La scène est à Paris dans la place Royale[646].
LA PLACE ROYALE.
COMÉDIE.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGÉLIQUE, PHYLIS.
ANGÉLIQUE.
Ton frère, je l'avoue, a beaucoup de mérite[647];
Mais souffre qu'envers lui cet éloge m'acquitte,
Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.
PHYLIS.
C'est me vouloir prescrire une trop dure loi.
Puis-je, sans étouffer la voix de la nature,5
Dénier mon secours aux tourments qu'il endure?
Quoi! tu m'aimes, il meurt, et tu peux le guérir[648],
Et sans t'importuner je le verrois périr!
Ne me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre?
C'est un mal bien léger qu'un feu qu'on peut éteindre[649].10
PHYLIS.
Je sais qu'il le devroit, mais avec tant d'appas[650],
Le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas?
Ses yeux ne souffrent point que son cœur soit de glace;
On ne pourroit aussi m'y résoudre en sa place[651];
Et tes regards, sur moi plus forts que tes mépris,15
Te sauroient conserver ce que tu m'aurois pris.
ANGÉLIQUE.
S'il veut garder encor cette humeur obstinée[652],
Je puis bien m'empêcher d'en être importunée,
Feindre un peu de migraine, ou me faire celer:
C'est un moyen bien court de ne lui plus parler;20
Mais ce qui m'en déplaît et qui me désespère[653],
C'est de perdre la sœur pour éviter le frère,
Et me violenter à fuir ton entretien[654],
Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien.
Du moins, s'il faut quitter cette douce pratique[655],25
Ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique,
Et crois que ses effets auront leur premier cours[656]
Aussitôt que ton frère aura d'autres amours.
PHYLIS.
Tu vis d'un air étrange et presque insupportable.
ANGÉLIQUE.
Que toi-même pourtant dois trouver équitable[657]; 30
Mais la raison sur toi ne sauroit l'emporter:
Dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter.
PHYLIS.
Et par quelle raison négliger son martyre?
ANGÉLIQUE.
Vois-tu, j'aime Alidor, et c'est assez te dire[658].
Le reste des mortels pourroit m'offrir des vœux,35
Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux;
La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme
Que par des sentiments dérobés à ma flamme.
On ne doit point avoir des amants par quartier;
Alidor a mon cœur et l'aura tout entier;40
En aimer deux, c'est être à tous deux infidèle.
PHYLIS.
Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle,
C'est avoir pour le reste un cœur trop endurci.
ANGÉLIQUE.
Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi.
PHYLIS.
Dans l'obstination où je te vois réduite,45
J'admire ton amour et ris de ta conduite.
Fasse état qui voudra de ta fidélité,
Je ne me pique point de cette vanité,
Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnoître[659]
Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître.50
Quand on n'en souffre qu'un, qu'on ne pense qu'à lui,
Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui;
Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie,
Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie,
Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs[660],55
Le combler chaque jour de nouvelles faveurs;
Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue[661];
Sa mort nous désespère et son change nous tue,
Et de quelque douceur que nos feux soient suivis,
On dispose de nous sans prendre notre avis;60
C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode,
Et lors juge quels fruits on a de ta méthode.
Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger,
Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager:
Ainsi tout contribue à ma bonne fortune;65
Tout le monde me plaît, et rien ne m'importune.
De mille que je rends l'un de l'autre jaloux,
Mon cœur n'est à pas un, et se promet à tous[662]:
Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire;
Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire;70
L'éloignement d'aucun ne sauroit m'affliger,
Mille encore présents m'empêchent d'y songer.
Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change;
Un monde m'en console aussitôt ou m'en venge[663].
Le moyen que de tant et de si différents75
Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents?
Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse[664],
Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse:
Il aura quelques traits de tant que je chéris,
Et je puis avec joie accepter tous maris.80
ANGÉLIQUE.
Voilà fort plaisamment tailler cette matière,
Et donner à ta langue une libre carrière[665].
Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer
Est bon à faire rire, et non à pratiquer.
Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes,85
Et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes;
Tu n'éprouvas jamais de quels contentements
Se nourrissent les feux des fidèles amants.
Qui peut en avoir mille en est plus estimée,
Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée;90
Elle voit leur amour soudain se dissiper:
Qui veut tout retenir laisse tout échapper.
PHYLIS.
Défais-toi, défais-toi de tes fausses maximes[666];
Ou si ces vieux abus te semblent légitimes[667],
Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux,95
Conserve-lui ton cœur, mais partage tes yeux:
De mon frère par là soulage un peu les plaies;
Accorde un faux remède à des douleurs si vraies;
Feins, déguise avec lui, trompe-le par pitié[668],
Ou du moins par vengeance et par inimitié.100
ANGÉLIQUE.
Le beau prix qu'il auroit de m'avoir tant chérie,
Si je ne le payois que d'une tromperie!
Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant,
Il aura qu'avec lui je vivrai franchement.
Franchement, c'est-à-dire avec mille rudesses,105
Le mépriser, le fuir, et par quelques adresses
Qu'il tâche d'adoucir.... Quoi! me quitter ainsi!
Et sans me dire adieu! le sujet?
SCÈNE II.
DORASTE, PHYLIS.
DORASTE.
Le voici.
Ma sœur, ne cherche plus une chose trouvée:
Sa fuite n'est l'effet que de mon arrivée;110
Ma présence la chasse, et son muet départ
A presque devancé son dédaigneux regard.
PHYLIS.
Juge par là quels fruits produit mon entremise.
Je m'acquitte des mieux de la charge commise;
Je te fais plus parfait mille fois que tu n'es:115
Ton feu ne peut aller au point où je le mets;
J'invente des raisons à combattre sa haine;
Je blâme, flatte, prie, et perds toujours ma peine[669],
En grand péril d'y perdre encor son amitié,
Et d'être en tes malheurs avec toi de moitié.120
DORASTE.
Ah! tu ris de mes maux.
PHYLIS.
Que veux-tu que je fasse?
Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place.
Que serviroient mes pleurs? Veux-tu qu'à tes tourments
J'ajoute la pitié de mes ressentiments?
Après mille mépris qu'a reçus ta folie[670],125
Tu n'es que trop chargé de ta mélancolie;
Si j'y joignois la mienne, elle t'accableroit,
Et de mon déplaisir le tien redoubleroit;
Contraindre mon humeur me seroit un supplice
Qui me rendroit moins propre à te faire service.130
Vois-tu? par tous moyens je te veux soulager;
Mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger.
Il n'est point de douleur si forte en un courage
Qui ne perde sa force auprès de mon visage;
C'est toujours de tes maux autant de rabattu:135
Confesse, ont-ils encor le pouvoir qu'ils ont eu?
Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie?
DORASTE.
Tu me forces à rire en dépit que j'en aie;
Je souffre tout de toi, mais à condition
D'employer tous tes soins à mon affection[671].140
Dis-moi par quelle ruse il faut....
PHYLIS.
Rentrons, mon frère:
Un de mes amants vient, qui pourroit nous distraire[672].
SCÈNE III.
CLÉANDRE.
Que je dois bien faire pitié
De souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique!
J'aime Alidor, j'aime Angélique;145
Mais l'amour cède à l'amitié,
Et jamais on n'a vu sous les lois d'une belle[673]
D'amant si malheureux, ni d'ami si fidèle.
Ma bouche ignore mes desirs,
Et de peur de se voir trahi par imprudence,150
Mon cœur n'a point de confidence
Avec mes yeux ni mes soupirs:
Tous mes vœux sont muets, et l'ardeur de ma flamme[674]
S'enferme toute entière au dedans de mon âme.
Je feins d'aimer en d'autres lieux,155
Et pour en quelque sorte alléger mon supplice,
Je porte du moins mon service
A celle qu'elle aime le mieux.
Phylis, à qui j'en conte, a beau faire la fine;
Son plus charmant appas[675], c'est d'être sa voisine.160
Esclave d'un œil si puissant,
Jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne,
Trop récompensé, dans ma peine,
D'un de ses regards en passant.
Je n'en veux à Phylis que pour voir Angélique,165
Et mon feu, qui vient d'elle, auprès d'elle s'explique.
Ami, mieux aimé mille fois,
Faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies,
Que nos volontés soient unies
Jusqu'à faire le même choix[676]?170
Viens quereller mon cœur d'avoir tant de foiblesse
Que de se laisser prendre au même œil qui te blesse.
Mais plutôt vois te préférer
A celle que le tien préfère à tout le monde,
Et ton amitié sans seconde175
N'aura plus de quoi murmurer.
Ainsi je veux punir ma flamme déloyale;
Ainsi....
SCÈNE IV.
ALIDOR, CLÉANDRE.
ALIDOR.
Te rencontrer dans la place Royale,
Solitaire, et si près de ta douce prison,
Montre bien que Phylis n'est pas à la maison.180
CLÉANDRE.
Mais voir de ce côté ta démarche avancée
Montre bien qu'Angélique est fort dans ta pensée.
ALIDOR.
Hélas! c'est mon malheur: son objet trop charmant,
Quoi que je puisse faire, y règne absolument.
CLÉANDRE.
De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine?185
ALIDOR.
Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine:
Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir,
Un moment de froideur, et je pourrois guérir;
Une mauvaise œillade, un peu de jalousie,
Et j'en aurois soudain passé ma fantaisie;190
Mais las! elle est parfaite, et sa perfection
N'approche point encor de son affection[677];
Point de refus pour moi, point d'heures inégales;
Accablé de faveurs à mon repos fatales[678],
Sitôt qu'elle voit jour à d'innocents plaisirs,195
Je vois qu'elle devine et prévient mes desirs;
Et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue
Les désespère autant que son ardeur me tue.
CLÉANDRE.
Vit-on jamais amant de la sorte enflammé,
Qui se tînt malheureux pour être trop aimé?200
ALIDOR.
Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires?
Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires?
Les règles que je suis ont un air tout divers:
Je veux la liberté dans le milieu des fers[679].
Il ne faut point servir d'objet qui nous possède;205
Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède:
Je le hais, s'il me force; et quand j'aime, je veux
Que de ma volonté dépendent tous mes vœux,
Que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre,
Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre[680],210
Et toujours en état de disposer de moi,
Donner quand il me plaît et retirer ma foi.
Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle:
Mes pensers ne sauroient m'entretenir que d'elle[681];
Je sens de ses regards mes plaisirs se borner;215
Mes pas d'autre côté n'oseroient se tourner[682];
Et de tous mes soucis la liberté bannie
Me soumet en esclave à trop de tyrannie[683].
J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains,
Et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins.220
Je n'ai que trop langui sous de si rudes gênes[684]:
A tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes[685],
De crainte qu'un hymen, m'en ôtant le pouvoir,
Fît d'un amour par force un amour par devoir.
CLÉANDRE.
Crains-tu de posséder un objet qui te charme[686]?225
ALIDOR.
Ne parle point d'un nœud dont le seul nom m'alarme.
J'idolâtre Angélique: elle est belle aujourd'hui,
Mais sa beauté peut-elle autant durer que lui?
Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire
Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle expire[687]?230
Du temps, qui change tout, les révolutions
Ne changent-elles pas nos résolutions?
Est-ce[688] une humeur égale et ferme que la nôtre?
N'a-t-on point d'autres goûts en un âge qu'en l'autre[689]?
Juge alors le tourment que c'est d'être attaché,235
Et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché.
Cependant Angélique, à force de me plaire,
Me flatte doucement de l'espoir du contraire;
Et si d'autre façon je ne me sais garder,
Je sens que ses attraits m'en vont persuader[690].240
Mais puisque son amour me donne tant de peine,
Je la veux offenser pour acquérir sa haine,
Et mériter enfin un doux commandement[691]
Qui prononce l'arrêt de mon bannissement.
Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire:245
Puisqu'elle me plaît trop, il me faut lui déplaire[692].
Tant que j'aurai chez elle encor le moindre accès,
Mes desseins de guérir n'auront point de succès.
CLÉANDRE.
Étrange humeur d'amant!
ALIDOR.
Étrange, mais utile.
Je me procure un mal pour en éviter mille.250
CLÉANDRE.
Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux,
Quand un rival aura le fruit de tes travaux?
Pour se venger de toi, cette belle offensée
Sous les lois d'un mari sera bientôt passée[693];
Et lors, que de soupirs et de pleurs répandus255
Ne te rendront aucun de tant de biens perdus!
ALIDOR.
Dis mieux, que pour rentrer dans mon indifférence[694],
Je perdrai mon amour avec mon espérance,
Et qu'y trouvant alors sujet d'aversion,
Ma liberté naîtra de ma punition.260
CLÉANDRE.
Après cette assurance, ami, je me déclare.
Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare,
Toi seul de la servir me pouvois empêcher;
Et je n'aimois Phylis que pour m'en approcher.
Souffre donc maintenant que pour mon allégeance265
Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance;
Que des ressentiments qu'elle aura contre toi
Je tire un avantage en lui portant ma foi,
Et que cette colère en son âme conçue[695]
Puisse de mes desirs faciliter l'issue[696].270
ALIDOR.
Si ce joug inhumain, ce passage trompeur,
Ce supplice éternel, ne te fait point de peur,
A moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime
Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même.
Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux;275
Mais songe que l'hymen, fait bien des malheureux.
CLÉANDRE.
J'en veux bien faire essai; mais d'ailleurs, quand j'y pense[697],
Peut-être seulement le nom d'époux t'offense.
Et tu voudrois[698] qu'un autre....
ALIDOR.
Ami, que me dis-tu[699]?
Connois mieux Angélique et sa haute vertu;280
Et sache qu'une fille a beau toucher mon âme,
Je ne la connois plus dès l'heure qu'elle est femme.
De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser,
En pas une un mari pouvoit-il s'offenser?
J'évite l'apparence autant comme le crime;285
Je fuis un compliment qui semble illégitime;
Et le jeu m'en déplaît, quand on fait à tous coups
Causer un médisant et rêver un jaloux.
Encor que dans mon feu mon cœur ne s'intéresse,
Je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse,290
Et garder, si je puis, parmi ces fictions,
Un renom aussi pur que mes intentions.
Ami, soupçon à part, et sans plus de réplique[700],
Si tu veux en ma place être aimé d'Angélique,
Allons tout de ce pas ensemble imaginer295
Les moyens de la perdre et de te la donner,
Et quelle invention sera la plus aisée.
CLÉANDRE.
Allons. Ce que j'ai dit n'étoit que par risée.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGÉLIQUE, POLYMAS.
ANGÉLIQUE, tenant une lettre ouverte[701].
De cette trahison ton maître est donc l'auteur?
POLYMAS.
Assez imprudemment il m'en fait le porteur[702].300
Comme il se rend par là digne qu'on le prévienne,
Je veux bien en faire une en haine de la sienne;
Et mon devoir, mal propre à de si lâches coups,
Manque aussitôt vers lui que son amour vers vous[703].
ANGÉLIQUE.
Contre ce que je vois le mien encor s'obstine[704].305
Qu'Alidor ait écrit cette lettre à Clarine,
Et qu'ainsi d'Angélique il se voulût jouer!
POLYMAS.
Il n'aura pas le front de le désavouer.
Opposez-lui ces traits, battez-le de ses armes[705]:
Pour s'en pouvoir défendre il lui faudroit des charmes.310
Mais surtout cachez-lui ce que je fais pour vous[706],
Et ne m'exposez point aux traits de son courroux;
Que je vous puisse encor trahir son artifice,
Et pour mieux vous servir, rester à son service.
ANGÉLIQUE.
Rien ne m'échappera qui te puisse toucher[707]:315
Je sais ce qu'il faut dire, et ce qu'il faut cacher.
POLYMAS.
Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarine,
Et que....
ANGÉLIQUE.
Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine[708].
POLYMAS.
Mais....
ANGÉLIQUE.
Ne réplique plus, et va-t'en.
POLYMAS.
J'obéis.
ANGÉLIQUE, seule.
Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis?320
Et ceux dont Alidor montroit son âme atteinte[709]
Ne sont plus que fumée, ou n'étoient qu'une feinte?
Que la foi des amants est un gage pipeur!
Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur!
Qu'on est peu dans leur cœur pour être dans leur bouche!
Et que malaisément on sait ce qui les touche!
Mais voici l'infidèle. Ah! qu'il se contraint bien!
SCÈNE II.
ALIDOR, ANGÉLIQUE.
ALIDOR.
Puis-je avoir un moment de ton cher entretien?
Mais j'appelle un moment, de même qu'une année
Passe entre deux amants pour moins qu'une journée.330
ANGÉLIQUE.
Avec de tels discours oses-tu m'aborder[710],
Perfide, et sans rougir peux-tu me regarder?
As-tu cru que le ciel consentît à ma perte,
Jusqu'à souffrir encor ta lâcheté couverte?
Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur:335
Tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur;
Je ne suis plus charmée, et mon âme plus saine
N'eut jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine.
ALIDOR.
Voilà me recevoir avec des compliments[711]
Qui seroient pour tout autre un peu moins que charmants.
Quel en est le sujet?
ANGÉLIQUE.
Le sujet? lis, parjure;
Et puis accuse-moi de te faire une injure!
ALIDOR lit la lettre entre les mains d'Angélique.
LETTRE SUPPOSÉE D'ALIDOR A CLARINE.
Clarine, je suis tout à vous;
Ma liberté vous rend les armes:
Angélique n'a point de charmes345
Pour me défendre de vos coups;
Ce n'est qu'une idole mouvante;
Ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas:
Alors que je l'aimai, je ne la connus pas[712];
Et de quelques attraits que ce monde vous vante[713],350
Vous devez mes affections
Autant à ses défauts qu'à vos perfections.
ANGÉLIQUE.
Eh bien! ta perfidie est-elle en évidence[714]?
ALIDOR
Est-ce là tant de quoi?
ANGÉLIQUE.
Tant de quoi! l'impudence!
Après mille serments il me manque de foi,355
Et me demande encor si c'est là tant de quoi!
Change si tu le veux: je n'y perds qu'un volage;
Mais en m'abandonnant laisse en paix mon visage;
Oublie avec ta foi ce que j'ai de défauts;
N'établis point tes feux sur le peu que je vaux;360
Fais que, sans m'y mêler, ton compliment s'explique,
Et ne le grossis point du mépris d'Angélique.
ALIDOR.
Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs!
ANGÉLIQUE.
Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants!
Ce traître vit encore, il me voit, il respire,365
Il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire.
ALIDOR.
Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner
Lorsque vous tempêtez, sa foudre à gouverner[715];
Il devroit avec vous être d'intelligence.
(Angélique déchire la lettre et en jette les morceaux, et Alidor continue[716].)
Le digne et grand objet d'une haute vengeance!370
Vous traitez du papier avec trop de rigueur.
ANGÉLIQUE.
Que n'en puis-je autant faire à ton perfide cœur[717]!
ALIDOR.
Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite.
Pour dire franchement votre peu de mérite,
Commet-on des forfaits si grands et si nouveaux[718]375
Qu'on doive tout à l'heure être mis en morceaux?
Si ce crime autrement ne sauroit se remettre,
(Il lui présente aux yeux un miroir qu'elle porte à sa ceinture[719].)
Cassez: ceci vous dit encor pis que ma lettre.
ANGÉLIQUE.
S'il me dit mes défauts autant ou plus que toi,
Déloyal, pour le moins il n'en dit rien qu'à moi:380
C'est dedans son cristal que je les étudie;
Mais après il s'en tait, et moi j'y remédie;
Il m'en donne un avis sans me les reprocher,
Et me les découvrant, il m'aide à les cacher.
ALIDOR.
Vous êtes en colère, et vous dites des pointes.385
Ne présumiez-vous point que j'irois, à mains jointes,
Les yeux enflés de pleurs, et le cœur de soupirs,
Vous faire offre à genoux de mille repentirs?
Que vous êtes à plaindre étant si fort déçue!
ANGÉLIQUE.
Insolent! ôte-toi pour jamais de ma vue.390
ALIDOR.
Me défendre vos yeux après mon changement,
Appelez-vous cela du nom de châtiment?
Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice;
Et ce commandement est si plein de justice,
Que bien que je renonce à vivre sous vos lois[720],395
Je vais vous obéir pour la dernière fois.
SCÈNE III.
ANGÉLIQUE.
Commandement honteux, où ton obéissance
N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance,
Où ton banissement a pour toi des appas,
Et me devient cruel de ne te l'être pas!400
A quoi se résoudra désormais ma colère,
Si ta punition te tient lieu de salaire?
Que mon pouvoir me nuit! et qu'il m'est cher vendu!
Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu[721]:
Je devois prévenir ton outrageux caprice;405
Mon bonheur dépendoit de te faire injustice.
Je chasse un fugitif avec trop de raison,
Et lui donne les champs quand il rompt sa prison.
Ah! que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage!
Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage!410
Que j'eusse retranché de ses propos railleurs!
Le traître n'eût jamais porté son cœur ailleurs:
Puisqu'il m'étoit donné, je m'en fusse saisie;
Et sans prendre conseil que de ma jalousie,
Puisqu'un autre portrait en efface le mien,415
Cent coups auroient chassé ce voleur de mon bien.
Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance!
Et mes bras et son cœur manquent à ma vengeance!
Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets,
Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets.420
Où me dois-je adresser? Qui doit porter sa peine?
Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine?
De mille désespoirs mon cœur est assailli;
Je suis seule punie, et je n'ai point failli.
Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle[722];425
Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle,
De recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi,
Et trouver du mérite en qui manquoit de foi.
Ciel, encore une fois, écoute mon envie:
Ote-m'en la mémoire ou le prive de vie;430
Fais que de mon esprit je puisse le bannir[723],
Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir.
Que je m'anime en vain contre un objet aimable!
Tout criminel qu'il est, il me semble adorable;
Et mes souhaits, qu'étouffe un soudain repentir,435
En demandant sa mort n'y sauroient consentir.
Restes impertinents d'une flamme insensée,
Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée,
Ou si vous m'en peignez encore quelques traits,
Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits.440
SCÈNE IV.
ANGÉLIQUE, PHYLIS.
ANGÉLIQUE.
Le croirois-tu, Phylis? Alidor m'abandonne.
PHYLIS.
Pourquoi non? je n'y vois rien du tout qui m'étonne,
Rien qui ne soit possible, et de plus fort commun.
La constance est un bien qu'on ne voit en pas un:
Tout change sous les cieux, mais partout bon remède[724].
ANGÉLIQUE.
Le ciel n'en a point fait au mal qui me possède.
PHYLIS.
Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort,
Et n'appréhende pas de me faire grand tort:
J'en pourrois, au besoin, fournir toute la ville,
Qu'il m'en demeureroit encor plus de deux mille[725].450
ANGÉLIQUE.
Tu me ferois mourir avec de tels propos;
Ah! laisse-moi plutôt soupirer en repos,
Ma sœur.
PHYLIS.
Plût au bon Dieu que tu voulusses l'être!
Eh quoi, tu ris encor! c'est bien faire paroître....
PHYLIS.
Que je ne saurois voir d'un visage affligé455
Ta cruauté punie, et mon frère vengé.
Après tout, je connois quelle est ta maladie:
Tu vois comme Alidor est plein de perfidie;
Mais je mets dans deux jours ma tête à l'abandon,
Au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon.460
ANGÉLIQUE.
Après que cet ingrat me quitte pour Clarine?
PHYLIS.
De le garder longtemps elle n'a pas la mine,
Et j'estime si peu ces nouvelles amours,
Que je te plége[726] encor son retour dans deux jours;
Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes,465
Que de tes volontés devant lui tu disposes.
Prépare tes dédains, arme-toi de rigueur,
Une larme, un soupir te percera le cœur[727];
Et je serai ravie alors de voir vos flammes
Brûler mieux que devant, et rejoindre vos âmes.470
Mais j'en crains un succès à ta confusion[728]:
Qui change une fois change à toute occasion;
Et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre,
Un change, un repentir, un pardon, s'entre-suivre.
Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait,475
Et l'on cesse de craindre un courroux sans effet.
ANGÉLIQUE.
Sa faute a trop d'excès pour être rémissible,
Ma sœur; je ne suis pas de la sorte insensible;
Et si je présumois que mon trop de bonté
Pût jamais se résoudre à cette lâcheté,480
Qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense,
J'en préviendrois le coup, m'en ôtant la puissance.
Adieu: dans la colère où je suis aujourd'hui,
J'accepterois plutôt un barbare que lui.
SCÈNE V.
PHYLIS, DORASTE.
PHYLIS[729].Il faut donc se hâter qu'elle ne refroidisse.485
(Elle frappe du pied à la porte de son logis, et fait sortir son frère.)
Frère, quelque inconnu t'a fait un bon office[730]:
Il ne tiendra qu'à toi d'être un second Médor[731];
On a fait qu'Angélique....
DORASTE.
Eh bien?
PHYLIS.
Hait Alidor.DORASTE.
Elle hait Alidor! Angélique!
PHYLIS.
Angélique.DORASTE.
D'où lui vient cette humeur? qui les a mis en pique?490
Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi.
Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi;
Parle au père d'abord: tu sais qu'il te souhaite;
Et s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite.
DORASTE.
Bien qu'un si bon avis ne soit à mépriser,495
Je crains....
PHYLIS.
Lysis m'aborde, et tu me veux causer!
Entre chez Angélique, et pousse ta fortune:
Quand je vois un amant, un frère m'importune.
SCÈNE VI.
LYSIS, PHYLIS.
LYSIS.
Comme vous le chassez!
PHYLIS.
Qu'eût-il fait avec nous?
Mon entretien sans lui te semblera plus doux:500
Tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte,
Me conter de quels feux tu te sens l'âme atteinte,
Et ce que tu croiras propre à te soulager.
Regarde maintenant si je sais t'obliger.
LYSIS.
Cette obligation seroit bien plus extrême,505
Si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même;
Et vous feriez bien plus pour mon contentement,
De souffrir avec vous vingt frères qu'un amant.
PHYLIS.
Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire:
J'y souffrirois plutôt cinquante amants qu'un frère[732];510
Et puisque nos esprits ont si peu de rapport,
Je m'étonne comment nous nous aimons si fort.
LYSIS.
Vous êtes ma maîtresse, et mes flammes discrètes[733]
Doivent un tel respect aux lois que vous me faites,
Que pour leur obéir mes sentiments domptés515
N'osent plus se régler que sur vos volontés.
PHYLIS.
J'aime des serviteurs qui pour une maîtresse
Souffrent ce qui leur nuit, aiment ce qui les blesse.
Si tu vois quelque jour tes feux récompensés,
Souviens-toi.... Qu'est-ce-ci? Cléandre, vous passez?520
(Cléandre va pour entrer chez Angélique, et Phylis l'arrête[734].)
SCÈNE VII
CLÉANDRE, PHYLIS, LYSIS.
CLÉANDRE.
Il me faut bien passer, puisque la place est prise.
PHYLIS.
Venez: cette raison est de mauvaise mise.
D'un million d'amants je puis flatter les vœux[735],
Et n'aurois pas l'esprit d'en entretenir deux?
Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage,525
Ne faites pas ici l'entendu davantage.
CLÉANDRE.
Le moyen que je sois insensible à ce point?
PHYLIS.
Quoi! pour l'entretenir, ne vous aimé-je point?
CLÉANDRE.
Encor que votre ardeur à la mienne réponde,
Je ne veux plus d'un bien commun à tout le monde.530
PHYLIS.
Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous,
Je n'aime, pour le moins, personne plus que vous:
Cela vous doit suffire.
CLÉANDRE.
Oui bien, à des volages
Qui peuvent en un jour adorer cent visages;
Mais ceux dont un objet possède tous les soins,535
Se donnant tous entiers, n'en méritent pas moins.
PHYLIS.
De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres,
Je devrois dédaigner leurs vœux auprès des vôtres[736];
Mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités,
Et ne murmurent point contre mes volontés.540
Est-ce à moi, s'il vous plaît, de vivre à votre mode?
Votre amour, en ce cas, seroit fort incommode;
Loin de la recevoir, vous me feriez la loi:
Qui m'aime de la sorte, il s'aime, et non pas moi.
LYSIS, à Cléandre.
Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille545
A tous nos concurrents d'en prendre une pareille.
CLÉANDRE.
Tu seras bientôt seul, s'ils veulent m'imiter.
PHYLIS.
Quoi donc! c'est tout de bon que tu me veux quitter?
Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique
Tu tournes tes regards du côté d'Angélique:550
Est-elle donc l'objet de tes légèretés[737]?
Veux-tu faire d'un coup deux infidélités,
Et que dans mon offense Alidor s'intéresse?
Cléandre, c'est assez de trahir ta maîtresse;
Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis,555
Et ne l'adresse point en lieu qui soit promis.
CLÉANDRE.
De la part d'Alidor je vais voir cette belle:
Laisse-m'en avec lui démêler la querelle,
Et ne t'informe point de mes intentions.
PHYLIS.
Puisqu'il me faut résoudre en mes afflictions,560
Et que pour te garder j'ai trop peu de mérite,
Du moins, avant l'adieu, demeurons quitte à quitte;
Que ce que j'ai du tien je te le rende ici:
Tu m'as offert des vœux, que je t'en offre aussi[738];
Et faisons entre nous toutes choses égales.565
LYSIS.
Et moi, durant, ce temps, je garderai les balles[739]?
PHYLIS.
Je te donne congé d'une heure, si tu veux.
LYSIS.
Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux.
PHYLIS.
Pour deux, pour quatre, soit: ne crains pas qu'il m'ennuie.
SCÈNE VIII.
CLÉANDRE, PHYLIS.
PHYLIS arrête Cléandre qui tâche de s'échapper pour entrer chez Angélique[740].
Mais je ne consens pas cependant qu'on me fuie;570
Tu perds temps d'y tâcher, si tu n'as mon congé[741].
Inhumain! est-ce ainsi que je t'ai négligé?
Quand tu m'offrois des vœux prenois-je ainsi la fuite,
Et rends-tu la pareille à ma juste poursuite?
Avec tant de douceur tu te vis écouter,575
Et tu tournes le dos quand je t'en veux conter!
CLÉANDRE.
Va te jouer d'un autre avec tes railleries;
J'ai l'oreille mal faite à ces galanteries[742]:
Ou cesse de m'aimer, ou n'aime plus que moi.
PHYLIS.
Je ne t'impose pas une si dure loi:580
Avec moi, si tu veux, aime toute la terre,
Sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre.
Je reconnois assez mes imperfections;
Et quelque part que j'aye en tes affections,
C'est encor trop pour moi; seulement ne rejette585
La parfaite amitié d'une fille imparfaite.
CLÉANDRE.
Qui te rend obstinée à me persécuter?
Qui te rend si cruel que de me rebuter[743]?
CLÉANDRE.
Il faut que de tes mains un adieu me délivre.
PHYLIS.
Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre;590
Et quelque occasion qui t'amène en ces lieux,
Tu ne lui diras pas grand secret à mes yeux.
Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble.
Parlons plutôt d'accord, et composons ensemble.
Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait:595
Tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait,
Qu'encor tu me connois, et que de ta pensée
Mon image n'est pas tout à fait effacée,
Ne m'en refuse point ton petit jugement.
CLÉANDRE.
Je le tiens pour bien fait.
PHYLIS.
Plains-tu tant un moment?
Et m'attachant à toi, si je te désespère,
A ce prix trouves-tu ta liberté trop chère?
CLÉANDRE.
Allons, puisque autrement je ne te puis quitter,
A tel prix que ce soit il me faut racheter[744].
FIN DU SECOND ACTE.