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Un pari de milliardaires et autres nouvelles

Chapter 13: TABLE
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About This Book

A collection of short, often comic narratives that examine social manners, finance, and human vanity. One story follows a destitute stranger in a great city who becomes the focus of a wager by two affluent men who furnish him with an enormous banknote to test whether its mere appearance can secure credit and social advantage without legal trouble. Other pieces rely on ironic misunderstandings, reversed expectations, and pointed satire to show how luck, reputation, and appearances determine opportunity and provoke human folly.

L’Angleterre n’a besoin ni de remparts,
Ni de tours haut perchées; elle marche sur
La montagne des flots, elle demeure stable sur l’abîme.

C’est bien ce qui se passe maintenant! Alors que, jadis, les petits bateaux bondissaient sur la crête des vagues et s’effondraient dans le creux des lames, les gigantesques navires d’à présent n’escaladent plus les montagnes de la mer; ils creusent une tranchée et les traversent. Leur poids formidable, leur masse et leur élan maîtrisent les flots les plus déchaînés.

Comme les hommes de la génération actuelle sont ingénieux! Aujourd’hui, à bord du «Havel», j’ai trouvé accroché dans la chambre des cartes un cadre rempli de fiches mobiles en bois; ces fiches portaient les inscriptions que voici:

Caisse à eauvide
Double-fond nº 1      plein
Double-fond nº 2plein
Double-fond nº 3plein
Double-fond nº 4plein

Pendant que j’essayais de deviner à quel jeu pouvaient bien servir ces morceaux de bois, un matelot entra et retourna la première fiche «vide»; au revers apparut l’inscription «plein». Il fit d’autres changements que j’ai oublié du noter, et je compris alors le rôle joué par ce cadre à fiches. Son rôle était d’indiquer la répartition du lest dans le bateau, et, chose remarquable, le lest était de l’eau. J’ignorais qu’un navire se fût jamais lesté avec de l’eau. J’avais lu seulement, un jour par hasard, qu’on devait mettre le procédé à l’essai. Ceci vous prouve que de nos jours entre l’essai d’un procédé nouveau et son adoption, il s’écoule très peu de temps, lorsque l’essai a paru concluant.

Accroché au mur, à côté du cadre à fiches, il y avait un plan du navire, montrant qu’il existait à bord vingt-deux grands «ballast» destinés à contenir de l’eau. Ces ballast sont dans la cale, entre la vraie coque du bâtiment et une fausse coque. Ils sont séparés par des cloisons étanches perpendiculaires à l’axe; un compartiment également étanche coupe la cale en deux, aux quatre cinquièmes de la longueur du bateau en partant de l’avant. Ces cloisons forment un chapelet de «ballast» sur une longueur de quatre cents pieds et d’une profondeur de cinq à sept pieds. Quatorze de ces bassins contiennent de l’eau fraîche prise à terre (environ quatre cents tonnes). Le reste est rempli d’eau salée, (six cent dix-huit tonnes). Le tout ensemble donne un peu plus de mille tonnes.

Voyez la commodité de ce lest. Le navire quitte le port tous bassins remplis. S’allégeant en route de la consommation de son charbon, il perd son assiette, lève le nez et donne de l’arrière. Alors on vide un des bassins de l’arrière et l’équilibre est rétabli. L’opération se répète chaque fois qu’il en est besoin. De même, l’eau d’un bassin situé à un bout du navire peut être transvasée dans un bassin à l’autre bout par des siphons et des pompes à vapeur. C’est un déménagement de cette nature que voulait marquer mon matelot en manipulant ses fiches.

La mer ayant grossi, le bateau avait besoin de prendre du poids à l’avant pour pouvoir couper l’eau sans monter à la lame; dans ce but, on fit passer vingt-cinq tonnes d’eau d’un bassin tout à fait à l’arrière, à l’avant du navire.

On garde les compartiments à eau entièrement pleins ou tout à fait vides: il faut que la masse liquide reste compacte, sans le moindre ballant. Il est évident qu’il ne faut pas de jeu dans le lest.

De toutes les ingénieuses inventions dont se sont vu doter les bateaux modernes, celle-là me semble constituer le «clou du genre». J’aimerais mieux l’avoir trouvée à moi tout seul que toutes les autres. Il est probable que jusqu’alors on n’avait jamais pu assurer complètement l’équilibre des navires. Or, un bateau déséquilibré ne peut gouverner, perd sa vitesse, fatigue à la mer. Pauvres bateaux! Dire que, depuis six mille ans, il sont si mal à l’aise! Depuis six mille ans, on les faisait voguer à travers le meilleur lest, le plus économique qui soit au monde; ils nageaient au milieu de ce lest (c’est bien le cas de le dire), mais comme ils ne pouvaient le dire à leurs maîtres, ceux-ci n’étaient pas assez malins pour s’en apercevoir.

Ne trouvez-vous pas étrange qu’un navire puisse se remplir de presque autant d’eau qu’il en déplace, et cela sans danger!...

L’ARCHE DE NOÉ

Les progrès faits dans l’art de la construction navale depuis Noë sont bien remarquables. Il faut avouer que, de son temps, les lois de la navigation étaient quelque peu négligées, et que, par contre, de nos jours, elles se trouvent réglées comme papier à musique. Le pauvre Noë ne pourrait guère entreprendre aujourd’hui ce qu’il se permit alors, car l’expérience nous a enseigné la nécessité de prendre, avec plus de scrupules, soin de la vie de nos semblables. A l’heure présente, Noë se verrait refuser la permission de sortir du port de Brême. Les inspecteurs venus pour passer la visite de l’arche lui feraient toutes sortes d’objections. Quiconque connaît l’Allemagne peut aisément s’imaginer la scène et tous les détails du colloque qui s’engagerait. Voici l’inspecteur, dans son superbe uniforme militaire, impressionnant de majesté et de correction, parfait gentleman, mois aussi immuable que l’étoile polaire dans la fidèle exécution de sa consigne. Il obligerait Noë à lui décliner: son lieu de naissance, son âge, la secte religieuse à laquelle il appartient, le chiffre de ses revenus, son grade et sa position sociale, le genre de ses occupations, le nombre de ses femmes, de ses enfants et de ses domestiques, ainsi que le nom, le sexe et l’âge de chacun d’eux. Au cas où il n’aurait pas de passe-port, il serait requis de s’en faire délivrer un sur l’heure. Puis, on passerait à l’arche.

—Sa longueur?

—Six cents pieds.

—Son tirant d’eau?

—Soixante-cinq.

—Entre baux?

—Cinquante à soixante.

—Construit en...

—Bois.

—Quelle essence?

—Cèdre et acacia.

—Décorations extérieures et intérieures?

—Goudronnée au dedans et au dehors.

—Passagers?

—Huit.

—Leur sexe?

—Quatre mâles, quatre femelles.

—Ages?

—Les plus jeunes, cent ans.

—Et les plus vieux?

—Six cents ans.

—Ah! vous allez à Chicago. Bonne idée. Le nom du médecin du bord?

—Il n’y a pas de médecin.

—Il faut vous en procurer un, et aussi un entrepreneur de pompes funèbres, c’est absolument indispensable. Des personnes aussi âgées doivent s’entourer de tout ce qui est nécessaire pour vivre. L’équipage?

—Les mêmes huit personnes.

—Les mêmes huit personnes?

—Parfaitement.

—Et là-dessus, quatre femmes?

—Oui, Monsieur.

—Ont-elles déjà servi dans la marine?

—Non, Monsieur.

—Et les hommes?

—Non plus.

—Un de vous a-t-il jamais navigué?

—Non, Monsieur.

—Où donc avez vous été élevés?

—Dans une ferme, tous.

—Ce navire, n’étant pas à vapeur, doit avoir un équipage de 800 hommes. Il faut vous les procurer. Il doit avoir aussi quatre seconds et neuf cuisiniers. Qui est le capitaine?

—C’est moi, Monsieur.

—Il faut que vous ayez un capitaine, voire même une femme de chambre, et des gardes-malades pour les personnes âgées. Qui a dessiné ce bateau?

—C’est moi, Monsieur.

—C’est votre début dans le genre?

—Oui, Monsieur.

—Je m’en doutais un peu. Quelle cargaison avez-vous?

—Des bêtes.

—De quelle espèce?

—De toutes les espèces.

—Sauvages ou domestiques?

—Surtout sauvages.

—Exotiques ou du pays?

—Surtout exotiques.

—Quelles sont vos principales bêtes sauvages?

—Megatheriums, éléphants, rhinocéros, lions, tigres, loups, serpents, toutes les espèces sauvages de tous les climats,—et une paire de chaque.

—Leurs cages sont-elles solides?

—Mais il n’y a pas de cages...

—Il vous faut des cages en fer. Qui donne à boire et à manger à toute cette ménagerie?

—Mais nous...

—Comment, vous, de si vieilles gens?

—Oui, Monsieur.

—C’est dangereux pour les bêtes et pour les gens. Il faut que ces bêtes soient soignées par des gaillards qui s’y entendent. Combien d’animaux avez-vous là?

—Des gros, sept mille; gros et petits, tout ensemble, quatre-vingt-dix-huit mille.

—Il vous faut douze cents gardiens. Par combien d’ouvertures le navire reçoit-il le jour?

—Par deux fenêtres.

—Où sont-elles situées?

—Sous les rebords du toit.

—Deux fenêtres pour un tunnel long de 600 pieds et profond de soixante-quinze?... Il faut mettre la lumière électrique, quelques lampes à arc et 1500 lampes à incandescence. Que feriez-vous pour parer à une voie d’eau? Combien de pompes y a-t-il à bord?

—Il n’y en a pas, Monsieur.

—Il vous faut des pompes.—Comment prenez-vous de l’eau pour les passagers et les animaux?

—Avec des seaux, par les fenêtres.

—Ce n’est pas admissible—quelle est votre force motrice?

—Ma force... quoi?

—Force motrice.—De quoi vous servez-vous pour faire marcher votre bateau?

—Mais de rien.

—Il vous faut des voiles ou la vapeur.—Comment est fait votre gouvernail?

—Nous n’en avons pas.

—Vous n’avez pas une barre?

—Non, Monsieur.

—Alors, comment gouvernez-vous?

—Nous ne gouvernons pas.

—Il vous faut un gouvernail, convenablement installé. Combien d’ancres?

—Pas une.

—Il vous en faut six.—Il est défendu de laisser partir un navire de cette dimension sans cette garantie. Combien de canots de sauvetage?

—Pas un, Monsieur.

—Il en faut vingt-cinq. Combien d’appareils de sauvetage?

—Pas un.

—Il en faut deux mille.—Combien de temps votre voyage va-t-il durer?

—Onze ou douze mois.

—Onze ou douze mois. C’est un peu long, mais vous arriverez encore pour l’Exposition.—Avec quoi votre bateau est-il doublé? Avec du cuivre?

—Sa coque n’est pas doublée du tout.

—Mon brave homme, les petites bêtes de la mer qui rongent le bois vont vous percer votre bateau comme un crible et vous le couler avant trois mois. Il ne peut pas partir dans ces conditions; il faut le faire doubler.—Encore un mot.—Avez-vous réfléchi que Chicago est une ville de l’intérieur et qu’un bateau comme celui-ci ne peut pas y arriver?

—Chicargo? Qu’est-ce ça, Chicargo? Je ne vais pas à Chicargo.

—Vraiment?—Alors puis-je vous demander ce que vous voulez faire de toutes ces bêtes?

—Mais les faire reproduire.

—Oh! n’en avez-vous pas assez comme cela?

—Il y en a assez pour les besoins actuels de la civilisation, mais comme tous les autres animaux vont être noyés par le déluge, ceux-ci serviront à en perpétuer l’espèce.

—Un déluge?

—Oui, Monsieur.

—Vous en êtes sûr?

—Absolument sûr.—Il va pleuvoir quarante jours et quarante nuits.

—Ne vous en effrayez pas, cher Monsieur, cela arrive assez souvent ici.

—Pas ce genre de pluie. Celle-là recouvrira la cime des montagnes, et on ne verra plus la terre.

—Entre nous,—(mais là, tout à fait officieusement)—je regrette que vous me fassiez cette révélation. Je suis obligé de ne pas vous laisser le choix entre la voile et la vapeur, et de vous imposer la vapeur. Votre bateau ne peut pas porter la centième partie de ce qu’il faudrait d’eau pour les animaux pendant onze mois.—Il vous faut une machine à distiller l’eau.

—Mais puisque je vous dis que j’en puiserai par les fenêtres avec des seaux.

—Belle réponse! Avant que le déluge n’ait recouvert la crête des montagnes, l’eau douce par infiltration de l’eau de mer sera devenue salée. Il vous faut la vapeur pour distiller de l’eau. Je vous présente mes civilités, Monsieur. Ai-je bien compris que c’est là votre premier essai d’architecture navale?

—Mon tout premier, Monsieur, parole d’honneur. J’ai construit cette arche sans posséder la moindre notion des constructions navales.

—C’est un ouvrage bien remarquable, Monsieur, bien remarquable. J’estime qu’il n’y a pas un bateau sur mer d’un caractère aussi nouveau et aussi étrange.

—Vous me flattez infiniment, cher Monsieur, infiniment. Croyez bien que je garderai de votre visite un impérissable souvenir. Tous mes devoirs, Monsieur, encore grand merci et... adieu!

Adieu? non pas! L’inspecteur allemand, avec une courtoisie infatigable, ferait à Noë toutes sortes de protestations d’amitié, mais ne lui permettrait jamais de prendre la mer sur son arche.

LA CARAVELLE DE CHRISTOPHE COLOMB

De Noë à Christophe Colomb, l’architecture navale subit quelques modifications, et passa d’une médiocrité ineffable à une condition un peu moins précaire. J’ai lu quelque part, je ne sais quand, qu’un des bateaux de Colomb jaugeait quatre-vingt-dix tonnes. En comparant ce navire aux modernes «lévriers» de l’Océan, on peut se faire une idée de la petitesse des barques espagnoles, et convenir qu’elles seraient mal outillées pour soutenir de nos jours la concurrence et transporter des passagers à travers l’Atlantique. Il en faudrait soixante-quatorze pour représenter le tonnage du «Havel» et avaler une de ses fournées. Autant que je m’en souviens, il leur fallut dix semaines pour faire la traversée. Avec nos idées actuelles, ce serait peu goûté comme vitesse de marche. La caravelle avait probablement un capitaine, un second, quatre matelots et un mousse pour tout équipage. L’équipage d’un «lévrier» moderne comprend deux cent cinquante personnes.

Le navire de Christophe Colomb étant petit et très vieux, nous pouvons à coup sûr en déduire certains détails secondaires qui ont échappé à l’histoire. Par exemple, nous nous doutons un peu, qu’avec ses faibles dimensions il devait rouler, tanguer et «faire bouchon» en mer calme, pour ne plus poser que sur la tête ou sur la queue, et se coucher les oreilles dans l’eau, au moindre coup de mer; nous supposons que les lames devaient s’y promener comme chez elles et balayer son pont de l’avant à l’arrière; que les «violons» étaient installés à table en permanence, ce qui n’empêchait pas la soupe des hommes de passer plus souvent sur leurs genoux que dans leur estomac; que la salle à manger pouvait avoir dix pieds sur sept, était sombre, étouffée, puant l’huile à plein nez; que la seule cabine du bord,—grande comme une tombe—contenait une rangée de deux ou trois couchettes, étroites et étranglées comme des cercueils, et qu’une fois la lumière éteinte il y faisait une obscurité lugubre si compacte qu’on aurait pu mordre dedans et la mâcher comme un morceau de caoutchouc. Nous en déduirons encore qu’on ne pouvait se promener que sur le pont supérieur du gaillard d’arrière (car le bateau était taillé comme un soulier à haut-talon); en réalité cette promenade ne comportait qu’un piste de seize pieds de long sur trois de large, car tout le reste du navire était encombré de cardages et inondé par les flots.

Tout cela n’est pan douteux. Si nous considérons que ce petit bateau était un vieux «raffiot», il faut nous rendre à certaines autres évidences. Par exemple, il était infesté de rats et de cancrelais; par les gros temps, il y avait autant de jeu dans ses jointures qu’entre les doigts de votre main et il prenait l’eau comme un panier. Qui dit «voie d’eau» dit eau dans la cale; or, de l’eau dans la cale, c’est la mort sans phrases, l’asphyxie à bref délai provoquée par une odeur à côté de laquelle un fromage de Limbourg est un parfum exquis.

D’après ces données rigoureusement exactes, nous pouvons suffisamment nous figurer la vie journalière du grand explorateur. De grand matin il accomplissait ses dévotions devant le reliquaire de la Vierge. Sur le coup de huit heures, il faisait son apparition sur le pont-promenade du gaillard d’arrière. S’il faisait froid, il montait tout bardé de fer, depuis le casque à plume jusqu’à ses talons éperonnés, revêtu de l’armure damasquinée d’arabesques en or qu’il avait pris soin de chauffer auparavant au feu de la galère. S’il faisait chaud, il portait le costume ordinaire de la marine de l’époque: un grand chapeau rabattu en velours bleu, avec un panache ondoyant de plumes d’autruche blanches, retenu par une agrafe resplendissante de diamants et d’émeraudes; un pourpoint de velours vert tout brodé d’or, avec manches à crevés cramoisis; une large collerette et des manchettes de dentelles riches et souples; des chausses de velours rose, avec de superbes jarretières en ruban de brocart jaune; des bas de soie gris-perle élégamment brodés, des brodequins citron en chevreau mort-né, dont les tiges en entonnoir se rabattent pour faire valoir la coquetterie du bas gris-perle; d’amples gantelets en peau d’hérétique taillés par la Sainte-Inquisition dans la peau veloutée d’une grande dame; une rapière au fourreau incrusté de pierreries, retenue par un large baudrier rehaussé de rubis et de saphirs.

Christophe Colomb faisait les cent pas en méditant; il notait l’aspect du ciel et la vitesse du vent; il jetait un regard inquisiteur sur les herbes flottantes et les autres indices de la terre prochaine; puis, par manière de passe-temps, il gourmandait l’homme de barre; il sortait de sa poche un faux œuf, histoire de s’entretenir la main en le faisant tenir sur son gros bout (son tour classique); de temps en temps, il jetait une amarre à un matelot en train de se noyer sur le gaillard d’arrière; le reste de son quart, il bâillait et s’étirait, en jurant qu’il ne recommencerait pas ce voyage, fût-ce pour découvrir six Amériques. Car tel était Colomb dans sa simplicité naturelle, quand il ne posait pas pour la galerie.

A neuf heures, il faisait le point et déclarait avec aplomb que son brave navire avait fait trois cents yards en vingt-quatre heures, que désormais il était certain de «gagner la poule».—Tout un chacun peut gagner «la poule», quand personne d’autre que lui n’a le droit de toucher à la direction du bateau.

L’amiral déjeunait tout seul, en grande cérémonie: jambon, haricots et gin; à neuf heures, il dînait seul, en grande cérémonie: jambon, haricots, gin; à dix heures, il soupait seul, en grande cérémonie: jambon, haricots et gin; à onze heures du soir, il prenait son en-cas de nuit seul et en grande cérémonie: jambon, haricots et gin. Pendant aucun de ces festins, il n’y avait de musique; l’orchestre à bord est d’introduction moderne.

Après son dernier repas, l’amiral remerciait le ciel de toutes ses bénédictions, avec peut-être plus de gratitude qu’elles n’en valaient la peine, puis il dépouillait ses soyeuses splendeurs ou sa ferblanterie dorée, et s’introduisait dans son petit cercueil; là, après avoir soufflé son lumignon peu odorant, il commençait à se rafraîchir les poumons en aspirant par petites bouffées, alternativement, l’huile rance et l’eau de cale. Puis sa respiration se faisait plus sonore: il ronflait, et alors rats et cancrelats de surgir par brigades, divisions et corps d’armée pour danser en rond autour de lui. Telle était la vie journalière du grand explorateur dans son «saladier aquatique» pendant les quelques semaines qui ont fait de lui un grand homme; il me semble que la différence entre son navire, si confortable, et nos bateaux actuels n’échappe à aucun œil.

A son retour, nous dit l’histoire, le roi d’Espagne, émerveillé, lui dit:

—Ce navire me paraît faire eau quelque peu. Réellement, faisait-il eau tant que cela?

—Sire, jugez-en. Pendant ma traversée, j’ai vu pomper seize fois tout l’océan Atlantique.

C’est le chiffre donné par le Général Horace Porter. D’autres personnes fort autorisées disent quinze fois seulement.

Il est évident que les contrastes entre ce bateau et celui d’où j’écris cet article sont remarquables à plus d’un point de vue. Prenons le chapitre de la décoration, par exemple. En regardant de nouveau autour de moi, hier et aujourd’hui, j’ai noté plusieurs détails qui n’existaient certes pas à bord du navire de Colomb, ou au moins qui laissaient fort à désirer. Voici les portes du grand salon en bon chêne ciré, de trois pouces d’épaisseur. Voici les vestibules avec, aux murs, aux portes et aux plafonds, des panneaux de bois dur également ciré, tantôt clairs, tantôt foncés, d’une même série élégante et délicate, d’un ajustage rigoureusement hermétique; de belles mosaïques en carreaux bleus y sont incrustées,—quelques-unes de ces mosaïques ne comprennent pas moins de soixante carreaux,—et l’assemblage de ces carreaux est parfait. Voilà bien de hardies innovations. On aurait pu craindre qu’au premier jour de gros mauvais temps ces carreaux ne vinssent à se décoller et à tomber en miettes. Eh bien! non, il n’en est rien. Ceci est la preuve évidente que l’art de la menuiserie n’a pas mal progressé depuis le temps primitif où les bateaux étaient si mal ficelés qu’à la moindre poussée d’une mer un peu forte, toutes les portes se mettaient à battre. Passons à la salle à manger: les murs en sont ornés de gaies tapisseries, et au plafond je vois des fresques peintes à l’huile. Dans les autres endroits de réunion, voici de grands panneaux en cuir de Cordoue repoussé, avec dessins où l’on n’a ménagé ni l’or ni le bronze. Partout, je découvre de riches assemblages de couleurs,—de la couleur, partout de la couleur; tous les tons, toutes les teintes, toutes les variétés de couleurs.

Il en résulte que le bateau est clair et gai à l’œil, et que cette gaîté vous gagne l’âme en vous rendant joyeux. Pour bien apprécier la profonde impression que vous donne cette radieuse débauche de couleurs, il faut se tenir dehors, la nuit, dans l’épaisseur des ténèbres et la pluie, et regarder tout cela par un hublot, à la splendeur aveuglante de l’éclairage électrique.

Les vieux navires étaient sombres, laids, sans aucune grâce, d’une tristesse affreusement déprimante. Ils vous poussaient à un spleen inévitable. L’idée moderne est la bonne: entourer les passagers de confort, de luxe et d’une profusion de couleurs agréables à l’œil. Dans ces conditions, vous êtes presque tentés de dire qu’on ne se trouve nulle part mieux qu’à bord,—sauf peut-être chez soi.

UN SENTIMENT DISPARU

Une chose a passé, qui ne reviendra plus: la poésie de la mer. La sentimentalité suave que la mer évoquait a disparu devant l’activité de la vie actuelle, et ne comptera plus que comme un souvenir, déjà lointain et bien atténué, mais chaque individu de notre génération avait cette sentimentalité au fond de l’âme; plus il vivait loin de l’eau salée, et plus il en faisait provision. Elle était aussi pénétrante, aussi ambiante que l’atmosphère elle-même. Devant ce seul mot: la mer, «la mer romanesque», vous voyiez, dans n’importe quelle réunion, tout le monde prendre des airs penchés et tomber dans la sensiblerie. La grande majorité des anciennes chansons pour jeunes gens à la mode avaient pour motif l’insaisissable mélancolie, et pour refrain des fioritures sur la mer. Dans les pique-nique en canot, en barbotant dans quelque petite crique, il était très bien porté de chanter, aux approches du crépuscule:

Cinglant vers sa patrie,
D’un rivage étranger, etc...

Cette chanson était d’ailleurs très populaire dans l’Ouest à bord des petits bateaux à roues. Il y en avait une autre:

Mon navire est près de terre,
Et ma barque est à la mer,
Mais avant de lever l’ancre, Tom Moore,
Buvons deux fois à ta santé!

Et encore celle-ci:

Pilote, en cette nuit terrible,
L’Océan dangereux...

Ou bien:

Je vis sur les flots de la mer,
J’habite un abîme mouvant,
Où gémit l’onde et où le vent
Roule en ses jeux le flot amer.

Ou celle-ci:

Mouillons l’écoute au sein des flots.
Un joli vent nous court après.

Ou encore!

Sous mes pieds, mon vaillant navire!...
Le corsaire est bien libre encor.

Et la chanson «Au quart! Bâbord!», où le héros est grimpé à la pomme du mât, ou quelque part très haut dans ces environs:

Oh! qui dira sa joie immense
Quand, le vaisseau roulant sur l’écume,
Il sent ses paupières lourdes de sommeil,
Et qu’enfin éclate le bienheureux appel:
«Au quart! Bâbord!... Oh! oh!»

Et cette réplique invariable était braillée par quelque jeune gars:

Bercé par l’abîme
Je dors en paix!

D’autres chansons très en vogue portaient des titres suggestifs: «la Tempête», «l’Oiseau de mer», «le Rêve du mousse», «les Pleurs du prisonnier du Pirate», «Loin du pays, sur l’océan furieux», etc... etc... la liste n’en finirait plus.—Dans chaque ferme, tout le monde vivait en pleins dangers de l’océan... en imagination. Ah! le bon temps!

Mais tout cela est loin. Il n’en reste plus trace. Le cuirassé, avec son aspect peu sentimental et le positivisme de sa mission, a banni la romance de la marine de guerre; le steamer pratique en a fait autant pour la marine de commerce. Les dangers et les incertitudes qui rendaient si romanesque la vie des gens de mer ont disparu en emportant avec eux tout élément de poésie. De nos jours, les passagers ne chantent plus à bord de chansons de mer, et l’orchestre n’en joue pas davantage. Les chansons pathétiques sur les navigateurs qui errent en d’étranges pays loin de leur patrie, chansons jadis si populaires qui empruntaient à l’imagination tout leur feu et leur couleur locale, les chansons ont perdu tout leur charme et sont réduites au silence de l’oubli; car tout le monde aujourd’hui est un errant des lointains pays; cette carrière est devenue banale.—Personne ne s’inquiète plus de cet errant: il n’a plus ni périls de mer, ni imprévus à craindre. Il est à bord, probablement, aussi en sûreté que chez lui, où il pourrait bien lui arriver d’avoir un ami à enterrer, et de poser, tête nue, par un bon petit grésil, devant la tombe de cet ami,—ce qui lui vaudrait une pneumonie, d’ailleurs bien méritée.—Dans sa traversée, au contraire, que risque-t-il? D’arriver au jour dit, dans l’après-midi, ou bien d’avoir à attendre jusqu’au lendemain matin.

Le premier navire sur lequel je montai était un voilier.—Il avait mis vingt-huit jours pour aller de San-Francisco aux Iles Sandwich. La principale cause de cette lenteur est qu’il avait rencontré le calme plat, et fait le bouchon sur place pendant quatorze jours au beau milieu du Pacifique, à deux milles de la terre. Aujourd’hui, sur «le Havel», je n’entends pas de chansons de mer; mais sur mon voilier j’en avais les oreilles cassées.—Sur ce bateau se trouvaient une douzaine de jeunes gens—qui doivent être, hélas! passablement vieux aujourd’hui—et qui avaient la douce habitude de se réunir à l’arrière, chaque soir, au clair de la lune ou des étoiles, pour chanter ces fameuses complaintes; ils miaulaient jusqu’après minuit, au milieu de ce calme étouffant et morne. Le sentiment de l’à-propos leur manquait totalement, à tel point qu’ils chantaient en chœur: «Au quart! Bâbord!» sans s’apercevoir combien ce chant était ridicule et déplacé pendant que nous restions là sans pouvoir avancer dans aucune direction.—Pour comble de grotesque, ils terminaient généralement par cette stance: «Sommes-nous presque arrivés, sommes-nous presque arrivés? disait la jeune fille en approchant de sa patrie.»

C’étaient de plaisants compagnons que ces jeunes gens, et je me demande ce qu’ils sont devenus. Qui pourrait me le dire? Et l’éclat, la grâce et la beauté de leur jeunesse, où tout cela a-t-il passé? Parmi eux se trouvait un incorrigible menteur que personne n’était arrivé à guérir de son défaut. Aussi l’avait-on laissé complètement à l’écart et personne ne voulait-il lui tenir compagnie. Depuis, j’ai souvent revu en imagination sa silhouette dans sa pose abandonnée, appuyé au bastingage de l’arrière; et je me suis demandé si, en nous montrant plus persévérants dans nos efforts, nous ne serions pas arrivés à le guérir de son défaut par persuasion. Malheureusement, ce garçon était tellement vicieux qu’il nous paraissait à tous incorrigible.

—Pour ma part, j’ai conscience d’avoir fait tout mon possible pour le remettre dans le droit chemin.

Notre histoire eut un singulier épilogue. Le navire, immobilisé par le calme plat, n’avait pas bougé depuis quinze jours, quand se leva une belle brise qui éventa toute la mer. Aussitôt nous déployâmes nos blanches ailes pour prendre notre vol, mais le bateau ne bougea pas. Les voiles étaient gonflées à plein ventre, les cordages tendus à craquer et le navire n’avançait pas de l’épaisseur d’un cheveu. Le capitaine n’en revenait pas. Il nous fallut plusieurs heures pour découvrir la cause de ce phénomène que nous finîmes par attribuer aux anatifes. Ces animaux abondent dans cette région du Pacifique et, en bons mollusques, ils s’étaient cramponnés aux flancs du navire; à la première grappe formée, d’autres anatifes étaient venus s’ajouter pour en former une seconde, et ainsi de suite, en descendant toujours, jusqu’au fond de la mer où la dernière grappe s’était collée, fixant solidement toute cette colonne de mollusques sur une hauteur de cinq milles!... Et ainsi le bateau n’était plus que la poignée d’une gigantesque canne de cinq milles; malgré le vent qui gonflait ses voiles, il était devenu aussi inébranlable que la terre ferme.

On s’accorde pour trouver ce fait peu ordinaire.

Ce qui n’empêche que, la semaine prochaine, Sandy Hook sera en vue....

TABLE

UN PARI DE MILLIARDAIRES7
UNE PÉTITION A LA REINE D’ANGLETERRE53
LA CHICAGO ALLEMANDE65
LA TÉLÉGRAPHIE MENTALE93
UN COURRIER AMATEUR129
UN MAJESTUEUX FOSSILE163
ESSAIS HUMORISTIQUES SUR DES SUJETS VARIÉS191
Bateaux modernes et vieux bateaux193
L’Arche de Noé205
La Caravelle de Christophe Colomb215
Un sentiment disparu223

ACHEVÉ D’IMPRIMER

le vingt-cinq mai mil neuf cent cinq

par

BLAIS & ROY

A POITIERS

pour le

MERCVRE

de

FRANCE