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Œuvres de P. Corneille, Tome 01 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 73: TIRCIS.
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About This Book

This volume assembles the author's dramatic and poetic output, presenting tragedies, comedies, prefatory Discours sur le théâtre, and verse pieces alongside a critical apparatus that restores original orthography while correcting typographical errors. The editor reproduces multiple textual states and variants, provides notes, a lexicon of notable words and phrases, a portrait and a facsimile, and explains editorial principles and emendations. Texts follow the author's last reviewed editions but are compared with earlier impressions; informative annotations clarify variant readings, punctuation, and difficult passages to facilitate reading and scholarly study.

SCÈNE V.

ÉRASTE, CLITON.

ERASTE, lui donnant une lettre[575].

Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite[576]
A dedans ce billet sa passion décrite;
Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher
Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577].
Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle: 575
Remarque sa couleur, son maintien, sa parole;
Vois si dans la lecture un peu d'émotion
Ne te montrera rien de son intention.

CLITON.

Cela vaut fait, Monsieur.

ÉRASTE.

Mais après ce message[578]
Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, 580
Que tu viennes à bout de sa fidélité.

CLITON

Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité;
Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piége:
Ma tête sur ce point vous servira de plége[579];
Mais aussi vous savez....

ÉRASTE.

Oui, va, sois diligent[580]. 585
Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent[581];
Et je n'ai que trop vu par mon expérience....
Mais tu reviens bientôt[582]?

CLITON.

Donnez-vous patience,
Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583],
Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. 590

ÉRASTE.

Comment?

CLITON.

De ce carfour j'ai vu venir Philandre.
Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre
L'occasion commode à seconder mes coups:
Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584].


SCÈNE VI.

PHILANDRE, ÉRASTE, CLITON.

PHILANDRE
(Éraste est caché et les écoute[585].)

Quelle réception me fera ma maîtresse? 595
Le moyen d'excuser une telle paresse?

CLITON.

Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici,
Expressément chargé de vous rendre ceci.

PHILANDRE.

Qu'est-ce?

CLITON.

Vous allez voir, en lisant cette lettre,
Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586]; 600
Ouvrez-la seulement.

PHILANDRE.

Va, tu n'es qu'un conteur.

CLITON.

Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusques à ce quelle ait[587] ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement.

ÉRASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.[588]

C'est donc la vérité que la belle Mélite
Fait du brave Philandre une louable élite,
Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu 605
Ce qu'Éraste et Tircis ont en vain débattu!
Vraiment dans un tel choix mon regret diminue;
Outre qu'une froideur depuis peu survenue,
De tant de vœux perdus ayant su me lasser[589],
N'attendoit qu'un prétexte à m'en débarrasser. 610

PHILANDRE.

Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle?

ÉRASTE.

Il en meurt.

PHILANDRE

Ce courage à l'amour si rebelle?

ÉRASTE.

Lui-même.

PHILANDRE.

Si ton cœur ne tient plus qu'à demi[590],
Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591];
Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: 615
Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre.
Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant[592],
C'est de m'en revancher par un zèle impuissant[593];
Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire,
De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère[594]. 620

ÉRASTE.

Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Cloris?

PHILANDRE.

Un peu plus de respect pour ce que je chéris.

ÉRASTE.

Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable;
Mais enfin à Mélite est-elle comparable[595]?

PHILANDRE.

Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas 625
Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas.
J'aime l'une; et mon cœur pour toute autre insensible[596]....

ÉRASTE.

Avise toutefois, le prétexte est plausible.

PHILANDRE.

J'en serois mal voulu des hommes et des Dieux.

ÉRASTE.

On pardonne aisément à qui trouve son mieux. 630

PHILANDRE.

Mais en quoi gît ce mieux?

ÉRASTE.

En esprit, en richesse[597].

PHILANDRE.

O le honteux motif à changer de maîtresse!

ÉRASTE.

En amour.

PHILANDRE.

Cloris m'aime, et si je m'y connoi,
Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi.

ÉRASTE.

Tu te détromperas, si tu veux prendre garde 635
A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde.
L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris:
L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris;
L'une t'aime engagé vers une autre moins belle:
L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle; 640
L'une au desçu[598] des siens te montre son ardeur,
Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur;
L'une....

PHILANDRE.

Adieu: des raisons de si peu d'importance
Ne pourroient en un siècle ébranler ma constance[599].

(Il dit ce vers à Cliton tout bas[600].)

Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir. 645

CLITON.

Disposez librement de mon petit pouvoir.

ÉRASTE, seul[601].

Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce;
Cloris déjà sur lui n'a presque plus de force:
Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur,
Ruinant tout ensemble et le frère et la sœur. 650


SCÈNE VII.

TIRCIS, ÉRASTE, MÉLITE.

TIRCIS

Éraste, arrête un peu.

ÉRASTE.

Que me veux-tu?

TIRCIS.

Te rendre
Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre[602].

MÉLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'Éraste lit le sonnet[603].

Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler?
Ce jaloux à la fin le pourra quereller:
Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent,
Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent.

TIRCIS[604].

J'y donne une raison de ton sort inhumain.
Allons, je le veux voir présenter de ta main
A ce charmant objet dont ton âme est blessée[605].

ÉRASTE, lui rendant son sonnet[606].

Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée 660
Fait que je ne saurois pour l'heure m'en charger.
Tu trouveras ailleurs un meilleur messager.

TIRCIS seul,

La belle humeur de l'homme! O Dieux, quel personnage!
Quel ami j'avois fait de ce plaisant visage!
Une mine froncée, un regard de travers, 665
C'est le remercîment que j'aurai de mes vers.
Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse,
Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse,
Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté
L'empire que ses yeux ont sur ma liberté. 670
Je pense l'entrevoir par cette jalousie:
Oui, mon âme de joie en est toute saisie[607].
Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler[608],
Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller?
Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue[609]! 675
Toutefois tout va bien, la voilà descendue.
Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi[610];
Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi.


SCÈNE VIII[611].

TIRCIS, MÉLITE.

MÉLITE.

Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie?

TIRCIS

Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie[612]: 680
A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots,
Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos,
S'est échappé de moi.

MÉLITE.

Sans doute il m'aura vue,
Et c'est de là que vient cette fuite imprévue[613].

TIRCIS.

Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé? 685

MÉLITE.

Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé?

TIRCIS.

J'aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe,
Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce.

MÉLITE.

Meilleure aucunement qu'Éraste ne voudroit.
Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; 690
Il ne sauroit souffrir qu'autre que lui m'approche.
Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche!
Vous ne sauriez me voir sans le désobliger.

TIRCIS.

Et de tous mes soucis c'est là le plus léger.
Toute une légion de rivaux de sa sorte 695
Ne divertiroit pas[614] l'amour que je vous porte,
Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux.

MÉLITE.

Aussi le croit-il bien, ou je me trompe.

TIRCIS.

Et vous?

MÉLITE.

Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose[615],
Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose. 700

TIRCIS.

Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir,
Il faudroit que nos cœurs n'eussent plus qu'un desir,
Et quitter ces discours de volontés sujettes[616],
Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes.
Vous-même consultez un moment vos appas[617], 705
Songez à leurs effets, et ne présumez pas
Avoir sur tous les cœurs un pouvoir si suprême[618],
Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même.
Un si digne sujet ne reçoit point de loi,
De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi. 710

MÉLITE.

Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse,
Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse.
Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant
Je voudrois tout remettre à son commandement[619];
Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, 715
Sans te rien témoigner que par obéissance,
Tircis, ce seroit trop: tes rares qualités
Dispensent mon devoir de ces formalités[620].

TIRCIS.

Que d'amour et de joie un tel aveu me donne!

MÉLITE.

C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne;
Mais par là tu peux voir que mon affection
Prend confiance entière en ta discrétion.

TIRCIS.

Vous la verrez toujours, dans un respect sincère,
Attacher mon bonheur à celui de vous plaire,
N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit;
Et si vous en voulez un serment par écrit,
Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme
Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme.

MÉLITE.

Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui
Mélite veut te croire autant et plus que lui[621]. 730
Je le prends toutefois comme un précieux gage
Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage.
Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux.

TIRCIS[622].

O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux?

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILANDRE.

Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible[623] 735
D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible.
Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit,
Tes lettres où ton cœur est si bien par écrit,
Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses[624].
Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses. 740
Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer
Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer.
Souvenirs importuns d'une amante laissée,
Qui venez malgré moi remettre en ma pensée
Un portrait que j'en veux tellement effacer[625] 745
Que le sommeil ait peine à me le retracer,
Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie,
Et retournant trouver celle qui vous envoie,
Dites-lui de ma part pour la dernière fois
Qu'elle est en liberté de faire un autre choix; 750
Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme,
Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme,
Je souhaite en faveur de ce reste de foi
Qu'elle puisse gagner au change autant que moi[626].
Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse, 755
Est de tous nos desirs souveraine maîtresse,
Dispose de nos cœurs, force nos volontés,
Et que par son pouvoir nos destins surmontés
Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle;
Enfin que tous mes vœux....


SCÈNE II.

TIRCIS, PHILANDRE.

TIRCIS.

Philandre!

PHILANDRE.

Qui m'appelle?

TIRCIS.

Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté
Ne peut être parfait sans te l'avoir conté.

PHILANDRE.

Tu me fais trop d'honneur par cette confidence[627].

TIRCIS.

J'userois envers toi d'une sotte prudence,
Si je faisois dessein de te dissimuler 765
Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauroient te celer.

PHILANDRE.

En effet, si l'on peut te juger au visage,
Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage[628],
Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend,
Que je n'en puis trouver de sujet assez grand: 770
Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.

TIRCIS.

Que fera le sujet, si les signes t'étonnent?
Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner;
C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner.

PHILANDRE.

Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. 775

TIRCIS.

Possesseur, autant vaut....

PHILANDRE.

De quoi?

TIRCIS.

D'une maîtresse,
Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant[629]
De son seul entretien peut ravir un amant:
En un mot, de Mélite.

PHILANDRE.

Il est vrai qu'elle est belle;
Tu n'as pas mal choisi; mais....

TIRCIS.

Quoi, mais?

PHILANDRE.

T'aime-t-elle?

TIRCIS.

Cela n'est plus en doute.

PHILANDRE.

Et de cœur?

TIRCIS.

Et de cœur,
Je t'en réponds.

PHILANDRE.

Souvent un visage moqueur
N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite.

TIRCIS.

Je ne crains rien de tel du côté de Mélite[630].

PHILANDRE.

Écoute, j'en ai vu de toutes les façons: 785
J'en ai vu qui sembloient n'être que des glaçons,
Dont le feu, retenu par une adroite feinte[631],
S'allumoit d'autant plus qu'il souffroit de contrainte;
J'en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas
Des preuves d'un amour qui ne les touchoit pas, 790
Prenoient du passe-temps d'une folle jeunesse
Qui se laisse affiner à[632] ces traits de souplesse,
Et pratiquoient sous main d'autres affections;
Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions
Fussent d'intelligence avec tout le visage[633]. 795

TIRCIS.

Et de ce petit nombre est celle qui m'engage:
De sa possession je me tiens aussi seur[634]
Que tu te peux tenir de celle de ma sœur.

PHILANDRE.

Donc, si ton espérance à la fin n'est déçue[635],
Ces deux amours auront une pareille issue. 800

TIRCIS.

Si cela n'arrivoit, je me tromperois fort.

PHILANDRE.

Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord.
Cependant apprends-moi comment elle te traite,
Et qui te fait juger son ardeur si parfaite[636].

TIRCIS.

Une parfaite ardeur a trop de truchements 805
Par qui se faire entendre aux esprits des amants:
Un coup d'œil, un soupir[637]....

PHILANDRE.

Ces faveurs ridicules[638]
Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules.
N'as-tu rien que cela?

TIRCIS.

Sa parole et sa foi.

PHILANDRE.

Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi 810
Les petites douceurs, les aimables tendresses[639]
Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses.
Quelques lettres du moins te daignent confirmer
Ce vœu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer?

TIRCIS.

Recherche qui voudra ces menus badinages, 815
Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages;
Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi.

PHILANDRE.

Je connois donc quelqu'un plus avancé que toi[640].

TIRCIS.

J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre,
Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. 820
Éraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux....

PHILANDRE.

Je parle de quelque autre un peu moins malheureux.

TIRCIS.

Je ne connois que lui qui soupire pour elle.

PHILANDRE.

Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle[641]:
Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours, 825
Un rival inconnu possède ses amours,
Et la dissimulée, au mépris de ta flamme,
Par lettres chaque jour lui fait don de son âme.

TIRCIS.

De telles trahisons lui sont trop en horreur.

PHILANDRE.

Je te veux par pitié tirer de cette erreur. 830
Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre;
Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle, comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par faveur[642], ou comme une récompense extraordinaire d'un excès d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces, que le ciel lui a refusées.

PHILANDRE

Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter[643]?

TIRCIS.

Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter.

PHILANDRE.

La raison?

TIRCIS.

Le porteur a su combien je t'aime, 835
Et par galanterie il t'a pris pour moi-même[644],
Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis.

PHILANDRE.

Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis,
Et pour ton intérêt aimer à te méprendre[645].

TIRCIS.

On t'en aura donné quelque autre pour me rendre, 840
Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu.

PHILANDRE.

Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu[646],
Et puisqu'il est pour toi....

TIRCIS.

Que ta longueur me tue!
Dépêche.

PHILANDRE.

Le voilà que je te restitue.

AUTRE LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la sœur ont repu leurs espérances.

PHILANDRE.

Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi, 845
Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi[647]?

TIRCIS.

Traître! c'est donc ainsi que ma sœur méprisée
Sert à ton changement d'un sujet de risée?
C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer[648],
D'un parjure si noir ne fait que se moquer? 850
C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes[649]
Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?
Suis-moi tout de ce pas, que l'épée à la main[650]
Un si cruel affront se répare soudain:
Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. 855

PHILANDRE.

Si pour te voir trompé tu te déplais au monde,
Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher;
Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher[651].

TIRCIS.

Quoi! tu crains le duel?

PHILANDRE.

Non; mais j'en crains la suite,
Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite, 860
Et du plus beau succès le dangereux éclat
Nous fait perdre l'objet et le prix du combat.

TIRIS.

Tant de raisonnement et si peu de courage
Sont de tes lâchetés le digne témoignage.
Viens, ou dis que ton sang n'oseroit s'exposer. 865

PHILANDRE.

Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer.
Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite,
J'en prendrai dès ce soir le congé de Mélite.
Adieu.


SCENE III.

TIRCIS.

Tu fuis, perfide, et ta légèreté,
T'ayant fait criminel, te met en sûreté! 870
Reviens, reviens défendre une place usurpée:
Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée.
Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi,
A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi;
Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme 875
Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme.
Crois-tu qu'on la mérite à force de courir?
Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]?
O lettres, ô faveurs indignement placées,
A ma discrétion honteusement laissées! 880
O gages qu'il néglige ainsi que superflus!
Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653];
Je ne sais qui des trois doit rougir davantage;
Car vous nous apprenez qu'elle est une volage,
Son amant un parjure, et moi sans jugement, 885
De n'avoir rien prévu de leur déguisement.
Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle,
Changeant d'affection, prît un traître comme elle,
Et que le digne amant qu'elle a su rechercher
A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. 890
Cependant j'en croyois cette fausse apparence
Dont elle repaissoit ma frivole espérance;
J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour,
Étoient de la partie en un si lâche tour.
O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, 895
Que tout l'extérieur ne fût que tromperie?
Non, non, il n'en est rien: une telle beauté
Ne fut jamais sujette à la déloyauté.
Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche,
Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. 900
Mélite me chérit, elle me l'a juré:
Son oracle reçu, je m'en tiens assuré[654].
Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables?
Caractères trompeurs, vous me contez des fables,
Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]: 905
Sa parole a laissé son cœur entre mes mains.
A ce doux souvenir ma flamme se rallume;
Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume:
L'un et l'autre en effet n'ont rien que de léger;
Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. 910
Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère[656]!
Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère[657];
La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air[658],
Et ces traits de sa plume osent encor parler[659],
Et laissent en mes mains une honteuse image, 915
Où son cœur peint au vif remplit le mien de rage.
Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés[660]
D'un excès de douleur se trouvent accablés[661];
Un si cruel tourment me gêne et me déchire,
Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]: 920
Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins
Ce faux soulagement, en mourant sans témoins,
Que mon trépas secret empêche l'infidèle
D'avoir la vanité que je sois mort pour elle.


SCÈNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

CLORIS

Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. 925
Dis-moi la vérité: tu ne me cherchois pas?
Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connoître?
O Dieux! en quel état te vois-je ici paroître!
Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards
S'élancent incertains presque de toutes parts! 930
Tu manques à la fois de couleur et d'haleine[663]!
Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine!
Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664]

TIRCIS.

Puisque tu veux savoir le mal que je ressens,
Avant que d'assouvir l'inexorable envie 935
De mon sort rigoureux qui demande ma vie,
Je vais t'assassiner d'un fatal entretien,
Et te dire en deux mots mon malheur et le tien.
En nos chastes amours de tous deux on se moque[665]
Philandre.... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque.
Adieu, ma sœur, adieu; je ne puis plus parler[666]
Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler[667].

CLORIS.

Ne m'échappe donc pas.

TIRCIS.

Ma sœur, je te supplie....

CLORIS.

Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie?
Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668], 945
Et nous aviserons à te laisser courir.

TIRCIS.

Hélas! quelle injustice!

CLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données[669].

Est-ce là tout, fantasque?
Quoi! si la déloyale enfin lève le masque,
Oses-tu te fâcher d'être désabusé?
Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; 950
Apprends que les discours des filles bien sensées[670]
Découvrent rarement le fond de leurs pensées,
Et que les yeux aidant à ce déguisement,
Notre sexe a le don de tromper finement.
Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, 955
Que Mélite n'est pas une pièce si rare,
Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671];
Assez d'autres objets y sauront te ravir[672].
Ne t'inquiète point pour une écervelée
Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, 960
Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés[673]
Ont assez de malheur pour en être écoutés.
Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte[674];
Éraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte[675];
Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours; 965
Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours,
Et peut-être déjà (tant elle aime le change[676]!)
Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge.
Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677];
Sa langue avec son cœur ne s'accorde jamais; 970
Les infidélités font ses jeux ordinaires;
Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires,
Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien
Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien.

TIRCIS.

Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures[678]? 975
Que ce soient vérités, que ce soient impostures,>
Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir.
Adieu: rien que la mort ne peut me secourir.


SCÈNE V.

CLORIS.

Mon frère.... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte:
Me préserve le ciel d'en user de la sorte! 980
Un volage me quitte, et je le quitte aussi:
Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci.
Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent
Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent;
Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux, 985
Et la fît-on à faux éclater par les yeux,
C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance[679]
Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance.
Que Philandre à son gré rende ses vœux contents;
S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. 990
Son cœur est un trésor dont j'aime qu'il dispose;
Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose.
Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement
M'avoit fait bonne part de son aveuglement.
On enchérit pourtant sur ma faute passée: 995
Dans la même folie une autre embarrassée[680]
Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi,
Pour se donner l'honneur de faillir après moi.
Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde[681]
Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde. 1000
A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer,
La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer,
Et sur cette croyance elle en a pris envie:
Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie!
Si Mélite a failli me l'ayant débauché, 1005
Dieux, par là seulement punissez son péché!
Elle verra bientôt que sa digne conquête[682]
N'est pas une aventure à me rompre la tête.
Un si plaisant malheur m'en console à l'instant.
Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant[683], 1010
Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire!
Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire,
Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret
Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret.
Je me veux toutefois en venger par malice, 1015
Me divertir une heure à m'en faire justice:
Ces lettres fourniront assez d'occasion
D'un peu de défiance et de division.
Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière
A les jouer tous deux d'une belle manière. 1020
En voici déjà l'un qui craint de m'aborder.


SCÈNE VI.

PHILANDRE, CLORIS.

CLORIS

Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder?

PHILANDRE.

Pardonne-moi, de grâce: une affaire importune
M'empêche de jouir de ma bonne fortune,
Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, 1025
Me remplissoit l'esprit jusqu'à ne te voir pas.

CLORIS.

J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime:
Je ne pense qu'à toi, j'en parlois en moi-même.

PHILANDRE.

Me veux-tu quelque chose?

CLORIS.

Il t'ennuie avec moi;
Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi, 1030
Je ne m'alarme point. N'étoit ce qui te presse
Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse,
Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis
Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis.
Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684] 1035
Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore;
Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685]
Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux....

PHILANDRE.

Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure;
Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure 1040
S'osera dispenser.

CLORIS.

Aussi tu me promets,
Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais;
Autrement, ne crois pas....

PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686].

Cela s'en va sans dire:
Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire:
Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. 1045

CLORIS, les resserrant[687].

Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;
Quelques[688] hautes faveurs que ton mérite obtienne,
Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne:
Je les garderai mieux, tu peux en assurer
La belle qui pour toi daigne se parjurer[689]. 1050

PHILANDRE.

Un homme doit souffrir d'une fille en colère;
Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère:
Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien....

CLORIS.

Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien!
Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre;
Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre,
Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir,
Quand tu l'aurois tué, pourroit n'en pas mourir.

PHILANDRE.

L'effet en fera foi, s'il en a le courage.
Adieu: j'en perds le temps à parler davantage. 1060
Tremble.

CLORIS.

J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu:
Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu.

FIN DU TROISIÈME ACTE.