Mené à Toulouse au commencement, il déclina disant que c'étoit au Parlement des pairs à le juger; mais il s'en désista en disant: «A quoi servira de chicaner ma vie? Je serai aussi bien condamné à Paris qu'ici.» Il envoya sa moustache, sa cadenette (on n'en portoit qu'une au côté gauche en ce-temps-là) à sa femme avec une lettre. Cette pauvre femme se retira à Moulins dans un couvent[120] où elle pleura tant, que de voûtée qu'elle étoit devenue d'une grande fluxion, elle devint droite comme auparavant, sa fluxion s'étant écoulée par les yeux. Mairet, en lui dédiant une tragédie, lui donna la qualité de Très-inconsolable princesse. Elle a fait faire un tombeau magnifique à son mari[121], et elle a pris cette année l'habit de religieuse.
M. DE BAUTRU[122].
M. de Bautru est d'une bonne famille d'Angers. Il a été conseiller au grand conseil. En ce temps-là, il épousa la fille d'un maître des comptes, nommé Le Bigot, sieur de Gastines. Cette femme ne se mettoit point dans le monde; elle ne sortoit guère. «Oh! la bonne ménagère!» disoit-on. On la donnoit pour exemple aux autres. Enfin il se trouva qu'elle ne sortoit point parce qu'elle avoit son galant chez elle. C'étoit le valet-de-chambre de son mari. Bautru fit mourir ce galant à force de lui faire dégoutter de la cire d'Espagne sur la partie peccante[123]; d'où vient que Saint-Germain, croyant que c'étoit Bautru qui avoit fait les vers[124] sur la retraite de Monsieur, avoit mis dans la réponse:
Quand il cacheta près du c.
Son valet qui le fit cocu.
Il chassa sa femme, et ne voulut point reconnoître le fils dont elle accoucha. Il l'a reconnu depuis, mais long-temps après. Cette femme jusque là vécut de carottes à Montreuil-Belay en Anjou, pour épargner quelque chose à son enfant. Jusqu'à cette heure elle demeure chez lui en Anjou, où il va quelquefois; mais elle ne vient point à Paris. Il a le malheur d'avoir un sot fils. A propos de cela, M. de Guise, comme ils dînoient ensemble, lui ayant dit: «Qu'y a-t-il entre un cocu et un autre?—Une table,» répondit-il, car ils n'étoient pas de même côté. Comme les trois frères de Luynes commençoient à s'établir, on dit à Bautru: «Mais il faut leur porter respect.—Pour moi, dit-il, s'ils me traitent civilement, je dirai: M. de Brante, M. de Luynes, M. de Cadenet; autrement je dirai Bran de Luynes et Cadenet,» en changeant le t en d, ce qui ne se remarque pas quasi en prononçant.
Bautru, s'étant défait de sa charge, se mit à suivre la cour. Le maréchal d'Ancre l'aimoit; et s'il n'eût point été tué, il lui alloit faire une affaire qui lui eût valu dix mille écus de rente.
J'ai déjà dit ailleurs qu'il étoit à la drôlerie du Pont-de-Cé. Quelqu'un qui estimoit fort un M. de Jainchère, qui avoit quelque emploi en cette guerrette, lui dit: «Qu'est-ce qui est plus hardi que Jainchère?—Les faubourgs d'Angers, répondit-il, car ils ont toujours été hors la ville, et lui n'en est pas sorti.»
Il dit à la Reine-mère que l'évêque d'Angers étoit saint, et qu'il guérissoit la v...... L'évêque le sut, et s'en plaignit: «Eh! comment l'aurois-je dit? dit Bautru, il en est encore malade.»
Jouant au piquet à Angers contre un nommé Goussaut, qui étoit si sot, que pour dire sot on disoit Goussaut, Bautru vint à faire une faute, et, en s'écriant, dit: «Que je suis Goussaut!—Vous êtes un sot, lui dit l'autre.—Vous avez raison, répondit-il; c'est ce que je voulois dire.»
Il disoit à mademoiselle d'Auchy, fille d'honneur de la Reine-mère: «Vous n'êtes pas trop mal fine, avec votre sévérité. Vous avez si bien fait, que vous pourrez, quand vous voudrez, vous divertir deux ans sans qu'on vous soupçonne.»
M. d'Effiat le prit en amitié, et c'est de là, bien plutôt que du cardinal de Richelieu, que vient sa richesse. Bautru étoit bon courtisan, ou bon bouffon, si vous voulez; de mœurs, et de religion fort libertin, et tel, que M. d'Orléans lui écrivoit toujours: Au petit b...... Il étoit petit, mais bien fait.
Le marquis de Borbonne, un seigneur qui n'avoit point de réputation pour la bravoure, lui donna des coups de bâton; je n'ai pu savoir pourquoi. Il en fit un vaudeville, où il y avoit:
Borbonne
Ne bat personne,
Cependant il me bâtonne.
La première fois qu'il alla au Louvre après cela, chacun ne savoit que lui dire. «Eh quoi, leur dit-il, croit-on que je sois devenu sauvage, pour avoir passé par les bois?» Il n'a jamais pu s'empêcher de médire; et comme les chiens ne mordent guère sans avoir des coups de bâton, le pauvre Bautru ne manqua pas d'en avoir, car il n'eut pas la discrétion d'épargner M. d'Épernon. S'il n'a dit que ce que j'en ai ouï dire, je trouve le mot assez méchant pour mériter quelque correction, mais non pas si rude. Il y avoit un vieil Espagnol à la cour qu'on appeloit Gilles de Metz (un de ces Espagnols qui furent chassés avec Antonio Pérez); Bautru disoit: «N'est-ce pas une chose étrange que Gilles de Metz passe pour si vieux? M. d'Epernon est son père, car on sait bien qu'il à fait Gilles de Metz[125].» Les Simons (c'étoient les donneurs d'étrivières de chez M. d'Epernon) l'étrillèrent comme il faut. Quelque temps après, un de ces satellites, en passant auprès de lui, se mit à le contrefaire comme il crioit quand on le battoit. Bautru ne s'en déferra point, et dit: «Vraiment, voilà un bon écho, il répond long-temps après.» Bautru alla voir la Reine, et il avoit un bâton. «Avez-vous la goutte? lui dit-elle.—Non, madame.—C'est, dit le prince de Guémenée, qu'il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril: c'est la marque de son martyre[126].»
Il eut aussi de grands démêlés avec M. de Montbason, pour en avoir fait cent railleries, comme: que c'étoit un homme bien fait, qu'il n'y avoit pas au monde de plus beau corps-nu (il équivoquoit sur cornu). D'ailleurs le bon homme avoit su que l'Onosandre[127] étoit une pièce contre lui. La Reine-mère accommoda cela, et on dit que M. de Montbason, entre autres choses, l'ayant menacé de coups de pied, il faisoit remarquer à la Reine-mère: «Madame, voyez quel pied! que fût devenu le pauvre Bautru?» M. de Montbason étoit fort grand et puissant. Mais Bautru ne fut pas traité si doucement de la belle-mère que du gendre. Il avoit, dit-on, fait galanterie avec la comtesse de Vertus, et il en avoit fait des médisances épouvantables. Elle s'en voulut venger, et pour cela elle s'adressa au marquis de Sourdis, qui lui promit, comme il le fit, de lui donner des coups de bâton sur le quai de l'Ecole; et elle étoit à la Samaritaine pour en avoir le plaisir. Le marquis le traita plus humainement que les Simons, mais il eut pourtant quelques coups.
A la province, je ne sais quel juge de bicoque l'importunoit trop souvent. Un jour que cet homme vint le demander, il dit à son valet: «Dis-lui que je suis au lit.—Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé.—Dis-lui que je me trouve mal.—Il dit qu'il vous enseignera quelque recette.—Dis-lui que je suis à l'extrémité.—Il dit qu'il vous veut dire adieu.—Dis-lui que je suis mort.—Il dit qu'il veut vous donner de l'eau bénite.» Enfin il le fallut faire entrer.
Il disoit du Père Pradines, cordelier, son confesseur, qu'il étoit aussi noble que le grand-duc, et qu'il venoit de quatre têtes couronnées de Cordeliers de père en fils. On avoit donné à ce Père un brevet de confesseur des Enfants de France jusqu'à l'âge de sept ans, et on ne se confesse qu'à cet âge-là.
Le cardinal de Richelieu en faisoit cas, et disoit qu'il aimoit mieux la conscience d'un Bautru que de deux cardinaux de Bérulle. Il l'envoya en Espagne, en qualité d'envoyé seulement; et le comte-duc lui montrant son gallinero, il lui dit que le Roi, son maître, lui envoyoit dellos gallos. L'autre se plaignit qu'on lui envoyoit des bouffons.
Ce fut par le conseil de Bautru que le cardinal ne fit point imprimer cette harangue qu'il prononça au Parlement, et qui avoit fait tant de bruit. Pour l'en détourner, il lui dit ce passage d'Horace, de Arte poeticâ:
Segniùs irritant animos demissa per aures
Quàm quæ sunt oculis subjecta fidelibus......
Depuis, cette pièce a été imprimée durant la Fronde, et a fait voir que Bautru avoit eu bon nez.
Ce fut lui aussi qui mit bien le comte de Charost avec le cardinal. Ce ministre étoit allé se promener à l'abbaye de Royaumont. Bautru l'y fut trouver: «Avec qui êtes-vous venu? lui dit le cardinal.—Avec Charost.—Eh! de quoi vous êtes-vous avisé d'amener ce fastidieux personnage?—Ah! monseigneur, si vous saviez combien il a de zèle et de tendresse pour Votre Eminence, vous n'en parleriez pas ainsi. On n'a jamais tant aimé une maîtresse qu'il vous aime.» Depuis cela, le cardinal eut de l'estime pour Charost.
Comme il passoit un enterrement où on portoit un crucifix, il ôta son chapeau: «Ah! lui dit-on, voilà qui est de bon exemple.—Nous nous saluons, répondit-il, mais nous ne nous parlons pas.»
Il disoit d'un certain Minime qu'on vouloit faire passer pour béat, que le seul miracle qu'il avoit fait, c'étoit que, ne mangeant que du poisson, il sentoit l'épaule de mouton en diable.
Il disoit que Rome étoit une chimère apostolique; et à une promotion de cardinaux que fit le pape Urbain, où il n'y avoit guère de gens de qualité (je pense qu'ils étoient dix en tout), Bautru, en lisant leurs noms, disoit: «N'en voilà que neuf.—Eh! vous oubliez Fachinetti, dit quelqu'un.—Excusez, répondit-il, je pensois que ce fût le titre.»
Une fois qu'il y avoit ici des députés du Mirebalais qui vouloient parler au cardinal de Richelieu, Bautru, qui cherchoit à le divertir, demanda à celui qui portoit la parole: «Monsieur, sans vous interrompre, combien valoient les ânes en votre pays quand vous partîtes?» Ce député lui répondit: «Ceux de votre taille et de votre poil valoient dix écus.» Bautru demeura déferré des quatre pieds. Il rencontra mieux sur ses chevaux. Il vouloit renvoyer quelqu'un en carrosse, qui, par cérémonie, lui disoit que ses chevaux auroient trop de peine. «Si Dieu, répondit-il, eût fait mes chevaux pour se reposer, il les auroit faits chanoines de la Sainte-Chapelle.»
Quelquefois il racontoit assez froidement, et cela arrive à tous ceux qui font métier de dire de bons mots. La première fois que Boisrobert fit un acte de ces pièces de Cinq-Auteurs que le cardinal de Richelieu faisoit faire, Bautru dit: «Boisrobert est un bon homme, mais il a pourtant fait un méchant acte.»
Il montra un crucifix à Lopès à la messe, et lui dit: «Voilà de vos œuvres.—Eh! répondit Lopès, c'est bon à ces messieurs à s'en plaindre; mais pour vous, de quoi vous avisez-vous?»
Il fait et a fait autrefois des vers, mais il y a plus d'esprit que de génie, et l'élocution n'est nullement châtiée. Plusieurs fois il a donné à dîner à Saumaise, à Desmarets, à Quillet, et à d'autres gens de lettres. La meilleure chose qu'il ait faite c'est un impromptu pour réponse à un que lui avoit envoyé M. Le Clerc, intendant des finances, qui étoit de Montreuil-Bellay. Or l'on dit en proverbe: Les clercs de Montreuil-Bellay qui boivent mieux qu'ils ne savent écrire. Voici ce que c'est:
Une autre fois prenez plus de délai;
Votre impromptu n'a pas le mot pour rire.
Vous êtes clerc, et de Montreuil-Bellay,
Qui buvez mieux que ne savez écrire.
Il disoit du feu roi d'Angleterre, Charles Ier: «C'est un veau qu'on mène de marché en marché; enfin on le mènera à la boucherie.»
Quand nos plénipotentiaires à Munster eurent pris la qualité de comtes: «Ah! dit-il, je me doutois bien que cette assemblée-là nous feroit des comtes borgnes;» à cause de M. Servien qui n'avoit qu'un œil.
On joue fort chez lui. Il disoit d'un grand joueur nommé Miton, que c'étoit dommage qu'il ne s'appelât pas Marc; qu'on diroit Mar-Miton.
Ménage, dans ses Origines, sur le mot de bougre, a mis ainsi: Bougre, je suis de l'avis, etc. «Ah! lui dit Bautru, vous en êtes donc aussi, et vous l'imprimez! tenez, il y a bien moulé: Bougre je suis[128].» Cela me fait souvenir que Rumigny, l'hiver passé, trouva le pauvre Bautru, qui est tout perdu de goutte, dans sa chaise, auprès d'un si grand feu qu'il se brûloit et avoit beau crier, ses gens, après avoir mis force cotrets, s'en étoient en allés, et ne l'entendoient point en aucune sorte. Le petit b..... étoit là puni d'un supplice condigne[129].
Bautru dit que les porteurs de Saint-Pavin sont des porte-diable. C'est qu'on dit des porte-Dieu, pour dire les prêtres qui portent l'hostie.
Il disoit que Nogent, son frère, étoit le Plutarque des laquais: les laquais admiroient ses sentences.
On a remarqué que toute la race des Bautru est naturellement bouffonne. Nogent, son frère, en a fait profession[130]. Cherelles, La Rouillerie et le prieur de Matras[131], trois frères Bautru, cousins-germains de celui dont nous venons de parler, ont été tous trois fort plaisants en leur espèce. Le premier étoit d'épée; il avoit de l'esprit et faisoit des vers. C'étoit un vaillant homme. Il disoit qu'il perdoit toujours quand il jouoit, et gagnoit toujours quand il f...... La Rouillerie étoit à l'artillerie et commandoit un vaisseau. Il fit tout ce qu'on pouvoit faire aux îles de Sainte-Marguerite. Il prenoit du tabac sur un affût de canon tout à découvert. Il ne s'accommodoit point bien de l'archevêque de Bordeaux, et lui disoit: «Sur ma foi, je ne vous veux plus suivre qu'à la procession.» Pour le prieur de Matras, une fois qu'il suoit la v..... dans un grenier, un de ses amis le cherchant, cria: «Adam (c'étoit son nom), Adam, ubi es?—Domine, répondit-il, mulier quam mihi dedisti fefellit me.» Il étoit un ivrogne fieffé, et quelquefois un assez méchant plaisant. Un jour que son valet, sous son manteau, portoit un grand broc de vin, il le suivoit en pleurant. Quelqu'un lui dit: «Qu'avez-vous?—C'est le meilleur de mes amis qu'on porte en terre.» C'est que le broc étoit de grès.
Un jour Bautru répondit assez plaisamment à Cuprif, l'archidiacre d'Angers, qui lui vouloit faire des réprimandes dans le chapitre, car il étoit chanoine: «Il est vrai, lui dit-il, que vous êtes d'une famille où il y a de beaux exemples à imiter, car vous avez un confesseur à La Haye, une vierge dans la Cité, et un crochet en Grève.» Un Cuprif s'étoit fait ministre en Hollande, une fille avoit été débauchée, et un capitaine, pour avoir volé sur les grands chemins, avoit été roué à Paris.
MAUGARS[132].
Maugars étoit un joueur de viole le plus excellent, mais le plus fou qui ait jamais été. Il étoit au cardinal de Richelieu. Boisrobert, pour divertir l'Eminentissime, lui faisoit toujours quelque malice. Un jour il lui fit donner avis que le prieuré de Cranestroit vaquoit dans l'évêché de Vannes. Maugars le demande; le cardinal, pour rire, lui en fait expédier les provisions. Cela lui donna une haine mortelle contre Boisrobert. Un jour qu'il alloit dans sa chambre pour jouer devant un homme du métier, nommé M. Imbert, et pour un gentilhomme appelé Saint-Val, le chevalier de Puygarrault et Boisrobert le suivirent tout doucement. Dès qu'il les vit: «A une autre fois, dit-il, monsieur Imbert, voilà des visages qui me déplaisent.» Et en disant cela, il met sa viole contre la muraille. Puygarrault, qui avoit un pistolet de poche qu'il avoit apporté tout exprès, prend un petit morceau de papier, le mouille et l'applique sur le ventre de la viole. «Hé, dit-il, je m'en vais voir si je tire si mal qu'on dit.» Maugars se met au-devant: «Quoi! à l'instrument qui divertit le plus grand homme du monde!» Puygarrault laisse la viole et vise au ménétrier. Maugars se sauve derrière un lit; Puygarrault retourne à la viole. Maugars sort. Dès qu'il paroissoit, le chevalier le miroit. Enfin, il fut contraint de jouer. Saint-Val lui conseilla d'appeler Puygarrault en duel: «Oui dà, dit-il, je me battrois; je me sens du cœur, je ne me soucierois pas de mourir. Mais si quelqu'un de ces doigts étoient coupés, ce pauvre homme (il entendoit le cardinal) ne pourroit plus vivre. Il se faut conserver pour lui.» Cependant Saint-Val le harangua tant, en lui promettant d'avoir l'adresse d'ôter le plomb des pistolets du chevalier, et que c'étoit là le moyen d'acquérir de la réputation à bon marché, qu'il s'y résolut. Puygarrault lui lâcha sur le visage ses deux pistolets qui étoient chargés de la plus fine.
Le cardinal de Richelieu le donna à Bautru, pour le mener avec lui en Espagne. Bautru s'en repentit dès Linas[133]. Le Roi voulut l'entendre par une jalousie: ce fou dit qu'il ne joueroit pas s'il ne voyoit le Roi, et que le roi de France, qui étoit le plus grand roi du monde, ne l'avoit point traité ainsi. Bautru conseilla au roi d'Espagne de faire habiller quelqu'un en roi, et d'en avoir le plaisir. On fait donc venir un faquin avec des hallebardiers, et on lui avoit ordonné de ne dire autre chose que muy bien[134]. Maugars se tuoit de jouer, et le roi de comédie disoit à tout bout de champ: Muy bien, avec une gravité admirable. Boissy, un gentilhomme que Bautru avoit laissé en Espagne, étant de retour, Boisrobert et lui s'avisèrent de faire une méchanceté au pauvre Maugars. Ce gentilhomme dit à M. le cardinal: «Il y a un présent pour Maugars, c'est un gros diamant (il eût bien valu deux mille écus s'il eût été bon.)—Il faut le lui donner, dit le cardinal.—Monseigneur, répondit Boissy, j'en dois avoir ma part.—Non, vous ne l'aurez point, dit Son Eminence.—Hé! monseigneur, dit alors Maugars, ne souffrez pas qu'on m'ôte le prix de mes veilles.—Mais, reprit l'autre, j'ai donné six pistoles à celui qui me le mit entre les mains de la part du Roi.» Il fut ordonné que Maugars rendroit les six pistoles; il en donna trois: il n'avoit que cela sur lui. Lopès, espérant faire quelque bonne affaire, donna les autres. Boissy, le soir, lui donna le diamant. Le lendemain, dès la pointe du jour, voilà Maugars chez un orfèvre qui lui en voulut donner quatre livres dix sous. Ce n'étoit qu'un diamant d'Alençon. Quand il revint, tous les marmitons de la cuisine le reçurent avec un charivari, en lui chantant:
Et tant de diamants,
Et tant de diamants[135].
Le procès ayant été fait à Saint-Germain[136], on conseilla à M. le cardinal de donner deux petits prieurés qu'avoit cet homme à quelques-uns des principaux de sa musique. On donna à choisir à Maugars; il prit celui qui valoit le moins; il valoit cinquante livres de rente de moins que l'autre. On lui en demanda la raison: «C'est, dit-il, que ce prieuré s'appelle Saint-Julien, et on ne manqueroit jamais de m'appeler Saint-Julien le ménétrier.» Quand il eut ce bénéfice, il demanda à prêcher devant le domestique. Le cardinal le lui permit. Il prêcha une heure durant contre les médecins et les poètes, à cause de Pitois, médecin du cardinal, et de Boisrobert. Il haïssoit encore plus l'abbé de Beaumont, aujourd'hui M. de Rodez, alors maître-de-chambre du cardinal, et disoit: «M. de Beaumont ne m'aime pas, parce qu'il sait bien que je ne le puis aimer, depuis qu'il me fessa si rudement lorsqu'il étoit cuistre au collége.»
Il avoit été en Angleterre, où un nommé Sinette, fils d'un hôtelier de Lyon, et qui étoit de la musique du Roi aussi bien que lui, le fit battre. Maugars, qui étoit vindicatif, trouva moyen de couler dans le couvert du Roi un billet en ces termes: «Je donne avis à Votre Majesté qu'un nommé Sinette a attenté à sa personne sacrée; c'est un secret révélé en confession, je n'en puis pas dire davantage.» Le pauvre Sinette fut près de deux ans pour cela dans la Tour de Londres, et ne l'eût point su si Maugars ne s'en fût vanté. Cela fit dire au commandeur de Jars que Maugars étoit un fou scélérat.
Etant dans ce pays-là, il traduisit en françois je ne sais quel traité anglois de Bâcon[137]. Un jour il tenoit une lettre dans la chambre du cardinal, afin qu'il lui demandât ce que c'étoit. «Que tenez-vous là, monsieur Maugars?—Monseigneur, dit-il en la serrant, ce n'est rien.—Montrez, montrez.—Monseigneur, ma modestie ne sauroit souffrir que je vous fasse entendre les louanges excessives que donnent à une malheureuse traduction que j'ai faite mon cousin Ogier le Danois et mon cousin de Richelieu.—Ah, monsieur Maugars, dit le cardinal, je ne pensois pas avoir l'honneur de vous appartenir.—Monseigneur, c'est un avocat au parlement, homme illustre, et qui ne déshonore point ce nom-là.—Lisez donc.» Il se met à lire des louanges par-dessus les maisons. Le cardinal se douta que cela n'y étoit point, puis il le voyoit hésiter. Il fit signe à Boisrobert; Boisrobert lui ôte la lettre, et la porte au cardinal. Il n'y avoit rien, sinon: «J'ai reçu la traduction de votre cousin Maugars, je la lirai quand j'en aurai le loisir.—Ah, ah, monsieur Maugars, dit le cardinal, vous jouez de ces tours-là.—Monseigneur, s'il ne l'a dit, il le devoit dire.» Cette fichue traduction l'avoit pourtant fait secrétaire-interprète de la langue angloise.
Un jour M. le cardinal lui ayant ordonné de jouer avec les voix en un lieu où étoit le Roi, le Roi envoya dire que la viole emportoit les voix. «Maugré bieu de l'ignorant! dit Maugars, je ne jouerai jamais devant lui.» De Niert[138], qui le sut, en fit bien rire le Roi. Le cardinal n'en rit et n'y prit nullement plaisir. L'abbé de Beaumont s'en prévalut pour faire chasser Maugars. Le cardinal, en le payant, lui dit: «Dites de moi tout ce que vous voudrez, je ne m'en soucie point; mais si vous parlez du Roi, je vous ferai mourir sous le cotret.»
Je l'ai vu depuis à Rome. A la naissance de M. le Dauphin, il joua devant le pape (Urbain VIII), et disoit que Sa Sainteté s'étonnoit qu'un homme comme lui puisse être mal avec quelqu'un. Il vint dire sottement, en présence de la maréchale d'Estrées (ambassadrice à Rome), qu'il avoit vu, à Notre-Dame du Puy, en Auvergne, la plus belle relique du monde, le sacré saint prépuce de notre Seigneur. Feu mademoiselle de Thémines, sa fille, qui y étoit, dit: «Qu'est-ce que le saint prépuce, madame?—Taisez-vous, ma fille, répondit la mère, vous êtes une sotte.»
Maugars ne voulut jamais jouer, à la prière du maréchal d'Estrées, devant un seigneur Horatio, qui jouoit fort bien de la harpe, et qui étoit à M. de Savoie[139]. Cela fâcha le maréchal; et il lui alloit faire donner des coups de bâton, si Quillet ne lui eût représenté que le cardinal ne trouveroit peut-être pas trop bon qu'on traitât ainsi une personne qui avoit été à lui. Le maréchal, à cette remontrance, devint aussi froid qu'un marbre.
Maugars revint en France, et mourut quelques années après. A l'article de la mort, il envoya demander pardon à Boisrobert.
L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX[140].
Madame de Sourdis, sa mère, lui dit, à l'article de la mort, qu'il étoit fils du chancelier de Chiverny; qu'elle lui avoit fait donner l'évêché de Maillezais et plusieurs autres bénéfices, et qu'elle le prioit de se contenter d'un diamant, sans rien demander du bien de feu son mari[141]. Il lui répliqua: «Ma mère, je n'avois jamais voulu croire que vous ne valiez rien; mais je vois bien qu'il est vrai.» Il ne laissa pas d'avoir ses cinquante mille écus de légitime comme les autres, car il gagna son procès. C'étoit un homme qui avoit beaucoup d'esprit, qui avoit l'air agréable, qui disoit bien les choses, qui étoit brave, mais qui n'entendoit point trop la guerre; adroit, et qui gagnoit le cœur des gens quand il l'avoit entrepris.
Il eut l'intendance de la maison du cardinal, où il mit après le marquis de Sourdis à sa place. Pour s'accommoder à l'humeur avare du cardinal, il retrancha quelques pintes de vin, trois ris de veau; et au lieu de chandelles des six, il en faisoit donner des douze aux gentilshommes. Il ordonna six pièces de bois (que bûches, que fagots, que cotrets) pour la garde-robe, où il s'en brûloit plus d'une voie par jour. On les mettoit toutes six à la fois, puis il falloit en aller quérir d'autres.
Il vouloit débusquer M. de Noyers; à toute heure il faisoit des tours au tiers et au quart, et il sembloit qu'il vouloit tout faire à lui seul. Loynes, trésorier de la marine, fut envoyé avec lui à Brouage pour faire quelques marchés de fortifications. Par prudence, cet homme, qui le connoissoit bien, lui faisoit tout signer. Au retour, l'archevêque de Bordeaux (car il eut l'archevêché du cardinal de Sourdis, son frère), pour faire le bon valet, ne manqua pas de dire que Loynes s'étoit entendu avec les entrepreneurs. Loynes, pour sa justification, apporte tous les marchés signés de l'archevêque. Ce fut en ce temps-là que le maréchal de Vitry, qui étoit gouverneur de Provence, dans un démêlé, donna brutalement un coup de canne à l'archevêque de Bordeaux, et pour cela fut mis à la Bastille, où il demeura long-temps. Cet archevêque se pouvoit vanter d'être le prélat du monde qui avoit été le plus battu, car M. d'Epernon l'avoit déjà frappé à Bordeaux. Il faut voir la Vie de ce duc, où cela est tout du long[142].
Depuis, quand M. le Grand étoit déjà suspect au cardinal de Richelieu, l'Eminentissime s'aperçut que l'archevêque regardoit ce jeune homme comme un soleil levant. Voici comme il s'en douta. Un jour qu'il avoit dit à l'archevêque: «Allons à la comédie,» l'archevêque avoit donné un tour de pilier[143], et avoit dit à quelqu'un qu'il se trouvoit mal. Le cardinal, le lendemain, envoie savoir comment il se portoit. L'autre répondit qu'il avoit travaillé toute la nuit chez Picard avec Loynes. Le jour même, le cardinal sut que cela étoit faux. Il crut que l'archevêque avoit été ailleurs: «Ah! c'est un brouillon, dit-il; allez, monsieur de Loynes, allez lui dire que je veux qu'il parte pour l'armée navale dans trois jours.» L'archevêque voulut s'excuser, mais il fallut partir.
Loynes m'a dit que M. de Bullion, qui haïssoit l'archevêque, disoit à quelqu'un, pensant que Loynes ne l'entendoit pas: «Il faut chasser ce b.....-là. Un tel dira ceci, un tel cela; moi je dirai telle chose.» Car c'est ainsi qu'on en usoit chez le cardinal. On ne manqua pas dès qu'il fut absent; et pour le faire enrager, on lui donnoit pour compagnon tantôt le comte d'Harcourt, tantôt le marquis de Brézé. Ennuyé de traverses, il crut se faire rechercher s'il demandoit son congé. Voici comme il s'y prit: il envoya un nommé Courtin, et lui donna un mémoire de bien des choses qu'il falloit demander à Son Eminence. Parmi toutes ces choses, il y avoit: «Vous proposerez à son Eminence de me permettre de me retirer.» Depuis, l'archevêque changea d'avis, et un jour Courtin l'étant allé retrouver, et lui ayant dit que cette proposition avoit été reçue, il en eut du déplaisir, et quelque temps après il dit à ce Courtin, qu'il avoit jusque là fait passer pour son ami intime, qu'il seroit bien aise de voir ce mémoire. Courtin lui dit qu'il étoit tout barré, et qu'à mesure qu'un article avoit été exécuté, il y avoit fait une barre, et qu'il ne savoit même s'il l'avoit gardé. Comme il l'alloit chercher, on lui dit que l'archevêque vouloit ravoir ce papier, pour pouvoir nier après d'avoir demandé son congé. Courtin fait semblant de l'avoir perdu: «Mais, lui dit l'archevêque, de quoi vous êtes-vous avisé de demander mon congé?—Ah! répondit l'autre, je vous y attrape, vous êtes un perfide; voilà votre mémoire, mais vous ne l'aurez pas.» En disant cela il le quitta, et ne l'a jamais voulu voir depuis. Voilà l'archevêque bien embarrassé. Il ne savoit où il en étoit. Enfin il résolut de venir trouver le cardinal, et étoit déjà à Lyon quand le cardinal lui envoya Bézançon pour l'empêcher d'avancer. Bézançon, au retour, lui en dit le diable, et que l'archevêque croyoit être le seul habile homme qu'il y eût en France. Le cardinal le relégua à Carpentras, et en allant à Perpignan, il le confina dans une bicoque de la montagne. Il n'en revint qu'après la mort du cardinal, mais il ne lui survécut guère. Il fut assez long-temps malade, et de chagrin qu'il avoit de mourir, il fit fouetter un grand page le jour de Pentecôte. Ce page étoit de garde, et, voyant l'archevêque endormi, s'en étoit allé à vêpres. Voyez si c'étoit là un crime qu'un archevêque devoit punir? Il se réconcilia avec son frère, le marquis de Sourdis, avec lequel il étoit brouillé, lui donna tout ce qu'il pouvoit lui donner, et ne récompensa pas un domestique. Il avoit appris un peu de théologie dans son exil.
MADEMOISELLE DE GOURNAY[144].
Mademoiselle de Gournay étoit une vieille fille de Picardie et bien demoiselle. Je ne sais où elle avoit été chercher Montagne, mais elle se vantoit d'être sa fille d'alliance. Elle savoit et elle faisoit des vers, mais méchants. Malherbe s'étant moqué de quelques-uns de ses ouvrages, elle, pour se venger, alla regratter la traduction qu'il avoit faite d'un livre de Tite-Live qu'on trouva en ce temps-là, où il avoit traduit: «Fecêre ver sacrum, par ils firent l'exécution du printemps sacré. Elle avoit fait imprimer un livre intitulé: l'Ombre, ou les Présents de la damoiselle de Gournay[145]. Dans ce livre il y avoit un chapitre des diminutifs, comme chauderon, chauderonnet, chauderonnellet. Boisrobert lui demanda un jour la raison du titre de ce livre. Elle ne la lui sut dire. «Il faut chercher, répondit-elle, dans mon cabinet d'Allemagne.» Mais, après avoir bien fouillé dans tous les tiroirs, elle ne la trouva point.
M. le comte de Moret, le chevalier de Bueil et Yvrande lui ont fait autrefois bien des malices. Une fois, pour se moquer de quelques-uns où elle avoit mis Tit pour Titus, ils lui envoyèrent ceux-ci:
On dit que c'est Desmarets qui les fit.
Ils en firent encore pour elle. Il y avoit en un endroit le mot de foutaison: «Jamin, dit-elle en ronflant selon sa coutume, merdieu! ce mot-là n'est pas en usage, je le passerois pourtant: il est vrai qu'il est un peu vilain.»
Ces pestes lui supposèrent une lettre du roi Jacques d'Angleterre, par laquelle il lui demandoit sa Vie et son portrait. Elle fut six semaines à faire sa Vie. Après, elle se fit barbouiller, et envoya tout cela en Angleterre, où l'on ne savoit ce que cela vouloit dire. On lui a voulu faire accroire qu'elle disoit que fornication n'étoit point péché; et un jour qu'on lui demanda si la pédérastie n'étoit pas un crime: «A Dieu ne plaise! répondit-elle, que je condamne ce que Socrate a pratiqué.» A son sens, la pédérastie est louable. Mais cela est assez gaillard pour une pucelle.
Saint-Amant l'a furieusement maltraitée; car c'est d'elle et de Maillet qu'il veut parler dans le Poète crotté. Boisrobert la mena au cardinal de Richelieu, qui lui fit un compliment tout de vieux mots qu'il avoit pris dans son Ombre. Elle vit bien que le cardinal vouloit rire. «Vous riez de la pauvre vieille, lui dit-elle. Mais riez, grand génie, riez; il faut que tout le monde contribue à votre divertissement.» Le cardinal, surpris de la présence d'esprit de cette vieille fille, lui en demanda pardon, et dit à Boisrobert: «Il faut faire quelque chose pour mademoiselle de Gournay. Je lui donne deux cents écus de pension.—Mais elle a des domestiques, dit Boisrobert.—Et quels? reprit le cardinal,—Mademoiselle Jamin, répliqua Boisrobert, bâtarde d'Amadis Jamin, page de Ronsard.—Je lui donne cinquante livres par an, dit le cardinal.—Il y a encore madame Piaillon, ajouta Boisrobert; c'est sa chatte.—Je lui donne vingt livres de pension, répondit l'Eminentissime, à condition qu'elle aura des nippes.—Mais monseigneur, elle a chatonné,» dit Boisrobert. Le cardinal ajoute encore une pistole pour les chatons.
Elle aimoit Boisrobert et l'appeloit toujours bon abbé, et elle le craignoit aussi à cause des contes qu'il faisoit. Il disoit qu'elle avoit un râtelier de dents de loup marin. Elle l'ôtoit en mangeant, mais elle le remettoit pour parler plus facilement, et cela assez adroitement; à table, quand les autres parloient, elle ôtoit son râtelier et se dépêchoit de doubler les morceaux, et après elle remettoit son râtelier pour dire sa râtelée.
C'étoit une personne bien née; elle avoit vu le beau monde. Elle avoit quelque générosité et quelque force d'âme. Pour peu qu'on l'eût obligée, elle ne l'oublioit jamais. En mourant, elle laissa par testament son Ronsard à L'Etoile, comme si elle l'eût jugé seul digne de le lire, et à Gombauld une carte de la vieille Grèce de Sophian, qui vaut bien cinq sous.
RACAN ET AUTRES RÊVEURS[148].
Racan est de la maison de Bueil. Son père étoit chevalier de l'ordre et maréchal de camp. Il portoit le nom de Racan, à cause que son père acheta un moulin, qui est un fief, le propre jour que ce fils lui naquit, et il voulut que ce petit garçon en portât le nom. J'ai dit, dans l'Historiette de Malherbe, comme Racan commandoit les gendarmes de M. le maréchal d'Effiat. Cela le faisoit subsister, car son père ne lui laissa que du bien fort embrouillé. Il a été quelquefois bien à l'étroit. Boisrobert le trouva une fois à Tours; la cour y étoit alors. Il étoit après à faire une chanson pour je ne sais quel petit commis qui lui avoit promis de lui prêter deux cents livres. Boisrobert les lui prêta. Il a logé long-temps dans un cabaret borgne, d'où M. Conrart le voulant faire déloger: «Je suis bien, je suis bien, lui dit-il; je dîne pour tant, et le soir on me trempe pour rien un potage.» Il avoit toujours quelque chose de madame de Bellegarde, dont à la fin il hérita de vingt mille livres de rente en fonds de terre, de quarante qu'elle avoit. Elle étoit de la maison de Bueil. Racan étoit marié quand cette succession lui vint.
J'ai dit aussi comme il s'attacha à Malherbe. Il profita si bien sous un si bon maître, qu'il lui donna de la jalousie. En effet, on a accusé Malherbe d'en avoir eu un peu pour cette belle stance de la Consolation à M. de Bellegarde sur la mort de M. de Termes, son frère. La voici:
Il voit ce que l'Olympe a de plus merveilleux;
Il y voit à ces pieds ces flambeaux orgueilleux
Qui tournent à leur gré la fortune et sa roue,
Et voit comme fourmis marcher nos légions
Dans ce petit amas de poussière et de boue,
Dont notre vanité fait tant de régions[149].
Et on dit que, par malice, il n'avertit pas Racan que dans une autre stance il faisoit Amour, divinité et passion tout ensemble. Racan faisoit des vers, étant page. Cette pièce, qui commence:
Vieux corps tout épuisé de sang et de moelle, etc.[150],
est de ce temps-là. Il dit que les comédies de Hardy qu'il voyoit représenter à l'Hôtel de Bourgogne, où il entroit sans payer, l'excitoient fort. Il dit aussi qu'il avoit de qui tenir, car son père et sa mère faisoient tous deux des vers; il est vrai qu'ils n'étoient guère bons, mais ceux du père valoient encore moins. Il en avoit un gros volume. Il n'a jamais su le latin; et cette imitation de l'ode d'Horace, Beatus ille, etc., est faite sur la traduction en prose que lui en fit le chevalier de Bueil, son parent, qui s'étoit chargé de la mettre en vers françois.
Jamais la force du génie ne parut si clairement en un auteur qu'en celui-ci; car, hors ses vers, il semble qu'il n'ait pas le sens commun. Il a la mine d'un fermier; il bégaie, et n'a jamais pu prononcer son nom, car, par malheur, l'r et le c sont les deux lettres qu'il prononce le plus mal. Plusieurs fois il a été contraint d'écrire son nom pour le faire entendre. Bon homme du reste et sans finesse, étant fait comme je vous le viens de dire.
Le chevalier de Bueil et Yvrande, sachant qu'il devoit aller sur les trois heures remercier mademoiselle Gournay, qui lui avoit donné son livre[151], s'avisèrent de lui faire une malice, et à la pauvre pucelle aussi. Le chevalier y va à une heure. Il heurte; Jamyn va dire à mademoiselle qu'un gentilhomme la demandoit. Elle faisoit des vers; et en se levant, elle dit: «Cette pensée étoit belle, mais elle pourra revenir, et ce cavalier peut-être ne reviendroit pas.» Il dit qu'il étoit Racan; elle, qui ne le connoissoit que de réputation, le crut. Elle lui fit mille civilités à sa mode, et le remercia surtout de ce qu'étant jeune et bien fait, il ne dédaignoit pas de venir visiter la pauvre vieille[152]. Le chevalier, qui avoit de l'esprit, lui fit bien des contes. Elle étoit ravie de le voir d'aussi belle humeur, et disoit à Jamyn, voyant que sa chatte miauloit: «Faites taire ma mie Piaillon, pour écouter M. de Racan.» Dès que celui-là fut parti, Yvrande arrive, qui, trouvant la porte entr'ouverte, dit en se glissant: «J'entre bien librement, mademoiselle, mais l'illustre mademoiselle de Gournay ne doit pas être traitée comme le commun.—Ce compliment me plaît, s'écria la pucelle. Jamyn, mes tablettes, que je le marque.—Je viens vous remercier, mademoiselle, de l'honneur que vous m'avez fait de me donner votre livre.—Moi, monsieur, reprit-elle, je ne vous l'ai pas donné, mais je devrois l'avoir fait. Jamyn, une Ombre pour ce gentilhomme.—J'en ai une, mademoiselle; et pour vous prouver cela, il y a telle et telle chose en tel chapitre.» Après, il lui dit qu'en revanche il lui apportoit des vers de sa façon; elle les prend et les lit. «Voilà qui est gentil, Jamyn, disoit-elle; Jamyn en peut être, monsieur, elle est fille naturelle d'Amadis Jamyn[153], page de Ronsard. Cela est gentil; ici vous Malherbisez, ici vous Colombisez; cela est gentil. Mais ne saurai-je point votre nom?—Mademoiselle, je m'appelle Racan.—Monsieur, vous vous moquez de moi.—Moi, mademoiselle, me moquer de cette héroïne, de la fille d'alliance du grand Montagne, de cette illustre fille de qui Lipse a dit: Videamus quid sit paritura ista virgo[154].—Bien, bien, dit-elle, celui qui vient de sortir a donc voulu se moquer de moi, ou peut-être vous-même, vous en voulez-vous moquer; mais n'importe, la jeunesse peut rire de la vieillesse. Je suis toujours bien aise d'avoir reçu deux gentilshommes si bien faits et si spirituels.» Et là-dessus ils se séparèrent. Un moment après, voilà le vrai Racan qui entre tout essoufflé. Il étoit un peu asthmatique, et la demoiselle étoit logée au troisième étage. «Mademoiselle, lui dit-il sans cérémonie, excusez si je prends un siége.» Il fit tout cela de fort mauvaise grâce et en bégayant. «Oh! la ridicule figure, Jamyn! dit mademoiselle de Gournay.—Mademoiselle, dans un quart-d'heure je vous dirai pourquoi je suis venu ici, quand j'aurai repris mon haleine. Où diable vous êtes-vous venue loger si haut? Ah! disoit-il en soufflant, qu'il y a haut! Mademoiselle, je vous rends grâces de votre présent, de votre Omble[155] que vous m'avez donnée, je vous en suis bien obligé.» La pucelle cependant regardoit cet homme avec un air dédaigneux. «Jamyn, dit-elle, désabusez ce pauvre gentilhomme; je n'en ai donné qu'à tel et qu'à tel; qu'à M. de Malherbe, qu'à M. de Racan.—Eh! mademoiselle, c'est moi.—Voyez, Jamyn, le joli personnage! au moins les deux autres étoient-ils plaisants. Mais celui-ci est un méchant bouffon.—Mademoiselle, je suis le vrai Racan.—Je ne sais pas qui vous êtes, répondit-elle, mais vous êtes le plus sot des trois.—Mordieu! je n'entends pas qu'on me raille.» La voilà en fureur. Racan, ne sachant que faire, aperçoit un recueil de vers. «Mademoiselle, lui dit-il, prenez ce livre, et je vous dirai tous mes vers par cœur.» Cela ne l'apaise point; elle crie au voleur! Des gens montent, Racan se pend à la corde de la montée, et se laisse couler en bas. Le jour même elle apprit toute l'histoire; la voilà au désespoir; elle emprunte un carrosse, et le lendemain de bonne heure elle va le trouver. Il étoit encore au lit; il dormoit; elle tire le rideau; il l'aperçoit, et se sauve dans un cabinet. Pour l'en faire sortir, il fallut capituler. Depuis, ils furent les meilleurs amis du monde, car elle lui demanda cent fois pardon. Bois-Robert joue cela admirablement; on appelle cette pièce les Trois Racans. Il les a joués devant Racan même, qui en rioit jusqu'aux larmes, et disoit: Il dit vlai, il dit vlai.
On en fait plusieurs autres contes. C'est un des plus grands rêveurs qu'on ait jamais vus. Une fois, en rêvant, il mangea tant de pois, qu'il n'en pouvoit plus: «Regardez, dit-il, ces totins de latais, ils ne m'avertissent pas, ils m'ont laissé trever.»
Un jour quelqu'un lui traduisit quelques épigrammes de l'Anthologie; il les trouva plates, et il disoit, pour dire des épigrammes plates, des épigrammes à la grecque. En ce temps-là il dîna chez un grand seigneur, où il y avoit devant lui un potage qui ne sentoit que l'eau. Se tournant vers un de ses amis qui les avoit vues avec lui: «Voilà, dit-il, un potage à la grecque.»
Il alloit voir un jour un de ses amis à la campagne, seul, et sur un grand cheval. Il fallut descendre pour quelque nécessité. Il ne put trouver de montoir; insensiblement il alla à pied jusqu'à la porte de celui qu'il alloit voir; et y ayant trouvé un montoir, il remonta sur sa bête, et s'en revint sur ses pas sans sortir de sa rêverie.
Il lui est arrivé plusieurs fois de se heurter par la rue. Un jour que Malherbe, Yvrande et lui avoient couché en une même chambre, il se leva le premier, et prit les chausses d'Yvrande pour son caleçon. Quand Yvrande voulut s'habiller, il ne trouva point ses chausses. On les chercha partout. Enfin il regarda Racan, et il lui sembla plus gros qu'à l'ordinaire par le bas. «Sur ma foi, lui dit-il, ou votre cul est plus gros qu'hier, ou vous avez mis mes chausses sous les vôtres.» En effet, il y regarda, et les trouva.
Une après-dînée, il fut extrêmement mouillé. Il arrive chez M. de Bellegarde, et entre dans la chambre de madame de Bellegarde, pensant entrer dans la sienne; il ne vit point madame de Bellegarde et madame Des Loges, qui étoient chacune au coin du feu. Elles ne dirent rien, pour voir ce que ce maître rêveur feroit. Il se fait débotter, et dit à son laquais: «Va nettoyer mes bottes; je ferai sécher ici mes bas.» Il s'approche du feu, et met ses bas à bottes bien proprement sur la tête de madame de Bellegarde et de madame Des Loges, qu'il prenoit pour des chenets; après, il se met à se chauffer. Elles se mordoient les lèvres de peur de rire; enfin elles éclatèrent.
Un jour qu'il vouloit mener un prieur de ses amis à la chasse aux perdreaux, le prieur lui dit: «Il faut que je dise vêpres, et je n'ai personne pour m'aider.—Je vous aiderai, dit Racan.» En disant cela, Racan oublie qu'il avoit son fusil sur l'épaule, et, sans le quitter, il dit Magnificat tout du long.
Il a plusieurs fois donné l'aumône à de ses amis, les prenant pour des gueux. On dit qu'il boita tout un jour parce qu'il fut toujours à se promener avec un gentilhomme boiteux. Un matin étant à jeun, il demanda un doigt de vin chez un de ses amis. L'autre lui dit: «Tenez, il y a là-dessus un verre d'hypocras et un verre de médecine que je vais prendre. Ne vous trompez pas.» Racan ne manque pas de prendre la médecine, et cet homme ayant eu soin de la faire faire la moins désagréable qu'il avoit pu, Racan crut que c'étoit de médiocre hypocras, ou de l'hypocras éventé. Il va à la messe, où peu de temps après il sentit bien du désordre dans son ventre, et il eut bien de la peine à se sauver dans un logis de connoissance. Le malade qui avoit pris l'autre verre ne sentoit que de la chaleur, et n'avoit aucune envie d'aller. Il envoie chez Racan, qui lui manda que pour ce jour il seroit purgé sans payer l'apothicaire.
Racan, tout rêveur, qu'il étoit, faisoit des contes de la rêverie de feu M. de Guise. A Tours, M. de Guise lui dit: «Allons à la chasse.» Il y fut, et toujours auprès de lui; et le lendemain M. de Guise lui dit: «Vous avez bien fait de n'y point venir, nos chiens n'ont rien fait qui vaille.» Racan voyant cela, se crotta une autre fois tout exprès, et fit semblant d'avoir été à la chasse avec lui: «Ah! vous avez bien fait, lui dit-il, nous avons eu aujourd'hui bien du plaisir.»
Racan dit qu'ayant promis une pistole à une maquerelle pour une demoiselle qu'elle lui devoit faire voir, au lieu de cela elle lui fit voir une guenippe, et qui n'avoit rien de demoiselle. Racan ne lui donna qu'une pièce de quatorze sous et demi, le quart d'une pièce de cinquante-huit sous; elles n'étoient pas communes alors. «Qu'est-ce là? dit-elle.—C'est, lui dit-il, une pistole déguisée en pièce de quatorze sous, comme vous m'avez donné une demoiselle déguisée en femme-de-chambre.»
Quand il faisoit l'amour à celle qu'il a épousée, et qu'il n'eut qu'à cause que madame de Bellegarde, hors d'âge d'avoir des enfants, lui assura du bien, il voulut l'aller voir à la campagne, avec un habit de taffetas céladon[156]. Son valet Nicolas, qui étoit plus grand maître que lui, lui dit: «Et s'il pleut, où sera l'habit céladon? Prenez votre habit de bure, et au pied d'un arbre vous changerez d'habit proche du château.—Bien, dit-il, Nicolas; je ferai ce que tu voudras, mon enfant.» Comme il relevoit ses chausses, c'étoit en un petit bois proche de la maison de sa maîtresse, elle et deux autres filles parurent. «Ah! dit-il, Nicolas, je te l'avois bien dit.—Mordieu, répond le valet, dépêchez-vous seulement.» Cette maîtresse vouloit s'en aller; mais les autres, par malice, la firent avancer. «Mademoiselle, lui dit ce bel amoureux, c'est Nicolas qui l'a voulu: parle pour moi, Nicolas, je ne sais que lui dire.»
Un de ses voisins lui donna une fois un fort beau bois de cerf. Racan dit à son valet, qui étoit à cheval avec lui, de le prendre. Il étoit tard, Racan le pressoit; ce garçon lui dit: «Monsieur, j'ai mis tantôt de toutes les façons ce que vous m'avez donné; je vois bien que vous ne savez pas combien il y a de peines à porter des cornes, car vous ne me tourmenteriez pas tant que vous faites.»
A l'Académie, quand ce fut à son tour à haranguer, il y vint avec un chiffon de papier tout déchiré dans ses mains: «Messieurs, leur dit-il, je vous apportois ma harangue, mais une grande levrette l'a toute mâchonnée. La voilà: tirez-en ce que vous pourrez, car je ne la sais point par cœur, et je n'en ai point de copie.» Il est le seul qui ait voulu avoir ses lettres d'académicien, et quand son fils aîné fut assez grand, il le mena à l'Académie pour lui faire saluer tous les académiciens.
Depuis son mariage et la mort de madame de Bellegarde, il commanda une fois un escadron de gentilshommes de l'arrière-ban. Il conte que jamais il ne put les obliger à faire garde, ni autre chose semblable, jour ni nuit, et enfin il fallut demander un régiment d'infanterie pour les enfermer. Un jour, en marchant, il y eut je ne sais quelle alarme; il les trouva tous au retour (car cependant il étoit allé parler au général), l'épée et le pistolet à la main, aussi bien les derniers que les premiers, quoiqu'il fallût percer neuf escadrons avant que de venir à eux. Il y en eut un qui donna un grand coup de pistolet dans l'épaule à celui qui étoit devant lui.
Le bonhomme Racan fut vingt ans sans faire de vers après la mort de Malherbe. Enfin il s'y remit à la campagne, où il fit des versions de psaumes, naïves, disoit-il, mais, en effet, les plus plates du monde. Depuis, il fit ses Paraphrases de psaumes qu'il a imprimées, où il y a de belles choses, mais cela ne vaut pas ce qu'il a fait autrefois.
Racan étant tuteur du petit comte de Marans, de la maison de Bueil, le mari de la mère l'appela en duel. Racan dit: «Je suis fort vieux, et j'ai la courte haleine.—Il se battra à cheval, lui dit-on.—J'ai des ulcères aux jambes, répondit-il, quand je mets des bottes; puis, j'ai vingt mille livres de rente à perdre. Je ferai porter une épée; s'il m'attaque, je me défendrai. Nous avons un procès, nous n'avons pas une querelle.» Les maréchaux de France gourmandèrent fort ce galant homme.
Le grand chagrin de ce pauvre homme, c'étoit que son fils aîné n'est qu'un sot, et qu'il a perdu celui dont il espéroit avoir du contentement. Ce petit garçon étoit page de la Reine, et étoit fort bien avec M. d'Anjou[157]. Il disoit un jour à son père: «Je voudrois bien qu'on payât à Monsieur six cents écus de ses menus plaisirs qu'on lui doit, j'en aurois une bonne part.» Cet enfant s'étoit adonné à porter la robe de Mademoiselle. Au commencement ses pages en grondèrent; elle leur dit que toutes les fois qu'un page de la Reine lui voudroit faire cet honneur, elle lui en seroit obligée. Il continua donc; eux, enragés de cela, le firent appeler en duel par le plus petit d'entre eux. Ils eurent tous deux le fouet en diable et demi, car ils se vouloient aller battre. Ce petit garçon fut délégué par ses camarades pour demander à la Reine qu'on leur donnât deux petites oies[158] au lieu d'une, car l'argentier leur en retranchoit une de deux qu'ils devoient avoir. «Oui, dit la Reine; mais, étant fils de M. de Racan, vous ne l'aurez point que vous ne me la demandiez en vers.» Tout le monde veut que ses enfants soient poètes, et il ne sauroit faire qu'on les appelle autrement que Racan tout court. Le père fit pour son fils ce madrigal, mais il ne le fit pas de toute sa force:
MADRIGAL.