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Mémoires Posthumes de Braz Cubas cover

Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Chapter 4: DE
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About This Book

A deceased narrator composes fragmentary, ironic memoirs from beyond the grave, mixing autobiographical episodes, social satire, and philosophical digressions. He recalls youthful experiences, romantic entanglements, thwarted ambitions, and family ties while addressing the reader with wry detachment. The narrative subverts conventional novel form through essays, tangents, and metafictional asides that probe vanity, hypocrisy, mortality, and the limits of moral striving. Playful humor and melancholic skepticism coexist as the voice dissects elite society, personal foibles, and the absurdities of desire, ending in reflective meditations on memory, legacy, and the peculiar liberties of an author who observes life from death.

The Project Gutenberg eBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas

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Title: Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Author: Machado de Assis

Translator: Adrien Delpech

Release date: December 4, 2019 [eBook #60847]
Most recently updated: October 17, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
de France.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POSTHUMES DE BRAZ CUBAS ***

MACHADO DE ASSIS

DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE

MÉMOIRES POSTHUMES

DE

BRAZ CUBAS

TRADUITS DU PORTUGAIS

PAR

ADRIEN DELPECH

PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6
1911

TABLE DES MATIÈRES
AU LECTEUR
I. MORT DE L'AUTEUR
II. L'EMPLÂTRE
III. GÉNÉALOGIE
IV. L'IDÉE FIXE
V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME
VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»
VII. LE DÉLIRE
VIII. RAISON CONTRE FOLIE
IX. TRANSITION
X. CE JOUR-LÀ
XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME
XII. UN ÉPISODE DE 1814
XIII. UN SAUT
XIV. LE PREMIER BAISER
XV. MARCELLA
XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE
XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE
XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR
XIX. À BORD
XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT
XXI. LE MULETIER
XXII. RETOUR À RIO
XXIV. COURT, MAIS GAI
XXV. À LA TIJUCA
XXVI. L'AUTEUR HÉSITE
XXVII. VIRGILIA
XXVIII. POURVU QUE
XXIX. LA VISITE
XXX. LA FLEUR DU BUISSON
XXXI. LE PAPILLON NOIR
XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE
XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER
XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE
XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS
XXXVI. À PROPOS DE BOTTES
XXXVII. ENFIN!
XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION
XXXIX. LE VOISIN
XL. DANS LE CABRIOLET
XLI. L'HALLUCINATION
XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE
XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS
XLIV. UN CUBAS
XLV. NOTES
XLVI. L'HÉRITAGE
XLVII. LE RECLUS
XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA
XLIX. LE BOUT DU NEZ
L. VIRGILIA MARIÉE
LI. ELLE EST À MOI
LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX
LIII. ......
LIV. LA PENDULE
LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE
LVI. LE MOMENT OPPORTUN
LVII. DESTIN
LVIII. CONFIDENCE
LIX. UNE RENCONTRE
LX. L'ACCOLADE
LXI. UN PROJET
LXII. L'OREILLER
LXIII. FUYONS
LXIV. LA TRANSACTION
LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES
LXVI. LES JAMBES
LXVII. LA PETITE MAISON
LXVIII. LE FOUET
LXIX. UN GRAIN DE FOLIE
LXX. DONA PLACIDA
LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE
LXXII. LE BIBLIOMANE
LXXIII. LE GOÛTER
LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA
LXXV. RÉFLEXIONS
LXXVI. LE FUMIER
LXXVII. ENTREVUE
LXXVIII. LA PRÉSIDENCE
LXXIX. MOYEN TERME
LXXX. LE SECRÉTAIRE
LXXXI. LA RÉCONCILIATION
LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE
LXXXIII. 13
LXXXIV. LE CONFLIT
LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE
LXXXVI. LE MYSTÈRE
LXXXVII. GÉOLOGIE
LXXXVIII. LE MALADE
LXXXIX. IN EXTREMIS
XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN
XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE
XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE
XCIII. LE DÎNER
XCIV. LA CAUSE SECRÈTE
XCV. FLEURS D'AUTAN
XCVI. LA LETTRE ANONYME
XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT
XCVIII. SUPPRIMÉ
XCIX. DANS LA SALLE
C. LE CAS PROBABLE
CI. LA RÉVOLUTION DALMATE
CII. REPOS
CIII. DISTRACTION
CIV. C'EST LUI
CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES
CVI. JEUX PÉRILLEUX
CVII. LE BILLET
CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN
CIX. LE PHILOSOPHE
CX._31
CXI. LE MUR
CXII. L'OPINION
CXIII. LA SOUDURE
CXIV. FIN DE DIALOGUE
CXV. LE DÉJEUNER
CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES
CXVII. L'HUMANITISME
CXVIII. LA TROISIÈME FORCE
CXIX. PARENTHÈSE
CXX. COMPELLE INTRARE
CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE
CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE
CXXIII. LE VRAI COTRIM
CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE
CXXV. EPITAPHE
CXXVI. DÉSOLATION
CXXVII. FORMALITÉS
CXXVIII. À LA CHAMBRE
CXXIX. SANS REMORDS
CXXX. UNE CALOMNIE
CXXXI. FRIVOLITÉS
CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS
CXXXIII. CINQUANTE ANS
CXXXIV. OBLIVION
CXXXV. INUTILITÉ
CXXXVI. LE SHAKO
CXXXVII. À UN CRITIQUE
CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT
CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR
CXL. LES CHIENS
CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE
CXLII. JE N'IRAI PAS
CXLIII. UTILITÉ RELATIVE
CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE
CXLV. LE PROGRAMME
CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE
CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE
CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT
CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION
CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES
CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN
CLII. L'ALIÉNISTE
CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE
CLIV. RÉFLEXION CORDIALE
CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ
CLVI. PHASE BRILLANTE
CLVII. DEUX RENCONTRES
CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE
CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES


AU LECTEUR

Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les deux pivots de l'opinion.

Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible, et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut. Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je te ferai la nique, et bonsoir.

BRAZ CUBAS.


I. MORT DE L'AUTEUR

Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence radicale entre mon livre et le Pentateuque.

Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.»

Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'indiscovered country de Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas: «Mort! mort!» se répétait-elle.

Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait plante, pierre, boue, puis plus rien.

Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en connaissance de cause.


II. L'EMPLÂTRE

Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».

Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: Emplâtre Braz Cubas, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces: l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté, philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de la gloire.

Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle, ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des caractéristiques de notre espèce.

Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon emplâtre.


III. GÉNÉALOGIE

Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour ébaucher ma généalogie.

Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du XVIIIe siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à Rio de Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux que ma famille avoue—Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui, sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva trois cents cuves[1] aux Mores. Mon père, homme d'imagination, échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.

J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple: le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi, Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements. Finissons-en d'une avec l'emplâtre.


IV. L'IDÉE FIXE

Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude qui est un parfait imbécile,—une «citrouille», suivant l'expression de Sénèque,—et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars, le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque. Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.

Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le propre des Claude, suivant la formule de Suétone.

Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire. Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte, ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus haut qu'au simple passe-temps.

Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre. Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers, qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma comparaison ne vaut rien.


V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME

Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête. Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi, jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non moins triomphantes.

Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée humaine.

Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination, semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine. Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis paraître à la porte de ma chambre.


VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»

Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière, que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût valu cette simple et mélancolique évocation du passé.

Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle est exempte de souffrance.

L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur, dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit; Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient entre ses cheveux noirs.

—Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je.

—Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue.

Et après m'avoir serré la main:

—Je m'occupe de secouer les paresseux.

Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais bien peu de choses en vérité.

—Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si vous continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes tous mortels. Il suffit d'être en vie.

Et regardant sa montre:

—Mon Dieu! déjà trois heures. Je file.

—Déjà?

—Oui; je reviendrai demain ou après-demain.

—Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux garçon, et il n'y a aucune femme chez lui.

—Et votre sœur?

—Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi.

Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit gravement:

—Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour couper court aux racontages, j'amènerai Nhonhô.

Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans, il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait en moi, et lui dit:

—Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour faire croire qu'il est très malade.

Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes. Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son égalité de parole et de caractère dénonçait une domination d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes, d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche.

C'était le délire qui méprenait.


VII. LE DÉLIRE

Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure.

Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet, en train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin.

L'instant d'après, je devins la Somme de Saint Thomas, imprimée en un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort.

Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il me semblait aller à l'aventure.

—Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine des siècles.

Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette question anxieuse:

—Où sommes-nous?

—Nous avons passé l'Éden.

—Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.

—Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se moquant de moi.

Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et le but inaccessible. De plus,—imagination de malade,—je me disais qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.

Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre, je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité délirante, je lui demandai son nom.

—Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta mère et ton ennemie.

En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement rompit le silence.

—Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas d'autre mal.

—Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma chair, pour me certifier de ma propre existence.

—Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons, dont tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le pain de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle, tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa sagacité, tu diras encore que tu veux vivre.

Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux, m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile. Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le plus débile et le plus décrépit des êtres.

—M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de mutuelle contemplation.

—Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde, tu es un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou, tu n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et pourquoi Pandore?

—Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de tous, l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles?

—Oui, ton regard me fascine.

—Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la mort; et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter. Grand voluptueux, la volupté du néant t'attend.

Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette immense vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années.

—Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore quelque prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote?

—La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui donc m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer?

—Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce n'est pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte, allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle, et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.

Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi, lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices, gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel, qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme, flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses, après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine, tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.

Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire inextinguible et idiot.

—Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons, Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est divertissant, mais digère-moi.

Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier, qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui, peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur et de vérité, son cortège de systèmes d'idées neuves, de nouvelles illusions. En chacun d'eux un printemps reverdissait, un automne jaunissait, suivi d'un autre renouveau. L'histoire et la civilisation se tissaient ainsi avec cette régularité de calendrier, et l'homme, d'abord nu et désarmé, s'armait et se vêtait, construisait sa cabane et son palais, la sauvage bourgade ou la Thèbes aux cent portes, créait la science qui scrute, et l'art qui charme, devenait orateur, mécanicien, philosophe, parcourait le globe, descendait dans les entrailles de la terre, s'élevait jusqu'aux nuages, collaborant ainsi à l'œuvre mystérieuse du maintien de la vie et de la mélancolie de l'abandon. Mon regard, lassé et distrait, vit ainsi arriver le siècle présent et derrière lui les siècles futurs. Celui-ci venait agile, adroit, vibrant, rempli de lui-même, un peu diffus, audacieux, savant, et malgré tout aussi misérable que les autres, et ainsi je le vis passer comme tous passeront après lui, avec la même égalité et la même monotonie. Je redoublai d'attention, j'allais enfin voir le dernier,—le dernier! Mais à ce moment, la vélocité était telle qu'elle ne donnait plus prise à la compréhension; auprès d'elle, la durée de l'éclair était un siècle. Les objets commencèrent à se confondre; les uns grandirent, les autres s'amoindrirent, d'autres se perdirent dans l'ambiance. Une brume s'étendit autour de moi et couvrit tout, moins l'hippopotame qui m'avait amené, et qui lui-même commença à diminuer, à diminuer, et fut réduit aux dimensions d'un modeste chat. Et c'était bien un chat, en vérité. En regardant attentivement, je reconnus Sultan qui jouait à la porte de ma chambre avec une boule de papier.


VIII. RAISON CONTRE FOLIE

Vous avez déjà compris, lecteur, que la Raison réintégrait sa demeure, et qu'elle invitait le Délire à en sortir, en répétant à meilleur droit les paroles de Tartufe:

La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.

Mais ce n'est pas d'hier que la Folie aime à habiter la maison d'autrui, de telle sorte qu'il est fort difficile de la faire déloger lorsqu'une fois elle a élu domicile quelque part. C'est un tic: elle n'en démord pas; il y a beau temps qu'elle a toute honte bue. Et si nous comptons le nombre des habitations dont elle s'empare d'une fois, ou pour y passer une saison, nous conclurons que cette aimable voyageuse doit être la terreur des propriétaires. Dans mon cas, il y eut presque une émeute à la porte de mon cerveau, car l'intruse ne voulait pas sortir, et la propriétaire réclamait à cor et à cris ce qui lui appartenait. La Folie capitula, ne demandant qu'une toute petite place au grenier, pour y fixer sa résidence.

Mais la Raison répliqua:

—Non, madame, je suis lasse de vous souffrir dans mon grenier, et je suis payée pour vous connaître. Ce que vous voulez c'est prendre pied pour envahir progressivement la salle à manger, le salon et le reste de la maison.

—Laissez-moi au moins quelques minutes de répit; je suis sur la piste d'un mystère.

—Quel mystère?

—De deux, même, corrigea la Folie: celui de la vie et de la mort. Je ne vous demande que dix minutes.

La Raison se prit à rire.

—Tu seras toujours la même, toujours la même, toujours la même.

Et ce disant, elle la prit par les poignets et la flanqua dehors. Puis elle rentra, et ferma la porte derrière elle. La Folie proféra encore quelques reproches; mais enfin, perdant toute espérance, elle tira la langue en faisant la grimace, et suivit son chemin...


IX. TRANSITION

Et savourez l'habileté, l'art avec lequel je fais la plus importante transition de ce livre. Voyez plutôt: mon délire commence en présence de Virgilia; Virgilia fut mon grand péché de jeunesse; il n'y a pas de jeunesse qui ne soit précédée de l'enfance; l'enfance suppose la naissance; et voilà comment, sans efforts, nous arrivons au 20 octobre 1805, qui est le jour où je naquis. Avez-vous bien remarqué: aucune suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du lecteur, rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les avantages de la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il était temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et ensorceleur; et une autre empesée et vide.

Revenons au 20 octobre.


X. CE JOUR-LÀ

Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine.

—Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point paraître orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot?

Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent.

Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable. Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises, et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin.

Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit, c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante, 1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon.

—Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton parrain.

—Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de Andrade e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria Luiza de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.

—Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.

Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse satisfait de lui-même.

Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe, ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué par la suite.


XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME

Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement, comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.

J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé «l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien, pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.

Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la perruque.

Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant: «Ah! polisson! ah! polisson!»

Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse, casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle, le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon éducation était faite suivant un système très supérieur à la routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il arrivait à se convaincre lui-même.

De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère, j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue, menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre, les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors, penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations: «Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»

Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste. Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie, les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait, du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.

De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée: vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.


XII. UN ÉPISODE DE 1814