La scène est à Paris[361]
LA SUIVANTE.
COMÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
DAMON, THÉANTE.
DAMON.
Ami, j'ai beau rêver, toute ma rêverie
Ne me fait rien comprendre en ta galanterie.
Auprès de ta maîtresse engager un ami,
C'est, à mon jugement, ne l'aimer qu'à demi.
Ton humeur qui s'en lasse au changement l'invite;5
Et n'osant la quitter, tu veux qu'elle te quitte.
THÉANTE.
Ami, n'y rêve plus; c'est en juger trop bien
Pour t'oser plaindre encor de n'y comprendre rien.
Quelques puissants appas que possède Amarante,
Je trouve qu'après tout ce n'est qu'une suivante[362];10
Et je ne puis songer à sa condition
Que mon amour ne cède à mon ambition.
Ainsi, malgré l'ardeur qui pour elle me presse,
A la fin j'ai levé les yeux sur sa maîtresse[363],
Où mon dessein, plus haut et plus laborieux,15
Se promet des succès beaucoup plus glorieux.
Mais lors, soit qu'Amarante eût pour moi quelque flamme,
Soit qu'elle pénétrât jusqu'au fond de mon âme,
Et que malicieuse elle prît du plaisir
A rompre les effets de mon nouveau desir,20
Elle savoit toujours m'arrêter auprès d'elle
A tenir des propos d'une suite éternelle.
L'ardeur qui me brûloit de parler à Daphnis
Me fournissoit en vain des détours infinis;
Elle usoit de ses droits, et toute impérieuse,25
D'une voix demi-gaie et demi-sérieuse:
«Quand j'ai des serviteurs, c'est pour m'entretenir,
Disoit-elle; autrement, je les sais bien punir;
Leurs devoirs près de moi n'ont rien qui les excuse.»
DAMON.
Maintenant je devine à peu près une ruse[364]30
Que tout autre en ta place à peine entreprendroit.
THÉANTE.
Écoute, et tu verras si je suis maladroit.
Tu sais comme Florame à tous les beaux visages
Fait par civilité toujours de feints hommages,
Et sans avoir d'amour offrant partout des vœux,35
Traite de peu d'esprit les véritables feux[365].
Un jour qu'il se vantoit de cette humeur étrange,
A qui chaque objet plaît, et que pas un ne range,
Et reprochoit à tous que leur peu de beauté
Lui laissoit si longtemps garder sa liberté:40
«Florame, dis-je alors, ton âme indifférente
Ne tiendroit que fort peu contre mon Amarante.»
«Théante, me dit-il, il faudroit l'éprouver;
Mais l'éprouvant peut-être on te feroit rêver:
Mon feu, qui ne seroit que pure courtoisie[366],45
La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.»
Je réplique, il repart, et nous tombons d'accord
Qu'au hasard du succès il y feroit effort.
Ainsi je l'introduis; et par ce tour d'adresse,
Qui me fait pour un temps lui céder ma maîtresse,50
Engageant Amarante et Florame au discours,
J'entretiens à loisir mes nouvelles amours.
DAMON.
Fut-elle sur ce point ou fâcheuse ou facile[367]?
THÉANTE.
Plus que je n'espérois je l'y trouvai docile[368].
Soit que je lui donnasse une fort douce loi,55
Et qu'il fût à ses yeux plus aimable que moi;
Soit qu'elle fît dessein sur ce fameux rebelle[369]
Qu'une simple gageure attachoit auprès d'elle[370],
Elle perdit pour moi son importunité,
Et n'en demanda plus tant d'assiduité[371].60
La douceur d'être seule à gouverner Florame[372]
Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme,
Et ce qu'elle goûtoit avec lui de plaisirs
Lui fit abandonner mon âme à mes desirs.
DAMON.
On t'abuse, Théante; il faut que je te die65
Que Florame est atteint de même maladie,
Qu'il roule en son esprit mêmes desseins que toi[373],
Et que c'est à Daphnis qu'il veut donner sa foi.
A servir Amarante il met beaucoup d'étude;
Mais ce n'est qu'un prétexte à faire une habitude:70
Il accoutume ainsi ta Daphnis à le voir,
Et ménage un accès qu'il ne pouvoit avoir.
Sa richesse l'attire, et sa beauté le blesse;
Elle le passe en biens, il l'égale en noblesse,
Et cherche ambitieux, par sa possession,75
A relever l'éclat de son extraction.
Il a peu de fortune, et beaucoup de courage;
Et hors cette espérance, il hait le mariage.
C'est ce que l'autre jour en secret il m'apprit;
Tu peux, sur cet avis, lire dans son esprit.80
THÉANTE.
Parmi ses hauts projets il manque de prudence[374],
Puisqu'il traite avec toi de telle confidence.
DAMON.
Crois qu'il m'éprouvera fidèle au dernier point,
Lorsque ton intérêt ne s'y mêlera point.
THÉANTE.
Je dois l'attendre ici. Quitte-moi, je te prie,85
De peur qu'il n'ait soupçon de ta supercherie[375].
DAMON.
SCÈNE II.
THÉANTE.
Par quel malheur fatal,
Ai-je donné moi-même entrée à mon rival?
De quelque trait rusé que mon esprit se vante,
Je me trompe moi-même en trompant Amarante,90
Et choisis un ami qui ne veut que m'ôter
Ce que par lui je tâche à me faciliter.
Qu'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire[376]?
Je sais trop comme il faut l'empêcher d'en rien dire[377].
Amarante l'arrête, et j'arrête Daphnis:95
Ainsi tous entretiens d'entre eux deux sont bannis;
Et tant d'heur se rencontre en ma sage conduite,
Qu'au langage des yeux son amour est réduite.
Mais n'est-ce pas assez pour se communiquer?
Que faut-il aux amants de plus pour s'expliquer?100
Même ceux de Daphnis à tous coups lui répondent:
L'un dans l'autre à tous coups leurs regards se confondent,
Et d'un commun aveu ces muets truchements
Ne se disent que trop leurs amoureux tourments.
Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie!105
Que l'amour aisément penche à la jalousie!
Qu'on croit tôt ce qu'on craint en ces perplexités
Où les moindres soupçons passent pour vérités!
Daphnis est toute aimable; et si Florame l'aime[378],
Dois-je m'imaginer qu'il soit aimé de même[379]?110
Florame avec raison adore tant d'appas,
Et Daphnis sans raison s'abaisseroit trop bas.
Ce feu, si juste en l'un, en l'autre inexcusable,
Rendroit l'un glorieux, et l'autre méprisable.
Simple! l'amour peut-il écouter la raison?115
Et même ces raisons sont-elles de saison?
Si Daphnis doit rougir en brûlant pour Florame,
Qui l'en affranchiroit en secondant ma flamme?
Étant tous deux égaux, il faut bien que nos feux
Lui fassent même honte, ou même honneur tous deux[380]:
Ou tous deux nous formons un dessein téméraire,
Ou nous avons tous deux même droit de lui plaire.
Si l'espoir m'est permis, il y peut aspirer;
Et s'il prétend trop haut, je dois désespérer.
Mais le voici venir.
SCÈNE III.
THÉANTE, FLORAME.
THÉANTE.
Tu me fais bien attendre.125
FLORAME.
Encore est-ce à regret qu'ici je viens me rendre[381],
Et comme un criminel qu'on traîne à sa prison.
THÉANTE.
Tu ne fais qu'en raillant cette comparaison.
FLORAME.
Elle n'est que trop vraie.THÉANTE.
Et ton indifférence?
La conserver encor! le moyen? l'apparence?130
Je m'étois plu toujours d'aimer en mille lieux:
Voyant une beauté, mon cœur suivoit mes yeux;
Mais de quelques attraits que le ciel l'eût pourvue,
J'en perdois la mémoire aussitôt que la vue;
Et bien que mes discours lui donnassent ma foi,135
De retour au logis, je me trouvois à moi[382].
Cette façon d'aimer me sembloit fort commode,
Et maintenant encor je vivrois à ma mode;
Mais l'objet d'Amarante est trop embarrassant:
Ce n'est point un visage à ne voir qu'en passant;140
Un je ne sais quel charme auprès d'elle m'attache;
Je ne la puis quitter que le jour ne se cache;
Même alors, malgré moi, son image me suit[383],
Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit.
Le sommeil n'oseroit me peindre une autre idée;145
J'en ai l'esprit rempli, j'en ai l'âme obsédée.
Théante, ou permets-moi de n'en plus approcher,
Ou songe que mon cœur n'est pas fait d'un rocher;
Tant de charmes enfin me rendroient infidèle[384].
THÉANTE.
Deviens-le si tu veux, je suis assuré d'elle;150
Et quand il te faudra tout de bon l'adorer,
Je prendrai du plaisir à te voir soupirer,
Tandis que pour tout fruit tu porteras la peine[385]
D'avoir tant persisté dans une humeur si vaine.
Quand tu ne pourras plus te priver de la voir[386],155
C'est alors que je veux t'en ôter le pouvoir;
Et j'attends de pied ferme à reprendre ma place[387],
Qu'il ne soit plus en toi de retrouver ta glace.
Tu te défends encore, et n'en tiens qu'à demi[388].
FLORAME.
Cruel, est-ce là donc me traiter en ami?160
Garde, pour châtiment de cet injuste outrage,
Qu'Amarante pour toi ne change de courage[389],
Et se rendant sensible à l'ardeur de mes vœux....
THÉANTE.
A cela près, poursuis; gagne-la, si tu peux:
Je ne m'en prendrai lors qu'à ma seule imprudence;165
Et demeurant ensemble en bonne intelligence,
En dépit du malheur que j'aurai mérité,
J'aimerai le rival qui m'aura supplanté.
FLORAME.
Ami, qu'il vaut bien mieux ne tomber point en peine
De faire à tes dépens cette épreuve incertaine[390]!170
Je me confesse pris, je quitte[391], j'ai perdu:
Que veux-tu plus de moi? reprends ce qui t'est dû[392].
Séparer plus longtemps une amour si parfaite[393]!
Continuer encor la faute que j'ai faite!
Elle n'est que trop grande, et pour la réparer,175
J'empêcherai Daphnis de vous plus séparer[394].
Pour peu qu'à mes discours je la trouve accessible,
Vous jouirez vous deux d'un entretien paisible;
Je saurai l'amuser, et vos feux redoublés
Par son fâcheux abord ne seront plus troublés.180
THÉANTE.
Ce seroit prendre un soin qui n'est pas nécessaire:
Daphnis sait d'elle-même assez bien se distraire,
Et jamais son abord ne trouble nos plaisirs,
Tant elle est complaisante à nos chastes desirs.
SCÈNE IV.
FLORAME, THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Déploie, il en est temps, tes meilleurs artifices[395]185
(Sans mettre toutefois en oubli mes services):
Je t'amène un captif qui te veut échapper.
AMARANTE.
J'en ai vu d'échappés que j'ai su rattraper[396].
THÉANTE.
Vois qu'en sa liberté ta gloire se hasarde.
AMARANTE.
Allez, laissez-le-moi, j'en ferai bonne garde[397].190
Daphnis est au jardin.
FLORAME
Sans plus vous désunir,
Souffre qu'au lieu de toi je l'aille entretenir.
SCÈNE V.
AMARANTE, FLORAME.
AMARANTE.
Laissez, mon cavalier, laissez aller Théante:
Il porte assez au cœur le portrait d'Amarante;
Je n'appréhende point qu'on l'en puisse effacer.195
C'est au vôtre à présent que je le veux tracer;
Et la difficulté d'une telle victoire
M'en augmente l'ardeur comme elle en croît la gloire[398].
FLORAME.
Aurez-vous quelque gloire à me faire souffrir?
AMARANTE.
Plus que de tous les vœux qu'on me pourroit offrir[399].200
FLORAME.
Vous plaisez-vous à ceux d'une âme si contrainte,
Qu'une vieille amitié retient toujours en crainte?
AMARANTE.
Vous n'êtes pas encore au point où je vous veux;
Et toute amitié meurt où naissent de vrais feux[400].
FLORAME.
De vrai, contre ses droits mon esprit se rebelle;205
Mais feriez-vous état d'un amant infidèle?
AMARANTE.
Je ne prendrai jamais pour un manque de foi
D'oublier un ami pour se donner à moi.
FLORAME.
Encor si je pouvois former quelque espérance[401]
De vous voir favorable à ma persévérance,210
Que vous pussiez m'aimer après tant de tourment[402],
Et d'un mauvais ami faire un heureux amant!
Mais hélas! je vous sers, je vis sous votre empire,
Et je ne puis prétendre où mon desir aspire.
Théante! (ah, nom fatal pour me combler d'ennui!)215
Vous demandez mon cœur, et le vôtre est à lui!
Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services[403],
Que du manque d'espoir j'évite les supplices:
Qui ne peut rien prétendre a droit d'abandonner.
AMARANTE.
S'il ne tient qu'à l'espoir, je vous en veux donner.220
Apprenez que chez moi c'est un foible avantage
De m'avoir de ses vœux le premier fait hommage:
Le mérite y fait tout, et tel plaît à mes yeux,
Que je négligerois près de qui vaudroit mieux[404].
Lui seul de mes amants règle la différence,225
Sans que le temps leur donne aucune préférence.
FLORAME.
Vous ne flattez mes sens que pour m'embarrasser.
AMARANTE.
Peut-être; mais enfin il faut le confesser[405],
Vous vous trouveriez mieux auprès de ma maîtresse.
FLORAME.
Ne pensez pas....
AMARANTE.
Non, non, c'est là ce qui vous presse.
Allons dans le jardin ensemble la chercher.
Que j'ai su dextrement à ses yeux la cacher!
SCÈNE VI.
DAPHNIS, THÉANTE.
DAPHNIS.
Voyez comme tous deux ont fui notre rencontre[406]!
Je vous l'ai déjà dit, et l'effet vous le montre:
Vous perdez Amarante, et cet ami fardé235
Se saisit finement d'un bien si mal gardé;
Vous devez vous lasser de tant de patience,
Et votre sûreté n'est qu'en la défiance.
THÉANTE.
Je connois Amarante, et ma facilité
Établit mon repos sur sa fidélité:240
Elle rit de Florame et de ses flatteries,
Qui ne sont après tout que des galanteries[407].
DAPHNIS.
Amarante, de vrai, n'aime pas à changer;
Mais votre peu de soin l'y pourroit engager.
On néglige aisément un homme qui néglige.245
Son naturel est vain; et qui la sert l'oblige:
D'ailleurs les nouveautés ont de puissants appas.
Théante, croyez-moi, ne vous y fiez pas.
J'ai su me faire jour jusqu'au fond de son âme[408],
Où j'ai peu remarqué de sa première flamme;250
Et s'il tournoit la feinte en véritable amour[409],
Elle seroit bien fille à vous jouer d'un tour;
Mais afin que l'issue en soit pour vous meilleure,
Laissez-moi ce causeur à gouverner une heure:
J'ai tant de passion pour tous vos intérêts,255
Que j'en saurai bientôt pénétrer les secrets[410].
THÉANTE.
C'est un trop bas emploi pour de si hauts mérites;
Et quand elle aimeroit à souffrir ses visites,
Quand elle auroit pour lui quelque inclination,
Vous m'en verriez toujours sans appréhension.260
Qu'il se mette à loisir, s'il peut, dans son courage:
Un moment de ma vue en efface l'image.
Nous nous ressemblons mal, et pour ce changement,
Elle a de trop bons yeux et trop de jugement[411].
DAPHNIS.
Vous le méprisez trop: je trouve en lui des charmes[412]
Qui vous devroient du moins donner quelques alarmes.
Clarimond n'a de moi que haine et que rigueur[413];
Mais s'il lui ressembloit, il gagneroit mon cœur.
THÉANTE.
Vous en parlez ainsi, faute de le connoître.
DAPHNIS.
J'en parle et juge ainsi sur ce qu'on voit paroître[414].270
THÉANTE.
Quoi qu'il en soit, l'honneur de vous entretenir....Brisons là ce discours: je l'aperçois venir[415].
Amarante, ce semble, en est fort satisfaite.
SCÈNE VII.
DAPHNIS, FLORAME, THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Je t'attendois, ami, pour faire la retraite:
L'heure du dîner presse, et nous incommodons[416]275
Celles qu'en nos discours ici nous retardons[417].
DAPHNIS.
Il n'est pas encor tard.
THÉANTE.
Nous ferions conscience
D'abuser plus longtemps de votre patience.
FLORAME.
Madame, excusez donc cette incivilité,
Dont l'heure nous impose une nécessité.280
DAPHNIS.
Sa force vous excuse, et je lis dans votre âme
Qu'à regret vous quittez l'objet de votre flamme.
SCÈNE VIII.
DAPHNIS, AMARANTE.
DAPHNIS.
Cette assiduité de Florame avec vous
A la fin a rendu Théante un peu jaloux.
Aussi de vous y voir tous les jours attachée,285
Quelle puissante amour n'en seroit point touchée[418]?
Je viens d'examiner son esprit en passant;
Mais vous ne croiriez pas l'ennui qu'il en ressent.
Vous y devez pourvoir; et si vous êtes sage,
Il faut à cet ami faire mauvais visage,290
Lui fausser compagnie, éviter ses discours.
Ce sont pour l'apaiser les chemins les plus courts:
Sinon, faites état qu'il va courir au change.
AMARANTE.
Il seroit en ce cas d'une humeur bien étrange.
A sa prière seule, et pour le contenter,295
J'écoute cet ami quand il m'en vient conter;
Et pour vous dire tout, cet amant infidèle
Ne m'aime pas assez pour en être en cervelle[419].
Il forme des desseins beaucoup plus relevés,
Et de plus beaux portraits en son cœur sont gravés.300
Mes yeux pour l'asservir ont de trop foibles armes;
Il voudroit pour m'aimer que j'eusse d'autres charmes,
Que l'éclat de mon sang, mieux soutenu de biens,
Ne fût point ravalé par le rang que je tiens;
Enfin (que serviroit aussi bien de le taire?)305
Sa vanité le porte au souci de vous plaire.
DAPHNIS.
En ce cas, il verra que je sais comme il faut
Punir des insolents qui prétendent trop haut.
AMARANTE.
Je lui veux quelque bien, puisque, changeant de flamme,
Vous voyez par pitié qu'il me laisse Florame,310
Qui n'étant pas si vain, a plus de fermeté.
DAPHNIS.
Amarante, après tout disons la vérité:
Théante n'est si vain qu'en votre fantaisie,
Et sa froideur pour vous naît de sa jalousie[420];
Mais soit qu'il change ou non, il ne m'importe en rien[421];
Et ce que je vous dis n'est que pour votre bien.
SCÈNE IX.
AMARANTE.
Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de l'âme,
On devine aisément qu'elle en veut à Florame.
Sa fermeté pour moi, que je vantois à faux,
Lui portoit dans l'esprit de terribles assauts.320
Sa surprise à ce mot a paru manifeste;
Son teint en a changé, sa parole, son geste.
L'entretien que j'en ai lui sembleroit bien doux,
Et je crois que Théante en est le moins jaloux.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis doutée.325
Être toujours des yeux sur un homme arrêtée,
Dans son manque de biens déplorer son malheur,
Juger à sa façon qu'il a de la valeur,
Demander si l'esprit en répond à la mine[422],
Tout cela de ses feux eût instruit la moins fine.330
Florame en est de même, il meurt de lui parler;
Et s'il peut d'avec moi jamais se démêler,
C'en est fait, je le perds. L'impertinente crainte!
Que m'importe de perdre une amitié si feinte[423]?
Et que me peut servir un ridicule feu,335
Où jamais de son cœur sa bouche n'a l'aveu?
Je m'en veux mal en vain; l'amour a tant de force
Qu'il attache mes sens à cette fausse amorce,
Et fera son possible à toujours conserver
Ce doux extérieur dont on me veut priver.340
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
GÉRASTE, CÉLIE.
CÉLIE.
Eh bien! j'en parlerai; mais songez qu'à votre âge
Mille accidents fâcheux suivent le mariage:
On aime rarement de si sages époux,
Et leur moindre malheur, c'est d'être un peu jaloux[424].
Convaincus au dedans de leur propre foiblesse,345
Une ombre leur fait peur, une mouche les blesse;
Et cet heureux hymen, qui les charmoit si fort,
Devient souvent pour eux un fourrier[425] de la mort.
GÉRASTE.
Excuse, ou pour le moins pardonne à ma folie;
Le sort en est jeté: va, ma chère Célie[426],350
Va trouver la beauté qui me tient sous sa loi;
Flatte-la de ma part, promets-lui tout de moi;
Dis-lui que si l'amour d'un vieillard l'importune,
Elle fait une planche[427] à sa bonne fortune;
Que l'excès de mes biens, à force de présents,355
Répare la vigueur qui manque à mes vieux ans;
Qu'il ne lui peut échoir de meilleure aventure.
CÉLIE.
Ne m'importunez point de votre tablature[428]:
Sans vos instructions je sais bien mon métier[429],
Et je n'en laisserai pas un trait à quartier[430].360
GÉRASTE.
Je ne suis point ingrat quand on me rend office.
Peins-lui bien mon amour, offre bien mon service,
Dis bien que mes beaux jours ne sont pas si passés
Qu'il ne me reste encor....
CÉLIE.
Que vous m'étourdissez!
N'est-ce point assez dit que votre âme est éprise?365
Que vous allez mourir si vous n'avez Florise?
Reposez-vous sur moi.
GÉRASTE.
Que voilà froidement
Me promettre ton aide à finir mon tourment!
S'il faut aller plus vite, allons, je vois son frère[431],
Et vais tout devant vous lui proposer l'affaire[432].370
GÉRASTE.
Ce seroit tout gâter; arrête, et par douceurEssaie auparavant d'y résoudre la sœur.
SCÈNE II.
FLORAME.
Jamais ne verrai-je finie
Cette incommode affection,
Dont l'impitoyable manie[433]375
Tyrannise ma passion?
Je feins, et je fais naître un feu si véritable,
Qu'à force d'être aimé je deviens misérable.
Toi qui m'assiéges tout le jour,
Fâcheuse cause de ma peine,380
Amarante, de qui l'amour
Commence à mériter ma haine,
Cesse de te donner tant de soins superflus[434]:
Je te voudrai du bien de ne m'en vouloir plus.
Dans une ardeur si violente,385
Près de l'objet de mes desirs[435],
Penses-tu que je me contente
D'un regard et de deux soupirs?
Et que je souffre encor cet injuste partage
Où tu tiens mes discours, et Daphnis mon courage?390
Si j'ai feint pour toi quelques feux,
C'est à quoi plus rien ne m'oblige:
Quand on a l'effet de ses vœux[436],
Ce qu'on adoroit se néglige.
Je ne voulois de toi qu'un accès chez Daphis:395
Amarante, je l'ai; mes amours sont finis.
Théante, reprends ta maîtresse;
N'ôte plus à mes entretiens
L'unique sujet qui me blesse,
Et qui peut-être est las des tiens.400
Et toi, puissant Amour, fais enfin que j'obtienne
Un peu de liberté pour lui donner la mienne!
SCÈNE III.
AMARANTE, FLORAME.
AMARANTE.
Que vous voilà soudain de retour en ces lieux!
FLORAME.
Vous jugerez par là du pouvoir de vos yeux.
AMARANTE.
Autre objet que mes yeux devers nous vous attire.405
FLORAME.
Autre objet que vos yeux ne cause mon martyre.
AMARANTE.
Votre martyre donc est de perdre avec moi
Un temps dont vous voulez faire un meilleur emploi.
SCÈNE IV[437].
DAPHNIS, AMARANTE, FLORAME.
DAPHNIS.
Amarante, allez voir si dans la galerie
Ils ont bientôt tendu cette tapisserie:410
Ces gens-là ne font rien, si l'on n'a l'œil sur eux.
(Amarante rentre, et Daphnis continue.)
Je romps pour quelque temps le discours de vos feux.
FLORAME.
N'appelez point des feux un peu de complaisance
Que détruit votre abord, qu'éteint votre présence[438].
DAPHNIS.
Votre amour est trop forte, et vos cœurs trop unis,415
Pour l'oublier soudain à l'abord de Daphnis;
Et vos civilités étant dans l'impossible
Vous rendent bien flatteur, mais non pas insensible.
FLORAME.
Quoi que vous estimiez de ma civilité,
Je ne me pique point d'insensibilité.420
J'aime, il n'est que trop vrai, je brûle, je soupire;
Mais un plus haut sujet me tient sous son empire.
DAPHNIS.
Le nom ne s'en dit point?
Je ris de ces amants
Dont le trop de respect redouble les tourments[439],
Et qui, pour les cacher se faisant violence,425
Se promettent beaucoup d'un timide silence[440].
Pour moi, j'ai toujours cru qu'un amour vertueux
N'avoit point à rougir d'être présomptueux[441].
Je veux bien vous nommer le bel œil qui me dompte
Et ma témérité ne me fait point de honte.430
Ce rare et haut sujet....
AMARANTE, revenant brusquement.
Tout est presque tendu.
DAPHNIS.
Vous n'avez auprès d'eux guère de temps perdu.
AMARANTE.
J'ai vu qu'ils l'employoient, et je suis revenue[442].
DAPHNIS.
J'ai peur de m'enrhumer au froid qui continue,
Allez au cabinet me querir un mouchoir[443]:435
J'en ai laissé les clefs autour de mon miroir;
Vous les trouverez là.
(Amarante rentre, et Daphnis continue.)
J'ai cru que cette belle
Ne pouvoit à propos se nommer devant elle,
Qui recevant par là quelque espèce d'affront,
En auroit eu soudain la rougeur sur le front.440
Sans affront je la quitte, et lui préfère une autre[444]
Dont le mérite égal, le rang pareil au vôtre,
L'esprit et les attraits également puissants,
Ne devroient de ma part avoir que de l'encens[445].
Oui, sa perfection, comme la vôtre extrême,445
N'a que vous de pareille: en un mot, c'est[446]....
DAPHNIS.
Moi-même:
Je vois bien que c'est là que vous voulez venir,
Non tant pour m'obliger, comme pour me punir.
Ma curiosité, devenue indiscrète[447],
A voulu trop savoir d'une flamme secrète,450
Mais bien qu'elle en reçoive un juste châtiment,
Vous pouviez me traiter un peu plus doucement.
Sans me faire rougir, il vous devoit suffire
De me taire l'objet dont vous aimez l'empire:
Mettre en sa place un nom qui ne vous touche pas[448],455
C'est un cruel reproche au peu que j'ai d'appas[449].
FLORAME.
Vu le peu que je suis, vous dédaignez de croire
Une si malheureuse et si basse victoire.
Mon cœur est un captif si peu digne de vous,
Que vos yeux en voudroient désavouer leurs coups;460
Ou peut-être mon sort me rend si méprisable[450]
Que ma témérité vous devient incroyable.
Mais quoi que désormais il m'en puisse arriver,
Je fais serment....
AMARANTE.
Vos clefs ne sauroient se trouver[451].
DAPHNIS.
Faute d'un plus exquis, et comme par bravade,465
Ceci servira donc de mouchoir de parade.
Enfin, ce cavalier que nous vîmes au bal,
Vous trouvez comme moi qu'il ne danse pas mal?
FLORAME.
Je ne le vis jamais mieux sur sa bonne mine.
DAPHNIS.
Il s'étoit si bien mis pour l'amour de Clarine.470
(A Amarante[452].)
A propos de Clarine, il m'étoit échappé
Qu'elle en a deux à moi d'un nouveau point coupé[453]:
Allez, et dites-lui qu'elle me les renvoie.
AMARANTE.
Il est hors d'apparence aujourd'hui qu'on la voie:
Dès une heure au plus tard elle devoit sortir.475
DAPHNIS.
Son cocher n'est jamais sitôt prêt à partir;
Et d'ailleurs son logis n'est pas au bout du monde;
Vous perdrez peu de pas. Quoi qu'elle vous réponde,
Dites-lui nettement que je les veux avoir[454].
A vous les rapporter je ferai mon pouvoir.480
SCÈNE V.
FLORAME, DAPHNIS.
FLORAME.
C'est à vous maintenant d'ordonner mon supplice,
Sûre que sa rigueur n'aura point d'injustice.
DAPHNIS.
Vous voyez qu'Amarante a pour vous de l'amour,
Et ne manquera pas d'être tôt de retour.
Bien que je pusse encore user de ma puissance[455],485
Il vaut mieux ménager le temps de son absence.
Donc, pour n'en perdre point en discours superflus[456],
Je crois que vous m'aimez; n'attendez rien de plus:
Florame, je suis fille, et je dépends d'un père.
FLORAME.
Mais de votre côté que faut-il que j'espère?490
DAPHNIS.
Si ma jalouse encor vous rencontroit ici,
Ce qu'elle a de soupçons seroit trop éclairci:
Laissez-moi seule, allez.
FLORAME.
Se peut-il que Florame
Souffre d'être sitôt séparé de son âme?
Oui, l'honneur d'obéir à vos commandements495
Lui doit être plus cher que ses contentements.
SCÈNE VI.
DAPHNIS.
Mon amour, par ses yeux plus forte devenue,
L'eût bientôt emporté dessus ma retenue;
Et je sentois mon feu tellement s'augmenter[457],
Qu'il n'étoit plus en moi de le pouvoir dompter.500
J'avois peur d'en trop dire; et cruelle à moi-même,
Parce que j'aime trop j'ai banni ce que j'aime.
Je me trouve captive en de si beaux liens[458],
Que je meurs qu'il le sache, et j'en fuis les moyens.
Quelle importune loi que cette modestie505
Par qui notre apparence en glace convertie
Étouffe dans la bouche, et nourrit dans le cœur,
Un feu dont la contrainte augmente la vigueur!
Que ce penser m'est doux! que je t'aime, Florame[459]!
Et que je songe peu, dans l'excès de ma flamme,510
A ce qu'en nos destins contre nous irrités
Le mérite et les biens font d'inégalités!
Aussi par celle-là de bien loin tu me passes[460],
Et l'autre seulement est pour les âmes basses;
Et ce penser flatteur me fait croire aisément515
Que mon père sera de même sentiment[461].
Hélas! c'est en effet bien flatter mon courage,
D'accommoder son sens aux desirs de mon âge.
Il voit par d'autres yeux, et veut d'autres appas.
SCÈNE VII.
DAPHNIS, AMARANTE.
AMARANTE.
Je vous l'avois bien dit qu'elle n'y seroit pas[462].520
DAPHNIS.
Que vous avez tardé pour ne trouver personne!
AMARANTE.
Ce reproche vraiment ne peut qu'il ne m'étonne:Pour revenir plus vite, il eût fallu voler.
DAPHNIS.
Florame cependant, qui vient de s'en aller,
A la fin, malgré moi, s'est ennuyé d'attendre.525
AMARANTE.
C'est chose toutefois que je ne puis comprendre.
Des hommes de mérite et d'esprit comme lui
N'ont jamais avec vous aucun sujet d'ennui:
Votre âme généreuse a trop de courtoisie.
DAPHNIS.
Et la vôtre amoureuse un peu de jalousie.530
AMARANTE.
De vrai, je goûtois mal de faire tant de tours,
Et perdois à regret ma part de ses discours.
DAPHNIS.
Aussi je me trouvois si promptement servie,
Que je me doutois bien qu'on me portoit envie.
En un mot, l'aimez-vous?
AMARANTE.
Je l'aime aucunement,535
Non pas jusqu'à troubler votre contentement;
Mais si son entretien n'a pas de quoi vous plaire,
Vous m'obligerez fort de ne m'en plus distraire.
DAPHNIS.
Mais au cas qu'il me plût?
AMARANTE.
Il faudroit vous céder.
C'est ainsi qu'avec vous je ne puis rien garder.540
Au moindre feu pour moi qu'un amant fait paroître,
Par curiosité vous le voulez connoître,
Et quand il a goûté d'un si doux entretien,
Je puis dire dès lors que je ne tiens plus rien.
C'est ainsi que Théante a négligé ma flamme;545
Encor tout de nouveau vous m'enlevez Florame:
Si vous continuez à rompre ainsi mes coups,
Je ne sais tantôt plus comment vivre avec vous[463].
DAPHNIS.
Sans colère, Amarante, il semble, à vous entendre,
Qu'en même lieu que vous je voulusse prétendre.550
Allez, assurez-vous que mes contentements
Ne vous déroberont aucun de vos amants[464];
Et pour vous en donner la preuve plus expresse,
Voilà votre Théante, avec qui je vous laisse.
SCÈNE VIII.
THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Tu me vois sans Florame: un amoureux ennui[465]555
Assez adroitement m'a dérobé de lui.
Las de céder ma place à son discours frivole,
Et n'osant toutefois lui manquer de parole,
Je pratique[466] un quart d'heure à mes affections.
AMARANTE.
Ma maîtresse lisoit dans tes intentions:560
Tu vois à ton abord comme elle a fait retraite,
De peur d'incommoder une amour si parfaite.
THÉANTE.
Je ne la saurois croire obligeante à ce point.
Ce qui la fait partir ne se dira-t-il point?
AMARANTE.
Veux-tu que je t'en parle avec toute franchise?565
C'est la mauvaise humeur où Florame l'a mise.
THÉANTE.
Florame?
AMARANTE.
Oui: ce causeur vouloit l'entretenir;
Mais il aura perdu le goût d'y revenir:
Elle n'a que fort peu souffert sa compagnie,
Et l'en a chassé presque avec ignominie[467].570
De dépit cependant ses mouvements aigris
Ne veulent aujourd'hui traiter que de mépris;
Et l'unique raison qui fait qu'elle me quitte,
C'est l'estime où te met près d'elle ton mérite:
Elle ne voudroit pas te voir mal satisfait[468],
Ni rompre sur-le-champ le dessein qu'elle a fait.
THÉANTE.
J'ai regret que Florame ait reçu cette honte:
Mais enfin, auprès d'elle il trouve mal son conte[469]?
AMARANTE.
Aussi c'est un discours ennuyeux que le sien:
Il parle incessamment sans dire jamais rien[470];580
Et n'étoit que pour toi je me fais ces contraintes,
Je l'envoierois bientôt porter ailleurs ses feintes.
THÉANTE.
Et je m'assure aussi tellement en ta foi,
Que bien que tout le jour il cajole avec toi,
Mon esprit te conserve une amitié si pure,585
Que sans être jaloux je le vois et l'endure.
AMARANTE.
Comment le serois-tu pour un si triste objet?
Ses imperfections t'en ôtent tout sujet.
C'est à toi d'admirer qu'encor qu'un beau visage
Dedans ses entretiens à toute heure t'engage[471],590
J'ai pour toi tant d'amour et si peu de soupçon,
Que je n'en suis jalouse en aucune façon.
C'est aimer puissamment que d'aimer de la sorte;
Mais mon affection est bien encor plus forte.
Tu sais (et je le dis sans te mésestimer)595
Que quand notre Daphnis auroit su te charmer[472],
Ce qu'elle est plus que toi mettroit hors d'espérance[473]
Les fruits qui seroient dus à ta persévérance.
Plût à Dieu que le ciel te donnât assez d'heur
Pour faire naître en elle autant que j'ai d'ardeur!600
Voyant ainsi la porte à ta fortune ouverte[474],
Je pourrais librement consentir à ma perte.
Je te souhaite un change autant avantageux.
Plût à Dieu que le sort te fût moins outrageux,
Ou que jusqu'à ce point il t'eût favorisée,605
Que Florame fût prince, et qu'il t'eût épousée!
Je prise auprès des tiens si peu mes intérêts,
Que bien que j'en sentisse au cœur mille regrets[475],
Et que de déplaisir il m'en coûtât la vie,
Je me la tiendrois lors heureusement ravie.610
AMARANTE.
Je ne voudrois point d'heur qui vînt avec ta mort,
Et Damon que voilà n'en seroit pas d'accord.
THÉANTE.
Il a mine d'avoir quelque chose à me dire.
AMARANTE.
Ma présence y nuiroit: adieu, je me retire.
THÉANTE.
Arrête: nous pourrons nous voir tout à loisir;615
Rien ne le presse.