CHAPITRE VIII
Impopularité de M. de Tourny.—Fédération des Parlements.—Rejet des édits fiscaux et cessation du cours de la justice.—Capitulation du roi.—L’aumônier des condamnés à mort.—Représailles de la Jurade contre les trésoriers de France.—Le comte d’Hérouville et Mlle Lolotte.—L’affaire du prieur d’Auriac de Boursac.—Révocation de M. d’Hérouville.—Remplacement de M. de Tourny par son fils: un singulier intendant.
Sept magistrats partant ensemble pour l’exil, cela se voyait couramment à Paris. Bordeaux n’était point encore blasé sur ce genre de spectacle. D’autant mieux que, cette fois-ci, les ministres se montraient inexorables. Loin de diminuer la rigueur du châtiment, ils prenaient plaisir à l’aggraver, internant au fond de villages dépourvus de ressources ceux-là mêmes qu’ils s’étaient bornés d’abord à mettre à la suite de la cour. Mais si partout, dans la société bordelaise, l’émotion fut vive, à l’hôtel du Jardin-Public elle atteignit les proportions d’un véritable deuil. En effet, plusieurs des exilés entretenaient avec la maîtresse du logis d’étroites relations: M. de Grissac lui était même uni par des liens de parenté... On peut croire que le petit cénacle ne manqua point d’appuyer l’intègre Lamontaigne dans ses imprécations contre l’intendant.
Infortuné Tourny! L’ostracisme dont il était l’objet s’étendit aux personnes de son entourage. Son fils l’abbé—bien qu’il eût lui-même été victime de l’arbitraire royal[159]—se vit fermer toutes les portes. Quant au satrape de Guyenne, il succombait sous le poids des satires, des chansons, des quolibets. C’est de cette époque que date le couplet suivant:
L’affaire, cependant, prenait un développement inattendu. Purement locale, à son origine, elle affectait bientôt le caractère d’une manifestation ayant son retentissement dans tout le royaume.
C’est l’heure la plus critique du règne de Louis XV. L’agitation religieuse atteint son apogée, grâce au désarroi du ministère qui frappe, à tour de rôle, les évêques et les officiers de justice. La question financière n’est pas moins aiguë. Lasse d’exigences toujours croissantes, d’impôts sur le revenu—dixième ou vingtième—assujettissant nobles et roturiers à une odieuse inquisition, de dons gratuits imposés à l’amour des peuples qui doivent les offrir «avec une sorte d’élan»[161], la Nation dresse la tête et fait entendre de formidables murmures. Gardiens de ses espérances, les Parlements redoublent d’audace et proclament, à grand renfort de publicité, les principes, jugés factieux à Versailles, qui régissaient l’ancienne monarchie... Et comme, isolément, leurs efforts demeurent stériles, ils s’unissent en une vaste fédération s’inspirant des mêmes idées, poursuivant le même but, obéissant à un mot d’ordre commun[162].
En vertu de cet accord, le Parlement de Paris, prenant fait et cause pour les magistrats de Bordeaux, adressait, en leur faveur, des remontrances à Sa Majesté, avec menace de suspendre le cours de la justice[163]. Au palais de l’Ombrière, l’agitation n’était pas moindre. La Compagnie ne cessait de réclamer le retour des exilés, accumulait mémoires sur protestations, refusait le vote des édits fiscaux, abandonnait l’exercice de ses fonctions et finissait par forcer la main au roi qui, humilié, battu, amoindri, révoquait les pouvoirs conférés au Bureau des finances et restituait à l’amour des justiciables les cinq parlementaires envoyés à la suite[164].
MM. de Grissac et de Carrière—des chefs de meute—furent toutefois exceptés de l’amnistie: en 1758, ils subissaient encore leur peine[165]. M. de Grissac, incarcéré au fond de l’Auvergne, put à loisir aiguiser ces maximes de droit public dont son éloquence, aussi mordante que désintéressée, tirait des armes si redoutables. Quant à M. de Carrière, convaincu qu’il y avait plus de justice à attendre du ciel que de Versailles, il se décidait à entrer dans les ordres. Parti conseiller laïc, il revint conseiller clerc: on put voir, à tour de rôle, ce père de famille siégeant sur les fleurs de lys, en costume ecclésiastique, et célébrant la messe à Sainte-Eulalie, sa paroisse, en robe rouge de parlementaire[166]. Ce ne fut point sa seule originalité. Ne pouvant, en qualité de prêtre, participer au jugement des affaires criminelles, il s’astreignit à visiter «les pauvres prisonniers», à leur prodiguer des consolations et à soulager leurs misères. Bientôt, les condamnés à mort ne voulurent plus d’autre confesseur. Son inaltérable bonté ne crut pas pouvoir se soustraire à cette tâche, et ce fut un officier de Grand’Chambre, qui, monté avec eux sur la sinistre charrette, les conduisit à l’échafaud[167].
En dehors de ces lutteurs impénitents, il est d’autres victimes qu’on ne peut oublier: nous voulons parler des trésoriers de France, dont la docilité à l’égard du pouvoir central avait exaspéré le peuple. La Jurade n’hésita pas à user contre eux de représailles... Représailles cruelles! Elle les raya de la liste de ses invités aux jours de réjouissances publiques: plus de rang dans le cortège, plus de part aux ragoûts municipaux! Ce n’était pas seulement la punition classique—l’eau claire et le pain sec; c’était l’exclusion dans toute sa rigueur, officielle, publique, avec son caractère de flétrissure: une de ces humiliations que, jadis, on ne digérait pas! Réduits au désespoir par cet affront inattendu, Messieurs les trésoriers portèrent leurs doléances jusqu’aux genoux du roi, suppliant Sa Majesté de les réintégrer d’office aux agapes de l’Hôtel de Ville. Le Grand Conseil dut être saisi du litige; malheureusement l’Histoire, dont on ne saurait trop déplorer la réserve, ne mentionne pas la solution donnée à cette étrange requête[168].
Il semble qu’après de pareils exploits—Achille lui-même respirait entre deux combats—les belligérants dussent éprouver le besoin de reprendre haleine... D’intendant à robin, toute trêve eût paru une défaillance. Comment s’y résoudre, alors surtout que la victoire demeurait incertaine! Si, en effet, Messieurs du Parlement forçaient la Couronne à capituler, M. de Tourny n’avait pas dit son dernier mot pour la salle de spectacle,—celle que l’on édifiait à l’angle de la porte Dauphine et des Fossés de l’Intendance ne présentant qu’un caractère provisoire[169].
Bien que d’un ordre plus intime, le dernier engagement des pouvoirs rivaux ne manque pas d’intérêt: il amena la révocation du premier dignitaire de la province, lequel commit la rare imprudence d’intervenir dans le débat.
Ce personnage n’est autre que le successeur, dans le commandement de la Guyenne, des maréchaux de Montrevel, de Berwick et de Duras—Jacques-Antoine de Ricouard, comte d’Hérouville de Claye[170]. Ingénieur aussi distingué que brave soldat, M. d’Hérouville était, en outre, au dire de Voltaire, «un bon citoyen.» Lieutenant-général dès 1738, il avait fait de nombreuses campagnes, et, après la journée de Fontenoy, obtenu la capitulation d’Ostende. Le roi, qui connaissait son mérite, s’entoura de ses conseils lorsqu’il caressa le rêve d’une descente en Angleterre[171].
Rompu aux exercices de son métier, M. d’Hérouville était un piètre courtisan. Sa nomination à Bordeaux excita d’autant plus de surprise que ses relations avec les philosophes et sa collaboration à l’Encyclopédie—à laquelle il fournissait des articles militaires—n’étaient un secret pour personne. On s’ingénia à en découvrir la cause: peut-être l’ignora-t-il lui-même. Il n’en remercia pas moins Sa Majesté, le 13 décembre 1754, et alla prendre possession de son poste,... en compagnie d’une personne qu’il n’avait point encore promue à la dignité de comtesse d’Hérouville[172]...
Les cœurs de vieux guerriers ne sont pas à l’abri de ces faiblesses: celle-là ne manquait pas d’excuses. «L’objet» réunissait toutes les séductions. L’ambassadeur d’Angleterre, lord Albermale, avait aimé à la folie cette enchanteresse qui, de son vrai nom, s’appelait Louise Gaucher, et, de son nom de théâtre, Mlle Lolotte. Un soir que, rêveuse, elle s’oubliait dans la contemplation des étoiles, Milord murmura à son oreille ces mots qui valent un poème: «Ne les regardez pas ainsi, mignonne, je ne saurais vous les offrir!...» Peut-être, à défaut des astres que sa main ne pouvait atteindre, ce diplomate grand seigneur eût-il glissé aux doigts de la belle l’anneau nuptial. Une mort malencontreuse l’en empêcha... C’est M. d’Hérouville qui, plus tard, régularisa, par un mariage légitime, ce qu’il y avait d’incorrect dans son cas et dans celui du de cujus.
Bordeaux, à en croire Marmontel, abrita, en la personne de Mlle Lolotte, une seconde Ninon. Aux facultés les plus brillantes, attestées par tous ceux qui eurent la bonne fortune de la connaître, elle alliait, assure l’auteur des Incas, la majesté du cèdre et la souplesse du peuplier... Comparaison hardie, mais un peu vague, complétée par ces indications plus précises que, douée d’une imagination vive et d’une raison solide, Mlle Gaucher était imprégnée de l’esprit de Montaigne, qu’elle en parlait la langue et en possédait la naïveté, la couleur, l’abandon, l’expression juste, le tour incisif[173]. Après le curé et le tabellion, Ninon-Lolotte eût fait les délices de la Guyenne: M. de Tourny ne lui en laissa pas le temps.
Entre le gentilhomme libre d’idées, expansif, généreux, de morale accommodante qu’était le comte d’Hérouville, et l’intendant, austère, défiant, cauteleux, jaloux, il n’y avait aucune affinité. Par suite de ses goûts, M. d’Hérouville devait être porté vers le monde de l’Académie. Il le trouva tout ému d’un incident de date encore récente. La docte assemblée travaillait depuis quelque temps à une histoire de la ville de Bordeaux—entreprise immense, en vue de laquelle on s’était, suivant les aptitudes, distribué les rôles—lorsque se produisit le procès relatif aux trente toises de l’Esplanade. Outré de son échec, M. de Tourny enleva brusquement, à ceux qu’il regardait comme ses adversaires, les moyens de continuer leurs recherches, et leur substitua des membres de la congrégation de Saint-Maur à la tête desquels se trouvait dom Devienne. Mais voilà que bon nombre de familles refusèrent aux religieux l’entrée de leurs archives. Les années s’écoulaient sans que le travail avançât. Saisi de la question, M. d’Hérouville se livra à une enquête, constata que les Bénédictins n’avaient pas dépassé la période préparatoire et suspendit la pension de quinze cents livres qui leur était allouée sur les ressources municipales... Il n’en fallait pas tant pour exciter les rancunes de l’ennemi juré de l’Académie.
Sur ces entrefaites—août 1756—une main inconnue déposait, chez le portier de l’Intendance, un pli d’aspect mystérieux. Il contenait une lettre, moitié en clair, moitié en chiffres, portant l’adresse du duc de Cumberland—celui-là même qui, après s’être fait battre à Fontenoy et à Lawfeld, allait clore la série de ses revers par une capitulation honteuse. Un général aussi maltraité par la Fortune devait éprouver le besoin d’une revanche: son correspondant lui en offrait l’occasion. Il suffisait, disait-il, de débarquer trois mille Anglais sur la côte du Médoc; une armée de neuf mille huguenots français se joindrait à eux. Le plan de campagne était simple: il consistait à brûler arsenaux et dépôts de guerre; ce qui permettrait d’avoir facilement raison des troupes échelonnées sur le littoral... Et, afin qu’on ne pût se méprendre sur son identité, l’auteur de cette trahison avait soin d’apposer, au bas de l’écrit, la plus lisible des signatures: c’était celle d’un Prémontré, le prieur d’Auriac de Boursac[174].
Quelle gloire de déjouer un pareil complot! Désireux de se faire valoir, l’intendant n’avait garde d’en restreindre la gravité. Il ne se borna pas à s’assurer de la personne du conspirateur: il sollicita du roi les pouvoirs nécessaires pour diriger lui-même ce procès—sans, d’ailleurs, être surpris que neuf mille protestants, montés, armés, prêts à faire campagne, pussent un jour surgir des grèves de la Gironde comme Minerve du cerveau de Jupiter.
Avisé de l’arrestation, le Parlement avait dressé l’oreille. L’affaire, constituant un crime, était de son ressort. Les prétentions de l’intendant, non encore établies par la production des pouvoirs sollicités, semblaient d’autant moins admissibles que le débat, au premier interrogatoire de l’accusé, rappelait l’aventure de la montagne accouchant d’une souris; en effet, l’honnête religieux démontrait, sans effort, qu’il n’entretenait aucun commerce avec le duc de Cumberland, qu’il ne célait ni Anglais ni huguenots dans les plis de sa soutane, et que tout se réduisait à une mystification ourdie par un faussaire désireux de le perdre... «Quelle apparence, s’écrie d’Argenson, qu’un tel projet ait passé dans la tête de ce prieur? Il passe pour honnête homme, et a des ennemis...»
M. de Tourny, qui s’était posé en Dieu sauveur, n’en persistait pas moins à soustraire le prisonnier à ses juges naturels. Ce que voyant, ceux-ci portèrent plainte au commandant de la province. En arbitre consciencieux, M. d’Hérouville se dit: A l’intendant, les choses administratives; au Parlement, celles de la justice... Moyennant quoi, il tranchait le litige au profit du Parlement et ordonnait le dépôt du prétendu coupable dans les prisons de la Conciergerie.
C’était compter sans les rancunes de M. de Tourny, dont la dévotion ombrageuse ne pardonnait pas à ce gêneur ses rapports avec la secte encyclopédique. Le moment, pour le discréditer en cour, était opportun. Mme de Pompadour, inaugurant une manière nouvelle, faisait ses délices du Père de Sacy, soumettait sa maison à des pratiques rigoureuses et proscrivait le nu dans son entourage. Louis XV, lui-même, pris d’un zèle qui ne devait pas durer, ne manquait point une homélie, se montrait sans pitié pour le libertinage, espaçait ses rendez-vous galants et faisait l’édification de la reine.
Absorbé par les charmes de sa compagne, M. d’Hérouville ne daigna pas apercevoir les attaques dont il était l’objet. Aussi bien se refusait-il à croire qu’un intendant pût tenir en échec le commandant de la province... Une lettre de cachet lui apprit, un beau matin, qu’ayant cessé de plaire, on le révoquait de ses fonctions[175].
Ce disgracié méritait un souvenir... M. de Lamontaigne lui consacre quelques lignes émues: «Philosophe aimable et poli, homme sage, plein de justice et d’équité, ami de l’ordre et des règles, il se fit aimer de tous les citoyens et de toutes les compagnies. Il sut s’attirer les égards dus à sa place; ils ne coûtèrent rien parce qu’on savoit qu’on les rendoit au mérite... M. de Tourny se servit vraisemblablement des protections sourdes et cachées qu’il avoit su se ménager par ses intrigues pour rendre M. d’Hérouville suspect à la cour par son attachement pour les peuples et le Parlement. Celui-ci eut le mal au cœur de se voir rappelé et dépouillé de sa charge. Depuis longtemps, une maladie opiniâtre l’avoit rendu languissant: le chagrin qu’il eut de sa destitution augmenta son mal. Il partit au mois de juin 1757 pour céder sa place à son successeur et aller tâcher de se rétablir à Bagnères. Il regretta la ville en la quittant. Il s’y seroit attaché; il sentoit qu’il y étoit aimé. La ville le regretta: elle sentoit qu’elle eût été heureuse sous son gouvernement[176].»
La maladie opiniâtre à laquelle le chroniqueur fait allusion provenait d’une fontaine, bouchée depuis plusieurs années, que M. d’Hérouville crut devoir faire ouvrir. Les eaux, altérées par l’oxydation des conduits, empoisonnèrent neuf personnes sur les trente qui composaient sa maison. Mlle Lolotte elle-même fut atteinte. Elle survécut, hélas! pour subir les insolences d’un monde dont, avec une autre origine, elle eût constitué la grâce et l’ornement. Un jour que, devenue comtesse en titre, on l’annonça chez la marquise de Mauconseil, il se produisit une manière de scandale. Les duchesses d’Uzès, de La Vallière et de Châtillon poussèrent les hauts cris. Mmes de Coislin, de Beauvau et de Rohan sortirent sans saluer. Quant à «cette peste» de Mme de Puisieux, elle détacha, de sa mule de satin, un coup de pied à la levrette du logis, avec ces mots impertinents: Allez vous cacher, Lolotte![177]... La malheureuse femme ne tardait pas à succomber sous la cruauté de l’affront. Fidèle à son souvenir, Marmontel la fit revivre dans sa Bergère des Alpes; mais qui, maintenant, se soucie de la Bergère des Alpes, quand, elles-mêmes, les œuvres de Voltaire et de Rousseau sommeillent, inexplorées, sous la poudre des rayons[178]!
M. de Tourny quitta Bordeaux, à cette même époque, pour entrer au Conseil d’État. Était-ce une disgrâce? Tout porte à croire que la cour, lasse des difficultés soulevées par lui, accueillit avec empressement les sollicitations de Richelieu qui, appelé au gouvernement de la Guyenne, désirait en éloigner un collaborateur aussi impopulaire[179]...
C’est ainsi qu’achevait sa militante carrière l’administrateur dont il suffit de prononcer le nom pour évoquer le souvenir des grands travaux accomplis sous Louis XV. Il n’entre pas dans le cadre de ce travail de rechercher s’il en fut le véritable inspirateur, ou si, comme l’indiquent de récentes découvertes, il se borna à exécuter des plans conçus de longue date et mis au point par ses prédécesseurs. Qu’il nous soit permis seulement d’exprimer le regret que cette partie très intéressante de notre histoire locale n’ait pas eu la bonne fortune de tenter quelques fureteurs. Des investigations approfondies amèneraient, croyons-nous, de piquantes révélations: spécialement sur les conditions économiques dans lesquelles s’effectuèrent les embellissements de la cité. Il n’est pas rare d’entendre dire que ces transformations ne coûtèrent rien à personne, si ce n’est pourtant à M. de Tourny lui-même: une légende habilement répandue à Versailles, mais qui, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ne rencontra, en Guyenne, que d’énergiques protestations. On sait quelles charges énormes subirent les contribuables bordelais. De son côté, la Ville ne laissait pas que d’être obérée. Lors de la retraite du plus illustre de ses intendants, sa dette—presque triplée—s’élevait à deux millions deux cent soixante-douze mille huit cent trente-huit livres treize sols et onze deniers. La fortune publique était, d’ailleurs, si profondément atteinte que lorsqu’il fallut, quelques années plus tard, contracter un nouvel emprunt, la Jurade se trouva dans l’obligation—tel un fils de famille s’adresse aux usuriers—de solliciter le concours de banquiers génois[180]...
M. de Tourny fut sûrement un personnage de valeur, et l’on comprend que le Bordeaux moderne qui, sans bourse délier, bénéficie de son administration féconde, lui dresse des statues. Mais il nous semblerait peu équitable, sur la foi de panégyristes trop zélés, de condamner ceux de ses contemporains qui eurent le redoutable honneur de croiser le fer avec lui. La passion les égara-t-elle dans leurs jugements à son égard? Il serait téméraire de l’affirmer. Ce furent, ne l’oublions pas, les meilleurs et les plus intègres de la cité, en même temps que les plus renommés pour leur savoir.
En perdant son poste, M. de Tourny recevait une compensation. On lui donnait comme successeur son fils, Claude-Louis, alors avocat général au Grand-Conseil: un petit homme, de figure maladive, qui eut tous les défauts de son père sans avoir ses qualités. Ses débuts furent marqués par un pas de clerc. Installé au Parlement, le 5 septembre 1757, il prononça un discours hautain, assurant la Compagnie de sa protection; ce qui lui attira cette réponse du premier président que la Compagnie n’avait cure de ses services[181]. Prit-il cette leçon pour une offense? On serait tenté de le croire, car, peu de temps après, trois officiers de justice, MM. d’Estignols de Lancre, de Mauvezin et de Paty furent mis à la suite de la cour...
Claude-Louis de Tourny passa en Guyenne comme un météore. Il eut le temps, toutefois, de se signaler par une invention fiscale qui donne la mesure de sa valeur. Persuadé que les protestants de l’Ouest entretenaient des intelligences avec la Grande-Bretagne, le ministère avait prescrit qu’on les désarmât... L’ordre était clair, mais l’exécution était délicate: tant de huguenots, pour se soustraire à la persécution, affichaient des sentiments catholiques! Afin d’éviter toute erreur, l’intendant désarma la population entière... Mais le trait de génie consista à obliger, sous peine d’une amende de dix livres, les malheureux qui n’avaient ni épées, ni fusils, à en acheter pour satisfaire aux réquisitions: on ne vit jamais l’arsenal si bien fourni[182].
M. de Tourny fils ne fut une ressource ni pour le monde des lettres, ni pour la société bordelaise. Ses habitudes n’étaient pas moins bizarres que ses procédés administratifs. Il avait les allures et le rigorisme d’un moine. Les couvents et les églises absorbaient le plus clair de son temps: il prenait, à les faire visiter, un plaisir ineffable. L’excès des pratiques religieuses auxquelles il se livrait ne tarda pas à obscurcir sa raison. Voulant étouffer en lui l’aiguillon de la chair, il se ficela le corps «comme une carotte de tabac»[183]; si bien que des plaies nombreuses, avivées par la gangrène, envahirent tous ses membres... Bénissant Dieu de ses souffrances, il acheva en 1760 une vie plus misérable que celle du patriarche Job.
CHAPITRE IX
Bordeaux vers 1760.—État de la ville.—Moyens de communication: voitures privées et publiques, poste aux lettres, courriers.—L’Ordinaire, le Carrosse, les Messageries.—Signalements de la police.—Distractions: bals, combats d’animaux, théâtres.—Mlle Clairon: révolution dans l’art dramatique.—La place du Palais, la place Royale, la Bourse, la porte Dauphine.—Prétentions nobiliaires.—Les Annonces-Affiches.—Le fort du Hâ.
La Guyenne, dès cette époque, attirait un grand concours de voyageurs. De quelque côté qu’on y parvînt, sauf du côté des Landes, les abords étaient affriolants. Angoulême, depuis Louis Guez de Balzac, passait à juste titre pour un pays de chère succulente. Périgueux, outre ses truffes, offrait un cénacle de gens lettrés dont le nombre atteignait presque la douzaine. Venait-on de l’Agenais, la vallée plantureuse de la Garonne suffisait à mettre le cœur en liesse. Quant à Saintes, le point de rencontre des Angevins et des Bretons, c’était un lieu de délices «qui ne pouvoit être l’antichambre de la Gascogne sans avoir de l’esprit»[184].
Mais c’est à la vue de Bordeaux qu’éclatait l’enthousiasme. Quand, remontant la rivière, après avoir doublé les Chartrons, on débouchait en face du Château-Trompette, le regard découvrait—à travers une nuée de mâts, de cordages, de voiles multicolores—la longue enfilade des quais, le palais de la Bourse, la place Royale où se dressait la statue de Louis XV, la porte du Cailhau si harmonieuse de lignes, la flèche de Saint-Michel se détachant en sombre sur un ciel lumineux, et enfin, perdues dans une buée indécise, les tours qui, derrière Sainte-Croix, terminaient le mur d’enceinte. A gauche, la rade sillonnée de navires. A droite, la masse énorme de la ville dont les toitures se profilaient en fines arabesques: clochetons, tourelles, encorbellements, pignons, lucarnes, belvédères... Le spectacle de l’Esplanade, celui des Fossés du Chapeau-Rouge et des voies spacieuses tracées par le compas de M. de Tourny, augmentait encore l’admiration, bien qu’on n’y rencontrât ni œuvre d’art ni monument architectural. C’est surtout du côté de l’Ouest que s’étaient opérées les plus grandes transformations. Culbuté le mur d’enceinte qui servit «de cuirasse» aux vieilles franchises; disparus «les ravelins flanquants» et «les remparts terrassés» dont parle le poète de Brach; démolie la porte Saint-Germain; annexés les faubourgs et le vaste espace qui s’étend au delà du Jardin-Public! Tout cela constituait un ensemble merveilleux: les gens qui se piquaient d’avoir fait le tour du globe affirmaient qu’à part Constantinople il n’existait rien de comparable au monde.
A ce brillant tableau il y a pourtant une ombre. En dépit de son caractère grandiose et de son aspect aristocratique, le Bordeaux de 1760 ne brille ni par l’entretien ni par les soins qu’il prend de sa personne. Comme ces filles de l’Orient qui consacrent tous leurs efforts à la parure extérieure, la perle de l’Aquitaine néglige ses dessous. Ce ne sont, de toutes parts, dans les avenues des quartiers neufs, aussi bien que dans les ruelles de la vieille ville, qu’immondices de toutes provenances, fondrières barrant le passage, cloaques infranchissables, avec une boue drue, épaisse, nauséabonde, qui brûle les étoffes et chagrine l’odorat. Buffon s’en explique avec sa malice bourguignonne: il représente les Bordelais sautant, de pierre en pierre, sur la pointe de leurs souliers, et sans cesse contraints, pour paraître avec décence, de recourir à l’office du décrotteur[185]... Volontiers s’écrierait-il, avec certain voyageur anglais: Je me sens prodigieusement enclin à aimer ce pays; mais je voudrais pouvoir le laver à grande eau!
M. de Tourny n’avait en rien porté remède à cet état de choses. Malgré une subvention annuelle de vingt-sept mille livres attribuée aux bourriers, la cité continuait à être aussi malpropre «que si elle avait payé pour cela»[186]: absorbé par le souci d’ériger des arcs de triomphe, l’intendant ne s’attachait point à ces détails. Après sa retraite, le Parlement revint à la charge, exposant qu’il n’était plus possible «de marcher dans les rues à pied ni en équipage, à cause du grand désordre du pavé»[187]; ses objurgations, faute d’argent, demeurèrent stériles... Si bien qu’Arthur Young, en 1787, reproduira les critiques formulées, en 1731, par l’auteur de l’Histoire universelle, et constatera spécialement que le côté le mieux tenu des quais est encombré de vase, d’ordures et de pierres. Ajoutons, pour clore cet exposé, qu’à la même époque il existait dans le quartier Fondaudège des bourbiers si profonds que, pour pénétrer en ville, les équipages venant du Médoc devaient faire le tour par l’allée des Noyers[188]...
Le propre de la philosophie est de s’accommoder des maux auxquels on ne peut se soustraire. Pour braver les souillures de la rue, le peuple use de sabots, les gens riches se servent du carrosse... Durant le cours du XVIIIe siècle, tout gentilhomme, tout parlementaire, tout bourgeois de marque ne sort qu’en voiture. Les calèches mollement suspendues, que Mme de Pompadour vient de mettre à la mode, n’eussent pas résisté aux cahots: on est demeuré fidèle au carrosse antique, «le carrosse à deux fonds, garni de cuir, coussins et rideaux doublés par dedans de veloux noir, et monté sur son train de quatre roues»—un édifice massif, pesant, de force à défier tous les heurts... Majestueusement installé dans le vestibule de l’hôtel patrimonial, il y fraternise avec la chaise à bras, élégamment capitonnée, à laquelle on recourt pour se rendre au bal ou à la comédie.
Chaises et carrosses publics ont pris, de leur côté, un développement considérable. Les premières stationnent carrefours Saint-Projet et Sainte-Colombe, place de l’Hôtel-de-Ville et rue du Chapeau-Rouge. Aux seconds on affecte, à partir de 1765, les places Royale, du Mai, du Médoc et le port des Chartrons, vis-à-vis la rue Borie... Le tarif est de vingt sous l’heure et de quinze sous la course.
Tels sont les modes de locomotion à l’intérieur. Pour communiquer avec l’extérieur, on a la poste aux voyageurs et la poste aux lettres...
Cette dernière colporte les correspondances dans un char-à-bancs, fermé de cadenas, qu’on appelle l’Ordinaire. C’est, à peu de chose près, l’organisation créée par Louis XI. L’Ordinaire ne passe, en effet, que deux fois par semaine, venant de Paris et se dirigeant sur Auch, Condom et Pau[189]. L’État administre cet important service par l’entremise de fermiers qui excellent à tourner le règlement et à grossir le montant des taxes. Mais la plaie contre laquelle chacun murmure, c’est le cabinet noir. Aussi ne jette-t-on «à la boëte» que les écrits ne tirant pas à conséquence. Les nouvelles politiques s’expédient secrètement, sous forme de feuilles manuscrites qu’on nomme des gazettes à la main.
Quant au transport des voyageurs, il s’opère au moyen de deux courriers, le Carrosse et les Messageries, ayant l’un et l’autre leur point d’attache à Blaye: d’où la nécessité d’aller, la veille du départ, coucher dans cette ville.
Le Carrosse ne met qu’une semaine pour faire le trajet de Paris à Bordeaux. Le prix est de soixante-douze livres par personne, non compris la nourriture et «les cinq sols par livre de bagages». A côté de ces places—les places bourgeoises—il y en a d’autres à l’usage du commun «dans le panier, sur le devant». Elles ne coûtent que trente-six livres; mais on y est incommodé par la poussière, la boue et les ruades des chevaux.
Les Messageries constituent la concurrence... Bonnes messageries, gardiennes des traditions de l’ancienne France, de la France studieuse du XVe et du XVIe siècle! Placées jadis sous le patronage de l’Université, elles voituraient les étudiants de province attirés à Paris par les leçons des maîtres en renom. Affectées maintenant au public, elles ont conservé leur allure patriarcale, cheminant avec une sage lenteur, fermant les yeux aux infractions commises en cours de route, et marquant de temps d’arrêt leur passage dans chaque agglomération de quelque importance. En revanche, elles «portent et nourrissent» leur monde moyennant trente-quatre écus, et accordent dix livres pesant pour valises ou sacs de nuit.
Côte à côte avec les courriers, circulent, chaque jour plus nombreux, les cabriolets, chaises de poste, berlines, désobligeantes, que chacun, au taux fixé par le tarif, a le droit de mettre en mouvement: un luxe de grand seigneur et de fermier général... Aux abords de la ville, les cavaliers constituent le plus gros appoint: cadets de Gascogne à la recherche d’un emploi; campagnards de l’Entre-deux-Mers, désireux de vendre leur récolte; Périgourdins en quête d’aventures et prêts à perdre une métairie à la masse aux dés; marchands de dentelles du Velay; fabricants de soieries venus des bords du Rhône; Agenais, Saintongeois, Chalossiens, gens de l’Armagnac et du Quercy, soucieux de suivre leurs procès en appel...
Mais la voie du fleuve fournit, à elle seule, autant que tous les grands chemins[190]. Des navires, venus des quatre coins du globe, débarquent sans cesse une foule de passagers: Danois, Anglais, Moscovites, Américains vidant leur bourse sans retenue, sauf à retourner l’emplir de nouveau[191], Portugais, Asiatiques, jusques à des Turcs risquant une infidélité aux ports méditerranéens: tout un monde bruyant, tapageur, heureux de racheter, par l’abus des plaisirs, l’ennui d’interminables traversées.
La police avait fort affaire avec cette invasion de figures inconnues: rien, assure-t-on, ne ressemble plus à un honnête homme que le masque d’un coquin. Chaque arrivant était l’objet d’une enquête confiée aux soins des dizeniers[192]... Chose bizarre! ce ne sont point les visages exotiques qui excitent les plus vives défiances: elles visent surtout les voyageurs terrestres, et, parmi ceux-ci, s’adressent de préférence aux cavaliers. Comme il est constant que chacun, à la faveur d’un déguisement, peut se rendre méconnaissable, c’est le signalement des montures—incapables de supercheries—qu’on s’applique à retenir: âge, robe, taille, tares, système de ferrures, tout est consigné sur un registre spécial... Ce qui n’empêche point, en dépit des patrouilles bourgeoises, du guet à cheval que la Jurade vient d’établir, et des investigations des commissaires de police[193], les rues d’être peu sûres durant la nuit: les mauvaises rencontres y sont fréquentes, surtout dans les quartiers neufs—les emplacements non construits servant de refuge aux voleurs et aux coupe-jarrets[194].
En dépit de ses boues, des escrocs et des spadassins, Bordeaux jouit d’une renommée exceptionnelle. C’est la ville de l’élégance. Les modes lui viennent de Paris: mêmes coupes de vêtements, mêmes étoffes, mêmes bijoux, mêmes joncs à pomme d’or, mêmes boucles de souliers, rondes ou ovales, parsemées de pierres brillantes ou entremêlées de chiffres, mêmes coiffures et mêmes perruques: dans le monde des petits maîtres, la Brigadière succède à la Naissante, le Catogan fait échec à la Carrée, et la Bourse détrône la Retombante à double queue. Toujours à la façon de Paris, Bordeaux dîne entre une heure et deux, soupe après la comédie, fait une énorme consommation de rouge, de poudre, de mouches, et distribue, au premier janvier, outre des bonbons achetés dans les boutiques en plein vent de l’Esplanade, des colifichets de toute nature, spécialement des tabatières à la Ramponneau...
La comparaison pourrait être poussée plus loin. La jeunesse bordelaise excelle, en effet, à dresser un menu, à organiser des fêtes, à meubler de petites maisons pour des Vénus à la ceinture facile, à jeter l’or par les fenêtres. Rien ne manque à ses parties fines, ni le parasite égayant la galerie, ni l’abbé de cour amoureux de vers rimés après boire, ni le traitant enrichi dans les fermes... Des traitants, on n’en rencontre que trop! A cette époque, il est grandement question de l’un d’eux qui, en l’espace de quelques années, grâce à d’inexorables saisies pratiquées en Médoc, a acquis deux terres, un hôtel et trois offices de finance, sans parler d’une avance de cent mille écus consentie au roi[195]!... Il est vrai que la Cour des Aides lui demande compte de ses exactions et que le Parlement signale à Sa Majesté les économies de ce genre de personnages «comme des caisses d’amortissement destinés par la loi au paiement des dettes de l’État»[196].
Les distractions se multiplient sous les pas des visiteurs. En hiver, des bals publics, agrémentés de jeux, se succèdent sans relâche. Dès l’apparition des beaux jours, on organise des fêtes champêtres, des promenades en rivière, des feux d’artifice avec figures variées et apothéoses[197], des luttes athlétiques et des combats d’animaux qui attirent une foule de spectateurs avides d’émotions. C’est là, s’écrie un nourrisson des muses,
Mais le plaisir le plus cher aux Bordelais, c’est le théâtre. Le prix varie suivant les genres. Pour l’opéra, on paie: cinq livres les fauteuils sur la scène, trois livres les premières loges et l’amphithéâtre, trente sous les secondes loges, vingt-quatre sous le parterre. La comédie coûte meilleur marché: quarante-huit sous les premières loges et l’amphithéâtre, trente sous les secondes loges, dix-huit sous le parterre.
Le beau monde occupe encore, le long des coulisses, une double rangée de chaises et de bancs. De leur côté, les acteurs continuent à se vêtir avec une fantaisie digne des beaux jours du carnaval: le vieil Horace ne craint pas de se poudrer à blanc, Tibère dicte ses lois en perruque Louis XIV, et Phèdre brûle de mille feux sous les paniers d’une tunique à falbalas. Cependant, la réforme, déjà accomplie sur quelques scènes, est à la veille de s’opérer à Bordeaux. Les novateurs accablent de railleries
Ce qui leur attire, d’ailleurs, de la part des gens restés fidèles à la mode ancienne, cette réplique déconcertante:
Quoique d’allures un peu provinciales, le spectacle n’est cependant pas dépourvu de charme. Parfois même, l’imprévu lui imprime une saveur particulière... Certain jour d’été, au cours d’un violent orage, le public éclate de rire: c’est l’ours de la pièce les Chasseurs et la Laitière qui, terrifié par un coup de foudre, se dresse sur ses pattes et, oublieux de son personnage, ébauche le signe de la croix en murmurant un oremus[200]... Une autre fois, le parterre assiste à une vraie bataille: des dragons en goguette, éconduits par les danseuses, envahissent la scène pendant le ballet, éteignent les chandelles, et, se ruant «sur ce qu’ils peuvent attraper à la faveur des ténèbres», renouvellent l’exploit accompli par les Romains sur les Sabines[201].
De temps à autre, la présence d’étoiles parisiennes donne aux représentations un véritable cachet artistique. Les Bordelais appartenant à cette génération rappellent, non sans orgueil, que c’est à leur instinct du beau qu’est due la renaissance de la diction dramatique... Mlle Clairon, hantée du désir de substituer à la vieille méthode déclamatoire une méthode nouvelle dont la sincérité serait la base, résolut de tenter l’aventure dans la capitale de la Guyenne. Ayant choisi Phèdre pour ses débuts, elle joua le rôle des deux façons, afin qu’on pût juger en connaissance de cause. Le premier soir, se conformant à la tradition, elle eut «les éclats, l’emportement, la déraison» qu’on applaudissoit à Paris et que tant d’ignorants appeloient la belle nature[202]...» L’auditoire la trouva superbe. Le lendemain, elle représenta Phèdre, telle que la concevaient son cœur, son âme, son génie. Plus de saccades ni de gestes désordonnés, mais une passion dont l’ardeur, pour être contenue, n’en était pas moins saisissante... Déconcertés, les spectateurs restèrent froids durant le premier acte. Puis, la lumière éclata, et bientôt, bouleversés par la puissance de cette interprétation, ils portèrent aux nues la grande tragédienne... Grâce à la sagacité du public bordelais, la victoire du vrai sur le convenu était acquise.—Désormais, Voltaire pourra dire de Clairon: «Elle a créé son art, elle est unique!»
Durant l’été, la ville se dépeuple. On va aux eaux: au Mont-d’Or ou à Vichy, mais de préférence à Bagnères, Barèges ou Cauterets. Quelquefois les malades séjournent successivement dans deux de ces stations, sauf à entreprendre ensuite, pour chasser les humeurs peccantes,... une cure de lait: rien de nouveau sous le soleil.
L’automne, aux fécondes clartés, est le moment de la villégiature. Gentilshommes et parlementaires vont veiller à leurs vendanges. Le bourgeois, de son côté, s’installe dans sa maison des champs, à Talence, Caudéran, Pessac, ou sur les coteaux de Lormont: d’aimables vide-bouteilles où se reflète encore l’influence de Paris. En un temps où toute brebis bien apprise porte un collier de rubans roses, les jardins subissent une toilette spéciale. Bustes, statues, guirlandes en forment l’ornement, avec des ifs en boules de quilles, des buis allégoriques, des boulingrins reproduisant les signes du zodiaque. Ni ombre ni verdure: des arbres mutilés, amputés, taillés au cordeau—le massacre des innocents[203]!
Avec le retour des frimas, Bordeaux reprend sa vie normale,—une vie qui lui est propre, et dont la relation détaillée ne laisserait pas que d’être curieuse. Un tableau général nous entraînerait trop loin: bornons-nous à visiter quelques quartiers...
D’abord, la place du Palais, avec ses maisons en bois, ses pignons pointus et la masse énorme, flanquée de tours et de contreforts, où réside la justice royale. Déserte depuis deux mois, elle a retrouvé ses hôtes habituels, les gens de loi, en nombre incalculable... Seuls, les avocats inscrits au tableau atteignent le chiffre de cent quatre-vingt-six! Autour d’eux s’agitent une nuée de sergents, d’huissiers, de procureurs armés de sacs à procès et suivis de leurs clients, la comtesse de Pimbêche et M. de Chicaneau. A peine peut-on se frayer un passage au milieu des carrosses de Messieurs du Parlement et à travers leur valetaille, munie de la livrée réglementaire afin d’éviter toute confusion avec bourgeois ou gentilshommes[204]. En face, vers la partie nord, se dressent les appareils du bourreau: ici, la roue aux rayons sanglants; là, le gibet dont la corde graisseuse attend le supplicié; à gauche, sous un hangar béant, l’échafaud destiné aux exécutions de parade; à droite, la pierre, en forme de piédestal, où l’on expose, coiffés d’un bonnet vert, les débiteurs faillis[205]... Ce côté de la place présente un caractère sinistre. Les autres, au contraire, par un contraste saisissant, respirent la gaieté et la vie. C’est, le long des boutiques ventrues, un passage continuel de gens affairés et d’oisifs marchandant des objets de toilette, dévisageant la belle parfumeuse, envahissant l’officine du barbier qui rase, frise, accommode et saigne moyennant un petit écu par mois. Mais la foule se presse surtout sous l’auvent des frères Labottière, les libraires en vogue. C’est chez eux que se débitent et parfois se forgent les nouvelles qui, le soir même, alimenteront la ville. Jurisprudence, politique, histoire, littérature, chasse,... on aborde tous les sujets, sauf pourtant la question religieuse. Bordeaux—qui le croirait!—est renommé pour sa pondération en cette irritante matière. Tandis que, aux quatre coins du royaume, chacun dispute sur la Grâce, le Gascon demeure insensible aux querelles jansénistes. Le scepticisme inhérent à sa race n’est point étranger à cet heureux résultat; mais il faut aussi en reporter l’honneur au prélat plein de prudence qui préside aux destinées du diocèse. Monseigneur de Lussan—un ancien dragon décoré de la croix de Saint-Louis—a cueilli trop de lauriers sur les champs de Bellone pour aspirer à de nouveaux exploits accomplis à coups de crosse et d’anathèmes.
Franchissons la porte du Cailhau, longeons la berge du fleuve—que bordent à cet endroit les échoppes des ferblantiers[206],—saluons l’hôtel des Fermes, et débouchons sur la place Royale... Le changement de décor est complet. Plus d’antiques logis accumulés les uns sur les autres et recevant à peine le jour par leurs croisées étroites; mais de monumentales constructions avec un horizon baigné d’air et de lumière. Tout le long de la Garonne, le mouvement tient du prodige. Ce ne sont que haquets attelés de chevaux, que traîneaux tirés par des bœufs, que portefaix gesticulant, criant, se dépensant en efforts surhumains. Tandis que les colporteurs alignent leurs étalages; que les matelots, jambes nues, transportent les passagers de la rive aux bateaux; qu’aubergistes et hôteliers harcèlent les arrivants; que les sergents recruteurs surprennent la signature des cadets en goguette; que moines et loqueteux sollicitent l’aumône d’un ton nasillard,—la Bourse, aux arceaux sonores, est le théâtre d’une agitation fébrile. Jadis jugée trop vaste, elle pèche maintenant par son exiguïté. Le va-et-vient y est incessant: commis des douanes et des fermes, veilleurs guettant l’arrivée des navires, courtiers offrant les produits des îles contre les vins de la région... Autour de la grande salle, une rangée de tréteaux, couverts d’ustensiles et d’étoffes, attire les chalands. Ici, les marchands d’estampes et d’images; là, les horlogers parqués dans des guérites; plus loin, les fabricants de cordes à boyaux, violes, basses et mandolines. C’est, surtout à l’époque des foires, un bazar universel où se trouvent toutes les marchandises connues, même les ouvrages pourchassés par la police. Demandez plutôt à l’intendant: il assure que, sous le regard bienveillant de l’autorité consulaire, on y débite, comme du sucre ou de l’indigo, la série des libelles—Dieu sait s’ils pullulent!—imprimés contre le roi[207].
Poursuivons notre promenade, laissons à leurs exercices les cavaliers qui paradent aux abords du Château-Trompette, et, échappant au contact de cent industries diverses, remontons jusqu’au sommet des Fossés de l’Intendance, au point où ils aboutissent à la place Dauphine. Nous voilà à l’entrée de la salle de spectacle—celle-là même dont l’édification amena une hécatombe parlementaire. C’est là que la jeunesse dorée se donne rendez-vous. Le lieu est bien choisi. Toute l’après-midi, on y voit circuler les sujets de la troupe: Célimène drapée dans ses grands airs, Marton la délurée, Agnès moins timide dans la rue qu’à la scène, les reines de tragédie et d’opéra, les nymphes du ballet qui, plus expertes que leurs sœurs de la fable en l’art d’amorcer les gens, n’ont garde de s’enfuir derrière les saules.
Le soir, vers cinq heures, quand s’allument les chandelles de la rampe, commence le défilé des dames venues pour occuper leurs places[208]: l’intendante en robe à paniers d’une nuance délicate; présidentes et conseillères luttant d’élégance; bourgeoises à prétentions qui grilleraient d’avoir des pages si la mode n’en était passée; robustes beautés et jolis minois avec lesquels il s’échange plus d’un coup d’œil à travers les glaces de la chaise ou les rideaux de l’antique carrosse.
Le personnel qui affectionne ce quartier se compose d’officiers infatués de leur mine, de petits-maîtres tenus pour savants parce qu’ils ont lu Candide, de fils de famille en rupture de comptoirs et en débauche de bonnes façons... Une avalanche d’habits blancs, roses et bleus, galonnés de tresses d’or larges d’un doigt, avec des boutons d’acier, des poches en long et l’épée poignardant le ciel. Un double lien unit ces éléments divers: l’amour du plaisir et le besoin de paraître. Cette dernière faiblesse est le péché mignon des Bordelais. Tous nobles, tous comtes ou marquis! s’écrie, non sans malice, un contemporain... Nobles, tous? c’est discutable, bien que la Gascogne soit le pays de France où s’écoule le plus de savonnettes à vilain; il n’est guère, en effet, assure Bernadau, de bourgeois enrichi qui ne s’offre cette satisfaction, sinon par vanité, au moins pour se conformer à l’usage. Mais les titres dont la plupart s’affublent, n’existent guère que dans leurs rêves. Point de seigneur sans terre, disait le vieil adage... Les terres de la province ne suffiraient pas à justifier le quart des couronnes ou tortils qui s’épanouissent sur les rives de la Garonne.
Une particularité digne de remarque, c’est la facilité avec laquelle, vrais ou faux, ces titres nobiliaires s’accommodent avec l’esprit de négoce inhérent à la race bordelaise. Il n’est pas de baron, si glorieux qu’il soit, qui, dans les communs de l’hôtel héréditaire, ne débite son vin en fût, en baril, voire à la bouteille. De même, on peut tenir pour certain que les gentillâtres chartronnais attelés au char de la grande coquette s’efforcent, entre deux tirades amoureuses, de placer quelques barriques de palus. L’exemple le plus frappant de cet éclectisme est fourni par certaine bourgeoise de la rue du Parlement, enrichie dans le commerce des blés, l’armement et la banque. Devenue, très légitimement, comtesse de Lasserre et marquise de Pouy-Roquelaure, investie en cette qualité du droit de haute et basse justice, disposant de neuf paroisses dont les curés doivent lui offrir l’encens, elle n’en continue pas moins à trafiquer avec les îles, à jouer sur la hausse des farines, à prêter ses fonds à six pour cent et à tenir ses comptes en partie double. Ajoutons, à l’honneur de sa descendance, que, dépossédée du marquisat, elle en quitta le nom et le titre... On assure que bon nombre de Gascons, se trouvant dans le même cas, oublièrent de se conformer à cette règle.
Achevons ce tableau rapide par quelques mots sur une puissance qui bientôt régentera le monde: nous voulons parler de la presse... Elle vient de faire sa première apparition, oh! avec un format et un qualificatif modestes: les Annonces-Affiches. C’est un recueil qui, à partir du 1er août 1758, est publié le jeudi de chaque semaine. On y trouve la nomenclature des maisons à louer ou à vendre, la liste des objets perdus, la date d’arrivée ou de départ des navires et toute une série de propositions engageantes. Un Bordelais désire-t-il se rendre à Paris ou à Toulouse? Il demande un compagnon pour partager la voiture, le gîte et la table. Procureurs, notaires, conseillers, voulant se défaire de leurs offices, font aussi appel à la publicité. L’élément littéraire, sous forme de contes, d’odes, de critique théâtrale, de mémoires historiques, ne tarde pas à apparaître: c’est dans les Annonces-Affiches que l’abbé Baurein insère ses premiers travaux, à côté d’articles de Louis-Sébastien Mercier, le futur conventionnel, alors professeur au Collège de la Madeleine. Voici, enfin, quelques indications succinctes sur les événements qui s’accomplissent en France et à l’étranger; mais pas une appréciation, pas un jugement. Cela s’appellerait de la politique, et toute incursion dans ce domaine est rigoureusement défendue. Il en coûterait gros de se risquer... En tant que grilles et verrous, le fort du Hâ—encore une ressemblance avec Paris—ne le cède en rien à la Bastille!