Qu’ale fait par sa cortoisie
Solaz e bele compaignie
Et es alanz et es venanz,
Soit chevalier ou franc serjanz,
Et sert chascun selon son pris...
Es leus s’an vantent li plusor
Si dïent que c’est par[517] amor...
Et dïent que c’est grant baudise[518], 57
Et tost l’avroit on desoz mise,
S’on la tenoit en privé leu.
D’autre part, si elle ne fait pas bon visage, elle passe pour «trop fière». Il faut savoir parler et se taire avec mesure. Robert de Blois est convaincu que les dames qui l’en croiront ne seront jamais blâmées.
I. Si vous allez à l’église, ou ailleurs, marchez avec dignité, «toute droite»: ne trottez pas, ne courez pas; et ne musez pas non plus[519]. Saluez même les pauvres gens:
Chascun que vous encontrerez
Saluez debonairemant;
Ce ne vos coste pas granment,
Et molt en est tenuz plus chiers
Cil qui salue volentiers.
II. Ne vous laissez mettre la main aux seins par personne, si ce n’est par votre mari, qui en a le droit. C’est pour qu’on ne se la laisse pas mettre que les «affiches», broches ou agrafes, ont été jadis inventées.
III. De même ne vous laissez pas baiser sur la bouche, si ce n’est par celui «à qui vous êtes toute». Loyauté, foi ni parage n’empêcheraient pas les conséquences.
IV. Beaucoup de dames se font blâmer à cause de la façon qu’elles ont de regarder les gens, à peu près comme l’épervier qui fond sur une alouette. Prenez-y garde: les regards sont «messagers d’amour»; les hommes sont prompts à s’y tromper:
Nul home, se voz ne l’amez
Par droite amor...
V. Si quelqu’un vous prie d’amour, ne vous en vantez pas. C’est vilainie de se vanter. Et d’ailleurs s’il vous prenait fantaisie, plus tard, d’aimer ce quelqu’un, le secret en serait plus difficile à garder. Taisez-vous donc, ne fût-ce que par prudence; on ne sait pas ce qui peut arriver.
VI. Pas de ces décolletages à la mode:
Sa poitrine, por ce c’on voie
Com faitement sa char blanchoie.
Une autre laisse tout de gré
Sa char aparoir au costé;
Une des jambes trop descuevre.
Proudons ne loe pas ceste euvre.
Non seulement les prud’hommes sont choqués de ces manières d’agir, mais les gens ne se gênent pas pour en exprimer leur avis: «C’est signe de putaige», disent-ils.
VII. N’acceptez pas de joyaux, si ce n’est à bon escient. Car les joyaux qu’on vous donne privément coûtent cher; c’est l’honneur qu’on achète avec. Il y a pourtant d’honnêtes cadeaux, dont il convient de remercier:
VIII. Surtout, ne «tancez» pas. La colère, le verbe haut suffisent à faire déchoir une dame à la condition de ribaude. Rien n’est plus contraire à la courtoisie. Si l’on vous dit des choses désagréables, ne ripostez pas sur le même ton; tout le monde vous en saura gré. L’homme qui vous injurie s’honnit lui-même, et non pas vous; si c’est une femme qui vous «tance», vous lui crevez le cœur au ventre en refusant de lui répondre[523].
IX. Ici, Robert de Blois croit devoir mettre les dames en garde contre l’habitude de jurer, de trop boire et de trop manger:
Ne puet dame yvre en soi avoir...
Bien est honiz et honiz soit
Et homs et fome qui trop boit.
X. La dame qui, quand un grand seigneur la salue, se tient immobile et «estoupée», on dit qu’elle n’est pas bien élevée[524]. On se permet des réflexions plus désobligeantes encore:
Il n’est licite de «s’estouper» beaucoup que lorsqu’on a quelque chose à cacher, si l’on est «jaune, grounaise, remusée». N’estoupez pas, ou peu, un beau visage.—Si vous chevauchez en public, soyez estoupée. «Destoupez»-vous en entrant dans l’église.
Se vos avez maul plaisant ris,
Sanz blasme votre main poez
Metre devant, quant vos riez[528].
XI. Dame qui a pâles couleurs
déjeunera dès le matin. Bon vin colore la face. Anis, fenouil et cumin corrigent l’autre inconvénient. Vous, du reste, dont l’haleine est mauvaise, mettez-vous en peine de la retenir, à l’église, quand vous prenez la «paix»[529]; et ne soufflez pas à la figure des gens, principalement «quant vos estes plus eschaufée».
XII. C’est surtout au moûtier (à l’église) qu’il importe de surveiller sa contenance; car on est là sous les yeux du public, qui «note le mal et le bien».
Cortoisement agenoillier
Et par beles devocions
Faire de cuer ses oroisons.
De molt rire, de molt parler
Se doit on en mostier garder...
XIII. Levez-vous au moment de l’Évangile. Signez-vous au commencement et à la fin. A l’offrande, tenez-vous bien. Dressez-vous aussi, les mains jointes, lors de l’élévation; priez ensuite, à genoux, pour tous les chrétiens jusqu’à ce qu’on dise Per omnia:
Par maladie ou par anfanz,
Votre sautier[530] lire povez
En seant, se vos le savez.
Chose qui n’est pas permise aux hommes, sans encourir de blâme.
XIV. La bénédiction donnée, laissez la foule s’écouler; inclinez-vous successivement devant chaque autel; et si vous avez compagnie de dames, attendez-les, et partez la dernière. Ainsi en usent les dames qui ont de bonnes manières.
XV. Si vous avez un bel instrument vocal, chantez hardiement:
Est une chose molt plaisanz.
En compagnie de gens du monde, qui vous en prient, et dans votre particulier, pour votre plaisir, chantez; mais n’abusez pas, pour que les gens ne disent pas, comme il arrive: Beaux chanters ennuie sovant[531].
XVI. Recoupez souvent vos ongles, au ras de la chair, par souci de propreté. «Avenandise» vaut encore mieux que beauté[532].—Toutes les fois que vous passez devant la maison d’autrui, gardez de vous arrêter pour jeter un coup d’œil à l’intérieur.
En son hostel priveemant
Qu’il ne voudroit pas c’on veïst.
Entrer sans frapper est indiscret; il semble que ce soit «agais».
XVII. Il importe de savoir manger. Ne pas trop rire, ne pas trop parler à table. Ne pas s’adjuger les meilleurs morceaux. Ne pas trop manger chez un hôte. Ne pas blâmer les mets qu’il offre. S’essuyer la bouche, ne pas s’essuyer le nez à la nappe:
Votre boiche bien essuez;
Que li vins engraissiez ne soit,
Qu’il desplait molt a cui le boit.
Gardez que vos iex n’essuez
A cele foiz que vos bevez
A la nape, ne votre nez...
Si vos gardez dou degouter
Et de vos mains trop engluer[533].
XVIII. Mentir est un grand vice. Tout prud’homme aimerait mieux recevoir une blessure corporelle que de mentir: une blessure peut guérir; le tort que cause le mensonge à la réputation est sans remède.
XIX, XX, XXI[534]. Il y a des dames qui, quand on les prie d’amour, ont la gaucherie de se taire, faute de se savoir excuser. Tant de simplicité encourage les poursuivants et leur fait croire qu’ils chassent un gibier facile, trop facile. Il faut toujours refuser, même si l’on n’en a pas l’intention. Et voici comme on doit s’y prendre.
Supposé que celui qui vous adresse une déclaration vous dise:
Me fait votre beautez languir.
Quant je vos voi, s’ai si grant joie
Qu’il m’est avis que je Deu voie...
Vendre, doner et engaigier
Me poez, dame, plainnement.
Por fiance merci vos quier
Quant votre suis si ligemant.»
Et autres choses semblables[535]. Vous répondrez:
A cui j’ai promise ma foi,
M’amor, mon cors et mon servise
Par loianté de Sainte Yglise...
Et se vos jamais en parlez
Mon cuer si deperdu avrez
Que trop mal gré vous en sera...»
Ne dites pas cela en riant, mais comme si vous étiez bien fâchée. N’allez pas, toutefois, jusqu’à l’outrage. Et ne craignez rien; vous aurez beau lui défendre de revenir sur ce sujet, il n’aura garde d’obéir:
LES QUATRE AGES DE L’HOMME
A la fin de l’opuscule Des. IIII. tenz d’aage d’ome, on lit (dans un seul ms., celui de Metz), une notice sur l’auteur, rédigée par lui-même, selon toute apparence. En voici la substance. Philippe de Novare, qui fit ce livre, en a composé deux autres: 1º un recueil de mémoires historiques et de poésies sur divers sujets[540]; 2º Le Traité de forme de plait, ou Livre des us et coutumes des «Assises d’Outremer et de Jherusalem et de Cypre».
Le Traité de forme de plait est connu et publié depuis longtemps. L’autre recueil a passé pour perdu tout entier depuis le XVIe siècle, mais on a retrouvé récemment la plus importante des parties dont il se composait: «l’Estoire et le dreit conte de la guerre qui fu entre l’empereor Federic et monseigneur Jehan d’Ibelin, seignor de Baruth»; voir Les Gestes des Chiprois, éd. G. Raynaud (Genève, 1887). Le texte, «qui pourrait encore être amélioré», de ces précieux mémoires, «mériterait d’être publié une fois de plus, séparé de la compilation dans laquelle il est inséré et purgé des interpolations qu’il a subies: il fournirait alors à l’historien, au philologue et au littérateur un des monuments à tous les égards les plus intéressants que nous ait laissés l’historiographie française du moyen âge». Tel était le sentiment de G. Paris, qui annonçait l’intention, peu de temps avant sa mort, de procurer cette édition[541].
La biographie de Philippe est maintenant assurée dans ses grandes lignes.—Il était originaire de Novare en Lombardie[542], et de famille noble. Pourquoi et comment il était venu de son pays en Orient, c’est ce qu’il racontait dans la partie de ses Mémoires que l’on n’a plus. On sait pourtant qu’il figurait au siège de Damiette, en 1218, dans la suite d’un baron de Chypre qui s’appelait Pierre Chappe; ce seigneur appréciait fort son talent de lire à haute voix des romans. C’est par là que le jeune «lombart» gagna aussi, devant Damiette, l’amitié de Raoul de Tabarie, «qui passait pour l’homme de son temps le plus versé dans le droit féodal et qui lui inculqua les premiers principes de cette science.» Ces souvenirs de jeunesse sont rapportés par Philippe dans le «Livre de forme de plait» (Assises de Jérusalem, I, 525).—A une date inconnue, il entra au service des Ibelin, une des plus grandes familles de l’Orient latin, dont il demeura, toute sa vie, le client et l’ami dévoué.
Il se maria en 1221 avec une femme du pays, dont il eut un fils, Balian, filleul de Balian d’Ibelin. Elle le laissa veuf de bonne heure.
De ces deux faits que, de son propre aveu, il avait composé des chansons «des granz folies dou siecle que l’on apele amors», et qu’il eut longtemps d’assez grosses dettes, les modernes ont conclu qu’il paraît avoir mené, en son âge mûr, «une vie peu austère». Mais, par ailleurs, on n’en sait rien.
Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il établit de bonne heure sa réputation de jurisconsulte, très éminente par la suite. «Sire Phelipe de Nevaire, disait Hugues de Brienne en 1263-64, que l’on tent[543] au meillor pledeour deça la mer». A partir de 1229 il joua aussi un grand rôle comme combattant et diplomate dans la guerre de Chypre, qu’il a racontée, et à la cour des Ibelin, en Chypre et en Syrie. Son «compère» Balian d’Ibelin, le «vieux seigneur de Baruth», le modèle des chevaliers, mourut en 1246; mais il resta en relations intimes avec le frère de Balian, Jean.—Après la mention précitée qu’Hugues de Brienne a faite de lui en 1263-64, sa trace se perd.
On a conjecturé pourtant qu’il dut composer son dernier ouvrage: Des. IIII. tenz d’aage d’ome après 1265. Nous savons, en effet, par lui-même, qu’il avait «soixante-dix ans passés» quand il écrivit ce livre, résumé de son expérience mondaine. Or, puisqu’il était encore au siège de Damiette, en 1218, dans une position subalterne, et puisqu’il se maria en 1221, c’est, dit-on, qu’il était né probablement vers 1195. Il aurait donc eu soixante-dix ans juste en 1265.—Au lecteur d’apprécier jusqu’à quel point ce raisonnement est solide.
Philippe de Novare entreprit le Des. IIII. tenz d’aage d’ome pour «ansaignier as siens et as estranges» ce qu’il avait appris sur la vie, au cours de sa longue carrière, en regardant autour de lui, sans avoir, d’ailleurs, la prétention de faire concurrence à «cels qui plus sevent et valent, et especiaument as ministres et as sarmoneurs de Sainte Eglise». C’est un des rares ouvrages du moyen âge dont il n’y ait pas lieu de rechercher les sources: il est presque entièrement original, soit que l’auteur exprime ses opinions personnelles, soit qu’il se fasse l’écho des idées courantes dans la haute société, profondément francisée, toute française, de son pays et de son temps; d’où l’intérêt exceptionnel du livre[544]. Original, vivant, sincère: à combien d’œuvres du moyen âge est-on en droit d’appliquer ces épithètes?—Le seul écrivain du XIIIe siècle dont il soit légitime et indiqué de rapprocher Philippe de Novare, c’est Joinville[545]; tout autre éloge est superflu.
L’auteur—homme du monde, et non pas écrivain de profession—n’a pu tirer de son propre fonds un opuscule relativement si long sans révéler au lecteur attentif certains traits de son propre caractère. Il était à coup sûr prudent, très prudent, extraordinairement respectueux dans ses rapports avec l’Église, quoiqu’il risque en terminant, contre le «métier» ecclésiastique, une plaisanterie qui, d’ailleurs, avorte tout de suite sous sa plume (§ 213, 216). Familier des cours princières, il était très préoccupé des devoirs que les grands seigneurs ont envers leurs serviteurs; c’est une matière qu’il remâche à plusieurs reprises, à propos et hors de propos, et l’on peut soupçonner, çà et là, à l’entendre (notamment aux § 207, 208), l’amertume de ressentiments personnels: «Tel riche home chacent le cheval de l’estable et i mettent le buef et les asnes as hautes manjoures[546]...». Enfin, il avait une médiocre opinion de la vertu et du «sens» des femmes, et il semble qu’il ait vécu dans une société où les mœurs étaient assez libres.
«Telz i a qui dient que li viel sont rassoté et hors de memoire, et sont changié et remué de ce qu’il soloient savoir» (§ 36). Dans le Des. IIII. tenz d’aage d’ome, le style du bon vieillard est encore agréable, vif et savoureux par endroits: mais il est aussi, parfois, embarrassé, très pénible. Les idées sont enfilées à la débandade, surtout à partir du chapitre III (§ 95, «En moien aage...»). Il y a des redites fâcheuses, des oublis singuliers. Et que penser des trois post-scriptum accumulés à dessein pour «carrer» l’ouvrage, de façon, comme l’auteur ne craint pas de s’en vanter dans son explicit, à ce que les «quatre temps d’aage» y soient «devisez et affigurez de quatre en quatre par quatre foiz»? Lorsqu’il écrivit les dernières pages de son dernier livre, le spirituel mémorialiste de La guerre qui fu entre l’empereor Federic et monseigneur Jehan d’Ibelin, seignor de Baruth, avait sûrement beaucoup baissé.
Le traité moral de Philippe de Novare, dont on connaît cinq manuscrits (tous du XIIIe siècle), a été publié, médiocrement, par M. Marcel de Fréville, pour la Société des Anciens Textes français (Paris, 1888). Cf. P. Meyer, dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, L (1889), p. 669.
Celui qui fit ce livre avait soixante-dix ans passés quand il l’entreprit. En ce long espace de temps il a acquis de l’expérience, souvent à ses dépens. C’est ce qui l’autorise à enseigner les autres.
I
Dieu a fait de sa grâce aux petits enfants trois dons: l’enfant aime et reconnaît la personne qui le nourrit de son lait; il «fait samblant de joie et d’amor» à ceux qui jouent avec lui; enfin ceux qui élèvent les enfants les aiment et en ont naturellement pitié. Ce dernier point est très nécessaire, car, «se ce ne fust, il [les enfants] sont si ort[547] et si annieus[548] en petitesce, et si mal et si divers[549] quand il sont .I. po grandet, que a painnes en norriroit on nul.»
Les méchants enfants, «qui font les abominacions», ont perdu la grâce de Notre-Seigneur, à cause de leurs péchés et de ceux de leurs aïeux. Tous les enfants devraient prendre exemple sur Jésus-Christ, qui fut si humble et si obéissant envers sa glorieuse mère et le mari de celle-ci, Joseph. Et il ne faut pas dire que les enfants sont bons ou méchants suivant qu’il a plu à Dieu de les rendre tels; ils ne sont pas pareils aux «faons» des bêtes et aux «pijons» des oiseaux, qui sont sans raison: ils ont, eux, le «franc arbitre» du bien et du mal, au moins depuis l’âge de dix ans.
L’amour de ceux qui élèvent les enfants croît à mesure que ceux-ci grandissent. Mais qu’ils prennent garde. Il faut, non pas faire, sans examen, la volonté des enfants, mais les corriger quand ils sont petits. «N’avient pas sovent que anfant facent bien se ce n’est par doute ou par ansaignement» (§ 227). L’an doit ploier la verge tandis que ele est graille et tendre; car, plus tard, on la casserait. Et si l’enfant pleure, peu importe: mieux vaut qu’il pleure pour son bien que si le père pleurait, plus tard, pour son mal. Châtier par paroles, d’abord, puis, de verges; enfin, de prison. Surveiller particulièrement les tendances au vol, à la violence, au blasphème, qui mènent à mal finir. «Assez en i a qui jurent et mesdisent de Nostre Seigneur et de Nostre Dame et des sainz; ce ne lor doit on soffrir en nule guise, car mescreant en puent devenir et a male fin venir.» Paroles vilaines, vilains jeux, tout cela est fort dangereux, car on s’y habitue; or, dans la vie, Par douce parole passe l’an bien un mal pas, et par felon dit ont esté maint home honi et mort.
La première chose que l’on doit apprendre aux enfants, c’est la croyance en Dieu: Credo in Deum, Pater noster, Ave Maria; puis, les deux premiers commandements de la loi, qui sont les plus importants. C’est à savoir: Aimme ton Seignor ton Dieu de tout ton cuer et de toute ta pensée et de toute ta langue et de touz tes manbres et de toute t’ame; et Aimme ton proïme si comme toi meïsmes. A peu près toute la Loi découle de ces deux articles.
Ensuite, apprendre un métier; l’essentiel, dans la vie, est de bien faire son métier, quel qu’il soit. Les métiers dont il faut commencer l’apprentissage le plus tôt sont les deux plus honorables, «clergie et chevalerie»[550]. «A poines puet estre bon clers qui ne commance dès anfance, ne ja bien ne chevauchera qui ne l’aprent jones».
Il est d’ailleurs facile de prouver que les deux «métiers» susdits sont, non seulement les plus honorables, mais les plus profitables. Il est arrivé souvent que, par clergie, le fils d’un pauvre homme est devenu un grand prélat, voire pape, père et sire de toute la chrétienté. De bons chevaliers ont fait fortune par leur valeur; il en est qui sont devenus rois. On peut aussi être canonisé et avoir sa fête chaque année (ce qui n’est pas donné aux plus grands seigneurs), ou être de ceux dont «on fait memoire et biaus diz en rime et en chançons».
Les hauts hommes ont trop à faire pour enseigner eux-mêmes leurs enfants. Qu’ils les fassent élever largement, pour qu’ils ne s’accoutument pas à la parcimonie, dont la tache est indélébile. La largesse n’a jamais ruiné personne; l’avarice a ruiné bien des gens. Largesse dispense de mainte vertu, même de courage: «Largesce cuevre mout d’autres mauvaises tesches en riche home, car s’il avient que riches home ne soit hardiz de son cors, s’il ose largement doner et despendre, il aura tant d’autres hardiz que ja por ce ne perdra terre.»
Les maîtres, choisis avec soin, apprendront aux enfants des hauts hommes la courtoisie, le beau parler, la manière d’honorer et d’accueillir les gens[551]; ils leur feront apprendre les histoires et les livres des auteurs où il y a de beaux dits et de bons conseils qui pourront leur être fort utiles, s’ils les retiennent. Ils les laisseront aussi jouer, car nature le requiert, mais pas trop[552].
Voilà pour les mâles; voici maintenant pour les femelles.—On leur enseigne premièrement l’obéissance (car Notre-Seigneur a voulu que les femmes fussent toujours en commandement et sujétion); et à n’être ni hardies, ni abandonnées en paroles ni en actions, ni vilotières[553], ni convoiteuses, ni quémandeuses, ni dépensières. En effet, si une femme parle vilainement, on lui répondra sur le même ton, au grand dommage de sa réputation. Si une femme fait vilaine œuvre de son corps, de semblant ou de fait, si petit que soit le péché, c’est plus grande honte pour elle et pour les siens que s’il s’agissait d’un homme. Si une femme est vilotière, elle peut plus aisément parler aux gens; les gens lui parlent; et ces conversations entre personnes de sexe différent ne sont pas bonnes, car le feu et l’étoupe s’allument vite dès qu’on les met en contact... Une femme qui demande et convoite le bien d’autrui, on convoitera et demandera son corps. Enfin la largesse n’est pas une qualité qui convienne aux femmes: pucelle, elle n’a pas besoin de faire des cadeaux (et c’est pourquoi l’on dit de quelqu’un qui n’a rien: Il est plus povres que pucelle); mariée, si son mari est généreux et elle aussi, c’est la ruine de la maison; si son mari ne l’est pas autant qu’elle, elle fait honte à son seigneur. Une seule largesse est recommandable chez une femme: c’est lorsqu’il s’agit d’aumônes, avec la permission du mari, si le ménage a de quoi. Quand on voit une femme trop dépensière, on se demande toujours si elle n’est pas aussi libérale de son corps que de son avoir.
Toutes les femmes doivent savoir filer et coudre, car la pauvre en aura besoin et la riche appréciera mieux le travail des autres.
On ne doit pas apprendre aux filles à lire ni à écrire, si ce n’est pour être nonne; car maints maux sont advenus du fait que des femmes avaient appris ces choses[554]. Il y a des gens qui oseront leur écrire folies ou prières, en chansons ou en rime ou en conte, qu’ils n’auraient pas osé dire. Et le diable est si subtil qu’il inspirera aux plus sages le désir de répondre. Une correspondance s’ensuivra, et, comme dit le proverbe: Au serpent ne puet on doner venin, «car trop en i a».
Se méfier, pour les jeunes filles, des mauvaises femmes et des garçons. Les mauvaises femmes leur conseillent de mal agir et font les entremetteuses. La compagnie des garçons est fort à craindre; «car mainte foiz est avenu qu’il [les garçons et les garces] s’entr’aimment dès petitesce, et si tost comme il le pueent faire il s’assemblent, ainz que les autres genz cuident que nature lor requiere».
Leur enseigner, au plus tôt, «la bele contenance et simple»; c’est-à-dire à regarder droit devant elles, ni trop haut, ni trop bas, d’un air tranquille et mesuré, modestement, sans affectation, «sanz bouter sa teste avant ne traire arriers en fenestre ne aillors»[555].
Les jours de fête, qu’elles ne soient ni trop «acointables» (familières), ni «vilainement gourdes» (empruntées). Encore vaudrait-il mieux qu’elles fussent un peu dédaigneuses que trop faciles à l’égard de ceux et de celles qui les entourent pour les servir. Privez sires fait fole mainie. «Moult afiert a fame qu’ele parole po,[556] car en trop parler dit on sovent folie».
La «bele contenance», c’est-à-dire la bonne éducation, est très nécessaire aux femmes. Mainte pauvre pucelle a été appelée à être riche dame et hautement mariée à cause de sa bonne renommée; mainte haute dame a été déshonorée par sa «folle contenance» et en a manqué mariage. Bien plus, il arrive souvent qu’un sage maintien, sans vertu, soit plus avantageux que la vertu, sans bonnes manières: «Aucune foiz a mout valu bele contenance et sage deportement a cele qui a mesfet; et par le contraire ont esté avilenies et blasmées plusors, sans mesfere».
On dit communément que les femmes de mauvaises mœurs élèvent bien leurs filles, car elles connaissent les inconvénients «de fol samblant et de fol fet». Mais cela n’est pas vrai, car les filles de telles femmes savent fort bien répondre aux reproches qui leur sont adressés par elles: «Ja fetes vos ce et ce, et je le sai mout bien et oï dire». Ainsi, elles «estoupent la bouche» à leurs mères. Mais les bonnes mères osent tout dire.
Les femmes ont un grand avantage sur les hommes. On n’est tenu pour honnête homme qu’à plusieurs conditions, si l’on est à la fois courtois, large, hardi et sage. La femme, si elle est honnête de son corps, tous ses autres défauts sont couverts, et elle peut aller partout tête levée. C’est pourquoi les filles n’ont pas besoin de tant d’enseignements que les fils; ceux qui précèdent suffisent, si l’on s’y prend à temps.
II
La jeunesse est le plus périlleux des quatre âges de l’homme et de la femme. Car l’homme et la femme sont comme la bûche de bois vert qui, mise au feu, fume sans plus, jusqu’à ce qu’elle soit allumée. Nature fume en enfance et s’allume en jeunesse, et la flamme en saute parfois si haut que la puanteur du feu de luxure et de plusieurs autres grands péchés des jeunes gens monte jusqu’au trône de Notre-Seigneur Jésus-Christ. «Perilleusement vivent jones genz et plus perilleusement muerent», s’ils trépassent de ce siècle avant d’avoir atteint l’âge mûr.
Il arrive souvent que les jeunes gens ne voient, n’entendent et ne redoutent rien; ne voient pas ce qu’ils font, n’entendent pas ce qu’on en dit, n’en redoutent pas les conséquences. Il y en a qui sont si outrecuidants qu’ils croient tout pouvoir et savoir; il y en a d’intelligents qui savent assez de choses, mais ils se courroucent vite, et courroux de jeunesse est déréglé et brusque.
Il y en a qui méprisent les hommes d’âge moyen et les vieux, disant qu’ils sont rassotés, tombés en enfance. Il en est qui disent ce qu’ils pensent, hardiment, dans les conseils les plus solennels, avant leurs anciens et les sages. Tel, dans le livre de Lancelot, le neveu de Farien, nommé Lanbague, qui s’attira, pour ce fait, une semonce de son oncle. On peut bien dire que la conscience des jeunes gens est comme une grande vessie gonflée de volonté; qui la frappe comme il faut, la crève.
Il y a des jeunes gens qui ne renoncent jamais à faire ce qui leur plaît par crainte de ce qu’on en dira. Bien à tort. De vaillants hommes se sont laissé écharper pour ne pas prêter à la médisance.
Les jeunes gens font volontiers outrages et torts à leurs voisins. S’ils sont forts, ils battent, blessent, tuent. Ce sont là des péchés mortels et non sans péril pour les riches hommes, car «assez i a de povres hardis, et por ce qu’il ont moins a perdre, se vangent plus tost; et ausis mole est la pance dou riche home comme dou povre: bien i puet entrer li glaives...» Les offenseurs sont haïs de Dieu et du siècle; et, s’il leur arrive malheur, personne ne les plaint.
Les jeunes «hauts homes», grands seigneurs qui ont beaucoup de terres, de chevaliers et de peuple, ont des rapports difficiles avec leurs gens, et leurs gens avec eux. Ils aiment naturellement à s’entourer d’hommes de leur âge; leur propre jeunesse, les conseils de leur entourage et leur pouvoir les entraînent à des méfaits contre leur honneur, au péril de leur âme; plusieurs en ont été presque déshérités, ou tout à fait.
Les jeunes hommes de condition moyenne, chevaliers, bourgeois ou autres, sont exposés à se révolter contre leurs seigneurs. Or, c’est chose honteuse et vilaine d’être contre son seigneur; que l’on ait tort ou raison, on est souvent tenu pour traître, et cela finit mal.—Mal seignor ne doit on mie foïr, dit le proverbe, car il ne durra mie toz jors; tel n’est pas l’avis de l’auteur. Il n’est si bon pays au monde qu’il ne soit sage de fuir[557] s’il est gouverné par un jeune seigneur méchant et fort, acharné à honnir et à détruire son homme, car il lui pourrait faire tels maux qui ne sauraient être amendés[558]. Ainsi la conclusion paraît être que s’il n’est jamais justifiable de se révolter contre son seigneur, il l’est parfois de le fuir; «mais as bons païs puet on bien recovrer, se li seingneur s’atempre, ou s’amande, ou muert.»
Les jeunes gens sont querelleurs; or il est particulièrement dangereux de l’être avec son seigneur, et aussi avec son prélat et avec «sa fame espousée».
Quant au prélat, quelle que soit la querelle, ou à droit ou à tort, il faut toujours venir à sa merci si l’on ne veut pas mourir excommunié et déshonoré. Les clercs sont toujours juges en leur propre querelle, car si l’on appelle de l’un d’eux, c’est encore, nécessairement, devant l’un d’eux, et ils sont presque tous «feru en un coing»; ils se soutiennent tous: ils savent que ce qui est arrivé à l’un peut arriver à l’autre.
Qui se querelle avec sa femme a tort ou raison. S’il a tort, il offense Dieu; il excite «la foible complexion» de sa femme à mal faire [pour se venger]; il donne à penser aux gens que le mal est plus grand qu’il n’est et les enhardit par là à profiter de la désunion entre les époux pour faire la cour à l’épouse. S’il a raison, c’est pis encore, car par la faute de la femme, si elle est publiée, le mari est déshonoré, en tout cas, «a tort ou a droit».
C’est grand’honte et grand dommage que le mari et la femme soient mal ensemble longtemps. Quel que soit le coupable, le cas du mari est toujours mauvais, car l’homme craint plus la honte que la femme ne fait. A quoi bon combattre quand on est sûr d’avoir le dessous? Les sages disent qu’un mari ne peut parler de sa femme devant les étrangers que d’une seule manière sensée; dès qu’il voit qu’on la regarde, qu’il déclare: «Ce est ma fame», et se taise. De la sorte, si les autres sont courtois, ils le laisseront en paix.
Les jeunes gens louent dans leurs discours ceux qui séduisent les femmes et les filles des prud’hommes; ils les déclarent très vaillants, amoureux et aimés de leurs amies; et ils médisent des maris et des pères. Cependant les maris et les pères sont les derniers à être informés des intrigues et ceux qui en souffrent le plus. Si chacun, en ces affaires-là, haïssait et blâmait les vrais coupables, il y aurait moins de méfaits.
Certaines gens, jeunes et autres, savent très bien que leurs proches parentes font ouvertement folie de leur corps, le souffrent et s’en moquent; et elles en prennent cœur et hardiesse pour s’abandonner plus librement aux uns et aux autres. De grands malheurs en ont résulté; mieux aurait valu les châtier âprement, car le bon justicier, quand il pend un homme, en sauve cent.
Les vieillards qui aiment les jeunes gens les voient avec angoisse affronter tous les périls, de corps et d’âme. La jeunesse ne croit pas à la maladie, ni aux médecins, ni à la mort. Et pourtant «as fors viennent les fors maladies». Ausis tost muert le veel come la vache, et aucune foiz plus tost.—Ah! jeunesse, si bien nommée. «Mout est a droit nomez jovanz, car trop i a de joie et de vent; assez est plus jolis[559] et plains dou vent d’outrecuidance.i. povres jones, pour ce qu’il soit sains, que ne sont li plus riche de touz les autres tens d’aage.» Il ne faudrait pourtant pas «vivre comme beste naturelment» et oublier Dieu qui fait et défait la vie à son gré.
Des sots prétendent qu’il n’est pas bon d’être vertueux de trop bonne heure: De jone saint viel diable. Mais c’est faux, à moins qu’il ne s’agisse d’hypocrites, qui jettent le masque sur le tard. Encore est-il moins mal d’être hypocrite que publiquement «desesperez»[560]. L’hypocrite ne fait de mal qu’à lui-même; il donne le bon exemple; ses aumônes ne sont pas moins profitables que celles des vrais dévots; enfin il est possible, l’habitude étant une seconde nature, qu’il fasse à la longue de bon cœur ce qu’il fit d’abord par semblant. Le cynique, «desesperé en dit et en fait», est, au contraire, corrupteur; car si Notre-Seigneur ne le punit pas tout de suite, les fous pensent, en voyant sa prospérité: «Je puis mal faire et dire, et eschaperai ausis comme cil.»
«Ne puet estre que li jone ne mesfacent, car nature le requiert». Et les péchés de jeunesse sont plus excusables que d’autres. Mais il ne faut pas que les jeunes gens «se désespèrent», c’est-à-dire s’endurcissent: il faut garder Dieu devant ses yeux, efforcer son cœur de bien faire, et conserver l’espoir du mieux.
Mais c’est assez parlé des maux de la jeunesse; parlons maintenant des biens qu’elle comporte, et de l’art d’en jouir.
Jeune homme doit mener joyeuse vie, être courtois et large, accueillant pour les siens et les étrangers. «N’afiert mie a jone home qu’il soit mornes et pensis». Pour ce qui est de la largesse, elle sert à s’assurer les cœurs de ses serviteurs. Souvenez-vous du roi de Jérusalem qui força un de ses riches hommes à accepter un don: «Sire, disait le riche homme, vos me donez trop; donez as autres». «Prenez mon don», répondit le roi, «car a moi samble que de noviau don novele amor ou remembrance d’amor».
Le jeune homme doit user de la force de son corps, au profit de soi et des siens; «car grant honte et grant domage puet avoir qui passe son jovent sanz esploit». C’est pendant la jeunesse qu’il faut se travailler de conquérir les biens temporels pour le reste de la vie. Jeunesse, été de la vie. En été on coupe les blés, on les bat, on les vanne, on les engrange pour le reste de l’année. Alors il fait chaud; les jours sont longs; on n’a pas besoin de beaucoup d’habits et on peut travailler longtemps...
L’âme trouve son profit au travail, comme le corps. Quand les chevaliers et autres gens d’armes sont en campagne, ils craignent plus Notre-Seigneur que quand ils festoient dans leurs hôtels; et quand ils sont bien fatigués, ils ont moins le désir et le pouvoir de pécher. Ainsi en est-il des gens de métier et de tous ceux qui travaillent...
Comme le feu de la luxure est surtout allumé en jeunesse, il est sage de se marier tôt pour éviter fornications et adultères. C’est une belle chose que «loial mariage», encore que ce soit «morteus bataille, ou covient morir l’un des .II. ainz que departent dou champ». De la joie en vient, et de l’ennui aussi. Mais les biens passent les maux. Et d’abord on a des enfants, qui héritent des «surnoms» du père et continuent sa race. On en a de bons, et aussi des mauvais; «mais por les maux ne doit demorer que l’an ait fame espousée por avoir hoirs».
Les fils des riches bourgeois sont trop à leur aise et, par conséquent, exposés à commettre des actes de violente et outrageuse luxure aux dépens de leurs pauvres voisins, surtout dans les villes où il n’y a pas de chevaliers. Et souvent il est arrivé que les seigneurs des lieux les en «raimbent»[561]; plusieurs ont été honnis et justiciés de leur corps pour de pareils outrages. Qu’on les marie le plus tôt possible, plus tôt encore que les gens d’armes et les laboureurs qui travaillent. «Li fais des fames espousées lor acorse[562] mout les sens.»
Les jeunes clercs sont fort exposés aussi à pécher et à mal dépenser les biens temporels qu’ils ont reçus pour servir Notre-Seigneur. Mais n’insistons pas. «Cil qui fist ce livre ne vost deviser nule meniere de pechié de clerc, porce qu’il estoit hons lais et a lui n’apartenoit pas, mais aus prelaz... Et Dieus par sa misericorde lor doint sa grace et a çaus qui les ont a gouverner».
Les jeunes femmes sont encore en plus grand péril que les jeunes hommes, car elles n’ont pas le sens aussi solide. Aussi les doit-on bien garder: Chastiaus qui n’est assailliz ne sera ja pris par raison. Ne leur donner, d’ailleurs, aucun prétexte de mal faire: que ceux qui en ont la responsabilité, parents ou maris, les entretiennent donc suivant leur rang; qu’ils ne leur assignent pas ce qui leur est nécessaire par les soins de mauvais baillis qui les tourmentent; que leurs maris les aiment, mais pas trop, de peur qu’elles n’en conçoivent de l’orgueil.
Le grand point est qu’elles ne fassent pas folie de leur corps. Ce genre de péché n’est pas considéré comme grave pour les hommes; même, «il ont une grant vainne gloire quant l’on dit ou seit que il ont beles amies, ou jones, ou riches», et leur lignage n’y a point de honte. Pour les femmes et leur parenté, c’est le déshonneur proprement dit: «Grant honte doivent avoir quant on les monstre au doi; et quant eles viennent en assamblée a feste ou a noces ou aillors, et les gens rient et consoillent, adès doivent cuidier que ce soit por eles; et si est il sovant».
III
La sagesse est l’apanage de l’âge «moien» (ou mûr). Se connaître soi-même, amender les méfaits que l’on a commis en sa jeunesse, n’en plus commettre. C’est le temps de «mander avant son tresor en l’isle». Il y avait une fois un pays où l’on élisait chaque année un nouveau roi; à la fin de chaque exercice, l’ancien était rélégué dans une île sauvage; il y mourait de besoin; mais un de ces rois temporaires prit la précaution, avant d’être déposé, d’envoyer «son tresor en l’isle», et ensuite il y vécut à son aise[563]. Or, l’île sauvage, c’est la vie future. Il est prudent d’y envoyer d’avance un trésor de jeûnes, d’oraisons, d’aumônes, de repentir, etc. Autant d’économies dont on jouit pendant la vie pardurable.
C’est aussi le temps d’avoir des biens temporels, héritages et richesses, en tout bien tout honneur, et de faire fructifier ce qu’on a.
Le sage «doit estre courtois et humbles as povres et as riches, et doit soffrir les fous;... ne faire mie grant samblant de sage antre les fous, et por riens ne haster fol de parole ne de fait...»[564]—Il doit administrer avec ordre son hostel et sa terre; choisir, pour le suppléer, les meilleurs «sergents» qu’il peut avoir; et exercer une surveillance personnelle, car li oil dou seigneur vaut fumier a la terre.—Il doit faire profiter les jeunes gens en sa garde de son expérience acquise.
Similitude de l’arbre qui jamais ne sèche ni ne manque, toujours vert et fleuri, chargé de fruits: l’arbre du «très granz sens parfez». Il y a des gens qui ne connaissent pas cet arbre, d’autres qui vivent à son ombre en jouissant de son parfum, d’autres qui en cueillent les fruits, dont les meilleurs sont au sommet. Cet arbre, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ; ses branches, ce sont les saints, les saintes et les docteurs de Sainte Église. Ceux qui ne le connaissent pas, ce sont les infidèles et «li fauz crestien desesperé dou tout». Ceux qui vivent à son ombre sont «li simple crestien, qui vivent benignement en lor simple creance». Ceux qui mangent des fruits de cet arbre sont «cil qui aprannent volontiers et oient la Sainte Escripture». A cet arbre ne se peut comparer aucun autre, ni, à cette sagesse céleste, aucune sagesse de la terre. Le «sens naturel» est une des choses du monde les mieux partagées; mais il y en a bien des sortes: «li un ont grace d’une chose et li autre d’autre». Il serait trop long d’en décrire les variétés. L’auteur préfère rapporter ce qu’il avait «mandé jadis en rime a .I. home que l’on tenoit a soutil... et malicieus»[565]: