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Souvenirs d'égotisme / autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski cover

Souvenirs d'égotisme / autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski

Chapter 87: LXVI
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About This Book

A sequence of autobiographical memories and letters offers a candid account of the author’s life between an Italian period of attachment and subsequent years in Parisian society, blending personal anecdote with literary reflection. The narrative recalls artistic impressions, musical and visual sensibilities, and the emotional hold of past loves, while analyzing the rituals of salons and the pursuit of social success. Interwoven are sharp observations on love, vanity, and taste, as well as aesthetic judgments about romanticism and classicism, all delivered in a lively, epigrammatic voice that mixes melancholic tenderness with ironic wit.

LV

Au Même.

Milan, le 26 décembre 1816.

Ta lettre du 28 novembre, que je reçois à l’instant, m’a fait le plus vif plaisir, au milieu de l’isolement moral où je me trouve.

Je marche constamment de huit heures du matin à 4, à pied et pour cause. Je suis si harassé que je m’endors à 6 heures jusqu’à 8 le lendemain. Du reste, pas d’attaques de nerfs depuis onze jours que mon extrême curiosité me fait courir. L’économie me jette dans une petite auberge où il n’y a pas même de plume. Je ne te noterai donc pas la centième partie des idées que m’a données ta lettre.

Farcis Michel-Ange, que tu auras reçu le 14 décembre, de notes pieuses et révérencieuses. Tâche de ne pas supprimer de vers, car dans mon illusion, il me semble que tout se tient dans ce poème. Michel-Ange, pour la douce religion de la Grèce, eût été Phidias. Tu recevras dans trois jours, ce qui manque à Michel-Ange. Je n’ai pas eu le temps de polir vingt pages de détails à la fin de Michel. Efface les détails ridicules par leur peu d’importance. J’aurais eu besoin de laisser dormir deux mois et de revoir ensuite. A l’histoire de Saint-Pierre, après ces mots: le signe d’aucune religion n’a jamais été si près du ciel, il y a une longue note sur les temples de l’Inde. Cela n’est pas exact: mets seulement pour toute note: en Europe.

Avant cette cruelle révolution qui a tout bouleversé, en France, on mettait le nom d’une ville étrangère aux books[244] tolérés. Comme une sage imitation doit toujours conduire l’autorité, je propose de faire faire un nouveau titre au poème des arts. Mettre: par M. Jules-Onuphe Lani[245], de Nice, et pour lieu d’impression: Bruxelles ou Edimbourg. Car, si l’on connaît Dominique, cela incendie son rendez-vous, ce qui piquerait fort ce jeune homme amoureux. Ensuite dès que l’opération de cet infâme monstre d’incorrection, Le Bossu, aura produit mille, je te prie instamment de lui ordonner d’envoyer huit cents à Bruxelles, dormir en paix et à l’abri de M. Le Bon, huissier à verge. On fera cadeau de soixante ou quatre-vingts; on ne mettra en vente que dix jours après les cadeaux. Par ce moyen l’opinion publique sera dirigée, en quelque sorte par les quatre-vingts gens d’esprit que Seyssins[246] aura gratifiés et dont je lui laisse le choix. Je lui ai envoyé jadis une liste[247] qui pourra le guider. Il faut y ajouter, madame Saussure, née Necker, à Genève, M. de Bonstetten, à Genève; à Paris, Mme la comtesse de Saint-Aulaire, M. le comte François de Nantes, M. le général Andreossy. N’oublie pas la note comique de Schlegel qui voudrait couper le cou à la littérature française. Il faut cela pour me différencier de ce pédant pire que les La Harpe. The work of Mme de Stael which I Know[248] fera bien un autre scandale. Cette pauvre dame qui, au fond, manque d’idée et d’esprit pour l’impression, quoiqu’elle en ait beaucoup pour la conversation, me semble vouloir avoir recours au scandale pour faire effet. Elle parlait of going to America after this book[249] qui paraîtra la veille de son départ de Paris pour Coppet.

Immédiatement après les vers sur le beau-moderne vient le Michel-Ange. Le cours de cinquante heures est après Michel-Ange. Les volumes seront assez gros, ce me semble. La paresse m’empêche de faire l’appendice. Nos yeux sont si en arrière! je vis ici avec dix ou douze..... impossible, dix mille fois impossible de faire sentir les arts à ce qu’on appelle à Paris un homme d’esprit parlant bien de tout; j’ai eu beau les mettre en fonctions de la connaissance de l’homme—lettre close par les Français. Après avoir remué toute la journée hier pour avoir des billets pour la première représentation du grand Opéra, ils ont fait de l’esprit sur les costumes pendant la première demi-heure, ont parlé continuellement, et enfin l’ennemi les a chassés avant le tiers du spectacle. C’était le Tancrède du charmant Rossini, jeune homme à la mode.

Je pourrais tout au plus t’envoyer quatre pages de notes précises sur la richesse de Florence au 13e siècle à mettre à la fin du first vol[250]. Cela est aussi curieux qu’ignoré. Mais, au total, je désespère de faire sentir les arts à ces monstres de vanité et de bavardage. Ils sont de bonne foi quand il disent: cela est mauvais, leur âme sèche ne peut sentir le beau. Je vois partout des Mlle Emilie. Je ne crains qu’une chose, c’est que, trouvant de la duperie à faire quoi que ce soit, je ne finisse par me dégoûter du seul métier qui me reste. Je me suis tué à la lettre for this work[251] par le café et des huit heures de travail pendant des trente ou quarante jours d’arrache pied. Je réduisais par là à vingt pages ce qui en avait d’abord cinquante. J’ai usé le peu d’argent disponible, j’ai donné les soins les plus minutieux et les plus ennuyeux à un excellent ami, je risque d’incendier mon rendez-vous avec la musique, et tout cela pour offrir du rôti à des gens qui n’aiment que le bouilli. Y a-t-il rien de plus bête[252]?

LVI

Au Même.

Rome, 31 décembre 1816.

Monti raisonnait un jour sur la philosophie de la poésie devant le célèbre Lord Byron et M. Hobhouse, l’historien. Il m’adressait la parole et débitait toutes les vieilles théories: qu’il valait mieux que le poète peignît Minerve qui arrête le bras d’Achille, que de montrer les anxiétés d’un héros emporté tantôt par la colère, tantôt par la prudence. M. Hobhouse s’écria tout à coup: He knows not how he is a poet![253].

Il en était tout honteux, et me fit répéter plusieurs fois l’assurance que Monti n’entendait pas l’anglais. Je vois que cette remarque s’applique à Canova. Cet homme, qui, avec le ciseau, donne des sentiments si sublimes, avec la parole n’est qu’un Italien vulgaire. Voilà ce qui, pour la première fois, je te le jure, m’a donné un peu de vanité. Les gens qui expliquent les règles, et surtout qui les font sentir, sont donc bons à quelque chose.

Accuse-moi la réception d’une feuille ridicule, si on la trouvait, intitulée: Raisons pour ne pas faire les 3e, 4e, etc., volumes de l’H.[254].

Tu as dû recevoir, de Turin, un blanc-seing avec un projet de lettre. Je persiste, excepté pour le mot: Ballon d’essai qui me semble ridicule. Corrige et fais transcrire moyennant trois sous la feuille. Je tiens assez à la signature dissemblable pour ne pas incendier le rendez-vous sous les grands marronniers où l’on entend de si douce musique. Cependant on en recevra une seconde où il n’y a d’altéré que le mot Londres.

Mais, maudit bavard, envoie-moi donc les omissions de Michel-Ange!

J’ai lu le livre de M. Jules Onuphro Lani (de Nice), Edimbourg 1817. Cela me paraît le plus prudent. Le livre de Mme de Staël couvrira l’autre. Mets Dominique à même de solliciter la dispense. Ne peux-tu pas te placer à l’Ecole des Mines?

Dis-moi au moins l’effet que Michel-Ange a produit sur toi. Sans note, je crains que, cela ne soit trop pour les Fair islands[255].

LVII

Au Même.

Rome, 6 janvier 1817.

J’espère, mon cher Louis, que tu es le plus content des Dauphinois depuis le 26 décembre. Félix me le fait entendre. Cette idée-là me rendrait tout content sans la mort de ce pauvre Périer[256].

Ce matin, en revenant de la villa Albani, où j’avais été tourmenté par le soleil que j’avais fui sous une allée sombre de chênes verts, j’ai appris la triste nouvelle.

J’avais reçu 2,100 fr., ce qui, avec 240 que j’ai encore, me permettrait de rester six mois à Rome ou à Naples. L’amitié que j’ai pour Pauline me rappelle à Cularo[257]. Je pars. Quand? Je ne suis pas encore résolu.

Si j’avais quelque espoir raisonnable de t’embrasser, je t’assure que je me hâterais, mais tu seras parti.

Il m’arrive un accident étrange, mais j’avais juré de ne rien prendre au tragique, ne songeant pas qu’une véritable tragédie me tomberait sur la tête. Mes deux malles mises au roulage à Florence le 12 et qui devaient être ici le 18 décembre, ne sont pas encore arrivées le 6 janvier. Dans ces malles est tout le style de Michel-Ange.

Que faire? J’ai fait le plafond de la Sixtine; sans faute le premier convoi te l’apportera écrit par moi, bien large. Il suffira de le coudre en son lieu dans le volume vert.

Il n’y a rien à dire à la chapelle Pauline, attendu que la fumée des cierges a fait justice de la chute de saint Paul et du saint Pierre.

Reste uniquement la lacune du Jugement dernier. Si cela est plus commode au bossu qu’il laisse huit pages ou une demi-feuille en blanc et qu’il finisse son ouvrage en mettant après Michel-Ange, le cours de cinquante heures[258], plus une table.

Quarante-huit heures après avoir reçu mes malles je t’expédie un jugement terrible. Je suis plein du physique de la chose; il me manque tous les petits détails critiques et techniques que j’ai renvoyés là, pour les faire passer à l’aide d’un morceau célèbre. Je t’enverrai cela en toute hâte. T’envoyer un jugement sans détails techniques, les amateurs maniérés ne manqueraient pas de dire plus haut encore: «C’est un monsieur qui fait fort bien la philosophie, la politique, et même un peu de peinture.»

Les amateurs que j’ai vus ici enterrés dans la technique me montrent à la fois et le comment de la médiocrité actuelle et les critiques que l’on fera du pamphlet de Dominique.

Parle-moi un peu de toi. Les Zii se conduisent bien, c’est là l’essentiel.

Ma sœur est plus accablée que je ne l’aurais cru. Elle me dit pas même s’il y a testament. Périer en avait fait un qui donnait tout à ma sœur, sous la condition de payer 90,000 fr. aux neveux. Cela lui ferait 120,000 ou 100,000 francs en un domaine, à deux lieues de La Tour-du-Pin, dans des bois pittoresques. Avec ces 4,000 fr. de rente et les 4 ou 5,000 de Dominique, ils pourraient vivoter ensemble dans quelque coin. Ce coin sera-t-il à Paris ou à Milan?

Adieu, il y a de beaux yeux qu’il vaut mieux regarder que mes pattes de mouche. Que ces beaux yeux n’étaient-ils ce matin à la villa Albani devant le Parnasse de Raphaël Mengs!

Onuphro Lani[259].

LVIII

Au Même.

Rome, le 13 janvier 1817.

Comme je suis né malheureux, le ciel, qui veut que je passe pour le contraire d’un homme d’ordre à tes yeux, a retardé jusqu’au 12 janvier l’arrivée des matériaux du Jugement dernier. Je t’envoie la Sixtine copiée d’après nature. Couds-moi cela en son lieu et place avec une aiguille préparée par une belle main. Je la supplie de me rendre ce service. Elle sera ainsi la marraine de l’ouvrage. Plût à Dieu que l’enfant eût la fraîcheur de la marraine!

Reste le Moïse et le Jugement. Ce Moïse est un morceau bien dur. Je ne sais comment l’approximer de ces petits oiseaux à l’eau de rose qu’on nomme des Français aimables. Ceux que je vois ici me font désespérer et m’ôtent tout courage. Les fonctions analytiques de Lagrange seraient plus claires pour eux.

Mais parlons de ton bonheur. Dis moi quand le destin cruel te fera quitter Mens pour Plancy. C’est de là que j’attends les critiques. Elles seront un peu tardives.

Je pense que tu vas envoyer Michel au Bossu. Pour ne pas ennuyer par cent pages continues à la Bossuet, j’ai mis une couleur de prosopopée. Je ne sais si cela fait bien. J’ai mis la chambre obscure et les trois paysages pour faire sentir les styles, le portrait de mon duc d’après nature; mais ce portrait est-il assez fondu?

Je l’ignore. Mon homme va être bientôt duc. Si j’ai manqué de tact, corrige-moi. Si décidément cette couleur de prosopopée te choquait, renvoie-moi les deux pages; il n’y a qu’à ôter en trois traits de plume, tout est rentré dans le style sublime. As-tu décidé pour Jules Onuphre Lani de Nice, à Edimbourg? As-tu reçu deux ou trois lettres piquées? Mais il faudrait que cet animal n’en fît usage qu’au moment de la mort. Autrement le charmant rendez-vous que j’ai avec sweet music serait incendié. Paris est un théâtre plus curieux, mais je suis si amoureux, et tu sens la force de ces termes, de ma charmante musique que je doute si Paris pourra jamais me convenir.

Ce problème va se présenter. Ce pauvre P.[260] a faussé compagnie bien mal à propos. Je vais être obligé d’aller me rinfrangere en février. Je perdrai deux mois sans plaisir ni utilité. Que deviendra the good sister[261]? Je la laisserai religieusement libre, mais je pense qu’elle verra qu’à trente et un ans, il lui convient d’habiter avec Dominique. Leurs deux petites lampes réunies pourront jeter une honnête clarté, mais comme les déplacements sont mortels à d’aussi frêles fortunes, il s’agit de choisir pour toujours. Si à Plancy, il te vient quelque pensée là-dessus, communique-la moi. Depuis la lettre sur Dotard, you know my self as I[262].

Mais revenons. J’insiste pour envoyer 5 ou 600 exemplaires respirer l’air natal à Bruxelles. Vu le bâtard[263], il faut tâcher de rentrer dans nos fonds, et vaincre un peu de paresse.

Je suis passionné pour ta critique, tu me connais intus et in cute. Ne ménage rien, donne le mot le plus cruel à la plus cruelle nouvelle, comme dit notre ami Shakespeare.

 

R. le 21 j. 1817.

Comme je suis né malheureux, observant trop longtemps les loges de Raphaël au Vatican le 16, par un temps froid, je suis au lit depuis le 16 au soir, cum grandi dolore capitis. Cela ne retarde que de 4 ou 5 jours le Moïse et le jugement, car le médecin m’annonce la fin de la fièvre pour demain. Fais pousser le Bossu jusqu’au jugement. L’ouvrage, à son égard, sera comme fini.

Recommande au Bossu de ne faire feu qu’à propos, autrement il incendie mon rendez-vous. Appelle Jules Onuphro Lani, surtout envoie à Bruxelles 600. Je serai à Cularo pour la fin de février. Je crains que le timbre n’ait ébruité la grossesse de cette pauvre Dominique. Dieu sait quel scandale dans Landerneau, outre que l’envieux Alexandre nous a déjà vu lire le gros volume l’année dernière[264].

LIX

Note pour le Libraire.

(Envois de l’Histoire de la peinture en Italie).

Le 15 septembre 1817.

Nota: n’afficher et n’envoyer aux journaux que quinze jours après avoir adressé des exemplaires aux personnes nommées ci-après.

Ne pas envoyer d’exemplaires à la Quotidienne, aux Débats, au Bon Français, à la Quinzaine.

Envoyer à:

M. le duc de La Rochefoucault-Liancourt, rue Royale-Saint-Honoré, 9;

M. le duc de Choiseul-Praslin, rue Matignon, 1;

M. le comte de Tracy, rue d’Anjou-Saint-Honoré, 42;

M. le comte de Volney, pair de France, membre de l’Académie française, rue de La Rochefoucault, 11;

M. le comte Garat, rue Notre-Dame-des-Champs;

M. le lieutenant-général, comte, pair de France Dessoles, rue d’Enfer-Saint-Michel, 4;

M. le lieutenant-général Andreossy, rue de la Ville-l’Evêque, 22;

M. de Cazes, ministre;

M. le due de Broglie, pair de France, rue Lepelletier, 20. Et le duc de Broglie, de la Chambre des députés, rue Saint-Dominique, 19;

M. de Staël fils;

M. Benjamin Constant (Mercure);

Sir Francis Eggerton;

M. le duc de Brancas-Lauraguais, pair de France, rue Traversière-Saint-Honoré, 45;

M. Terier de Monciel;

Mme la comtesse de Saint-Aulaire;

M. le comte Boissy-d’Anglas, pair, rue de Choiseul, 13;

M. le comte Chaptal, membre de l’Institut, président de la Société d’encouragement, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 70;

M. Thénard, membre de l’Académie des Sciences, rue de Grenelle-Saint-Germain, 42;

M. Biot, membre de l’Institut, au Collège de France, place Cambrai. Absent de France;

M. le chevalier Poisson, membre de l’Institut, rue d’Enfer-Saint-Michel, 20;

M. le comte La Place, pair de France et membre de l’Institut, rue de Vaugirard, 31;

M. de Humboldt;

M. Maine-Biran, rue d’Aguesseau, 22;

M. Manuel, avocat;

M. Dupin, avocat, rue Pavée-Saint-André-des-Arcs, 18;

M. Berryer, avocat, rue Neuve-Saint-Augustin, 40;

M. Mauguin, avocat de la Cour royale, rue Sainte-Anne, 53;

M. de Jouy, de l’Institut, rue des Trois-Frères, 11;

M. Say, du Constitutionnel;

M. Villemain, chef de division à la Police;

M. le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies, rue Duphot, 10;

M. de Lally-Tollendal, pair, membre de l’Institut, Grande-Rue-Verte, 8;

M. Laffitte, banquier, député, rue de la Chaussée-d’Antin, 11;

M. le maréchal duc d’Albuféra, rue de la Ville-l’Evêque, 18;

M. le prince d’Eckmüll, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 107;

M. Béranger, auteur du Recueil de chansons;

Mme Récamier;

M. Récamier (Jacques), banquier, rue Basse-du-Rempart, 48;

M. Dupuytren, chirurgien en chef, vis-à-vis la colonnade du Louvre;

M. Talma, rue de Seine-Saint-Germain, 6;

Mlle Mars, rue Neuve-du-Luxembourg, 2 bis;

M. Prud’hon, peintre d’histoire, rue de Sorbonne, 11;

M. Gœthe, ministre d’État, à Francfort-sur-le-Mein;

M. Sismonde-Sismondi, à Genève;

Sir Walter Scott, poète, à Edimbourg[265].

LX

Au baron de Mareste.

Milan, le 15 octobre 1817[266].

Jugez du plaisir que m’a fait votre lettre, je n’ai pas encore de journaux!—Je suis ravi de la défaite des jacobins Manuel, Laffitte et consorts. Dites-moi comment on a mis le désordre parmi eux. Ensuite, je ne conçois pas la peur du bon parti. Que feraient cinq ou six bavards de plus?—La généralité de la France a nommé de gros butors, qui seront toujours du parti de notre admirable Maisonnette[267]. Je suis peiné à fond de ce que vous me dites de Besançon[268], qui n’a pas encore son affaire. Ceci est un exemple pour Henri. Il est résolu à ne prendre de place qu’à la dernière extrémité. Or, il a encore 6,000 fr. pour six ans. Cependant voici son état de services. Je vous prie de mettre tous vos soins aux articles.—Maisonnette va croître en puissance et, en ayant le courage d’attendre cinq ou six mois, nous serons articulés, id est vendus. Ne pourrait-on pas essayer de faire passer au Constitutionnel et au Mercure, l’article de Crozet?—En attendant, faisons parler le Journal général, ou même les Lettres Champenoises. Quant aux Débats, Maisonnette pourrait se réduire à les prier de parler, même en mal. Je finis par répéter qu’en en parlant à Maisonnette tous les quinze jours, d’ici à six mois nous obtiendrons l’insertion. Quand ce serait d’ici à un an, mieux vaut tard que jamais.

Je suis bien fâché de la paresse de Crozet. Ça vous aurait fait une maison charmante; sa femme est pleine d’esprit naturel; vous y auriez présenté deux ou trois hommes de sens; c’était un excellent endroit pour être les pieds sur les chenets. Grondez-le ferme afin qu’en dépit de la grande maxime, il se repente.

Adieu, parlez de moi à Mme Chanson et à Maisonnette. Je parle de vous à Hélie, qui est tout à fait supérieur[269].

LXI

Au même.

Milan, le 12 septembre 1818.

Enfin, vous voilà en pied, mon cher ami, et distribuant des passeports aux voyageurs ébahis, qui viennent d’être renvoyés de commis en commis, pendant vingt minutes, et avec sept mille francs encore[270]. Je vous assure que cet heureux événement m’a donné une joie sincère. Est-il vrai qu’il date du 1er janvier dernier? C’est le cas de dire: chi la dura la vince. Rien de nouveau. Un ballet d’Otello archi-sublime; trois opéras de suite archi-plats. Le dernier de Solliva est le plus mauvais de tous. Nous allons en avoir un de Winter et un de Morlachi.

Ici, les Romantiques se battent ferme contre les Classiques; vous sentez bien que je suis du parti de l’Edinburgh Review. A propos, remettez à M. Joubert le nº 56, il me l’enverra par la poste. Ne pourriez-vous pas risquer la même voie pour les autres livres?

J’ai vu avec plaisir cet homme d’esprit, M. Courvoisier, recevoir le prix de son zèle désintéressé. Lyon en 1817, fait grand bruit hors la France.

Nous aurons ici Marie Stuart, ballet de Vigano. Comment s’en va votre Opera buffa? Dites à vos plats journalistes de vanter un peu les ballets de Vigano et les décorations de Milan. Nous en avons eu cent-vingt-deux de nouvelles en 1817; chacune coûte vingt-quatre sequins.

Vous n’avez pas le temps de lire; mais le samedi, chez Maisonnette, vous devez apprendre des nouvelles littéraires. Je pense qu’il peut bien paraître à Paris, six volumes par an, dignes de vous. Faites-moi connaître ce qui vous semble bon.

Voyez-vous quelquefois M. Masson et M. Busche[271]?

LXII

Au Même.

Grenoble, le 9 avril 1818.
(Maison Bougy, place Grenette, nº 10.)

Mon aimable ami, le procès et la maladie de ma sœur me tiendront ici un long et ennuyeux mois. J’espère, comme moyen de salut, quelques lettres de vous. Je vous expliquerai la position de Milan et vous me comprendrez ensuite à demi-mot. Je vous décrirai les merveilles de nos arts. Cela faisait la seconde partie de ma réponse à votre délicieuse lettre de dix-huit pages, que je sais par cœur. Vous aurez trouvé, sans doute, trop de politique dans la mienne. Comme vos agents vous flattent, j’ai copié la manière de voir de plusieurs Anglais qui ont passé chez nous en dernier lieu. Je suis d’avis qu’il faut garder l’armée d’occupation et s’en tenir au Concordat de 1801, plus une ordonnance du Roi qui, pour dix ans, défende tous les titres, une suspension provisoire de la noblesse, comme nous avons une suspension provisoire des trois quarts de la Charte.

Vous reconnaîtrez la sottise de mon cœur; le discours de M. Laffitte, lu hier à Chambéry, m’a pénétré de douleur. Je pense qu’il exagère pour tâter du ministère. Je pense de plus, avec Jefferson, qu’il faut faire au plus vite et proclamer la banqueroute. Sans les emprunts, on n’aurait pas payé les Alliés. Ils auraient divisé la France? Où est le mal?—faut-il être absolument 83 départements, ni plus ni moins, pour être heureux? Ne gagnerions-nous pas à être Belges?

D’ailleurs, il faudrait une garnison de vingt mille hommes par département, pour garder, au bout de cinq ans, la France démembrée. Si l’on avait déclaré que les dettes contractées sous un roi, ne sont pas obligatoires pour son successeur, voyez Pitt impossible et l’Angleterre heureuse.

Comme votre aimable ami (Maisonnette), poursuivi par la politique, jusque dans sa tasse de chocolat, doit-être non moins poursuivi par les flatteurs, communiquez-lui ces idées américaines.

M. Gaillard, consul à Milan, fut invoqué dernièrement par quelques Français qui, à la Police avaient des difficultés pour un visa oublié sur leurs passeports: il répondit en refusant d’intervenir. Je suis Consul du Roi et non «des Français.»—Le comte Strassoldo, indigné du propos, fit lever la difficulté. Vous maintenez de tels agents et vous renvoyez l’armée d’occupation.

Je trouve ici un préfet un peu méprisé, pour n’avoir pas répondu, en Français, aux provocations entendues par ses oreilles au Cours de la Graille[272], devant cinq cents témoins. Je suppose qu’il avait ses ordres. D’après mes idées, chez un peuple étiolé par deux cents ans de Louis XIV, il est utile d’avoir des autorités personnellement méprisées. Cependant, je vous engage à renvoyer M. de Pina.

J’envoie à l’aimable Maisonnette les tragédies de Monti; c’est le Racine de l’Italie, du génie dans l’expression. La tragédie des Gracques[273] peut être une nourriture fortifiante pour un poète classique. Mais le classicisme de notre ami ne cède-t-il pas à la connaissance des hommes, qui s’achète quai Malaquais[274]? Se tue-t-il toujours de travail?

Si le couvert du ministre n’est pas indiscret, je vous enverrai, pour vous, deux petits volumes, bien imprimés, contenant plusieurs poèmes de Monti. Comme cette digne girouette n’a changé de parti que quatre fois seulement, ses poèmes sont rares[275].

LXIII

Au Même.

Paris, le 4 mai 1818.

Cher tyran, enfin, hier soir, en rentrant, jé havé trouvé une letter du duc de Stendhal: elle est tellement excellente que je crois devoir vous faire bien vite cadeau d’une copie d’icelle.

(Schmit).

Copie:

Grenoble, le 1er mai 1818.

Mon aimable compagnon, que votre longue lettre m’a fait de plaisir! Elle m’a attendu vingt-quatre heures, parce que j’étais dans nos montagnes, la seule chose qui puisse rompre l’ennui dans ce pays d’égoïsme plat.

C’est aussi bien plat l’avantage en question. O ciel! faut-il qu’un Moscovite s’avilisse à ce point! Mais comme Besançon dit que l’on perd la moitié de son bon sens dès qu’on est seulement à quarante lieues de Paris, je prends le parti de faire comme lui dans cette circonstance; s’il en veut, j’en prends, et demain je vous envoie l’extrait de baptême. En me prévenant quinze jours d’avance, ce qui me vaudra une autre lettre de vous, je ferai compter les 200 francs à Paris.

Parlez-vous sérieusement? Le vicomte[276] en queue de morue! Le vicomte dîner aux Frères provençaux! C’est trop fort, c’est incroyable! Je le voyais au troisième degré du marasme moral. Il m’écrivait autrefois des lettres délicieuses et, depuis un an, il n’est rien sorti. Portez-en mes plaintes à la vicomtesse.

Je vous approuve de tout mon cœur, dans votre dos à dos silencieux avec quelque pour cent. Il faut apprendre à ces coquines-là qu’elles ne sont bonnes que quand on les désire. Et Mina? Dites à Besançon que je compte partir d’ici le 10 mai, au plus tard: qu’il me dépêche encore une secousse électrique avant mon départ.

Ne plaisantez pas mon tyran Milaniste, songez qu’il n’y a point eu de réaction. Depuis la chute des brigands, en tout 23 arrestations; pesez cela. Je finis parce que je m’ennuie tant dans ce pays que je suis éteint.

Quand vous écrirez à Dessurne[277], demandez-lui comment vont les ventes. On lui a envoyé trois marchandises, savoir: Vie de Haydn, l’Histoire de la peinture, Voyages de Stendhal[278]. Le nº 57 de l’Edinburg-Review, parlant de ce dernier, on a dû en vendre. Savez-vous que Besançon vous remettra 300 francs avec prière de les faire passer Fleet street, 203, pour acheter une Edinburg Review de rencontre, plus 2 volumes de table, Paternoster row, chez Longmans.

Adieu, mon cher secrétaire d’ambassade. Je vous somme de me donner des nouvelles. Alors quel est le moins plat des Annales ou du Journal général? Je suis chargé d’abonner mes amis à quelque chose qui ne soit pas les Débats.—Je ne suis pas taillé en solliciteur; j’ai la jambe trop grosse.

Yours, Tavistock[279].

LXIV

Au Même.

Milan, le 20 novembre 1818.

Il est plus facile pour Henri d’avoir des Books[280], traduits en Anglais, que de les avoir annoncés à Paris. Voilà le voyage traduit[281], avec dix pages des plus grandes louanges (en mai 1818).

C’est vous qui m’avez donné l’anecdote de Grécourt. J’avais des nerfs ce jour-là et l’ajoutai tant bien que mal au livre que je corrigeais. Refaites-moi ce conte ainsi que celui de la Bisteka[282] gran francesi grandi in tutto, et ajoutez-le au manuscrit, quand il passera sous vos yeux. Vous savez bien que je ne suis pas auteur à la Villehand[283]. Je fais de ces niaiseries le cas qu’elles méritent; çà m’amuse; j’aime surtout à en suivre le sort dans le monde, comme les enfants mettent sur un ruisseau des bateaux de papier. Vous ai-je dit que Stendhal a eu un succès fou ici, il y a quatre mois. Par exemple, l’exemplaire du Vice-Ring fut lu au café par quatre personnes qui ne voulaient que le feuilleter et qui se trouvèrent arrivées à une heure du matin, croyant qu’il était dix heures du soir, et ayant oublié d’aller prendre leurs dames au théâtre, etc. On a découvert trois faussetés.

Je vois qu’il va y avoir une Revue encyclopédique. Au fait, il n’y a plus de journaux littéraires, ce besoin doit se faire sentir. Je pense sincèrement que tout ce que nous avons à désirer en politique, c’est que les choses continuent du même pas, dix ans de suite. Il n’y a plus d’alarmes à avoir. Donc, l’intérêt politique doit céder un peu à l’intérêt littéraire. D’ailleurs, les discussions politiques commencent à être si bonnes, c’est-à-dire, si profondes, qu’elles en sont ennuyeuses. Qui pourra, par exemple, suivre celle sur le Budget? Voyez donc si vous pouvez obtenir accès à la Revue encyclopédique, qui a une division intitulée: Peinture. Voilà pour l’essentiel. Le luxe, pour ma vanité, serait un vrai jugement, en conscience, par Dussault, Feletz ou Daunou.

Il y a ici huit ou dix excellents juges des Sensations du Beau, qui ont un mépris extrême pour M. Quatremère de Quincy et les connaisseurs de France. Le Jupiter Olympien de M. Quatremère est d’un ridicule achevé, par exemple.—1º Quels sont à Paris, les gens qui passent pour connaisseurs?—2º pour grands peintres?—3º pour bons sculpteurs? Ne me laissez pas devenir étranger dans Paris.

Ch. Durif[284]

7 Décembre 1818.

LXV

A Madame ***

Grenoble, le 15 août 1819.

Madame,

J’ai reçu votre lettre il y a trois jours. En revoyant votre écriture j’ai été si profondément touché que je n’ai pu prendre encore sur moi de vous répondre d’une manière convenable. C’est un beau jour au milieu d’un désert fétide, et, toute sévère que vous êtes pour moi, je vous dois encore les seuls instants de bonheur que j’aie trouvés depuis Bologne. Je pense sans cesse à cette ville heureuse où vous devez être depuis le 10. Mon âme erre sous un portique que j’ai si souvent parcouru, à droite au sortir de la porte Majeure. Je vois sans cesse ces belles collines contournées de palais qui forment la vue du jardin où vous vous promenez. Bologne, où je n’ai pas reçu de duretés de vous, est sacré pour moi; c’est là que j’ai appris l’événement qui m’a exilé en France, et tout cruel qu’est cet exil il m’a encore mieux fait sentir la force du lien qui m’attache à un pays où vous êtes. Il n’est aucune de ces vues qui ne soit gravée dans mon cœur, surtout celle que l’on a sur le chemin du pont, aux premières prairies que l’on rencontre à droite après être sorti du portique. C’est là que, dans la crainte d’être reconnu, j’allais penser à la personne qui avait habité cette maison heureuse que je n’osais presque regarder en passant. Je vous écris après avoir transcrit de ma main deux longs actes destinés, s’il se peut, à me garantir des fripons dont je suis entouré. Tout ce que la haine la plus profonde, la plus implacable et la mieux calculée peut arranger contre un fils, je l’ai éprouvé de mon père[285]. Tout cela est revêtu de la plus belle hypocrisie, je suis héritier et, en apparence, je n’ai pas lieu de me plaindre.

Ce testament est daté du 20 septembre 1818, mais l’on était loin de prévoir que le lendemain de ce jour il devait se passer un petit événement qui me rendrait absolument insensible aux outrages de la fortune. En admirant les efforts et les ressources de la haine, le seul sentiment que tout ceci me donne, c’est que je suis apparemment destiné à sentir et à inspirer des passions énergiques. Ce testament est un objet de curiosité et d’admiration parmi les gens d’affaires; je crois cependant, à force de méditer et de lire le code civil, avoir trouvé le moyen de parer le coup qu’il me porte. Ce serait un long procès avec mes sœurs, l’une desquelles m’est chère. De façon que, quoique héritier, j’ai proposé ce matin à mes sœurs de leur donner à chacune le tiers des biens de mon père. Mais je prévois que l’on me laissera pour ma part des bien chargés de dettes et que la fin de deux mois de peines, qui me font voir la nature humaine sous un si mauvais côté, sera de me laisser avec très peu d’aisance et avec la perspective d’être un peu moins pauvre dans une extrême vieillesse. J’avais remis à l’époque où je me trouve les projets de plusieurs grands voyages. J’aurais été cruellement désappointé si tous ces goûts de voyages n’avaient disparu depuis longtemps pour faire place à une passion funeste. Je la déplore aujourd’hui, uniquement parce qu’elle a pu me porter dans ses folies à déplaire à ce que j’aime et à ce que je respecte le plus sur la terre. Du reste, tout ce que porte cette terre est devenu à mes yeux entièrement indifférent, et je dois à l’idée qui m’occupe sans cesse la parfaite et étonnante insensibilité avec laquelle de riche je suis devenu pauvre. La seule chose que je crains c’est de passer pour avare aux yeux de mes amis de Milan qui savent que j’ai hérité.

J’ai vu, à Milan, l’aimable L..., auquel j’ai dit que je venais de Grenoble et y retournais. Personne que je sache, Madame, n’a eu l’idée qu’on vous avait écrit. Quand on n’a pas de beaux chevaux, il est plus facile qu’on ne pourrait l’imaginer d’être bien vite oublié.

Ne vous sentez-vous absolument rien à la poitrine? Vous ne me répondez pas là dessus et vous êtes si indifférente pour ce qui fait l’occupation des petites âmes que tant que vous n’aurez pas dit expressément le non, je crains le oui. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles dans le plus grand détail, c’est la seule chose qui puisse me faire supporter la détestable vie que je mène.

J’ai la perspective de voir ma liberté écornée à Milan, je ne puis me dispenser d’y conduire ma sœur qu’Otello a séduit et qui, dans ce pays, est toujours plus malade.

Je finis ma lettre, il m’est impossible de continuer à faire l’indifférent. L’idée de l’amour est ici mon seul bonheur. Je ne sais ce que je deviendrais si je ne passais pas à penser à ce que j’aime le temps des longues discussions avec les gens de loi.

Adieu, Madame, soyez heureuse; je crois que vous ne pouvez l’être qu’en aimant. Soyez heureuse, même en aimant un autre que moi.

Je puis bien vous écrire avec vérité ce que je dis sans cesse:

La mort et les enfers s’ouvriraient devant moi,
Phédime, avec plaisir j’y descendrais pour toi.

Henri[286].

LXVI

A M. le Comte Daru,

Pair de France,

Rue de Grenelle, n. 82, faubourg Saint-Germain.

Paris.

Grenoble, le 30 août 1819.

Monsieur,

J’ai eu le malheur de perdre mon père en juin. J’arrive d’Italie, et je trouve que la plupart des lettres que j’ai écrites depuis six mois ne sont pas parvenues en France. Je désire qu’une lettre que j’ai eu l’honneur de vous adresser au mois d’avril ait été plus heureuse. Je me féliciterais, comme Français, qu’on vous eût rendu quelque influence sur la chose publique; comme particulier, je prends une part bien vive à ce qui peut vous être agréable. Je dois aux dignités dont vous avez été revêtu de n’être pas un petit bourgeois plus ou moins ridicule, et d’avoir vu l’Europe et apprécié les avantages des places[287].

Mon père laisse des dettes énormes. S’il me reste 4,000 francs de rente en terre, je retournerai vivre à Milan; dans le cas contraire, j’irai faire à Paris, le pénible métier de solliciteur. Comme la liquidation marche lentement j’aurai le temps d’aller passer quelques semaines à Paris, et de vous renouveler de vive voix, l’assurance de toute ma reconnaissance et du respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

H. Beyle[288].

LXVII

A Madame ***

8 juillet 1820.

Permettez-moi, madame, de vous remercier des jolis paysages suisses. Je méprisais ce pays depuis 1813, pour la manière barbare dont on y a reçu nos pauvres libéraux exilés. J’étais tout à fait désenchanté. La vue de ces belles montagnes que vous avez eu sous les yeux, pendant votre séjour à Berne, m’a un peu réconcilié avec lui.

J’ai trouvé, dans les mœurs dont parle ce livre, précisément ce qu’il me fallait pour prouver, ce dont je ne doute pas, c’est que pour rencontrer le bonheur dans un lien aussi singulier, et j’oserais presque dire aussi contre nature, que le mariage, il faut au moins que les jeunes filles soient libres. Car au commun des êtres il faut une époque de liberté dans la vie, et pour être bien solitaire il faut avoir couru le monde à satiété.

J’espère, madame, que vos yeux vont bien; je serais heureux de savoir de leurs nouvelles en détail.

Agréez, je vous prie, l’assurance des plus sincères respects.

H. B.[289].

LXVIII

Au baron de Mareste.

Milan, le 20 octobre 1820.

Ai-je besoin de vous répéter que vous avez le pouvoir despotique sur Love[290].

Si vous trouvez du baroque, du faux, de l’étrange, laissez passer; mais si vous trouvez du ridicule, effacez. Consultez l’aimable Maisonnette, qui, en corrigeant les épreuves, est prié de tenir note des passages ridicules.

Le faux, l’exagéré, l’obscur, sont peut-être tels à vos yeux et non aux miens. Corrigez aussi les fautes de syntaxe française.

J’attends avec impatience que vous m’annonciez l’arrivée du manuscrit; je n’en ai pas d’autre. Dès qu’il y aura une feuille d’épreuve, envoyez-la moi à l’adresse ordinaire. Je m’amuserai, à la campagne, à corriger le style pour une seconde édition.—Vous aurez la comédie romantique[291] dans six mois.

Si vous avez la patience de lire Love, dites-moi franchement ce que vous en pensez. Maisonnette le trouvera obscur, exagéré, trop dénué d’ornements.

Je voudrais qu’il n’arrivât aucun exemplaire aux lieux où je suis. La jalousie de la peinture[292] a porté plusieurs personnes à me calomnier. Il paraît que la calomnie est presque entièrement tombée.

J’ai la plus entière confiance dans le cynique comte Stendhal; je le crois parfaitement honnête homme.

Je pense beaucoup à votre idée d’aller à Rome. La principale objection, c’est que j’aime les lacs, mes voisins. J’y passe économiquement plusieurs semaines de l’année. Je crois les gens d’ici moins coquins que les Romains et plus civilisés. Quatre heures de musique tous les soirs me sont devenues un besoin que je préférerais à Mlle Mars et Talma. Voyez combien nous sommes différents! Enfin, j’ai pour ce pays une certaine haine; c’est de l’instinct, cela n’est pas raisonné; à mes yeux il est le représentant de tout ce qu’il y a de bas, de prosaïque, de vil, dans la vie; mais brisons.

Je viens de lire Byron sur les lacs. Décidément les vers m’ennuient, comme étant moins exacts que la prose. Rebecca, dans Ivanhoe, m’a fait plus de plaisir que toutes les Parisina de lord Byron. Que dites-vous de ce dégoût croissant pour les vers? Comme je fais une comédie en prose, serait-ce la jalousie de l’impuissance? Éprouvez-vous ce dégoût? Crozet le ressent-il?

Nommez-moi les trois ou quatre bons livres qui, chaque année, doivent montrer le bout de leur nez à Paris.—Par exemple, on ne se doute pas ici qu’il existe un Sacre de Samuel. Le beau talent de Crozet périra-t-il d’engourdissement à Troyes? Je le crois né pour écrire l’histoire.

Il est chaud, anti-puéril, libéral, patient, exact. J’ai lu avec plaisir les lettres de A. Thierry dans le Courrier. Cela est conforme au peu que j’ai entrevu de l’histoire de France. Surtout, j’estime beaucoup le jésuite Daniel et méprise le libéral Mézeray; comme hommes, ce serait le contraire.

Tout est fort tranquille ici, quoiqu’en disent les libéraux.

Mes compliments au courageux Sel gemme, je suis ravi de son opuscule. Ah! si je pouvais lui faire avaler le commentaire de Tracy et le Bentham qu’on vient d’imprimer chez Bossange[293]!

LXIX

Au Même.

Milan, le 13 novembre 1820.

Cher ami, ajoutez la pensée ci-après, aux 73 pensées que vous avez déjà, pour mettre à la fin de l’Amour.

Je vois dans le journal de ce matin (Le Courrier Français nº 492, du 24 octobre 1820), que M. de Jouy, un écrivain distingué, dit encore[294] du mal d’Helvétius. Helvétius a eu parfaitement raison lorsqu’il a établi que le principe d’utilité ou l’intérêt, était le guide unique de toutes les actions de l’homme. Mais, comme il avait l’âme froide, il n’a connu ni l’amour, ni l’amitié, ni les autres passions vives qui créent des intérêts nouveaux et singuliers.

Il se peut qu’Helvétius n’ait jamais deviné ces intérêts; il y a trop longtemps que je n’ai lu son ouvrage, pour pouvoir l’assurer. Peut-être que, par ménagement pour la facilité que montre le bon public à se laisser égarer, il aurait dû ne jamais employer le mot intérêt et le remplacer par les mots plaisir ou principe d’utilité.

Sans nul doute, il aurait dû commencer son livre par ces mots: «Régulus retournant à Carthage pour se livrer à d’horribles supplices, obéit au désir du plaisir, ou à la voix de l’intérêt.»

M. de Loizerolles marchant à la mort, pour sauver son fils, obéit au principe de l’intérêt. Faire autrement eût été pour cette âme héroïque, une insigne lâcheté, qu’elle ne se fût jamais pardonnée; avoir cette idée sublime crée à l’instant un devoir.

Loizerolles, homme raisonnable et froid, n’ayant point à craindre ce remords, n’eût pas répondu, au lieu de son fils, à l’appel, du bourreau. Dans ce sens, on peut dire qu’il faut de l’esprit pour bien aimer. Voilà l’âme prosaïque et l’âme passionnée[295].

LXX

A Métilde....(?)

(1821?)

Madame,

Ah! que le temps me semble pesant depuis que vous êtes partie! Et il n’y a que cinq heures et demie! Que vais-je faire pendant ces quarante mortelles journées? Dois-je renoncer à tout espoir, partir et me jeter dans les affaires publiques? Je crains de ne pas avoir le courage de passer le Mont-Cenis. Non, je ne pourrai jamais consentir à mettre les montagnes entre vous et moi. Puis-je espérer, à force d’amour, de ranimer un cœur qui ne peut être mort pour cette passion? Mais peut-être suis-je ridicule à vos yeux, ma timidité et mon silence vous ont ennuyée, et vous regardiez mon arrivée chez vous comme une calamité. Je me déteste moi-même; si je n’étais pas le dernier des hommes ne devais-je pas avoir une explication décisive hier avant votre départ, et voir clairement à quoi m’en tenir?

Quand vous avez dit avec l’accent d’une vérité si profondément sentie: ah! tant mieux qu’il soit minuit! ne devais-je pas comprendre que vous aviez du plaisir à être délivrée de mes importunités, et me jurer à moi-même sur mon honneur de ne vous revoir jamais? Mais je n’ai du courage que loin de vous. En votre présence, je suis timide comme un enfant, la parole expire sur mes lèvres, je ne sais que vous regarder et vous admirer. Faut-il que je me trouve si inférieur à moi-même et si plat[296]!

LXXI

A Madame ***

Berne, le 28 juin 1822.

Je ne vous ai pas encore adressé l’Amour, madame, parce que je ne suis pas allé à Paris. Après vous avoir quittée, la pluie et le froid vinrent compléter le malheur commencé par l’absence d’une société si bonne et aimable pour moi. Je n’ai trouvé la chaleur qu’à Cannes, où j’ai passé trois jours à me promener au milieu des orangers en pleine terre. Me voici en Suisse, paysages admirables, mais j’ai froid. N’oubliez pas, madame, l’auberge de la Couronne, à Genève, bâtie depuis deux ans. Demandez une chambre au troisième, ayant vue sur le lac; on ferait payer ces chambres dix francs par jour, que ce ne serait pas cher. Rien de plus beau au monde, (elles coûtent deux francs)[297].

LXXII

Au Baron de Mareste.

Rome, le 23 janvier 1824.

Ce n’est pas ma faute, mon cher ami non marié, si vous n’avez pas reçu une longue lettre sur la divine laideron Pisaroni. Je veux vous reporter votre mot trop court du 7 novembre dernier, avec le timbre douze janvier 1824; je l’ai reçu, je crois, le 13 janvier. Il pleut, pour la première fois, depuis le 4.—Temps sublime! Grandes promenades avec M. Chabanais et M. Ampère[298], et de nouveaux amis. Demandez une communication à M. Stricht ou au docteur Shakespeare (M. Edwards).

Mille amitiés à la Giuditta[299], à son aimable mari, à son excellente mère. Comment se porte le chevalier Michevaux[300]? Que j’aurais de plaisir à bavarder avec lui! Dans la Naissance de Parthénope[301], il y a eu huit premiers partis à Naples.—Plate musique, exécution délicieuse. Oh attend à Rome la Ferlotti, jolie chanteuse, qui vaut 25,000 francs pour Paris.—Mauvais spectacles à Rome.—Hier, charmant spectacle français chez M. Demidoff. Mme Dodwell, la plus jolie tête que j’aie vue de ma vie[302].

LXXIII

Au Même.

Paris, le 3 mai 1824.

Monsieur et cher Compatriote,

Vous devriez bien me faire une histoire de l’établissement de l’opéra bouffe à Paris, de 1800 à 1823. Cela ferait un beau chapitre de la Vie de Rossini. Nous mettrions en note: Ce chapitre est de M. Adolphe de Besançon.

La négociation pour l’impression dudit Rossini prend une bonne tournure. J’ai envoyé une convention signée de moi; j’en attends le retour.

Dans cette histoire de l’opéra bouffe à Paris, vous pourrez fourrer toutes les méchancetés qui composent l’article que La Baume néglige. Leur coup sera bien plus sensible à cet animal de Papillon[303] placé dans une espèce d’ouvrage historique, où il y a des faits.

Vous pourrez donner plus d’étendue et de largeur à vos accusations de conspiration contre le dit opéra. Je vous conseillerais même d’insérer la lettre du dit Papillon à Pellegrini, Zuchelli et Cie.

Si vous ne faites pas ce chapitre, il me donnera une peine du diable à moi qui, ayant été absent, n’ai nulle mémoire des faits. Vous aurez à épancher votre bile sur les sottises de l’administration de Mme Catalani et à montrer votre génie, en esquissant un projet de constitution pour cet Opéra. Le bon Barilli, qui vous voit de bon œil, vous donnera tous les petits renseignements dont vous pourrez avoir besoin, entre deux fottre, au pharaon.

Si j’avais à proposer une constitution, je nommerais un comité composé de dix hommes louant des loges à l’année, fortifiés d’un membre de l’Académie et d’un Italien riche établi à Paris. Voilà un comité de douze personnes qui se réunira une fois tous les quinze jours. Sur les douze, il y en aura neuf de présents. Ils feront un rapport au ministre sur les faits et gestes de l’entrepreneur.

Il y aura un entrepreneur auquel on donnera l’impresa du théâtre. On obligera à fournir le spectacle actuel; spectacle que l’on décrira en vingt articles. Il recevra 150,000 fr. par an, par 24e, tous les quinze jours. Or, ces 24es ne lui seront pas payés que sur le Vu bon à payer du président du comité des amateurs, président élu par eux, de six mois en six mois. Ce comité présidera aussi au choix des pièces et à l’engagement des acteurs.

Le grand avantage est que ce comité de douze personnes riches comme le Bailly de Ferette, le duc de Choiseul, M. Gros, peintre, M. de Sommariva, M. Montroud, défendra dans les salons les faits et gestes de l’administration de l’Opéra. Ces discussions feront que les salons bavarderont de l’Opéra buffa et s’y intéresseront.

Méditez cette idée; modifiez-la; prenez l’avis de La Baume. Tel jeune homme de vingt-six ans lira notre brochure qui sera ministre dans dix ans. Alors, il aura la fatuité de croire que nos idées sont les siennes[304].

Tamboust[305].

LXXIV

Au Même.

Paris, le 17 décembre 1824.

Que dites-vous de cette préface[306]? Qu’en diriez-vous si vous ne me connaissiez pas?

J’ai l’idée de réunir les articles du Salon ainsi que ceux sur l’Opéra buffa, insérés dans le Journal de Paris.

Pour plaire à la haute société il faudrait:

1º Ne jamais imprimer. Tout livre, si petit qu’il soit, nuit à l’aristocratie;

2º Il ne faudrait pas défendre un régicide[307]. Mais jamais je ne pourrais plaire à qui a 60,000 francs de rente; car je me fiche sincèrement d’un homme qui a 60,000 francs de rente et cela perce[308].