Voici cette nomenclature :
Vipère cornue, tâchchelt (tem.), lefa’a (ar.) ;
Vipère des jongleurs, seffeltès (tem.) ;
Vipère minute, zorreïg (ar.) ;
Serpent fabuleux, âchchel (tem.) ;
Autre serpent fabuleux, tânerhouet (tem.).
Les ophidiens non venimeux, probablement plus nombreux que les précédents, sont tous confondus sous deux noms communs : âchchel et emedjel (tem.).
Dans un pays où l’eau manque, les poissons doivent être rares ; cependant on en distingue trois espèces :
Le Clarias lazera, asoûlmeh (tem.) ;
Une autre espèce, isâttafen (tem.) ;
Id. imanân (tem.).
Deux familles de cette classe sont représentées dans le pays par les scorpions, tâzherdâmt, et les araignées, sârâs, dont l’une, très-grande, tîn-aghrân, est réputée venimeuse par les indigènes.
L’entomologie intéresse assez peu les Touâreg pour qu’ils ne s’amusent pas à donner des noms particuliers aux myriades de petits êtres qui composent cette classe d’animaux ; ils se bornent à distinguer par des noms particuliers les grandes familles qui ont des caractères bien tranchés. Leur classification peut être résumée ainsi qu’il suit :
Coléoptères, éguélê (gros), téguéleyt (petits) ;
Orthoptères (sauterelles), tâhouâlt ;
Névroptères (libellules), tâtel-oûlarhet (mot-à-mot, qui vole bien).
Hyménoptères (abeilles), tîhenkêkert-en-toûraout ;
Id. Id. tîhenkêkert-en-tâment ;
Hémyptères (punaises du chameau), tachelloûft ;
Id. ( Id. sa larve), adjôrmel ;
Id. (punaises des maisons), bîzbîz ;
Lépidoptères (papillons), ehellêloû ;
Diptères (moustiques), tadast ;
Id. (mouches du chameau), aheb ;
Id. (mouches de l’homme), ehi, pl. ehân ;
Id. (Arthemia Oudneii, larve), ed-doûda.
Cette classe très-nombreuse d’animaux inférieurs n’est représentée que par un seul type, la scolopendre, téouânt des Touâreg, sott-el-kheïl des Arabes.
Un seul genre de cette famille, les sangsues, tâdelît, appelle l’attention par les accidents qu’elle détermine sur les animaux qui vont boire avec avidité dans les eaux troubles.
Le ver de terre se dit tâoukki.
Toutes les coquilles sont confondues sous le nom général d’issînen-tafoûk (tem.).
Cependant les Touâreg donnent le nom d’izhabi à une volute venant de la côte de Guinée, et qui est employée comme pendant d’oreille ; de tâmguelloût à la Cyprea moneta, qui sert de monnaie au Soûdân ; de ifarghas aux coquilles d’eau douce et particulièrement à celles du genre Melania.
Parmi les coquilles fluviales ou palustres que j’ai recueillies dans mon voyage se trouvent :
Une Planorbis nouvelle et la Physa contorta récoltées à Bîr-ez-Zouâït, région des dunes ;
La Melania fasciolata, commune dans les environs de Ghadâmès et de Titerhsîn ;
La Melanopsis Dufouri de l’Ouâd-Biskra ;
Une Paludine à déterminer, provenant d’Aïn-Temôguet (environs de Djâdo).
L’un est spécial au pays, le ver de Guinée, arhân ; l’autre, le pou, tillik, commun à toute la partie de l’espèce humaine qui vit dans la malpropreté.
Les vers intestinaux, fréquents chez les enfants, se nomment achchellen (serpents).
Un parasite des végétaux, donnant un miel de qualité inférieure, porte le nom de kharnît.
ESPÈCES REMARQUABLES.
Cette nomenclature aride exige, comme complément, quelques lignes sur les espèces qui appellent l’attention.
Sous ce nom, les Touâreg connaissent un grand carnivore, de la taille de la hyène, commun dans toute l’Afrique centrale et qui porte les noms suivants dans les pays qu’il habite :
| Au Haoussa, | Kora ; |
| A Timbouktou, | Kourou ; |
| Au Touât, | Gabou. |
D’après les Touâreg venus à Paris, il y aurait au Jardin des plantes un tahoûri originaire du Sénégal.
D’après M. le commandant Hanoteau, il en existerait dans le Ahaggâr deux variétés : l’une noire, l’autre blanche. Cette dernière serait très-craintive.
Je donne le nom de loup à une espèce très-féroce qui vit dans le haut du Tasîli et dans les montagnes du Ahaggâr. Je n’ai pas vu cet animal et je n’ose pas affirmer qu’il soit réellement un loup ; cependant, par les renseignements qui m’ont été donnés, je ne puis que l’assimiler à cet animal.
« Il ressemble à un grand chien fauve, disent les Touâreg, et il est le seul carnivore de notre pays qui attaque l’homme sans même être provoqué à la défense. »
Les anciens auteurs avaient signalé la présence du loup dans le Nord de l’Afrique : il n’est donc pas étonnant qu’il s’y retrouve là où la présence de l’homme ne lui dispute pas le terrain.
Cette espèce semble d’ailleurs tendre à disparaître des montagnes des Touâreg, comme elle a disparu du Tell, car aujourd’hui, si l’on en croit les indigènes, elle serait déjà assez rare.
Le guépard est assez commun dans toute la région de l’’Erg, au Sud de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc ; il entre peu dans les montagnes des Touâreg.
Les Souâfa le chassent pour sa peau, plus petite, mais aussi belle que celle de la panthère.
Dans l’Asie méridionale, où cet animal existe, on le dresse pour la chasse : d’où lui est venu le nom vulgaire de tigre-chasseur. Dans les contrées de l’Afrique septentrionale, où on le rencontre, le guépard chasse pour son compte seulement.
L’onagre ou âne sauvage vit en troupeaux dans le Tasîli du Nord, dès la plus haute antiquité, car Pline le signale à peu près dans les mêmes lieux. C’est un bel animal, assez grand, très-rapide, mais d’une domestication difficile.
Les Touâreg ont renoncé à le poursuivre ; ils lui tendent des piéges. Les jeunes seuls, susceptibles d’être dressés, sont conservés vivants. On tue les vieux pour avoir leur peau.
Ce ruminant, si remarquable par ses cornes recourbées en avant, par la blancheur de son pelage, par la gracieuseté de sa démarche, vit en grand nombre dans la plaine d’Admar. On commence à le trouver dans les dunes de l’’Erg. Il est très-commun dans le pays d’Aïr. Les Touâreg le chassent pour sa viande et pour sa peau dont ils font leurs boucliers.
Le cuir de l’antilope mohor est épais et assez résistant pour parer utilement les coups de flèche, de sabre, de javelot et de lance. Il peut dévier la balle, l’amortir, mais non la repousser.
La viande de cet animal, appelé bœuf sauvage par les indigènes, sert en grande partie à l’alimentation des Sahariens et des caravanes.
Les Cha’anba et les Souâfa lui font de grandes chasses dans l’’Erg et viennent vendre à Ghadâmès la chair salée et séchée qui en est le produit.
Pendant mon séjour dans cette ville, j’ai souvent fait usage de cette viande.
Les Touâreg donnent ce nom à un petit mammifère noir, à peau excessivement dure, qu’on trouve dans les ouâdi de l’Akâkoûs et du Tasîli, et qui vit sur les arbres dont il mange les feuilles.
Cet animal est très-craintif et fuit dans les fentes des rochers dès qu’il entend venir quelqu’un.
L’autruche est rare dans le pays des Touâreg et on ne chasse même pas celles qui y sont, parce que les habitants de cette contrée, n’utilisant pas, comme les Arabes, sa graisse et sa chair, ne trouvent pas d’intérêt sérieux à la poursuivre. Quant aux plumes, déchirées par les rochers, elles n’ont aucune valeur.
Celles de la région sablonneuse de l’’Erg sont, au contraire, très-renommées pour leur belle conservation. Les Souâfa obtiennent des dépouilles de ces oiseaux des prix plus élevés que de celles de toute autre provenance.
Le 7 mars 1861, au puits de Tarz-Oûlli, sur la route de Rhât, j’ai rencontré un marchand de Ghadâmès, El-Hâdj-Mohammed-ben-Deloû, qui suivait une caravane lui appartenant. Il était accompagné dans son voyage par une autruche femelle privée. On lui mettait des entraves comme aux chameaux qui vont au pacage. Ce fait ne parut pas extraordinaire à mes compagnons de route.
Les Touâreg tirent cet oiseau, d’ailleurs commun, pour en avoir la graisse et la viande. L’une et l’autre sont préconisées contre les piqûres et les morsures d’animaux venimeux.
Je signale la présence du crocodile dans les lacs de Mîherô, et aussi à la tête de l’Ouâdi-Tedjoûdjelt, en un endroit appelé Tadjeradjeré, sur le rebord Sud du Tasîli du Nord.
Les grandes inondations qui ont eu lieu à l’époque de mon passage à Tikhâmmalt m’ont empêché d’aller moi-même constater l’identité de cet animal amphibie avec ceux du Nil ou du Niger, mais les renseignements précis et certains qui m’ont été donnés par des personnes ayant vu le crocodile en Égypte et dans le Soûdân, l’effroi qu’il inspire aux serfs riverains, la dîme qu’il prélève sur les troupeaux qui vont boire aux lacs, enfin les blessures dont quelques Touâreg portent la cicatrice, ne me laissent aucun doute à cet égard.
D’après les Touâreg, ce reptile reste caché dans des grottes sous-aquatiques pendant l’hiver et il vient à partir du printemps sur le rivage.
A la saison des amours, disent-ils, les femelles poussent des cris semblables à ceux des chameaux en rut.
Toutefois, l’existence d’un aussi grand animal dans de petits lacs de quelques hectares à peine et dans un pays où les pluies sont rares semble d’abord improbable. Cependant l’histoire et la constatation récente de l’existence du crocodile dans des régions similaires m’autorisent à maintenir ce saurien dans la nomenclature de la faune du pays des Touâreg du Nord.
Pline nous apprend que le fleuve Nigris (l’Igharghar moderne) était habité par des crocodiles ; que l’éléphant se trouvait à l’état sauvage sur les bords du Guîr, rivière saharienne qui aboutit au Touât, et même dans les belles vallées de Ghariân, au pied des montagnes de la Tripolitaine, au Nord des lacs de Mîherô.
Les historiens, d’accord avec les géographes et les naturalistes, nous enseignent en outre que les Carthaginois se servaient d’éléphants domestiques dans leurs guerres.
Pour que des éléphants aient pu vivre en liberté dans le Nord de l’Afrique, il a fallu que le pays fût alors plus boisé et mieux arrosé qu’aujourd’hui.
Là où il y a assez d’eau pour l’éléphant, il y en a assez pour le crocodile, car l’un et l’autre se rencontrent à peu près partout dans les mêmes localités.
On a été aussi surpris en apprenant, par les explorations de MM. V. Guérin et Roth, que le crocodile se trouvait encore en Palestine dans l’Ouâdi-Timsah, torrent analogue à ceux du Sahara. Désormais ce fait est accepté par la géographie zoologique.
D’ailleurs, l’existence du crocodile dans les lacs du Tasîli du Nord ne serait pas une exception dans la région saharienne, car, s’il faut en croire les Teboû, plusieurs lacs de leurs pays, notamment celui de Domor, sur la frontière du Borgou, seraient aussi peuplés de crocodiles.
L’étonnement du lecteur sera moins grand, s’il se rappelle que les lacs à crocodiles de Mîherô sont une des têtes de l’Igharghar ; que, dans les temps anciens, l’Igharghar était, d’après Hérodote, un grand fleuve « ποταμός μέγας, » qui, sous le nom de Triton, se jetait dans la mer après avoir traversé trois grands lacs.
Si le grand fleuve, dont le lit, à sec, n’a pas moins de 6 kilomètres de largeur au point où je l’ai traversé, roulait encore de grandes eaux, personne ne serait surpris que le crocodile fut un de ses hôtes ; par la même raison, on doit accepter comme vraisemblable, l’eau à ciel ouvert ayant manqué dans la partie inférieure du fleuve, que les animaux auxquels il donnait la vie soient remontés jusqu’à ses sources.
Si le ποταμός μέγας d’Hérodote explique la présence des crocodiles dans les eaux des petits lacs de Mîherô, au besoin, ces crocodiles justifient l’identification de l’Igharghar moderne avec l’ancien fleuve Triton.
Avec le temps tout a changé : faute d’eau, le chameau a remplacé le zébu ; faute d’eau, l’Igharghar est devenu un grand ouâdi au lieu d’être un grand fleuve, et de même qu’il y a encore quelques zébus dans l’oasis, riche en eau, de Rhât, de même il y a encore des crocodiles dans les lacs de Mîherô.
La zoologie, dans ces cas, vient confirmer les traditions de l’histoire.
Les Touâreg et les Arabes sont unanimes pour proclamer le gecko venimeux. Dans le midi de la France aussi le gecko des murailles est réputé dangereux. Tout au plus peut-on admettre que les plaies contuses résultant de la morsure de ce lézard ne guérissent pas comme des plaies simples.
Ce lézard, que j’ai rapporté du pays des Touâreg dans de l’alcool, a été reconnu, au Muséum d’histoire naturelle, n’être autre que l’Agama colonorum.
Les Touâreg le disent venimeux et prétendent que son virus tue les chiens et rend les hommes malades.
Ce saurien, comme beaucoup d’autres Agames, inspire de l’effroi quand on le voit, pour sa défense, dresser sa tête et son cou armé de piquants, mais il n’est certainement pas venimeux.
Parmi les lézards dont mon exploration constate de nouveau l’existence dans le Sud de l’Algérie se trouvent :
| L’Acanthodactylus Savignyi, | timekelkelt des Touâreg. | |
| L’Acanthodactylus vulgaris, | ||
| L’Agama agilis. |
Toutes ces déterminations, ainsi que celles des poissons, m’ont été données par M. le professeur Duméril.
La vipère cornue ou Cerastes Ægyptiaca se trouve dans tout le Sahara : commune dans les bas-fonds et les vallées, rare dans les lieux élevés, recherchant les points où le sol est blanc, fuyant ceux où il est noir.
Plus encore que les autres vipères, ce reptile a besoin d’une grande chaleur pour être dangereux. En hiver, engourdi, il reste enfoui sous les sables ; en été, il se tient volontiers dans son trou pendant tout le temps que le soleil n’échauffe pas la terre de ses rayons. D’ailleurs, craintif, il fuit avec la rapidité de l’éclair au moindre bruit, de sorte qu’une double surprise est nécessaire pour qu’un accident ait lieu.
Quoique plus rare chez les Touâreg que dans les autres parties du Sahara, cette vipère n’en est pas moins redoutée à cause de la gravité de sa morsure, et on prend des précautions pour s’en préserver.
La vipère des jongleurs, si remarquable par sa marche, la tête relevée et le cou étalé, en signe de menace, lorsqu’elle voit quelqu’un, est rare chez les Touâreg ; on la trouve plus communément au pied du versant Sud de l’Aurès à El-Faïdh et à Chegga, points les plus chauds et les mieux abrités du Sahara algérien.
Les Arabes de ces deux contrées appellent le mâle tha’abân et la femelle na’adja, nom conforme à celui sous lequel cette vipère est connue en zoologie : Naja haje.
Ce serpent, m’a-t-on dit, atteint la grosseur de la cuisse de l’homme et une longueur de deux à quatre mètres. Il est noir, et, quand il devient vieux, il porterait sur le cou une touffe de poils !
Il est de remarque générale que l’effroi causé par la vue des reptiles leur fait attribuer des dimensions en longueur et en grosseur qu’ils n’ont pas : il y a donc lieu de se tenir en garde contre l’appréciation et les descriptions des gens d’El-Faïdh et de Chegga.
On sait que cette vipère est venimeuse, mais on ne se souvient pas que quelqu’un ait été atteint par son poison.
Le zorreïg est la vipère vulgairement connue en Algérie sous le nom de Vipère minute, par une fausse identification avec la vipère du cap de Bonne-Espérance, rapportée par Levaillant. Son nom scientifique est Échis carinata ou Vipère des Pyramides de Geoffroy.
On l’a trouvée aux environs d’Oran, mais elle est plus commune dans le Sud, sans y être très-fréquente. Elle n’existe pas chez les Touâreg.
Desfontaines, qui, le premier, a signalé l’existence du zorreïg dans le Sud de l’Algérie, mais sans l’assimiler à aucune vipère connue, n’ayant pu se la procurer, lui attribue, d’après les indigènes, la faculté de s’élancer comme une flèche contre l’animal ou l’homme qu’elle veut atteindre. Sans avoir cette faculté au degré que la peur a peut-être amplifiée, il est incontestable que le zorreïg se dresse et se lance contre son ennemi, mais toujours à très-faible distance.
L’identification de l’Échis carinata avec le zorreïg des indigènes n’est pas douteuse, car, à Biskra, M. le capitaine Pigalle en possède un exemplaire trouvé dans la contrée, et les Arabes ne lui donnent pas d’autre nom.
Parmi les reptiles que j’ai rapportés du pays des Touâreg et qu’ils confondent avec d’autres sous le nom général d’âchchel, s’en trouve un petit que j’ai capturé sur un arbre et qui a été reconnu être le Psammophis punctatus.
En l’examinant, on lui a trouvé à la mâchoire supérieure des dents cannelées, à venin, et à la base des dents une glande produisant nécessairement une sécrétion sur les propriétés toxiques de laquelle la science n’est pas bien fixée.
Ce reptile est rangé dans la classe des Opisthoglyphes.
Je signale ici, pour mémoire seulement, une couleuvre trouvée dans le Sahara algérien, qui a été reconnue être le Cœlopeltis insignitus.
Ils sont au nombre de deux.
Le plus petit, quoique ayant quatre fois la longueur de l’homme, porte une robe grise argentée avec des taches jaunes rougeâtres.
On l’appelle âchchel.
Cet animal sort peu l’hiver, il craint le froid.
Le plus grand s’appelle tânerhouet ; il est rare.
Sa peau est tachetée, sa tête est couronnée de cornes, il crie comme un chevreau.
Quand ce serpent marche, il laisse sur le sol des traces profondes de son passage.
Voilà ce que disent les Touâreg.
Mais, leur demande-t-on s’ils ont vu ces serpents, de leurs yeux vu, tous reconnaissent qu’ils en ont seulement entendu parler.
Rien d’étonnant à ces créations imaginaires. Les ancêtres des Touâreg ont probablement, eux aussi, entendu parler de ce fameux serpent de Régulus qui anéantit une armée romaine près de Carthage.
J’ai déjà dit que les Touâreg avaient trois espèces de poissons dans leur pays : les imanân qui vivent dans quelques rivières, l’asoûlmeh et l’isattâfen qui se tiennent dans les lacs.
Pendant que je séjournais à Tikhâmmalt, les eaux de débordement venues du Tasîli, en traversant les lacs, emmenèrent dans la plaine quelques poissons. Le seul que je pus me procurer est le Clarias lazera, l’asoûlmeh des Touâreg, armé de longues barbes, comme ceux de la même espèce trouvés dans le Nil et dans le Niger[92]. (Voir la planche ci-contre.)
D’après les Touâreg, les isattâfen atteindraient la grosseur de la cuisse de l’homme et auraient une longueur de deux à trois coudées.
Les poissons des lacs de Mîhero donnent lieu à une pêche qui contribue à l’alimentation des serfs riverains. A cet effet, ils creusent sur les bords des lacs de petits canaux étroits, aboutissant à des réservoirs dans lesquels les poissons viennent pour y chercher une nourriture qu’ils ne trouvent pas dans les profondeurs des lacs. Quand ils y sont entrés, on referme les conduits et on les prend.
La présence des crocodiles dans ces lacs rend ce mode de pêche difficile et en interdit tout autre.
J’ai rapporté de mon voyage, mais non du pays des Touâreg, d’autres poissons qui ont été reconnus être :
L’un, trouvé dans les fossés de Tougourt, le Glyphisodon Zillii. Val. ;
Deux autres, fournis par les eaux artésiennes de l’Ouâd-Rîgh, le Cyprinodon doliatus et le Cyprinodon cyanogaster.
Enfin, un quatrième, un Chromis, encore indéterminé, commun dans les eaux du Belâd-el-Djérîd, oasis de la Tunisie.
| Pl. VIII. | Page 238. | Fig. 16. |
Le scorpion est généralement plus commun que la vipère, mais, comme ce reptile, il préfère les bas-fonds chauds et humides aux terrains élevés, froids et secs.
On en distingue deux variétés : le noir et le jaune. On dit le venin du noir plus dangereux. C’est à vérifier.
Cette arachnide est relativement plus rare chez les Touâreg que dans les autres parties du Sahara, et sa piqûre y est moins dangereuse, car on dit qu’elle ne détermine pas des accidents graves. Dans les maisons des oasis, les piqûres sont plus fréquentes, le scorpion trouvant un refuge dans les interstices des briques crues des murailles, et l’obscurité favorisant ses attaques. A El-Ouâd, j’ai été piqué ainsi, dans mon lit, en dormant ; heureusement, une légère cautérisation avec l’ammoniaque liquide a aussitôt neutralisé les effets du virus.
Cette araignée du genre Galeodes, dont l’Algérie possède plusieurs espèces, paraît affecter les plateaux élevés, car, dans mon exploration du Sahara, je ne l’ai trouvée que chez les Beni-Mezâb et chez les Touâreg.
L’exemplaire de cette espèce que j’ai rapporté n’a pu être, faute de temps, déterminé par M. Lucas, professeur au Muséum d’histoire naturelle. (Voir Mémoires de l’Académie des sciences : Galeodes.)
Le venin de cette araignée ne produit jamais d’accidents sérieux.
D’autant moins nombreux et moins variés qu’on s’avance dans le Sahara, les coléoptères n’offrent guère à l’entomologiste que les genres suivants : cicindèles, graphiptères, carabes, scarites, buprestes, ateuchus, bouziers, blaps, pimelies.
A peu près tous les insectes du pays des Touâreg sont noirs.
Les sujets que j’ai rapportés de mon voyage sont :
Des Cicindèles, indéterminables par suite d’avaries ;
L’Anthia venatrix ;
L’Anthia sexmaculata ;
Le Scarites heros ;
La Pimelia senegalensis ;
Une Adesmia, voisine de la montana de Klug ;
Le Trachiderma hispida ;
Le Scaurus carinatus ;
Une Akis indéterminée ;
L’Agryporus notodenta ;
L’Ateuchus sacer.
Lors de mon séjour chez les Touâreg, il y avait plusieurs années que la sauterelle voyageuse n’avait paru : aussi n’en avaient-ils plus en provision. Je sais toutefois que l’apparition de ces orthoptères, calamité pour les habitants du Tell, est pour eux, comme pour tous les autres Sahariens, une bonne fortune, car elle leur assure des subsistances pour quelque temps.
On conserve les sauterelles, soit confites dans l’huile, soit desséchées ou réduites en poudre.
D’après la loi musulmane, ces animaux doivent être privés de la vie par un procédé quelconque, l’asphyxie ou l’ébullition, avant d’être conservés pour la nourriture de l’homme, car, si on les laissait mourir de leur belle mort, ils seraient réputés djîfa et défendus ; mais il est douteux que cette prescription religieuse soit observée.
Depuis mon retour, on m’a fait part de la bonne nouvelle de l’arrivée de cette manne du désert.
Il faut avoir vu des invasions de sauterelles pour se faire une idée de l’étendue qu’elles embrassent et des ravages qu’elles causent.
Quelquefois leurs essaims, aussi épais que des nuages, obscurcissent le soleil à plusieurs kilomètres à la ronde et font en volant un bruit sourd qui s’entend à de très-grandes distances.
Malheur aux contrées sur lesquelles ils s’abattent, car ils y détruisent toute la végétation et dévorent les champs les plus riches, comme si le feu y avait tout consumé !
Elles n’existent qu’autour des sources, les unes rares comme les autres. C’est à peine si j’en ai vu quelques-unes pendant toute la durée de mon voyage.
L’apiculture est très-restreinte chez les Touâreg : l’état nomade des populations et la pauvreté de la flore la rendent difficile ; néanmoins, dans les établissements fixes, quelques ruches donnent, dit-on, d’excellent miel.
Des abeilles sauvages, plus communes que les abeilles domestiques, déposent leurs gâteaux dans les rochers, dans les trous des arbres. Quand on les découvre, on les récolte avec soin.
Il semblerait que cette abeille, domestique ou sauvage, a été importée chez les Touâreg, soit de Tunis, soit du Soûdân, car ils assimilent l’espèce productive du véritable miel à celle de ces contrées, et ils l’appellent tîhenkêkert-en-toûrâout (mouche du miel), pour la distinguer d’une autre mouche indigène à laquelle ils donnent le nom de tîhenkêkert-en-tâment (mouche du tâment).
Les Touâreg appellent tâment des gouttes de miel ou de résine mielleuse qu’on trouve adhérente aux feuilles du tamarix éthel.
Cette liqueur, douce, sucrée, que j’ai souvent goûtée, et à laquelle j’ai trouvé beaucoup des qualités du miel, est-elle produite par l’arbre ou par une mouche mellifère ? Je l’ignore.
Quoi qu’il en soit, jusqu’à ce que le doute ait disparu, je constate qu’il y a chez les Touâreg une mouche spéciale, abeille ou non, à laquelle ils donnent le nom de mouche d’un miel particulier, autre que celui de l’abeille ordinaire.
Un troisième miel, fourni par un insecte ou par une larve que les Touâreg appellent kharnît, est de qualité inférieure.
Dans la XXVIe surate du Coran, le Prophète s’exprime ainsi sur le miel :
Verset 70. « Ton Seigneur a fait cette révélation à l’abeille : Cherche-toi des maisons dans les montagnes, dans les arbres, dans les constructions des hommes. »
Verset 71. « Nourris-toi de tous les fruits et voltige dans les chemins frayés par ton Seigneur. De tes entrailles sort une liqueur de différentes espèces, et elle contient un remède pour les hommes. »
Commentant lui-même la parole de Dieu révélée par l’ange Gabriel, le Prophète ajoute dans ses Hadîth :
« Deux choses sont salutaires et nécessaires : le Coran et le miel. »
Et ailleurs, il complète sa pensée en disant : « Quiconque en mourant aura du miel dans le ventre ne verra pas le feu de l’enfer. »
Es-Sioûti, qui a recueilli en un livre toutes les pratiques médicales du Prophète, enseigne que le miel détruit la pituite, chasse la trop grande humidité du corps, déterge les ulcères de mauvaise nature et guérit les affections dépendantes de l’atrabile.
« Mêlez, dit-il, du sel avec du miel, frictionnez avec ce mélange la langue d’un enfant qui n’a pas encore parlé : non-seulement cette opération lui donne la parole, mais elle développe extraordinairement son organe vocal. » Avis aux chanteurs qui voudront faire usage de la recette ; je la leur livre telle qu’elle se trouve dans Es-Sioûti.
Recommandé par le Prophète, le miel est le remède par excellence de tous les musulmans ; il joue un rôle d’autant plus grand dans la vie des Touâreg que le sucre leur manque.
Les riches font usage du toûrâout, les moins riches du tâment et les pauvres du kharnît, mais cet usage est très-limité.
Je n’ouvre ici un compte aux papillons du Sahara que pour constater leur rareté et leur infériorité sur tous les papillons connus.
A quoi bon des animaux si brillants et si délicats au milieu du désert et d’une nature désolée ?
Si les papillons n’embellissent pas le désert, par contre les mouches et les moustiques contribuent à y rendre l’existence de l’homme très-pénible, surtout dans les parties habitées.
Pendant le jour les mouches, pendant la nuit les moustiques : c’est à n’y pas tenir. Il faut cependant s’habituer à leurs persécutions.
Les moustiques au moins restent dans les oasis, dans les campements où il y a de l’eau ; mais les mouches suivent les caravanes au milieu des déserts les plus arides.
Plus d’une fois, dans les villes, pour pouvoir écrire, je me suis vu dans la nécessité de faire la nuit autour de moi et d’allumer la bougie en plein jour.
Ce myriapode, généralement connu sous le nom vulgaire de mille-pieds, se trouve dans le Sahara, particulièrement dans les endroits pierreux.
Ses fourches caudines contiennent un venin subtil assez puissant pour renverser l’homme, comme pourrait le faire une forte décharge d’électricité ; mais, ce premier effet passé, les traces du virus disparaissent promptement. Cependant il détermine parfois des vomissements et une sorte d’engourdissement général.
Ces vers, que l’on pêche dans les lacs du Fezzân, ne sont autres que les larves d’une diptère à laquelle on a donné le nom de Arthemia Oudneii, en souvenir de l’exploration qui coûta la vie au docteur Oudney.
Mouches et larves se trouvent par myriades : les premières sur les rives des lacs et sur les eaux assez denses pour les porter ; les secondes dans les vases d’où elles sortent à des époques périodiques, correspondant, pour le printemps, à la maturité de l’orge, et pour l’automne, à la maturité des premières dattes ; époques auxquelles les lacs sont agités et bouleversés par les tempêtes équinoxiales.
On distingue deux sortes de vers : l’un, rouge-carmin, la doûda proprement dite, de qualité supérieure ; l’autre, brun-jaunâtre, la tâkeroûka, de qualité inférieure.
Le corps de ces petits animaux a quelques millimètres de longueur à peine, de la tête à la queue, entre lesquelles est un petit canal intestinal tracé en noir. La tête supporte deux antennes terminées par des points noirs qui sont les yeux ; la queue et les flancs sont armés de petites rames ou nageoires en éventail. Ces vers nagent indistinctement sur le ventre et sur le dos.
La pêche se fait au moyen d’un sac allongé, tenu ouvert par un cercle et supporté par un long manche.
Dans le sac de pêche se trouvent aussi, avec les vers, des fucus dont j’ai déjà parlé. (Voir page 209.) Vers et fucus sont laissés ensemble.
La pêche et la préparation des vers sont dévolues aux femmes.
Après chaque pêche, les vers sont pétris en pains et exposés au soleil pour être séchés, puis on les met dans des petites bourriches pour les conserver en silos.
Cette denrée alimentaire se vend dans tout le Fezzân ; on la mange quelquefois seule, bouillie, mais le plus souvent en sauce, avec d’autres aliments. Le goût de ces vers rappelle celui de crevettes un peu faisandées ou mal préparées ; nonobstant, les indigènes en font grand cas.
Les vers de première qualité ne se trouvent que dans le Bahar-ed-Doûd ; ceux de seconde qualité sont pêchés dans le lac de Mâfou ; on en trouve aussi dans le premier lac. (Voir la planche ci-contre.)
| Pl. IX. | Page 244. | Fig. 17 et 18. |
Le ver de Guinée est trop connu pour que je le décrive. Je constaterai seulement qu’il atteint presque tous les Touâreg qui vont au Soûdân, et que cet animal, dont on se débarrasse difficilement, laisse après lui des traces de cicatrices considérables.
Les Européens qui iront dans l’Afrique centrale doivent s’attendre à subir, sous ce rapport, la loi commune.
Je dois constater ici un fait important : la puce n’existe pas sur le plateau central du Sahara. Elle accompagne le voyageur jusqu’aux points où l’humidité de l’air lui permet de vivre, mais elle disparaît dès qu’on entre dans le pays sec.
Tous les échantillons de roches, de minéraux, de plantes, d’animaux, rapportés de mon voyage et classés dans l’ordre de cet ouvrage, vont être prochainement remis au Muséum d’histoire naturelle de Paris, où chaque personne intéressée à consulter ces collections pourra en prendre connaissance.
Mon registre d’observations météorologiques sera également remis au Bureau de la Société météorologique de France, qui, je l’espère, le publiera dans son Bulletin.
Quant à l’Atlas original de mes itinéraires, comprenant quatre-vingt feuilles, il sera déposé soit au Dépôt des cartes de la Guerre, soit à la Bibliothèque de la Société de géographie de Paris, dès que le dessin et la gravure des diverses cartes de mon exploration me permettront d’en disposer.
[90]Nom général de l’espèce.
[91]Ne pas confondre cette localité avec celle du même nom, sur la route de Mourzouk à Koûka.
[92]Voici la description de ce poisson, d’après un extrait de l’Histoire naturelle des Poissons, par M. le baron Cuvier et M. A. Valenciennes, tome XV, page 372 :
Le Harmouth lazera (Clarias lazera, Nob.).
Nous trouvons une figure parfaitement reconnaissable de l’un d’eux dans les dessins faits dans la haute Égypte par M. Riffaud.
Les caractères tirés de la disposition des dents vomériennes sont très-sensibles. Le crâne est un peu plus large en avant, surtout parce que le grand sous-orbiculaire postérieur est plus large ; il est un peu convexe transversalement, et sa pointe mitoyenne, due à la proéminence interpariétale, est un peu plus obtuse ; ses barbillons beaucoup plus longs. Le maxillaire dépasse la pectorale, et atteindrait à la naissance de la dorsale ; le nasal a moitié de sa longueur, le sous-mandibulaire externe en a les trois quarts, et touche le milieu de la pectorale ; l’interne est de moitié plus court que l’externe. Une autre différence bien marquée, c’est que les dents vomériennes sont mousses, ou comme de petits pavés ronds, serrés, disposés sur un croissant plus large dans le milieu...
Le dessus de ce poisson paraît cendré, et le dessous blanchâtre. Les nageoires sont d’un cendré brun. Sur le dos sont de chaque côté des séries verticales de points blancs, au milieu de chacun desquels paraît un petit pore, elles ne dépassent pas la ligne latérale, et l’on en compte neuf ou dix depuis la nuque jusqu’au milieu de la longueur où elles s’effacent par degrés.
Le cabinet du roi en a un long de trois pieds.
CENTRES DE RAYONNEMENT.
Dans tout le Sahara, l’existence matérielle et morale des nomades n’est assurée qu’au moyen d’annexes sédentaires, assises dans des lieux d’élection, au centre de leurs pérégrinations ou sur la périphérie de leurs terres de parcours.
Ces annexes, organes essentiels de la vie intérieure et des relations extérieures des tribus, appellent tout d’abord l’attention.
Parmi ces centres, les uns sont exclusivement commerciaux, les autres exclusivement religieux.
Les centres commerciaux sont des villes : Ghadâmès et Rhât, en territoire târgui ; Mourzouk, Ouarglâ et In-Sâlah, sur les frontières de leurs parcours, mais dans le rayon des relations journalières des Touâreg.
Les centres religieux, au nombre de quatre, sont ou des confréries organisées en vastes associations ou des familles princières de marabouts exerçant une sorte de pouvoir spirituel sur leurs clients.
Les confréries sont : celle des Tedjâdjna, dont le siége principal est à Temâssîn, dans l’Ouâd-Rîgh (Algérie), et celle des Senoûsi, dont la métropole est à Jerhâjîb, dans un désert situé entre la Tripolitaine et l’Égypte.
Les familles princières de marabouts sont les Bakkây, à Timbouktou, et les Oulâd-Sîdi-Cheïkh, à El-Abiodh, dans le cercle de Géryville (Algérie).
Dans les confréries, les chefs sont des cheïkh, vénérables, des moqaddem, gardiens ; les disciples sont des khouân, frères.
Dans les familles de marabouts, l’autorité souveraine est exercée par l’aîné, cheïkh, vénérable, mais avec le concours des autres membres de sa famille, marabouts comme lui ; les clients sont des khoddâm, serviteurs.
Ces quatre centres religieux embrassent dans leurs juridictions, à peu près sans exception, toutes les populations des villes et des campagnes du Sahara central.
Leur action s’exerce, dans chaque groupe, soit par des zâouiya, sanctuaires fixes, à la fois églises ou lieux de réunion et écoles ou académies d’enseignement, vers lesquelles convergent les disciples et les serviteurs, soit par des missionnaires ambulants qui vont, de tribu en tribu, pour diriger les consciences et rappeler aux nomades les liens qui les rattachent à leurs chefs spirituels.
Ce livre sera donc divisé en deux chapitres : les centres commerciaux et les centres religieux ; et chaque chapitre subdivisé en autant de paragraphes qu’il y a de centres d’attraction.
CENTRES COMMERCIAUX.
Je range dans cette catégorie les points d’arrivée et de départ des grandes caravanes, des caravanes de long cours, à l’exclusion des points secondaires, dont les opérations peuvent être comparées à celles du cabotage, parce que, si les Touâreg ont des rapports journaliers avec les grands centres, ils n’en ont presque aucun avec les petits.
Je n’embrasse dans ce chapitre que l’étude des rapports sociaux des Touâreg avec ces centres, et non la question commerciale, réservée pour un second volume, dont la publication ne se fera pas attendre.
La ville de Ghadâmès, quoique située dans les terres de parcours des Touâreg Azdjer et quoique relevant socialement de cette peuplade indépendante, est aujourd’hui incorporée politiquement dans la Tripolitaine, conséquemment dans l’Empire Ottoman.
Les nécessités de son commerce l’ont obligée à subir la double loi du maître du port maritime avec lequel elle opère, et des maîtres de toutes les routes par lesquelles elle importe ou exporte ses marchandises.
Ghadâmès est une ville fort ancienne : la tradition et l’histoire l’affirment ; les ruines de différentes époques et de différentes civilisations trouvées dans son enceinte confirment, en les complétant, les renseignements que nous ont transmis à ce sujet les auteurs grecs et latins.
Le choix de l’emplacement de cette ville fut déterminé par la présence d’une source d’eau douce des plus abondantes presque à égale distance de quatre points que nous trouvons être des centres d’habitation fixe de l’homme, dès les premiers âges de l’histoire :
Djerma (Garama), dans le Sud-Est ;
Ouarglâ, dans l’Ouest-Nord-Ouest ;
Gâbès (Tacape) et Tripoli (Oea), dans le Nord, sur le littoral méditerranéen.
De plus, cette source placée entre deux barrières que les sables opposent à la circulation : les dunes de l’’Erg, dans l’Ouest, les dunes d’Édeyen dans le Sud-Est, était située sur la grande voie commerciale de la Méditerranée à la région mystérieuse de la Nigritie, voie dont la fréquentation était consacrée par le temps et sur laquelle circulaient des produits alors fort recherchés.
Il fallait tous ces avantages de position pour décider des hommes entreprenants à venir s’établir au milieu de la plus aride des solitudes, loin des points plus favorisés auxquels ils ont dû, doivent et devront toujours demander les denrées nécessaires à leur consommation.
D’après les habitants de Ghadâmès, l’origine de leur ville remonte au temps d’Abraham.
L’Égypte était en pleine prospérité à l’époque des patriarches bibliques et Ghadâmès a conservé jusqu’à nos jours un bas-relief que j’y ai découvert et qui ressemble trop aux productions si caractérisées des anciens Égyptiens pour qu’on puisse lui assigner une autre origine. On en jugera par la planche ci-contre. (Fig. no 1.)
Ce fragment, ainsi que d’autres objets que l’on met à nu, de temps à autre, en creusant les fondations de nouvelles maisons, semble être la preuve qu’il florissait là, dès la plus haute antiquité, une civilisation sœur de celle des rives du Nil, quoique moins avancée et moins parfaite.
Pline nous apprend qu’au commencement de l’ère chrétienne et dans la contrée où se trouve aujourd’hui Ghadâmès vivaient des Liby-Égyptiens[93], c’est-à-dire des Libyens d’origine égyptienne.
Le témoignage de Pline, confirmé par le bas-relief libyco-égyptien dont je reproduis le dessin exact, semble donner quelque valeur à la tradition locale : car, pour que des colons égyptiens soient devenus Libyens au commencement de notre ère, plusieurs générations avaient dû se succéder dans le pays.