[120]Traduction française par M. le baron de Slane. Alger, 1852. Tome I, p. 199 et 200.
NOTES EXPLICATIVES DE LA PLANCHE CI-CONTRE.
Les inscriptions du no 1 au no 12 inclusivement ont été copiées sur des blocs de grès détachés de la berge de l’Ouâdi-Tamioutîn. Elles doivent être anciennes et sont peut-être incomplètes, car il est facile de reconnaître des brisures dans les pierres. Les quatre premières appartiennent à un bloc, et les huit dernières à un second bloc. Les lettres ont 6 centimètres de hauteur en moyenne, le trait en est large et peu profond. Le dessin de chameau qui figure au bas de la planche a été copié sur un bloc voisin des inscriptions.
Les inscriptions du no 13 au no 24 sont de la source d’Ahêr ou des grottes et des rochers environnants. Parmi un très-grand nombre, j’ai choisi les moins frustes, et je doute encore qu’elles soient toutes complètes. L’une d’elles, le no 15, Ouinek anislim (moi, musulman), semble révéler une origine ancienne, car il y a longtemps déjà que les Touâreg n’ont plus besoin d’attester leur foi par des témoignages extérieurs. Des sujets, représentant des autruches et des chameaux, appellent mon attention ici comme dans l’Ouâdi-Tamioutîn.
Les inscriptions du no 25 au no 28 et celles du no 29 au no 32 proviennent : les premières de l’Ouâdi-Alloûn, les secondes du monument romain de Djerma.
Ces sortes d’inscriptions sont tellement communes dans certaines parties du pays des Touâreg que, si on allait à leur recherche, on en trouverait en très-grand nombre, surtout dans les lieux qui sont d’anciens centres d’habitation.
CHAPITRE V.
TOUÂREG DANS LEUR VIE INTÉRIEURE.
Les Touâreg étant nomades, pasteurs, musulmans, et habitant le désert, leur vie intérieure a beaucoup d’analogie avec celle des Arabes nomades de la même région. La manière de vivre de ces derniers étant connue, je la prendrai pour terme de comparaison.
J’entrerai peut-être dans des détails qui, au premier abord, peuvent paraître surabondants. J’ai eu l’heureuse chance de voyager en tribu, de voir, d’observer la vie du peuple târgui ; je puis donc essayer de la raconter, ce qui n’a pas encore été fait.
Campements. — Habitations.
Les Touâreg ont des campements de station et des campements de marche.
Dans leurs campements de station, toujours choisis près des points les plus riches en eaux et en pacages, les nobles habitent la tente, les serfs la chaumière.
Un grand camp de tentes est un âmezzâgh ; un petit camp, un êrhêouen.
L’habitation, qu’on appelle tente, comprend :
Un velum ou abri contre les intempéries des saisons, tantôt en tissu de chaume, êhen, tantôt en peau, ehakît, tantôt en laine, abêrdjen ;
Un pilier, support de la couverture, têmankaït ;
Des piquets, âmateïté.
Un groupe de chaumières, au nombre de six à douze environ, dans lequel les familles consanguines se concentrent pour se protéger en cas d’attaque, mais pas assez pour se gêner, constitue une taousit ou tribu.
Généralement, les réunions de tentes sont disposées en rond, comme les douâr des Arabes ; l’espace circulaire qu’elles laissent entre elles, la cour, dans laquelle on réunit les troupeaux pour la nuit, porte le nom de tasaguîft.
La tente a la forme de la kheïma arabe ; mais elle est beaucoup plus petite.
Les peaux de l’ehakît sont tannées, peintes en rouge et bien cousues.
La chaumière, tîkabert, dont les murailles sont en branchages et les toits en roseaux et en paille de marais, ressemble assez au gourbi des indigènes de l’Algérie, quoique généralement plus grande.
Pour le climat du Sahara, ces deux habitations sont d’assez médiocres abris.
Dans les campements fixes des serfs, chaque habitation a souvent son petit jardinet, avec une haie sèche en palmes, dans lequel on cultive quelques légumes. Ce petit potager porte le nom d’âfaradj.
En marche, à l’exception des nobles et des riches, qui ont des tentes, la masse campe en plein air, sans ordre, au milieu des bagages, en se servant de ces bagages, kâya, comme abri contre le vent.
Quoique voyageant avec les chefs, et pendant huit mois, je n’ai peut-être pas vu dix tentes.
Mobilier. — Ustensiles.
Le mobilier d’un ménage târgui comprend :
Des nattes en sparterie, êhen, tenant lieu de plancher ;
Des nattes paravent, âsalâ ;
Des tapis en laine, de diverses couleurs, tâhouârt, très-rares ;
Des tapis en laine, rouges, tâgdoûmfest, également rares ;
Des peaux de bœuf tannées, îserkow, servant de table à manger ;
Des matelas, ettorâh ; des oreillers, âsâmou ; des couvertures, elbottânîet ; des lits, tâftaq ; mais ces objets de luxe sont à peine connus même des chefs, la plèbe se contentant de l’âdebên ou lit creusé dans le sable avec la main ;
Des coussins en cuir, âdafôr ;
Des corbeilles en sparterie, tarhéennat ;
Des sacs en peaux, âdjerâ ou ârheredj, tenant lieu d’armoires et fermés à l’aide d’une clef, asârou, au moyen d’un cadenas, tenâst ;
Des cages à dromadaire, takhâouit, avec leur couverture, âhenneka, pour abriter les dames en voyage ;
Des bâts d’âne, eroûkkou ;
Des outres, abeôq, pour les provisions d’eau ;
Des seaux en cuir, adjâ, et des cordes, erhorêfi, pour puiser l’eau ;
Des outres, tânouart, pour le lait ;
Des gourdes, titakalt, tenant lieu de vases ;
Des cruches en terre, îmekî ;
Des cruches en bois, tahattint, pour le beurre ;
Des vases en bois, akoûs, pour boire ;
Des tasses, têbênt ;
Des plats en bois, târhelâlt : grands, ârhelâl ; petits, târhehoût ;
Des vases en fer battu, êrhêr : ceux pour manger, êrhêr-wân-efoûs ; ceux pour se laver, êrhêr-wân-emoûd ;
Des cuillers en bois, tesôkalt ;
Un mortier en bois, âkabar, pour remplacer le moulin à bras des Arabes, avec un pilon en pierre, tîndi, pour écraser les grains dans le mortier ;
Une lampe, tâftîlt ;
Des miroirs, tîsit ;
Des violons, amzhâd (la rebâza des Arabes), avec leur archet, tadjegnhé ;
Si, à ces principaux ustensiles, on joint quelques menus objets, on aura l’inventaire de tout le mobilier d’une famille târguie ; cependant il ne faut pas que j’oublie l’écuelle, êbedjî, du chien, ce fidèle gardien de la maison.
Vêtements. — Coiffures. — Chaussures. — Parures.
Les Touâreg, nobles et serfs, portent les mêmes vêtements, plus ou moins beaux, plus ou moins nombreux, suivant leur richesse respective.
Presque tous ont une chemise longue, tikamist, à manches, îhenfâssen, le tout en toile de coton blanc.
Ceux qui n’ont pas la chemise portent une blouse large, refîrha, également en toile de coton blanc, mais très-forte.
Un long pantalon large, karteba, à la façon de ceux des anciens Gaulois, en toile de coton bleue, lustrée, provenant du Soûdân, couvre la partie inférieure du corps, de la ceinture à la cheville du pied.
Une longue blouse, tikamist-koré (le tob des Arabes), en toile de coton bleue, teinte à l’indigo, lustrée, sert de pardessus.
Des broderies, êzhiren, décorent ce vêtement ; des poches, alhîb, le rendent utile pour serrer le mouchoir, elmakharmet, la tabatière, la pipe et ses accessoires.
Une ceinture en coton bleu, tâmentika, ou tachêrbit quand elle est en laine rouge, fixe ce pardessus au niveau de la taille et donne de la tournure à ce vêtement.
Quelques-uns ont le pardessus en peau ; c’est même un vêtement estimé.
Ceux des Touâreg qui ont des relations avec les Arabes portent quelquefois, par fantaisie, différentes pièces de leurs vêtements : la gandoura, qui est une longue robe, akhbay ; le haïk, longue pièce d’étoffe de laine, elhaouli, ordinairement blanche, mais quelquefois teinte en bleu ; alors elle prend son nom de sa couleur, ennîl.
Une longue calotte rouge de Tunis, tekoûmbout, avec un gland en soie, sert de coiffure.
Le voile, tiguêlmoust, couvre la tête, le front, la nuque, la figure et le cou. C’est une longue pièce de toile de coton, peu large, teinte à l’indigo et lustrée d’un côté, qu’on arrange de façon que les yeux seuls soient visibles, et encore sont-ils masqués par un large pli qui forme en avant une sorte de visière. Le tiguêlmoust est fabriqué au Soûdân.
La partie du voile qui recouvre la tête s’appelle îtelli.
Ceux trop pauvres pour acheter cette pièce se voilent avec de la gaze blanche d’Europe, achchâch, qu’ils roulent autour de la tête en forme de turban.
Pendant la saison des grandes chaleurs, les voyageurs sahariens portent volontiers un grand chapeau de paille parasol, têli, mais cette coiffure est rarement adoptée par les Touâreg.
La chaussure consiste en une forte et large semelle composée de quatre épaisseurs de cuir de chameau, habilement cousues avec des lanières de cuir, et en une bride à trois attaches, posée sur la semelle, sous forme de trépied ; deux des attaches, plates, posées latéralement comme les brides de nos sabots découverts, servent à maintenir le cou-de-pied ; la troisième, arrondie, de la grosseur du petit doigt, est fixée sur la ligne médiane de la semelle, en un point central, à peu près à égale distance de son rebord circulaire. Cette troisième attache, introduite entre le gros orteil et le premier doigt, sert à asseoir l’ensemble du pied sur la semelle. Le dessus de la semelle et les brides sont en peau de chèvre maroquinée, de couleur rouge, avec des dessins variés. (Voir planche XXV, fig. 9.)
Les chaussures ou sandales faites à Kanô (Soûdân) sont appelées irhâtimen, celles fabriquées dans le pays, îmerkeden.
Les chefs ont quelquefois des bottes molles en maroquin, ibôhadjen.
La chaleur du sol, sa nature pierreuse et sablonneuse empêchent les Touâreg de marcher pieds nus comme les Arabes.
Les pauvres seuls n’ont pas de chaussure.
Tel est, avec un chapelet, îçedhenen, autour du cou, le costume national.
Les chefs y ajoutent quelquefois, à la manière arabe, un gilet, une veste à manches, un burnous en drap de couleur rouge ou bleu clair. Le rouge est préféré.
Le costume des femmes est plus simple encore.
Il comprend une, deux ou trois longues blouses de coton, tikamist-koré, serrées autour de la taille par une ceinture de laine rouge, tachêrbit.
Par-dessus ces blouses, une longue pièce de laine, tantôt blanche, alhaouli, tantôt rouge, tabarrakamt, tantôt à bandes rouges et blanches, tâbrogh, dans laquelle elles se drapent à la façon orientale, achève de couvrir leur corps.
La coiffure consiste en bandeaux faits avec les cheveux, qu’elles recouvrent d’une pièce d’étoffe, îkar-hay, plus ou moins riche, en laine ou en coton, et dont elles encadrent leur face.
La chaussure est la même que celle des hommes, mais plus légère et plus ornementée.
Les seuls objets de parure à leur usage sont :
Des bagues, tîsak ;
Des bracelets en verre, tihokaouîn, ou en argent, îouoki ;
Quelques grains de verroterie, tâserhâlt.
Avec d’aussi minces éléments de toilette, les femmes trouvent cependant le moyen de rappeler la pose altière des déesses de l’antiquité. Le mariage de couleurs tranchantes se prête à de nombreuses combinaisons qui sont étudiées avec soin.
Aliments. — Boissons. — Thé. — Café. — Tabac.
Jamais peuple ne fut plus pauvre en ressources alimentaires ; aussi, à l’exception d’une bouillie, asînk, ne trouve-t-on pas chez les Touâreg, comme ailleurs, un mets national, base de leur nourriture. Chacun mange ce qu’il trouve ou ce qu’il peut se procurer au plus bas prix possible, généralement en petite quantité et tout juste ce qu’il faut pour ne pas mourir, excepté dans le cas où l’occasion se présente de manger gratuitement ; car alors l’appétit, surexcité par la gourmandise, ne connaît pas de limites.
Les Touâreg, comme tous les animaux de leur pays, supportent admirablement la faim et la soif. Il est de notoriété publique parmi eux qu’un homme, contraint par la nécessité, peut voyager sans boire ni manger pendant plusieurs jours. Alors, pour supporter plus facilement la privation, on se serre le ventre avec une courroie ou avec une ceinture.
En voyage, les Touâreg ne mangent qu’une fois, quand la marche de la journée est terminée. L’unique repas se dit azhebri.
En station, ils font deux repas : le déjeuner, âmeklî ; le dîner, amedjîn.
Par le nombre des matières premières qui entrent dans l’alimentation, il est facile de se convaincre que le pays ne suffit pas aux besoins de ses habitants.
Je les énumère ici par ordre de nature :
Graines : blé, orge, sorgho, millet, toûlloûlt (graine de l’arthratherum pungens) ;
Fruits : dattes, figues, raisin sec, jujube sauvage, fruits du Salvadora Persica ;
Légumes domestiques : oignons, tomates, aubergines, melons, pastèques, concombres, courges, citrouilles, potirons ;
Légumes sauvages : les principaux sont connus sous les noms indigènes de tânekfâït, harharha, tanesmîm, inekkân, azezzedja ; ils sont principalement fournis par la grande famille botanique des Crucifères ;
Viande d’animaux domestiques : chameau, mouton, chèvre ;
Viande d’animaux sauvages : mouflon, antilope, gazelle, gerboise, rat des champs, sauterelles, vers ;
Condiments : lait, beurre, huile, graisse, suif, miel, cassonade, gomme, ail, poivre, poivron, sel et un piment du Soûdân, la chitta ;
Des fromages, importés du pays d’Aïr, complètent la liste des ressources alimentaires des Touâreg.
Le riz, tâfarhat, abondant dans tout le Soûdân occidental, est quelquefois acheté par les caravanes comme provisions de retour ; on le mange cuit et assaisonné comme le pilau dans le Levant.
Avec les farines du blé, de l’orge et du toûlloûlt, soit prises isolément, soit mélangées, on fait quelques galettes, mais principalement une bouillie cuite, grossière et épaisse, qui rappelle le brouet des anciens Spartiates.
Cette bouillie, qui est la base de la nourriture des Sahariens, porte, suivant les contrées, les noms d’asînk, táraouit, en temâhaq, et d’’açîda, en arabe.
La même bouillie, non cuite, la mohamsa des Arabes, est appelée tikhammazîn par les Touâreg.
Le kouskousou, mets national des Arabes, apparaît quelquefois, mais en de rares circonstances, sur la table des nobles et des marabouts ; on lui a conservé son nom, kaskasoû, ce qui constate son origine étrangère.
Dans les jours de fête aussi, on prépare une pâtisserie, alkâk, sorte de gâteau à base de farine, lait, beurre et miel.
Avec les farines du gâfoûli et du gueçob, on fait aussi des bouillies, mais principalement des crêpes, elfêtât, que les Arabes appellent cherchîch.
Dans les villes seules on fabrique du pain :
Frais, on le nomme takeïa et tadjella ;
Biscuité, pour l’usage des caravanes, takeïa-taqqôret.
La datte (âheggarh pl. îheggarhen), la figue et la jujube sont souvent mangées en nature ; le raisin sec est mis dans les ragoûts.
La datte, pilée dans de l’eau et du beurre, constitue le târekît ;
Pétrie avec la farine du gueçob et du piment, et mise en gâteaux crus, sous forme de petits bondons, elle constitue le takodart, conserve que l’on mange ensuite en la délayant dans de l’eau.
Les légumes de jardins ne se trouvent que près des villes ou des campements fixes des serfs ; ils sont assez peu abondants pour qu’on ne les mange jamais secs ; les légumes sauvages constituent souvent la principale ressource des malheureux.
On les cuit à l’eau et au sel, avec ou sans beurre ou graisse.
Ordinairement, on ne tue d’animaux domestiques que pour célébrer la bienvenue d’un hôte.
Le repas de l’hospitalité, âmadjârou, doit toujours être assez copieux pour rassasier trois ordres de convives : l’hôte, âmadjâr ; le voisin, anâradj, qui, sous prétexte d’honorer l’étranger, ne manque jamais l’occasion de remplir son ventre ; et le mendiant, dadâla, auquel reviennent de droit les miettes du festin.
Suivant le rang du visiteur et la fortune du visité, c’est tel ou tel animal qui est égorgé : la jeune chamelle grasse est le grand extra de l’hospitalité ; viennent ensuite, par ordre de mérite, le chamillon, le chameau, le mouton, la brebis, le chevreau et la chèvre.
Les viandes de ces animaux sont mangées en rôti ou en ragoût.
Les Sahariens excellent dans l’art du rôtisseur, quoiqu’ils n’aient pour tout appareil qu’une broche en bois, deux piquets fourchus, plantés au-dessus de tisons ardents.
Bien que les viandes des animaux nourris avec les plantes odorantes du Sahara aient généralement du goût, on augmente encore leur fumet en les garnissant des mêmes espèces odorantes.
Les viandes en ragoût sont ou pilées dans du beurre, ou découpées en petits morceaux et cuites, avec assaisonnements, dans des vases en terre ou en fer étamé. Les ragoûts de la première espèce sont des tâlebadjdjat, les seconds des ikerrâyen.
Quoique cette cuisine ne ressemble pas à la nôtre et se recommande surtout par les épices, elle est cependant bonne, et ceux qui sont admis à la goûter la trouvent délicieuse.
Mais voici le revers de la médaille !
Pendant que le grand seigneur, âhaggar, le maître, mess, se régalent d’une manière aussi somptueuse, il n’est pas rare de voir la plèbe des pauvres, talekki, prendre leur part de la fête en mangeant la peau de l’animal sacrifié, si cet animal est un mouton ou une chèvre. A cet effet, après avoir ébouillanté la peau pour en détacher le poil, on la découpe en petites lanières, sous forme de vermicelle, puis on la fait cuire ou frire, suivant qu’elle est supposée dure ou tendre.
J’ai été initié à ce détail de mœurs d’une assez singulière façon. En route, à l’occasion, j’achetais quelquefois une chèvre ou un mouton pour ma nourriture et celle de mes serviteurs. D’après l’usage, la peau de ces animaux revient de droit à celui qui a eu la peine de le tuer, le nettoyer et le dépecer. Un beau jour, une bête ayant été abattue, un de mes serviteurs, qui n’avait pas droit au pourboire de la peau, vint me la demander, au détriment d’un de ses camarades. A ma question : « Pourquoi il voulait me faire commettre une injustice ? » il me répondit : « J’ai une femme et des enfants qui souffrent peut-être de la faim, moi absent, et je la leur enverrai pour la manger. » Je me fis expliquer comment on faisait du vermicelle avec la peau d’un mouton, et, en homme qui n’avait jamais été réduit à un tel mets, je payai la leçon le prix d’un mouton, pour que la pauvre femme et les pauvres enfants pussent au moins en goûter la viande, ce qui leur était arrivé bien peu souvent. Probablement ma charité n’a pas reçu sa destination, car mon malheureux serviteur aura englouti mon argent dans son escarcelle, et j’en suis à me demander si je n’ai pas commis une mauvaise action, en refusant à une pauvre famille le régal d’une peau de mouton.
La viande des mouflons, des antilopes et des gazelles, chassés dans les dunes pour les besoins de la boucherie, est séchée et gardée précieusement pour les voyages. Cet article est l’objet d’un commerce assez important à Ghadâmès.
La chair de ces animaux sauvages est excellente, et serait très-appréciée si elle pouvait arriver sur nos marchés.
Les sauterelles, considérées comme un fléau dans le Tell, sont une bénédiction de Dieu dans le Sahara. On les sale, ou on les confit dans l’huile pour les conserver.
Le poisson, fourni par les lacs du plateau du Tasîli, est mangé frais, mais par les serfs et les nègres seulement.
Avec les vers des lacs du Fezzân, on fait une pâte alimentaire dont le goût rappelle celui des crevettes ; c’est presque une friandise dans un pays si dépourvu, mais les Fezzaniens seuls en font usage, en délayant cette pâte dans leurs sauces.
Le lait est la base essentielle de la nourriture des Touâreg ; dans la saison des pâturages, ils ne consomment guère autre chose. En toute saison, il fournit le principal condiment de l’alimentation.
Le lait pur se dit akh ou akh-wâkafâyen, le lait aigre akh-wân-tenouârt, le lait caillé et écrémé aoulîs.
On fait peu de beurre, oûdi, le lait étant presque tout consommé en nature.
Par la même raison, le caseum manque pour les fromages. Ceux que l’on consomme chez les Touâreg du Nord, fromages secs, tikammârin, viennent du pays d’Aïr et du Soûdân.
L’huile, ahatîm, le suif, tâdent, et la graisse (suif fondu), îsîm, viennent du Nord.
Avec le beurre, ces trois matières grasses, toujours rares, sont les seuls assaisonnements de la nourriture.
Les Touâreg ont, pour remplacer le sucre, trois sortes de miel : le toûraout, de qualité supérieure, le tâment et le kharnît, de qualité inférieure. (Voir liv. II, chap. III, page 241.)
La gomme, tahaha, produite par l’Acacia Arabica, est souvent mangée, à défaut d’autre aliment, avant qu’elle soit concrète.
Tout le sel, tîsemt, employé dans les aliments, vient de la sebkha d’Amadghôr, ou des salines du Fezzân.
Les boissons en usage chez les Touâreg sont :
L’eau, le lait pur, le lait coupé, le lait aigre et le lait caillé.
Ils font une boisson rafraîchissante avec de la farine de sorgho, du fromage du Soûdân, du poivre et des dattes ; elle se nomme aghâhara.
Dans les oasis, à l’occasion, ils font usage de la séve de palmier, le lâgmi des Arabes, qu’ils appellent ilâjbi ; mais ils ne la boivent pas fermentée.
Le thé en infusion, le café en décoction sont des boissons de luxe que les chefs seuls connaissent. Ces articles, de provenance étrangère, sont à un prix si élevé que la masse, trop pauvre, ne peut s’en procurer.
L’usage du tabac, tâberha, tâba, est presque général chez les Touâreg, car, à l’exception des marabouts, hommes et femmes fument et prisent ou chiquent, les femmes moins que les hommes cependant.
Le tabac employé vient du Fezzân, de Tripoli, du Soûf ou du Touât, contrées où on le cultive en assez grande quantité. Il est d’une qualité très-inférieure.
L’arsenal du fumeur se compose d’une blague en peau, abelboûdh, et d’une pipe composée d’un fourneau, tekoûgna, et d’un tuyau, annefêr. Un chapeau en cuivre, fixé au tuyau par une chaînette, couvre le fourneau, précaution très-utile pour éviter les incendies et qui devrait bien être imitée en Algérie.
La tabatière consiste en un segment de roseau. Le tabac prisé est en poudre très-fine.
Le tabac de chique est toujours mélangé avec du natron, pour atténuer les effets de l’âcreté du tabac, mais le correctif est loin d’être innocent, car son usage gâte promptement les dents.
Religion. — Superstitions.
Les Touâreg sont musulmans, mais à l’exception des marabouts et de quelques hommes pieux, ils ne pratiquent pas.
L’islamisme impose aux vrais croyants de nombreuses obligations : la prière, précédée d’ablutions, le jeûne du ramadhân, le pèlerinage à la Mekke, l’aumône, etc.
Comment les Touâreg pourraient-ils s’acquitter de ces prescriptions ?
La prière et le pèlerinage exigent du temps, le jeûne et l’aumône supposent le superflu, et ils n’ont ni l’un ni l’autre.
A peine compterait-on chez les Touâreg du Nord une trentaine d’individus ayant visité le tombeau du prophète, quoique le titre de hâdj soit très-considéré chez eux ; c’est que, pour aller à la Mekke, il faut être riche et avoir quelqu’un qui, en l’absence du chef de la famille, réponde de sa sécurité.
L’aumône ne saurait être pratiquée dans un pays qui semble avoir pour loi générale de vivre aux dépens d’autrui.
Ainsi, les principales prescriptions de l’islamisme ne sont pas observées.
D’ailleurs, rien au milieu d’eux qui rappelle aux devoirs religieux : pas d’imâm, pas de mufti, pas de mosquées, pas de chapelles. La zâouiya de Timâssanîn est une exception comme le marabout Si-’Othmân, qui en est le chef ; aussi les Arabes disent-ils des Touâreg : « ma’andhoum-ed-dîn, ils n’ont pas de religion. »
Le reproche d’impiété que les Arabes formalistes adressent aux Touâreg n’est cependant pas complétement fondé, car si, comme tous les hommes aux prises avec les difficultés matérielles de l’existence, ils sont forcés de négliger la forme, ils pratiquent la morale mieux que les Arabes.
Néanmoins, les Azdjer reconnaissent l’autorité spirituelle du sultan de Constantinople, et les Ahaggâr, comme les Touâtiens, celle de l’empereur du Maroc, pour lesquels ils font la prière officielle dans les grandes solennités.
Si on interroge les croyances, les superstitions des Touâreg, on retrouve vivantes encore dans leurs âmes les traces des diverses religions qu’ils ont professées.
Leur Dieu est Amanaï (l’Adonaï de la Bible) ; il est unique ;
Le ciel, adjenna, le paradis, idjennaouen, où l’homme reçoit la récompense de ses bonnes actions après la mort, est habité par les anges, andjeloûs pl. andjeloûsen (ἄγγελος, angelus) ;
L’enfer est tîmsi-tân-elâkhart, le dernier feu ;
Le diable, iblîs, y règne.
La croix se trouve partout : dans leur alphabet, sur leurs armes, sur leurs boucliers, dans les ornements de leurs vêtements. Le seul tatouage qu’ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à quatre branches égales ; le pommeau de leurs selles, les poignées de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix.
Les selles des chameaux sont garnies de clochettes, quoique partout l’islamisme ait détruit et repoussé la cloche comme une sorte de cachet du christianisme.
Dans les mœurs, les traces du christianisme sont encore plus évidentes : la monogamie, le respect de la femme, l’horreur du vol, du mensonge, l’accomplissement de la parole donnée, etc., etc.
Quoique musulman, le târgui n’a jamais qu’une femme ; quoique musulmane, la femme est l’égale de son mari en toutes choses.
Ebn-Khaldoûn semble douter que les Sanhâdja Lithâmiens aient jamais été chrétiens, et il affirme même qu’ils professaient le magisme quand ils ont été si difficilement convertis à l’islamisme ; car, d’après les historiens du temps, ils ont renié quatorze fois leur nouvelle religion.
Probablement, ils n’ont pas été meilleurs chrétiens qu’ils ne sont aujourd’hui bons musulmans. Les traditions païennes devaient, à cette époque, comme de nos jours, dominer dans leurs croyances.
Souvent, soit pour le commerce, soit pour le pillage, les Touâreg vont en expéditions lointaines et, pendant ces longues absences, leurs familles sont privées de leurs nouvelles. Pour se mettre en communication avec ceux qui leurs sont chers, les femmes, parées de leurs vêtements et ornements les plus riches, vont se coucher sur les anciennes tombes, où elles évoquent l’âme de celui qui les renseignera. A leur appel, Idebni, un esprit, se présente sous la forme d’un homme. Si l’évocatrice a su plaire à l’esprit, Idebni lui raconte tout ce qui s’est passé dans l’expédition ; dans le cas contraire, il l’étrangle. Il va sans dire que les femmes, connaissant les exigences d’Idebni, font si bien qu’elles reviennent toujours avec des nouvelles qui, dit-on, sont confirmées par les voyageurs à leur retour.
Pomponius Mela (Afrique intérieure, ch. IX) constate la haute antiquité de cette superstition : « Les Augiliens, dit-il, ne reconnaissent d’autres divinités que les âmes des morts. Ils ne jurent que par elles et ils les consultent comme des oracles ; à cet effet, après avoir expliqué leur demande, ils se couchent sur quelque tombeau et reçoivent la réponse en songe. »
Augilæ manes tantum Deos putant ; per eos dejurant ; eos ut oracula consulunt : precatique quæ volunt, ubi tumulis incubuere, pro responsis ferunt somnia.
L’oasis d’Aôudjela, où les mânes étaient consultés comme des oracles, est la première station que l’histoire et la tradition assignent aux peuples objet de cette étude.
La perpétuité de cette superstition est d’autant plus étrange, qu’à part cette évocation exceptionnelle des âmes les Touâreg ont horreur de tout ce qui leur rappelle le souvenir des morts. Ils n’en parlent jamais, ne veulent pas qu’on en parle devant eux, qu’on prononce leurs noms, et, quand une tombe se rencontre sur leur route, ils l’évitent avec le plus grand soin.
Mais rien n’est comparable à la croyance aux génies, âlhîn, âlhînen, êtres surnaturels, auxquels l’imagination donne la forme humaine, avec des cornes, une queue et du poil pour vêtements.
D’après la tradition orientale, les génies sont partout, mais chez les Touâreg Azdjer, les âlhînen occupent un pâté de montagnes isolées qui leur est entièrement abandonné et où nul n’oserait pénétrer.
Cette montagne est située sur la route des caravanes de Ghadâmès à Rhât, près la chaîne de l’Akâkoûs, à 30 kilomètres au Nord de Rhât. Les Arabes l’appellent Qaçar-el-Djenoûn, les Touâreg Idînen.
Ce palais enchanté, dont on distingue tous les détails de la route, est composé d’une série d’énormes blocs de pierres lavées par les eaux et représentant les formes les plus bizarres. Pour peu que l’imagination vienne vivifier ces masses inertes, on y voit des temples, des fortifications, des tours, des châteaux, tout ce que l’on veut. (Voir la planche ci-contre.)
On raconte qu’un individu ayant cherché à y entrer par la gouttière d’écoulement des eaux, y trouva, au centre, un cimetière de grands tombeaux de païens, djohâla, qui lui inspira une frayeur à le faire rebrousser chemin.
Une plantation de palmiers, affirme-t-on, existerait dans l’intérieur de ces montagnes qui ont la forme d’un fer à cheval. On aurait la preuve de ce fait par les troncs de palmiers trouvés, à l’époque des grandes pluies, dans les eaux qui descendent d’Idînen dans le lit du Tânezzoûft.
M. le docteur Barth a entrepris d’explorer la montagne d’Idînen, mais nul târgui n’a voulu l’y accompagner. Sans guide, il s’est perdu, et, sans eau, sans vivres, sous un ciel ardent, il a failli périr de soif et de faim, à ce point qu’il a dû ouvrir une de ses veines pour en boire le sang. Bien qu’il n’y eût rien que de naturel dans le grave danger couru par l’intrépide voyageur, les Touâreg y voient une preuve de plus de l’impossibilité de pénétrer impunément dans le domaine des génies.
Quand j’ai témoigné à Ikhenoûkhen le désir de visiter la montagne d’Idînen, il en fut aussi effrayé que s’il s’était agi de la chose la plus difficile du monde. Je n’insistai pas.
Inutile de dire que M. le docteur Barth, qui a parcouru en détail les monts Idînen, n’y a trouvé ni cimetière, ni palmiers.
Chez les Ahaggâr, le mont Oudân est aussi abandonné aux âlhînen et nul n’y pénètre. Les génies qui l’habitent auraient, dit-on, l’humeur batailleuse, car on raconte qu’ils viennent attaquer leurs frères, chez les Azdjer, et qu’on entend parfois le bruit de leurs combats.
| Pl. XXIII. | Page 416. | Fig. 37 et 38. |
Chez les Touâreg d’Aïr, les génies occupent une oasis enchantée que personne ne connaissait lorsque la découverte en fut faite de la manière suivante :
Un târgui de la vallée de l’Ouâdi-Tâfasâsset, après avoir abreuvé ses chameaux aux puits de son campement, les conduisit au pâturage dans un désert du côté du pays des Teboû, où il les abandonna, selon l’habitude, les chameaux revenant toujours vers les puits quand ils ont soif. Cette fois, les chameaux furent très-longtemps à reparaître, et quand ils rentrèrent leurs crottins étaient pleins de noyaux de dattes.
D’où venaient-ils donc ? on ne connaissait pas de dattiers dans le pays.
Intrigué de cette découverte, le propriétaire des chameaux suivit leurs traces. Elles le conduisirent au milieu des sables, à une plantation de dattiers arrosés par des sources. Il mangea des dattes, en remplit une outre, après quoi il monta un de ses chameaux pour regagner sa demeure.
Quel ne fut pas son étonnement, quand, après avoir voyagé toute la nuit, il se retrouva, au point du jour, à la source qu’il avait quittée la veille !
Peut-être l’obscurité l’a-t-elle empêché de reconnaître sa route ?
Il se remet en marche et voyage tout le jour. Au soir, il est encore au même point.
A bon entendeur, salut ! Notre târgui a compris que le génie conservateur de la plantation ne veut pas qu’il emporte des dattes. Il vide donc son outre et repart ; mais, après une longue marche, la source fatale est encore là. Alors le târgui fouille son bagage, et il y trouve une datte oubliée. C’est là la cause de l’enchantement. Il la jette, se remet en route et arrive enfin pour raconter à ses contribules l’histoire de ses mésaventures.
Personne n’a mis en doute son récit, mais nul n’est allé à la recherche de l’oasis enchantée.
Il y a probablement aussi un territoire réservé aux alhînen chez les Aouélimmiden, de sorte qu’il y aurait, dans chaque grande fraction târguie, une tribu de génies correspondant à chacune d’elles.
En voyant, au XIXe siècle, les Touâreg assigner, au milieu de leurs campements, un territoire aux génies, et respecter ce territoire comme inviolable, on est tout étonné de retrouver une tradition qui remonte aux premiers âges de l’histoire.
Pomponius Mela place dans les montagnes, aujourd’hui occupées par les Touâreg, « des peuples plus qu’à demi sauvages, qui méritent à peine qu’on les mette au rang des hommes et qu’on nomme les Égipanes, les Blemyens, les Gamphasantes et les Satyres, qui, n’ayant ni feu ni lieu, ne font qu’errer d’un endroit à l’autre sans s’arrêter nulle part.
« Les Gamphasantes sont nus ; les Blemyens n’ont pas de tête, leur visage étant placé sur leur poitrine ; les Satyres n’ont rien de l’homme que la figure. Les Égipanes sont faits comme on le dit communément. »
Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la somme des connaissances sur ces êtres surnaturels s’est beaucoup agrandie, car on ne serait pas embarrassé de trouver aujourd’hui dans les bibliothèques des zâouiya bien des volumes, œuvres d’hommes graves, qui donnent les détails les plus intimes sur la vie des génies, leurs divisions en nations, en tribus, leurs mœurs, leurs coutumes, etc., etc. L’imagination de l’homme ne recule devant rien, quand il s’agit de mystères.
Dans toute l’Afrique, il n’y a pas un individu, éclairé ou ignare, instruit ou illettré, qui n’attribue aux génies tout ce qui arrive d’extraordinaire sur la terre.
Chez les Touâreg, cette croyance est tellement puissante qu’ils ne veulent jamais passer la nuit sous un toit, dans la crainte de s’y trouver emprisonné par les alhînen : aussi, mettre un târgui en prison est presque le condamner à mourir de peur.
Toute maladie nerveuse : épilepsie, catalepsie, convulsion, etc., est réputée prise de possession par les génies ; pour les conjurer d’évacuer la place, on a recours aux exorcismes les plus étranges.
Les Touâreg croient aussi aux sorciers, aux enchanteurs, auxquels ils attribuent le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Tout voyageur européen, par le seul fait qu’il ose aborder des pays inconnus, est réputé quelque peu sorcier. Aussi El-Hâdj-el-Amîn, le cheïkh de Rhât, évitait-il mes regards avec le plus grand soin, dans la crainte de tous les dangers possibles.
L’ignorance des peuples barbares, qui transforme les voyageurs européens en êtres surnaturels et les fait apparaître comme dangereux, a souvent créé de grands dangers à de nobles martyrs de la science. Peut-être la mort de Vogel est-elle due à cette cause. C’est pourquoi les voyageurs agiront toujours prudemment en ne s’avançant dans des contrées où ils sont inconnus que sous la caution des hommes qu’ils viennent de quitter et qui ont eux-mêmes expérimenté la limite tout humaine de la puissance de l’étranger.
En raison de ces terreurs et superstitions, l’amulette joue un grand rôle chez les Touâreg, car on lui attribue la propriété de pouvoir préserver de tout, excepté de la mort. Et comme les Touâreg craignent beaucoup de choses, ils ont la tête, le cou et la poitrine couverts d’amulettes.
Les amulettes des Touâreg ressemblent à celles de tous les autres musulmans : elles consistent en petits sachets de cuir, plus ou moins ornementés, ajustés sur une lanière également en cuir, de manière à former des colliers. Dans ces sachets sont enfermées des feuilles de papier couvertes de versets du Coran ou de signes cabalistiques.
Il y a deux classes bien distinctes d’amulettes : celles destinées à appeler sur la personne qui les porte toute la série des biens que l’homme peut désirer ; celles appelées à éloigner toute la série des maux qu’il peut redouter.
Les marabouts qui les fabriquent ont chacun leur spécialité. L’Islamisme, en son entier, est mis à contribution pour constituer la collection de chaque croyant.
Instruction.
La langue parlée dans chaque confédération constitue un dialecte propre.
Bien que les Touâreg des quatre confédérations se comprennent entre eux, il y a cependant des différences notables dans chaque dialecte, surtout dans ceux du Sud qui ont donné l’hospitalité à beaucoup de mots des diverses langues nègres de l’Afrique centrale. Ceux du Nord paraissent plus purs de mélange. Si on y trouve quelques mots arabes, nécessairement importés avec la religion musulmane, du moins, les mots d’origine nègre ne les ont pas envahis.
Pour la prononciation des mots, la principale différence entre les dialectes du Nord et ceux du Sud est que, dans les premiers, l’h est aspirée, et que, dans les seconds, cette lettre est remplacée par un ch ou par un z, ce qui rend la prononciation plus douce[122].
En général, hommes et femmes savent lire et écrire, mais les femmes plus que les hommes, surtout dans la classe des nobles.
La lecture et l’écriture du tefînagh sont enseignées dans la famille par les femmes : c’est pourquoi, sous ce rapport, le degré de leur instruction est supérieur à celui des hommes.
La connaissance de la langue arabe écrite est restreinte à une minorité d’élite. Un plus grand nombre se sert de la langue arabe parlée.
La langue arabe est enseignée par des tolba du Touât, qui entreprennent l’éducation de toute une famille, filles et garçons. Les familles un peu aisées, celles des chefs, ont un maître qui les accompagne partout où elles vont, tant qu’il y a un enfant à instruire. Comme les filles sont moins distraites de leurs travaux que les garçons, elles profitent mieux qu’eux des leçons de leur instituteur.
Les livres arabes qu’on trouve chez les Touâreg sont le Coran et ses commentaires. Ils sont rares.
Ceux des Touâreg qui parlent la langue arabe s’expriment en termes bien plus corrects que les Arabes de l’Algérie, mais au bout de cinq mots on reconnaît qu’ils sont Touâreg, car ils ne peuvent prononcer l’h dur, et remplacent cette lettre par un kh : ainsi ils ne disent pas hânoût, halîb, mais khânoût, khalîb.
Parmi les femmes, il en est de véritablement instruites et qui feraient honte aux femmes des Arabes de l’Algérie. Aussi, quand on constate quel degré d’influence l’éducation a donné à la femme târguie dans la famille, on regrette d’apprendre que, sur la proposition de quelques membres musulmans des conseils généraux de l’Algérie, on ait renoncé à enseigner la lecture et l’écriture aux jeunes filles mauresques qui fréquentent les écoles d’Alger, surtout quand on avait surmonté les premières difficultés du professorat.
Dans cette circonstance, on a trop subi l’influence d’hommes habitués à considérer la femme comme un être inférieur qui doit, en toutes choses, être subordonnée aux caprices de l’homme.
Les connaissances en calcul sont à peu près nulles, si ce n’est chez les marchands des villes de Ghadâmès, de Rhât et d’In-Sâlah.
Quant aux Touâreg nomades, ils comptent sur les grains de leurs chapelets, ou au moyen de points marqués sur le sable.
Cependant, à la différence des Arabes, la plupart des Touâreg savent leur âge, en années lunaires.
La division de l’année est la même que chez les Arabes.
Voici, en temâhaq, les noms des mois :
| Azhoûm (âzhoûm) | correspondant | à Ramadhân. |
| Tesesî | — | à El-fotor. |
| Djer-moûhadan | — | à El-fotor-eth-thâni. |
| Tafâski | — | à El-’aïd. |
| Tâmessadaq | — | à ’Achoûra. |
| Tâllit-sattafet | — | à Sefer. |
| Tâllit-ârarhet | — | à El-mouloûd. |
| Aouhêm-iezzâren | — | à Teba’at-mouloûd-el-oouel. |
| Aouhêm-ilkemen | — | à Teba’at-mouloûd-eth-thâni. |
| Saret | — | à Chaa’bân-el-oouel. |
| Tîn-tenslemîn | — | à Chaa’ban-eth-thâni. |
| Tîn-tenslemîn-imezzehêl | — | à Chaa’ban-eth-thâleth. |
Les noms des jours de la semaine sont :
| Vendredi | El-djemet, |
| Samedi | Es-sebet, |
| Dimanche | El-hâd, |
| Lundi | El-îtni, |
| Mardi | El-tenâta, |
| Mercredi | Enârda, |
| Jeudi | El-rhamîs, |
tous empruntés à la langue arabe et dénaturés.
En dehors de la géographie de la partie de l’Afrique comprise entre le Niger et la Méditerranée, de celle des pays de l’Orient sur la route de la Mekke, qu’ils connaissent bien, les Touâreg savent tout au plus qu’il y a des pays qui s’appellent l’Angleterre, la France, la Russie, et que le premier de ces pays est séparé des deux autres par des mers. A cela se borne la science géographique du peuple le plus voyageur du monde.
Mais on peut dire que le dernier d’entre eux connaît son pays, dans ses détails, comme peu d’entre nous connaissent le leur.
A l’exception de quelques faits conservés par les légendes et la tradition, l’histoire est un livre clos pour eux.
Cependant, par la Note de Brâhîm-Ould-Sîdi, par les listes de sultans, de cheïkh, qui m’ont été données et qui embrassent plusieurs siècles, on voit que les Touâreg, comme tous les Orientaux, tiennent à la conservation de leurs généalogies.
En botanique, les Touâreg défieraient les plus érudits : ils savent le nom de toutes les plantes du Sahara, leurs propriétés utiles ou nuisibles, les terrains qu’elles préfèrent, les époques de leur floraison et de leur fructification. On reconnaît en cela qu’ils sont essentiellement pasteurs.
En zoologie, ils sont moins instruits, mais tous connaissent les grands animaux de leur pays, leurs mœurs et leurs habitudes. Quelques-uns possèdent traditionnellement, en médecine et en art vétérinaire, des connaissances qui suffisent à leurs besoins.
En minéralogie, leur science se borne à distinguer entre elles les substances minérales qu’ils emploient.
Ils savent aussi discerner, par l’observation, les terrains dans lesquels il y a chance de trouver de l’eau pour le forage des puits.
Dans le forage des puits, ils tiennent compte des couches traversées, leur donnent des noms et attachent la plus grande attention à bien reconnaître celle qui précède immédiatement l’eau.
Sur tous les points du Sahara, on trouve des mineurs et des puisatiers qui ont une certaine expérience. Quelques-uns même prétendent être hydroscopes et reconnaître les couches d’eau souterraines que les Arabes appellent Bahar-taht-el-ardh, mer sous la terre.
Les marabouts ont des notions de théologie et de droit. Malheureusement les marabouts instruits sont rares chez les Touâreg : obligés d’être continuellement sur les routes pour les devoirs de leur ministère, ils ne peuvent consacrer aux études sérieuses le temps qu’elles réclament.
Les controverses religieuses ont pour thèmes, d’un côté, le fanatisme le plus exalté prêché dans les zâouiya de la confrérie des Senoûsi, de l’autre, la tolérance et la conciliation recommandées par les zâouiya des Tedjâdjna et des Bakkây.
Pour l’enseignement du droit, on suit les préceptes du Traité de jurisprudence de Sîdi Khelîl, modifiés par les Coutumes de Fez. Dans la pratique, chez les Touâreg, les coutumes locales ont la préférence sur les décisions des plus savants jurisconsultes.
Le maximum de la science, pour ceux qui ont des prétentions à l’érudition, est de se proclamer savants en sorcellerie et en alchimie. Mais, quand on les interroge sur ces sujets, ils évitent habilement toute discussion. Les sciences occultes aiment le secret.
Mais là où excellent incontestablement les Touâreg, c’est dans l’astronomie.
Un peuple qui voyage toujours dans des déserts, et qui, pour éviter la chaleur, préfère les marches de nuit à celles du jour ; ce peuple, s’il n’a pas de boussole, est obligé de guider sa marche sur celle des étoiles. L’esprit d’observation a dû bientôt suppléer chez lui à l’enseignement méthodique, et si ce peuple, comme tout l’indique, a des liens de parenté avec les anciens Égyptiens, la tradition vient en aide à l’observation.
Je n’ai pas la prétention de donner ici une situation des connaissances des Touâreg en astronomie : il eût fallu, pour cela, consulter un grand nombre de guides des caravanes et contrôler les unes par les autres leurs informations : je me borne donc à constater ce que j’ai appris, en conservant autant que possible à la poésie saharienne tout son caractère.
Le Firmament est Erher.
Le Soleil est Tafoûk, et la Lune Ayôr.
Quand il y a éclipse, c’est une rhazia que l’un des deux astres opère sur l’autre.
L’éclipse de Soleil ou la rhazia de la Lune sur le Soleil est Tafoûk-temêhagh.
L’éclipse de Lune est Ayôr-ïemêhagh.
La nouvelle Lune s’appelle Tâllit ;
La pleine Lune, Afaneôr ;
La Lune avec halo, Ayôr-ieffrâdj ;
Les Étoiles, en général, Itrân, au sing. âtri ;
La Voie lactée, Mâhellaou.
Vénus est Tâtrit-tan-toûfat (l’étoile du matin), comme l’appellent aussi nos bergers.
Orion est Amanâr (celui qui ouvre), étymologie qui rappelle celle du nom classique.
Le Baudrier d’Orion, Tâdjebest-en-Amanâr (mot à mot ceinture de celui qui ouvre), est une traduction plus complète encore.
Rigel est Adâr-n-elâkou ou le Pied dans la vase.
Sirius est Eydi, le Chien, c’est-à-dire le chien du chasseur Amanâr.
D’après les uns, Orion (Amanâr) sort d’un puits vaseux, et Rigel (Adâr-n-elâkou) est le dernier pied qu’il sort de la vase, c’est-à-dire la dernière étoile qui apparaît lorsque la constellation monte dans l’Est.
D’après d’autres, Amanâr est un Chasseur ceint de sa Ceinture ; il est suivi par un Chien, Eydi (Sirius), et précédé par des Gazelles, Ihenkâdh, qui sont les étoiles de la constellation du Lièvre.
A l’époque où Adâr-n-elâkou (Rigel) paraît au firmament, les fruits du Zizyphus Lotus, arrivés à maturité, sont déjà tombés à terre. L’apparition de cette étoile est donc à la fois une époque astronomique et botanique.
La grande et la petite Ourse est une Chamelle avec son Chamillon, Tâlemt-de-rôris.
Le Chamillon, sans sa mère (la petite Ourse), s’appelle Aourâ.
L’Étoile Polaire est dite Lemkechen, mot à mot, tiens, c’est-à-dire qu’une Négresse est supposée recevoir l’ordre de tenir le Chamillon Aourâ, pour qu’on puisse traire sa mère, Tâlemt, la Chamelle (c’est-à-dire la grande Ourse).
Les étoiles de la même constellation ψ, λ, μ, ν, ξ, qui forment un triangle, figureraient une Assemblée, El-Djema’at, qui délibérerait pour tuer Lemkechen (la Négresse) ; c’est pourquoi cette dernière, saisie d’effroi, ne bouge pas et cherche à se cacher.
Les Pléiades sont les Filles de la Nuit, Chêt-Ahadh ; chacune des six principales étoiles de cette constellation a son nom propre ; la septième est l’œil d’un garçon, qui, après avoir quitté l’orbite oculaire de son propriétaire terrestre, est allé se fixer au ciel.
Cela est expliqué dans les cinq vers suivants :