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La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) cover

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Chapter 4: INTRODUCTION
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About This Book

The study traces the emergence of Egyptian national consciousness during the late nineteenth century, focusing on the reign of a reforming ruler and the complex interaction of fiscal crisis, modernization efforts, and foreign interference. It reconstructs political and intellectual currents by drawing on unpublished memoirs, contemporary Arabic newspapers, and foreign press, showing an intellectual renewal led by reformist thinkers and a concurrent military movement. It analyzes how public opinion, financial dependency, and press debates contributed to intervention by European powers and eventual occupation, and situates these developments within longer cultural continuities of the rural population and language-religion transformations.

LA GENÈSE
DE L’ESPRIT NATIONAL ÉGYPTIEN


DU MÊME AUTEUR

Ouvrages en Français :

La Question d’Egypte (Depuis Bonaparte jusqu’à la Révolution de 1919).

La Révolution Egyptienne (D’après des documents authentiques et des photographies prises au cours de la Révolution), en 2 vol. (le 1er épuisé). —

PRÉFACE DE M. AULARD

Librairie Vrin, 6, place de la Sorbonne, Paris.

Ouvrages en Arabe :

La Poésie Contemporaine :

I. — Mahmoud Sami El-Baroudy (Sa vie et son œuvre).

II. — Ismaïl Sabry (Sa vie et son œuvre).

Histoire du Mouvement de l’Indépendance et de l’Unité Italiennes (Conférences faites à l’Université du Caire).


M. SABRY


LA
Genèse de l’Esprit
National Egyptien

(1863-1882)

1924


AVANT-PROPOS

L’Egypte moderne offre à l’historien un vaste labyrinthe où s’enchevêtrent les faits les plus complexes et les plus délicats. En abordant le règne d’Ismail qui constitue une phase décisive dans son histoire, on se rend immédiatement compte de cette vérité, car la question de l’opinion publique s’y complique du problème financier, et le problème financier s’y complique de l’œuvre de réformes ; et l’ensemble des faits se complique encore des difficultés internationales et de l’ingérence étrangère. Il fallait dégager les faits méthodiquement, les classer et composer, avec des matériaux épars et informes, une œuvre simple et claire où la nuance historique du détail et la note exacte de l’ensemble fussent notre premier souci. Ce n’est pas tout ; nous nous sommes appliqué de notre mieux à combler les lacunes que présentait l’histoire de cette époque dans tous les ouvrages égyptiens, anglais et français. Pour y arriver, il fallait rechercher l’inédit que les gens gardent jalousement. Les Mémoires d’Arabi Pacha, non encore publiés, nous ont éclairé sur le rôle de certains de ses compagnons ; mais, surtout, les Mémoires inédits de Mohamed Abduh nous ont rendu des services inestimables. Mohamed Abduh est une des plus grandes figures de l’Islam au XIXe siècle : c’est le plus grand réformateur et sociologue égyptien. Il possédait au plus haut point le sens de l’évolution, cette transformation lente et intérieure du peuple, plus forte et plus féconde en résultats durables qu’une révolution brusque et passagère. Arabi Pacha représente le côté militaire de la révolution de 1881-82, mais il est resté étranger au mouvement intellectuel qui a précédé cette révolution et dont Mohamed Abduh et son maître, le célèbre Gamal-Eddin-Al-Afghan, étaient depuis 1871 les véritables initiateurs. C’est pourquoi ces Mémoires sont les seuls, peut-être, qui relatent avec précision et un souci marqué de l’impartialité, des faits déjà lointains et si mal connus.

Cependant ces Mémoires écrits longtemps après les évènements, leurs auteurs ayant voulu plutôt fixer certains points d’histoire, quelques grands faits et quelques grandes dates, ne pouvaient présenter un réel intérêt que dans la mesure où des détails substantiels viendraient à l’appui. La source principale de ces détails, du point de vue qui nous intéresse, devait être la presse, et particulièrement la presse égyptienne rédigée dans la langue même du pays. C’est vers la fin du règne d’Ismaël, à partir de 1877, que parurent en Egypte les journaux d’opposition dont les premières collections manquent aujourd’hui, non seulement dans les bibliothèques du Caire, mais aussi dans les bureaux des journaux qui paraissent encore depuis cette date. Disons tout de suite que nous avons eu l’heureuse fortune de trouver quelques-unes de ces rares collections chez des particuliers et d’anciennes familles.

Grâce à ces Mémoires, à ces journaux de langue arabe, au Progrès Egyptien (1868-1870) dont une collection se trouve à la Bibliothèque Nationale du Caire, aux journaux français et anglais qui avaient des correspondants particuliers en Egypte, aux ouvrages pleins d’observations de certains auteurs ou voyageurs, et aussi aux souvenirs précis de quelques survivants que nous avons interrogés, nous croyons pouvoir présenter au lecteur un tableau aussi complet que possible de cette période d’histoire traitant particulièrement du règne d’Ismail et de la révolution égyptienne (1863-1882). C’est une période capitale dans l’histoire de l’Egypte contemporaine, sous le double point de vue des origines de la formation de son esprit national, des origines de l’intervention de la France et de l’Angleterre dans ses affaires intérieures, et de l’occupation anglaise qui en fut la conséquence.

Nous nous faisons un devoir et un plaisir de remercier MM. Talaat bey Harb, le directeur de la banque Misr, Cheik Rachid Rida, le rédacteur de la revue El-Manar, et le disciple de Mohamed Abduh, Youssef bey El-Moelhy, le fils d’Abd-el-Salam El Moelhy, le champion du premier mouvement constitutionnel en Egypte, Abd-el-Samii Arabi effendi, le fils d’Arabi Pacha, et deux hauts fonctionnaires qui préfèrent garder l’anonymat et qui ont eu l’obligeance de nous communiquer des documents qui constituent l’une des meilleures contributions à l’histoire de cette époque.

Enfin ma reconnaissance émue va vers mes anciens maîtres de Sorbonne, et il m’est particulièrement agréable de dire ici toute ma gratitude à mon éminent maître, M. Emile Bourgeois, qui a bien voulu guider mes recherches et m’aider de son expérience, on ne peut plus féconde, dans ce travail.


INTRODUCTION

Le peuple nilotique est un grand peuple historique. Son type national fixé depuis la plus haute antiquité a traversé tous les siècles et participé à tous les phénomènes de transformation sans perdre ses caractéristiques propres ou ses traits essentiels. L’Egyptien moderne n’est pas arabe mais arabisé, parce qu’il a hérité de la langue et de la religion des Arabes. Il est le même homme qu’il y a plusieurs milliers d’années.

On sait que, jusqu’aujourd’hui, le fellah (paysan) représente l’élément prépondérant et constitutif de la race, et que la majorité des classes supérieures, formées depuis Méhémet-Ali, est précisément sortie du peuple, c’est-à-dire des couches purement autochtones.

Il serait intéressant d’étudier l’évolution du type national et ses facultés d’assimilation et de résistance au cours des siècles depuis les invasions des Pasteurs jusqu’aux luttes suprêmes contre les Perses.

La période gréco-romaine qui date de 332 av. J.-C. est une période décisive dans l’histoire de l’ancienne Egypte. Le pays était épuisé par des luttes séculaires et les Romains ont savamment travaillé à étouffer le sentiment national et toute velléité de résistance. L’Egypte, traitée comme le domaine personnel de l’empereur, était mise en coupe réglée. Elle devait fournir le blé à Rome et lui servir de grenier. Il en résulta que la richesse se concentra en quelques mains et que la misère fut le sort du plus grand nombre.

« La conséquence de cette pauvreté, dit M. J. G. Milne, apparut dans l’indifférence avec laquelle les Egyptiens regardèrent tout changement dans leur Etat et dans l’absence totale de toute tentative de participer au gouvernement de l’Etat ou de l’Eglise. Ils avaient sombré si bas que même les controverses religieuses ne pouvaient pas les réveiller. »[1]

Le clergé égyptien était dépositaire des traditions de l’Egypte pharaonique, mais, lorsque Théodose ordonna en 381 de J.-C. (241 avant l’Hégire) l’abolition de l’ancienne religion et la fermeture des temples, c’en était fait de la vieille Egypte. Le bloc de ses mœurs et de ses idées était en décomposition. Les Egyptiens qui embrassèrent le christianisme furent depuis lors appelés Coptes. Le christianisme est resté la religion officielle pendant 259 ans (381-640 de J.-C.). La langue nationale qui charrie toute une littérature, « c’est-à-dire un trésor commun de sentiments et d’idées », a été pratiquement abolie, car elle a subi une profonde modification dans la forme pour se rapprocher du grec par suite de l’abandon des inscriptions hiéroglyphiques dont l’écriture était peu aisée et dont les figures rappelaient aux chrétiens les anciens cultes de l’idolâtrie.

La période du christianisme en Orient est une triste période d’histoire marquée par des guerres civiles, des persécutions religieuses, des querelles de dogmes et de rites, des orgies, des débauches et une dépravation de mœurs imitée de Byzance.

C’est alors que Mahomet, fondateur d’une nouvelle religion, fit son apparition dans le monde. L’Egypte, fatiguée de la domination byzantine et livrée aux luttes des deux factions, les Coptes ou Jacobites et les Grecs ou Melchites, attendit les Arabes comme des sauveurs. Amrou conquit l’Egypte en 640.

L’administration des Arabes fut pendant longtemps bienfaisante pour la prospérité matérielle de l’Egypte. Sauf une minorité restée copte, la majorité des Egyptiens embrassa l’Islam. Quant à la langue, « les Arabes conquérants, en dédaignant l’idiome des peuples vaincus, leur ont imposé, avec le joug, l’obligation d’apprendre leur langue. Cette obligation même devint une loi, lorsque, sur la fin du premier siècle de l’Hégire, le Callife Oualid Ier prohiba la langue grecque dans tout l’empire : de ce moment l’arabe prit un ascendant universel. »[2]

C’est de cette époque que date l’histoire de l’Egypte moderne, arabe par sa langue, sa religion et sa culture. Elle est restée, néanmoins, elle-même : les Arabes établis en Egypte n’ont pas dépassé 100.000 et cet apport hétérogène — le plus dangereux peut-être que le pays ait connu dans une période de décadence invétérée — n’a pas rompu l’homogénéité de la race.

Mais les Arabes entendaient conserver leur nouvelle conquête. Les chefs de l’islamisme y envoyèrent des lieutenants avec une sorte de garde prétorienne. Ils avaient soin de changer souvent les représentants de leur autorité, de peur qu’une longue jouissance ne leur inspirât l’idée d’usurper le pouvoir et de se déclarer indépendants. D’autre part, les scissions religieuses et le changement fréquent des dynasties qui régnaient sur l’Islam avaient livré le pays aux guerres intestines et aux viscissitudes continuelles. C’est ainsi qu’il passa successivement au pouvoir des Ommiades (635 de J.-C.), des Abbassides (750), des Thoulonides (869), des Fatimites (968). C’est Djouhar, le général du Calife fatimite El-Moezz, qui fonda, l’an 359 de l’Hégire, 970 de J.-C., la nouvelle ville Misr-El-Kahira (la ville victorieuse) qu’on appelle en Europe : Le Caire. Sous le règne des derniers sultans de cette dynastie, la milice turque devint la maîtresse absolue de l’empire.

En 1171, les Ayoubites prirent le pouvoir avec Saladin, qui se déclara indépendant. Avec Malek-el-Saleh, massacré par les chefs de son armée, s’éteignit la dynastie des Ayoubites.

Alors commença le règne des Mameluks, cette milice qui veillait à la garde des sultans. C’étaient des émirs turbulents et batailleurs, dont les milices, formées de mameluks (anciens esclaves circassiens), se faisaient sans cesse la guerre pour s’emparer du pouvoir.

En 1517 (923 de l’Hégire), Sélim battit les Circassiens et conquit l’Egypte qui, dès ce jour, forma une province de l’empire ottoman.

Les Turks, pour maintenir leur domination, divisèrent le pays en prétures ou pachaliks administrés par 23 Beys pris parmi les mameluks, tous soumis au Pacha envoyé de Constantinople comme gouverneur de la province. Mais le Pacha était, en réalité, surtout depuis la révolte d’Aly Bey, le prisonnier des mameluks, véritables maîtres du pays. Sous leur domination, le pays fut en proie aux chocs tumultueux des partis, à l’oppression, à l’ignorance et à la misère. Ce fut le régime de la féodalité.

Telle était la condition de l’Egypte lors de l’expédition française de 1798. L’occupation française qui prit fin le 15 octobre 1801 a eu des résultats positifs pour la renaissance égyptienne. La destruction de la cavalerie des mameluks par Napoléon a rendu plus facile à Mohamed Aly la tâche de leur extermination et de celle de leurs chefs, créant ainsi un élément d’ordre et de paix. En second lieu, les séances publiques de l’Institut, les théâtres, les fabriques, l’imprimerie et les journaux fondés par les Français ont été pour les Egyptiens une véritable révélation. Un historien contemporain de cette époque, Abd-ul-Rahman al Djabarty, résumait ainsi ses impressions sur une séance de l’Institut d’Egypte : « On nous fit d’autres expériences toutes aussi extraordinaires que les premières et que des intelligences comme les nôtres ne pouvaient ni concevoir ni expliquer. » Enfin, cette expédition a jeté les bases de l’amitié franco-égyptienne. Désormais, la France est intéressée au sort de l’Egypte par des intérêts de sentiment, c’est-à-dire par des traditions et des souvenirs, et par des intérêts matériels de plus en plus nombreux en Egypte.

En un mot, l’expédition française a posé en Egypte le principe d’un mouvement civilisateur[3].

Heureusement pour le pays, un homme devait tirer la grande leçon de cette expédition et donner à l’Egypte les cadres d’une nation moderne. Ce fut Mehemet-Ali. Mehemet-Ali était un Albanais qui s’était d’abord distingué dans un épisode de la lutte contre Napoléon et qui parvint, en gagnant le Sultan et les ulémas du Caire, à se faire élire (1805-1806) pacha d’Egypte. L’histoire de Mehemet-Ali est fort connue. Nous voulons simplement en rappeler les traits essentiels. Le nouveau pacha trouvait le pays en pleine décadence morale et matérielle, mais le pays lui offrait, par contre, l’avantage de l’homogénéité grâce à l’unité de langue, de croyance, de race, et à l’unité géographique. Depuis Amrou, faute de gouvernement et d’une dynastie nationale qui eût identifié ses intérêts avec les intérêts du peuple et tiré par son initiative et sa volonté de réforme une nationalité du chaos, la dépopulation, provoquée par la misère et l’anarchie, augmentait sans cesse, le désert menaçait le don du Nil, et tout un peuple était séquestré dans l’ignorance. Car le peu de science qui restait était l’apanage des ulémas de l’Université religieuse d’Al-Azhar au Caire. « En lisant avec attention l’histoire des événements qui se sont passés en Egypte depuis deux cents ans, disait Napoléon dans ses Mémoires, il est démontré que, si le pouvoir, au lieu d’être confié à 12.000 Mameluks, l’eût été à un pacha qui, comme celui d’Albanie, se fût recruté dans le pays même, l’empire arabe, composé d’une nation tout à fait distincte, qui a son esprit, ses préjugés, son histoire et son langage à part, qui embrasse l’Egypte, l’Arabie et une partie de l’Afrique, fût devenu indépendant comme celui du Maroc. »

Méhémet-Ali conçut la vaste ambition de fonder une dynastie et un grand Etat indépendant. Pendant la première période de son règne, il cherchait surtout à constituer à son profit et au profit de sa famille l’empire arabe. Il a mené victorieusement de nombreuses guerres contre la Turquie, en Syrie et en Asie Mineure. On connaît la célèbre victoire de Konyeh (1832). Mais le trait de génie de Méhémet-Ali, et c’est un fait capital, fut de saisir les rapports qui existent entre la formation d’une armée moderne et toutes les branches d’une formation nationale. Tout d’abord, pour accomplir une œuvre solide conforme à ses desseins, cette armée devait être égyptienne. Depuis la bataille de Konyeh, il s’occupa avec le colonel Sève de l’organisation d’une armée de fellahs qui étaient depuis la domination grecque remplacés par des milices étrangères pour la défense du territoire : « La formation d’une armée régulière, disait Clot bey, a eu des résultats généraux très utiles pour l’Egypte. D’abord elle accoutumait à un ordre sévère un pays qui n’avait connu jusqu’alors que l’anarchie et qui, habituellement, était la proie d’une milice turque et albanaise, soldatesque indisciplinée, turbulente et oppressive.

« Elle établissait l’unité, la hiérarchie, la régularité, là où tout se décomposait et s’affaiblissait ; elle le préparait à avoir un esprit national, à reprendre la fierté et la confiance en soi, sentiments nécessaires à une nation indépendante. »[4]

C’est grâce à cette armée égyptienne qu’Ibrahim, le fils de Méhémet-Ali, défit les Turcs à Nézib en 1839. Il s’apprêtait à mettre la main sur Constantinople, mais les puissances, à l’instigation de Palmerston, arrêtèrent la marche victorieuse des Egyptiens et imposèrent à Méhémet-Ali le fameux traité de 1840-41 qui réserva l’hérédité de l’Egypte à la famille de Méhémet-Ali et consacra son autonomie administrative. Ce traité établit la charte constitutive de l’Egypte moderne.

Pour rendre cette armée indépendante de l’étranger, Méhémet-Ali fut amené peu à peu, afin de subvenir à tous ses besoins dans le pays même, à développer toutes les ressources morales et matérielles du pays et à se servir d’étrangers comme d’instructeurs intérimaires.

Napoléon avait dit : « Encore vingt ans d’une administration comme celle des Mameluks et l’Egypte perd le tiers de ses terres cultivables. » Pour créer l’abondance dans les campagnes et favoriser l’accroissement de la population, le vice-roi ouvrit des canaux, construisit les fameux barrages et créa un grand système d’irrigation. Il introduisit la culture du coton qui constitue encore de nos jours la principale richesse du pays.

Il se consacra à l’organisation économique, administrative et intellectuelle de l’Egypte qu’il tira du chaos du moyen âge et fit admettre au rang des Etats modernes. Il introduisit des sciences et des industries nouvelles. Par exemple, il fonda, au Caire, la première usine de tissage, quatre usines de filatures ; dix autres furent créées dans la Basse-Egypte, huit fondées en Haute-Egypte. Diverses industries virent le jour, dont les principales furent la fabrication des draps, des cordes, des tapis, des essences, des bougies, etc... Une usine de verrerie, une fabrique de papier, des savonneries, des fonderies de canons, des manufactures d’armes, des forges, des ateliers de métallurgie furent installés.[5]

C’est ainsi que Méhémet-Ali a voulu donner au pays tous les moyens de secouer le joug industriel de l’étranger. Il fonda même à Alexandrie, pour la marine égyptienne, un grand arsenal dirigé par Cérisy bey.

« Peu à peu, dit Clot bey, l’instruction des arabes (Egyptiens) permit de licencier la plus grande partie des Européens. Dans les derniers temps tout se faisait par les ouvriers du pays ; il ne restait que quelques maîtres français pour surveiller principalement l’emploi des matières... L’arsenal d’Alexandrie où tout se faisait par des Arabes et qui pouvait rivaliser avec tous les arsenaux du monde prouve d’une manière évidente ce qu’on peut obtenir d’eux. Les hommes du peuple en Europe ne présenteraient jamais dans le même temps des résultats aussi remarquables. »[6]

Méhémet-Ali fonda également des écoles et envoya des missions égyptiennes en Italie et surtout en France. Nous devons ici rendre hommage à la hauteur de vues qui inspirait les Français de cette époque : Tel M. Jomart, ancien ingénieur de l’armée d’Orient, qui s’adressa au consul français d’Alexandrie pour continuer les recherches scientifiques commencées par l’expédition. Son intention était de rattacher à la France ce pays classique et de lui lier celui-ci par la reconnaissance en lui fournissant les moyens d’instruction et de développement moral. Ce plan fut mis à exécution en 1826 lorsque le vice-roi lui confia une première mission de 44 élèves. Plusieurs jeunes gens sortirent des écoles françaises licenciés et docteurs ès sciences, docteurs en médecine et pharmaciens.

Tel aussi Clot bey, qui fonda en 1827 l’école de médecine d’Abouzabel. Dans une lettre adressée en 1826 à S.E. Osman Noureddin bey, major général de l’armée, pour la création d’une école de médecine, Clot bey disait : « Les institutions utiles, pour être durables, ont besoin d’être nationales et indépendantes d’un concours d’étrangers que leurs intérêts, leurs caprices ou mille circonstances diverses peuvent contraindre à retourner dans leur patrie... C’est donc uniquement parmi les nationaux qu’il faut trouver des médecins et des professeurs. C’est d’ailleurs le seul moyen d’atteindre le grand but de la civilisation et d’avoir des hommes vraiment dévoués aux intérêts de la nation. »

Après cette école, d’autres écoles furent établies successivement. Il y eut 40 écoles primaires dans la Basse-Egypte, 26 dans la Haute-Egypte, sans compter 2 écoles préparatoires et des écoles spéciales (du génie, dit Polytechnique, d’artillerie, de cavalerie).

Grâce à ces missions et à ces écoles, à l’impulsion donnée à l’industrie et à l’agriculture, au règne de l’ordre et à la stabilité, aux victoires militaires qui ne manquaient pas d’avoir des répercussions sur l’âme populaire, l’instinct national se réveilla et une nouvelle classe moyenne commença de se former pour se substituer peu à peu à l’aristocratie privilégiée turque et guider cet instinct.

Peut-être pourrait-on reprocher à Méhémet-Ali de n’avoir pas accéléré ce mouvement de transformation sociale, s’étant occupé surtout de conquêtes et d’agrandissement territorial. Quoi qu’il en soit, la vaste entreprise de cet « aventurier de génie » a imprimé une secousse à l’Egypte endormie et ouvert la voie à ses successeurs. A la fin de son règne, le chiffre de la population avait plus que doublé et celui du commerce sextuplé.

Méhémet-Ali s’éteignit en 1849 après avoir fait jouer un moment à l’Egypte, comme le disait M. de Freycinet, le rôle d’une grande puissance.

Dans l’intervalle qui sépare le règne de Méhémet-Ali de celui d’Ismail, trois vice-rois gouvernèrent l’Egypte tour à tour. Le premier, Ibrahim, qui, du vivant de son père, avait lutté victorieusement contre les Turcs, ne resta guère que six mois sur le trône. Sous Abbas Ier (1848-1854) l’œuvre de Méhémet-Ali a été arrêtée par une politique despotique dépourvue de grandeur.

Saïd (1854-1863), le prédécesseur d’Ismaël, avait une sage politique qui indiquait une volonté de réformes progressives chez son auteur. Méhémet-Ali avait pressuré la population par ses impôts successifs et sa conscription arbitraire qui enlevait nombre de bras à l’agriculture au cours de ses nombreuses guerres. Saïd fixa l’assiette des impôts sur une base équitable et accorda même aux villages la remise entière de tout l’arriéré des contributions. Pour favoriser la liberté commerciale, il abolit les octrois et les douanes intérieures, ces impôts vexatoires qui gênaient le commerce. Quant au service militaire, il décida de conserver à l’armée son caractère national en renvoyant des milices étrangères amenées par Abbas, abrégea la durée du service et obligea toute la jeune génération à s’y soumettre indistinctement. Saïd aimait sincèrement le fellah et le traitait avec humanité, ayant été lui-même élevé avec les enfants du peuple. En 1838 M. J. Mengin disait, en parlant du jeune prince : « Son éducation s’est faite en mer, destiné qu’il est, depuis l’origine, au commandement naval. Ce jeune homme a développé de bonne heure une aptitude singulière. Entouré à bord d’enfants de son âge, tous pris dans la classe du peuple, nourri et élevé comme eux, il rappelle sous un rapport le jeune Sésostris, à qui son père avait donné pour condisciples des Egyptiens de tout rang, nés le même jour que lui, et qui furent pendant toutes ses expéditions, vaillants et fidèles. »

Saïd haïssait les Turcs et les remplaçait au fur et à mesure par des Egyptiens, dans les hauts emplois administratifs. Il donna même au paysan la terre qui appartenait encore de droit à l’Etat et lui permit de disposer librement de ses produits, ayant renoncé au monopole et aux contributions en nature : « La réforme opérée par Saïd Pacha dans le régime de propriété et de culture des terres, dit M. Paul Merruau, a toute l’importance d’une révolution sociale. A notre avis, il n’y a pas d’aiguillon plus puissant de transformation morale et de progrès chez un peuple que la propriété. »[7]

En opérant ces réformes et en empêchant le retour des abus par des règlements précis, Saïd mit fin à l’arbitraire, à la vénalité et au népotisme des fonctionnaires provinciaux et cheiks des villages qui, du temps de Méhémet-Ali, commettaient sur les fellahs des exactions au nom de l’autorité.

M. Merruau écrit avec raison, dans sa remarquable étude, après avoir évoqué le libéralisme en Occident : « mais en Orient, dit-il, le cours des idées est tout différent. Il faut avoir des facultés peu communes pour parvenir, même avec les meilleures leçons, à s’élever au-dessus du niveau général des principes admis dans cette société fataliste, organisée pour l’immobilité et soumise pendant si longtemps à la tyrannie la plus dégradante. Par cela seul qu’un souverain de l’Orient se montre imbu des principes libéraux, il fait preuve d’une grande supériorité d’esprit. Sous ce rapport Mohammed Saïd ne le cède à aucun prince de l’Europe. Il a déjà fait plus que tous ses prédécesseurs, sans exception, pour l’émancipation de ses sujets et pour la civilisation de l’Egypte : non pas cette civilisation superficielle qui consiste dans la transplantation d’institutions exotiques, incomprises par la grande masse de la population, mais dans une amélioration profonde de la condition du peuple. »

Les réformes de Saïd ont été une véritable révolution pacifique dans la transformation intérieure du peuple. En Europe les innovations, le progrès et les idées de liberté et d’égalité ont demandé des siècles de luttes et de révolutions pour s’implanter. L’Orient, plus que l’Europe, avait besoin de souverains et de grands hommes qui possèdent le sens de cette évolution si féconde. En méconnaissant cette vérité et en poursuivant une politique d’agrandissement hors de proportion avec ses moyens, le successeur de Saïd affaiblira le pays et consommera sa perte.

Saïd, certes, ne continua pas l’œuvre de Méhémet-Ali sur une vaste échelle. Sous son règne, le pays jouissait de la paix et de la prospérité. Mais, si le pays était riche, l’Etat, par contre, était pauvre et même endetté grâce à la libéralité du vice-roi qui, le premier, rompit les digues en faveur des aventuriers étrangers.

D’autre part Saïd donna, en 1854, à Ferdinand de Lesseps, l’autorisation de construire le canal de Suez. Ce canal et la dette constituent les deux facteurs principaux qui joueront, aux dépens de l’Egypte, de par la faute d’Ismail, un rôle décisif dans les relations économiques et politiques entre l’Egypte et les grandes puissances, particulièrement la France et l’Angleterre.

[1]Roman Rule : A History of Egypt, Londres, 1898.

[2]Volney : Voyage en Egypte, 1786.

[3]La Société royale de géographie d’Egypte vient de publier des documents inédits, recueillis aux archives du Foreign Office, sous le titre : L’Egypte indépendante, projet de 1801. Ils montrent, disait M. Georges Douin dans la préface, que « l’idée de l’indépendance égyptienne, née sous les auspices de l’expédition de Bonaparte, s’était, des la prime aube du XIXe siècle, fait jour dans l’esprit des Egyptiens. L’un d’eux, le copte Moallem Yacoub, se fit leur porte-parole, mais une mort prématurée, survenue en août 1801, l’empêcha de soumettre et de plaider cette cause auprès des Cabinets de l’Europe. »

Yacoub passa, après le débarquement de Bonaparte en Egypte, au service des Français qui « se présentaient en amis et prêchaient un évangile nouveau : celui de la Liberté. » Dès la capitulation du Caire (27 juin 1801), il quitta la ville avec l’armée française pour aller s’embarquer à destination de la France. Il prit passage avec le général Belliard, le 10 août, sur la frégate anglaise la Pallas. Il mourut des suites d’une maladie, le 16 août, après s’être, toutefois, ouvert au commandant anglais de la Pallas de ses projets que révèlent les documents retrouvés.

Il partait à la tête d’une légation égyptienne formée de notables coptes. La thèse principale de Yacoub, qui voulut s’adresser d’abord à l’Angleterre est, selon M. G. Douin, que cette nation a, plus que toute autre puissance, intérêt à la réussite du projet d’indépendance de l’Egypte. L’Angleterre tient, en effet, le sceptre des mers ; elle possède le pouvoir d’empêcher la France de s’emparer de l’Egypte ; mais si elle-même s’avisait de tenter cette conquête, elle serait certaine de se heurter à son tour à l’hostilité de la première puissance militaire du Continent. L’Egypte indépendante est donc le moyen de contenir ces deux ambitions rivales, mais avec un avantage décidé pour l’Angleterre assurée, par son commerce de mer, de profiter des productions de cette vaste région de l’Afrique dont l’Egypte constitue le débouché naturel.

Pour ménager les susceptibilités de l’Angleterre et assurer le succès de l’entreprise, la Légation comptait cacher à la France l’ouverture des négociations et le but de son voyage en Europe. Mais la mort prématurée de son chef le général moallem Yacoub (Jacob), au cours de la traversée, mit brusquement fin au projet « de négocier avec les puissances de l’Europe, l’indépendance de l’Egypte », projet qui était, dans la pensée de ses auteurs, voué à un échec, sans le concours de la Grande-Bretagne.

[4]Clot (A.-B.) : Aperçu général sur l’Egypte, 2 vol. in. 8, 1840.

[5]Voir le Rapport de la Commission du Commerce et de l’Industrie, Le Caire, 1918.

[6]Clot : Aperçu général sur l’Egypte, 2 vol. in. 8, 1840.

[7]Paul Merruau : L’Egypte contemporaine, 1840-1857, de Méhémet Ali, à Saïd Pacha. Paris, 1858.


CHAPITRE PREMIER

Les Finances du Khédive

et l’Intervention franco-anglaise

dans les affaires d’Egypte

De même que le règne de Mohamed Aly, le règne d’Ismaël a connu la grandeur et la misère du double point de vue politique et social. Depuis son avènement, en 1863, jusqu’à l’ouverture solennelle du Canal de Suez en 1869, Ismaël gouverne en maître et l’Egypte fait figure de grand état. C’est la période éclatante du règne. Puis commence une période de déboires politiques et financiers, de gâchis administratif et social qui provoqua l’ingérence étrangère. L’année 1879, qui termine le règne marque le point culminant de la misère publique. C’est à l’école de cette grande épreuve que se forma un état d’esprit nouveau où se cristallisèrent, pour ainsi dire, les causes lointaines et immédiates de la révolution de 1881-82.

Ismaël est le véritable continuateur de l’œuvre de Mohamed Aly, mais il n’avait peut-être pas la vigilance et la prévoyance de son aïeul. Il est vrai que par moments, sa tâche était plus vaste et, à certains égards, plus délicate. C’était l’époque de transition par excellence. C’était aussi l’époque de la pénétration pacifique européenne qui, de désintéressée qu’elle était d’abord, devenait insinuante et envahissante avec la concession du Canal de Suez, en 1854, et la rivalité franco-anglaise, et trouvait même dans les fautes du souverain et dans sa prodigalité, les mobiles déterminants de son action.

Sous Mohamed Aly cette pénétration, grâce à la collaboration française, était plutôt morale et civilisatrice. Sous Saïd et Ismaël, le progrès matériel favorisant l’affluence des étrangers et le développement des intérêts français et anglais en Egypte, il se produisit une pénétration financière qui se transformait en une ingérence lente et méthodique, prélude d’une intervention politique officielle, suivie d’une intervention armée.

Les finances égyptiennes fournissent un chapitre décisif à l’histoire contemporaine. La crise a pour origine première une dette de trois millions de livres contractées par Saïd vers la fin de son règne, en 1862.

« Le mouvement de spéculation engendré et lancé par le Second Empire était alors à son apogée. C’était l’heure où les Capitaux, en quête de gros intérêts et de dividendes fabuleux, se ruaient vers les pays lointains. D’autre part la disette de coton, causée par la guerre d’Amérique, attirait l’attention sur le Levant, et spécialement sur l’Egypte dont le crédit, malgré les embarras intérieurs, était vierge au dehors. Il y avait là de quoi tenter les convoitises de la haute finance ».[8]

Ainsi l’avènement d’Ismaël a coïncidé avec celui de la haute finance internationale. Les capitaux affluaient à Alexandrie, des immigrants y venaient en grand nombre, de nombreux journaux européens financiers et autres, de nouveaux théâtres, de nouvelles Compagnies y étaient fondés (Glacière de Kom el Dick, Compagnie égyptienne d’embarquement et de débarquement, Compagnie égyptienne de trafic et de Commerce, etc... C’était l’âge d’or des commerçants étrangers. Et l’accord ne tarda pas à régner entre le khédive et les banquiers cosmopolites établis à Alexandrie. « Depuis l’avènement de Saïd, qui entra le premier dans cette voie déplorable, dit M. Faucon, l’Egypte emprunta à 20 0/0 puis réduisit successivement ce taux jusqu’à 12 0/0. De leur côté, les banquiers trouvaient en Europe de l’argent en dépôt à 3, 4, et au plus 5 0/0. L’écart constituait leur profit ».[9]

De même que la Turquie, l’Egypte a fait appel au crédit public ; mais Ismaël a abusé de cette force féconde et s’est laissé entraîner par les facilités qu’elle lui offrait sans en discerner, ni les conséquences financières, ni les conséquences politiques. Il avait hâte de venir à bout de son plan, et c’est là qu’il faut chercher aussi l’origine de l’effondrement final.

Les difficultés provinrent aussi de la prodigalité d’Ismaël. Mais il est bon de rappeler tout d’abord qu’au lendemain de son avènement, au cours d’une grande réception offerte aux hauts fonctionnaires indigènes et aux Consuls étrangers, le nouveau vice-roi en réponse à l’adresse Consulaire prononça un discours-programme, du plus haut intérêt :

« Je suis fermement décidé, dit-il, à consacrer à la prospérité du pays que je suis appelé à gouverner, toute la persévérance et l’énergie dont je suis capable. La base de toute bonne administration est l’ordre et l’économie dans les finances. Cet ordre et cette économie, je les poursuivrai par tous les moyens en mon pouvoir, et afin de donner un exemple à tous, et en même temps une preuve de ma ferme intention, j’ai résolu d’abandonner le système de mes prédécesseurs en fixant pour moi-même une liste civile que je ne dépasserai jamais. Cette mesure m’aidera à consacrer au développement de l’agriculture toutes les ressources du pays, et je serai à même d’abolir le système funeste de la corvée, suivi jusqu’ici par le gouvernement égyptien dans ses travaux, et qui est la principale et pour ainsi dire l’unique cause qui empêche le pays de prendre tout le développement dont il est susceptible.

« Une attention particulière sera prêtée au commerce libre dans les actes gouvernementaux et répandra l’aisance dans toutes les classes de la population. Quant aux questions morales, l’instruction publique, qui est la base de tout progrès, et une bonne administration de la justice, qui est la base de la sécurité publique, seront l’une et l’autre l’objet de ma sollicitude ; de l’ordre dans les finances et l’administration publique et de la bonne administration de la justice résulteront une facilité et une sécurité plus grandes dans les relations de l’Egypte avec les puissances européennes.

« J’espère, Messieurs, que, convaincus des sentiments dont je suis animé, vous me prêterez toujours votre appui loyal et éclairé. »

Comme nous le verrons, Ismaël n’a pas exécuté la partie essentielle de son programme, celle où il affirmait hautement que « la base de toute bonne administration est l’ordre et l’économie dans les finances ».

Se croyant un financier émérite, il commença par concevoir de grands projets et par s’aventurer dans de vastes entreprises qui nécessitaient de sa part des dépenses exagérées et des gaspillages contraires à tout principe de bonne économie et de bonne administration.

Ismail avait le goût du luxe et de l’ostentation. En hiver et à l’occasion, soit d’un anniversaire, soit d’un retour de voyage, soit de l’arrivée d’un étranger, bals, courses, opéras, banquets, illuminations contrastaient singulièrement avec la misère publique. On chantait le « Te Deum » pendant que le peuple mourait de faim. Pour citer un exemple entre mille, Ismaël offrit, en 1869, à la reine Olga 100.000 francs destinés à soulager les réfugiés Crétois, cependant que ses propres sujets étaient dignes de pitié.

« A la veille d’une suspension de paiements, dit M. Paul Merruau, et lorsqu’il était déjà facile de la prévoir, un théâtre subventionné fut construit au Caire ; un opéra fut demandé à un compositeur justement célèbre. On eut sur les bords du Nil la primeur de cette œuvre. On s’y donna le luxe de nous en permettre l’emprunt. Paris eut l’honneur de recevoir du Caire le plus délicat de ses divertissements.

« Le gouvernement d’Egypte eut à Paris un agent chargé d’engager les célébrités féminines de nos petits théâtres. Comme contraste avec l’opéra de Verdi, le vice-roi s’intéressa aux opéras que M. Richard Wagner doit faire représenter prochainement à Beyrouth. Il donna 10.000 francs pour contribuer à l’éclat de cette solennité allemande. »[10]

Lors des fêtes de l’inauguration du Canal de Suez Ismaël déploya un faste inouï. D’après M. Mac Coan (Egypt under Ismaël) les dépenses totales depuis le début jusqu’à la fin étaient estimées à £ 1.300.000. Sur cette somme £ 10.000 furent dépensées à une histoire officielle, imprimée sur peau d’éléphant, avec clichés tirés seulement à trois cents exemplaires.

« L’impression typographique de ce magnifique volume fut faite par un correspondant très connu qui aurait reçu 1.000 livres pour son manuscrit. »

Ces profusions d’Ismaël attiraient vers lui les aventuriers, les spéculateurs qui lui avançaient de l’argent à des conditions exorbitantes, ou l’engageaient dans des entreprises ruineuses. De leur côté les intermédiaires, si honnêtes que fussent leurs intentions, étaient obligés de lui imposer des conditions très dures pour se garantir contre le risque, car sa prodigalité et sa politique financière n’étaient pas de nature à relever son crédit.

Par cette politique financière Ismaël entendait poursuivre à l’intérieur l’exécution d’un vaste plan d’agriculture et de travaux publics et, à l’extérieur, étendre la domination égyptienne en Afrique et assurer son indépendance politique à l’égard de la Turquie. Au lieu de consolider l’indépendance administrative du statu quo et d’établir méthodiquement sur la base d’un absolutisme éclairé un gouvernement fort, respecté par l’étranger, Ismaël voulait faire trop grand, et n’avait pas l’appui du sentiment populaire.

Mohamed Aly avait pressuré le pays par son système de « presse » pour l’armée et par ses impôts, mais il avait fait jouer à l’Egypte le rôle d’une grande puissance et entrepris son œuvre géniale avec les ressources du pays sans laisser de dettes. Saïd donna la terre aux paysans, établit l’impôt sur une assiette fixe, favorisa la liberté du commerce et créa un système de recrutement égal pour tous et nécessairement plus équitable. Par ses réformes profondes il se rendit populaire. Mais si Saïd avait appliqué des principes d’ordre aux finances et développé l’instruction publique sur une plus grande échelle, il eût été un vice-roi idéal. Ismaël aurait dû profiter des leçons de l’expérience en continuant l’œuvre de ses prédécesseurs. Son discours-programme au début du règne jetait théoriquement les meilleures bases du travail futur. Mais, sur une échelle plus ou moins grande l’œuvre de Mohammed Aly et celle de Saïd étaient détruites par Ismaël dans leurs parties les plus saines et les plus fécondes. L’absence de bonne comptabilité et de bonnes finances dans le pays menait au désastre. Ce qui engage gravement la responsabilité d’Ismaël c’est que de 1863 à 1876, c’est-à-dire pendant treize années, il n’a fait aucun effort sérieux pour se ressaisir à temps sur la pente, mettre fin à ses prodigalités et décider des économies radicales ; il préféra conclure de grands emprunts à des taux ruineux, de petits emprunts à courte échéance « renouvelés à des taux de plus en plus élevés, et qui s’augmentant des arrérages à chaque renouvellement, s’accumulèrent en une dette flottante énorme s’élevant au triple ou au quadruple des sommes primitivement avancées à l’Etat ».

Il travailla lui-même à ruiner son crédit au dehors et continua au dedans à aggraver le mauvais état de ses finances en s’ingéniant à créer de nouveaux impôts que le gouvernement réclamait d’avance aux paysans, les mettant dans la nécessité de faire à perte des ventes anticipées ou de s’en detter dans des conditions non moins onéreuses. « Le percepteur, disait Lord Milner dans une très heureuse formule, a frayé le chemin à l’usurier. »

Mais sa faute financière, la plus grave peut-être, ce fut sa politique à Constantinople. Il voulait acquérir par la force de l’argent ce que Mohamed Aly avait cherché vainement à acquérir par la force des armes. Au cours de ses voyages à Constantinople Ismaël dépensa des millions pour acheter ou corrompre le Sultan lui-même, les ministres, les hauts fonctionnaires du royaume, les journaux, les diplomates. S’il put obtenir quelques avantages réels, il n’en est pas moins vrai qu’ils sont loin de compenser tant de sacrifices d’argent qui ont grevé lourdement le budget. Non seulement il dépensa plusieurs millions — 5 au moins — mais il augmenta le tribut annuel d’environ 400.000 livres. « Le principal canal d’écoulement du trésor égyptien est Constantinople, avec ses innombrables dignitaires et fonctionnaires, en faveur desquels s’exercent la munificence, la générosité, et quelquefois la prodigalité d’Ismaïl Pacha[11]. »

Ismaïl obtint de la Porte trois firmans (1866, 1867, 1873), dont le dernier constituait la nouvelle Charte politique de l’Egypte. Il accordait l’hérédité au trône en ligne directe de père en fils, le titre de khédive et l’extension de ses prérogatives quant à la force armée (limitée par le traité de 1841) et au droit de conclure des emprunts et des traités commerciaux.

L’indépendance de l’Egypte était élargie et consolidée en théorie. Mais, pratiquement, une large brèche était ouverte dans cette indépendance même, et la Porte, en encourageant Ismaël dans cette voie, travaillait inconsciemment à livrer la province à une tierce puissance. Il est vrai que la Porte, jusqu’à 1872, n’avait pas autorisé Ismaël à conclure des emprunts, mais, en acceptant ses énormes « pourboires », elle se rendait, en partie du moins, responsable du gâchis financier qui jetait Ismaël dans un engrenage funeste.

Cette dette, après le Canal de Suez, ouvrait la porte toute grande à l’ingérence de l’étranger, d’autant plus qu’Ismaël avait affaire à des Rothschild, à des Frühling-Goschen, à des Oppenheim, qui avaient des accointances avec la diplomatie internationale et possédaient de puissants moyens d’action.

Au début du règne, la dette nationale laissée par Saïd était contrebalancée par la prospérité cotonnière nouvelle. Le revenu des exportations, qui était de 4 millions en 1862, était estimé à 14 millions en 1864. Mais la guerre civile en Amérique cessa aussitôt (1865) et Ismaël s’engagea, sans l’autorisation de la Porte, dans son système ruineux d’emprunts contractés à des taux exorbitants et gagés spécialement sur des portions déterminées des ressources de l’Etat.

1o Emprunt 1862. Frs. 82.345.000.

Emis par Saïd Pacha. Garantie spéciale, les revenus du Delta.

2o Emprunt de 1864. Frs. 142.605.000.

Premier emprunt d’Ismaël. Garantie spéciale, les revenus de la Basse-Egypte, moins ceux du Delta.

3o Emprunt de 1866. Frs. 7.500.000, garanti en capital et intérêts sur les chemins de fer égyptiens.

4o Emprunt de 1868. Frs. 297.250.000, spécialement garanti par les revenus des douanes de l’Egypte, le produit des écluses de tous les affermages, des droits sur les immeubles, sur le petit bétail, sur les pressoirs à huile et des droits de passage sur le Nil.

Ainsi, entre 1863 et 1868, Ismaël emprunta environ £ 20.000.000 à Londres et à Paris. « Se considérant comme le seul maître de l’Egypte, disait le baron de Malortie, il donna la terre en hypothèque pour construire une maison hors de proportion avec ses moyens. » Méhémet Ali, il est vrai, considérait toutes les terres d’Egypte comme sa propriété, qu’il gérait au profit de l’Etat, et l’Etat, après tout, c’était le pays. Ismaël, au contraire, par sa mauvaise gestion, hypothéqua inconsciemment l’indépendance de l’Etat au profit de l’étranger. Car, le jour où il ne sera plus à même de faire face à ses engagements, les financiers mettront la main sur le gage.

Par ce système d’expédients ruineux qui ne ménage pas l’avenir, Ismaïl cherchait à se tirer de ses embarras présents. Déjà en 1867 sa situation financière était compromise.

« L’agriculture, écrivait M. Gallion-Danglar dans ses Lettres Contemporaines (lettre de septembre 1867), est pour le présent dans un état déplorable. Cela n’empêchera pas l’administration de réclamer bientôt les impôts, qui vont être encore augmentés avec une brutalité qui n’épargne pas les coups de bâton au contribuable.

« Notez qu’il s’agit d’extorquer une troisième année anticipée. Les revenus du pays, qui s’élèvent à 125 millions de francs, sont absorbés par les intérêts et l’amortissement fort lent des emprunts. Les employés indigènes et ceux des Européens qui n’ont pas de contrat ne sont pas payés depuis huit mois. La daira ou Caisse particulière du vice-roi emprunte à 20 et 24 % par an. Pendant ce temps-là, le pacha d’Egypte sème des millions dans les capitales de l’Europe et s’évertue bonnement à engraisser son maigre et triste suzerain de la substance du peuple égyptien. »

Une correspondance en date du Caire, février, parue dans l’Opinion Nationale du 11 mars 1868, disait : « Dans le courant de l’été dernier, il fut question de payer un mois à chacun (des employés) : grande liesse parmi les pauvres diables ; les fonds étaient prêts au ministère des Finances. Tout à coup, la mère d’Ibrahim Pacha, le fils préféré d’Ismaël, annonce son départ pour Stamboul et fait demander tout l’argent disponible. On s’empressa de le lui donner, et les employés du gouvernement en sont pour leur fausse joie. »

La Porte s’alarmait et voulait dégager apparemment sa responsabilité. Un firman, paru en 1868, interdisait d’accorder aucun emprunt à l’Egypte sans l’autorisation préalable du gouvernement turc.

Néanmoins, les conseillers du khédive le persuadèrent qu’il pourrait engager les revenus de ses propres domaines sans la permission de la Turquie, et un nouvel emprunt de 7 millions (dont 5 millions seulement furent versés) fut conclu en 1870 avec Bischoffsheim au taux de 13 %. La Porte s’adressa alors directement au gouvernement anglais, comme étant la puissance représentant les principaux créanciers, « protestant à l’avance contre tout arrangement financier, non sanctionné au préalable par Sa Majesté Impériale le Sultan, et qui affecterait directement ou indirectement les revenus de l’Egypte[12]. »

Ainsi le gouvernement britannique était averti officiellement, et, depuis lors, la question financière prenait une tournure politique. L’année 1870 marque une nouvelle étape. L’importance tangible de l’Egypte comme carrefour se révèle à l’Europe. Cette situation est due à des causes multiples intimement liées. D’abord, il y eut en Egypte une affluence progressive d’étrangers, surtout sous Ismaël, en raison de la renaissance de la prospérité matérielle et commerciale des grandes villes comme le Caire et Alexandrie, de la facilité des communications grâce à l’introduction des chemins de fer et des bateaux à vapeur, et enfin des privilèges accordés aux étrangers par le vice-roi. C’est ainsi qu’en 1827 les Européens acquirent le droit de propriété en Egypte (droit qui leur fut accordé par la Turquie seulement en 1867). En outre, en 1840, en vertu d’un traité conclu avec les puissances, Mohamed Aly, qui avait le monopole du commerce, autorisa les étrangers à commercer librement et directement avec les habitants.

En 1836, il y avait en Egypte 3.000 étrangers ; en 1840, 16.000 ; en 1846, 50.000 ; en 1870, 100.000.

Une autre cause capitale résulte de l’achèvement du Canal de Suez en 1869. Ce n’était pas seulement la route des Indes, c’était aussi une voie de pénétration africaine. Le Canal constituait, pour ainsi dire, la clé de voûte d’un empire britannique étendu sur l’Asie et sur l’Afrique. Le percement du Canal coïncidant avec les découvertes géographiques, le progrès des communications modernes et le besoin d’expansion commerciale, avait préparé la naissance de l’impérialisme britannique.

Vers 1868, une évolution se fait dans le parti libéral anglais relativement au mouvement des colonies. Dès lors, non seulement on peut conserver l’empire, on peut encore l’étendre davantage et faire de l’ensemble des colonies un bloc matériellement homogène. L’acquisition de l’Egypte dans ces conditions serait un point de défense avancé pour l’Inde et en même temps un point de départ pour la création d’un empire africain. « L’Egypte, écrivait un diplomate français, n’est pas seulement l’inépuisable contrée que chacun connaît, la clef du Canal de Suez et la route des Indes. Ce sera aussi, probablement, la première voie ouverte au trafic du Centre-Afrique. De là l’intérêt essentiel, pour tous ceux qui doivent avoir part à ce commerce, non pas à détenir directement la terre des Pharaons, mais à ne pas la laisser devenir la proie d’une nation rivale. L’Angleterre seule en a rêvé la possession exclusive. Voyant son domaine des Indes chaque jour plus exposé par le développement de la puissance moscovite en Asie, elle devait être tout naturellement amenée à rechercher une compensation à la perte éventuelle de cet immense estuaire de son exportation. Aussi, depuis un demi-siècle, a-t-elle suivi d’un œil jaloux toutes les questions qui se rattachaient au commerce africain et à ses voies[13]. »

Les dettes d’Ismaël et le Canal de Suez avaient créé des intérêts économiques et politiques qui assuraient la prépondérance de la France et de l’Angleterre en Egypte. Une rivalité fatale s’ensuivit. Après 1870, l’Angleterre voulut profiter de l’affaiblissement de la France pour la supplanter dans ce pays. Dès 1871, des Anglais proposaient à Ferdinand de Lesseps l’achat des actions du Canal, mais se heurtaient à un refus de pourparlers. Ayant échoué pour le moment dans sa tentive à se saisir du Canal, l’Angleterre se tourna du côté des finances égyptiennes. Toutefois, sa responsabilité ne se précise pas avant 1876.

Ismaël continuait ses opérations financières insensées. Son ministre des Finances, Ismaïl Saddyk, qui avait succédé en 1868 à Raghib Pacha, l’ancien ministre de Saïd et son mauvais génie, eut en 1871 l’idée de la Moukabala (compensation), qui joua un rôle important dans l’histoire financière et contribua au mécontentement général. C’est une institution spéciale, créée ostensiblement en vue d’éteindre les dettes de l’Egypte en anticipant six années d’impôts en échange d’un dégrèvement perpétuel de moitié de l’impôt. Sur une somme de 27 millions qui constituait sa dette consolidée, la Moukabala a rapporté immédiatement 8 millions, mais « l’opération s’était compliquée de traites escomptées à des banquiers ».

Grâce à cet argent rentré dans le Trésor, les fêtes de l’hiver de 1871 surpassèrent encore en éclat celles des années précédentes. Au début de 1872, de nouvelles fêtes coûteuses furent amenées par le mariage du prince Tewfick avec la fille d’El-Hami Pacha. Au mois d’avril 1872, un nouvel emprunt de £ 4.000.000 (Oppenheim et neveu) permit au khédive de s’embarquer le mois suivant pour Constantinople.

Ayant en vue une opération financière de grande envergure, il travaillait alors à obtenir un firman qui lui eût accordé une liberté financière complète et les droits d’un souverain quasi indépendant. Ses faits et gestes incroyables ont été rapportés par l’ambassadeur anglais à Constantinople, Sir Henry Elliot. Dès son arrivée, il offrit à Sa Majesté 50.000 fusils de fabrication anglaise. Deux semaines plus tard, à l’occasion de l’anniversaire de son avènement, il lui présenta un magnifique service de table en or garni de pierres précieuses et de 5.000 carats de diamants. Ce n’est pas tout. Au mois de septembre 1872, un nouveau firman cassa le veto de 1869, autorisa le khédive à faire des emprunts sans conditions ni réserves. Une dépêche adressée par Sir H. Elliot à Lord Granville, le 14 octobre 1872, rapportait que ce firman avait été obtenu directement du Sultan en dehors du Divan, contre une somme de £ 900.000 offerte au Sultan personnellement, de £ 25.000 au Grand-Vizir, de £ 15.000 au ministre de la Guerre et de £ 20.000 aux divers fonctionnaires du Palais.

Après la chute de Mahmoud Pacha, le nouveau Cabinet se proposait d’annuler le firman qui n’avait pas été, contrairement à l’usage, enregistré à la Porte.

Midhat Pacha suggéra alors à l’ambassadeur anglais que, dans l’intérêt de l’Egypte, un document obtenu par des moyens semblables devait être répudié comme illégal et sans valeur. Sir Elliot répondit en ces termes : « Je l’ai prié d’abandonner une pareille idée. La parole du Sultan a été donnée au vice-roi et, dans tous les cas, elle doit être tenue[14]. »

« Ce fait était sans doute, dit un auteur anglais modéré dans ses vues, l’honneur même et la saine logique diplomatique. En tout cas, il dégagea Midhat Pacha de la responsabilité de cette transaction corrompue, et, par là, rendit notre propre ambassadeur plus ou moins responsable de ce qui s’ensuivit[15]. »

Ayant recouvré par ces moyens sa liberté d’action, Ismaël retourna au Caire au mois d’août 1872. Il trouva le Trésor vide et la misère grandissante. « Les banquiers ont engagé toutes les ressources de l’Egypte à tel point qu’il est devenu impossible de servir les intérêts, le déficit va sans cesse croissant[16]. »

Pendant ce temps, le khédive, qui a des vues sur le Yemen et sur l’Abyssinie, médite un emprunt colossal. Il ne s’arrête pas au bord de la banqueroute : il s’y jette.

Ismaël négocie avec les financiers un nouvel emprunt dont le montant nominal s’élève à £ 32.000.000. Jusqu’à la dernière heure, il voulait abandonner Oppenheim et neveu pour un groupe français rival qui, paraît-il, lui offrait de meilleurs termes. « La nuit qui précéda la signature finale, dit M. Mac Coan, une vive discussion eut lieu au Palais d’Abdin entre Son Altesse et le jeune représentant (et diplomate) de la firme, au cours de laquelle ce dernier — fort de sa connaissance des affaires précédentes — laissa entendre à l’autocrate que son crédit était à leur merci et qu’il n’obtiendrait rien s’il venait à manquer à sa parole. Le lendemain matin, le contrat fut signé.

« Bien que le prix exact du contrat de cette opération n’ait jamais été révélé, les conditions et les résultats connus en étaient fort onéreux. Elle était garantie par tous les revenus et toutes les ressources de l’Egypte. L’intérêt était de 7 p. 100, plus 1 p. 100 d’amortissement. Les contractants prirent la moitié du montant nominal « ferme » et le reste au choix, et firent le lancement dans le public de la première partie à 84 1/4. Ce lancement ne fut pas un succès. Mais assez d’obligations avaient été déjà placées pour couvrir le risque des contractants d’autant qu’ils avaient profité librement d’une condition de leur convention qui permettait le versement des billets du Trésor comme argent comptant à 93 p. 100. On racheta de ces papiers — de vieille date pour la plupart — pour £ 9.000.000 — au taux moyen de 65 p. 100, pour les verser à un taux plus élevé, tandis que la moitié « au choix » de l’emprunt était finalement lancée à 70, le produit de l’emprunt étant ainsi réduit à £ 20.740.077. En somme, si l’on déduit les £ 9.000.000 de billets du Trésor, une somme nette de £ 11.750.000 fut reçue contre une nouvelle dette de £ 32.000.000 à 8 p. 100 d’intérêt. Les annales des emprunts d’Etat n’ont probablement jamais enregistré une opération aussi ruineuse pour le débiteur, ni si profitable pour les créanciers et leurs amis[17]. »

Il est certain que cette opération extravagante ne fait honneur ni à Ismaël ni aux intermédiaires dont les obligations avaient passé entre les mains innocentes des porteurs de titres.

Ismaël ne s’arrête pas sur cette pente ruineuse ; avec une insouciance qui déroute, il prépare et envoie encore des expéditions scientifiques ou militaires dans le Centre-Afrique, sur la mer Rouge, en Abyssinie. Et naturellement le Trésor se vide à nouveau et Ismaël, aux abois, cherche son salut dans un nouvel emprunt.

C’est alors que Disraeli réussit un grand coup : il achète à Ismaël en 1875 ses actions du Canal (176.602 sur 400.000) pour £ 4.000.000.

« Ce fut, dit M. Farman — Egypt’s Betrayal — un grand coup réalisé par Disraeli, mais un coup de grâce pour le khédive, la plus grave faute politique aussi bien que financière de sa vie. »

Voici le détail des faits. En novembre 1875, Disraeli, sans consulter la Chambre des Communes, autorisa la maison Rothschild à acquérir ces actions au prix de £ 4.000.000. Mais ce ne fut pas un achat régulier, car l’acquéreur réel — le gouvernement britannique agissant pour le compte de la nation — fut aussi créancier, puisque le gouvernement égyptien devait payer un intérêt de 5 p. 100 jusqu’au 1er juillet 1894. La somme ne fut accordée que le 4 février 1876, et la loi ne fut votée par le Parlement qu’au mois d’août suivant.

En 1896, ces actions valaient à Londres £ 24.000.000 ; en 1915, £ 30.000.000. Mais le profit pécuniaire n’est pas à comparer avec les conséquences politiques incalculables.

En Europe, ce marché fut un coup de théâtre.

« Si ce n’est pas une prise de possession matérielle territoriale de l’Egypte, c’est un premier pas. L’Angleterre s’est donné un client qui a besoin de plus de 100 millions pour liquider ses dettes ; elle ne peut plus l’abandonner ; elle surveillera ses finances, elle viendra encore une fois et sous d’autres formes à son secours, et, naturellement, il lui faudra d’autres gages, des sûretés nouvelles ; où cela conduira-t-il ?[18] »

Désormais, la balance n’est plus égale entre la France et l’Angleterre, qui aura à défendre non seulement un intérêt financier local, mais encore un intérêt politique durable, celui de garder la route des Indes[19].

Depuis l’achat des actions d’Ismaël, l’Angleterre prépare méthodiquement sa mainmise sur l’Egypte. 1876 marque le commencement d’une nouvelle étape décisive.

Deux jours après l’achat des actions, le 27 novembre 1875, une mission spéciale, présidée par M. Cave, se rend en Egypte pour vérifier la position financière du khédive[20] :

« Le premier objet de votre mission, dit le gouvernement anglais, sera de conférer avec le khédive au sujet de l’assistance administrative qu’il réclame.

« Vous ne manquerez pas d’obtenir incidemment des renseignements du plus haut intérêt à la fois pour l’Egypte et pour ce pays. »

Les garanties spéciales n’étaient plus suffisantes. Désormais le gage sera l’administration même. « Avec la mission Cave, dit M. Mac Coan, il y eut, de la part du gouvernement de Lord Beaconsfield, un commencement d’ingérence et de pression qui le rendit à peine moins responsable que le khédive lui-même de la plupart des actes ultérieurs. L’histoire du rôle joué depuis cette époque par le Foreign Office et ses agents, telle qu’elle a été racontée dans les livres bleus, ne peut être un sujet de fierté pour aucun Anglais impartial. Bien que, dans la plupart des chapitres précédents, nous ayons manifesté peu de sympathie pour le caractère et les méthodes d’Ismaïl, on est presque forcé de le plaindre pour beaucoup de choses qui lui sont arrivées depuis cette date. Avec toutes les qualités qui avaient fait de lui le maître despotique de l’Egypte, Ismaïl était incapable de se mesurer contre des Européens expérimentés, dont plusieurs étaient aussi peu scrupuleux que lui-même, et tous soutenus par leurs gouvernements. »

Depuis l’arrivée de M. Cave, l’entourage du vice-roi était divisé en deux camps : le camp français et le camp anglais dont les compétitions rendaient fort difficiles la solution du problème financier à l’avantage de l’Egypte et de ses créanciers.

Ismaïl, avec une certaine habileté qu’on ne peut se refuser à lui reconnaître, avait profité de cette rivalité pour retarder le travail de la mission anglaise qui préconisait le contrôle de l’administration financière du pays. Ismaïl réclamait des administrateurs et des financiers européens relevant pratiquement du gouvernement égyptien pour mettre de l’ordre dans ses affaires financières. Mais le gouvernement anglais entendait établir un contrôle général sur l’administration, une sorte de mainmise qui garantirait les intérêts des créanciers européens et sauverait l’Egypte de ses pires embarras. « La conclusion, écrivait le Times du 29 janvier 1876 — lors de la présence de M. Cave en Egypte — est que seule une réforme radicale dans le gouvernement et les finances égyptiens donnerait la sûreté à l’Etat. Sans doute serait-il possible pour l’Egypte de conclure un meilleur arrangement avec ses créanciers si elle avait meilleur crédit. Mais comment l’aurait-elle ? Toutes les conjectures à ce sujet semblent fondées sur l’idée que, d’une façon ou d’une autre, le khédive sera amené à se soumettre aux Conseils britanniques avec l’humilité la plus complète, que l’Angleterre entreprendra la gestion des finances égyptiennes, et qu’une portion du crédit anglais sera transférée à l’Egypte pour aider son gouvernement à transformer son passif et à diminuer sensiblement ses payements annuels. Mais cela suppose un lien entre les deux gouvernements pour lequel il n’y a pas la moindre justification, et une disposition de la part du souverain égyptien dont nous cherchons en vain une preuve quelconque. »

Il s’agit d’un type de protectorat anglais que désignent souvent les termes élastiques de « british guidance et relation », et qu’Ismaïl devait accepter, voire réclamer pour établir un équilibre financier permanent. Pour l’Angleterre, la question politique ne se séparait pas de la question financière.

Ismaïl avait simplement accepté, sans aller plus loin, l’offre de M. Cave de prendre comme conseiller financier M. Rivers Wilson, contrôleur général de l’Office de la Dette nationale anglaise.

Mais la France était là. Le duc Decazes, ministre des Affaires étrangères, ne voulait pas laisser l’Angleterre régler seule la question financière qui était la clé de la question d’Egypte. L’arrivée de M. Outrey, ancien Consul général au Caire, était certainement pour beaucoup dans l’échec de la mission Cave. Après le départ de ce dernier au début de février 1876, M. Outrey et un groupe de capitalistes français, présidé par M. Pastré de la banque Anglo-Egyptian, proposèrent au khédive l’établissement d’une banque « nationale » d’Egypte sous la direction internationale de commissaires désignés par la France, l’Angleterre et l’Italie, et qui aurait pour mission de consolider la dette flottante à 9 % d’intérêt.

Le duc Decazes tenait à obtenir la coopération de l’Angleterre dans cette entreprise ; et il informait Lord Derby que les deux gouvernements devraient agir de concert dans les affaires égyptiennes.

Mais l’Angleterre était hostile à cette association avec la France. Le projet français, sur le terrain financier, favorisait surtout les détenteurs de la dette flottante, Français pour la plupart, tandis que les principaux créanciers de la dette consolidée étaient des Anglais, qui n’avaient pas intérêt à voir cette dette grossie par les dettes flottantes du khédive. En second lieu, sur le terrain politique, le projet français, soit en établissant pratiquement une coopération anglo-française en Egypte, soit en plaçant la question financière dans un cadre international, était contraire au but avéré de l’Angleterre qui tendait à établir un contrôle anglais sur l’administration égyptienne. M. Disraeli déclarait franchement à la Chambre des Communes que « le gouvernement britannique n’était pas préparé à accepter tout projet d’un arrangement bancaire semi-privé, et considérerait seulement le projet d’une commission proprement dite de contrôle financier[21]. »