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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 292: ACTE III.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

NÉRINE.

Malheureux instrument du malheur qui nous presse,
Que j'ai pitié de toi, déplorable princesse!
Avant que le soleil ait fait encore un tour,695
Ta perte inévitable achève ton amour[1063].
Ton destin te trahit, et ta beauté fatale
Sous l'appas d'un hymen t'expose à ta rivale;
Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort,
Et le jour de sa fuite est celui de ta mort[1064].700
Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre:
Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre;
Les mers, pour noyer tout, n'attendent que sa loi;
La terre offre à s'ouvrir sous le palais du Roi;
L'air tient les vents tous prêts à suivre sa colère,705
Tant la nature esclave a peur de lui déplaire;
Et si ce n'est assez de tous les éléments,
Les enfers vont sortir à ses commandements.
Moi, bien que mon devoir m'attache à son service,
Je lui prête à regret un silence complice:710
D'un louable desir mon cœur sollicité
Lui feroit avec joie une infidélité;
Mais loin de s'arrêter, sa rage découverte
A celle de Créuse ajouteroit ma perte;
Et mon funeste avis ne serviroit de rien715
Qu'à confondre mon sang dans les bouillons du sien.
D'un mouvement contraire à celui de mon âme,
La crainte de la mort m'ôte celle du blâme;
Et ma timidité s'efforce d'avancer[1065]
Ce que hors du péril je voudrois traverser.720


SCÈNE II.

JASON, NÉRINE.

JASON.

Nérine, eh bien! que dit, que fait notre exilée[1066]?
Dans ton cher entretien s'est-elle consolée[1067]?
Veut-elle bien céder à la nécessité?

NÉRINE.

Je trouve en son chagrin moins d'animosité;
De moment en moment son âme plus humaine725
Abaisse sa colère, et rabat de sa haine:
Déjà son déplaisir ne vous[1068] veut plus de mal.

JASON.

Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal.
Toi, qui de mon amour connoissois la tendresse,
Tu peux connoître aussi quelle douleur me presse.730
Je me sens déchirer le cœur à son départ:
Créuse en ses malheurs prend même quelque part,
Ses pleurs en ont coulé; Créon même en[1069] soupire,
Lui préfère à regret le bien de son empire;
Et si dans son adieu son cœur moins irrité735
En voulait mériter la libéralité[1070],
Si jusque-là Médée apaisoit ses menaces,
Qu'elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces[1071],
Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts
Lui seroient, sans réserve, entièrement offerts,740
Et malgré les malheurs où le sort l'a réduite,
Soulageroient sa peine et soutiendroient sa fuite.

NÉRINE.

Puisqu'il faut se résoudre à ce bannissement,
Il faut en adoucir le mécontentement.
Cette offre y peut servir, et par elle j'espère[1072],745
Avec un peu d'adresse, apaiser sa colère;
Mais d'ailleurs toutefois n'attendez rien de moi,
S'il faut prendre congé de Créuse et du Roi:
L'objet de votre amour et de sa jalousie
De toutes ses fureurs l'auroit tôt[1073] ressaisie.750

JASON.

Pour montrer sans les voir son courage apaisé,
Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé[1074];
Et de si longue main je connois ta prudence,
Que je t'en fais sans peine entière confidence.
Créon bannit Médée, et ses ordres précis755
Dans son bannissement enveloppoient ses fils:
La pitié de Créuse a tant fait vers son père,
Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mère[1075].
Elle lui doit par eux quelque remercîment;
Qu'un présent de sa part suive leur compliment:760
Sa robe, dont l'éclat sied mal à sa fortune,
Et n'est à son exil qu'une charge importune,
Lui gagneroit le cœur d'un prince libéral,
Et de tous ses trésors l'abandon général.
D'une vaine parure, inutile à sa peine[1076],765
Elle peut acquérir de quoi faire la Reine:
Créuse, ou je me trompe, en a quelque desir,
Et je ne pense pas qu'elle pût mieux choisir.
Mais la voici qui sort; souffre que je l'évite:
Ma rencontre la trouble, et mon aspect l'irrite[1077].770


SCÈNE III.

MÉDÉE, JASON, NÉRINE.

MÉDÉE.

Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux.
C'est à moi d'en partir: recevez mes adieux.
Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose;
Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause.
C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez.
Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez?
Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père,
Apaiser de mon sang les mânes de mon frère?
Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi
Pour victime aujourd'hui ne demande que moi?780
Il n'est point de climat dont mon amour fatale
N'ait acquis à mon nom la haine générale;
Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main
M'a fait un ennemi de tout le genre humain[1078].
Ressouviens-t'en, ingrat; remets-toi dans la plaine785
Que ces taureaux affreux brûloient de leur haleine;
Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons
Élevoient contre toi de soudains bataillons;
Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes[1079];
Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses.790
Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir[1080]?
Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir?
Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite
Dont mon père en fureur touchoit déjà ta fuite,
Semai-je avec regret mon frère par morceaux?[1081]?795
A ce funeste objet épandu sur les eaux[1082],
Mon père, trop sensible aux droits de la nature,
Quitta tous autres soins que de sa sépulture;
Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié,
J'arrêtai les effets de son inimitié.800
Prodigue de mon sang, honte de ma famille[1083],
Aussi cruelle sœur que déloyale fille,
Ces titres glorieux plaisoient à mes amours;
Je les pris sans horreur pour conserver tes jours.
Alors, certes, alors mon mérite étoit rare;805
Tu n'étois point honteux d'une femme barbare.
Quand à ton père usé je rendis la vigueur,
J'avois encor tes vœux, j'étois encor ton cœur;
Mais cette affection, mourant avec Pélie,
Dans le même tombeau se vit ensevelie[1084]:810
L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front,
Une Scythe en ton lit te fut lors un affront;
Et moi, que tes desirs avoient tant souhaitée,
Le dragon assoupi, la toison emportée,
Ton tyran massacré, ton père rajeuni,815
Je devins un objet digne d'être banni.
Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine:
Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne,
Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi,
Que le bandeau royal, que j'ai quitté pour toi.820

JASON.

Ah! que n'as-tu des yeux à lire dans mon âme,
Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme!
Les tendres sentiments d'un amour paternel
Pour sauver mes enfants me rendent criminel[1085],
Si l'on peut nommer crime un malheureux divorce825
Où le soin que j'ai d'eux me réduit et me force[1086].
Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi
D'arracher ton trépas aux vengeances d'un roi?
Sans moi ton insolence alloit être punie;
A ma seule prière on ne t'a que bannie[1087].830
C'est rendre la pareille à tes grands coups d'effort:
Tu m'as sauvé la vie, et j'empêche ta mort.

MÉDÉE.

On ne m'a que bannie! ô bonté souveraine!
C'est donc une faveur, et non pas une peine[1088]!
Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment,835
Et mon exil encor doit un remercîment!
Ainsi l'avare soif du brigand assouvie,
Il s'impute à pitié de nous laisser la vie:
Quand il n'égorge point, il croit nous pardonner,
Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner.840

JASON.

Tes discours, dont Créon de plus en plus s'offense,
Le forceroient enfin à quelque violence.
Éloigne-toi d'ici tandis qu'il t'est permis:
Les rois ne sont jamais de foibles ennemis.

MÉDÉE.

A travers tes conseils je vois assez ta ruse:845
Ce n'est là m'en donner qu'en faveur de Créuse.
Ton amour, déguisé d'un soin officieux,
D'un objet importun veut délivrer ses yeux.

JASON.

N'appelle point amour un change inévitable,
Où Créuse fait moins que le sort qui m'accable.850

MÉDÉE.

Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux?

JASON.

Eh bien, soit; ses attraits captivent tous mes vœux:
Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crimes,
M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes?

MÉDÉE.

Oui, je te les reproche, et de plus....

JASON.

Quels forfaits?855

MÉDÉE.

La trahison, le meurtre, et tous ceux que j'ai faits.

JASON.

Il manque encor ce point à mon sort déplorable,
Que de tes cruautés on me fasse coupable.

MÉDÉE.

Tu présumes en vain de t'en mettre à couvert:
Celui-là fait le crime à qui le crime sert.860
Que chacun, indigné contre ceux de ta femme,
La traite en ses discours de méchante et d'infâme:
Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur,
Tiens-la pour innocente, et défends son honneur.

JASON.

J'ai honte de ma vie, et je hais son usage,865
Depuis que je la dois aux effets de ta rage.

MÉDÉE.

La honte généreuse, et la haute vertu!
Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu[1089]?

JASON.

Au bien de nos enfants, dont l'âge foible et tendre
Contre tant de malheurs ne sauroit se défendre:870
Deviens en leur faveur d'un naturel plus doux.

MÉDÉE.

Mon âme à leur sujet redouble son courroux.
Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères,
Qu'à mes enfants Créuse enfin donne des frères!
Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil875
Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil[1090]!

JASON.

Leur grandeur soutiendra la fortune des autres;
Créuse et ses enfants conserveront les nôtres[1091].

MÉDÉE.

Je l'empêcherai bien, ce mélange odieux,
Qui déshonore ensemble et ma race et les Dieux.880

JASON.

Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.

MÉDÉE.

Ce corps n'enferme pas une âme si commune;
Je n'ai jamais souffert qu'elle me fît la loi,
Et toujours ma fortune a dépendu de moi[1092].

JASON.

La peur que j'ai d'un sceptre....

MÉDÉE.

Ah! cœur rempli de feinte,
Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte[1093]:
Un sceptre est l'objet seul qui fait ton nouveau choix[1094].

JASON.

Veux-tu que je m'expose aux haines de deux rois,
Et que mon imprudence attire sur nos têtes,
D'un et d'autre côté, de nouvelles tempêtes?890

MÉDÉE.

Fuis-les, fuis-les tous deux; suis Médée à ton tour,
Et garde au moins ta foi, si tu n'as plus d'amour.

JASON.

Il est aisé de fuir; mais il n'est pas facile
Contre deux rois aigris de trouver un asile.
Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir?895

MÉDÉE.

Qui me résistera, si je te veux punir[1095],
Déloyal? Auprès d'eux crains-tu si peu Médée?
Que toute leur puissance, en armes débordée,
Dispute contre moi ton cœur qu'ils m'ont surpris,
Et ne sois du combat que le juge et le prix!900
Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie:
En moi seule ils n'auront que trop forte partie[1096].
Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains?
Contre eux, quand il me plaît, j'arme leurs propres mains;
Tu le sais, tu l'as vu, quand ces fils de la Terre905
Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre.
Misérable! je puis adoucir des taureaux;
La flamme m'obéit, et je commande aux eaux[1097];
L'enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme:
Et je ne puis toucher les volontés d'un homme!910
Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté[1098];
Je ne m'offense plus de ta légèreté:
Je sens à tes regards décroître ma colère;
De moment en moment ma fureur se modère;
Et je cours sans regret à mon bannissement,915
Puisque j'en vois sortir ton établissement.
Je n'ai plus qu'une grâce à demander ensuite:
Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite[1099];
Que je t'admire encore en chacun de leurs traits,
Que je t'aime et te baise en ces petits portraits;920
Et que leur cher objet, entretenant ma flamme,
Te présente à mes yeux aussi bien qu'à mon âme.

JASON.

Ah! reprends ta colère, elle a moins de rigueur.
M'enlever mes enfants, c'est m'arracher le cœur;
Et Jupiter tout prêt à m'écraser du foudre,925
Mon trépas à la main, ne pourroit m'y résoudre[1100].

C'est pour eux que je change; et la Parque, sans eux,
Seule de notre hymen pourroit rompre les nœuds[1101].

MÉDÉE.

Cet amour paternel, qui te fournit d'excuses,
Me fait souffrir aussi que tu me les refuses:930
Je ne t'en presse plus, et, prête à me bannir,
Je ne veux plus de toi qu'un léger souvenir!

JASON.

Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire:
Ce seroit me trahir qu'en perdre la mémoire;
Et le mien envers toi, qui demeure éternel,935
T'en laisse en cet adieu le serment solennel.
Puissent briser mon chef les traits les plus sévères
Que lancent des grands Dieux les plus âpres colères[1102];
Qu'ils s'unissent ensemble afin de me punir.
Si je ne perds la vie avant ton souvenir!940


SCÈNE IV.

MÉDÉE, NÉRINE.

MÉDÉE.

J'y donnerai bon ordre: il est en ta puissance
D'oublier mon amour, mais non pas ma vengeance;
Je la saurai graver en tes esprits glacés
Par des coups trop profonds pour en être effacés.
Il aime ses enfants, ce courage inflexible:945
Son foible est découvert; par eux il est sensible;
Par eux mon bras, armé d'une juste rigueur,
Va trouver des chemins à lui percer le cœur[1103].

NÉRINE.

Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles;
N'avancez point par là vos propres funérailles[1104]:950
Contre un sang innocent pourquoi vous irriter,
Si Créuse en vos lacs se vient précipiter?
Elle-même s'y jette, et Jason vous la livre.

MÉDÉE.

Tu flattes mes desirs.

NÉRINE.

Que je cesse de vivre,
Si ce que je vous dis n'est pure vérité[1105]!955

MÉDÉE.

Ah! ne me tiens donc plus l'âme en perplexité!

NÉRINE.

Madame, il faut garder que quelqu'un ne nous voie,
Et du palais du Roi découvre notre joie:
Un dessein éventé succède rarement.

MÉDÉE.

Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement.960

FIN DU TROISIÈME ACTE.


ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

MÉDÉE, NÉRINE.

MÉDÉE, seule dans sa grotte magique[1106].

C'est trop peu de Jason, que ton œelig;il me dérobe,
C'est trop peu de mon lit: tu veux encor ma robe,
Rivale insatiable, et c'est encor trop peu,
Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu:
Il faut que par moi-même elle te soit offerte,965
Que perdant mes enfants, j'achète encor leur perte;
Il en faut un hommage à tes divins attraits,
Et des remercîments au vol que tu me fais.
Tu l'auras: mon refus seroit un nouveau crime:
Mais je t'en veux parer pour être ma victime,970
Et sous un faux semblant de libéralité,
Soûler et ma vengeance et ton avidité.
Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine.

(Nérine sort, et Médée continue[1107].)

Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine:
Vois combien de serpents à mon commandement975
D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment,
Et contraints d'obéir à mes charmes[1108] funestes,
Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes[1109].
L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux
Que ce triste appareil à mon esprit jaloux.980
Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune:
Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune,
Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu,
J'en dépouillai jadis un climat inconnu.
Vois mille autres[1110] venins: cette liqueur épaisse985
Mêle du sang de l'hydre avec celui de Nesse[1111];
Python eut cette langue; et ce plumage noir
Est celui qu'une harpie[1112] en fuyant laissa choir[1113];
Par ce tison Althée assouvit sa colère,
Trop pitoyable sœur et trop cruelle mère[1114];990
Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon,
Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon;
Et celui-ci jadis remplit en nos contrées
Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées[1115].
Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux,995
Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux:
Ce présent déceptif[1116] a bu toute leur force,
Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce.
Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais[1117]....
Mais d'où vient ce grand bruit que j'entends au palais?

NÉRINE.

Du bonheur de Jason, et du malheur d'Ægée:
Madame, peu s'en faut qu'il ne vous ait vengée.
Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter[1118]
Qu'on lui vole à ses yeux ce qu'il croit mériter,
Et que sur sa couronne et sa persévérance1005
L'exil de votre époux ait eu la préférence,
A tâché par la force à repousser l'affront
Que ce nouvel hymen lui porte sur le front.
Comme cette beauté, pour lui toute de glace,
Sur les bords de la mer contemploit la bonace,1010
Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps
A rendre ses desirs et les vôtres contents.
De ses meilleurs soldats une troupe choisie
Enferme la princesse, et sert sa jalousie[1119];
L'effroi qui la surprend la jette en pâmoison;1015
Et tout ce qu'elle peut, c'est de nommer Jason.
Ses gardes à l'abord font quelque résistance,
Et le peuple leur prête une foible assistance;
Mais l'obstacle léger de ces débiles cœurs
Laissoit honteusement Créuse à leurs vainqueurs:1020
Déjà presque en leur bord elle étoit enlevée....

MÉDÉE.

Je devine la fin, mon traître l'a sauvée[1120].

NÉRINE.

Oui, Madame, et de plus Ægée est prisonnier:
Votre époux à son myrte ajoute ce laurier;
Mais apprenez comment.

MÉDÉE.

N'en dis pas davantage:1025
Je ne veux point savoir ce qu'a fait son courage;
Il suffit que son bras a travaillé pour nous,
Et rend une victime à mon juste courroux.
Nérine, mes douleurs auroient peu d'allégeance,
Si cet enlèvement l'ôtoit à ma vengeance;1030
Pour quitter son pays en est-on malheureux?
Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux.
Elle auroit trop d'honneur de n'avoir que ma peine,
Et de verser des pleurs pour être deux fois reine.
Tant d'invisibles feux enfermés dans ce don,1035
Que d'un titre plus vrai j'appelle ma rançon,
Produiront des effets bien plus doux à ma haine.

NÉRINE.

Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine:
Mais contre la fureur de son père irrité
Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté?1040

MÉDÉE.

Si la prison d'Ægée a suivi sa défaite,
Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite[1121],
Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats[1122],
A ma protection engagent ses États.
Dépêche seulement, et cours vers ma rivale1045
Lui porter de ma part cette robe fatale:
Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux,
Présenter par leur père à l'objet de ses vœux.

NÉRINE.

Mais, Madame, porter cette robe empestée,
Que de tant de poisons vous avez infectée,1050
C'est pour votre Nérine un trop funeste emploi:
Avant que sur Créuse ils agiroient sur moi.

MÉDÉE.

Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère,
Et lui défend d'agir que sur elle et son père.
Pour un si grand effet prends un cœur plus hardi,1055
Et sans me répliquer, fais ce que je te di.


SCÈNE II.

CRÉON, POLLUX, Soldats.

CRÉON.

Nous devons bien chérir cette valeur parfaite
Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite.
Invincible héros, c'est à votre secours
Que je dois désormais le bonheur de mes jours;1060
C'est vous seul aujourd'hui dont la main vengeresse[1123]
Rend à Créon sa fille, à Jason sa maîtresse,
Met Ægée en prison et son orgueil à bas,
Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats.

POLLUX.

Grand Roi, l'heureux succès de cette délivrance1065
Vous est beaucoup mieux dû qu'à mon peu de vaillance.
C'est vous seul et Jason, dont les bras indomptés
Portoient avec effroi la mort de tous côtés;
Pareils à deux lions dont l'ardente furie
Dépeuple en un moment toute une bergerie.1070
L'exemple glorieux de vos faits plus qu'humains
Échauffoit mon courage et conduisoit mes mains:
J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles[1124],
Qui laissoient à mon bras tant d'illustres modèles.
Pourroit-on reculer en combattant sous vous,1075
Et n'avoir point de cœur à seconder vos coups?

CRÉON.

Votre valeur, qui souffre en cette repartie,
Ote toute croyance à votre modestie:
Mais puisque le refus d'un honneur mérité
N'est pas un petit trait de générosité,1080
Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire,
Ainsi qu'il vous plaira, départez-en la gloire:
Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner.
Que prudemment les Dieux savent tout ordonner!
Voyez, brave guerrier, comme votre arrivée1085
Au jour de nos malheurs se trouve réservée,
Et qu'au point que le sort osoit nous menacer,
Ils nous ont envoyé de quoi le terrasser.
Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime,
Dont la vertu ne peut recevoir trop d'estime,1090
Qu'avons-nous plus à craindre? et quel destin jaloux,
Tant que nous vous aurons, s'osera prendre à nous?

POLLUX.

Appréhendez pourtant, grand prince.

CRÉON.

Et quoi?

POLLUX.

Médée,
Qui par vous de son lit se voit dépossédée.
Je crains qu'il ne vous soit malaisé d'empêcher1095
Qu'un gendre valeureux ne vous coûte bien cher.
Après l'assassinat d'un monarque et d'un frère,
Peut-il être de sang qu'elle épargne ou révère?
Accoutumée au meurtre, et savante en poison,
Voyez ce qu'elle a fait pour acquérir Jason;1100
Et ne présumez pas, quoi que Jason vous die,
Que pour le conserver elle soit moins hardie.

CRÉON.

C'est de quoi mon esprit n'est plus inquiété;
Par son bannissement j'ai fait ma sûreté;
Elle n'a que fureur et que vengeance en l'âme:1105
Mais en si peu de temps que peut faire une femme?
Je n'ai prescrit qu'un jour de terme à son départ.

POLLUX.

C'est peu pour une femme, et beaucoup pour son art:
Sur le pouvoir humain ne réglez pas les charmes[1125].

CRÉON.

Quelques[1126] puissants qu'ils soient, je n'en ai point d'alarmes;
Et quand bien ce délai devroit tout hasarder,
Ma parole est donnée, et je la veux garder.


SCÈNE III.

CRÉON, POLLUX, CLÉONE.

CRÉON.

Que font nos deux amants, Cléone?

CLÉONE.

La princesse[1127],
Seigneur, près de Jason reprend son allégresse;
Et ce qui sert beaucoup à son contentement,1115
C'est de voir que Médée est sans ressentiment.

CRÉON.

Et quel Dieu si propice a calmé son courage?

CLÉONE.

Jason, et ses enfants, qu'elle vous laisse en gage.
La grâce que pour eux Madame obtient de vous
A calmé les transports de son esprit jaloux.1120
Le plus riche présent qui fût en sa puissance
A ses[1128] remercîments joint sa reconnoissance.
Sa robe sans pareille, et sur qui nous voyons
Du Soleil son aïeul briller mille rayons,
Que la princesse même avoit tant souhaitée,1125
Par ces petits héros lui vient d'être apportée[1129],
Et fait voir clairement les merveilleux effets
Qu'en un cœur irrité produisent les bienfaits.

CRÉON.

Eh bien, qu'en dites-vous? Qu'avons-nous plus à craindre?

POLLUX.

Si vous ne craignez rien, que je vous trouve à plaindre!

CRÉON.

Un si rare présent montre un esprit remis.

POLLUX.

J'eus toujours pour suspects les dons des ennemis[1130]:
Ils font assez souvent ce que n'ont pu leurs armes.
Je connois de Médée et l'esprit et les charmes,
Et veux bien m'exposer aux plus cruels trépas,1135
Si ce rare présent n'est un mortel appas.

CRÉON.

Ses enfants si chéris, qui nous servent d'otages,
Nous peuvent-ils laisser quelque sorte d'ombrages[1131]?

POLLUX.

Peut-être que contre eux s'étend sa trahison,
Qu'elle ne les prend plus que pour ceux de Jason,1140
Et qu'elle s'imagine, en haine de leur père,
Que n'étant plus sa femme, elle n'est plus leur mère.
Renvoyez-lui, Seigneur, ce don pernicieux[1132],
Et ne vous chargez point d'un poison précieux.

CLÉONE.

Madame cependant en est toute ravie,1145
Et de s'en voir parée elle brûle d'envie.

POLLUX.

Où le péril égale et passe le plaisir,
Il faut se faire force, et vaincre son desir.
Jason, dans son amour, a trop de complaisance
De souffrir qu'un tel don s'accepte en sa présence.1150

CRÉON.

Sans rien mettre au hasard, je saurai dextrement
Accorder vos soupçons et son contentement.
Nous verrons, dès ce soir, sur une criminelle,
Si ce présent nous cache une embûche mortelle.
Nise, pour ses forfaits destinée à mourir,1155
Ne peut par cette épreuve injustement périr:
Heureuse, si sa mort nous rendoit ce service,
De nous en découvrir le funeste artifice!
Allons-y de ce pas, et ne consumons plus
De temps ni de discours en débats superflus.1160


SCÈNE IV.

ÆGÉE, en prison[1133].

Demeure affreuse des coupables,
Lieux maudits, funeste séjour,
Dont jamais avant mon amour[1134]
Les sceptres n'ont été capables,
Redoublez puissamment votre mortel effroi,1165
Et joignez à mes maux une si vive atteinte,
Que mon âme chassée, ou s'enfuyant de crainte,
Dérobe à mes vainqueurs le supplice d'un roi.

Le triste bonheur où j'aspire!
Je ne veux que hâter ma mort,1170
Et n'accuse mon mauvais sort
Que de souffrir que je respire.
Puisqu'il me faut mourir, que je meure à mon choix;
Le coup m'en sera doux, s'il est sans infamie:
Prendre l'ordre à mourir d'une main ennemie,1175
C'est mourir, pour un roi, beaucoup plus d'une fois[1135].

Malheureux prince, on te méprise[1136]
Quand tu t'arrêtes à servir:
Si tu t'efforces de ravir,
Ta prison suit ton entreprise.1180
Ton amour qu'on dédaigne et ton vain attentat
D'un éternel affront vont souiller ta mémoire:
L'un t'a déjà coûté ton repos et ta gloire;
L'autre va te coûter ta vie et ton État[1137].

Destin, qui punis mon audace,1185
Tu n'as que de justes rigueurs;
Et s'il est d'assez tendres cœurs
Pour compatir à ma disgrâce,
Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié,
Puisqu'à bien comparer mes fers avec ma flamme[1138],1190
Un vieillard amoureux mérite plus de blâme
Qu'un monarque en prison n'est digne de pitié.

Cruel auteur de ma misère,
Peste des cœurs, tyran des rois,
Dont les impérieuses lois1195
N'épargnent pas même ta mère,
Amour, contre Jason tourne ton trait fatal;
Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance:
Atterre son orgueil, et montre ta puissance
A perdre également l'un et l'autre rival.1200

Qu'une implacable jalousie
Suive son nuptial flambeau;
Que sans cesse un objet nouveau
S'empare de sa fantaisie;
Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi;1205
Qu'il puisse voir sa race à ses yeux égorgée;
Et pour dernier malheur, qu'il ait le sort d'Ægée,
Et devienne à mon âge amoureux comme moi!


SCÈNE V.

ÆGÉE, MÉDÉE[1139].

ÆGÉE.

Mais d'où vient ce bruit sourd? quelle pâle lumière
Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière?1210
Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas,
Et de grâce m'apprends l'arrêt de mon trépas,
L'heure, le lieu, le genre; et si ton cœur sensible
A la compassion peut se rendre accessible,
Donne-moi les moyens d'un généreux effort1215
Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort.

MÉDÉE.

Je viens l'en affranchir: ne craignez plus, grand prince;
Ne pensez qu'à revoir votre chère province.

(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s'ouvre aussitôt, et en ayant tiré Ægée, elle en donne encore un sur ses fers, qui tombent[1140].)

Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi[1141].
Cessez, indignes fers, de captiver un roi:1220
Est-ce à vous à presser les bras d'un tel monarque?
Et vous, reconnoissez Médée à cette marque,
Et fuyez un tyran dont le forcènement
Joindroit votre supplice à mon bannissement:
Avec la liberté reprenez le courage.1225

ÆGÉE.

Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage.
Princesse, de qui l'art propice aux malheureux
Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux,
Disposez de ma vie, et du sceptre d'Athènes:
Je dois et l'une et l'autre à qui brise mes chaînes[1142].1230
Si votre heureux secours me tire de danger[1143],
Je ne veux en sortir qu'afin de vous venger;
Et si je puis jamais avec votre assistance
Arriver jusqu'aux lieux de mon obéissance,
Vous me verrez, suivi de mille bataillons,1235
Sur ces murs renversés planter mes pavillons[1144],
Punir leur traître roi de vous avoir bannie,
Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie,
Et remettre en vos mains et Créuse et Jason,
Pour venger votre exil plutôt que ma prison.1240

MÉDÉE.

Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte;
Ne l'entreprenez pas, votre offre me fait honte:
Emprunter le secours d'aucun pouvoir humain,
D'un reproche éternel diffameroit ma main.
En est-il, après tout, aucun qui ne me cède?1245
Qui force la nature, a-t-il besoin qu'on l'aide?
Laissez-moi le souci de venger mes ennuis,
Et par ce que j'ai fait jugez ce que je puis;
L'ordre en est tout donné, n'en soyez point en peine:
C'est demain, que mon art fait triompher ma haine;1250
Demain je suis Médée, et je tire raison
De mon bannissement et de votre prison.

ÆGÉE.

Quoi! Madame, faut-il que mon peu de puissance
Empêche les devoirs de ma reconnoissance[1145]?
Mon sceptre ne peut-il être employé pour vous?1255
Et vous serai-je ingrat autant que votre époux?

MÉDÉE.

Si je vous ai servi, tout ce que j'en souhaite,
C'est de trouver chez vous une sûre retraite[1146],
Où de mes ennemis menaces ni présents
Ne puissent plus troubler le repos de mes ans;1260
Non pas que je les craigne: eux et toute la terre
A leur confusion me livreroient la guerre;
Mais je hais ce désordre, et n'aime pas à voir
Qu'il me faille pour vivre user de mon savoir.

ÆGÉE.

L'honneur de recevoir une si grande hôtesse1265
De mes malheurs passés efface la tristesse.
Disposez d'un pays qui vivra sous vos lois,
Si vous l'aimez assez pour lui donner des rois:
Si mes ans ne vous font mépriser ma personne,
Vous y partagerez mon lit et ma couronne;1270
Sinon, sur mes sujets faites état d'avoir,
Ainsi que sur moi-même, un absolu pouvoir.
Allons, Madame, allons; et par votre conduite
Faites la sûreté que demande ma fuite.

MÉDÉE.

Ma vengeance n'auroit qu'un succès imparfait:1275
Je ne me venge pas, si je n'en vois l'effet;
Je dois à mon courroux l'heur d'un si doux spectacle.
Allez, prince, et sans moi ne craignez point d'obstacle;
Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[1147].
Pour votre sûreté conservez cet anneau[1148]:1280
Sa secrète vertu, qui vous fait invisible,
Rendra votre départ de tous côtés paisible.
Ici, pour empêcher l'alarme que le bruit
De votre délivrance auroit bientôt produit,
Un fantôme pareil et de taille et de face,1285
Tandis que vous fuirez, remplira votre place.
Partez sans plus tarder, prince chéri des Dieux,
Et quittez pour jamais ces détestables lieux.

ÆGÉE.

J'obéis sans réplique, et je pars sans remise.
Puisse d'un prompt succès votre grande entreprise1290
Combler nos ennemis d'un mortel désespoir,
Et me donner bientôt le bien de vous revoir[1149].

FIN DU QUATRIÈME ACTE.


ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

MÉDÉE, THEUDAS.

THEUDAS.

Ah! déplorable prince! ah! fortune cruelle!
Que je porte à Jason une triste nouvelle!

MÉDÉE, lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer immobile[1150].

Arrête, misérable, et m'apprends quel effet1295
A produit chez le Roi le présent que j'ai fait.

THEUDAS.

Dieux! je suis dans les fers d'une invisible chaîne!

MÉDÉE.

Dépêche, ou ces longueurs attireront[1151] ma haine[1152].

THEUDAS.

Apprenez donc l'effet le plus prodigieux
Que jamais la vengeance ait offert à nos yeux.1300
Votre robe a fait peur, et sur Nise éprouvée,
En dépit des soupçons, sans péril s'est trouvée;
Et cette épreuve a su si bien les assurer,
Qu'incontinent Créuse a voulu s'en parer;
Mais cette infortunée à peine l'a vêtue[1153],1305
Qu'elle sent aussitôt une ardeur qui la tue:
Un feu subtil s'allume, et ses brandons épars
Sur votre don fatal courent de toutes parts;
Et Cléone et le Roi s'y jettent[1154] pour l'éteindre;
Mais (ô nouveau sujet de pleurer et de plaindre!)1310
Ce feu saisit le Roi: ce prince en un moment
Se trouve enveloppé du même embrasement.

MÉDÉE.

Courage! enfin il faut que l'un et l'autre meure.

THEUDAS.

La flamme disparoît, mais l'ardeur leur demeure,
Et leurs habits charmés, malgré nos vains efforts,1315
Sont des brasiers secrets attachés à leurs corps:
Qui veut les dépouiller, lui-même les déchire[1155],
Et ce nouveau secours est un nouveau martyre[1156].

MÉDÉE.

Que dit mon déloyal? que fait-il là dedans?

THEUDAS.

Jason, sans rien savoir de tous ces accidents,1320
S'acquitte des devoirs d'une amitié civile
A conduire Pollux hors des murs de la ville[1157],
Qui va se rendre en hâte aux noces de sa sœur,
Dont bientôt Ménélas doit être possesseur;
Et j'allois lui porter ce funeste message.1325

MÉDÉE lui donne[1158] un autre coup de baguette.

Va, tu peux maintenant achever ton voyage.


SCÈNE II[1159].

MÉDÉE.

Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts?
Consulte avec loisir tes plus ardents transports.
Des bras de mon perfide arracher une femme,
Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme?1330
Que n'a-t-elle déjà des enfants de Jason[1160],
Sur qui plus pleinement venger sa trahison!
Suppléons-y des miens; immolons avec joie
Ceux qu'à me dire adieu Créuse me renvoie.
Nature, je le puis sans violer ta loi:1335
Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi.
Mais ils sont innocents; aussi l'étoit mon frère[1161]:
Ils sont trop criminels d'avoir Jason pour père[1162];
Il faut que leur trépas redouble son tourment;
Il faut qu'il souffre en père aussi bien qu'en amant.1340
Mais quoi! j'ai beau contre eux animer mon audace,
La pitié la combat, et se met en sa place;
Puis, cédant tout à coup la place à ma fureur,
J'adore les projets qui me faisoient horreur:
De l'amour aussitôt je passe à la colère[1163],1345
Des sentiments de femme aux tendresses de mère[1164].
Cessez dorénavant, pensers irrésolus,
D'épargner des enfants que je ne verrai plus.
Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître,
Ce n'est pas seulement pour caresser un traître:1350
Il me prive de vous, et je l'en vais[1165] priver[1166].
Mais ma pitié renaît, et revient me braver[1167];
Je n'exécute rien, et mon âme éperdue
Entre deux passions demeure suspendue[1168].
N'en délibérons plus, mon bras en résoudra.1355
Je vous perds, mes enfants; mais Jason vous perdra;
Il ne vous verra plus.... Créon sort tout en rage:
Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage[1169].


SCÈNE III.

CRÉON, Domestiques.

CRÉON.

Loin de me soulager, vous croissez mes tourments[1170]:
Le poison à mon corps unit mes vêtements,1360
Et ma peau, qu'avec eux votre secours m'arrache[1171],
Pour suivre votre main de mes os se détache:
Voyez comme mon sang en coule à gros ruisseaux[1172].
Ne me déchirez plus, officieux bourreaux:
Votre pitié pour moi s'est assez hasardée;1365
Fuyez, ou ma fureur vous prendra pour Médée.
C'est avancer ma mort que de me secourir;
Je ne veux que moi-même à m'aider à mourir.
Quoi! vous continuez, canailles infidèles!
Plus je vous le défends, plus vous m'êtes rebelles!1370
Traîtres, vous sentirez encor ce que je puis:
Je serai votre roi, tout mourant que je suis;
Si mes commandements ont trop peu d'efficace,
Ma rage pour le moins me fera faire place:
Il faut ainsi payer votre cruel secours.1375

(Il se défait d'eux et les chasse à coups d'épée[1173].)