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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 274: MÉDÉE
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

LA

COMÉDIE DES TUILERIES

PAR LES CINQ AUTEURS

IIIe ACTE

1635

NOTICE.

Tout le monde connaît le goût de Richelieu pour le théâtre. Ce fut lui qui fournit les sujets de la Comédie des Tuileries, de l'Aveugle de Smyrne et de la Grande Pastorale. Les deux premiers de ces ouvrages furent seuls imprimés. Les observations que Chapelain présenta au Cardinal au sujet du troisième, l'empêchèrent de le faire publier.

«Il faisoit, dit Pellisson[893], composer les vers de ces pièces, qu'on nommoit alors les Pièces des cinq Auteurs, par cinq personnes différentes, distribuant à chacun un acte, et achevant par ce moyen une comédie en un mois. Ces cinq personnes étoient MM. de Boisrobert, Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libéralités considérables, quand ils avoient réussi à son gré. Ainsi M. Colletet m'a assuré que lui ayant porté le Monologue des Tuileries[894], il s'arrêta particulièrement sur deux vers de la description du carré d'eau en cet endriot:

La cane s'humecter de la bourbe de l'eau,
D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,
Animer le canard qui languit auprès d'elle;

et qu'après avoir écouté tout le reste, il lui donna de sa propre main cinquante pistoles, avec ces paroles obligeantes, «que c'étoit seulement pour ces deux vers qu'il avoit trouvés si beaux, et que le Roi n'étoit pas assez riche pour payer tout le reste.» M. Colletet ajoute encore une chose assez plaisante. Dans ce passage que je viens de rapporter, au lieu de: La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, le Cardinal voulut lui persuader de mettre: barboter dans la bourbe de l'eau. Il s'en défendit, comme trouvant ce mot trop bas; et non content de ce qu'il lui en dit sur l'heure, étant de retour à son logis, il lui écrivit une lettre sur ce sujet, pour lui en parler peut-être avec plus de liberté. Le Cardinal achevoit de la lire, lorsqu'il survint quelques-uns de ses courtisans, qui lui firent compliment sur je ne sais quel heureux succès des armes du Roi, et lui dirent que rien ne pouvoit résister à Son Éminence. «Vous vous trompez, leur répondit-il en riant, et je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent.» Et comme on lui eut demandé quelles étoient donc ces personnes si audacieuses: «Colletet, dit-il; car après avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas encore, et voilà une grande lettre qu'il vient de m'en écrire.» Il faisoit au reste représenter ces comédies des cinq auteurs devant le Roi et devant toute la cour, avec de très-magnifiques décorations de théâtre. Ces Messieurs avoient un banc à part, en un des plus commodes endroits; on les nommoit même quelquefois avec éloge, comme on fit à la représentation des Tuileries, dans un prologue fait en prose[895], où, entre autres choses, l'invention du sujet fut attribuée à M. Chapelain, qui pourtant n'avoit fait que le réformer en quelques endroits; mais le Cardinal le fit prier de lui prêter son nom en cette occasion, ajoutant qu'en récompense il lui prêteroit sa bourse en quelque autre.»

A ces renseignements curieux, Voltaire, dans sa Préface historique sur le Cid, en ajoute quelques autres, qui nous font connaître la part que notre poëte prit à la composition de cette comédie:

«Le Cardinal.... avait arrangé lui-même toutes les scènes (de la Comédie des Tuileries). Corneille, plus docile à son génie que souple aux volontés d'un premier ministre, crut devoir changer quelque chose dans le troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté estimable fut envenimée par deux de ses confrères, et déplut beaucoup au Cardinal, qui lui dit qu'il fallait avoir un esprit de suite. Il entendait par esprit de suite la soumission qui suit aveuglément les ordres d'un supérieur. Cette anecdote était fort connue chez les derniers princes de la maison de Vendôme, petits-fils de César de Vendôme, qui avait assisté à la représentation de cette pièce du Cardinal.»

Elle fut jouée devant la Reine, probablement pour la première fois, le 4 mars 1635. Voici en quels termes la Gazette du 10 mars mentionne cette représentation:

«Le 4, le Roi fit à Seulis l'Ordonnance que je vous ai donnée dans mon dernier extraordinaire, pour la résidence actuelle des officiers de ses troupes, chacun en sa charge, à peine de cassation et privation d'icelle.... Le soir du même jour, fut représentée devant la Reine, dans l'Arsenal, une comédie dont je ne sais pas encore le nom, mais qui a mérité celui d'excellente par la bonté de ses acteurs, la majesté de ses vers, composés par cinq fameux poëtes, et la merveille de son théâtre.»

Le numéro du 21 avril rend compte d'une autre représentation:

«Le 14, le Cardinal-Duc vint de Ruel ici, où Leurs Majestés se rendirent de Saint-Germain le 16, auquel jour Monsieur (Gaston, duc d'Orléans) voulut souper en l'hôtel de Son Éminence, et entendre la fameuse comédie des cinq auteurs, qui fut dignement représentée.»

Elle ne fut publiée que trois ans plus tard; l'achevé d'imprimer est du 19 juin 1638. Voici la reproduction textuelle du titre:

La Comedie des Tvilleries. Par les cinq Autheurs. A Paris, chez Augustin Courbé, imprimeur et libraire de Monseigneur Frère du Roy.... M.DC.XXXVIII. Auec Priuilege du Roy, in-4o.

On lit dans l'avis Au lecteur: «Cette pièce, Lecteur, a été trop bien concertée pour n'être pas dans la justesse requise, et pour ne point contenter vos yeux après avoir charmé vos oreilles. Vous savez avec quelle magnificence elle a été représentée à la cour, et que ceux qui l'ont vue en ont tous admiré la conduite et les décorations de théâtre.... Vous saurez au reste qu'elle a été faite par cinq différents auteurs qui pour n'être pas nommés ne laissent pas toutefois d'avoir beaucoup de nom; et les ouvrages desquels sont assez connus d'ailleurs pour vous faire avouer le mérite de celui-ci.»

Cet avis Au lecteur est précédé d'une épître dédicatoire, adressée à monseigneur le chevalier d'Igby, et signée de l'académicien Jean Baudoin, qui a écrit également l'épître placée en tête de l'Aveugle de Smyrne.

Bien que le titre de cette seconde pièce, dont l'achevé d'imprimer est du 17 juin 1638, porte, comme celui de la Comédie des Tuileries: «par les cinq autheurs,» on lit dans l'avis qui la précède: «Vous.... pourrez juger de ce que vaut cet ouvrage, soit par l'excellence de sa matière, soit par la forme que lui ont donnée quatre célèbres esprits.» Ici les frères Parfait ont imprimé cinq, mais l'édition originale porte bien quatre, comme M. Livet l'a fait remarquer le premier[896]. Quel est l'absent? L'avis ne nous le dit pas, mais Voltaire nous l'apprend dans sa Préface sur Médée: «Corneille se retira bientôt de cette société, sous le prétexte des arrangements de sa petite fortune qui exigeait sa présence à Rouen.»

Nous avons cru devoir citer tout au long ces divers témoignages qui s'éclaircissent et se contrôlent mutuellement. Les conclusions qu'on en doit tirer nous paraissent très-claires et très-simples. Corneille a versifié le troisième acte de la Comédie des Tuileries; c'est après la représentation de cette pièce qu'il s'est retiré, et il est au moins bien vraisemblable qu'il n'a pas eu, comme le dit Voltaire dans sa Préface sur le Cid, que nous avons déjà citée, «le malheureux avantage de travailler deux ans après à l'Aveugle de Smyrne.» Toutefois la société des cinq auteurs réduite à quatre a conservé son nom, que l'usage avait consacré.

Si nous n'avions pour admettre la collaboration de Corneille et lui attribuer le troisième acte de la Comédie des Tuileries qu'une assertion de Voltaire, dont nous ne connaîtrions pas le fondement, nous pourrions hésiter, mais ici Voltaire nous apprend sur quoi sa parole s'appuie: il ne fait que rapporter une tradition qui remonte à un contemporain de Corneille, à César de Vendôme, qui avait assisté aux représentations de l'ouvrage.

Nous pouvons d'ailleurs appeler à notre aide un genre de preuves qui a peu d'autorité lorsqu'il est isolé, mais qui en acquiert davantage lorsqu'il vient en corroborer d'autres d'une nature différente.

Si l'on examine le troisième acte des Tuileries, on voit immédiatement combien il est supérieur à ceux qui le précèdent et à ceux qui le suivent, et l'on est frappé du nombre de mots, de tours, familiers à Corneille, qu'on y rencontre à chaque instant. De plus, on y voit l'esquisse informe, indécise, j'en conviens, mais bien marquée pourtant, si je ne me trompe, de certaines pensées, de certaines situations qui se trouvent dans les ouvrages postérieurs du poëte, où, mieux placées, plus heureusement développées, elles commandent notre admiration ou font couler nos larmes.

On connaît ces vers de Rodogune (acte I, scène V):

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies
Dont par le doux rapport les âmes assorties
S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer
Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

N'avons-nous pas ici la rédaction définitive d'une pensée que nous trouvons d'abord dans le troisième acte de la Comédie des Tuileries (scène II, vers 102, p. 314):

Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable:
Un regard y suffit, et rien ne fait aimer
Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer?

Cette pensée, nous la rencontrons plus d'une fois dans les pièces représentées pendant le long espace de temps qui sépare ces deux ouvrages:

Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer
Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer.
(Médée, acte II, scène V.)

Il attache ici-bas avec des sympathies
Les âmes que son ordre a là-haut assorties
(L'Illusion, acte III, scène I.)

La même idée revient encore dans la Suite du Menteur (acte IV, scène I), mais l'expression est un peu différente:

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.

Qui ne serait porté à croire, après avoir lu ces divers passages, que celui de la Comédie des Tuileries doit être du même auteur que les autres?

Malgré la faiblesse du canevas auquel, par esprit de suite, Corneille s'est vu contraint de se conformer, il a su semer son acte de scènes intéressantes, au moins par la forme. Celle d'Aglante et de Cléonice (scène VII, p. 333) laisse par endroits pressentir, de bien loin il est vrai, l'entrevue de Rodrigue et de Chimène.

On pourrait multiplier les rapprochements de ce genre. Ce sont des preuves, nous le savons et l'avons dit, qui à elles seules ne suffisent pas; mais ici, nous le répétons également, elles en viennent confirmer d'autres, et, pour notre compte, quand nous les pesons toutes, nous ne doutons guère que Corneille ne soit l'auteur de ce troisième acte de la Comédie des Tuileries. Notre conviction fût-elle moindre et nous restât-il quelque incertitude, nous croirions cependant devoir lui donner place dans ce volume, aimant mieux nous exposer à faire figurer parmi les ouvrages de notre poëte un morceau douteux, qu'à en omettre un qui fût vraiment son œuvre.

ARGUMENT[897].

Aglante, promis à Cléonice, se rend à Paris pour son mariage. A son arrivée, il entre dans une église ou, pour parler son langage, dans un temple où il invoque les Dieux. Là il rencontre sa future, dont il devient tout à coup amoureux sans la connaître. Il fait prendre quelques renseignements à son sujet, et on lui rapporte faussement qu'elle se nomme Mégate. La jeune fille veut à son tour savoir le nom de celui qui s'est si subitement épris d'elle; mais Aglante, déguisant aussi le sien, fait dire qu'il s'appelle Philène. Trompés par ces faux noms, ils veulent tous deux éviter l'hymen auquel on les destine. Cléonice fuit la maison paternelle sous le costume d'une jardinière, et va se précipiter dans le carré d'eau, d'où elle est aussitôt retirée; Aglante, désespéré, se jette dans la fosse des lions des Tuileries qui, par bonheur, ne lui font aucun mal. A la fin tout s'explique, et les amants se reconnaissent et s'épousent.


ACTEURS (du iiie acte).

AGLANTE, gentilhomme françois.
ARBAZE, oncle d'Aglante.
ASPHALTE, confident d'Aglante.
CLÉONICE, suivante.
ORPHISE, voisine[898] de Cléonice.
FLORINE, voisine d'Arbaze.

(La scène est aux Tuileries.)

LA

COMÉDIE DES TUILERIES.


ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

ARBAZE.

C'est doncques dans ces lieux qu'Aglante se promène:
Asphalte me l'a dit, je n'en suis plus en peine,
Mais j'ai mal pénétré le sens de ses discours,
Ou ce jeune insolent a fait d'autres amours.
Aglante, pris ailleurs, rejette Cléonice;5
Le choix que j'en ai fait lui tient lieu de supplice.
Un autre objet le charme, il me craint, il me fuit,
Et se laisse emporter au feu qui le séduit;
Mais j'en sais le remède: une jeune voisine,
Admirable en adresse et belle autant que fine[899],10
Que son père, en mourant, laissa dessous ma loi,
Dans ces beaux promenoirs se doit rendre après moi.
Ses yeux vont faire essai de leur plus douce force
A lui jeter du change une insensible amorce,
Solliciter ses vœux, et partager son cœur15
Avecque les attraits de ce premier vainqueur.
Entre deux passions son âme balancée
Ne suivra plus ainsi son ardeur insensée;
Et la raison alors, reprenant son pouvoir,
Le rangera peut-être aux termes du devoir.20
Rends inutile, Aglante, un si long artifice,
Ne me résiste point, viens voir ta Cléonice.
Tout est prêt chez sa mère, et l'on n'attend que toi,
Pour lui donner ta main et recevoir sa foi.
Songe avec quel amour, avec quelle tendresse,25
De tes plus jeunes ans j'élevai la foiblesse.
Verrai-je tant de soins payés par un mépris,
Et ta rébellion en devenir le prix?
Souffre que la raison soit enfin la plus forte;
Tâche de mériter l'amour que je te porte.30
Mais le voici qui vient: son visage étonné
M'est un signe bien clair d'un esprit mutiné,
Et je n'apprends que trop d'une telle surprise
Qu'une ardeur aveuglée engage sa franchise.


SCÈNE II.

ARBAZE, AGLANTE.

ARBAZE.

Aglante, quel dessein vous fait ainsi cacher?35
Prenez-vous du plaisir à vous faire chercher?
D'où venez-vous enfin?

AGLANTE.

De ce proche ermitage.

ARBAZE.

Et qui vous y menoit?

AGLANTE.

Ce fatal mariage.
Prêt d'en subir le joug sur la foi de vos yeux,
J'ai voulu consulter ces truchements des Dieux.40
J'ai voulu m'informer de l'apprêt nécessaire
A finir dignement une si grande affaire;
Me résoudre avec eux de la difficulté
Qui me tient, malgré moi, l'esprit inquiété,
Et soulevant mes sens contre votre puissance,45
Mêle un peu d'amertume à mon obéissance;
Promettre à Cléonice un amour éternel
Sous la sainte rigueur d'un serment solennel,
Avant que de la voir, avant que de connoître
Si ses attraits auront de quoi le[900] faire naître:50
Certes, quoi qu'il m'en vienne et de biens et d'honneur,
C'est bien mettre au hasard mon repos et mon heur.

ARBAZE.

Quel avis sur ce point vous donnent vos ermites?

AGLANTE.

Un d'eux tout chargé d'ans et comblé de mérites
(Plût aux Dieux qu'avec moi vous l'eussiez entendu!55
Sans doute à ses raisons vous vous seriez rendu):
«Mon enfant, m'a-t-il dit, en l'état où vous êtes,
Ne précipitez rien, voyez ce que vous faites:
L'hymen n'est pas un nœud qui se rompe en un jour,
C'est un lien sacré, mais un lien d'amour;60
Et qu'est-ce que l'amour, qu'une secrète flamme
Qui pénètre les sens pour entrer dans une âme?
Nos sens ouvrent la porte à ce maître des Dieux,
Et cet aveugle enfant a besoin de nos yeux.
D'ailleurs, où prenez-vous l'indiscrète assurance65
D'approcher ses autels avec irrévérence?
Sans qu'aucune étincelle ait pu vous enflammer,
Sans savoir seulement si vous pourrez aimer?
Faire de votre foi les Dieux dépositaires,
Est-ce avoir du respect pour leurs sacrés mystères?70
Et n'est-ce pas assez pour attirer sur vous
L'implacable rigueur de leur juste courrous[901]

ARBAZE.

Enfin vous en croyez ce vénérable père.

AGLANTE.

Je respecte les Dieux et je crains leur colère.

ARBAZE.

O l'excellent prétexte, et qu'il est merveilleux!75
Au retour d'Italie être encor scrupuleux!
Les Dieux, s'ils n'étoient bons, puniroient cette feinte:
C'est ne les craindre pas qu'abuser de leur crainte.
Offrez-leur seulement, avec un peu d'encens,
Une âme pure et nette et des vœux innocents,80
Et ne présumez pas qu'aucun d'eux s'intéresse
Par quels yeux un amant choisisse une maîtresse.
Ceux d'un autre vous-même employés à ce choix
De votre vieil rêveur ne faussent point les lois;
Les vôtres et les miens ne sont que même chose;85
Que sur mon amitié votre esprit se repose.
Vous savez que mon cœur est à vous tout entier,
Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier,
Que pour vous assurer d'un amour plus sincère
Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père,90
Qu'en vos prospérités j'arrête mes desirs,
Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs,
Et que mon sort du vôtre étant inséparable,
Je ne puis être heureux et vous voir misérable.
Puisque de vos malheurs je sentirois les cous[902],95
Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous?
Celle à qui ma prudence aujourd'hui vous engage
Rangeroit sous ses lois l'homme le plus sauvage:
Sa beauté ravissante et son esprit charmant
Malgré vous, dès l'abord, vous feront son amant;100
Elle est sage, elle est riche.

AGLANTE.

Elle est inestimable;
Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable:
Un regard y suffit, et rien ne fait aimer
Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer[903],
Un prompt saisissement, une atteinte impourvue[904]105
Qui nous blesse le cœur en nous frappant la vue.
Le coup en vient du ciel, qui verse en nos esprits
Les principes secrets de prendre et d'être pris.
Tel objet perce un cœur qui ne touche pas l'autre,
Et mon œil voit peut-être autrement que le vôtre.110
Encor si mon malheur vous pouvoit rendre heureux,
Je courrois au-devant de mon sort rigoureux;
Mais puisque mon destin, du vôtre inséparable,
Vous feroit malheureux si j'étois misérable,
Pour vous rendre content, souffrez que je le sois,115
Et que mes yeux au moins examinent le choix.

ARBAZE.

Pensez à l'accepter sans me faire paroître
Que quand je suis content vous avez peine à l'être[905];
Tandis entretenez cette jeune beauté:
C'est un soin que lui doit votre civilité;120
Nous sommes ses voisins.


SCÈNE III.

ARBAZE, FLORINE, AGLANTE.

FLORINE.

Quoi, Monsieur, ma présence
De l'oncle et du neveu trouble la conférence?

ARBAZE, en s'en allant.

Avant que de vous voir j'étois sur le départ,
Et vous n'aimez pas tant l'entretien d'un vieillard;
Je crois que mon adieu vous plaira davantage,125
Puisqu'il vous abandonne un galant de votre âge.

FLORINE.

Il a toujours le mot, et sous ses cheveux gris
Sa belle humeur fait honte aux plus jeunes esprits.

AGLANTE.

Son bonheur, à mon gré, passe bien l'ordinaire,
Puisque, tout vieux qu'il est, il a de quoi vous plaire.130

FLORINE.

A qui ne plairoit pas un vieillard si discret?
Je ne puis le celer, je n'en vois qu'à regret:
J'aime bien leur adieu, mais non pas leur présence.
Lui qui s'en doute assez, me fuit par complaisance;
Et m'avoir en partant laissé votre entretien,135
C'est un nouveau sujet de lui vouloir du bien.

AGLANTE.

Son adieu va produire un effet tout contraire.
J'ai l'esprit tout confus, pour ne vous pas déplaire,
Et le pesant chagrin qui m'accable aujourd'hui
Vous donnera sujet de vous plaindre de lui.140
Dans le secret désordre où mon âme est réduite,
Mon humeur est sans grâce et mes propos sans suite;
Je ne suis bon enfin qu'à vous importuner.

FLORINE.

Bien moins que votre esprit ne veut s'imaginer.
Mon naturel est vain, je me flatte moi-même:145
Quand on m'entretient mal, je présume qu'on m'aime.
Je crois voir aussitôt un effet de mes yeux,
Et l'on me plairoit moins de m'entretenir mieux.
Un discours ajusté ne sent point l'âme atteinte:
Plus il a de conduite et plus il a de feinte,150
Le désordre sied bien à celui d'un amant:
Quelque confus qu'il soit, il parle clairement.
Or moi qui ne suis pas de ces capricieuses
Qui donnent à l'amour des lois injurieuses,

(Orphise et Cléonice sortent et écoutent leurs discours.)

En mettent le haut point à se taire et souffrir,155
Et s'offensent des vœux qu'on ose leur offrir,
Je vous estimerois envieux de ma gloire
Si vaincu par mes yeux, vous cachiez ma victoire.
Parlez donc hardiment du feu que vous sentez,
Ne soyez point honteux des fers que vous portez.160
Sitôt qu'on est blessé, j'aime à voir qu'on se rende,
Et mon cœur pour le moins vaut bien qu'on le demande.
Je ne suis pas d'humeur à vous laisser périr;
Mais sans savoir vos maux, les pourrai-je guérir?
Le silence en amour est un lâche remède.165
Tâchant à vous aider, méritez qu'on vous aide:
Laissez à votre bouche expliquer les discours
Que vos yeux languissants me font de vos amours.


SCÈNE IV.

AGLANTE, CLÉONICE, ORPHISE, FLORINE.

(Orphise et Cléonice sont encore cachées[906], en sorte qu'on les voit.)

CLÉONICE.

Orphise, entendez-vous cette jeune éventée?

ORPHISE.

Ne craignez rien, ma sœur: elle s'est mécontée[907].170
Attaque qui voudra le cœur de votre amant:
Ce n'est pas un butin qu'on enlève aisément.
Oyez-le repartir à cette effronterie.

FLORINE.

Quoi, Monsieur, vous voilà dedans la rêverie?
Vous consultez encore, et votre bouche a peur175
De confirmer un don que me fait votre cœur!

AGLANTE.

Il seroit trop heureux d'un si digne servage
S'il pouvoit être à vous sans devenir volage:
Un autre objet possède et mes vœux et ma foi;
Ne me demandez point ce qui n'est plus à moi.180
Quand même je pourrois disposer de mon âme,
Pourriez-vous accepter une si prompte flamme?
Pourriez-vous faire état d'un cœur sitôt en feu?
Prise-t-on un captif, quand il coûte si peu?
L'ennemi qui combat signale sa défaite,185
Et couronne bien mieux le guerrier qui l'a faite;
Mais celui qui se rend perd beaucoup de son prix,
Et fait si peu d'honneur qu'il reçoit du mépris.
Vous triompheriez mieux si j'osois me défendre:
La gloire est à forcer et non pas à surprendre.190

ORPHISE, à Cléonice.

Après cette réponse elle doit bien rougir.

FLORINE.

Je sais comme mes yeux ont coutume d'agir;
Si vous êtes honteux d'une flamme si prompte,
Il faut que mon exemple emporte cette honte.
Il est vrai, je vous aime autant que vous m'aimez;195
Un moment a nos cœurs l'un à l'autre enflammés;
Soyez vain comme moi de ma flamme naissante:
Plus un effet est prompt, plus sa cause est puissante.

AGLANTE, apercevant Cléonice et allant à elle.

(Il ne faut pas que Cléonice paroisse sur le théâtre, en sorte qu'elle puisse être connue de Florine: elle doit être cachée à demi derrière un arbre, couvrant sa face de son mouchoir.)

Voici mon cher amour, adorable beauté.

FLORINE, l'interrompant.

Cherchez-vous un asile à votre liberté?200
Vraiment vous choisissez un fort mauvais refuge:
Vous courez vers Orphise, et je la prends pour juge.
Faites-moi la raison d'un voleur de mon bien:
Qu'il me rende mon cœur, ou me donne le sien.

AGLANTE.

Contez-lui vos raisons, je vous laisse avec elle.205

FLORINE.

Quoi, vous continuez à faire le rebelle?

AGLANTE.

Dérobons-nous, mon âme, à l'importunité
Dont nous menace encor son babil affété.

CLÉONICE.

Mon amour est ravi d'une telle retraite.


SCÈNE V.

ORPHISE, FLORINE.

ORPHISE.

Comment vous trouvez-vous d'avoir fait la coquette?210
Vous avez tant de grâce à souffrir un refus,
Que personne après vous ne s'en mêlera plus.
Les filles donc ainsi perdent la retenue!
Et depuis quand la mode en est-elle venue?
Vous vous offrez vous-même; ah! j'en rougis pour vous.215

FLORINE.

Mille s'offrent à moi, que je dédaigne tous.
Si je fuis tant d'amants dont je suis recherchée,
J'en puis rechercher un, quand mon âme est touchée:
Un peu d'amour sied bien après tant de mépris.

ORPHISE.

Un cœur se défend mal quand il est sitôt pris,220
Et pour dire en un mot tout ce que je soupçonne,
Qui peut en prier un n'en refuse personne.

FLORINE.

Orphise, quelle humeur est la vôtre aujourd'hui,
Que par vos sentiments vous jugez ceux d'autrui?

ORPHISE.

On vous connoît assez, et vous êtes de celles225
Que mille fois le plâtre a fait passer pour belles;
Dont la vertu consiste en de vains ornements;
Qui changent tous les jours de rabats[908] et d'amants:
Leurs inclinations ne tendent qu'à la bourse;
C'est là de leur desirs et le but et la source.230
Voyez-les dans un temple importuner les Dieux,
Les prières en main, la modestie aux yeux;
Il n'est trait de pudeur qu'elles ne contrefassent,
Et Dieu sait comme alors les dupes s'embarrassent.
Elles savent souvent jeter mille hameçons235
Et se rendre au besoin en diverses façons.
Après tout, je vous plains; ce courage farouche
Ne vous est échappé qu'à faute d'une mouche:
Encore un assassin[909], vous lui perciez le cœur;
Le fard déplaît sans doute à ce fâcheux vainqueur,240
Et rend votre beauté tellement éclatante
Que son esprit bizarre en a pris l'épouvante.

FLORINE.

Je ne connus jamais ce que vous m'imputez,
Et ne veux point répondre à tant de faussetés.
Ma vie est innocente, et ma beauté naïve245
Ne doit qu'à ses attraits les cœurs qu'elle captive.
Si j'ai quelques défauts, ils ne sont point cachés
Sous le fard éclatant que vous me reprochez;
Et quand bien le reproche en seroit légitime,
Orphise, d'un nom d'art feriez-vous un grand crime?250
Jamais une beauté ne se doit négliger:
Quand la nature manque, il la faut corriger.
Est-ce honte d'aller par ces métamorphoses
A la perfection où tendent toutes choses?
La raison, la nature et l'art en font leur but;255
L'amour, roi de nos cœurs, veut ces soins pour tribut,
Et tient pour bon sujet un esprit qui n'aspire
Qu'à trouver les moyens d'agrandir son empire.
C'est gloire de mourir pour ce maître des Dieux
Qui s'est privé pour vous de l'usage des yeux.260
Si pour lui se défaire est un vrai sacrifice,
Se refaire pour lui, le nommez-vous un vice?
Ce qu'on fait pour lui plaire, osez-vous le blâmer?
Orphise, quand on aime, il se faut faire aimer.
L'amour seul de l'amour est le prix véritable,265
Et pour se faire aimer, il faut se faire aimable.
Cette belle en effet de qui l'on parle tant
Tient du secours de l'art ce qu'elle a d'éclatant;
Cependant sa beauté, pour être déguisée,
A-t-elle moins d'amants? est-elle moins prisée?270

ORPHISE.

Celle qu'en ces[910] discours vous venez d'attaquer,
Quand elle l'aura su, pourra vous répliquer:
Pour moi, sans intérêts dedans cette mêlée,
Je vais chercher Mégate au bout de cette allée.

FLORINE, seule.

Arbaze, c'est pour toi que j'en ai tant souffert;275
Pour toi j'ai feint d'aimer et mon cœur s'est offert:
Pour t'avoir obéi l'on m'a persécutée;
Aglante ne me prend que pour une affétée,
Et consommé d'un feu contraire à son devoir,
Néglige également ma feinte et ton pouvoir.280
Orphise cependant, sans pénétrer mon âme,
Juge par mes discours de l'objet de ma flamme:
Simple, qui ne sait pas que mon esprit discret
Rarement à ma bouche expose un tel secret;
Que jamais mon ardeur n'est aisément connue,285
Et que plus j'ai d'amour, plus j'ai de retenue!
Aux filles c'est vertu de bien dissimuler:
Plus nos cœurs sont blessés, moins il en faut parler.
Si j'ose toutefois me le dire à moi-même,
A travers ces rameaux j'aperçois ce que j'aime:290
C'est mon Asphalte, ô Dieux! il vient, dissimulons,
Et ne découvrons rien du feu dont nous brûlons.


SCÈNE VI.

ASPHALTE, FLORINE.

ASPHALTE.

Trouver Florine seule et dans les Tuileries
Sans avoir d'entretien que de ses rêveries?
Quoi, tant de solitude auprès de tant d'appas?295
Certes c'est un bonheur que je n'attendois pas.
Je n'osois espérer d'occasion si belle
A lui conter l'ardeur qui me brûle pour elle.

FLORINE.

Que votre esprit est rare et sait adrettement
Faire une raillerie avec un compliment!300
Afin qu'à votre amour je sois plus obligée,
Vous me traitez d'abord en fille négligée,
Qui tient si peu de cœurs asservis sous sa loi,
Que mêmes en ces lieux elle manque d'emploi.
Est-ce ainsi qu'un amant cajole ce qu'il aime?305

ASPHALTE.

Ah! ne m'imputez pas cet indigne blasphème:
Je sais trop que vos yeux règnent en toutes parts
Et que chacun se rend à leurs moindres regards.

FLORINE.

Exceptez-en Aglante, il m'a bien fait paroître
Que Florine n'est pas ce qu'elle pensoit être[911].310

ASPHALTE.

Il est vrai qu'il adore un autre objet que vous,
Et votre esprit peut-être en est un peu jalous[912];
Mais si vous aviez vu l'excès de sa tristesse,
Et combien de soupirs lui coûte sa maîtresse,
Vous seriez la première à plaindre ses malheurs.315

FLORINE.

Quelque orgueilleux mépris fait naître ses douleurs.

ASPHALTE.

La beauté dont Aglante idolâtre les charmes
D'un déluge de pleurs accompagne ses larmes;
Arbaze, unique auteur de tous leurs déplaisirs,
Oppose sa puissance à leurs chastes desirs;320
Son esprit irrité court à la violence:
La prière l'aigrit et la raison l'offense.
Il vient, la force en main; et l'ayant vu partir,
J'ai cru de mon devoir de les en avertir.
Les voilà tout en pleurs.

(Il faut toujours remarquer que Cléonice ne doit paroître[913] le visage découvert devant Florine.)

FLORINE.

Évitons leur présence;325
Mes larmes ne sauroient couler par complaisance:
Mon humeur est trop gaie, et, pour ne rien celer,
J'aime mieux rire ailleurs que de les consoler.


SCÈNE VII.

CLÉONICE, AGLANTE.

CLÉONICE.

Mon Philène[914], as-tu donc un père si barbare
Qu'il veuille séparer une amitié si rare?330

AGLANTE.

Vous l'avez entendu: ce vieillard inhumain,
Pour en rompre les nœuds, vient la force à la main,
Et dès le soir me livre à cette autre maîtresse,
Résolu que ma foi dégage sa promesse.

CLÉONICE.

Ah, dure tyrannie! ah, rigoureux destin!335
Donc un si triste soir suit un si beau matin?
Le même jour propice et contraire à nos flammes
Va désunir deux corps dont il unit les âmes,
Fait nos biens et nos maux, et du matin au soir,
Voit naître nos desirs et mourir notre espoir.340

AGLANTE.

L'amour, ce doux vainqueur, ce père des délices,
Ainsi n'a pour nous deux que de cruels supplices,
Et ce tyran fait naître, aux dépens de nos pleurs,
D'un moment de plaisirs un siècle de douleurs.

CLÉONICE.

Hélas! que de tourments accompagnent ses charmes!345
Et qu'un peu de douceur nous va coûter de larmes!
Il me faut donc te perdre, et, dans le même lieu
Où j'ai reçu ton cœur, recevoir ton adieu!
Sanglots, qui de la voix me fermiez le passage,
Jusques à cet adieu permettez-m'en l'usage,350
Et lorsque, le soleil ayant fini son tour,
Les flambeaux d'Hyménée éteindront ceux d'Amour,
Étouffez, j'y consens, cet objet déplorable
Des plus âpres rigueurs d'un sort impitoyable.
Philène, ainsi ma mort dégagera ta foi:355
Ton cœur pourra brûler pour un autre que moi;
Tu pourras obéir sans me faire d'injure:
J'aime sans inconstance et change sans parjure.

AGLANTE.

Un père veut forcer un cœur à vous trahir,
Et vous croyez ce cœur capable d'obéir!360
Ah! que vous jugez mal d'une amitié si forte!
Si notre espoir est mort, ma flamme n'est pas morte:
La naissance n'a point d'assez puissantes lois
Pour me faire manquer à ce que je vous dois;
Recevez de nouveau la foi que je vous donne,365
D'être à jamais à vous, ou de n'être à personne.

CLÉONICE.

Hélas! en quel état le malheur nous réduit!
Faut-il d'un tel amour n'espérer point de fruit!

AGLANTE.

Aimons-nous et souffrons: aimé de ce qu'on aime,
On trouve des plaisirs dans la souffrance même.370

CLÉONICE.

Aimons-nous et souffrons: deux cœurs si bien d'accord
Trouveroient des plaisirs dans les coups de la mort.

AGLANTE.

Résolus à mourir, qu'avons-nous plus à craindre?

CLÉONICE.

Mourant avec plaisir, qu'avons-nous plus à plaindre?

AGLANTE.

Plaignons-nous, mais du ciel, qui fait que le trépas375
Au plus beau de notre âge a pour nous tant d'appas.

CLÉONICE.

N'accuse point le ciel de ce que fait ton[915] père.

AGLANTE.

Mon âme, c'est de là que part notre misère;
C'est lui qui nous traverse, et les Dieux sont jalous
Qu'en leur temple mes vœux ne s'adressoient qu'à vous.380
Au pied de leurs autels j'adorois leur image:
Étoit-ce donc vous rendre un trop léger hommage?
O Dieux! d'un feu si pur faites-vous un forfait?
Vous pouvois-je adorer en un plus beau portrait?
Que votre jalousie ou votre haine éclate,385
Jusque dans le tombeau j'adorerai Mégate[916].
Inventez des tourments à me priver du jour:
Ma vie est en vos mains, mais non pas mon amour.

CLÉONICE.

N'irrite point les Dieux et retiens ces blasphèmes;
Je te jure, mon cœur, les puissances suprêmes,390
Dont la seule bonté nous pourra secourir,
Que si tu n'es à moi, je saurai bien mourir.

AGLANTE.

Parmi tant de malheurs quel bonheur est le nôtre,
Puisqu'en dépit du sort nous vivons l'un en l'autre!
Et s'il nous faut mourir, nous finirons ainsi.395

CLÉONICE.

Adieu, ma chère vie, éloigne-toi d'ici;
Fuis ce fatal hymen qu'un père te prépare.

AGLANTE.

Oui, je vais vous quitter, de peur qu'il nous sépare;
Mais avec un serment, que malgré son effort,
Nous aurons pour nous joindre, ou l'hymen ou la mort.400

FIN.


MÉDÉE

TRAGÉDIE

1635

NOTICE.

Médée[917] a fourni deux pièces à Corneille. L'une, la Toison d'or (1661), nous montre cette princesse trahissant son père par amour pour Jason; l'autre, qui occupe le second rang dans l'ordre historique, mais qui est de beaucoup la plus ancienne dans la série chronologique des œuvres de notre poëte, nous la présente abandonnée de celui à qui elle a tout sacrifié et immolant à sa vengeance non-seulement sa rivale, mais ses propres enfants.

Ce dernier sujet, profondément tragique, a inspiré tour à tour un grand nombre de poëtes de tous les temps et de tous les pays, et fournirait la matière d'une étude comparative intéressante, mais qui ne peut trouver place dans cette notice[918].

Nous nous contenterons de rappeler ici que Thomas Corneille a puisé dans la pièce de son frère la matière d'un opéra portant le même titre; et nous signalerons en note au bas des pages les endroits imités d'Euripide et de Sénèque.

Dans le Parnasse ou la critique des poëtes, par la Pinelière (p. 60-62), on trouve parmi de curieux détails sur les habitudes de certains poëtes dramatiques de ce temps, une indication assez précise de l'époque de la composition de Médée: «Ils tâchent par toutes sortes de moyens de voir tous ceux qui écrivent. Ils auront la tête levée une heure entière à l'hôtel de Bourgogne pour attendre que quelque poëte de réputation qu'ils voient dans une loge regarde de leur côté, afin d'avoir l'occasion de leur faire la révérence. Ils le montrent à ceux de leur compagnie, et leur disent: «Voilà M. de Rotrou, ou M. du Ryer, il a bien parlé de ma pièce, qu'un de mes amis lui a depuis peu montrée.» Tantôt ils s'éloigneront un peu d'eux, et reviendront incontinent leur dire: «Messieurs, je vous demande pardon de mon incivilité: je viens de saluer M. Corneille, qui n'arriva qu'hier de Rouen. Il m'a promis que demain nous irons voir ensemble M. Mairet, et qu'il me fera voir des vers d'une excellente pièce de théâtre qu'il a commencée.» Enfin, se jetant peu à peu sur le discours des auteurs du temps et de leurs ouvrages, ils révéleront tous les desseins des poëtes, pour montrer qu'ils ont de grandes intrigues avec eux. Ils parleront du plan de Cléopatre et de cinq ou six autres sujets que son auteur[919] a tirés de l'Histoire romaine, dont il veut faire des sœurs à son incomparable Sophonisbe. Ils diront qu'ils ont vu des vers de l'Ulysse dupé[920]; que Scudéry est au troisième acte de la Mort de César; que la Médée est presque achevée; que l'Innocente infidélité est la plus belle pièce de Rotrou, quoiqu'on ne s'imaginât pas qu'il pût s'élever au-dessus de celles qu'il avoit déjà faites; que l'auteur d'Ifis et Iante[921] fait une autre Cléopatre pour la troupe Royale; et que Chapelain n'a guère encore travaillé à son poëme de la Pucelle d'Orléans, ni Corneille à celui qu'il compose sur un ancien duc de son pays.»

Ce morceau a été écrit en 1635[922], et le 3 avril de cette même année Balzac adressait à Boisrobert l'éloge suivant de Mondory: «Nous devons cela à Jason, à Massinisse et à Brutus, qui vivent aujourd'hui en la personne de l'homme dont vous me parlez si avantageusement, et que j'ai admiré autant de fois que je l'ai ouï. Il est vrai que dans la représentation de ces trois héros, il suffit qu'il soit le digne organe de trois excellents esprits qui leur ont rendu la vie; mais il est vrai aussi que la grâce dont il prononce, donne un degré de bonté aux vers qu'ils ne peuvent recevoir des poëtes vulgaires. Ils ont donc quelquefois plus d'obligation à celui qui les récite qu'à celui qui les a faits, et ce second père, pour le dire ainsi, les purge par son adoption de tous les vices de leur naissance. Le son de sa voix, accompagné de la dignité de ses gestes, anoblit les plus communes et les plus viles conceptions. Il n'est point d'âme si bien fortifiée contre les objets des sens, à qui il ne fasse violence, ni de jugement si fin, qui se puisse garantir de l'imposture de sa parole. De sorte que s'il y a en ce monde quelque félicité pour les vers, il faut avouer qu'elle est dans sa bouche et dans son récit; et que comme les mauvaises choses y prennent l'apparence du bien, les bonnes y trouvent leur perfection.» Ce passage, dont on n'a point profité jusqu'ici, nous offre des renseignements assez curieux. Il nous apprend que Mondory a joué d'original Massinisse dans la Sophonisbe de Mairet, représentée pour la première fois en 1629, Jason dans la Médée de Corneille et Brute dans la Mort de César de Scudéry; il nous prouve en outre que le 3 avril 1635 ces deux dernières pièces avaient déjà été représentées. Or les frères Parfait, et à leur suite tous les historiens de notre théâtre, placent la seconde en 1636.

Malgré ses défauts, Médée semblait plus digne d'accompagner le Cid que la Galerie du Palais, la Place Royale ou la Suivante. Elle ne fut pourtant imprimée que deux ans plus tard, en 1639.

L'édition originale in-4o forme un volume de 4 feuillets liminaires et de 95 pages, dont voici le titre: «Medée, Tragedie. A Paris, chez François Targa.... M.DC.XXXIX. Auec priuilege du Roy.» L'achevé d'imprimer est du 16 mars.

La Médée de Longepierre, représentée en 1694, s'est maintenue au répertoire pendant tout le cours du siècle dernier, et a fait complétement oublier celle de Corneille.

A MONSIEUR P. T. N. G.[923].

Monsieur,

Je vous donne Médée, toute méchante qu'elle est, et ne vous dirai rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la voudrez prendre, sans tâcher à prévenir ou violenter vos sentiments par un étalage des préceptes de l'art, qui doivent être fort mal entendus et fort mal pratiqués quand ils ne nous font pas arriver au but que l'art se propose. Celui de la poésie dramatique est de plaire, et les règles qu'elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en faciliter les moyens au poëte, et non pas des raisons qui puissent persuader aux spectateurs qu'une chose soit agréable quand elle leur déplaît. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu de personnages sur la scène dont les mœurs ne soient plus mauvaises que bonnes; mais la peinture et la poésie ont cela de commun, entre beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple; et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel. Il n'est pas besoin d'avertir ici le public que celles de cette tragédie ne sont pas à imiter: elles paroissent assez à découvert pour n'en faire envie à personne. Je n'examine point si elles sont vraisemblables ou non: cette difficulté, qui est la plus délicate de la poésie, et peut-être la moins entendue, demanderoit un discours trop long pour une épître: il me suffit qu'elles sont autorisées ou par la vérité de l'histoire, ou par l'opinion commune des anciens. Elles vous ont agréé autrefois sur le théâtre; j'espère qu'elles vous satisferont encore aucunement sur le papier, et demeure,

MONSIEUR,
Votre très-humble serviteur,
Corneille.

EXAMEN.

Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par Sénèque; et c'est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y aye à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le chœur, composé de Corinthiennes sujettes de Créon, et qui devoient être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu'elle fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune d'elles ait la moindre pensée d'en donner avis à ce prince.

Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre ces résolutions violentes en présence du chœur, qui n'est pas toujours sur le théâtre[924], et n'y parle jamais aux autres acteurs; mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait achever ces enchantements[925] en place publique; et j'ai mieux aimé rompre l'unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même cabinet où elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point.

Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu'il témoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de délai pour se préparer à partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de sa fille.

J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques précautions que j'y ai apportées: la première, en ce que Créuse souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu'elle oblige Jason à la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les présents des ennemis doivent être suspects, celui-ci ne le doit pas être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement qu'on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent; la seconde, en ce que ce n'est pas Médée[926] qui demande ce jour de délai qu'elle emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement, comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui fait, dont il semble avoir honte en lui-même; et la troisième enfin, en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque par force, il en fait faire l'épreuve sur une autre, avant que de permettre à sa fille de s'en parer.

L'épisode d'Ægée n'est pas tout à fait de mon invention: Euripide l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à qui Médée fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui à Athènes, en considération d'un service qu'elle promet de lui rendre[927]. En quoi je trouve deux choses à dire: l'une, qu'Ægée, étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir; l'autre, que bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver Pitthéus à Trœzène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle qu'on venoit de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi Médée seroit demeurée[928] en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant, puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit l'amour à sa fille Æthra, qu'il laissa grosse de Thésée, et n'en partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie, je le fais amoureux de Créuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentiments à l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il aye obligation à Médée de sa délivrance, et que la reconnoissance qu'il lui en doit l'engage plus fortement à sa protection, et même à l'épouser, comme l'histoire le marque.

Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit[929], et j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendre: c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, depuis son retour de Colchos, avoit toujours été en Asie, où il n'avoit rien appris de ce qui s'étoit passé dans la Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en la comédie: comme elle n'est que d'intriques particuliers, il n'est rien si facile que de trouver des gens qui les ignorent; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui les puisse expliquer: ainsi l'on n'y manque jamais de confidents quand il y a matière de confidence.

Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut considérer que quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour écouter le détail de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez[930] pour eux d'en apprendre l'événement en un mot: c'est ce que fait voir ici Médée, qui ayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, et pris Ægée prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait. Lorsqu'on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopatre dans la Mort de Pompée, pour qui elle ne s'intéresse que par un sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les particularités; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon, même alors, d'en dire tout l'effet en deux mots dès l'abord.

Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut très-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'âme de celui qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence que l'un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop violente, pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu'on se propose.

J'oubliois à remarquer que la prison où je mets Ægée est un spectacle désagréable, que je conseillerois d'éviter: ces grilles qui éloignent l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs; mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Polyeucte et dans Héraclius. J'ai voulu rendre visible ici l'obligation qu'Ægée avoit à Médée; mais cela se fût mieux fait par un récit.

Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers Pollux à son départ: il l'accompagne jusque hors de la ville; et c'est une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de Créon et Créuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire parler. Un auteur est bien embarrassé quand il en a trois, et qu'ils ont tous trois[931] une assez forte passion dans l'âme pour leur donner une juste impatience de la pousser au dehors: c'est ce qui m'a obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin qu'il n'eût à parler qu'à Créuse, et à faire mourir cette princesse avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n'aye plus à qui s'adresser qu'à elle; mais on auroit eu lieu de trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloignement.

J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font périr Créon et Créuse, étoient invisibles, parce que j'ai mis leurs personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants m'étoit nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais à dire le vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu'ils ne font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance après l'indigne traitement qu'elle a reçu de Créon et de son mari, et qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite, que de tout ce qu'elle leur fait souffrir.

Quant au style, il est fort inégal en ce poëme; et ce que j'y ai mêlé du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque, qu'il n'est point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donné le moyen d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si visible dans le Pompée, où j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours.


ACTEURS.

CRÉON, roi de Corinthe.
ÆGÉE, roi d'Athènes.
JASON, mari de Médée.
POLLUX, argonaute, ami de Jason.
CRÉUSE, fille de Créon.
MÉDÉE, femme de Jason.
CLÉONE, gouvernante de Créuse.
NÉRINE, suivante de Médée.
THEUDAS, domestique de Créon.
Troupe des gardes de Créon.