LXXV
Au Même.
Paris, le 10 novembre 1825.
Que dites-vous de la chute du 3 pour 0/0?
Je pense que vous êtes mort pour nous, mon cher ami. Rapportez-moi, en passant, la diatribe contre l’Industrialisme[309], je veux la publier chaud, après l’emprunt d’Haïti.
M. Ternaux a été aussi Cassandre.
M. Laffitte aussi peu délicat que deux ducs de la Cour, se disputant un ministère. De plus, je sais par expérience, que j’aime mieux dîner avec M. le duc de Laval qu’avec une Demi-Aune, comme Cassandre-Ternaux. Les Thierry appellent cela de l’aristocratie, mais je pense que Victor Jacquemont a trop d’esprit, pour rester longtemps dans cette bande.
De la Palice-xaintrailles Aîné[310].
LXXVI
A V. de la Pelouze.
Ce mardi, 20 mars 1827.
Monsieur,
Vous souvient-il que vous avez bien voulu me promettre, dans le temps, une annonce pour mon voyage en Italie[311]?
L’imprimeur de la Forest s’est trouvé le très humble serviteur de la Congrégation, il a mis 50 cartons.
Les Chambres vont être bien plates pendant un mois jusqu’à la discussion de la loi d’Amour à la Chambre des Pairs. Ne pourrait-on pas profiter du moment?
Je prie M. Châtelain, M. Mignet ou celui de vous, Messieurs, qui fera l’annonce, de me traiter avec:
Sévérité,
Impartialité,
Justice.
L’auteur, a passé 10 ans en Italie; au lieu de décrire des tableaux ou des statues, il décrit des mœurs, des habitudes morales, l’art d’aller à la chasse au bonheur en Italie.
Je vous souhaite, Monsieur, bien des succès dans cette chasse, et suis votre
Très humble et très obligeant serviteur,
H. Beyle[312].
LXXVII
A Alphonse Gonsolin[313].
Isola Bella, le 17 janvier [1828].
C’est une des îles Borromées où se trouve une auberge passable à l’enseigne du Delfino, nom cher à tous les Français. C’est pour cela que je m’y arrête depuis deux jours à lire Bandello[314] et un volume compact de l’Esprit des lois. J’ai assisté au fiasco de l’Opéra, à Bologne, le 26 décembre, car il y avait opéra quoiqu’on nous eût assuré le contraire à Florence. Croyez après cela à ce qu’on nous dit sur ce qui s’est passé il y a cent ans!
J’ai été enchanté du spectacle de Ferrare. Il n’y avait de mauvais que la partition du maëstro. C’était l’Isolina de ce pauvre Morlacchi[315]. Cet homme est en musique ce qu’est en littérature M. Noël ou M. Droz. J’ai trouvé l’hiver à Ferrare. Ce sont les plus obligeants des hommes. Un ami de diligence voulait me présenter partout. L’étranger est rare sur le bas Pô.
Avant de quitter les environs de Bologne, il faut que je vous prie de remercier M. Alph. de L.[316] de toutes les bontés qu’il a eues pour moi. J’ai trouvé qu’on donnait à Bologne pour 10 écus des tableaux dont on voulait 200 écus il y a quatre ans. Si jamais M. de L. M. est curieux du plaisir d’acheter ou de marchander des tableaux, il peut demander à Bologne M. Fanti, marchand distributeur de tabac et de plus père de la prima donna Fanti. Ce M. Fanti a un ami qui possède cinq cents croûtes. On peut se faire un joli cabinet passable avec 10 tableaux de 40 écus pièce, entre autres une esquisse du Guide.
En arrivant à Milan, la police du pays m’a dit qu’il était connu de tous les doctes que Stendhal et B. étaient synonymes, en vertu de quoi elle me priait de vider les Etats de S. M. apostolique dans douze heures. Je n’ai jamais trouvé tant de tendresse chez mes amis de Milan. Plusieurs voulaient répondre de moi et pour moi. J’ai refusé et me voici au pied du Simplon.
Venise m’a charmé. Quel tableau que l’Assomption du Titien[317]! Le tombeau de Canova[318] est à la fois le tombeau de la sculpture. L’exécrabilité des statues prouve que cet art est mort avec ce grand homme.
M. Hayez[319], peintre vénitien à Milan, me semble vieux moins que le premier peintre vivant. Ses couleurs réjouissent la vue comme celles de Bassan et chacun de ses personnages montre une nuance de passion. Quelques pieds, quelques mains sont mal emmanchés. Que m’importe! Voyez la Prédication de Pierre l’Ermite, que de crédulité sur ces visages! Ce peintre m’apprend quelque chose de nouveau sur les passions qu’il peint. A propos de bons tableaux j’ai oublié mon tableau de Saint-Paul chez M. Vieusseux. Si vous y songez, rapportez-moi ce chef-d’œuvre, mais surtout remerciez infiniment MM. Vieusseux, Salvagnoli, etc., de la bonté avec laquelle ils ont bien voulu me faire accueil. Faites, je vous prie, trois ou quatre phrases sur ce thème et avec quatre dièzes à la clé.
Dites à Mesdames les marquises Bartoli que je n’ai rien trouvé à Venise ou à Milan d’aussi aimable que leur accueil. Là aussi faites des phrases, surtout envers cette pauvre jeune marquise qui s’est imaginé trouver dans la patrie de Cimarosa les douces mélodies de Mozart.
Que n’avons-nous pas dit de Madame de Tévas avec Miss Woodcock? J’ai raconté toute l’intrigue de....; j’ai longuement parlé à Gertrude. Figurez-vous que le roman attendu avec tant d’impatience n’est pas encore arrivé à Milan, que je me suis repenti de ne l’avoir pas apporté. Mlle Woodcock me demandait si son caractère était peint à propos d’une des trois héroïnes. Je vois que non, lui ai-je dit. Ai-je deviné? Demandez à Madame de Tévas?
C’est vous apparemment, Monsieur et cher ami, ou cher ami tout court, si vous le permettez, que je dois remercier pour deux épîtres de finances que j’ai reçues à Venise. Tenez compte des ports de lettres que vous ont coûtés les dites épîtres. Quand vous reverrez le pays de la vanité, n’oubliez pas que M. de Barral, rue Favart nº 8, place des Italiens, vous donnera l’adresse de votre très humble serviteur. J’ai passé mes soirées à Venise, avec le grand poète Buratti. Quelle différence de cet homme de génie à tous nos gens à chaleur artificielle! Jamais je ne rapportai à Paris un plus profond dégoût pour ce qu’on y admire; voilà ce qu’il faudra bien cacher. Hayez me semble l’emporter même sur Schnetz. Que dire de M. Buratti comparé à M. Soumet ou à Mme Tastu[320]?
LXXVIII
Au Baron de Mareste.
Paris, le 6 juillet 1828.
Vous savez que de M. de Boisberti m’avait comme nommé à une place de 1,700 francs aux Archives du royaume.
Les Archives ont passé à M. le vicomte Siméon. M. Palhuy m’a recommandé à son collègue, le chef de bureau qui a hérité des archives.
Cela posé et bien compris, M. Gilmert, chef de bureau aux Archives, vient de mourir.
Faut-il demander une place de 1,700 francs aux Archives? M. Siméon ne s’impatientera-t-il point?
Je rêve à cela depuis deux jours, espérant vous voir au café.
Comte de l’Espine[321].
LXXIX
Monsieur Viollet-le-Duc,
Chef de Division à la Maison du Roi.
[Novembre 1828][322].
Cher et obligeant ami,
Permettez que je vous présente M. Lolot, mon ami. C’est l’un des principaux propriétaires de la célèbre fabrique de cristaux établie à Bacarat. Le Roi y est allé, on lui a fait des cadeaux, il ne veut pas être en reste. On a emballé ces jours-ci des objets d’art destinés aux propriétaires de Bacarat. M. Lolot voudrait avoir quelques détails à ce sujet, trahissez en sa faveur le secret de l’Etat et comptez en revanche sur toute ma reconnaissance.
Delécluze est invisible cette année, mais si vous êtes visible le vendredi, j’aurai l’honneur de faire ma cour à Madame Leduc. Viendrez-vous jeudi à l’Académie, M. de Barante doit y dire du mal de feu M. de Robespierre, qui n’a pas de cordons à donner.
Je vous suis dévoué comme si vous en aviez les mains pleines.
H. Beyle[323].
Ce lundi matin, 71, rue Richelieu.
LXXX
A Alphonse Gonsolin.
Nº 71, rue de Richelieu, 10 février [1829].
Enfin voilà signe de vie de votre part. Nous craignions pour votre santé. Je fais la commission. M. Duret va faire le buste de madame Bleue[324]. Je le crois assez bien dans cette cour. Ce soir, on joue Henri III de M. Dumas. C’est un acheminement au véritable Henri III politique. Ceci est encore Henri III à la Marivaux. Victor Hugo, ultra vanté, n’a pas de succès réel, du moins pour les Orientales[325]. Le condamné fait horreur et me semble inférieur à certains passages des Mémoires de Vidocq[326]. Le registre de la police Delavau[327] a été volé chez un pauvre vieil espion qui est mort, et Moutardier l’imprime tel quel.
Les Mémoires de M. Bourienne me semblent une trahison domestique. Il fut renvoyé pour avoir vendu le crédit du premier consul. Les salons sont indignés de Terceira[328]. La délivrance de l’Islande est assurée. L’extrême gauche a failli se séparer; le grand citoyen[329] lui a fait entendre raison. Peignez-moi exactement une de vos journées, sans rien ajouter ni retrancher par vanité. Ayez la vanité d’avoir de l’orgueil et de tout dire.
Relisez la huitième section de l’homme, par Helvétius, et vous serez considéré
de votre dévoué
Cotonet[330].
LXXXI
Au baron de Mareste.
Paris, le 17 février 1829.
Voici l’état de la librairie.
Ambroise Dupont a remis ou va remettre son bilan. Dans cette pièce éloquente, M. Tastu figure pour 45,000 francs.
Ladvocat aurait fait banqueroute; lui ou les personnes dont il est le nom officiel. Mais un spéculateur fait paraître sous son nom les Mémoires de Bourienne. Ladvocat ou sa maison, totalement étranger à cette affaire, aura 25 centimes ou 40 centimes par volume.
Docagne et Lefèvre, sont peut-être sur le point de remettre leur bilan. Il résulte de ces renseignements, qu’il y a une grande fortune à faire dans la librairie. Les libraires ne pouvant payer comptant, payent cent francs à l’imprimeur et au marchand de papier, pour ce qui vaut 50 francs.
Ensuite, le libraire en boutique qui reçoit réellement votre argent et le mien, obtient un rabais de 55 pour cent sur les romans, par exemple. Ce détail ne mène à rien, il a pour but de vous mettre au fond de cette affaire. Trois Colombs se réunissent, apportant 50,000 francs chacun et payant tout comptant, pourront donner de superbes volumes, comme les Mémoires de l’Etoile, de Foucauld, que vous m’avez prêtés, pour trois francs; car, à qui payerait comptant, ces volumes coûteraient trente sous, ou plutôt vingt-huit sous (nous venons d’en faire le calcul).
Le papier d’un seul libraire est bon; c’est celui de notre ami Delaunay.
M. Dondey-Dupré passe pour un peu truffatore[331]. Du papier donné par lui ne passerait pour bon qu’autant qu’il aurait une autre signature. On pense que le jour où il aurait intérêt de manquer, il le ferait sans peine.
Je viens de passer une matinée amusante avec l’homme d’esprit[332] qui estimait 4,000 fr. le manuscrit que vous savez[333]. Les deux hommes qui devaient donner 2,000 francs comptant et un billet de 2,000 francs sont en déconfiture. M. Tastu aurait été charmé de l’ouvrage; il désire imprimer du bon et il estime cet auteur; mais il est dans une crise horrible. Calburn ne payant pas ce qui est échu le 1er janvier dernier, j’aime mieux toucher quelque chose aujourd’hui que de renvoyer à l’année prochaine.
Vos occupations vous permettent-elles de voir Delaunay? S’il dit non, pouvons-nous, avec honneur, renouer avec Dondey-Dupré?
Dans l’état des choses, voilà le seul parti à prendre. Si j’étais plus jeune, j’approfondirais les idées que je vous présente plus haut et je me ferais libraire. Deux bons et sages amis, comme Colomb et moi, nous pourrions donner de beaux in-octavo à trois francs ou deux francs cinquante centimes et gagner vingt sous par volume vendu. Le public achète énormément; tout sot qui a 8,000 francs de rente se fait une bibliothèque; il n’y songeait pas en 1780, ou même en 1812.
Choppier des Ilets[334].
LXXXII
Au Même.
Paris, le 7 mars 1829.
Voulez-vous voir la mine de ces gens faibles et empesés, qui ont gagné un gros lot à la loterie de la fortune?
Venez avec moi lundi, vers les onze heures du matin, au transport du corps de M. le duc Charles de Damas.
Il habitait le faubourg Saint-Honoré et Saint-Philippe-du-Roule priera pour lui. Je dis onze heures; mais j’ignore le moment précis; tâchez de le savoir.
Venez me prendre au café Teissier (place de la Bourse), ou au nouveau café de M. Pique (l’ancien café de Rouen), qui s’est réfugié au coin de la rue du Rempart et de la rue Saint-Honoré.
M. Z. m’a fort bien reçu ce matin. Quelle raison supérieure[335]!
LXXXIII
Au Même.
Paris, le 10 mars 1829.
(Café Teissier, vis-à-vis là Bourse).
Je vous remercie sincèrement; je vois que vous suivez avec intérêt ma pauvre petite affaire. J’ai refait, depuis six semaines, tous les morceaux de l’itinéraire de Rome qui me semblaient manquer de profondeur. Il n’y a pas d’amour-propre à vanter ce livre, dont les trois quarts sont un extrait judicieux des meilleurs ouvrages. Si j’avais épousé la fille sans jambes de M. Bertin de Vaux, j’aurais six mille francs de ces deux volumes[336]. M. de Latouche m’a dit quatre mille.
Si M. Ladvocat en donne quatre mille francs, ce ne sera que trois mille six cents, à cause des escomptes à payer à M. Pourra. Je pense que nous serions heureux d’en avoir trois mille. Comme j’ai besoin d’argent, suivant la phrase des vendeurs de meubles, je le donnerai même à moins; mais réellement c’est dommage. Aucun être, bien élevé, n’ira à Rome, sans acheter cet itinéraire.
Il faudrait que vous eussiez la bonté de voir Mirra[337], je ne l’ai pas assez cultivé; il m’écrit avec un Monsieur en tête.
Le brave Colomb pioche ferme avec moi, tous les matins[338]. Je suis prêt à livrer les deux volumes; j’ai de quoi en faire trois.
Je puis, comme disent les marchands, forcer en anecdotes, ou forcer dans le genre instructif.
J’étais avec Amica[339] à la représentation Bouffé; c’est une attrape incroyable. Il semble qu’une des nouveautés, la Recette, n’a pas été terminée.
M. Ladvocat devrait placer vis-à-vis le titre Promenades dans Rome, une vue de Saint-Pierre[340], cela soulagerait beaucoup l’attention du lecteur qui n’est pas à Rome. J’espère que vous serez content de la description du Vatican et de Saint-Pierre. A cela, il n’y a d’autre mérite que la patience.
Le général Claparède était en grande loge avec la Noblet[341]; cela m’a choqué.—J’ai été content de la figure napolitaine de la duchesse d’Istrie.—Félicie, des Variétés, avait l’air d’un mulet de Provence, fier de porter son panache.
P. F. Piouf[342].
LXXXIV
Au Même.
Paris, le 19 septembre 1830.
Avez-vous touché quelque argent? Moi, j’ai cent francs le 1er octobre et cinq cents le 8, mais, en attendant, je suis comme la cigale qui a chanté.
Les apparences sont toujours superbes du côté du Consulat.—Mme de T...[343] est admirable pour moi; je lui devrai tout, tout simplement.
Michal père[344].
LXXXV
Au Même.
Paris, le 26 septembre 1830.
Cher ami, mardi il y avait une ordonnance qui nommait Dominique, consul à Livourne. Probablement le crédit d’un M. de Formont l’a fait déchirer. Par ordonnance d’aujourd’hui, Dominique est nommé consul à Trieste. In mezzo ai barbari[345]. Par un reste de bonté, le Ministre a fait porter les appointements à quinze mille francs[346].
LXXXVI
A M. Levavasseur, Editeur a Paris.
Paris, novembre 1830.
En vérité, Monsieur, je n’ai plus la tête à corriger des épreuves.
Ayez la bonté de bien faire relire les cartons.
C’est avec le plus grand des regrets que je me prive du plaisir de dîner avec vous et avec M. Janin. Que j’aurais voulu avoir une plume pour adoucir la grossesse de Mathilde!
Puisse ce roman être vendu, et vous dédommager des retards de l’auteur. Je croyais qu’il serait imprimé à deux feuilles par semaine, comme Armance.
Je vous demande comme preuve d’amitié, Monsieur, de ne pas laisser vendre un exemplaire sans les cartons.
Veuillez envoyer les lettres à M. Colomb, nº 35, rue Godot-de-Mauroy.
Agréez tous mes regrets de ne plus vous revoir cette année, et tous mes remerciements pour vos bons et aimables procédés.
H. Beyle.
Bien des compliments au puissant M. Courtepi.., aristarque du quai Malaquais[347].
LXXXVII
Au baron de Mareste.
Venise, le 3 février 1831.
Grand Sbaglio[348].
Dominique n’a jamais été assez courtisan pour avoir la aux affaires étrangères. Il a dit: «Tôt ou tard un ministre de l’intérieur homme d’esprit, dira au King: «Les Bignon, les Ancelot, les Malitourne, tous les gens de lettres, un tant soit peu au-dessus de la médiocrité, ont eu la de Charles X. Je propose à V. M. de la donner à MM. Béranger, Thiers, Mignet, Dubois, du Globe, Artaud, traducteur d’Aristophane, Beyle, Mérimée, Vatout.»
Voilà toute l’étendue de ma présomption, comme dit Othello. Par le ministère de l’intérieur uniquement.—Tant mieux si Apollinaire[349] a parlé au général Sébastiani. Sûrement à mon ministère, si l’on compte les campagnes (à moins que votre envie ne me nie Moscou), j’aurais un peu droit; mais jamais je n’ai eu cette idée.—Toujours par un ministre de l’Intérieur, homme d’esprit, et je parie qu’avant deux ans, nous aurons des gens d’esprit. Les bêtes ne peuvent pas durer dans une machine où il faut INVENTER des mesures, des arrestations de MM. Sambac et Blanqui, et enfin des proclamations.
Ne vous plaignez pas de ma mauvaise écriture, je suis dans un pays barbare. Hier, j’achète de la cire pour cacheter une lettre à Colomb, avant d’être à la poste, la lettre s’était décachetée dans ma poche. Que vous dirai-je, de l’encre, de la plume?—Je suis de votre avis sur le nouveau et futur séjour de Dominique. Comme vous êtes des rétrogrades encroûtés, je ne vous écris rien là-dessus depuis un mois. Marie-Anne d’Autriche, ou une autre reine, disait au cardinal de Retz: «Il y a de la révolte à annoncer qu’on se révoltera.»
Je pense comme vous; votre frère n’ayant développé aucune individualité, ayant été convenable comme M. de Croisenois et rien de plus, ne peut inspirer aucun attachement. Il n’y a pas de magie dans son nom, dirait M. de Salvandy. Donc, tout finira par six mois d’extrême-gauche. Donc Apollinaire, s’il a quelque bienveillance pour Dominique, ce dont il est permis de douter, profitera des moments que le destin lui laisse, pour dire au général Sébastiani:
«Le pauvre garçon vient de recevoir un fier soufflet; il quitte la première ville de commerce du continent (900 vaisseaux entrés, 890 sortis en 1830, sans compter un immense cabotage. Cette parenthèse est pour vous). Donc, on le renvoie d’une ville superbe, pour le jeter dans un trou, qui ressemble fort à Saint-Cloud; si ce n’est qu’il est beaucoup plus laid. C’est un ancien serviteur; il a quarante-huit ans, dont quatorze à l’armée; il a vu Moscou et Berlin, comme vous, général; donc la .»
Toute plaisanterie à part, vous n’avez pas d’idée de la supériorité dont jouissent les Consuls crucifiés sur les autres. Rien ne se fait que pour le bonheur d’être admis souvent aux dîners et aux soirées du Gouverneur[350].
LXXXVIII
Au Même.
Trieste, le 16 mars 1831.
Enfin, cher ami, ce matin j’ai reçu la lettre de voyage, dont voici copie.
Paris le 5 mars 1831.
Monsieur, j’ai l’honneur de vous annoncer que le Roi a jugé utile au bien de son service de vous nommer Consul de France à Civita-Vecchia, et que S. M. par la même ordonnance, en date du 5 de ce mois, a désigné pour vous remplacer M. Levasseur, qui se dispose à se rendre prochainement à Trieste. Vous voudrez bien, toutefois, Monsieur, ne pas quitter ce poste avant l’arrivée de votre successeur, et sans lui avoir fait la remise régulière des papiers de la chancellerie du Consulat. Je vous préviens en même temps, Monsieur, que je vais envoyer votre brevet à l’ambassadeur du Roi à Rome, en l’invitant à vous le transmettre directement à Civita-Vecchia, aussitôt que, par ses soins, il aura été revêtu de l’exequatur du gouvernement pontifical. Sa Majesté ne doute pas du zèle, etc.
H. Sébastiani.
Pas un mot des appointements; sans doute, ils sont barbarement réduits à 10,000 francs; sur quoi il faut entretenir un Chancelier. La Chancellerie rend 475 francs, au plus.
Maintenant M. de Sainte-Aulaire m’aimera comme M. Guizot m’a aimé. La rancune d’auteur se fera sentir. L’Histoire de la Fronde est fort modérée comme les écrits politiques du Guizot.
Mais l’influence de l’excellent Apollinaire me semble suffisante pour que Sainte-Aulaire ne me fasse pas de mal. Il passera là un an, tout au plus. Un gouvernement à bon marché aura à Rome un envoyé avec 30,000 francs et un Consul général pour les Etats Romains, avec 8,000 francs. L’essentiel, comme vous l’aurez vu, si vos occupations vous ont permis de parcourir la lettre au grand peintre[351], l’essentiel est que Régime[352] me permette de passer à Rome le carnaval et quinze jours par mois, pendant le reste de l’année, excepté dans les grandes chaleurs. M. Dumoret, consul à Ancône jadis, passait six mois à Rome.
Civita-Vecchia, malheureusement, est un peu révolté; j’aurai bien à souffrir du mauvais esprit des habitants. On chassera les plus égarés. Je pense qu’on se sera assuré d’avance de l’exequatur de Dominique. On a une dent bien longue contre tout animal écrivant. Pourquoi écrire? Si tous les imprimeurs étaient chapeliers ou tailleurs de pierre, nous serions plus tranquilles.
Je vous prie d’engager Apollinaire de me recommander à M. Régime, s’il est encore à Paris. «Ce pauvre diable, dira-t-il, est tombé. Permettez-lui de se consoler en admirant les ruines de la ville éternelle. Lui-même est une ruine, quarante-huit ans d’âge et triste débris de la campagne de Russie et de dix autres, Vienne, Berlin, etc.» Mais je réfléchis: Régime a, cependant, dû être jeune une fois. Par exemple, en 1800, quand j’étais dragon, que diable était-il, lui[353]?
LXXXIX
A X...
Trieste, le 7 mai 1831.
Monsieur et cher ami,
Le 5 mars dernier, j’ai perdu le tiers de mon petit avoir, j’ai été nommé consul à Civita-Vecchia. Pourriez-vous écrire à M. de Sainte-Aulaire, pour qu’il ne me fasse pas de mal.
Vous savez, Monsieur, qu’un jour, M. Guizot était fort bien pour moi, deux jours après il était indifférent, vingt-quatre heures plus tard hostile.
Donc j’ai un ennemi dans la société doctrinaire. On a toujours permis au consul de Civita-Vecchia d’avoir un pied à terre à Rome. La tempête me poussa en 1817, à Civita-Vecchia. Cela est un peu plus grand que Saint-Cloud et la fièvre y règne deux mois de l’année. Il n’y a que 14 lieues de ce beau port de mer à Rome. Aussitôt l’arrivée à Trieste de M. Levasseur, mon successeur, je partirai pour Rome. M. le comte Sébastiani m’annonce qu’il envoie mon brevet à l’ambassadeur du roi, à Rome, avec prière de me le transmettre directement à Civita-Vecchia, aussitôt qu’il aura été revêtu de l’exequatur du gouvernement pontifical.
Si nous pouvons obtenir que M. de Sainte-Aulaire ne me fasse pas de mal, ce sera un grand point. Au bout de quelques mois, nous pouvons avoir un chargé d’affaires non doctrinaire, non hostile à mon chétif individu. M. de Latour-Maubourg, par exemple eût été excellent pour moi; il n’est point écrivain et écrivain dans le genre emphatique.
Je vous remercie sincèrement de ce que vous avez fait pour la . Je vous demande votre bienveillance auprès du successeur, qui peut-être ne tiendra pas au Globe, dont j’ai eu le tort de me moquer.
Je lis vos œuvres avec grand plaisir dans le Moniteur.
Je vous félicite de la croix donnée à ce pauvre diable de Corréard et autres naufragés.
Agréez mes remerciements et mes respects.
H. Beyle[354].
XC
Au Baron de Mareste.
Civita-Vecchia, le 15 mai 1831.
Malgré l’imprudence, je vous dirai une bouffonnerie déjà ancienne, mais vérissime. Contez-là à Di Fiore.
Il y avait disette abominable dans tout l’Etat. Arrivent à Civita-Vecchia, quatre vaisseaux chargés de blés d’Odessa. Au lieu de les envoyer faire quarantaine à Gênes, le gouverneur les fait mettre à la Rota (on jette une ancre; le vaisseau s’y attache avec une corde et tourne, selon le vent, rota, autour de l’ancre). Le gouverneur écrit au ministre ces précieuses paroles:
«Les quatre bâtiments chargés de blé sont arrivés. Ils ont passé à Constantinople; leur patente est donc des plus sporche (douteuses). Mais vu la disette, je les ai mis à la Rota, et je prends la hardiesse d’envoyer un courrier à V. E., pour lui demander des ordres.»
Réponse: «J’ai reçu votre courrier, etc., etc. Puisque les quatre vaisseaux sont à la Rota, nous attendrons la décision de ce très saint tribunal[355].»
N’est-ce pas Arlequin ministre[356]?
XCI
Au même.
Rome, le 30 juin 1831.
L’opium a suspendu les douleurs plutôt qu’il ne m’a guéri; je suis très faible. J’ai passé plusieurs fois six jours avec un verre de limonade. J’ai eu une inflammation d’estomac me donnant horreur pour toute espèce d’aliments ou de boissons. Je n’ai pas de grandes douleurs depuis le 15 juin.—Dissolution complété et sans remède chez vos amis. Si j’avais un secrétaire, je vous en dirais long. Le malade ne peut vivre. Mille tendresses à nos amis. Qu’ils me voient faible et non froid.
Baron Relguir[357].
XCII
A Henri Dupuy.
Civita-Vecchia, le 23 juin 1835.
Je suis extrêmement sensible, Monsieur à votre offre obligeante. J’ai pris la résolution de ne rien publier tant que je serai employé par le gouvernement. Mon style est malheureusement arrangé de façon à blesser les balivernes, que plusieurs coteries veulent faire passer pour des vérités.
Dans le temps, j’ai eu le malheur de blesser la coterie du Globe. Les coteries actuelles, dont j’ignore jusqu’au nom, mais qui, sans doute, veulent faire fortune, comme le Globe, nuiraient par leurs articles à la petite portion de tranquille considération qui doit environner un agent du gouvernement.
Si nous devions entrer en arrangement, je ne vous dissimulerais pas un obstacle terrible: je ne suis pas un charlatan, je ne puis pas promettre à un éditeur, un seul article de journal.
Si jamais je change de dessein, j’aurai l’honneur, Monsieur, de vous en prévenir. L’action du roman est à Dresde en 1813. Avant de traiter avec toute autre personne, j’aurai l’honneur de vous prévenir, mais je compte me taire huit ou dix ans.
Agréez, Monsieur, les assurances de la parfaite considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
H. Beyle.
P. S.—Si vous rencontrez cet homme de tant d’esprit, M***, je vous prie de lui dire que bien souvent je regrette sa piquante conversation[358].
XCIII
A Sutton-Sharp, Londres[359].
Rome, le 24 novembre 1835.
En échange des nouvelles intéressantes que vous me donnez, cher ami, je vous envoie quelques croquis biographiques; ils vous donneront une idée de la manière dont on traite ici les affaires. D’ailleurs, pendant un voyage en Italie, vous pouvez rencontrer ces individus dans quelques salons, et alors ces renseignements acquerraient un véritable intérêt.
TARTARIE CHINOISE
Principaux honnêtes gens du pays.
Probité.—Talents.—Lumières.—Naissance.
M. M... était conducteur de fiacre à Rome. Créé chevalier par Pie VII pour avoir affiché les excommunications contre Napoléon à la porte de Saint-Jean-de-Latran, on lui donna en outre la ferme du macinato (de la farine), source de gains énormes pour ce fermier général. Riche, superbe, prepotente (abusant de son crédit), protecteur de cette affreuse canaille, inconnue hors de l’Italie, nommée les sbirri; chef des Transteverins en mars 1831, lors de la révolte de Bologne.
M. M... (Paul), maestro di casa, intendant du comte F... et maître absolu du cœur de ce ministre, possède un grand nombre d’emplois. Ami intime de M..., qu’il aida jadis à afficher les excommunications, action qui n’était pas réellement périlleuse, mais qui, sans doute, le paraissait beaucoup à leurs yeux.
M. M..., vend les grâces, escamote les adjudications, prélève une part sur le prix des fermes adjugées par le gouvernement. Les sels et les tabacs, qui rendaient douze cent mille écus, ont été adjugés à MM. T..., M... et Cie pour huit cent mille écus. Il est vrai qu’à monsieur il en rend quelque chose: on comprend que ce monsieur est M.... M. M... a rendu des services grands, aux yeux du ministre actuel, en enrôlant les Transteverins et la canaille de toute espèce, lors de la révolte en mars 1831, M. M... était uni à M..., N... et G... le B....
Comte F..., quelque esprit naturel, sans talents administratifs, chargé de dettes qu’il voudrait payer. Son jugement est assez sûr pour voir qu’il en est au commencement de la fin. Le beau sexe est l’objet de ses attentions; ami du brio de la princesse D..., F... est rusé et fin politique.
Monseigneur V... C..., gouverneur de Rome et directeur général de la police, furieux, arbitraire, sans aucun talent, adonné au vin.
Monseigneur M..., imbécile, trésorier général de la Reverendissima Camera apostolica. Ne sachant rien absolument en finances et en administration; entièrement dirigé par deux subalternes, comme tous les grands de cette cour, (les subalternes sont des témoins nécessaires de leurs peccadilles amoureuses, et qui pourraient les perdre).
MM. l’abbé N..., secrétaire, et G..., computista (à peu près sous-chef de bureau), mènent le trésorier; ce sont d’adroits fripons. On dit que leur maître s’opposa dernièrement à une volerie sur les tabacs et sels.
Le cardinal D..., Prefetto del buon governo,—inepte à un haut degré, mené pour toute chose par un simple employé, l’adroit coquin D...
M. F..., sculpteur médiocre de Venise, délateur connu auprès du redoutable tribunal du vicaire; il s’est chargé, conjointement avec sa femme, de garder une des maîtresses du cardinal-vicaire. Ce cardinal va voir sa maîtresse chez F..., lequel a obtenu la survivance d’A... d’E..., directeur du Musée du Vatican. F... est, de plus, espion et délateur au service de l’Autriche.
Le marquis M..., fils d’un marchand de poisson, dévoué aux jésuites, auteur prétendu de quelques ouvrages faits par des teinturiers, directeur des catastri (cadastres), accusé de friponnerie par ses employés. On a reconnu qu’il avait, en effet, volé trois à quatre cent mille écus; mais l’ancien ministre des finances, feu le cardinal G..., son protecteur et associé pour le vol, a imposé silence aux employés. Ces pauvres diables continuent à soutenir leur dire auprès du pape, mais on ne les écoute pas.
M. P... T... de F..., anciennement rédacteur des Almanachs de ce pays, maintenant secrétaire général du Camerlingato, lié avec l’ex-jésuite Reggi (ou Rezzi), autre employé du Camerlingato, tous deux grands ennemis de la France et de toute idée libérale. Ils ont eu l’esprit de dominer entièrement les camerlingues P... et C..., grands fripons hypocrites. (Je parle de T... et Rezzi); ils volent et gouvernent l’Etat à leur volonté, font commerce des rescrits de privative (privilèges financiers), ils imposent des dazzi (droits) de douane arbitraires; deux des plus grands et des plus pernicieux coquins d’une administration qui en est remplie.
Le marquis U... del D..., (Bissia, Gentili), frère du Maggior d’Uomo actuel du pape, ennemi de la France et de toute idée généreuse, fut choisi par Léon XII pour directeur de l’imprimerie et de la chalcographie camérale. Il est sans talent aucun, prepotente, méchant, sans principes quelconques, touche un fort traitement et gâte tout dans l’administration qui lui est confiée.
M. P... de B..., fils du libraire. Ses services comme espion lui ont valu la noblesse (fatto cavaliere). Il a un emploi de délateur en affaires politiques; outre cela, il est maintenant sous-directeur de l’imprimerie centrale; il a été appelé là par del D..., digne acolyte d’un tel coquin.
D... F..., autre insigne coquin chargé de crimes, a joui d’un immense crédit sous Léon XII; il faisait partie de la Camarilla d’alors, qui imposait des édits tout faits à ce pauvre vieillard le cardinal della S..., en ce temps-là secrétaire d’Etat, pour la forme. M. F... obtint la ferme de l’octroi (Dazio di consumo), ainsi que de grosses sommes de Léon XII; il les gagnait, assure-t-on, par des crimes ou plutôt, ce me semble, par d’affreuses injustices.
Le comte V... d... de S..., directeur del Botto e Registro, a plusieurs autres emplois: homme à renvoyer bien vite; jésuite, fripon, ennemi de toute pensée libérale.
T... M..., bon dessinateur, jésuite, espion, il s’introduit dans les maisons comme maître de dessin; l’un des grands affidés du cardinal B... et du gouverneur; il rend de nombreux services à ces messieurs; un des principaux agents de la haute police du pays; coquin complet; un des grands prêtres du culte grec.
M. L..., cardinal de V..., eut le talent de s’introduire dans les loges des francs-maçons et ensuite révéla les secrets, s’il y en a, et donna la liste des frères. Dévoué aux jésuites, rusé politique, grand ami et confident du cardinal B...; du reste, employé supérieur à l’administration del Botto e Registro.
Les frères G..., J..., présidents du tribunal de commerce, insignes fripons. J..., ennemi jusqu’à la fureur de tout sentiment généreux; ne respirant que des supplices pour les partisans du progrès; entrepreneur de l’éclairage de Rome. Espions politiques, les deux frères fréquentent habituellement le cabinet littéraire de Cracos al Corso. Outre les deux frères G..., on rencontre dans ce cabinet l’abbé S... de C... de T..., espion, le comte M..., l’avocat don D... d’A... de F..., et beaucoup d’autres individus dévoués au gouvernement qui, en récompense des services qu’ils lui rendent, leur donne les moyens de voler impunément.
Voyons maintenant ces coquins en action.
Il existe beaucoup de tribunaux civils et criminels, et l’autocrate suprême en crée au besoin. Ce sont de véritables commissions, comme celles du cardinal de Richelieu.
L’Uditore santissimo est le grand ministre de cette partie de l’administration si funeste au public; un rescrit santissimo, on interrompt le cours de la justice, on impose silence au bon droit.
L’un des tribunaux les plus pernicieux est le tribunal du commerce, composé de deux imbéciles, et d’un des voleurs les plus effrontés et les plus adroits, qui en est le président. Son principal moyen de faire de l’argent est de protéger les banqueroutiers frauduleux; il leur vend, d’abord, un sauf-conduit, et ensuite un provisoire (une pension alimentaire), jusqu’à la formation dello stato patrimoniale, ou bilan définitif de la banqueroute. Par exemple, dans la banqueroute Santangeli et Paccinci, ils ont accordé à ces messieurs un provisoire de soixante écus par mois. On calcule que, sans compter ce que les juges obtiennent de cette manière, leurs droits patents absorbent environ le tiers de l’actif de la banqueroute. Les négociants honnêtes n’obtiennent justice qu’au moyen de leur crédit particulier; c’est-à-dire par l’injustice.
C’est encore par le moyen de l’uditore santissimo que des familles patriciennes ou d’autres, après s’être ruinées par leurs fortes dépenses, obtiennent un administrateur. Elles indiquent ordinairement le sujet qu’elles désirent et qu’on leur accorde toujours. C’est, en général, un cardinal, qui délègue un monsignor avec les plus amples pouvoirs. Ce prélat commence par suspendre toutes les procédures dirigées contre son administré; il ne paye personne, mais, en revanche, force tout le monde à payer ce qui est dû à son administré; tout le crédit du cardinal et du prélat est employé à activer les rentrées; qui pourrait résister à une telle puissance?
Monsignor F... avait tous les goûts dispendieux; il fit environ trente mille écus de dettes. Pressé par ses créanciers, il eut recours au pape, qui lui fit cadeau de trois mille écus pour faire un voyage, et, par un rescrit santissimo, il fut défendu aux créanciers d’agir contre la personne sacrée de monseigneur ou contre ses propriétés. Monsignor N..., indice di signatura, obtint un semblable rescrit santissimo.
Feu monsignor M..., de la secrétairerie d’état, vola une grande partie de leurs biens à ses pupilles; il achetait les juges par des emplois, ou les gagnait au moyen de son crédit; tout cela a été prouvé par pièces authentiques.
Il est presque inutile d’ajouter que le régime le plus arbitraire règne dans les formes de procéder de tous les tribunaux criminels; ils ne se font pas faute de perquisitions, de détentions préventives, etc., etc. Le plus infâme de ces tribunaux est, sans contredit, celui du vicaire, qui a conservé les formes employées par l’inquisition espagnole. Ainsi, le procès est secret et l’accusé ne peut avoir de défenseur; on y envoie aux galères, ou on condamne à de fortes amendes ceux qui oublient de faire leurs pâques. Il est vrai qu’avec un protecteur ou, à défaut, avec de l’argent, on parvient souvent à adoucir les rigueurs des terribles juges du tribunal du vicaire.
Le cardinal D... a chez lui la femme d’un coher, qu’il fait retenir aux galères pour un léger délit. La moindre affaire de ce genre serait sévèrement punie chez un laïque, à moins, cependant, que ce laïque n’eût de puissants protecteurs, auquel cas tout lui est permis.
XCIV
A Paul de Musset.
Juin 1839.
Je pense bien, Monsieur, qu’il vous est assez égal de plaire à un lecteur de plus, mais permettez-moi de me donner le plaisir de vous dire combien je suis enchanté d’Un Regard[360]. Cela est délicieux et ce me semble parfait. Dans un sujet si scabreux, et prêtant naturellement à l’emphase, il n’y a pas une de ces lignes sublimes qui inspirent si bien au lecteur la volonté de fermer le livre.
Mlle Rachel a su charmer le public, parce que dans le siècle de l’exagéré, elle a su marquer la passion sans l’outrer. Votre conte de ce matin présente exactement le même mérite. Si vous avez le courage de continuer, et de ne jamais tomber dans l’emphase, vous atteindrez sans nul effort et sans nulle image exagérée à une place qui se trouvera à peu près unique dans notre littérature.
Mais quel besoin avais-je de cette lettre, direz-vous? C’est moi, Monsieur, qui avais le besoin de vous dire combien je suis étonné d’une telle absence d’emphase, et peut-être y a-t-il bien mille personnes à Paris qui pensent comme moi. Osez rester simple.
On paraît froid quand on s’écarte de l’affectation à la mode, mais aussi rien de plus ridicule que le (mot illisible) de l’an passé et l’homme qui ose le braver a un vernis charmant d’originalité. Je pense que bien souvent vous êtes tenté par l’apparition de quelque belle phrase emphatique, songez alors qu’il y a bon nombre de gens qui aiment le simple, le naturel, le style des Lettres de Pline, traduites par M. de Sacy. Depuis J.-J. Rousseau, tous les styles sont empoisonnés par l’emphase et la froideur.
Agréez les hommages et les compliments de
Cotonet[361].
XCV
A. H. de Balzac.
(1839).
Mon portier, par lequel je voulais vous envoyer la Chartreuse comme au Roi des Romanciers du présent siècle, ne veut aller rue Cassini, nº 1; il prétend ne point comprendre mon explication: aux environs de l’Observatoire, en demandant, voilà ce qu’on m’en a dit.
Quelquefois vous venez, Monsieur, en pays chrétien, donnez-moi donc une adresse honnête, par exemple chez un libraire (vous direz que j’ai l’air de chercher une épigramme).
Ou bien envoyez prendre le dit roman rue Godot-de-Mauroy, 30 (Hôtel Godot-de-Mauroy).
Si vous me dites que vous l’enverrez quérir, je le mettrai chez mon portier. Si vous le lisez, dites-m’en votre avis bien sincèrement[362].
Je réfléchirai à vos critiques avec respect.
Votre dévoué,
Frédérick[363].
Rue Godot-de-Mauroy, nº 30.
Vendredi 27.
XCVI
Au Dr Laverdant[364].
Civita-Vecchia, 8 juillet 1841.
Je vous prie, Monsieur, d’excuser le long retard de ma réponse. M...[365] m’a remis la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire au moment où l’on me soumettait à huit saignées. C’est un accès de goutte. Je n’ai presque plus la faculté de penser.
Puisque le hasard a fait tomber mes idées sous vos yeux, je vous dirai que la décadence de la langue latine[366] après Claudien me représente l’état du français de 1800 à 1841.
On ne disait plus par exemple: «Les pauvres assiègeaient le palais des riches, mais la pauvreté assiège le palais de la richesse.»
Faute d’idées, on s’attachait à Ségur. Voilà le grand vice du moment. Ou je me trompe fort, ou la prolixité de nos grands prosateurs ne sera que de l’ennui pour 1880.
Si vous aviez des doutes, monsieur, supposez la première page du Henri IV de Tallemant des Réaux traduite en français de 1841 par un des grands prosateurs actuels. Cette page de Tallemant produirait six pages de M. Villemain. Je choisis exprès un homme de talent.
Cette idée m’a porté à faire attention au fond et non à la forme. Plût à Dieu, au milieu de l’ennui actuel, qu’il nous arrivât un bon livre écrit en patois auvergnat ou en provençal. Voyez ce que produiraient nos prosateurs traduits en allemand ou en italien.
Adieu, monsieur, je me réserve de vous répondre encore quand je serai moins tourmenté.
Agréez l’hommage de mes sentiments les plus distingués.
H. Beyle[367].
TABLE
| Stendhal et les Salons de la Restauration | I |
| SOUVENIRS D’ÉGOTISME | |
|---|---|
| Chapitre PREMIER | 1 |
| Chapitre II | 10 |
| Chapitre III | 21 |
| Chapitre IV | 26 |
| Chapitre V | 34 |
| Chapitre VI | 55 |
| Chapitre VII | 60 |
| Chapitre VIII | 84 |
| Chapitre IX | 99 |
| Chapitre X | 107 |
| Chapitre XI | 120 |
| Chapitre XII | 124 |
| LETTRES INÉDITES | ||
|---|---|---|
| I.— | A sa sœur Pauline | 131 |
| II.— | A la même | 133 |
| III.— | A Edouard Mounier | 136 |
| IV.— | Au même | 141 |
| V.— | A sa sœur Pauline | 144 |
| VI.— | A Edouard Mounier | 146 |
| VII.— | Au même | 147 |
| VIII.— | Au même | 150 |
| IX.— | Au même | 152 |
| X.— | A son père | 155 |
| XI.— | A Edouard Mounier | 156 |
| XII.— | Au même | 158 |
| XIII.— | Au même | 161 |
| XIV.— | Au même | 164 |
| XV.— | Au même | 166 |
| XVI.— | Au même | 170 |
| XVII.— | Au même | 175 |
| XVIII.— | Au même | 178 |
| XIX.— | A Mélanie Guilbert | 182 |
| XX.— | A la même | 184 |
| XXI.— | Mélanie Guilbert à Henri Beyle | 185 |
| XXII.— | A sa sœur Pauline | 187 |
| XXIII.— | A la même | 187 |
| XXIV.— | A la même | 190 |
| XXV.— | A la même | 192 |
| XXVI.— | A la même | 194 |
| XXVII.— | A Edouard Mounier | 196 |
| XXVIII.— | A sa sœur Pauline | 198 |
| XXIX.— | Mélanie Guilbert à Henri Beyle | 198 |
| XXX.— | A sa sœur Pauline | 199 |
| XXXI.— | A la même | 203 |
| XXXII.— | A la même | 204 |
| XXXIII.— | A la même | 206 |
| XXXIV.— | Mélanie Guilbert à Henri Beyle | 207 |
| XXXV.— | A Martial Daru | 208 |
| XXXVI.— | Mélanie Guilbert à Henri Beyle | 210 |
| XXXVII.— | Mélanie Guilbert à Henri Beyle | 211 |
| XXXVIII.— | A sa sœur Pauline | 214 |
| XXXIX.— | A Monsieur Mounier, auditeur au Conseil d’Etat, secrétaire de S. M. l’Empereur et Roi, à Schœnnbrunn | 215 |
| XL.— | A sa sœur Pauline | 216 |
| XLI.— | A M. Krabe, membre de la Chambre de Guerre et des Domaines | 218 |
| XLII.— | A sa sœur Pauline | 219 |
| XLIII.— | A Félix Faure | 220 |
| XLIV.— | Au même | 221 |
| XLV.— | A sa sœur Pauline | 223 |
| XLVI.— | A la même | 224 |
| XLVII.— | A la même | 226 |
| XLVIII.— | A la même | 226 |
| IL.— | A Louis Crozet | 229 |
| L.— | Au même | 231 |
| LI.— | Au même | 234 |
| LII.— | Au même | 236 |
| LIII.— | Au même | 239 |
| LIV.— | Au même | 240 |
| LV.— | Au même | 242 |
| LVI.— | Au même | 246 |
| LVII.— | Au même | 247 |
| LVIII.— | Au même | 250 |
| LIX.— | Note pour le libraire | 253 |
| LX.— | Au baron de Mareste | 256 |
| LXI.— | Au même | 257 |
| LXII.— | Au même | 259 |
| LXIII.— | Au même | 261 |
| LXIV.— | Au même | 264 |
| LXV.— | A Madame *** | 266 |
| LXVI.— | A M. le comte Daru | 269 |
| LXVII.— | A madame *** | 270 |
| LXVIII.— | Au baron de Mareste | 271 |
| LXIX.— | Au même | 274 |
| LXX.— | A Métilde *** | 275 |
| LXXI.— | A madame *** | 276 |
| LXXII.— | Au baron de Mareste | 277 |
| LXXIII.— | Au même | 278 |
| LXXIV.— | Au même | 280 |
| LXXV.— | Au même | 281 |
| LXXVI.— | A V. de la Pelouze | 282 |
| LXXVII.— | A Alphonse Gousolin | 283 |
| LXXVIII.— | Au baron de Mareste | 286 |
| LXXIX.— | A M. Viollet-le-Duc | 287 |
| LXXX.— | A Alphonse Gousolin | 288 |
| LXXXI.— | Au baron de Mareste | 290 |
| LXXXII.— | Au même | 292 |
| LXXXIII.— | Au même | 293 |
| LXXXIV.— | Au même | 294 |
| LXXXV.— | Au même | 295 |
| LXXXVI.— | A M. Levavasseur, éditeur à Paris | 295 |
| LXXXVII.— | Au baron de Mareste | 296 |
| LXXXVIII.— | Au même | 299 |
| LXXXIX.— | A X*** | 301 |
| XC.— | Au baron de Mareste | 302 |
| XCI.— | Au même | 303 |
| XCII.— | A Henri Dupuy | 304 |
| XCIII.— | A Sutton-Sharp, à Londres | 305 |
| XCIV.— | A Paul de Musset | 313 |
| XCV.— | A H. de Balzac | 314 |
| XCVI.— | Au Dr Laverdant | 315 |