Je cherchai à le dissuader en demandant s’il n’était pas possible de se procurer un médecin. Le sourcier ne me répondit pas. Assis sur l’âtre, les deux mains jointes, il regardait Marthe d’un air effaré, en répétant:—Elle va mourir!—impatienté, j’adressai ma demande à l’avoué. Celui-ci secoua la tête.
—Les médecins n’ont plus rien à faire ici, dit-il, n’entendez-vous pas le râle?
La respiration de l’idiote s’était, en effet, changée en un sifflement rauque et pressé. Son agonie se prolongea environ un quart-d’heure, puis la tête retomba en arrière dans une dernière convulsion.
En nous voyant reculer de quelques pas, Jean-Marie comprit que tout était fini; mais il ne quitta ni sa place, ni son attitude. L’idiote était entre nous, étendue à terre, la tête appuyée sur la pierre de la cheminée. Ses cheveux humides de sang roulaient épars jusque dans les cendres du foyer. Quelques lueurs dernières, qui se ranimaient par instants, puis s’éteignaient, faisaient passer tour à tour, sur son visage des jets de lumière et d’ombre. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de si cruellement sinistre, que, saisissant par le bras mon compagnon, je l’entraînai hors de la closerie.
Nous tombâmes d’accord que nous ne pouvions être d’aucune utilité au sourcier, et que le mieux était de lui envoyer quelque parent ou quelque ami que nous avertirions à notre passage dans le hameau voisin. Lorsque l’avoué rentra, Jean-Marie lui même le pressa de partir. Peut-être la crainte de nos questions, jointe au sentiment de sa faute, lui faisait-elle désirer notre éloignement. De mon côté, j’éprouvais une sorte d’oppression entre la douleur du frère et le cadavre de la sœur. Nos chevaux furent bientôt sellés, et, après avoir pris rapidement congé, nous nous engageâmes dans une route de traverse que notre hôte nous indiqua.
Le vent de minuit avait nettoyé le ciel, dont la voûte, d’un bleu sombre, apparaissait alors parsemée d’étoiles. La nuit avait cette transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires. A chaque rafale de la brise, les arbres secouaient leurs têtes humides et faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons. J’avais le cœur serré et la tête en feu: cet air frais me soulagea; je respirai plus à l’aise. Nos chevaux marchaient de front dans l’herbe d’un chemin désert, sans que l’on entendît le bruit de leurs pas. Nous-mêmes, nous gardions le silence, encore émus du spectacle que nous quittions. Arrivés à un carrefour, nous tournâmes à droite, selon la recommandation du taupier, en nous rapprochant de la colline; mais tout à coup les chevaux tendirent le coup puis s’arrêtèrent: un éboulement récent barrait le chemin.
—C’est sans doute la petite pierrière, dit mon compagnon.
Et il toucha sa monture de l’éperon pour la forcer à s’approcher; mais au bruit des fers contre les cailloux, une ombre s’élança de la crevasse qui éventrait le coteau, rencontra un rayon de la clarté stellaire, et nous distinguâmes les traits inflexibles du Rouleur. Il nous aperçut, se jeta dans un sentier qui traversait la friche, et disparut.
—L’avez-vous reconnu, m’écriai-je en me tournant vers mon compagnon.
—C’est Claude.
—Que pouvait-il faire encore là?
—Il cherchait le trésor.
—Dites à cause d’elle; n’était-elle pas une des conditions de la découverte? Vous ne connaissez pas l’implacable ténacité de ces chasseurs de rêves! Pour arriver au but qui fuit devant eux, ils ne regardent point si leurs pieds marchent dans les ruines ou dans le sang. Livrés à une seule idée, comme les possédés du démon, ils ne voient rien autre chose. Eclatants ou obscurs, vous les trouverez toujours les mêmes, le nom seul changera, et, selon qu’ils voudront poursuivre l’unité, l’égalité, la gloire ou la richesse, vous les entendrez appeler Torquemada, Marat, Erostrate ou le rouleur.
CINQUIÈME RÉCIT.
La Niole Blanche.
Il en est des races comme des individus; le hasard leur donne parfois, dans l’histoire, un rôle subit auquel rien ne semblait les avoir préparés. Des peuples de laboureurs et de bergers deviennent, par rencontre et sans préparation, des armées héroïques, comme le pâtre du village des Grottes devint un Sixte-Quint. De là des contrastes singuliers entre la physionomie historique d’une population et son aspect réel.
On est surtout frappé de cette observation quand on traverse la Vendée. En touchant cette terre qui dévora cinq armées républicaines, le voyageur s’attend à trouver une race ardente et batailleuse, labourant le fusil en bandoulière, à la manière des Américains de l’ouest; à sa grande surprise, il ne voit qu’une population lente, calme, silencieuse, qui semble, comme les attelages de ses bœufs gigantesques, sommeiller dans sa force et n’aspirer qu’au repos.
Cette physionomie est particulièrement celle des anciens Poitevins, aujourd’hui compris dans le département de la Vendée. Si, vers la plaine, des allures plus vives, une gaieté plus avisée, vous rappellent la finesse matoise de l’Anjou, partout ailleurs vous retrouvez le peuple soumis dont la force est surtout dans sa patience. Il fallut des croyances blessées, l’horreur de l’exil militaire créé par la conscription, le respect voué à leurs nobles et à leurs prêtres, pour entraîner les Vendéens dans cette insurrection qui coûta à la France près de trois cent mille combattants. Leur élan fut terrible comme celui de tous les hommes paisibles violemment arrachés au repos. Ils y apportèrent l’énergie des ardeurs qui se ménagent et des volontés habituellement contenues.
Au reste, si le caractère des populations de la Vendée ne diffère que par des nuances, il en est tout autrement du pays lui-même. Rien de plus varié que ses productions, de plus opposé que ses paysages. Sur le rivage occidental, tout est aride et menaçant; mais remontez au nord, et vous ne trouverez plus que métairies cachées dans la verdure, que clochers pointant dans les feuilles, et chemins creux serpentant sous les coudriers. Là, tous les champs sont enclos de haies vives; au-dessus desquelles s’élèvent des arbres émondés dont les troncs hérissés de branches présentent l’aspect d’un taillis suspendu dans les airs. Les frênes, les ormes, les chênes, les érables mêlent leurs rameaux, et forment un immense rideau de verdure que bordent les touffes jaunâtres du châtaignier sauvage et les blanches étoiles du cerisier. Si, de loin en loin, le bocage s’ouvre pour laisser voir quelques clairières, ce ne sont que des landes couvertes d’ajoncs fleuris ou de bruyères roses. Gagnez la plaine au contraire, et, sur-le-champ, tout feuillage disparaît. En juillet, vous croiriez voir la Beauce avec ses océans de blés qui ondulent et ses villages terreux cuits par le soleil; mais en septembre, après les moissons coupées, c’est une Arabie pétrée, et vous n’apercevrez plus, jusqu’à l’horizon, qu’une immense étendue de grois, terrains livides parsemés de calcaires blanchâtres que l’on prendrait pour des ossements. Cependant ne vous découragez pas de cette aridité, continuez vers le sud, et, en atteignant le Marais, vous verrez encore l’aspect changer. La terre n’y est plus qu’un accident, une œuvre artificielle. La contrée tout entière semble une Venise champêtre, où les moissons ont l’air de mûrir sur pilotis, et les troupeaux de brouter des prairies flottantes. Nous parlons ici du Marais mouillé; quant à la partie connue sous le nom de Petit-Poitou, dont le Flamand Humfroy Bradléi commença le desséchement sous Henri IV, c’est une miniature de la Hollande, avec ses mille canaux d’écoulement, ses booths et ses contre-booths[20].
Je ne connaissais le Marais vendéen que par quelques lignes des Mémoires de Mme de Larochejaquelein, lorsque l’occasion de le visiter me fut offerte. Il s’agissait de s’entendre avec le fils d’un des cabaniers du Petit-Poitou[21] pour l’exploitation d’un étang nouvellement desséché où l’on désirait l’établir. J’écrivis à Guillaume Blaisot pour lui donner rendez-vous à Marans, et, comme je désirais voir les bords de l’Autise et de la Sèvre niortaise, je me rendis directement à Maillezais, d’où je comptais descendre, par eau, vers le lieu désigné à Guillaume dans ma lettre.
J’étais debout sur le seuil de l’auberge, attendant que l’on eût pu me procurer un bateau, lorsque je vis arriver un voyageur, qu’à son petit chapeau de toile et à sa jambe de bois, je reconnus sur-le-champ pour Nivôse Bérard, surnommé Fait-Tout.
Bérard était un de ces industriels équivoques, vivant de métiers sans noms et généralement connus dans nos campagnes sous le nom de coureurs de bois. Notre première rencontre avait eu lieu environ huit jours auparavant dans des circonstances qui méritent d’être racontées.
Je venais de visiter le bassin de ce grand lac qui couvrit autrefois une partie des cantons des Essarts, de Châtonnay, de Sainte-Hermine et de la Châtaigneraye. En côtoyant la rive gauche de la Mère, petite rivière qui traverse la forêt de Vouvant, j’avais atteint la large brèche par où les eaux semblent s’être subitement déchargées dans l’Océan, et à laquelle la tradition a conservé le nom de Déluge. Je m’étais arrêté là, saisi par la sauvage grandeur du paysage. De tous côtés se dressaient des rocs bouleversés, les uns revêtus d’une mousse veloutée, les autres presque cachés sous un manteau de ronces et de chèvrefeuilles. Ici l’eau roulait, en bouillonnant, à travers les schistes verdâtres que brillantait la mica; là, retenue comme dans un cercle magique par des touffes d’aulnes, elle formait des réservoirs sombres que l’on eût crus destinés à quelque divinité mystérieuse. Tel était le silence de ce désert qu’on y entendait la chute d’une feuille desséchée et le froissement de la branche sur laquelle se posait l’oiseau. Par instants seulement, une brise s’engageait dans l’étroite coulée, et tout résonnait comme un orgue. Alors commençaient ces dialogues du feuillage et du vent, du glaïeul et des eaux, qui remplissaient la solitude de chœurs ineffables.
Je m’étais longtemps oublié au milieu des rochers et des bois, écoutant les mélodies de la création entrecoupées par de sublimes silences, et je venais de m’arracher avec effort à cette fascination, lorsqu’en tournant un des fourrés appelés gîtes, je me trouvai tout à coup à l’entrée d’un étroit placis. Il était dessiné par des roches tachetées de lichens jaunâtres; quelques ajoncs sans fleurs et des houx rabougris perçaient çà et là le sol de leur verdure métallique. Au milieu de cette espèce de carrefour se tenait un homme revêtu d’un costume de cuir fauve qui l’enveloppait tout entier, et ne permettait de voir que ses yeux. Devant lui, sur un brasier ardent, bouillait une chaudière dont la vapeur eût suffi pour révéler le contenu, alors même que la terre n’eût point été imbibée de lait fraîchement répandu. L’homme tournait sur lui-même, en regardant à ses pieds avec une attention inquiète. Bientôt je le vis se baisser, saisir une couleuvre, attirée par le parfum du lait, et la jeter dans la chaudière. A ses sifflements furieux, les touffes d’herbe commencèrent à s’agiter vers le pied des rochers, et plusieurs reptiles accoururent. L’homme au vêtement fauve leur écrasait la tête sous son talon, et les plongeait dans un petit tonneau fermé par une soupape. Pendant une de ces évolutions, il tourna la tête de mon côté et m’aperçut.
—Au large! me cria-t-il d’une voix qui retentissait étrangement sous son masque de cuir, ne voyez vous pas que ce sont des vipères?
Je reculai d’un bond, et j’allai me placer à trente pas sur une petite éminence complétement dépouillée, d’où je pouvais suivre les mouvements de ce singulier chasseur. Il recommença à plusieurs reprises ce que je l’avais vu faire, et finit par répandre à terre tout le lait de la chaudière. Enfin, sûr de ne pouvoir attirer aucune nouvelle proie, il cloua la soupape du baril, qu’il suspendit à son épaule par une courroie, prit la bassine, et gagna le pied de la butte où je m’étais réfugié. Ce fut là seulement qu’il se dépouilla de son surtout de cuir.
J’aperçus alors un vieillard à physionomie joviale dont le costume complexe laissait le jugement indécis. Tandis que la forme de sa veste brune aurait pu le faire prendre pour un paysan vendéen, sa jambe de bois et ses cheveux blancs coupés en brosse, contrairement à l’usage, lui donnaient l’apparence d’un soldat, et son chapeau de toile goudronnée rejeté en arrière, celle d’un matelot. Voyant la forte position que j’avais prise pour échapper aux vipères, il se mit à rire:
—Il paraît que Monsieur n’aime pas la vermine à venin, dit-il en meilleur français que celui du pays; à vrai dire, il est plus sûr de piper des merles, et ceci n’est pas un gibier pour des bourgeois.
Je lui demandai ce qu’il voulait en faire.
—Monsieur ne sait donc pas? reprit-il; c’est pour les apothicaires; ça entre dans le remède royal.
—La thériaque! on en fabrique encore? demandai-je.
—Bien petitement! dit le chasseur de vipères; autrefois cette vermine-là me valait un champ d’escourgeon, mais maintenant c’est à peine si j’en vends de quoi m’entretenir de pipes.
—Vous faites donc ce métier depuis longtemps?
—Depuis l’an VI de l’une et indivisible, répliqua-t-il, pas bien longtemps après avoir perdu mon moule de guêtre à Aboukir. Ah! c’était le bon temps pour nous autres! (je ne dis pas par rapport aux venins, qui s’étaient mieux vendus sous l’ancien régime, quand le remède royal guérissait toutes les maladies); mais par compensation il y avait eu tant de morts, que les vivants étaient partout à l’aise. Celui qui voulait un gîte pouvait pousser la première porte qu’il voyait fermée; la moitié des maisons avaient leurs maîtres en paradis. Puis, de s’être acharné si longtemps à la chasse des hommes, ça avait fait profiter le gibier; on prenait les perdrix à la main et les lièvres à coups de bâton! moi, qui vous parle, j’en ai apporté jusqu’à douze, d’une fois, au marché. A cette heure, si vous tuez seulement un loriot sans papier, on vous traite de braconnier, et vous payez l’amende. Il n’y a plus ni liberté ni profit pour les malheureux; allez à droite, allez à gauche, vous trouvez que tout est à quelqu’un. Il y a trop de gens autour du blé qui mûrit, voyez-vous; faudrait un peu de canon pour faire de la place et desserrer les coudes.
Tout cela ne fut point dit d’une haleine, mais à plusieurs fois et souvent interrompu par mes questions. Le chasseur de vipères et moi nous nous dirigions vers Fontenay. Naturellement très communicatif et d’ailleurs excité par l’évidente bonne volonté de son auditeur, mon compagnon m’eut bientôt mis au courant de son histoire. J’appris qu’il s’appelait Nivôse Bérard, mais que la variété de ses industries lui avait valu le surnom de Fait-Tout. Il avait été élevé à l’hospice des Sables-d’Olonnes, d’où il était parti à seize ans pour s’embarquer, comme mousse, sur les escadres de la République. Revenu en Vendée après la pacification, il y avait commencé la vie errante qu’il menait depuis. Autant que j’en pus juger à cette première entrevue, Fait-Tout avait contracté, dans sa courte carrière maritime, certaines habitudes d’esprit fort, démenties par les plus étranges crédulités. La philosophie du gaillard d’avant lui avait ôté ses croyances en lui laissant toutes ses superstitions; il doutait de Dieu, mais non des fades, et, s’il riait de l’enfer, il ne parlait point sans inquiétude des fantômes. Elevé sur les limites de deux mondes, celui de la négation et celui de la foi, il n’avait pris de chacun que les préjugés.
En le retrouvant à Maillezais, je me souvins que, lors de notre rencontre, il m’avait parlé d’une prochaine excursion dans le Marais-mouillé. Il m’expliqua comment il y était principalement attiré par la pêche des sangsues qui avait avantageusement remplacé la chasse aux vipères. Lui-même cherchait une place dans quelque bateau pour descendre vers Marans; enchanté du hasard qui me permettait de faire une ample connaissance avec mon bohémien, j’offris de le prendre dans celui qu’on venait de m’amener.
A peine sorti de Maillezais, nous nous trouvâmes en plein Marais-mouillé. Je ne pouvais me lasser de promener les yeux sur cet étrange spectacle. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, l’eau paraissait l’objet principal et comme la base du paysage. Çà et là, on voyait des îlots entourés de verdure, c’étaient les mottées. On distinguait les plus grandes à la culture du chanvre et du lin, les plus petites, à celle des frênes et des saules. Ceux-ci, rangés par plates-bandes, comme les légumes de nos jardins, poussaient, les pieds dans l’eau, avec une vigueur furieuse; chaque tronc semblait porter un taillis. De temps en temps, notre barque longeait quelques-unes de ces-forêts de pavas[22] connues sous le nom de roselières, et dont le produit surpasse celui de la terre la plus féconde. Aux tiges de roseaux se balançaient les nids de tire-arraches dont les cris rauques retentissaient de toutes parts. Des milliers de canards domestiques couvraient le Marais. Notre quille effleurait par instants des prairies flottantes de nénuphars. Sur les plus hauts atterrissements s’élevaient des huttes construites comme les ajoupas des sauvages, avec des fascines de roseaux liées par des harts d’osier. Au milieu même de cette espèce de ruche sans cheminée, on voyait briller la flamme du foyer dont la fumée s’échappait par tous les pores de la hutte et l’enveloppait d’un limbe nuageux. C’est là que vivent les huttiers, descendants de ces Colliberts que les vieux chroniqueurs nous représentent comme des idolâtres, adorateurs de la pluie et exerçant leurs brigandages jusque sur les eaux dormantes. Ils cultivent les fèves de marais sur les mottées, nourrissent quelques vaches et élèvent des nuées de canards qu’ils vont vendre, avec le produit de leur pêche, à Maillezais ou à Marans. Mais leur véritable domaine est le Marais-mouillé lui-même. C’est là qu’ils tendent les milliers d’engins dont les canaux sont embarrassés jusqu’à ne pouvoir dégorger leurs eaux. La pêche la plus abondante est celle des anguilles à ventre jaune, appelées pibeaux. Le huttier, toujours dans les marais, ne revient guère chez lui que pour dormir. Quand les inondations d’automne envahissent la hutte, il y fait entrer son bateau, et celui-ci devient l’habitation de la famille entière.
La réputation des huttiers n’est guère meilleure que celle des Colliberts, leurs ancêtres. Les habitants de la plaine les accusent d’avoir une idée confuse du respect que l’on doit à la propriété; mais, à en juger par Fait-Tout, il me sembla que la plaine, sur ce point, ne le cédait guère au Marais. Chaque fois que mon compagnon à jambe de bois apercevait une corde attachée à quelque tronc de saule, il la tirait à lui, amenait une fascine qu’il secouait dans la barque et d’où tombaient des sangsues. Je lui objectai que cette pêche était un larcin fait à ceux qui avaient posé les fascines; mais il haussa les épaules en riant.
—Bah! bah! dit-il, le renard dont on prend la peau ne fait que vous rendre le prix de vos poules! Ce qu’on vole à un huttier est toujours une restitution. Quand je courais les booths avec une balle de mercier, les femmes m’ont gouriné (volé) assez de lacets ferrés et de cents d’épingles; ils ont beau faire le signe de la croix, voyez-vous, ce sont de vrais catholiques de Mouchamp[23].
Jusqu’alors, nous n’avions fait qu’apercevoir en passant les cases de roseaux. J’étais singulièrement curieux de les voir a l’intérieur, et je fis aborder la barque près d’une hutte dont la construction, à en croire l’apparence, devait remonter au commencement du siècle. Le limon dont on s’était servi pour mastiquer les fascines du toit avait fini par le transformer en une sorte de terrasse verdoyante. La joubarbe y fleurissait, et un jeune saule épanouissait vers la cîme ses pousses argentées. La porte était une brèche de forme irrégulière, haute seulement de quatre pieds. Au milieu de la hutte se dressaient deux poteaux réunis par une traverse: c’était le foyer. La fumée, privée d’issue, avait tout recouvert d’une sorte de vitrification noire et brillante. Au fond de la case, trois vaches ruminaient, couchées sur une litière de pavas, et devant leur ratelier pendait une branche de coux-laurier destinée à les préserver des dartres[24].
Tout l’ameublement se bornait à quelques vases de terre grossiers, à un escabeau et à une claie recouverte d’un matelas de mousse. Sur ce lit était étendue une femme malade de la fièvre de consomption que donne l’atmosphère des marais. Elle était seule et grelottait sous une couverture verte. L’une des vaches avançait par instants la tête, fixait un grand œil vague sur le pâle visage de la malade, et l’enveloppait de la vapeur de sa puissante haleine. Fait-Tout s’approcha du lit:
—Eh bien! maraichaine, dit-il, la maladie nous a donc fauché les jambes? Nous ne pouvons plus aller trequegner[25] sur les mottées, et le pauvre homme doit peiner pour deux?
La malade rouvrit les yeux, nous regarda l’un après l’autre, mais ne répondit pas.
—Le maître du logis est sans doute aux filets? demanda de nouveau mon compagnon.
—Il est allé chercher le prêtre, répliqua la femme très bas.
Je m’approchai à mon tour pour demander s’il ne ramènerait pas un médecin. La maraichaine secoua la tête.
—Il n’y a que faire de guérisseurs, dit-elle d’une voix brève, mon moment est venu!
—Laissez donc! c’est ce qu’on dit à chaque mauvais mal, fit observer Nivôse Bérard; mais l’espérance, ma bonne amie, c’est comme la poulette de rivière, ça ne va au fond que pour revenir sur l’eau.
Elle le regarda d’un air fiévreux.
—J’ai eu un avertissement! murmura-t-elle; j’ai vu la niole (nacelle) blanche!
Ce mot produisit une impression visible sur Fait-Tout, et sur le maraîchain, qui nous accompagnait.
—L’avez-vous bien reconnue? demanda celui-ci.
—Oui, oui, reprit la malade d’un accent entrecoupé, il y a de ça trois jours; mes pieds pouvaient encore marcher. Je revenais de couper des fraîches pour la rougette, quand là-bas, près des trois mottées, j’ai vu sortir du petit contre-brooth, la niole d’angoisse recouverte de son drap mortuaire. Le tousseux jaune[26] était à l’arrière. Quand il a passé, j’ai entendu son râle; un mauvais souffle est arrivé jusqu’à moi, et je suis tombée. L’homme m’a trouvée à terre, il m’a portée à la hutte, d’où je ne sortirai plus que dans ma bière.
Mes deux compagnons se regardaient sans répondre; j’essayai de persuader la maraichaine qu’elle avait été trompée par quelque illusion de mirage ou par les visions de la fièvre; mais, retombée sur son traversin de mousse, elle ne paraissait plus m’entendre. Nous retournâmes à la barque et nous nous remîmes en route.
J’appris alors de Fait-Tout qu’il en était de la niole blanche, dans le Marais, comme du char de la mort dans le reste de la France; quiconque l’avait aperçue devait mourir dans l’année. Je retrouvais sous cette forme particulière une croyance acceptée par tous les peuples et dans tous les temps. Depuis le génie en deuil de Brutus jusqu’au petit spectre rouge des Tuileries, il y avait toujours eu partout des fantômes d’avertissement, témoignage d’une bonté suprême qui ne voulait livrer l’homme à la mort que bien préparé.
A en juger par la manière dont il avait reçu les confidence de la maraichaine, Fait-Tout partageait les croyances communes; mais, lorsque je voulus l’interroger, il se tint sur la réserve. Il savait les gens de la ville peu crédules et craignait évidemment mes railleries; tout ce que je tentai pour lui donner confiance fut inutile; mon philosophe de grands chemins semblait éprouver quelque honte à montrer son scepticisme en défaut. Ne pouvant rien obtenir de ce côté, je voulus au moins le questionner sur le pays et sur les gens que j’allais voir. Au nom du cabanier Jérôme Blaisot, dont le fils m’avait été recommandé, il releva la tête.
—Jérôme Blaisot, répéta-t-il; eh bien! ce n’est pas d’hier que je le connais, celui-là. Quand je suis arrivé dans le pays, il était sixtain[27] devers les marais de Vix.
Je demandai quelle était sa réputation.
—Dame! c’est pas un grand guerrier, répondit Fait-Tout en riant; il a vu dans sa jeunesse les commissaires et les municipaux envoyer tant de monde à la guillotine, qu’à cette heure il tremble devant le garde champêtre. Aussi a-t-on coutume de dire que si le père Jérôme rencontrait le baudet de saint Juire, il le saluerait par respect pour l’autorité[28].
—Et comment tient-il sa cabane?
—En meilleur état que toutes celles du Petit-Poitou, grâce à la Loubette, qui est la plus fière fille du Marais.
—Mais n’a-t-il pas également un fils?
—Faites excuse, le grand Guillaume.
—C’est lui surtout que je veux voir.
Bérard ouvrit la bouche pour me répondre, puis parut se raviser et s’arrêta. Je lui demandai si le grand Guillaume n’était pas un vaillant travailleur.
—Faudrait donc qu’il ne fût pas frère de la Loubette, me répondit-il.
—Et vous pensez que je le trouverai à la cabane?
—Personne ne peut dire qui va ou qui vient.
Il y avait dans le ton de Fait-Tout une subite réserve que je remarquai, mais à laquelle je ne m’arrêtai pas.
L’originalité du paysage que nous traversions me donnait d’ailleurs de continuelles distractions. Perdus parfois dans un dédale de frênes, de saules ou de roseaux, et n’entendant autour de nous que les cris des oiseaux aquatiques, nous pouvions nous croire sur un de ces affluents des grands fleuves américains où n’a jamais flotté que le canot d’écorce du sauvage; d’autres fois une percée, qui se faisait subitement, nous laissait voir des prairies, des cultures et des villages. Nous passions devant des criques pleines de barques, puis tout disparaissait derrière une touffe d’arbres, et nous commencions à côtoyer quelques levées ombreuses que suivaient de longues files de doublons conduits par un muletier dont la voix nous arrivait, par instants, accompagnée du bruit des sonnettes, et répétant un vieux noël. J’écoutais avec un ravissement involontaire cette rustique pastorale où de vrais bergers du Poitou faisaient parler les bergers de la Judée, m’associais à leur crédule joie devant l’enfant qui venait finir les guerres, je suivais pas à pas cette scène villageoise, où rien n’était oublié, ni le don fait par Guillot, ni le pauvre luminaire de saint Joseph éclairant l’intérieur de la crèche, jusqu’à ce dernier couplet, prière naïve que le chanteur répétait tête nue:
Jésus-Christ d’amour doucette,
Qu’il nous fasse bonne réceil
Et que noutre paix soit faite
Au grein jour, quen sonnera la trompette,
Qu’ein sein paradis nous mette
Au royaume paternau,
Nau! nau!
La nuit était close lorsque nous arrivâmes à Marans. Je me fis conduire à l’auberge que j’avais désignée à Blaisot, où je devais le trouver; mais, quand je m’informai près de l’hôtelier, j’appris qu’il n’était venu personne. Ma lettre était pourtant partie de Fontenay depuis plusieurs jours, et avait certainement été reçue. Je ne pus cacher mon étonnement.
—C’est bien Jérôme que Monsieur attendait? demanda l’aubergiste.
—Eh non! c’est son fils Guillaume! répliqua vivement Fait-Tout.
—Le grand Guillaume? dit l’hôtelier, qui me regarda d’un air étrange.
—Connaissez-vous donc quelque raison qui ait pu l’empêcher de venir? demandai-je.
—On ne sait pas les affaires des autres, répondit-il avec hésitation; mais c’est demain marché, et il viendra certainement quelqu’un de chez Blaisot.
Ceci me donna de l’espérance. Averti par ma lettre que j’arrivais le soir, Guillaume avait pu remettre notre entrevue au jour où ses propres affaires l’appelaient à Marans. Je fus seulement frappé de l’espèce d’embarras avec lequel on me parlait du jeune cabanier. Après sa réponse, l’aubergiste avait tourné sur ses talons comme pour éviter une nouvelle question, et Fait-Tout, lui-même, s’était éclipsé. Je remis au lendemain l’éclaircissement de ce mystère.
Marans est aujourd’hui le port d’embarquement de tous les produits de la Vendée; aussi fus-je réveillé, dès le matin, par le bruit et le mouvement du marché. La ville se remplissait de huttiers apportant leur pêche et leur chasse, de cabaniers qui venaient vendre leur laine ou leur chanvre. Je voyais passer de lourds chariots attelés de douze bœufs conduisant aux bateaux les blés de la plaine et les bois de frêne connus sous le nom de Cosses de Marans. J’attendais toujours le grand Guillaume; mais le temps s’écoulait sans que personne parût. Je me décidai enfin à prendre des informations dans les cabarets des faubourgs où avaient coutume de s’arrêter les gens du Petit-Poitou; toutes mes recherches furent inutiles. Dans la dernière auberge, je trouvai Fait-Tout entouré de mariniers et dans l’exercice d’une de ses mille industries. Il traçait sur l’avant-bras d’un jeune paysan un de ces tatouages indélébiles gravés avec une pointe d’acier et colorés par la poudre à canon. L’ancien marin m’appela pour me faire admirer son œuvre, alors presque achevée.
Celle-ci appartenait évidemment à l’école chinoise, non pour la finesse du trait, mais par le laisser-aller de la forme et la naïveté de la perspective. On voyait d’abord une sorte de parallélogramme au pointillé, représentant un autel, au-dessus duquel voletait quelque chose qu’on me dit être deux colombes. A droite se dessinait une croix nimbée; à gauche, une fleur de lis; au-dessous, une tête de mort avec les os en sautoir. Nivôse Bérard me fit admirer chacune de ces illustrations.
—Monsieur voit que tout y est, dit-il; le Fier-Gas n’aurait rien de mieux, fût-il vrai roi de France.
—On peut exiger du bon quand on paie un écu blanc! fit observer, avec une certaine emphase, celui que l’on appelait le Fier-Gas.
—Aussi t’ai-je donné le grand jeu, répliqua l’ancien marin, l’autel d’amour, la religion, la fleur royale et la mort! Qu’est-ce que tu veux de plus? Dans tout le pays, vous ne serez que deux à les avoir, toi et Sauvage, le Bien-Nommé.
—Alors je suis déjà seul, reprit le Fier-Gas, vu qu’à cette heure le Bien-Nommé est sous l’eau.
—Qu’est-ce que tu dis là, s’écria Tout-Fait stupéfait.
—On n’a pas eu son corps, dit le paysan, mais on a trouvé sa niole chavirée, et, depuis, Sauvage n’a plus reparu.
—Comment-donc la chose est-elle arrivée?
—Personne ne peut savoir; seulement, il y en a qui disent que le Bien-Nommé aura rencontré la dame de l’étier (étang).
—Celle qui revient sous forme de fantôme?
—Et qui noue sa chevelure aux nioles pour les attirer au fond.
Quelques-uns des assistants secouèrent la tête, comme s’ils doutaient; mais aucun ne combattit la supposition du Fier-Gas. L’un d’eux seulement fit observer que, depuis quelque temps, il y avait un mauvais sort sur les familles du Petit-Poitou. Ces derniers mots semblèrent rappeler à Fait-Tout mon désappointement de la veille; il me demanda si j’avais enfin vu quelqu’un de chez le cabanier. Je lui racontai mes recherches inutiles, et plusieurs des paysans qui se trouvaient là m’affirmèrent qu’aucun des Blaisot n’avait paru à Marans. Il ne me restait plus d’autre ressource que de me rendre moi-même dans cette partie desséchée du Marais qu’on nomme le Petit-Poitou; mais, privé du compagnon sur lequel j’avais compté et ne connaissant point le pays, j’éprouvais un véritable embarras. Fait-Tout me proposa spontanément de louer un char-à-bancs dans lequel il me conduirait au desséchement. J’acceptai sans balancer; il me demanda une heure pour finir, et je retournai dîner à mon auberge, où je lui donnai rendez-vous.
Je m’aperçus, lorsqu’il arriva, que le peintre ordinaire du Fier-Gas avait trop multiplié les toasts à la glorification de son chef-d’œuvre. Il m’amenait ce qu’il avait trouvé de plus confortable. C’était une petite charrette peinte que traversaient deux planches en guise de bancs. J’y montai sans observation, et nous prîmes le chemin de Chaillé.
Jusqu’alors je n’avais vu que le Marais-mouillé, dès que nous eûmes atteint le booth de Vix, le Marais-desséché commença à se dérouler sous nos yeux. Il occupe tout l’espace compris entre l’Autise et le canal de Fontenelle, remontant jusqu’à la Ceinture des Hollandais, un peu au-dessous de la route qui conduit de Fontenay à Luçon. Commencés, comme nous l’avons dit, par le gentilhomme brabançon, Humfroy Bradléi, ces desséchements furent multipliés par de riches seigneurs, par les Bénédictins et par les Templiers. Des digues défendent les terres contre les eaux, qui sont recueillies dans des contre-booths et conduites vers la mer. De loin en loin, des espèces d’étangs soigneusement enclos reçoivent le trop plein des eaux pendant l’hiver, et deviennent, en été, des réserves pour l’irrigation des prairies. Chaque champ est de plus entouré d’une douve profonde ombragée de frênes et communiquant avec les contre booths. C’est de ce vaste système circulatoire que dépendent la fertilité et l’existence même des marais desséchés. Les propriétaires se réunissent annuellement pour nommer un maître des digues, qui veille aux travaux d’art, un syndic chargé de faire exécuter les délibérations, et un caissier archiviste préposé à la comptabilité et à la garde des titres.
Le sol des desséchements est une glaise bleuâtre, appelée bri, que recouvre une couche limoneuse tellement féconde, que l’usage des engrais est inconnu dans tout le Marais. La mer a autrefois recouvert ces terrains, comme le prouvent les quilles de vaisseaux enfouies dans les champs et les montagnes d’huîtres hautes de quarante-cinq pieds, qui se dressent aux environs de Saint-Michel-en-l’Herm.
Nous étions à la fin du mois de septembre; le soleil couchant illuminait le chaume des sillons, qui, déjà entremêlé d’une herbe courte et verte, s’étendait à droite et à gauche, comme un tapis rayé. Les nuages, chassés par une brise d’est, projetaient à chaque instant, de grandes ombres sur ces espaces lumineux, tandis qu’un brouillard transparent, et pour ainsi dire tamisé, estompait l’horizon. Le desséchement entier était partagé en larges compartiments dont l’eau et le feuillage dessinaient les contours. Çà et là, des laboureurs fendaient péniblement le bri des guérets, au moyen d’une lourde charrue sans avant-train. Les friches étaient couvertes d’innombrables troupeaux de chevaux, de bœufs et de moutons. Fait-Tout m’assura que la plupart de ces troupeaux n’avaient jamais eu d’autre toit que le ciel. Quand les hivers étaient rigoureux et que l’herbe disparaissait, on leur apportait du fourrage à la friche. Mon œil cherchait, parmi ces chevaux galopant librement au milieu des roseaux, le coursier de Mazeppa, «farouche comme le daim des forêts et ayant la vitesse de la pensée;» mais leurs formes lourdes et leur sauvagerie pacifique s’opposaient à toute poétique illusion.
Nous étions arrivés à une chaussée, du haut de laquelle mon compagnon me montra la cabane de Blaisot, bâtie au bord d’un grand canal; de l’autre côté s’élevait celle du Fier-Gas. Le chasseur de vipères avait promis de passer à cette dernière pour avertir que le jeune homme serait retenu à Marans jusqu’au lendemain.
—Je vois justement quelqu’un, ajouta-t-il, qui, pendant ce temps-là, vous conduira chez Jérôme.
Il m’indiquait une friche où j’aperçus un vieillard et un enfant gardant un troupeau de moutons.
Le premier était debout, les épaules couvertes d’une peau de mouton et les deux mains appuyées sur un bâton recourbé. Son regard avait l’expression vague que donne l’habitude de la solitude et des grands espaces; sur ses traits se réflétait un calme intérieur qui leur communiquait une sorte d’épanouissement. Devant lui broutait une brebis tellement gigantesque, qu’on eût pu la prendre pour une de ces petites vaches noires perdues dans les landes de la Bretagne.
—C’est une flandrine, me dit Fait-Tout: on ne peut en avoir plus de quatre ou cinq dans une cabane, à cause de la dépense; mais chacune fournit autant de lait que trois chèvres et plus de laine que trois moutons. C’est la brebis du vieux Jacques, vu que le grand berger a toujours, de droit, la première bête du troupeau.
Le vieillard, qui avait entendu la fin de l’explication, sourit.
—Oui, c’est la Bien-Gagnée, dit-il, et elle ressemble au roi de France, elle ne peut jamais mourir, car, si on la perd, la plus belle la remplace.
—Celle-ci est bien la même que j’ai vue à mon dernier tour, fit observer Bérard.
Le vieux berger abaissa sur la brebis un regard d’affectueuse sollicitude.
—Si Dieu le veut, j’espère bien que tu la retrouveras encore à ton prochain voyage, reprit-il; je tiens à la flandrine, vu qu’elle ne ressemble point aux autres brebiailles; celle-ci sait écouter et comprendre.
Depuis que Jacques parlait, la Bien-Gagnée avait, en effet, relevé la tête; et penchait l’oreille comme si elle eût écouté.
—Veille! veille! dit à demi-voix le vieillard.
A l’instant même, la flandrine bondit de côté, s’élança vers des moutons qui broutaient au penchant du canal, au risque de tomber, et les força à rejoindre le gros du troupeau.
—Comment ayez-vous pu la dresser ainsi à vous obéir? demandai-je tout surpris.
Le grand berger remua la tête d’un air pensif.
—Les ouailles ne demandent qu’à être averties, dit-il: il y a en elles quelque chose du bon Dieu; mais nous le leur-ôtons en voulant les conduire à notre caprice. On oublie toujours, voyez-vous, que le troupeau n’a pas été fait pour le berger, et que c’est le berger qui doit se faire au troupeau.
—Ainsi, pour apprivoiser la flandrine, vous avez surtout étudié son instinct?
—Et cet instinct lui fait voir des choses que les chrétiens ne voient pas, reprit Jacques avec une sorte de ferveur; elle a le don, comme tous les animaux qui se rappellent le paradis terrestre. Aussi, n’ayez souci que la flandrine soit gaie quand il doit arriver un malheur à la cabane; elle sent venir le mauvais sort.
—Alors il n’y a rien à craindre pour aujourd’hui, dit Fait-Tout en riant, car la bête a bon appétit, et Monsieur peut aller chez les Blaisot. Seulement comme il faut que je le quitte ici, vous lui donnerez bien le petit berger pour le conduire.
Jacques appela l’enfant, qui prit la place de Bérard et conduisit le char-à-bancs devant la porte de la cabane.
Un paysan, que je jugeai être Jérôme, accourut au bruit; en m’apercevant, il s’arrêta court, tira vivement son chapeau et se mit à appeler Loubette. Je sautai à terre et je voulus entrer en explication; mais il ne m’écoutait pas et continuait à crier toujours plus fort, jusqu’à ce que la jeune fille parût sur le seuil.
Au premier coup-d’œil, je ne fus frappé que de sa laideur. Elle avait la haute taille et la corpulence boursoufflée ordinaire aux habitants du Marais. Ses traits, engorgés par la lymphe, ressemblaient à ceux d’une statue ébauchée dans le tuffeau. Il fallait un long examen pour distinguer, au fond de l’œil à demi-voilé par d’épaisses paupières, une étincelle d’énergie et d’intelligence, comme une étoile pointant dans le brouillard. Ma vue parut la surprendre plutôt que l’effrayer, et elle m’invita à entrer. Alors même que Fait-Tout ne m’eût point averti, j’aurais aisément deviné que la fille était le vrai chef de la famille. Je lui expliquai, en peu de mots, le but de ma visite. Quand je nommai Guillaume, le vieux cabanier laissa échapper une exclamation, mais Loubette lui imposa silence du regard.
—Ainsi c’était de Monsieur la lettre qu’on a apportée avant-hier? dit-elle.
—Vous l’avez reçue? demandai-je.
—Faites excuse, reprit Loubette un peu embarrassée, l’homme de la poste l’a remportée.
—Pourquoi cela?
—Parce que celui dont le nom était sur l’adresse ne se trouvait point au Petit-Poitou.
—Que dites-vous! Guillaume?....
—C’est aussi vrai qu’il n’y a que trois personnes dans la Trinité! interrompit Jérôme.
—Mais vous savez au moins où je pourrai le trouver?
—Nous ne savons rien! reprit le cabanier avec précipitation; ceux qui ont dit le contraire l’ont fait par mauvaiseté. Le grand Guillaume est parti de sa seule volonté; nous n’y sommes pour rien; j’en jurerai par la Vierge et par tous les grands saints!
—Allons, ne reniez pas votre fils parce qu’il n’a pu rester près de nous, interrompit la jeune fille avec une fermeté calme; vous voyez bien que Monsieur ne le demandait que pour son bien.
Je ne pouvais encore comprendre ni la cause du départ de Guillaume, ni l’effroi de son père. Je regardai Loubette, d’un air interrogateur, mais elle prévint de nouvelles questions en m’offrant de me rafraîchir. J’acceptai surtout par curiosité.
Jérôme était allé tirer un pot de cidre qu’il plaça devant moi. La réflexion l’avait un peu enhardi; il revint de lui-même au motif de ma visite. Au nom de maître Le Normand, le notaire qui m’avait recommandé Guillaume, la jeune fille s’approcha et voulut avoir de ses nouvelles. Mes explications achevèrent de dissiper toute défiance; le cabanier mit la nappe, et je vis que l’on s’apprêtait à servir le souper.
J’avais une trop longue expérience des habitudes de nos campagnes pour opposer aucune objection à ces dispositions hospitalières. Je savais qu’en les acceptant, je ne faisais qu’user de mon droit d’étranger, et qu’une sérieuse inquiétude pouvait seule justifier l’espèce d’embarras que j’avais cru remarquer dans l’accueil de mes hôtes. J’espérais d’ailleurs que, s’il fallait définitivement renoncer au fils du cabanier, celui-ci pourrait me désigner quelque autre maraîchain capable de diriger l’exploitation de l’étang desséché.
Pendant ces pourparlers et ces préparatifs, la nuit était venue; mais je m’en étais à peine aperçu: mes yeux, progressivement accoutumés à l’obscurité, continuaient à distinguer les objets dans la pénombre de la cabane. Le feu de pavas, fréquemment ravivé par Loubette, n’y jetait pourtant que des clartés intermittentes qui dansaient le long des solives enfumées et se reflétaient au mur sous mille formes bizarres. Les ténèbres avaient exercé leur influence ordinaire. Nous gardions tous trois le silence, moi sur le banc où j’étais assis, les bras croisés, Jérôme devant la cruche de cidre qu’il vidait à petits coups, Loubette, près du foyer, dont elle contemplait pensivement les lueurs vacillantes. On n’entendait que le grésillement des roseaux et le murmure monotone de l’eau bouillonnant sur l’immense trépied. Par instant, un souffle de vent nocturne, chargé de rumeurs incertaines, arrivait des friches, entrait par mille crevasses invisibles, semblait traverser la cabane et se perdait au loin comme un soupir.
Tout le monde a pu remarquer ces espèces d’influences mélancoliques dont les âmes se trouvent subitement atteintes. Soit action des objets extérieurs, soit dispositions communes et mystérieuses de l’être intérieur, il est des heures où je ne sais quelle contagion de tristesse nous gagne, comme si nous la respirions dans l’air. Quelque chose de semblable agissait sans doute alors sur la Loubette, sur son père et sur moi, car nous demeurions tous trois à la même place, toujours immobiles et silencieux. La flamme continuait à lutter contre l’humidité des roseaux qui se tordaient en gémissant; bientôt elle s’abattit tout à fait, rampa le long des tiges à demi vertes, puis s’évanouit, et l’on eût pu croire le feu éteint sans la frêle spirale de fumée blanchâtre qui continuait à s’élever. Loubette, avertie par la disparition de la lueur qui avait jusqu’alors éclairé l’âtre, repoussa les roseaux vers le centre du brasier, et dit à demi-voix, comme si elle se parlait à elle-même.
—Les pavas pleurent, c’est mauvais signe pour les absents.
—Et ce n’est pas meilleur signe pour les présents, reprit le cabanier, qui me sembla assombri plutôt qu’animé par le cidre; Dieu seul pourrait dire ce qu’il nous garde à tous.
La jeune paysanne soupira.
—Monsieur apportait le bonheur de Guillaume, dit-elle presque bas: une fois établi là-bas dans un défrichement, il aurait oublié ce qu’il n’est pas bon qu’il se rappelle; il aurait pris une femme, et Dieu lui aurait donné des enfants pour ses vieux jours, tandis que maintenant....
Elle s’arrêta; Jérôme frappa la table avec la cruche qu’il tenait à la main.
—Non, non, s’écria-t-il, la chance tournera toujours à sa perte; il n’y a point de bonheur pour celui qui a été bercé sur les genoux d’une morte.
—Je demandai au cabanier ce qu’il voulait dire.
—Ce que j’ai vu? reprit-il d’un accent qui révélait à la fois une certaine exaltation et une réminiscence de terreur; demandez à tous les gens de Vix, ils vous diront l’histoire de la berceuse.
—C’était donc au temps où vous étiez sixtain, repris-je.
—Oui, répliqua Jérôme; je venais de me marier; mais la grande guerre, voyez-vous, ça ne forme pas les jeunes filles à l’économie; à force de misère, on s’habitue à ne prendre souci de rien. Aussi la Sillette (que Dieu apaise son âme!) avait les mains croisées plus souvent qu’à l’ouvrage, et notre fiot Guillaume demandait longtemps avant d’avoir sa suffisance. J’avais beau lui dire que les enfants qu’on laisse crier la nuit éveillent les vieux parents dans le cimetière, elle s’enfonçait sous la couverture pour ne pas entendre. La vieille Calotte, qui couchait à l’étable, s’était offerte pour prendre le petiot; mais Sillette avait refusé par mauvaise gloire. Aussi Guillaume dépérissait que c’était pitié. Une nuit, dans mon somme, il me parut que j’entendais son râle. Je me redressai à moitié endormi. Le bruit continuait; mais c’était le ronflement du rouet. J’avançai la tête pour voir au bout de la cabane, et alors, que Dieu ait pitié de nous! je vis, dans le clair des étoiles, la mère-grand, morte depuis sept années, qui filait en berçant le fiot sur ses genoux.
Le cabanier s’arrêta, épouvanté du souvenir qu’il venait d’évoquer; la Loubette fit un mouvement; je demandai à Jérôme s’il avait bien reconnu la berceuse.
—C’était elle! c’était elle! reprit-il plus bas; ses cheveux blancs pendaient hors de sa coiffe, son tablier avait le coin relevé, comme quand elle se mettait au travail; la vieille femme avait entendu de dessous la terre les cris de son petit-fils.
—Mais l’avez-vous revue? demandai-je.
—Revue! dit le cabanier, j’aurais donc voulu ma perte? Non, non; les enfants de douze ans savent que celui qui regarde deux fois un défunt n’a qu’à commander son drap mortuaire. J’ai entendu seulement le rouet jusqu’à ce que Guillaume soit devenu bien portant et fort.
—Et vous pensez que cela doit lui porter malheur?
—Celui qu’a touché un trépassé garde toujours un mauvais don, car il reste en lui quelque chose de la mort. Les troupeaux qu’il soigne tombent malades, le blé qu’il sème ne gaiffe[29] jamais, et les gens qu’il aime tournent leurs cœurs d’un autre côté. Nous l’avons trop bien vu par Guillaume le Triste-Gas! Qui sait où son mauvais sort l’a conduit à cette heure, et s’il n’y a pas en route pour nous quelque nouvelle de malheur?
En ce moment, un cri d’oiseau perçant, mais isolé, se fit entendre au dehors. Le cabanier et sa fille redressèrent la tête en même temps, le premier tout surpris, la seconde avec une exclamation de saisissement.
—As-tu entendu? s’écria Jérôme; on dirait un tire-arrache?
Un second cri, puis un troisième retentirent dans la nuit.
—C’est bien l’oiseau de rivière, reprit le cabanier; par le Dieu tout-puissant! je ne l’avais jamais entendu chanter si tard.
—Quelque niole en passant l’aura effrayé, dit la Loubette, dont la voix me parut trembler; mais si c’est l’heure où les oiseaux dorment, c’est celle où les chrétiens soupent, et la table est servie.
Elle avait allumé une clarté qu’elle posa sur la nappe en me montrant mon couvert. Je pris place vis-à-vis du cabanier, et il se mit à faire les honneurs de son souper avec plus d’entrain que je ne lui en aurais supposé. Une fois enhardi, Jérôme ne manquait ni de conversation ni de bonne humeur.
C’était le type complet, quoique un peu exagéré, du maraîchain méridional. Mélangé de crédulité, d’égoïsme et de timidité, il avait besoin d’une complète confiance pour être lui-même. Au moindre soupçon, toute liberté d’esprit disparaissait, une circonspection peureuse reprenait le dessus, et l’on retrouvait le Prusias campagnard, toujours tremblant de se brouiller avec la république.
Je me sentis d’autant plus à l’aise pour l’étudier, que dès le commencement du souper la Loubette avait disparu.
Je n’y pris d’abord pas garde, tout occupé que j’étais de mon hôte. A force d’ambages et de précautions oratoires, j’avais réussi à ramener la conversation sur Guillaume. Le cabanier me parlait d’une jeune fille avec qui il avait échangé les anneaux de promesse et qui s’était mariée depuis à un autre, quand il fut subitement interrompu par des pas lourds, accompagnés de cliquetis d’armes. Au même instant, un uniforme galonné s’encadra dans la baie de la porte, et le brigadier de la gendarmerie de Chaillé entra.
TABLE DES CHAPITRES.
| Pages. | |
| Avant-propos. | 5 |
| Premier Récit.—Le Sorcier du Petit-Haule. | 7 |
| Deuxième Récit.—La Fileuse. | 49 |
| Troisième Récit.—Les Bryérons et les Saulniers. | 99 |
| Quatrième Récit.—La Chasse aux Trésors. | 175 |
| Cinquième Récit.—La Niole Blanche. | 255 |
Angers.—Imprimerie de Cosnier et Lachèse.