublait le calme de l’obscurité. «C’est dans ces mêmes chambres, dit-elle, que ces lignes furent écrites.... Ces lignes dont il tirait alors une consolation, en se figurant qu’elles seraient lues un jour par un œil compatissant. Il est arrivé ce jour! Etre infortuné, vos misères sont pleurées aux lieux où vous les avez subies. Ici, vous souffriez; ici, je gémis sur vos souffrances!»
Son imagination était alors vivement frappée, et les illusions d’une âme égarée se présentaient à ses sens troublés avec toute la force de la réalité. Elle tressaillit encore, prêta l’oreille, et crut entendre ici répété tout bas immédiatement derrière elle. Toutefois la terreur de cette idée ne fut que passagère: elle savait que cela était impossible; convaincue de l’erreur de son imagination, elle prit le manuscrit, et continua de lire.
«A quoi suis-je réservé! pourquoi ce retard? Si je dois mourir.... pourquoi pas tout à l’heure? J’ai passé déjà trois semaines entre ces murs, sans qu’un regard de pitié ait adouci mes afflictions, sans qu’une autre voix que la mienne ait frappé mon oreille. Le visage des brigands qui me gardent est dur et inflexible, leur taciturnité opiniâtre. Que ce silence est terrible! O vous qui savez ce que c’est que de vivre dans les profondeurs de la solitude, qui avez passé vos jours affreux sans être réjouis par aucun son; vous, vous seuls pouvez dire ce que j’éprouve, et vous seuls pouvez savoir tout ce que j’endurerais pour entendre les accens d’une voix humaine!
«O dure extrémité! ô mort vivante! quel affreux silence! autour de moi tout est mort; et moi existé-je, réellement, ou ne suis-je qu’un marbre? Est-ce un songe? Tout ceci est-il véritable? Hélas! je m’y perds!—Ce silence mortel et sans fin,—cette chambre affreuse,—la crainte de nouveaux tourmens,—ont troublé mon imagination. Oh! le sein d’un ami pour y reposer ma tête! le cordial de quelques accens pour revivifier mon âme!.................
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J’écris à la dérobée. Je tremble que celui qui m’en a procuré les moyens n’ait été puni pour avoir manifesté quelques marques de pitié sur mon sort. Je ne l’ai pas vu depuis plusieurs jours: peut-être est-il porté à me secourir; peut-être l’empêche-t-on de venir par cette raison. Oh! quelle espérance, mais qu’elle est vaine! Non, je ne dois plus quitter ces murs de ma vie. Un autre jour est venu, et je respire encore! Demain soir, à cette heure-ci, mes souffrances seront peut-être ensevelies dans la mort. Je continuerai mon journal pendant la nuit, jusqu’à ce que la main qui l’écrit soit arrêtée par le trépas: quand ce journal sera interrompu, le lecteur saura que je ne suis plus. Peut-être ces lignes sont-elles les dernières que j’écrirai jamais.»....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Adeline s’arrêta en versant un torrent de larmes. «L’infortuné! s’écria-t-elle, et il n’y eut pas une âme pitoyable pour te sauver! Grand Dieu! tes voies sont incompréhensibles!» En continuant de rêver, son imagination, qui s’égarait dans les régions de la terreur, triompha par degrés de sa raison. Elle avait devant elle un miroir sur sa table, et elle tremblait de lever les yeux dessus, de peur qu’il n’offrît à ses regards une autre figure que la sienne. D’autres effrayantes idées, d’autres images fantastiques se croisaient alors dans sa pensée.
Elle crut entendre pousser près d’elle un profond gémissement. «Vierge sainte, protége-moi! s’écria-t-elle, en jetant un coup d’œil effrayé autour de la chambre; il y a ici quelque chose de plus que de l’imagination.» Ses terreurs la dominaient tellement, qu’elle fut plusieurs fois sur le point d’appeler une partie de la famille; mais elle fut retenue par sa répugnance à les déranger, et par la crainte du ridicule. Elle n’osait non plus bouger, ni presque respirer. En prêtant l’oreille au vent qui murmurait à la fenêtre de sa chambre solitaire, elle crut entendre encore un sanglot. Son imagination refusa de se soumettre plus long-temps à sa raison; elle tourna la tête, et une figure dont elle ne pouvait distinguer exactement la forme, sembla traverser une partie obscure de la chambre. Elle fut saisie d’un horrible frisson, et demeura immobile sur son siége. A la fin, un long soupir soulagea un peu ses esprits accablés, et elle reprit connaissance.
Tout demeurant tranquille, elle commença, après quelques momens, à se demander si son imagination ne l’avait pas trompée, et elle se rendit assez maîtresse de sa terreur pour ne pas appeler madame La Motte. Cependant son âme était si troublée, que de la nuit elle n’osa plus reprendre le manuscrit; mais, après avoir passé quelque temps à prier et à calmer ses sens, elle se coucha.
Lorsqu’elle s’éveilla le matin, les doux rayons du soleil jouèrent à travers sa croisée, et dissipèrent les illusions de l’obscurité. Son âme, tranquillisée et raffermie par le sommeil, repoussa les superstitieuses et turbulentes chimères de l’imagination. Elle se leva ranimée et rendant grâces au ciel; mais en descendant pour déjeuner, ce calme s’évanouit à la vue du marquis, dont les fréquentes visites, après ce qui s’était passé, non-seulement lui déplaisaient, mais lui causaient encore beaucoup d’alarmes. Elle vit qu’il était résolu à continuer de lui faire la cour: l’effronterie et l’insensibilité de cette conduite, en excitant son indignation, augmentaient sa répugnance. Par pitié pour La Motte, elle s’efforçait de cacher ces émotions, quoiqu’alors elle crût qu’il avait trop exigé de sa complaisance, quoiqu’elle commençât sérieusement à considérer comment elle pourrait se soustraire à la nécessité d’avoir les mêmes égards. Le marquis eut pour elle les attentions les plus respectueuses; mais Adeline garda le silence, fut très-réservée, et saisit la première occasion de se retirer.
Comme elle passait dans l’escalier tournant, Pierre entra dans la salle en bas; en voyant Adeline, il s’arrêta, et la regarda avec empressement: elle ne le remarquait pas; mais il l’appela doucement, et alors elle lui vit faire un signe, comme s’il avait quelque chose à lui communiquer. Au même instant La Motte ouvrit la porte de la chambre voûtée, et Pierre disparut bien vite. Elle remonta dans sa chambre, en rêvant à ce signe et à l’air de précaution dont Pierre l’avait accompagné.
Mais ses pensées revinrent bientôt à leurs objets accoutumés. Déjà trois jours étaient écoulés, et elle n’entendait point parler de son père; elle commença d’espérer qu’il s’était départi des mesures violentes dont La Motte l’avait prévenue, et qu’il voulait suivre un plan plus modéré; mais, lorsqu’elle réfléchissait à son caractère, cela ne lui paraissait pas probable, et elle retombait dans ses premières alarmes. La persévérance du marquis, et la conduite que La Motte la forçait à tenir, lui rendaient très-pénible son séjour à l’abbaye; et cependant elle ne pouvait songer, sans effroi, à en sortir pour retourner auprès de son père.
L’image de Théodore s’insinuait souvent au milieu de ses pensées tumultueuses, et y mêlait une angoisse occasionnée par son étrange départ. Elle avait un pressentiment confus que son sort était lié au sien de quelque manière; et tous ses efforts pour le repousser de son souvenir ne servaient qu’à lui montrer les progrès qu’il avait faits dans son cœur.
Pour détourner sa pensée de ces objets, et satisfaire une curiosité si vivement excitée la nuit précédente, elle reprit le manuscrit; mais au moment de l’ouvrir, elle en fut empêchée par l’arrivée de madame La Motte, qui venait lui dire que le marquis était parti. Elles passèrent ensemble leur matinée à travailler, et à s’entretenir de choses indifférentes. La Motte ne parut pas jusqu’au dîner: il y parla peu, et Adeline encore moins. Elle lui demanda pourtant s’il avait des nouvelles de son père? «Aucune, dit La Motte; mais, d’après ce que m’a dit le marquis, j’ai de bonnes raisons de croire qu’il n’est pas loin d’ici.»
Adeline fut saisie; mais elle prit sur elle de répondre avec une fermeté apparente: «Monsieur, je vous ai déjà trop long-temps enveloppé dans mes infortunes, et je vois aujourd’hui que ma résistance vous perdrait sans me servir; je demande donc à retourner auprès de mon père, et à vous éviter par-là de nouveaux malheurs.»
«C’est un parti très-inconsidéré, reprit La Motte; et si vous y persistez, je crains bien que vous ne vous en repentiez cruellement. Je vous parle en ami, Adeline, et je souhaite que vous tâchiez de m’écouter sans prévention. Je vois que le marquis vous offre sa main. Je ne sais ce qui doit me surprendre le plus, qu’un homme de ce rang et de cette importance fasse la demande d’une personne sans fortune et sans relation remarquables, ou que cette personne puisse un moment refuser l’avantage qu’on lui présente. Vous pleurez, Adeline! permettez-moi d’espérer que vous êtes convaincue de l’absurdité d’une pareille conduite, et que vous ne vous jouerez plus de votre bonheur. La tendresse que je vous ai montrée vous a prouvé combien je m’intéresse à vous, et qu’en vous donnant ce conseil, je n’ai d’autre vue que votre bien. Je dois néanmoins vous le dire: quand même votre père n’insisterait pas pour vous retirer d’ici, je ne sais combien de temps ma position me laisserait les moyens de vous procurer les faibles secours que vous y recevez. Vous gardez toujours le silence?»
La peine que lui fit éprouver ce discours l’empêchait de parler; elle continua de pleurer. A la fin, elle dit: «Souffrez, monsieur, que je retourne vers mon père; ce serait certainement bien mal reconnaître les bontés dont vous me parlez, que de vouloir demeurer après ce que vous venez de me dire: quant à la main du marquis, je sens qu’il m’est impossible de l’accepter.» Le souvenir de Théodore s’éveilla dans son âme, et ses larmes redoublèrent.
La Motte resta long-temps pensif. «Étrange aveuglement! dit-il. Pouvez-vous persister dans cet héroïsme romanesque, et préférer un père aussi barbare que le vôtre au marquis de Montalte; un sort aussi rempli de dangers, à une vie de magnificence et de délices?»
«—Pardonnez-moi, dit Adeline; un mariage avec le marquis serait magnifique, mais jamais heureux. Son caractère excite mon aversion; et je vous supplie, monsieur, de ne plus me parler de lui.»