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Poèmes et Poésies / Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Chapter 50: ODE
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About This Book

Recueil de poèmes et d'études traduits, présentant une sélection des vers d'un poète romantique marqués par une sensibilité constante. L'appareil critique expose ses influences classiques et médiévales ainsi que son attirance pour la beauté hellénique, l'image musicale et la description sensuelle. Les textes réunissent odes, sonnets, fragments narratifs et pièces lyriques, privilégiant l'intensité perceptive et la perfection formelle plutôt que l'action dramatique. Thèmes récurrents: beauté, imagination, fugacité de la vie et tension entre idéal esthétique et réalité. La traduction et l'étude cherchent à coordonner ces parties diverses pour en faire percevoir l'unité harmonique.

[1] Keats, pour cette pièce ainsi que pour plusieurs autres, n'a pas numéroté les strophes. Mais, dans une traduction il arrive que, certains vers étant beaucoup trop longs, quelques mots sont rejetés à la ligne suivante; en sorte que, sans cet artifice typographique, il serait difficile de discerner, du premier coup d'œil, l'ensemble de chaque strophe.


 

ODE

Bardes de Passion et de Joie,
Vous avez laissé vos âmes sur cette terre?
Avez-vous aussi des âmes au ciel,
Menant une double vie en des régions nouvelles?
Oui, et celles du ciel communes
Avec les sphères du soleil et de la lune;
Avec le bruit de fontaines merveilleuses,
Et le son d'éclats de tonnerre;
Avec le chuchotement d'arbres célestes
Et une autre, en paisible liberté
Assise sur les pelouses Elyséennes
Broutées seulement par les faons de Diane;
Au-dessous de larges clochettes bleues, habitant
Là où les marguerites ont la senteur des roses;
Où la rose elle-même possède
Un parfum qui n'existe pas sur terre,
Où le rossignol lance, non
Des vocalises sans suite, dans le délire,
Mais la divine vérité mélodieuse;
Des vers philosophiques harmonieux,
Des contes et des récits dorés
Sur le ciel et ses mystères.

—Ainsi vous vivez au ciel, et cependant
Sur terre vous vivez aussi.
Et les âmes que vous laissez derrière vous
Nous enseignent ici-bas le chemin qui conduit près de vous,
Là où vos autres âmes sont dans l'allégresse,
Jamais engourdies, jamais rassasiées.
Ici votre âme terrestre parle encore
Aux mortels, des menus faits de la semaine:
De leurs chagrins et de leurs joies,
De leurs passions et de leurs haines,
De leur gloire et de leur honte,
De ce qui fortifie et de ce qui guérit.
Ainsi vous nous enseignez chaque jour
La sagesse, bien que vous planiez au loin.

—Bardes de Passion et de Joie
Vous avez laissé vos âmes sur terre!
Avez-vous aussi des âmes au ciel
Menant une double vie en des régions nouvelles?

Mars 1819.


 

SONNET

Pourquoi ai-je ri cette nuit! Aucune voix ne le dira:
Ni Dieu, ni le Démon de sévère réplique,
Ne daigne répondre du Ciel ou de l'Enfer.
Alors vers mon cœur d'homme je me tourne aussitôt.
Cœur! Toi et Moi sommes ici, tristes et solitaires;
Je demande, pourquoi ai-je ri? O mortel souci!
O Ténèbres! Ténèbres! dois-je me lamenter sans fin,
Pour interroger en vain Enfer, et Ciel, et Cœur[1].
Pourquoi ai-je ri? Je connais la durée de l'Etre;
Ma fantaisie lui prodigue ses extrêmes remerciements.
Encore voudrais-je à cette heure même de minuit cesser d'être,
Et voir ces fastueuses insignes du monde réduites en lambeaux;
Poésie, Gloire et Beauté sont éclatantes, c'est vrai,
Mais la mort est plus éclatante encore—la mort est la haute récompense de la Vie.

19 mars 1819.

[1] Dans l'original les trois mots anglais commencent par un H. Nous avons essayé de rendre, faiblement hélas! cet effet avec les trois E répétés. Mais il manque encore l'aspiration.


 

ODE A UN ROSSIGNOL

I

Mon cœur souffre, une torpeur accablante s'empare
De mes sens comme si j'avais bu de la ciguë,
Ou vidé une coupe de puissant narcotique
A l'instant même et m'étais plongé dans le Léthé:
Ce n'est pas par envie de ton heureux destin,
Mais parce que je suis enivré de ton bonheur,—
Toi, qui, Dryade ailée des arbres,
Dans quelque mélodieux entrelacs
De hêtres verts et d'ombrages infinis
Chantes à plein gosier le calme de l'été.

II

Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin
Longtemps refroidi dans la terre profonde,
D'un vin qui sente Flora et la campagne verte,
La danse, les chansons provençales et la joie ensoleillée!
Oh! qui me donnera une coupe pleine du chaud Midi,
Pleine du véritable, du rougissant Hippocrène,
Avec, sur le bord, des bulles d'écume bouillonnante,
Que, la bouche teinte de pourpre,
Je puisse m'abreuver et, fermant les yeux sur le monde,
M'égarer avec toi dans l'obscurité de la forêt:

III

Disparaître dans l'espace, me dissoudre, oublier
Ce qu'au milieu des bois tu n'as jamais connu,
Le dégoût, la fièvre et l'agitation,
Parmi les hommes qui s'écoutent gémir les uns les autres;
Où le tremblement secoue les vieux aux rares cheveux gris,
Où la jeunesse devient blême, puis spectrale, et meurt;
Où rien que de penser remplit de tristesse
Et sur les paupières pèse d'un poids de plomb,
Où la Beauté ne peut conserver un jour ses yeux lumineux,
Sans qu'un nouvel Amour le lendemain en ternisse l'éclat!

IV

M'égarer loin! car je veux voler vers toi,
Non pas traîné par les léopards de Bacchus,
Mais sur les ailes invisibles de la Poésie,
Malgré les obstacles et les retards de la sottise:
Déjà je me sens avec toi! tendre est la nuit,
Et peut-être la Lune Reine est-elle sur son trône,
Au milieu de son essaim d'étoiles Fées;
Mais ici, il n'y a nulle clarté,
Sauf celle que le ciel souffle avec les brises
Sur les sombres feuillages et la mousse des sentiers sinueux.

V

Je ne peux même pas discerner les fleurs à mes pieds,
Ni quelles essences d'arbres dégagent d'aussi suaves senteurs,
Mais, dans la pénombre embaumée, je devine l'odeur spéciale
Dont ce mois de la saison parfume
Le gazon, le hallier, le fruit de l'arbre sauvage;
La blanche aubépine et l'églantine des champs;
La violette qui se fane si vite recouverte par les feuilles;
Et la fille aînée de la Mi-Mai,
La rose musquée en bouton, trempée de rosée vineuse,
Où ronronnent les mouches par les soirs d'été.

VI

Debout dans la nuit, j'écoute et plus d'une fois
J'ai été presque amoureux de la mort apaisante,
Je lui ai donné de doux noms en plus d'un vers pensif,
Pour qu'elle enlevât dans l'air mon souffle calme;
Maintenant plus que jamais il semble délicieux de mourir,
De finir à minuit sans souffrance
Pendant qu'au dehors tu répands ton âme
Dans une telle extase!
Tu chanterais encore; moi, j'aurais des oreilles qui n'entendraient pas—
Ton sublime Requiem résonnerait sur un tertre de gazon.

VII

Mais toi, tu n'es pas né pour la mort, immortel Oiseau!
Il n'y a pas de générations affamées pour te fouler aux pieds;
La voix que j'entends cette nuit fut entendue
Dans les anciens jours par empereurs et manants:
Peut-être cette même chanson fit tressaillir
Le triste cœur de Ruth, lorsque regrettant sa patrie,
Elle se tenait en larmes parmi les blés de l'étranger;
Peut-être est-ce toi-même qui souvent as
Charmé de magiques fenêtres, s'ouvrant sur l'écume
Des mers périlleuses, en de féeriques terres délaissées.

VIII

Délaissé! Ce mot même semble une cloche
Qui sonne la séparation et me rend à la solitude!
Adieu! l'imagination ne parvient pas à me leurrer autant
Que sa réputation le proclame, décevant elfe.
Adieu! Adieu! ton antienne plaintive va s'affaiblissant,
Il franchit la prairie voisine, le silencieux ruisseau,
Le sommet de la colline, puis s'anéantit dans les profondeurs
De la vallée prochaine.
Etait-ce une vision, était-ce un rêve?
La musique s'est envolée:—Suis-je éveillé, suis-je endormi?

Avril 1819.


 

ODE SUR UNE URNE GRECQUE

I

O toi! fiancée encore inviolée de la quiétude,
O toi! nourrisson du silence et des lentes heures,
Rhapsode sylvestre, qui peux chanter
Un conte fleuri plus harmonieux que nos vers:
Quelle légende enveloppe tes contours d'une frange feuillagée?
Est-elle de divinités ou de mortels, ou des deux,
Dans la vallée de Tempé ou les gorges d'Arcadie?
Quels dieux ou quels hommes sont là? Quelles vierges résistent?
Quelle folle poursuite? Quelle lutte pour échapper?
Quelles flûtes sont là? Quels tambourins? Quelle sauvage extase?

II

Les mélodies entendues sont douces, mais celles qu'on n'entend pas
Sont plus douces encore; donc, suaves pipeaux, continuez de jouer:
Non pour l'oreille sensuelle, mais des ballades plus chéries,
Des ballades pour l'esprit, sans sonorités!
Bel éphèbe, sous ces arbres, tu ne peux quitter
Ta chanson, pas plus que les arbres ne quittent leurs feuilles;
Audacieux amoureux, jamais, jamais tu n'obtiens les baisers,
Quoique tu sois proche du but—cependant, ne te chagrine pas;
Elle ne peut se flétrir, quoique tu n'atteignes pas ton bonheur,
A jamais tu aimeras, et elle sera belle!

III

Ah! heureux, heureux rameaux! qui ne pouvez perdre
Vos feuillages, ni jamais dire au printemps adieu;
Et toi, heureux mélodiste, jamais lassé,
Modulant à jamais des chants qui ne vieillissent jamais;
Plus heureux amour, plus heureux, heureux amour!
Que l'on peut goûter sans cesse, à jamais chaud,
A jamais haletant, à jamais jeune;
Soupirant bien au-dessus de toute passion humaine,
Qui laisse le cœur repu et plein d'amertume,
Le front brûlant et la langue desséchée.

IV

Quels sont ces gens allant au sacrifice?
Vers quel autel verdoyant, ô prêtre mystérieux,
Conduis-tu cette génisse qui mugit aux cieux,
Ses flancs soyeux tout parés de guirlandes?
Quelle petite ville sur une rivière ou sur le bord de la mer
Ou bâtie sur une montagne avec une paisible citadelle,
Est vide de cette foule en cette pieuse matinée?
Et toi, petite ville, tes rues à jamais
Demeureront silencieuses; et pas une âme, pour dire
Pourquoi tu es déserte, ne peut revenir jamais.

V

O chef-d'œuvre Attique! contours si purs qu'étroitement
Enserrent une race d'hommes et de vierges de marbre,
Des branches des forêts et des herbes foulées;
Forme silencieuse, ta hantise dépasse notre pensée
Comme fait l'éternité: Froide Pastorale!
Quand la vieillesse consumera cette génération,
Tu resteras, au milieu d'autres douleurs
Que les nôtres, une amie de l'homme, à qui tu dis:
«Beauté, c'est Vérité, Vérité, c'est Beauté»—, voilà tout
Ce que vous savez sur terre, tout ce qu'il vous faut savoir.

Avril 1819.


 

ODE A PSYCHÉ

I

O Déesse! écoute ces harmonies sans rythme, expression
D'une douce contrainte et d'un cher souvenir.
Et pardonne-moi de murmurer tes secrets
Même à ta propre oreille à la conque délicate:
Sûrement ai-je rêvé aujourd'hui, ou ai-je vu
L'ailée Psyché de mes yeux éveillés?
J'errais, ne pensant à rien, dans une forêt
Lorsque soudain, défaillant de surprise,
J'aperçus deux belles créatures, étendues côte à côte
Dans l'herbe la plus touffue, sous le dais bruissant
Des feuilles et des tremblantes floraisons, là où court
Un ruisselet, à peine visible.

II

Parmi les silencieuses fleurs, aux fraîches racines, aux taches parfumées
Bleu, blanc d'argent, aux boutons pourpres de Tyr,
Elles reposent, la respiration calme, sur le jeune gazon;
Leurs bras et leurs ailes s'enlacent;
Leurs lèvres ne se touchaient pas, mais ne s'étaient jamais dit adieu,
Comme si, disjointes par la caressante main du sommeil,
Elles étaient prêtes encore à dépasser le nombre des baisers échangés
Lorsque tendrement l'amour ouvre les yeux du matin[1]:
L'enfant ailé je le reconnus.
Mais qui étais-tu, o heureuse, heureuse colombe?
Sa Psyché! elle-même!

III

O la dernière née et de beaucoup la plus aimable vision
De toute la hiérarchie évanouie de l'Olympe!
Plus belle que l'étoile de Phœbé entourée de saphirs
Ou que Vesper, l'amoureux ver luisant du ciel;
Plus belle qu'eux, quoique tu n'aies aucun temple,
Ni autel enguirlandé de fleurs,
Ni chœurs de vierges exhalant de délicieuses litanies
Aux heures de minuit;
Ni voix, ni luth, ni pipeau, ni suave encens
Fumant d'un brûle-parfum balancé avec des chaînes;
Ni châsse, ni bocage, ni oracle, ni fiévreuse
Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres.

IV

O toi, la plus brillante! quoique venue trop tard pour d'antiques offrandes,
Trop, trop tard pour la lyre ingénûment croyante,
Lorsque sacrés étaient les rameaux des forêts hantées.
Sacrés l'air, l'eau et le feu;
Pourtant, même en ces jours si éloignés
Des heureuses piétés, tes ailes resplendissantes,
S'agitant parmi les Olympiens évanouis,
Je les vois, et je chante inspiré par mes propres visions.
Donc, souffre que je sois ton chœur et que j'entonne une litanie
Aux heures de minuit;
En l'honneur de ta voix, ton luth, ton pipeau, ton suave encens
Fumant d'un brûle-parfum balancé avec des chaînes;
Ta châsse, ton bocage, ton oracle, ta fiévreuse
Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres.

V

Oui, je serai ton prêtre, et te construirai un temple
Dans quelque région inexplorée de mon esprit,
Où mes pensées, telles des ramures, nouvellement jaillies d'une délicieuse douleur,
En guise de pins, murmureront dans le vent.
Loin, loin alentour, ces arbres groupés dans l'ombre
Garnissent de pic en pic les sauvages déclivités de la montagne;
Et là, zéphyrs, torrents, oiseaux et abeilles,
Endormiront par leurs berceuses les Dryades vêtues de mousse,
Puis, au cœur de cette vaste quiétude,
Je veux édifier un sanctuaire rose
Avec les treillis entrelacés de mon cerveau en travail,
Avec des bourgeons, des clochettes, et des étoiles innommées,
Avec toute la flore que peut simuler la Fantaisie,
Qui créant des fleurs,—ne créera jamais les mêmes;
Et là il y aura pour toi toute la joie apaisante
Qu'une pensée chimérique peut procurer,
Une torche étincelante, et une baie ouverte la nuit
Pour permettre au chaud Amour de s'y introduire.

Avril 1819.

[1] Plus littéralement: au tendre premier clignement d'œil de l'amoureuse Aurore.


 

ODE SUR LA MÉLANCOLIE

I

Non, non, ne te plonge pas dans le Léthé, ne pressure pas
L'aconit, aux racines serrées, pour recueillir son jus empoisonné;
Ne laisse pas ton front pâle subir le baiser
De la belladone, raisin vermeil de Proserpine;
N'égrène pas comme un rosaire les baies de l'if,
Que ni l'escarbot, ni la phalène de mort ne soit
Ta plaintive Psyché, ni le duveteux hibou
Ton partenaire dans les mystérieuses souffrances;
Car ombres sur ombres surviendront aussi assoupissantes
Et étoufferont l'angoisse en éveil dans ton âme.

II

Mais lorsqu'un accès de mélancolie tombera
Soudain du ciel, telle une pleurante nuée
Qui revivifie chaque fleur dont la tige s'incline,
Et couvre la verdoyante colline de sa parure d'avril;
Alors assouvis ton désespoir sur une rose du matin,
Ou sur l'arc-en-ciel de la grève salée,
Ou sur l'opulence des globuleuses pivoines;
Ou si ton amante témoigne quelque délicieux courroux,
Emprisonne sa douce main, et laisse-la extravaguer;
Et rassasie-toi pleinement, pleinement, de ses incomparables regards.

III

Elle demeure avec la Beauté—la Beauté qui doit mourir;
Et la Joie, dont la main est toujours à ses lèvres
Faisant un signe d'adieu; et près d'elle le douloureux Plaisir
Se changeant en poison au fur et à mesure que l'abeille le suce:
Oui, dans le temple même de la jouissance,
La Mélancolie voilée a son autel souverain
Que seul peut voir celui dont la langue énergique
Peut écraser le raisin de la Joie contre son palais délicat;
Son âme goûtera la tristesse de sa puissance
Et sera suspendue parmi les trophées des nuages.

Printemps, 1819.


 

ODE SUR L'INDOLENCE

I

Un matin, j'aperçus devant moi trois figures,
Les cils inclinés, les mains jointes, de profil;
Et l'une derrière l'autre elles marchaient sereines
Sur de molles sandales, en de blanches robes gracieusement drapées.
Elles passaient, telles des figures sur une urne de marbre,
Lorsqu'elles la contournent pourvoir l'autre côté.
Elles revinrent, comme si, une fois de plus, l'urne
Avait été tournée; les premières ombres vertes réapparurent,
Et elles étaient étranges pour moi, comme il peut advenir
Avec les vases, pour quiconque ayant approfondi l'art de Phidias.

II

Comment se fait-il, Ombres! que je ne vous aie pas reconnues?
Comment êtes-vous venues ainsi enveloppées sous cette muette forme?
Etait-ce un complot tacite, savamment dissimulé
Pour me dérober, et me laisser sans occupation
Mes jours de paresse? Avancée était l'heure assoupissante;
La bienheureuse nuée de l'estivale indolence
Engourdissait mes yeux; mon pouls diminuait de plus en plus;
La douleur n'avait plus d'aiguillon, et la guirlande de plaisir plus de fleurs,
Oh! pourquoi ne pas vous être dissoutes et ne pas avoir laissé mes sens
Sans hantise aucune, si ce n'est celle—du néant?

III

Une troisième fois encore elles passèrent, et en passant, tournèrent
Chacune leur face, l'espace d'un moment, vers moi;
Puis elles disparurent; et pour les suivre, ardent
Et haletant, je souhaitais des ailes parce que je reconnaissais les trois.
La première était une belle jeune fille, qui s'appelait l'Amour;
La seconde était l'Ambition, les joues pâles,
Toujours aux aguets, les yeux caves.
La dernière, ma préférée, celle qui le plus de blâme
Accumula sur sa tête, jeune fille sans pitié,
Je la reconnus pour mon démon, c'était la Poésie.

IV

Elles disparurent, et en vérité! je n'avais pas d'ailes:
O folie! qu'est l'Amour? et où est-il?
Et quant à cette pauvre Ambition! elle fait naître
Dans le cœur de l'homme un court accès de fièvre.
Mais la Poésie!—non—elle n'offre pas une joie—
Du moins pour moi—aussi attrayante que les après-midi assoupissantes,
Et les soirées plongées dans une indolence aussi suave que le miel;
Oh! pour un temps ainsi abrité contre l'ennui,
Puissé-je ne jamais savoir comment changent les lunes,
Ou entendre la voix du bon sens affairé!

V

Encore une fois de plus elles revinrent;—hélas! pourquoi?
Mon sommeil avait été brodé de rêves diffus;
Mon âme avait été une clairière sur laquelle se déversaient
Confusément, fleurs, ombres mouvantes, et rayons mensongers:
Le matin était nuageux, mais aucune ondée ne tombait,
Quoique fussent suspendues à ses cils les douces larmes de Mai.
La fenêtre ouverte pressait une vigne aux feuilles nouvelles,
Laissait pénétrer la chaleur productrice de bourgeons et le chant de la grive.
O ombres! c'était le moment de vous dire adieu!
Sur vos robes je n'avais pas répandu de larme.

VI

Ainsi, vous trois, Fantômes, adieu! Vous ne pouvez redresser
Ma tête couchée dans la fraîcheur du gazon fleuri;
Car je ne voudrais pas être nourri d'éloges,
Agneau favori dans une farce sentimentale!
Disparaissez graduellement de mes yeux; une fois de plus, soyez
Des figures de masque sur l'urne de rêve;
Adieu! j'ai toujours eu des visions pour la nuit,
Et pour le jour, les visions qui s'effacent ne manquent pas;
Evanouissez-vous, Fantômes! hors de mon esprit indolent,
Fondez-vous dans les nuages et ne revenez jamais plus!

Printemps 1819.


 

UN SONGE

Après une lecture de l'Episode du Dante, Paulo et Francesca.

 

De même qu'autrefois Hermès emprunta la légèreté de ses plumes
Lorsqu'il berçait Argus déjoué, pâmé, endormi;
De même sur un chalumeau Delphique mon esprit oisif
Amusa, charma, conquit, priva
De ses cent yeux, le dragon monde;
Et le voyant assoupi, s'envola de même—
Non vers le mont Ida, avec ses nuages chargés de neige,
Non vers Tempé où Jupiter un jour se lamenta—
Mais vers ce second cercle du sombre enfer,
Où parmi les rafales, les tourbillons et les averses
De pluie et de grêle, les amoureux n'ont pas besoin de dire
Leurs tourments. Pâles étaient les douces lèvres que je vis,
Pâles les lèvres que je baisai, et enchanteresse la forme
Que j'étreignis en flottant au milieu de cette lugubre tempête.

18 avril 1819.


 

LA BELLE DAME SANS MERCY[1]

Ah! qui peut te faire souffrir, être infortuné,
Errant pâle et solitaire!
Les joncs sont desséchés au bord du lac,
Aucun oiseau n'y chante.

Ah! qui peut te faire souffrir, être infortuné,
Si farouche et si malheureux?
Le grenier de l'écureuil est rempli,
Et la moisson est rentrée.

Je vois un lis sur ton front
Avec la moiteur de l'agonie et la buée de la fièvre;
Et sur la joue une rose qui se flétrit
Et se fane de même rapidement.

J'ai rencontré une dame, dans les prés,
D'une grande beauté—la fille d'une fée;—
Ses cheveux étaient longs, ses pieds légers
Et ses yeux sauvages.

Je l'assis sur mon coursier paisible
Et ne vis rien d'autre tout le long du jour;
Car elle se penchait de côté et chantait
Une chanson de fée.

Je tressai une guirlande pour sa tête,
Puis des bracelets et une ceinture qui embaumait;
Elle me regardait comme si elle m'aimait
Et poussait un doux gémissement.

Elle trouva pour moi des racines d'un goût exquis,
Du miel sauvage et la manne de la rosée;
Et sûrement en langage étrange elle me dit:
Je t'aime véritablement.

Elle m'entraîna dans sa grotte d'elfe;
Là, me contemplant, elle poussa un profond soupir:
Là, je fermai ses yeux sauvages et tristes—
Et l'embrassai jusqu'à l'endormir.

Là nous sommeillâmes sur la mousse,
Et là, je rêvai, ah! malheur véritable!
Le dernier rêve que j'aie jamais rêvé,
Sur le flanc de la froide colline.

Je vis des rois pâles et des princes aussi,
De pâles guerriers—tous avaient la pâleur de la mort,
Et criaient: «La belle Dame sans Mercy
Te tient en servage!»

Je vis leurs lèvres affamées, dans les ténèbres,
Grandes ouvertes pour me donner cet horrible avertissement;
Et je m'éveillai et me retrouvai ici,
Sur le flanc de la froide colline.

Et voilà pourquoi je reste ici
Errant pâle et solitaire:
Bien que les joncs soient desséchés au bord du lac,
Et qu'aucun oiseau ne chante.

28 avril 1819.

[1] D'après Alain Chartier.


 

SUR LA GLOIRE

Combien fiévreux est l'homme qui ne peut jeter les yeux
Sur ses jours mortels avec un sang calme,
Qui froisse toutes les feuilles du livre de sa vie,
Et dépouille son beau nom de sa virginité;
De même la rose se cueillerait elle-même,
Ou la prune mûre s'enlèverait sa fleur bleutée,
De même une Naïade, tel un elfe maladroit,
Assombrirait la clarté de sa grotte d'une fangeuse obscurité;
Mais la rose émerge de l'églantier
Pour baiser les aquilons et nourrir les reconnaissantes abeilles,
Et la prune mûre demeure revêtue de sa buée;
Pourquoi donc l'homme, importunant le monde pour une grâce,
Risquerait-il son salut pour une croyance erronée et excessive?

30 avril 1819.


 

SUR LA GLOIRE

La gloire, telle une vierge entêtée, demeurera prude
Envers ceux qui la courtisent avec des genoux trop serviles;
Mais elle se livre à quelque garçon irréfléchi,
Et surtout raffole d'un cœur insouciant;
C'est une Gypsie—qui n'adressera pas la parole à ceux
Qui n'ont pas appris à être heureux sans elle;
Une coquette à l'oreille de laquelle on n'a jamais chuchoté de près,
Qui pense qu'on médit d'elle dès qu'on en parle;
C'est une véritable Gypsie, née sur les bords du Nil,
Belle-sœur de la jalouse Putiphar;
Vous, Bardes ivres d'amour! rendez-lui mépris pour mépris;
Vous, Artistes éperdus d'amour! fous que vous êtes!
Tirez-lui votre meilleure révérence et dites lui adieu,
Alors, si cela lui convient, elle vous suivra.

avril 1819.


 

SONNET

Si par de plaies rimes notre Anglais doit être asservi,
Si, telle Andromède, le délicat Sonnet
Doit être enchaîné, en dépit de sa douloureuse beauté,
Essayons de découvrir si nous devons être contraints
Avec des sandales plus compliquées de liens et de forme,
De chausser le pied nu de la Poésie;
Inspectons la lyre, calculons la résonnance
De chaque corde, et voyons ce qui peut être gagné
Par une oreille industrieuse et une patiente attention;
Avares du son et de la syllabe, non moins
Que Midas de son invention, soyons jaloux
De la couronne de feuilles mortes tressée avec le laurier;
Donc, si nous ne pouvons pas laisser sa liberté à la Muse,
Elle sera liée par ses propres guirlandes.

avril 1819.


 

STANCES

(Tirées de la Gazette littéraire, 1829.)

 

I

En Décembre aux lugubres nuits,
Trop heureux, heureux arbre!
Tes branches jamais ne se rappellent
Leur verte félicité;
Le vent du Nord ne peut les détruire
En les traversant de son sifflement endormeur,
Ni les givres glacés ne les engluent assez
Pour obstruer les bourgeons du printemps.

II

En Décembre aux lugubres nuits,
Trop heureux, heureux ruisseau!
Tes bouillons jamais ne se rappellent
L'aspect estival d'Apollon;
Mais, en un doux oubli
Ils arrêtent les frémissements de leur onde cristalline,
Jamais, jamais ne s'encolérant
Parce qu'il gèle.

III

Ah! pût-il en être ainsi pour maintes
Filles et maints garçons aimables!
Mais y en eut-il jamais qui ne furent pas
Torturés par les plaisirs passés?
Constater le changement et en sentir la souffrance,
Lorsqu'il n'est personne qui vous en guérisse.
Et que les sens ne sont pas engourdis pour l'ignorer,
N'a jamais été exprimé en vers.


 

CHANSONS DE FÉES

I

Ne verse pas de larmes! oh n'en verse pas!
La fleur s'épanouira une autre année.
Ne pleure pas! oh ne pleure pas davantage?
Les bourgeons naissants sommeillent dans le cœur blanchissant de la racine.
Sèche tes yeux! oh sèche tes yeux!
On m'a appris en Paradis
A calmer mon cœur avec des mélodies—
Ne verse pas de larme.

Au-dessus de ta tête! Regarde au-dessus?
Parmi les fleurs blanches et roses—
Regarde en haut, en haut. Voilà que je voltige
Sur cette branche de rougissante grenade!
Vois moi! C'est ce croissant d'argent
Qui guérit toujours la souffrance de l'homme bon.
Ne verse pas de larme! oh n'en verse pas!
La fleur s'épanouira une autre année.
Adieu, adieu!—Je m'envole, adieu!
Je m'évapore dans le bleu du ciel—
Adieu! adieu!

II

Ah! malheur à moi! pauvre être ailé d'Argent!
Il me faut chanter la mélopée funèbre de ta dame,
Et sa mort en ce féerique séjour de printemps,
De mélodie, de ruisseau aux rives fleuries,—
Pauvre être ailé d'Argent! ah! malheur à moi!
Il me faut voir
Les fleurs de neige sur le drap funèbre de ta dame!
Va gentil page, à son oreille
Murmure que l'heure est proche.

Doucement dis lui de ne pas redouter
Une sépulture si paisible et si favonienne![1]
Va gentil page! et dis lui tout bas,—
Les fleurs sont suspendues par un charme passager,
Elles tomberont avant que l'étoile cligne trois fois
Sur ses yeux clos,

Qui maintenant versent en vain leurs dernières larmes
En quittant la douce vie et ses verdoyants bocages,—
Fastueux don de l'Esprit des Sphères,—
Hélas! Pauvre Reine!

[1] Exposée aux vents d'Ouest: si saine.


 

ODE A L'AUTOMNE

I

Saison de brume et de féconde abondance,
Proche parente du soleil qui dore;
Contribuant avec lui à charger et à combler
De fruits les vignes qui courent le long des toits de chaume;
A courber sous le poids des pommes les arbres moussus du cottage,
A mûrir jusqu'au cœur tous les fruits;
A grossir les courges, à gonfler les coques des noisettes
D'un succulent noyau; à faire bourgeonner davantage
Et davantage encore, les dernières fleurs pour les abeilles,
Au point de leur faire croire que les jours chauds ne cesseront jamais,
Tant l'Eté a rempli jusqu'au bord leurs visqueuses alvéoles.

II

Qui ne t'a pas vue souvent parmi tes récoltes?
Parfois qui cherche au dehors peut te trouver
Assise nonchalamment sur le plancher d'un grenier,
Les cheveux mollement soulevés par le souffle du van:
Ou sur un sillon à moitié moissonné profondément assoupie,
Engourdie par l'exhalaison des pavots, tandis que ta faucille,
Epargne l'andain le plus proche et, toutes ses fleurs entrelacées:
Et parfois, comme une glaneuse tu restes
La tête chargée, bien droite, en franchissant un ruisseau;
Ou près d'un pressoir à cidre, d'un patient regard
Tu surveilles les dernières cuvées, heure par heure.

III

Où sont les chants du printemps? Hélas, où sont-ils?
N'y pense plus, tu as ton harmonie aussi—
Pendant que les nuages striés teintent le déclin graduel du jour
Et colorant d'une nuance rose le chaume des plaines;
Alors, en un chœur plaintif, les petits moucherons zézaient
Autour des saules du fleuve, remontant dans l'atmosphère
Ou redescendant, suivant que la brise légère s'élève ou meurt;
Et les agneaux déjà grands bêlent haut parqués sur le coteau,
Les grillons des haies chantent; à son tour en trilles mélodieux
Le rouge-gorge siffle d'un jardin enclos;
Et les hirondelles se rassemblant gazouillent dans les cieux.

Automne 1819.


 

SONNET

La journée a disparu, disparues sont toutes ses douceurs!
Voix suave, lèvres suaves, douce main et sein plus doux encore,
Souffle chaud, léger soupir, tendre murmure,
Yeux brillants, forme accomplie et taille langoureuse!
Effacée est la fleur et tous ses charmants bourgeons,
Effacée la vue de la beauté hors de mes regards,
Effacée la forme de la beauté hors de mes bras,
Evaporés la voix, la chaleur, la blancheur, le paradis.—
Tout s'est évanoui prématurément au crépuscule,
Lorsque sombre le jour de fête—ou que la nuit de fête
De l'Amour sous les rideaux parfumés, commence à tisser
La trame d'épaisses ténèbres, qui cache ses délices;
Mais comme tout le long du jour j'ai lu le Missel de l'Amour,
Il me laissera dormir, voyant que je jeûne et que je prie.

1819.


 

A FANNY

J'implore votre merci—pitié—amour!—oui, l'amour!
L'amour miséricordieux qui n'excite pas les désirs,
Qui n'a qu'une pensée, ne vagabonde jamais, l'amour sincère,
Sans masque, et quand il se montre—sans aucune tache!
Oh! que tout cela soit à moi,—tout—soit mien!
Cette forme, cette beauté, cette douce, cette légère marque
D'amour, votre baiser,—ces mains, ces yeux divins.
Ce sein brûlant, éclatant de blancheur, prometteur de mille plaisirs,—
Vous même—votre âme—par pitié donnez-moi tout.
Ne me refusez pas un atome d'atome, ou je meurs,
Ou, si je vis, peut-être, votre esclave infortuné
Oubliera, plongé dans une langoureuse détresse,
Le but de son existence—le palais de mon esprit
Perdant son goût, et mon ambition aveugle!

1819.


 

SON DERNIER SONNET

Ecrit sur un exemplaire des Poèmes de Shakespeare donné à Severn quelques jours avant.

 

Astre brillant! puissé-je, immobile comme tu l'es—
Non pas, resplendir à l'écart suspendu dans la nuit,
Et surveiller, les paupières éternellement redressées,
Tel un forçat de la Nature, Ermite sans sommeil,
Les eaux mouvantes, dans leur tâche lustrale,
Purifiant de leur ablution les rivages des hommes,
Ou contempler le masque floconneux, que, fraîchement tombée,
La neige impose aux montagnes et aux bruyères,—
Non,—mais, puissé-je, toujours immobile, toujours immuable,
Posséder comme oreiller le sein mûrissant de ma bien aimée,
Pour le sentir à jamais doucement se soulever puis s'abaisser,
Eveillé à jamais en une délicieuse insomnie,
Pour entendre encore, et encore, sa tendre respiration,
Et vivre ainsi toujours—ou sinon m'évanouir dans la mort![1]

1820.

[1] Autre texte:

«A moitié apaisé, ainsi m'évanouir dans la mort!»


 

POÈMES

 

 

SOMMEIL ET POÉSIE

Quoi de plus suave que la brise estivale?
Quoi de plus charmeur que le subtil ronronnement
Qui se pose une seconde sur une fleur épanouie,
Et bourdonne gaiement de bocage en bocage?
Quoi de plus paisible qu'une rose musquée fleurissant
Dans une île verdoyante complètement ignorée des hommes?
De plus salubre que les vallées ombreuses?
De plus mystérieux qu'un nid de rossignols?
De plus serein que la contenance de Cordélia?
De plus fertile en visions qu'une fière épopée?
C'est toi, Sommeil, qui clos délicatement nos yeux!
Qui fredonnes à voix basse de tendres berceuses!
Qui voltiges léger autour de nos moelleux oreillers!
Qui entrelaces les bourgeons de pavots, et les saules pleureurs!
Qui silencieusement emmêles les cheveux d'une beauté!
Le plus fortuné des écouteurs! lorsque le matin te bénit
D'avoir donné la vie à tous les yeux en joie
Dont l'éclat sourit à l'aurore nouvelle.

Mais qu'y a-t-il de plus élevé que toi par delà la pensée?
Plus frais que les fruits de l'arbre de la montagne?
Plus étrange, plus beau, plus suave, plus royal
Que les ailes du cygne, que les colombes, les aigles à peine entrevus?
Qu'est-ce? Et à quoi la comparerai-je?
Elle a une auréole, et rien d'autre ne peut l'égaler:
La pensée en est haute, et douce, et sacrée,
Elle chasse toute folie, toute frivolité;
Survenant parfois comme de redoutables coups de tonnerre,
Ou de sourds grondements des régions souterraines;
Et parfois comme un gentil chuchotement
De tous les secrets de quelqu'étonnante chose
Dont le souffle nous enveloppe dans l'atmosphère vide;
De sorte que nous jetons autour de nous des regards curieux,
Peut-être pourvoir des formes de lumière, des peintures aériennes,
Et saisir les flottantes harmonies d'une hymne faiblement perceptible;
Pour voir, suspendue dans les cieux, la couronne de lauriers
Qui doit couronner nos noms lorsque nous serons morts.
Parfois cela prête une magnificence à la voix,
Et du fond du cœur retentit: réjouis-toi! réjouis-toi!
Paroles qui montent jusqu'au Créateur de toutes choses.
Puis s'évanouissent au loin en d'ardents murmures.

Celui qui a contemplé une fois le soleil dans sa gloire
Et les nués du ciel, et senti son cœur purifié
Par la présence du Souverain Maître, celui-là seul saura
Ce que je veux dire et sentira son être s'embraser:
Donc je n'insulterai pas son esprit
En disant ce qu'il voit par don de naissance.

O Poésie! c'est pour toi que je tiens ma plume
Moi qui ne suis pas encore un glorieux citoyen
De ton vaste Empyrée. M'agenouillerais-je plutôt
Sur quelque pic montagneux jusqu'à ce que je sente
Une réchauffante splendeur rayonner autour de moi,
Et renverrais-je l'écho de ta propre voix?
O Poésie! c'est pour toi que je saisis ma plume
Moi qui ne suis pas encore un glorieux citoyen
De ton vaste Empyrée; pourtant exauce mon ardente prière,
Que de ton sanctuaire me parvienne un air limpide,
Imprégné, pour m'intoxiquer, des effluves
De fleurissantes baies, qui me fassent mourir
De volupté, et que mon jeune esprit suive
Les premières lueurs matinales vers le Grand Apollon
Comme une victime sans tache; ou si je peux supporter
Les accablantes ivresses, elles me suggéreront les féeriques
Visions de tous les espaces: un recoin ombragé
Sera mon élysée—un livre éternel
D'après lequel je copierai maintes chansons exquises
Sur les feuilles et les fleurs—sur les jeux
Des nymphes dans les bois et les sources; et l'ombre,
Sentinelle silencieuse auprès d'une vierge endormie;
Et maintes poésies d'une si étrange inspiration
Que nous nous demanderons toujours où et comment
Elles naquirent. Des fantaisies aussi planeront
Autour de mon foyer et peut-être y découvriront
Des horizons de solennelle beauté, là où j'ai erré
Dans un bienheureux silence, comme le ruisseau vagabond
Qui franchit la vallée déserte, où j'ai trouvé soit un lieu
D'ombre majestueuse, soit une grotte enchantée,
Soit une colline verdoyante couverte d'une parure diaprée
De fleurs, où intimidé par tant de charmes
J'ai écrit sur mes tablettes tout ce que me permettait
Notre sensibilité humaine, tout ce qui s'accordait avec elle.
Alors j'avais embrassé les événements de ce vaste monde
Comme un géant robuste, et mon esprit fut en travail
Jusqu'à ce qu'il pût avec orgueil constater à ses épaules
Des ailes qui l'emporteraient vers l'immortalité.

Arrête-toi et réfléchis! la vie n'est qu'un jour;
Une fragile goutte de rosée dans sa périlleuse descente
Du sommet d'un arbre; le sommeil d'un misérable Peau-Rouge
Tandis que sa pirogue se précipite vers les monstrueux tourbillons
De Montmorenci. Pourquoi gémir si tristement?
La vie est l'espoir de la rose non encore épanouie;
La lecture d'un conte qui change éternellement;
Le léger soulèvement du voile d'une vierge;
Un pigeon tournoyant dans l'air transparent de l'été;
Un écolier rieur, sans crainte ni souci
A cheval sur les branches souples d'un orme.

Oh! pour dix ans, que je puisse m'abîmer
Dans la poésie; que je puisse accomplir l'œuvre
Que mon âme s'est imposée.
Alors je traverserai les campagnes que j'aperçois
En longue perspective, et sans me rassasier
Je m'abreuverai à leurs sources pures. Je parcourrai d'abord le royaume
De Flora et du vieux Pan; je dormirai sur l'herbe,
Me nourrirai de pommes rouges et de fraises,
Et choisirai chaque plaisir que percevra ma fantaisie;
Je surprendrai les nymphes aux blanches mains dans les sites ombreux
Pour mendier les doux baisers de leurs faces détournées—
Jouer avec leurs doigts, faire courir sur leurs blanches épaules
Un délicieux frisson avec une morsure
Aussi dure que les lèvres la peuvent donner: jusqu'à ce que je sois agréé,
Nous lirons un aimable conte de la vie humaine.
Une nymphe enseignera à une colombe apprivoisée comment elle pourra
Le mieux m'éventer gentiment tandis que je dors;
Une autre se courbant dans sa démarche preste,
Couvrira sa tête d'une verte écharpe flottante,
En même temps qu'elle dansera avec une grâce toujours nouvelle
Souriant aux arbres et aux fleurs:
Une autre m'excitera toujours et toujours
Avec des fleurs d'amandiers et la capiteuse cannelle,
Jusqu'à ce qu'au sein du monde feuillu
Nous reposions en silence, comme deux gemmes enroulées
Dans les replis d'une écaille de perle.
Pourrai-je jamais dire adieu à ces joies?

Oui, je dois les laisser de côté pour une vie plus noble,
Où je puisse trouver les agonies, les luttes
Des cœurs humains: car Io! je discerne au loin
Fendant les espaces bleus et escarpés, un char
Et ses coursiers aux crinières en désordre—le conducteur
Surveille les vents avec une glorieuse anxiété:
Et voilà que leurs nombreux piétinements tremblent légèrement
Le long de l'arête d'une énorme nuée, voilà qu'avec rapidité
Ils descendent en tournoyant dans des cieux plus frais
Tout frangés de l'argent reflété par les yeux brillants du soleil.
Ils glissent de plus en plus bas en vaste tourbillon;
Et maintenant je les aperçois sur les flancs d'une verte colline
Dans un bienfaisant repos, parmi les tiges inclinées.
Le conducteur, avec de merveilleux gestes, s'adresse
Aux arbres et aux montagnes; là bientôt apparaissent
Des formes de joie, de mystère, de crainte
Qui passent devant l'ombre
Projetée par de puissants chênes; comme si elles poursuivaient
Quelque mélodie sans cesse fuyante, ainsi elles balaient l'air.
Io! comme elles murmurent, rient, sourient et pleurent:
Les unes, la main levée et la bouche sévère;
D'autres, la figure couverte jusqu'aux oreilles
Par leurs bras croisés; les unes épanouies en jeune floraison
Vont allègres et souriantes à travers le sombre espace,
D'autres regardent derrière, d'autres au-dessus d'elles;
Oui, des milliers, de mille façons différentes
Volent en avant—tantôt c'est un gracieux feston de jeunes filles
Qui dansent les cheveux luisants, les boucles emmêlées;
Tantôt ce sont de larges ailes. Très ému et très attentif
Celui qui dirige ses coursiers est penché en avant
Et semble écouter: Oh! puissé-je savoir
Tout ce qu'il écrit avec une telle hâte, avec une telle ferveur.

Les visions se sont toutes envolées—le char a fui
Dans le ciel transparent, et à leur place
Un sens des choses de la vie me pénètre doublement intense,
Et, comme un torrent fangeux, entraînerait
Mon âme vers le néant; mais je lutterai
Contre tous les doutes, et conserverai vivace
Le souvenir de ce même char et de l'étrange
Chemin qu'il parcourut.

A-t-elle si peu de champ
La force de l'humanité de notre époque, que la haute
Imagination ne peut y voler en liberté
Comme c'était jadis son habitude? préparer ses coursiers,
Les lancer contre la lumière et perpétrer d'étranges exploits
Au-dessus des nuages? Ne nous a-t-elle pas tout dévoilé?
Depuis le limpide espace de l'éther, jusqu'au léger
Souffle des nouveaux bourgeons s'entr'ouvrant? depuis la signification
Des larges sourcils de Jupiter, jusqu'à la tendre verdure
Des prairies en Avril? Ici son autel resplendissait
Dans cette île même; et qui pourrait égaler
Le chœur fervent qui éleva un bruissement
D'harmonie, jusqu'aux sommets où il balancera sans fin
Sa puissante essence de sons tourbillonnants,
Vaste comme une planète et comme elle virant
Eternellement au milieu d'un vide vertigineux?
Ah! dans ces jours les Muses étaient ardemment caressées
Et honorées; il n'y avait alors pas d'autre souci
Que de chanter et de lisser leurs onduleuses chevelures.
Serait-il possible d'oublier tout cela? Oui, un schisme
Entretenu par la frivolité et la barbarie
Fut cause que le grand Apollon rougit pour son pays.
Ceux-là étaient considérés comme sages qui étaient incapables de comprendre
Ses gloires; avec la faiblesse d'un enfant piailleur
Ils se balancèrent sur un cheval à bascule
Croyant enfourcher Pégase. O âmes impitoyables!
Les vents du ciel soufflaient, l'Océan roulait
Ses vagues rassemblées en un élan—vous ne l'avez pas senti. L'azur
Découvrait son sein éternel, et la rosée
Des nuits d'été se condensait toujours pour rendre
Le matin précieux: c'était l'éveil de la beauté!
Pourquoi, vous, n'étiez-vous pas éveillées? Mais vous étiez mortes
Aux choses que vous ne connaissiez pas,—vous étiez étroitement
Liées à des lois surannées que nous imposaient de pitoyables règles
Et de mesquines limitations: de sorte que vous appreniez à une troupe
De butors à polir, à marqueter, à rogner, à ajuster,
Jusqu'à ce que, semblables à certaines baguettes de l'esprit de Jacob,
Leurs vers se fussent taillés. Aisée était la tâche:
Un millier d'artisans portaient le masque
De poètes. Race déshéritée! Race impie!
Qui blasphémait le brillant lyrique
Et qui ne s'en apercevait pas,—non, ils marchaient
Brandissant un misérable étendard décrépit
Sur lequel étaient inscrites les plus falotes devises et en grands caractères
Le nom d'un certain Boileau!

O vous dont l'office
Est de planer au-dessus de nos plaisantes collines!
Dont la majestueuse réunion comble tellement
Mon humble[1] vénération que je n'ose inscrire
Vos noms consacrés à cette place profane,
Si près de cette vile populace: leurs hontes
Ne vous ont-elles pas épouvantés? Les lamentations de notre vieille Tamise
Vous ont-elles enchantés? Ne vous êtes-vous jamais groupés
Sur les bords du délicieux Avon, en répandant de lugubres
Larmes? Ou avez-vous complètement dit adieu
Aux contrées où plus jamais n'a crû le laurier?
Ou demeuriez-vous pour souhaiter la bienvenue
A quelques esprits solitaires qui pouvaient fièrement chanter
La perte de leur jeunesse et mourir? C'était précisément ainsi
Mais éloignons de notre pensée ces époques malheureuses:
Maintenant nous voilà dans une saison plus favorable; vous avez soufflé
De riches bénédictions sur nos têtes; vous avez tressé
De fraîches guirlandes; car de douces mélodies furent entendues
En maints endroits;—quelques-unes ont été tirées
De leur demeure cristalline au fond d'un lac,
Par le bec d'ébène d'un cygne; d'un épais fourré
Nichées et tranquilles en une paisible vallée
D'autres s'égrènent en notes de pipeaux; de belles harmonies flottent en désordre
Sur la terre: heureux vous êtes et contents.

Comment douter de tout cela? oui, c'est certain,
La puissance du chant nous a dotés d'étranges tonnerres,
Des tonnerres mélangés avec ce qui est doux et fort,
Issus de la majesté. Mais, pour être juste, les thèmes
Sont d'informes monstres, les Poètes eux-mêmes sont des Polyphèmes
Qui perturbent le grand Océan. C'est une ondée inépuisable
De lumière que la poésie; c'est le pouvoir suprême;
C'est une puissance sommeillant à demi, sur son propre bras droit.
Le plissement de ses sourcils arqués suffit pour forcer
A obéir des milliers de serviteurs empressés,
Et toujours elle commande avec le froncement le plus indulgent.
Mais la force seule, quoique née des Muses,
Est comme un ange déchu: arbres arrachés,
Obscurité, larves, suaires et sépulcres
Font ses délices; elle est alimentée par les bardanes
Et les ronces de la vie; oubliant le véritable but
De la poésie: qu'elle doit être une amie
Qui allège les soucis et élève les pensées de l'homme.

Oui, je me réjouis: un myrthe comme il n'en est
Jamais poussé à Paphos, au milieu des broussailles amères
Dresse dans l'air sa douce tête, et emplit
Un espace silencieux d'une verdure sans cesse bourgeonnante.
Les oiseaux les plus amoureux y trouvent un plaisant abri,
Se glissent sous son ombrage avec de gracieux battements d'ailes,
Picotent les calices des fleurettes et chantent.
Dégageons-le donc des ronces qui l'étouffent
En enserrant son noble tronc; que les jeunes faons
Mis bas plus tard, quand nous sommes partis,
Trouvent en dessous un gazon frais, recouvert
De simples fleurs; que là ne soit rien
De plus violent que le genou fléchi d'un amant;
Rien de plus cruel que le regard placide
D'un lecteur penché sur un livre fermé,
Rien de plus agité que les pentes herbeuses
Entre deux collines. Salut au délicieux espoir!
Comme elle en avait l'habitude, l'imagination
Se sera égarée dans les plus charmants labyrinthes,
Et ils seront proclamés poètes rois
Ceux qui simplement disent les choses les plus touchantes pour le cœur.
O que ces joies soient mûres avant que je meure!

Ne dira-t-on pas que j'ai présomptueusement
Parlé? que devant une disgrâce précipitée
Il eut été bien préférable de voiler ma face insensée?
Qu'une enfance geignarde devrait s'incliner respectueusement
Plutôt que la redoutable foudre ne l'atteigne? Comment!
Si je me cache, ce sera sûrement
Dans le temple même, la lumière de la Poésie:
Si je succombe, au moins je serai porté
Sous l'ombre silencieuse d'un peuplier
Et sur moi l'herbe tendre sera tondue;
Et là on sculptera une image aimable de moi.
Cependant, arrière! Découragement! misérable fléau!
Ils ne devraient pas te connaître ceux qui dans leur soif d'atteindre
Un noble but, ont soif à chaque heure.
Quoique je ne sois pas riche des dons
D'une sagesse bien ample; quoique je ne connaisse pas
Les artifices des vents puissante qui soufflent
Çà et là toutes les pensées changeantes
Des mortels; quoique aucune grande raison directrice n'éclaire
Les noirs mystères des âmes humaines
D'une conception nette: pourtant toujours se dévoile
Une vaste idée devant moi, et j'en déduis
Ma liberté; c'est de là aussi que j'ai aperçu
La fin et le but de la Poésie. C'est évident
Comme la chose la plus vraie, comme l'année
Est composée de quatre saisons—manifeste
Comme une large croix, comme le clocher de quelque vieille cathédrale,
Qui s'élève vers la blancheur des nuages. Dussé-je donc
N'être que la quintessence de la laideur,
Un lâche, dûssent mes yeux se fermer
Lorsque j'exprime bien haut ce que j'ai osé penser!
Ah! que plutôt je sois un fou se précipitant
Dans quelque gouffre! que le brûlant soleil
Fonde mes ailes de Dédale et me fasse tomber
Convulsé et la tête la première! Arrête! un intime remords
De conscience m'ordonne plus de calme pendant un instant.
Un océan obscur, parsemé de nombreuses îles,
S'étend majestueux devant moi. Combien de labeur!
Combien de jours! Quel tumulte désespéré!
Avant que j'aie pu explorer son immensité.
Ah! quelle tâche! les genoux infléchis
Je pourrais renier mes paroles—non, impossible!
Impossible!

Pour prendre un doux repos, je demeurerai
Sur de plus humbles pensées et laisserai cet étrange essai
Qui a débuté dans la grâce se terminer de même.
Aussi bien, maintenant toute inquiétude s'évanouit dans mon cœur:
Je me tourne plein de reconnaissance vers les aides amicales
Qui m'aplanissent le sentier de l'honneur: fraternité
Et amitié, qu'entretient une bienveillance réciproque.
La cordiale étreinte qui inspire un aimable sonnet
A votre cerveau avant qu'on ait eu le temps d'y songer;
Le silence lorsque quelques rimes vous viennent;
Et quand elles sont venues, qu'elles se ruent en joyeuse cohue:
Voilà le message assuré pour le lendemain.
Peut-être est-ce aussi bien que si on tirait
Quelque précieux livre de sa confortable retraite
Pour se grouper autour la prochaine fois que nous nous rencontrerons.
A peine puis-je écrire d'une façon continue; de délicieuses mélodies
Voltigent à travers la chambre comme des couples de colombes;
Beaucoup de joies rappellent cet heureux jour
Où pour la première fois mes sens ont saisi leur tendre chute.
Et avec ces mélodies apparurent des formes d'élégance,
Epaules inclinées sur un cheval fringant,
Insouciantes, élancées—doigts délicats et potelés
Partageant de luxuriantes boucles; et le prompt élan
De Bacchus hors de son char, lorsque ses yeux
Firent rougir les joues d'Ariadne.
C'est ainsi que je me rappelle tout le plaisant enivrement
Des mots en ouvrant un portefeuille.

Des signes semblables sont toujours précurseurs
D'une suite d'images pacifiques: les mouvements
D'un cou de cygne entrevu parmi les joncs;
Une linotte tressaillant au milieu des buissons;
Un papillon, les ailes dorées grandes ouvertes,
Niché sur une rose, convulsé comme s'il souffrait
D'un excès de plaisir beaucoup, beaucoup plus,
Pourrais-je me complaire à étaler tout mon stock
De jouissances: mais je ne dois pas oublier
Le sommeil, calme avec sa couronne de pavots:
Car ce qu'il peut y avoir de valeur dans ces rimes
Je le lui dois en partie; ainsi les accents
Des voix amicales avaient juste cédé la place
A un si doux silence, lorsque je commençai à décrire
Le charme de la journée, à l'aise sur un divan.
C'était la demeure d'un poète qui conserve la clé
Du temple du plaisir. Tout autour étaient appendus
Les glorieux traits des bardes qui chantèrent
Dans les autres âges—bustes austères et sacrés
Se souriant l'un à l'autre. Heureux qui confie
A un Avenir serein sa renommée chérie!
Alors il y avait des faunes et des satyres s'efforçant
D'atteindre des pommes gonflées, avec des bonds joyeux
Et des doigts avides, parmi les touffes succulentes
Des feuilles de vigne. Là s'élevait à la vue un temple
De marbre veiné, vers lequel une troupe
De nymphes s'avançait noblement sur le gazon:
L'une, la plus séduisante, étend sa main droite
Vers l'éblouissant lever du soleil; deux sœurs adorables
Inclinent leurs gracieuses figures jusqu'à se rencontrer
Au-dessus des gambades d'un petit enfant;
D'autres écartent curieusement l'agreste
Et pénétrante liquidité du chalumeau trempé de buée.
Regardez! voici un autre tableau: des Nymphes essuient
Avec soin les membres rosés de Diane;
La bordure d'un pré pareil à un manteau de verdure s'avance dans l'eau
Et s'y baigne; elle suit mollement le mouvement
De l'onde cristalline qui la supporte. De même l'océan
Soulève en un lent gonflement sa large surface par dessus
Les grèves rocheuses, et balance chaque fois
Les dociles broussailles, qui sans être détruites par l'écume
Ressentent toute la puissance des vagues, leur demeure.
La pensive tête de Sapho était là souriante à demi
Sans cause; comme si justement le sérieux froncement
Causé par la réflexion avait en ce moment quitté
Son front et l'avait laissée seule.
Alfred-le-Grand aussi, les yeux inquiets, pleins de pitié,
Comme s'il écoutait éternellement les soupirs
Du monde affolé; et Kociusko torturé
D'horribles souffrances—terriblement désolé.

Pétrarque, émergeant de l'ombre verdoyante
Tressaille à la vue de Laure sans pouvoir détacher
Ses yeux du visage aimé. Heureux sont-ils!
Car au-dessus d'eux on distinguait un libre déploiement
D'ailes étendues entre lesquelles brillait
La figure de la Poésie: du haut de son trône
Elle regardait des choses que je pourrais à peine citer.
Le véritable sens de l'état dans lequel je me trouvais pourrait bien
Tenir le Sommeil éloigné; mais en plus vinrent alors
Pensées sur pensées qui nourrirent la flamme
Dans mon sein, de sorte que la lumière matinale
Me surprit justement après une nuit d'insomnie;
Et je me levai réconforté, satisfait, gai,
Résolu de commencer ce jour même
Ces lignes; et de quelque façon qu'elles soient venues,
Je les laisse comme fait un père pour son fils.

1819.