WeRead Powered by ReaderPub
Œuvres de P. Corneille, Tome 01 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 233: SCÈNE IX.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

This volume assembles the author's dramatic and poetic output, presenting tragedies, comedies, prefatory Discours sur le théâtre, and verse pieces alongside a critical apparatus that restores original orthography while correcting typographical errors. The editor reproduces multiple textual states and variants, provides notes, a lexicon of notable words and phrases, a portrait and a facsimile, and explains editorial principles and emendations. Texts follow the author's last reviewed editions but are compared with earlier impressions; informative annotations clarify variant readings, punctuation, and difficult passages to facilitate reading and scholarly study.

Quelle façon étrange! En me voyant brûler,
Tu t'obstines encore à le dissimuler;
Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte[1383] 615
De te dire à quel point l'amour pour toi me dompte:
Tu le vois cependant avec pleine clarté[1384],
Et veux douter encor de cette vérité?

PHILISTE.

Oui, j'en doute, et l'excès du bonheur qui m'accable[1385]
Me surprend, me confond, me paroît incroyable. 620
Madame, est-il possible? et me puis-je assurer
D'un bien à quoi mes vœux n'oseroient aspirer?

CLARICE.

Cesse de me tuer par cette défiance.
Qui pourroit des mortels troubler notre alliance?
Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions, 625
Dont j'aye à prendre l'ordre en mes affections[1386]?
Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne,
Ne puis-je disposer de ce que je te donne[1387]?

PHILISTE.

N'ayant jamais été digne d'un tel honneur,
J'ai de la peine encore à croire mon bonheur. 630

CLARICE.

Pour t'obliger enfin à changer de langage,
Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage,
Un bracelet, exprès tissu de mes cheveux,
T'attend pour enchaîner et ton bras et tes vœux;
Viens le querir, et prendre avec moi la journée 635
Qui termine bientôt notre heureux hyménée[1388].

PHILISTE.

C'est dont vos seuls avis se doivent consulter:
Trop heureux, quant à moi, de les exécuter!

LA NOURRICE, seule.

Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre
Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre. 640
De vos prétentions Alcidon averti[1389]
Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti[1390].
Je lui vais bien donner de plus sûres adresses
Que d'amuser Doris par de fausses caresses;
Aussi bien, m'a-t-on dit, à beau jeu beau retour: 645
Au lieu de la duper avec ce feint-amour,
Elle-même le dupe, et lui rendant son change[1391],
Lui promet un amour qu'elle garde à Florange[1392]:
Ainsi, de tous côtés primé par un rival,
Ses affaires sans moi se porteroient fort mal. 650


SCÈNE V.

ALCIDON, DORIS.

ALCIDON.

Adieu, mon cher souci, sois sûre que mon âme
Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme.

DORIS.

Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu.
Tu ne fais que d'entrer; à peine t'ai-je vu:
C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence. 655
De grâce, oblige-moi d'un peu de complaisance[1393],
Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir
Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir.

ALCIDON.

Je t'explique si mal le feu qui me consume[1394],
Qu'il me force à rougir d'autant plus qu'il s'allume. 660
Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit;
Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit:
J'en hais les vains efforts de ma langue grossière,
Qui manquent de justesse en si belle matière,
Et ne répondant point aux mouvements du cœur, 665
Te découvrent si peu le fond de ma langueur.
Doris, si tu pouvois lire dans ma pensée,
Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée[1395],
Tu verrois un brasier bien autre et bien plus grand[1396]
Qu'en ces foibles devoirs que ma bouche te rend. 670

DORIS.

Si tu pouvois aussi pénétrer mon courage,
Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage[1397],
Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs
Ne te sembleroit plus que de tristes froideurs.
Ton amour et le mien ont faute de paroles. 675
Par un malheur égal ainsi tu me consoles;
Et de mille défauts me sentant accabler,
Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler.

ALCIDON.

Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne,
Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne, 680
Et tu ne m'aimes pas de la même façon.

DORIS.

Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupçon[1398];
Tu douterois à tort d'une chose trop claire;
L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire.
Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour 685
Qui te montre quel est envers toi mon amour;
Ma mère en ma faveur brûle de même envie.

ALCIDON.

Hélas! ma volonté sous un autre asservie[1399],
Dont je ne puis encore à mon gré disposer,
Fait que d'un tel bonheur je ne saurois user. 690
Je dépends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise,
Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise[1400];
Tu sais que tout son bien ne regarde que moi,
Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi.
Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte 695
Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte:
Un peu de temps fait tout.

DORIS.

Ne précipite rien.
Je connois ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien.
Conserve ce vieillard; pourquoi te mettre en peine,
A force de m'aimer, de t'acquérir sa haine? 700
Ce qui te plaît m'agrée; et ce retardement,
Parce qu'il vient de toi, m'oblige infiniment.

ALCIDON.

De moi! C'est offenser une pure innocence.
Si l'effet de mes vœux n'est pas en ma puissance[1401],
Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi. 705

DORIS.

C'est prendre mal mon sens; je sais quelle est ta foi.

ALCIDON.

En veux-tu par écrit une entière assurance[1402]?

DORIS.

Elle m'assure assez de ta persévérance;
Et je lui ferois tort d'en recevoir d'ailleurs
Une preuve plus ample ou des garants meilleurs[1403]. 710

ALCIDON.

Je l'apporte demain, pour mieux faire connoître....

DORIS.

J'en crois si fortement ce que j'en vois paroître,
Que c'est perdre du temps que de plus en parler.
Adieu; va désormais où tu voulois aller.
Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite, 715
Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte[1404].

ALCIDON[1405].

Ce brusque adieu m'étonne, et je n'entends pas bien....


SCÈNE VI.

La Nourrice, ALCIDON.

LA NOURRICE.

Je te prends au sortir d'un plaisant entretien.

ALCIDON.

Plaisant, de vérité, vu que mon artifice
Lui raconte les vœux que j'envoie à Clarice; 720
Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin,
Elle se croit l'objet, et n'en est que témoin.

LA NOURRICE.

Ainsi ton feu se joue?

ALCIDON.

Ainsi quand je soupire,
Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre[1406];
Et sa réponse, au point que je puis souhaiter[1407], 725
Dans cette illusion a droit de me flatter.

LA NOURRICE.

Elle t'aime?

ALCIDON.

Et de plus, un discours équivoque
Lui fait aisément croire un amour réciproque.
Elle se pense belle, et cette vanité
L'assure imprudemment de ma captivité; 730
Et comme si j'étois des amants ordinaires,
Elle prend sur mon cœur des droits imaginaires,
Cependant que le sien sent tout ce que je feins[1408],
Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains.

LA NOURRICE.

Je te réponds que non. Si tu n'y mets remède, 735
Avant qu'il soit trois jours Florange la possède[1409].

ALCIDON.

Et qui t'en a tant dit?

LA NOURRICE.

Géron m'a tout conté;
C'est lui qui sourdement a conduit ce traité[1410].

ALCIDON.

C'est ce qu'en mots obscurs son adieu vouloit dire.
Elle a cru me braver, mais je n'en fais que rire; 740
Et comme j'étois las de me contraindre tant,
La coquette qu'elle est m'oblige en me quittant.
Ne m'apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse?

LA NOURRICE.

Elle met ton agente au bout de sa finesse.
Philiste assurément tient son esprit charmé: 745
Je n'aurois jamais cru qu'elle l'eût tant aimé[1411].

ALCIDON.

C'est à faire à du temps.

LA NOURRICE.

Quitte cette espérance:
Ils ont pris l'un de l'autre une entière assurance,
Jusqu'à s'entre-donner la parole et la foi.

ALCIDON.

Que tu demeures froide en te moquant de moi! 750

LA NOURRICE.

Il n'est rien de si vrai; ce n'est point raillerie.

ALCIDON.

C'est donc fait d'Alcidon! Nourrice, je te prie....

LA NOURRICE.

Rien ne sert de prier; mon esprit épuisé[1412]
Pour divertir[1413] ce coup n'est point assez rusé.
Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire[1414]. 755

ALCIDON.

Dépêche, ta longueur m'est un second martyre.

LA NOURRICE.

Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours,
Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours.

ALCIDON.

Et qu'a cela de propre à reculer ma perte?

La Nourrice.

Je te puis en tenir la fausse porte ouverte[1415]. 760
Aurois-tu du courage assez pour l'enlever?

Alcidon.

Oui, mais il faut retraite après où me sauver[1416];
Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire
Que d'être partisan d'une action si noire.
Si j'avois un prétexte, alors je ne dis pas 765
Que quelqu'un abusé n'accompagnât mes pas.

La Nourrice.

On te vole Doris, et ta feinte colère[1417]
Manqueroit de prétexte à quereller son frère!
Fais-en sonner partout un faux ressentiment:
Tu verras trop d'amis s'offrir aveuglément, 770
Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme,
Vouloir venger l'affront qu'aura reçu ta flamme.
Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien....

Alcidon.

Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien.

La Nourrice.

Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, 775
Ne faisons plus ensemble aucune conférence,
Et viens quand tu pourras: je t'attends dès demain.

Alcidon.

Adieu; je tiens le coup, autant vaut, dans ma main.

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

CÉLIDAN, ALCIDON.

CÉLIDAN.

Ce n'est pas que j'excuse ou la sœur, ou le frère,
Dont l'infidélité fait naître ta colère; 780
Mais, à ne point mentir, ton dessein à l'abord
N'a gagné mon esprit qu'avec un peu d'effort.
Lorsque tu m'as parlé d'enlever sa maîtresse,
L'honneur a quelque temps combattu ma promesse:
Ce mot d'enlèvement me faisoit de l'horreur; 785
Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur,
N'avoient plus la raison de leur intelligence.
En plaignant ton malheur, je blâmois ta vengeance,
Et l'ombre d'un forfait, amusant ma pitié,
Retardoit les effets dus à notre amitié[1418].     790
Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète;
Prends mon bras pour second, mon château pour retraite.
Le déloyal Philiste, en te volant ton bien,
N'a que trop mérité qu'on le prive du sien:
Après son action la tienne est légitime; 795
Et l'on venge sans honte un crime par un crime[1419].

ALCIDON.

Tu vois comme il me trompe, et me promet sa sœur
Pour en faire sous main Florange possesseur[1420].
Ah ciel! fut-il jamais un si noir artifice?
Il lui fait recevoir mes offres de service; 800
Cette belle m'accepte, et fier de son aveu[1421],
Je me vante partout du bonheur de mon feu.
Cependant il me l'ôte, et par cette pratique,
Plus mon amour est su, plus ma honte est publique.

CÉLIDAN.

Après sa trahison, vois ma fidélité: 805
Il t'enlève un objet que je t'avois quitté.
Ta Doris fut toujours la reine de mon âme;
J'ai toujours eu pour elle une secrète flamme,
Sans jamais témoigner que j'en étois épris,
Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix; 810
Mais je te l'ai quittée, et non pas à Florange.
Quand je t'aurai vengé, contre lui je me venge,
Et je lui fais savoir que jusqu'à mon trépas[1422],
Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas.

ALCIDON.

Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue! 815
Que je te veux de mal[1423] de cette retenue!
Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à cœur ouvert?

CÉLIDAN.

Mon feu, qui t'offensoit, est demeuré couvert;
Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître,
J'ai su pour ton respect l'empêcher de paroître. 820

ALCIDON.

Hélas! tu m'as perdu, me voulant obliger;
Notre vieille amitié m'en eût fait dégager[1424].
Je souffre maintenant la honte de sa perte,
Et j'aurois eu l'honneur de te l'avoir offerte,
De te l'avoir cédée, et réduit mes desirs 825
Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs.
Faites, Dieux tout-puissants, que Philiste se change[1425],
Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange,
Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour
Je sais pour un ami contraindre mon amour[1426]. 830

CÉLIDAN.

Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire;
Doris sur ton esprit reprendroit son empire:
Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous.

ALCIDON.

Si j'y manquois, grands Dieux! je vous conjure tous
D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. 835

CÉLIDAN.

Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses;
Il n'y va pas de tant; résolvons seulement
Du jour et des moyens de cet enlèvement.

ALCIDON.

Mon secret n'a besoin que de ton assistance.
Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance[1427]: 840
La beauté dont mon traître adore les attraits[1428]
Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais;
J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte;
Étant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte.
Allons-y dès ce soir: le plus tôt vaut le mieux; 845
Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux,
Et de nous, et du coup, l'entière connoissance.

CÉLIDAN.

Si Clarice une fois est en notre puissance,
Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord,
Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort[1429]. 850
Mais pour la sûreté d'une telle surprise[1430],
Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise,
Retournons sur nos pas, et soudain effaçons
Ce que pourroit l'absence engendrer de soupçons.

ALCIDON.

Ton salutaire avis est la même prudence; 855
Et déjà je prépare une froide impudence
A m'informer demain, avec étonnement,
De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement.

CÉLIDAN.

Adieu; j'y vais mettre ordre.

ALCIDON.

Estime qu'en revanche
Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche. 860


SCÈNE II.

ALCIDON[1431].

Bons Dieux! que d'innocence et de simplicité!
Ou pour la mieux nommer, que de stupidité,
Dont le manque de sens se cache et se déguise
Sous le front spécieux d'une sotte franchise!
Que Célidan est bon! que j'aime sa candeur! 865
Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur!
Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode
A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode,
Et qui nous font souvent cent protestations,
Et contre les effets ont mille inventions! 870
Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue,
Et l'attente déjà de me servir le tue.
J'admire cependant par quel secret ressort
Sa fortune et la mienne ont cela de rapport,
Que celle qu'un ami nomme ou tient sa maîtresse 875
Est l'objet qui tous deux au fond du cœur nous blesse,
Et qu'ayant comme moi caché sa passion,
Nous n'avons différé que de l'intention,
Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière[1432],
Et pour moi....


SCÈNE III.

PHILISTE, ALCIDON.

PHILISTE.

Je t'y prends, rêveur.

ALCIDON.

Oui, par derrière.
C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font.

PHILISTE.

Je te vois accablé d'un chagrin si profond,
Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue.
Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue?
Quelque penser fâcheux te servoit d'entretien? 885

ALCIDON.

Je revois que le monde en l'âme ne vaut rien,
Du moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes[1433]
A bien dissimuler met la vertu des hommes;
Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper[1434]
Sans quelque double sens afin de nous tromper; 890
Et que souvent de bouche un dessein se propose,
Cependant que l'esprit songe à toute autre chose.

PHILISTE.

Et cela t'affligeoit? Laissons courir le temps,
Et malgré ses abus, vivons toujours contents[1435].
Le monde est un chaos, et son désordre excède 895
Tout ce qu'on y voudroit apporter de remède.
N'ayons l'œil, cher ami, que sur nos actions;
Aussi, bien, s'offenser de ses corruptions,
A des gens comme nous ce n'est qu'une folie.
Mais pour te retirer de ta mélancolie[1436], 900
Je te veux faire part de mes contentements.
Si l'on peut en amour s'assurer aux serments,
Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange,
Clarice est à Philiste.

ALCIDON.

Et Doris, à Florange.

PHILISTE.

Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit[1437]; 905
J'aurai perdu la vie avant que cela soit.

ALCIDON.

Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce:
Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe.

PHILISTE.

Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos[1438],
Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots. 910
Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire
De régler sur les biens une pareille affaire[1439]:
Un si honteux motif leur fait tout décider,
Et l'or qui les aveugle a droit de les guider:
Mais comme son éclat n'éblouit point mon âme[1440], 915
Que je vois d'un autre œil ton mérite et ta flamme,
Je lui fis bien savoir que mon consentement
Ne dépendroit jamais de son aveuglement,
Et que jusqu'au tombeau, quant à cet hyménée,
Je maintiendrois la foi que je t'avois donnée. 920
Ma sœur accortement feignoit de l'écouter;
Non pas que son amour n'osât lui résister,
Mais elle vouloit bien qu'un peu de jalousie[1441]
Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie:
Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, 925
Réveille puissamment un amour languissant.

ALCIDON.

Fais à qui tu voudras ce conte ridicule.
Soit que ta sœur l'accepte, ou qu'elle dissimule,
Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher[1442].
Rien de mes sentiments ne sauroit approcher 930
Comme alors qu'au théâtre on nous fait voir Mélite,
Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte[1443]:
Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta sœur,
Et je la veux traiter avec même douceur.
Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change, 935
Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge[1444];
Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi[1445],
Ne posséda jamais la raison qu'à demi.
J'aurois tort de vouloir qu'elle en eût davantage;
Sa foiblesse la force à devenir volage. 940
Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi;
Et mon courroux entier se réserve pour toi,
Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître,
Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître,
Et que tes lâchetés tirent de leur excès[1446], 945
Par ce damnable appas, un facile succès.
Déloyal! ainsi donc de ta vaine promesse
Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse;
Et ton perfide cœur, masqué jusqu'à ce jour,
Pour assouvir ta haine alluma mon amour! 950

PHILISTE.

Ces soupçons dissipés par des effets contraires,
Nous renouerons bientôt une amitié de frères.
Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux
Ce qu'a de plus mortel la colère des cieux,
Si jamais ton rival a ma sœur sans ma vie! 955
A cause de son bien ma mère en meurt d'envie[1447];
Mais malgré....

ALCIDON.

Laisse là ces propos superflus:
Ces protestations ne m'éblouissent plus;
Et ma simplicité, lasse d'être dupée,
N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée. 960

PHILISTE.

Étrange impression d'une jalouse erreur,
Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur!
Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne;
Ce courroux insensé qui dans ton cœur bouillonne,
Contente-le par là, pousse, mais n'attends pas 965
Que par le tien je veuille éviter mon trépas.
Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire,
Je le veux tout donner au seul bien de te plaire.
Toujours à ces défis j'ai couru sans effroi[1448];
Mais je n'ai point d'épée à tirer contre toi. 970

ALCIDON.

Voilà bien déguiser un manque[1449] de courage[1450].

PHILISTE.

C'est presser un peu trop qu'aller jusqu'à l'outrage.
On n'a point encor vu que ce manque de cœur
M'ait rendu le dernier où vont les gens d'honneur.
Je te veux bien ôter tout sujet de colère; 975
Et quoi que de ma sœur ait résolu ma mère,
Dût mon peu de respect irriter tous les Dieux,
J'affronterai Géron et Florange à ses yeux.
Mais après les efforts de cette déférence[1451],
Si tu gardes encor la même violence, 980
Peut-être saurons-nous apaiser autrement
Les obstinations de ton emportement.

ALCIDON, seul.

Je crains son amitié plus que cette menace:
Sans doute il va chasser Florange de ma place.
Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins[1452]: 985
Dieux! qu'il m'obligeroit de m'aimer un peu moins!


SCÈNE IV.

CHRYSANTE, DORIS.

CHRYSANTE.

Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable!
Et ta dextérité me semble incomparable:
Tu mérites de vivre après un si beau tour[1453].

DORIS.

Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour; 990
Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire[1454].
Je me tuois moi-même à tous coups de lui dire
Que mon âme pour lui n'a que de la froideur,
Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur
Ne s'explique à tous deux point du tout par la bouche[1455];
Enfin que je le quitte.

CHRYSANTE.

Il est donc une souche,
S'il ne peut rien comprendre à ces naïvetés.
Peut-être y mêlois-tu quelques obscurités?

DORIS.

Pas une; en mots exprès je lui rendois son change[1456],
Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange[1457]. 1000

CHRYSANTE.

De Florange! et comment en osois-tu parler?

DORIS.

Je ne me trouvois pas d'humeur à rien celer;
Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque.

CHRYSANTE.

Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque,
Que le moqué toujours sorte fort satisfait[1458]; 1005
Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait,
Qui souvent malgré nous se termine en querelle.

DORIS.

Je lui prépare encore une ruse nouvelle[1459]
Pour la première fois qu'il m'en viendra conter.

CHRYSANTE.

Mais pour en dire trop tu pourras tout gâter[1460]. 1010

DORIS.

N'en ayez pas de peur.

CHRYSANTE.

Quoi que l'on se propose,
Assez souvent l'issue....

DORIS.

On vous veut quelque chose,
Madame, je vous laisse.

CHRYSANTE.

Oui, va-t'en; il vaut mieux
Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux.


SCÈNE V.

CHRYSANTE, GÉRON.

CHRYSANTE.

Je devine à peu près le sujet qui t'amène; 1015
Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine,
Et s'emporte si fort en faveur d'un ami,
Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi.
Encore une remise; et que tandis Florange
Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change[1461]; 1020
Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui
(Le croirois-tu, Géron?) a de l'amour pour lui.

GÉRON.

Florange, impatient de n'avoir pas encore
L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore,
Ne pourra consentir à ce retardement. 1025

CHRYSANTE.

Le tout en ira mieux pour son contentement.
Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse,
Si mon fils ne l'y voit que d'un œil de rudesse,
Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler[1462],
Ou ne lui parle enfin que pour le quereller? 1030

GÉRON.

Madame, il ne faut point tant de discours frivoles;
Je ne fus jamais homme à porter des paroles,
Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir;
Si monsieur votre fils....

CHRYSANTE.

Je l'aperçois venir.

GÉRON.

Tant mieux. Nous allons voir s'il dédira sa mère. 1035

CHRYSANTE.

Sauve-toi; ses regards ne sont que de colère.


SCÈNE VI.

CHRYSANTE, PHILISTE, GÉRON, LYCAS[1463].

PHILISTE.

Te voilà donc ici, peste du bien public,
Qui réduis les amours en un sale trafic!
Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes.
Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes. 1040

GÉRON.

Vous me prenez à tort pour quelque suborneur[1464]?
Je ne sortis jamais des termes de l'honneur;
Et Madame elle-même a choisi cette voie[1465].

PHILISTE, lui donnant des coups de plat d'épée.

Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie;
Ceux-ci seront pour toi.


SCÈNE VII.

CHRYSANTE, PHILISTE, LYCAS.

CHRYSANTE.

Mon fils, qu'avez-vous fait? 1045

PHILISTE.

J'ai mis, grâces aux Dieux, ma promesse en effet.

CHRYSANTE.

Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne.

PHILISTE.

Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne;
Mais si jamais je trouve ici ce courratier[1466],
Je lui saurai, Madame, apprendre son métier. 1050

CHRYSANTE.

Il vient sous mon aveu.

PHILISTE.

Votre aveu ne m'importe;
C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte[1467]:
Autrement, il saura ce que pèsent mes coups.

CHRYSANTE.

Est-ce là le respect que j'attendois de vous?

PHILISTE.

Commandez que le cœur à vos yeux je m'arrache, 1055
Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache:
Je suis prêt d'expier avec mille tourments
Ce que je mets d'obstacle à vos contentements.

CHRYSANTE.

Souffrez que la raison règle votre courage;
Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, 1060
L'affaire qui se traite apporte à votre sœur.
Le bien est en ce siècle une grande douceur:
Étant riche, on est tout[1468]; ajoutez qu'elle-même
N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime.
Quoi! voulez-vous forcer son inclination? 1065

PHILISTE.

Vous la forcez vous-même à cette élection:
Je suis de ses amours le témoin oculaire.

CHRYSANTE.

Elle se contraignoit seulement pour vous plaire.

PHILISTE.

Elle doit donc encor se contraindre pour moi.

CHRYSANTE.

Et pourquoi lui prescrire une si dure loi? 1070

PHILISTE.

Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine.

CHRYSANTE.

Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine?

PHILISTE.

Je veux tenir parole à mes meilleurs amis,
Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis.

CHRYSANTE.

Mais elle ne vous doit aucune obéissance. 1075

PHILISTE.

Sa promesse me donne une entière puissance.

CHRYSANTE.

Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger.

PHILISTE.

Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager?

CHRYSANTE.

Il la faut révoquer, comme elle sa promesse.

PHILISTE.

Il faudroit donc, comme elle, avoir l'âme traîtresse. 1080
Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part[1469]....

CHRYSANTE.

Quel violent esprit!

PHILISTE.

Que s'il ne se départ
D'une place chez nous par surprise occupée,
Je ne le trouve point sans une bonne épée.

CHRYSANTE.

Attends un peu. Mon fils....

PHILISTE, à Lycas[1470].

Marche, mais promptement.

CHRYSANTE, seule.

Dieux! que cet emporté me donne de tourment[1471]!
Que je te plains, ma fille! Hélas! pour ta misère
Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère.
Déplorable! le ciel te veut favoriser
D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. 1090
Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage,
Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage.


SCÈNE VIII.

CLARICE, dans son jardin[1472].

Chers confidents de mes desirs,
Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude,
Ce n'est plus avec des soupirs 1095
Que je viens abuser de votre solitude;
Mes tourments sont passés,
Mes vœux sont exaucés,
La joie aux maux succède[1473]:
Mon sort en ma faveur change sa dure loi, 1100
Et pour dire en un mot le bien que je possède,
Mon Philiste est à moi.

En vain nos inégalités
M'avoient avantagée à mon désavantage.
L'amour confond nos qualités, 1105
Et nous réduit tous deux sous un même esclavage.
L'aveugle outrecuidé
Se croiroit mal guidé
Par l'aveugle fortune;
Et son aveuglement par miracle fait voir 1110
Que quand il nous saisit, l'autre nous importune,
Et n'a plus de pouvoir.

Cher Philiste, à présent tes yeux,
Que j'entendois si bien sans les vouloir entendre,
Et tes propos mystérieux, 1115
Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre.
Notre libre entretien
Ne dissimule rien;
Et ces respects farouches
N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, 1120
L'amour est maintenant le maître de nos bouches
Ainsi que de nos cœurs.

Qu'il fait bon avoir enduré!
Que le plaisir se goûte au sortir des supplices!
Et qu'après avoir tant duré, 1125
La peine qui n'est plus augmente nos délices!
Qu'un si doux souvenir
M'apprête à l'avenir
D'amoureuses tendresses!
Que mes malheurs finis auront de volupté! 1130
Et que j'estimerai chèrement ces caresses
Qui m'auront tant coûté!

Mon heur me semble sans pareil[1474];
Depuis qu'en liberté notre amour m'en assure[1475],
Je ne crois pas que le soleil.... 1135


SCÈNE IX.

CÉLIDAN, ALCIDON, CLARICE, la Nourrice.

CÉLIDAN dit ces mots derrière le théâtre[1476].

Cocher, attends-nous là.

CLARICE.

D'où provient ce murmure?

ALCIDON.

Il est temps d'avancer; baissons le tapabord[1477];
Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort.

CLARICE.

Aux voleurs! au secours!

LA NOURRICE.

Quoi! des voleurs, Madame?

CLARICE.

Oui, des voleurs, Nourrice.

LA NOURRICE embrasse les genoux de Clarice, et l'empêche de fuir[1478].

Ah! de frayeur je pâme. 1140

CLARICE.

Laisse-moi, misérable.

CÉLIDAN.

Allons, il faut marcher,
Madame; vous viendrez.

CLARICE.

(Célidan lui met la main sur la bouche[1479].)

Aux vo...[1480].

CÉLIDAN.

(Il dit ces mots derrière le théâtre[1481].)

Touche, cocher.


SCÈNE X.

La Nourrice, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.

LA NOURRICE, seule.

Sortons de pâmoison, reprenons la parole;
Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle.
Ou je n'y connois rien, ou j'ai bien pris mon temps: 1145
Ils n'en seront pas tous également contents[1482];
Et Philiste demain, cette nouvelle sue,
Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue.
Mais par où vont nos gens? Voyons, qu'en sûreté
Je fasse aller après par un autre côté. 1150
A présent il est temps que ma voix s'évertue.
Aux armes! aux voleurs! on m'égorge, on me tue,
On enlève Madame! amis, secourez-nous;
A la force! aux brigands! au meurtre! accourez tous,
Doraste, Polymas, Listor.

POLYMAS.

Qu'as-tu, Nourrice? 1155

LA NOURRICE.

Des voleurs....

POLYMAS.

Qu'ont-ils fait?

LA NOURRICE.

Ils ont ravi Clarice.

POLYMAS.

Comment? ravi Clarice?

LA NOURRICE.

Oui; suivez promptement.
Bons Dieux! que j'ai reçu de coups en un moment!

DORASTE.

Suivons-les; mais dis-nous la route qu'ils ont prise.

LA NOURRICE.

Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise! 1160

(Elle est seule[1483].)

Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait;
Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait.
Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde,
Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde.
Quant à nous cependant subornons quelques pleurs[1484] 1165
Qui servent de témoins à nos fausses douleurs.

FIN DU TROISIÈME ACTE.