Title: Nouvelles et Contes pour la jeunesse
Author: Madame Guizot
Release date: December 9, 2004 [eBook #14309]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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Après avoir, dans les commencements de la révolution, suivi son mari en pays étranger, madame d'Aubecourt était revenue en France, en 1796, avec ses deux enfants, Alphonse et Lucie; comme elle n'était point sur la liste des émigrés, elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper d'obtenir pour son mari la permission de revenir. Elle demeura deux ans à Paris dans cette espérance: enfin, ne pouvant réussir à ce qu'elle désirait, et ses amis l'assurant que le moment n'était pas favorable pour solliciter, elle se décida à quitter Paris et à se rendre dans la terre de son beau-père, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son mari désirait qu'elle habitât en attendant qu'il pût se réunir à elle; d'ailleurs, madame d'Aubecourt n'ayant d'autre ressource que l'argent que lui envoyait son beau-père, elle était bien aise de diminuer la dépense qu'elle lui causait, en allant vivre près de lui. Toutes les lettres de M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies de plaintes sur la dureté des temps, sur son obstination à suivre des démarches inutiles, à quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris, ayant déjà assez de peine à se tirer d'affaire chez lui, où il mangeait ses choux et ses pommes de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche; mais il était disposé à se tourmenter sur sa dépense; et madame d'Aubecourt, quelle que fût l'extrême économie avec laquelle elle vivait à Paris, vit bien qu'elle ne pourrait le tranquilliser qu'en allant vivre sous ses yeux.
Elle partit avec ses enfants au mois de janvier 1799, pour se rendre à Guicheville; c'était le nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze: renfermés depuis deux ans à Paris, où leur mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère s'occuper d'eux, ils furent enchantés de partir pour la campagne, et s'inquiétèrent fort peu de ce que leur dit madame d'Aubecourt sur les précautions qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner et impatienter leur grand-père, que l'âge et la goutte portaient assez habituellement au mécontentement et à la tristesse. Ils montèrent pleins de joie dans la diligence; cependant, à mesure que le froid les gagnait, leurs idées se rembrunissaient. Une nuit passée en voiture acheva de les abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain au soir à l'endroit où ils devaient quitter la diligence, ils se sentaient le coeur serré comme si depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur. Il fallait faire encore une lieue pour arriver à Guicheville; il fallait la faire à pied, à travers une campagne couverte de neige, car M. d'Aubecourt n'avait envoyé au-devant d'eux qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie, d'un air effrayé, regarda sa mère comme pour lui demander si cela était possible. Madame d'Aubecourt lui fit observer que puisque leur conducteur était bien venu de Guicheville à l'endroit où elles étaient, rien ne s'opposait à ce que de l'endroit où elles étaient elles allassent à Guicheville.
Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé la liberté de ses jambes, il avait repris toute sa gaieté. Il se mit à marcher devant pour éclairer, disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il appelait des précipices; causant avec l'âne, qu'il tâchait d'engager à hennir, et faisant un tel bruit de gare à vous! gare la fondrière! qu'on l'aurait pris à lui tout seul pour une caravane; il parvint à égayer tellement Lucie, qu'en arrivant elle avait oublié le froid, la nuit, la neige. Leurs rires, en traversant la cour du château, attirèrent deux ou trois vieux domestiques qui, de temps immémorial, n'avaient pas entendu rire à Guicheville; le gros chien en aboya avec des hurlements, comme d'un bruit qui lui était tout-à-fait inconnu. Ils continuaient dans l'antichambre, lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte du salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit le calme, et les voyant tous les trois mouillés et crottés de la tête aux pieds:
—Si vous aviez voulu venir il y a six mois, comme je vous en pressais continuellement... dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas eu moyen de vous faire entendre raison.
Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et M. d'Aubecourt les mena dans un grand salon à boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès d'un petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants eurent le temps de reprendra toute leur tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui se fâchait contre le paysan qui les avait amenés de ce qu'il avait placé leurs paquets sur une chaise au lieu de les mettre sur une table.
—Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on commence à mettre ma maison en désordre.
L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent exercice qu'il avait donné à sa poitrine, sortit pour boire un verre d'eau, et peut-être aussi pour se désennuyer un instant en quittant le salon. Il eut le malheur de boire dans le gobelet de son grand-père; mademoiselle Raymond, qui s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à la maison.
—On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de Monsieur.
Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas. Mademoiselle Raymond voulut lui prouver qu'il devait le savoir; Alphonse répliqua. Mademoiselle Raymond continua à se fâcher, et Alphonse, se fâchant à son tour, répondit à mademoiselle Raymond quelques mots assez peu polis, et rentra dans le salon en fermant la porte très-fort. Mademoiselle Raymond y entra l'instant d'après, et ferma la porte avec une précaution marquée, et d'une voix encore toute agitée par la colère, elle dit à M. d'Aubecourt:
—Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les portes fort, vous aurez la bonté de le dire vous-même à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne me permet pas de lui parler.
—Que voulez-vous! mademoiselle Raymond, répondit M. d'Aubecourt, c'est comme cela qu'on élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier devant eux.
Heureusement que madame d'Aubecourt se trouva à côté de son fils; elle lui serra le bras pour l'empêcher de répondre à son grand-père; mais il trépigna d'impatience et garda le silence jusqu'à l'heure du souper: à table, on ne mangea guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt après madame d'Aubecourt demanda la permission de s'aller reposer. Lorsqu'ils furent dans la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt et sa fille, Lucie, qui s'était contenue jusqu'alors, se mit à pleurer; et Alphonse, se promenant dans la chambre avec agitation, disait:
—Cela commence joliment! puis il reprenait:
—Que mademoiselle Raymond s'avise de me parler encore sur ce ton-là!
—Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de sévérité, songez que vous êtes chez votre grand-père.
—Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle Raymond.
—Vous êtes dans un lieu où la volonté de votre grand-père est qu'on la traite avec égard.
—A la bonne heure, quand elle ne viendra pas crier aux oreilles.
—Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez pas d'égards envers elle si elle était avec vous ce qu'elle doit être.
—Autrement, je ne lui dois rien.
—Vous lui devez tout ce que vous devez aux volontés de votre grand-père, à qui vous manqueriez essentiellement en maltraitant une femme qui a sa confiance. Il y a des personnes, Alphonse, dont il nous est ordonné de respecter jusqu'aux caprices, car nous devons leur épargner même les mécontentements injustes; puis elle ajouta plus tendrement: Mes enfants, vous ne connaissez pas encore l'humeur et l'injustice; ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés; mais vous auriez tort d'imaginer que vous puissiez passer votre vie, ainsi que vous l'avez passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos droits, ou que rien vous oblige à contraindre vos mouvements quand ils n'ont rien da condamnable. Il faut que vous commenciez à apprendre, toi, Alphonse, à réprimer ta vivacité, qui pourrait te faire commettre des fautes graves; et toi, Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons ensemble notre apprentissage de patience et de courage.
Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils étaient remplis de confiance en elle, et elle avait, d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à laquelle il était impossible de résister. Lucie fut toute consolée par ses paroles. Alphonse s'alla coucher, en l'assurant cependant qu'il était si agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la nuit; et il n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet qu'il s'endormit pour jusqu'au lendemain matin.
En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le ramage des oiseaux. Il s'était persuadé, depuis la veille, que les oiseau ne devaient pas chanter à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau soleil et un temps doux qui fondaient la neige, ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au printemps. Cette idée les avait mis en gaieté. Alphonse se mit en gaieté comme eux. Il alla parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher sa soeur, la conduisit, un peu malgré elle, dans les boues du parc, d'où elle ne se tirait pas aussi bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser un dans un trou, et fut deux ou trois fois au moment de se désespérer. Alphonse, tantôt l'aidant, tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; il revint content de tout et disposé à passer beaucoup de choses à mademoiselle Raymond. Il la trouva de moins mauvaise humeur que la veille. Madame d'Aubecourt n'avait point amené de femme de chambre, en sorte que mademoiselle Raymond lui avait proposé, pour la servir, une jeune paysanne nommée Gothon, dont elle était la marraine, et que madame d'Aubecourt avait acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires, disant que de la main de mademoiselle Raymond elle était sûre qu'elle lui conviendrait. Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée, s'était perdue dans quelques phrases de compliments, et avait fini par assurer que mademoiselle Lucie avait l'air doux comme madame sa mère, et que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, était extrêmement aimable.
Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent de ce retour de bienveillance. Quand mademoiselle Raymond avait de l'humeur, tout le monde en avait dans la maison, car tout le monde était grondé. C'était au fond une assez bonne fille, mais facile à fâcher, sujette aux préventions, et qui, accoutumée à être la maîtresse, craignait tout ce qui pouvait gêner son autorité. Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne se mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute l'aigreur que lui avait causée son arrivée. Monsieur d'Aubecourt, qui avait été balancé entre le désir de dépenser moins d'argent et la crainte du dérangement que devait faire l'établissement de sa belle-fille dans le château, se rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt avait refusé de faire des visites dans le voisinage, disant que sa situation et celle de son mari ne lui permettaient pas de voir personne. Elle prenait d'ailleurs le plus grand soin de se conformer à toutes ses habitudes; ainsi tout allait assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent guère pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt, accoutumé à manger seul, assurait que le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de ne rira jamais que des lèvres, car un éclat de rire faisait tressaillir M. d'Aubecourt comme un coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait lui-même, et dont il comptait chaque jour les branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans frissonner de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours turbulent, et remuant de côté et d'autre; et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en passant, accrocher et casser quelques branches.
Madame d'Aubecourt était depuis six semaines environ à Guicheville quand elle reçut une lettre de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un village à deux lieues de là. Adélaïde devait être alors à peu près de l'âge de Lucie: elle avait perdu sa mère en venant au monde, on l'avait mise en nourrice chez une paysanne de la terre de M. d'Orly; comme elle était extrêmement délicate et que l'air du pays lui était bon, on l'y avait laissée fort longtemps. La révolution était arrivée, son père avait quitté la France, et ne pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, âge qu'elle avait alors, il avait pensé que le plus sage était de la laisser encore chez sa nourrice, où il espérait la venir bientôt reprendre. Les choses avaient tourné autrement; M. d'Orly était mort peu de temps après son arrivée en pays étranger, ses biens avaient été vendus, et la nourrice d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée et avait quitté le pays, emmenant Adélaïde, qui n'avait plus qu'elle pour appui. On avait été longtemps sans savoir où elle était allée: enfin on venait de l'apprendre. M. d'Aubecourt, qui l'avait su par un autre parent, recommandait à sa femme d'aller voir Adélaïde.
M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le père, et avait été ami intime de son fils; il lui avait demandé en mourant de prendre soin de sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs fois à son père dans ses lettres, celui-ci n'avait jamais répondu sur ce point; d'où M. d'Aubecourt avait conclu qu'il ignorait totalement ce qu'elle était devenue. M. d'Aubecourt le père en savait pourtant quelque chose. La nourrice ayant appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt, qui craignait tout ce qui pouvait le déranger et lui coûter de l'argent, avait cherché à croire qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était morte comme il l'avait entendu dire. Mademoiselle Raymond, qui n'aimait pas les enfants, l'avait confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait peut-être fondée, parce qu'on est porté à croire ce que l'on désire. La nourrice, assez mal reçue, et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât Adélaïde, qu'elle aimait comme son enfant, n'avait pas insisté, et Adélaïde était toujours avec elle.
Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu cette nouvelle, elle en parla à son beau-père, en lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.
M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle Raymond, qui se trouvait là, assura madame d'Aubecourt que le chemin était très mauvais et qu'il lui serait impossible d'y arriver. Madame d'Aubecourt vit bien qu'ils savaient déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que son projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt. Cependant, quel que fût son désir de l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer. L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne l'empêchait pas d'être d'une grande fermeté sur ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit donc un matin avec Lucie, enchantée de faire connaissance avec sa cousine, et avec Alphonse, ravi de faire quatre lieues à pied.
En approchant du village, ils se demandaient quelle tournure devait avoir leur cousine, élevée parmi les paysans.
—Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en montrant une jeune fille qui accourait avec deux ou trois petits garçons pour les voir passer. Il y avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; les enfants, pour les voir de plus près, se mirent à courir dans la mare en les éclaboussant. Alphonse voulut prendre des pierres pour les leur jeter; sa mère l'en empêcha.
—Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était à ma cousine que j'eusse voulu jeter des pierres.
Lucie se récria contre cette idée, et l'un des petits garçons ayant nommé la jeune fille Marie, elle fut toute soulagée de ce que ce n'était pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu barboter de cette sorte avec une troupe de petits polissons.
Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice d'Adélaïde; ils la trouvèrent accablée d'une maladie de langueur qui la minait depuis six mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette pauvre femme, qui la connaissait, lui dit qu'elle était bien heureuse de la voir avant de mourir; que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait eu l'intention de faire écrire par le maire à monsieur d'Aubecourt, car, disait-elle, not'fille (c'était ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura plus personne quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu son second mari, elle n'avait pas d'enfants, et elle ne doutait pas que ses beaux-frères ne vinssent, aussitôt après sa mort, s'emparer de tout, et chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement pas de pain, car elle n'avait rien à lui laisser; et cette pauvre bonne femme se mit à pleurer. Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt, qui n'avait pas voulu l'écouter, et elle commençait à se répandre en plaintes sur la dureté des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la charge d'une pauvre femme comme elle. Madame d'Aubecourt l'interrompit pour lui demander si elle avait des papiers. La fermière lui montra une attestation du maire et de douze des principaux habitants de la commune qu'elle avait quittée, certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec elle était bien réellement la fille de M. d'Orly, baptisée sous le nom de Marie-Adélaïde, et un autre du maire de la commune où elle se trouvait, certifiant que la jeune fille qui vivait avec elle sous le nom de Marie était bien la même que celle qu'elle avait amenée dans sa commune, et dont l'âge et le signalement se rapportaient exactement à ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.
—Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce nom.
—Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne Vierge est sa vraie patronne, elle l'a sauvée d'une grande maladie; on ne l'appelle que comme cela dans le village.
Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse se mit à rire de l'idée qu'il avait pensé jeter des pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce moment en chantant à pleine voix; elle portait une bourrée qu'elle avait été ramasser, elle la jeta à terre en entrant, et parut un peu étonnée de voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait éclaboussées et le petit monsieur qui avait voulu lui jeter des pierres.
—Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, lui dit sa nourrice, si toutefois elle veut bien le permettre.
Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.
—Elle était faite pour avoir aussi de beaux habits, dit la nourrice d'un air un peu piqué; mais que pouvait de plus une pauvre femme comme moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre à la nourrice que toute la famille lui avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un signe de sa mère, avait été, en rougissant, embrasser sa cousine. Ce n'était pas par hauteur qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir une cousine paysanne l'étonnait beaucoup, et tout ce qui l'étonnait l'embarrassait. Marie, aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser sans remuer et sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt la prit par la main, l'attira vers elle avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait à son père. La ressemblance, en effet, était frappante. Marie était fort jolie, elle avait de beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps très-doux, quoique les habitudes de son éducation donnassent de la brusquerie à ses manières; elle avait des dents charmantes, et aurait eu un joli sourire s'il n'eût été gâté par la gaucherie, l'embarras et l'habitude des mouvements forts; son teint un peu hâlé était animé et brillant de santé; elle était bien faite, grande pour son âge; et si elle ne s'était pas tenue si mal, elle aurait eu de la noblesse sous ses habits grossiers. Il fut impossible de lui faire lever la tête ni répondre un mot aux questions de madame d'Aubecourt. La nourrice se désolait:
—Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est fourré quelque chose dans la tête, vous ne l'en feriez pas sortir; et elle se mit à crier pour gronder Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre impression. Madame d'Aubecourt excusa Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait l'air doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge avec autant de chaleur qu'elle en avait apporté à se fâcher contre elle. Marie souriait et la regardait avec amitié, mais toujours sans rien dire et sans remuer de sa place.
Madame d'Aubecourt promit à la nourrice qu'elle entendrait bientôt parler d'elle, et emporta les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec un peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien sûre qu'elle parviendrait à engager son beau-père à la recevoir chez lui; il était le plus proche parent qu'elle eût en France, et il était bien impossible qu'il ne sentît pas ce que le devoir lui prescrivait à son égard; mais elle savait quelle contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent d'autre chose pendant leur retour à Guicheville. M. d'Aubecourt attendait avec quelqu'inquiétude le résultat de la visite: il n'y avait rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait; cependant il dit qu'il lui fallait encore des renseignements. Madame d'Aubecourt écrivit à tous ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous conformes aux premiers; il n'y eut plus moyen de douter que Marie ne fût véritablement Adélaïde d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:
—Je verrai.
Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et n'entendant pas parler de madame d'Aubecourt, qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir, fit écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait su aussi, depuis qu'on parlait de Marie dans le château, combien dans le pays on murmurait de ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce. La visite de madame d'Aubecourt chez la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait enfin la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait parler au régisseur, au curé, et surtout à mademoiselle Raymond, à qui cela donnait beaucoup d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous les jours. M. d'Aubecourt, pour se débarrasser d'une chose qui le tourmentait, donna son consentement dans un moment d'impatience, et madame d'Aubecourt se hâta d'en profiter. La situation de Marie l'inquiétait véritablement, et elle s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu pour son éducation, mais employé à en recevoir une mauvaise.
Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où elle viendrait chercher Marie, ils partirent un matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes. Celui qui devait emmener Marie était monté par une paysanne que madame d'Aubecourt avait louée pour servir la nourrice dans sa maladie, que malheureusement elle prévoyait ne pouvoir être longue; n'ayant pas les moyens de la récompenser de ce qu'elle avait fait pour Marie, elle voulait au moins s'acquitter de la manière qui était en son pouvoir: elle lui avait déjà envoyé quelques médicaments propres à son état, et quelques provisions un peu plus délicates que celles auxquelles elle était accoutumée. Au reste, madame d'Aubecourt avait appris, avec une extrême satisfaction, que cette bonne femme jouissait d'une sorte d'aisance.
En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; ils frappèrent, et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrît. Madame d'Aubecourt éprouvait une excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice ne fût morte, et alors qu'était devenue Marie? La nourrice elle-même vint enfin leur ouvrir malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'était ce jour-là qu'on devait venir la chercher, s'était sauvée de la maison, et n'y était rentrée qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher d'en faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros et rouges à force d'avoir pleuré, était debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla à elle pour l'engager doucement à la suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir sa nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. A tout cela elle ne répondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la grondait, puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce qu'elle allait la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient à couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en pouvait venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous le sien, lui dit d'un ton ferme:
—Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; ayez la bonté de venir avec moi sur-le-champ. Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse prit son autre bras en lui disant:
—Allons, ma petite cousine. Mais en passant auprès de sa nourrice, elle se jeta sur elle pour l'embrasser en pleurant et en sanglotant de toutes ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme elle, et madame d'Aubecourt, toute émue, fut cependant encore obligée d'employer son autorité pour les séparer.
Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien dire, et quelquefois laissant échapper de ses yeux de grosses larmes. Cependant, au bout de quelque temps elle commence à sourire des caracoles qu'Alphonse essaie de faire faire à sa monture. Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace de s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant tous les autres; elle court au secours de Lucie, qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle parle à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer dans le devoir; mais voyant qu'il est prêt à recommencer, elle oblige Lucie à prendre le sien, qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir à bout de l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait la bonne intelligence entre les deux cousines. Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et son embarras, lorsqu'en arrivant à Guicheville, la vue de mademoiselle Raymond et de M. d'Aubecourt la fait rentrer dans le silence et l'immobilité. Elle en est bientôt tirée par le chien de mademoiselle Raymond, qui arrive en aboyant de toutes ses forces: comme la plupart des chiens élevés dans la chambre, il n'aimait pas les gens mal mis: l'habillement de Marie le choquait: il s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie lui donne un grand coup de pied qui le renvoie au milieu de la chambre; le chien jette les hauts cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son chien dans ses bras avec un air de colère qui annonce tout ce qu'elle va dire et ce qu'elle dirait sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt ne la forçait un peu à chercher ses expressions. Alphonse la prévient en lui disant que si son chien était mieux élevé, il ne se serait pas attiré un traitement pareil. Alors mademoiselle Raymond ne peut plus se contenir. Madame d'Aubecourt d'un signe impose silence à son fils, qui voudrait répondre; mademoiselle Raymond, que ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas adressé, oblige aussi à se contenir, s'en va emportant son chien et tout son ressentiment.
De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui se souvenait du coup de pied, ne rencontrait pas Marie sans lui montrer les dents; et s'il s'approchait un peu trop, un autre coup de pied l'écartait sans l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas Zizi sans le menacer du doigt ou d'une baguette; et mademoiselle Raymond, toujours occupée à courir après son chien, à le défendre de ses ennemis, n'avait plus un moment de repos entre ses craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion pour Marie, don't elle épiait avec avidité toutes les sottises; et les sottises de Marie étaient presque aussi fréquentes que ses mouvements.
Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup devant M. d'Aubecourt; elle osait à peine élever la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant les premiers jours, il était impossible de la faire manger; mais aussitôt qu'on était sorti de table, elle s'emparait d'un gros morceau de pain qu'elle allait manger en courant dans le jardin, où Alphonse allait bientôt la rejoindre; c'était celui de la maison avec qui elle s'entendait le mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants, ils se le disputaient de folies. Marie, extrêmement adroite, apprenait à Alphonse à viser, avec des pierres, les chats qui passaient dans les gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux fois à Alphonse de casser des vitres, dont l'une appartenait à la fenêtre de mademoiselle Raymond. En revanche, il apprenait à sa cousine à faire des armes, et ils rentraient souvent tous deux le visage égratigné. Marie savait, avec des épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir grimper aux arbres et aux murs. Madame d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans cet exercice, et alors elle la grondait sévèrement. Marie rentrait aussitôt dans la tranquillité et dans la modestie: elle respectait beaucoup madame d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui désobéir en face; mais aussitôt qu'elle n'était plus avec elle, soit étourderie, soit qu'elle ne comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne l'y avait jamais accoutumée, elle semblait oublier tout qu'on lui avait dit. Alphonse quelquefois le lui rappelait, et elle écoutait volontiers Alphonse, car elle avait confiance en lui; elle n'était pas opiniâtre; mais comme on ne lui avait point appris à réfléchir, ses idées ne s'étendaient jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie la dominait, elle ne pensait pas à autre chose. Elle parlait fort peu et remuait presque toujours: le mouvement était sa vie. Quand la timidité la forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne tournait pas pour elle au profit de la réflexion; la contrainte où elle se trouvait absorbait tout son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de s'en délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible. Elle ne faisait point, comme les autres jeunes filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle ne trouvait pas le château de Guicheville plus beau que la maison de sa nourrice; elle avait répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle ne songeait pas à jouir des agréments et des commodités qui s'y trouvaient, et elle s'asseyait plus volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame d'Aubecourt lui avait fait faire une robe semblable à celle que Lucie portait tous les jours: elle avait été enchantée de se voir mise comme une dame; mais la robe était toujours de travers, le cordon de la coulisse d'en haut noué le plus souvent avec celui de la coulisse du bas de la taille. Elle oubliait la moitié du temps de mettre ses bas; et ses cheveux, qu'on avait fait couper et arranger, étaient toujours ébouriffés d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait faire un corset, elle se l'était laissé mettre sans rien dire, car elle ne résistait jamais; mais l'instant d'après le lacet avait été rompu et les baleines brisées; on l'avait raccommodé deux ou trois fois, enfin il avait fallu y renoncer. Une fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie voir sa nourrice, accompagnée de Gothon: tandis que cette fille était allée faire une course dans le village, Marie s'était sauvée dans les champs pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait fallu la chercher une partie de la journée, et tout avait été en émoi à Guicheville, où l'on s'inquiétait de ne pas la voir revenir.
Tous ces faits étaient recueillis avec soin par mademoiselle Raymond, et elle n'avait pas de peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie ne pouvait s'accoutumer aux manières de sa cousine. Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement de son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt, dans la crainte que Marie ne donnât à Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes, les laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait même beaucoup moins son frère, qui, dès qu'il avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour partager avec elle des exercices qui ne convenaient guère à Lucie; en sorte qu'un peu par désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement que lui fournissait perpétuellement la conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en causait à son tour avec sa marraine mademoiselle Raymond, qui en entretenait M. d'Aubecourt. Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne s'en était pas directement ressenti; mais au bout de quelque temps, lorsque Marie avait commencé à s'accoutumer aux objets et aux personnes qui l'entouraient, le cercle de ses sottises s'était étendu et était parvenu jusqu'à lui. Depuis qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y parlait guère sans crier; et si elle se tournait pour voir quelque chose, c'était d'un mouvement si brusque, que d'un coup de son coude elle jetait son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si elle grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre quelque chose, elle renversait le fauteuil et tombait avec: un des bras se brisait, et l'un des pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait à côté. Alphonse avait bien averti Marie de ne pas entrer dans le jardin de son grand-père; mais cet avis était oublié dès que le jardin se trouvait être le chemin le plus court pour aller d'un endroit à un autre, que le volant y était tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un chat ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt trouvait toujours une branche de rosier cassée, une plate-bande enfoncée; et toujours mademoiselle Raymond, dont la fenêtre donnait sur le jardin, avait vu Marie entrer ou sortir. Ces griefs multipliés aigrissaient d'autant plus M. d'Aubecourt, qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement, mais par des phrases détournées; tantôt disant qu'à son âge on ne pouvait guère espérer d'être maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce qui leur déplaisait; tantôt assurant qu'on pouvait faire de son jardin tout ce qu'on voudrait, et qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt entendait tout cela, et s'en désolait; et comme elle voyait la présence de Marie causer à M. d'Aubecourt une agitation toujours croissante, elle l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.
Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible, elle sentait bien que le seul moyen d'obtenir quelque chose de Marie était de gagner sa confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue, en la quittant fort peu, en s'intéressant d'abord aux choses qui l'amusaient et lui plaisaient; en tâchant de lui faire prendre du plaisir à celles qu'elle ne connaissait pas encore; en causant avec elle pour tâcher de l'obliger à réfléchir, et pour conduire à quelques idées son esprit naturellement vif, mais dépourvu de toute culture. Si elle en eût été la maîtresse, elle lui aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie, d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité pour les choses graves; on plutôt, sans user de sévérité, elle serait parvenue à conduire Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de cela, obligée de gronder sons cesse pour des fautes légères, mais qui indisposaient sérieusement M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus de moyens d'appuyer d'une manière particulière sur les choses plus importantes. D'ailleurs il arriva que, pour la première fois de sa vie, M. d'Aubecourt eut une violente attaque de goutte; comme il ne pouvait plus se promener dans sa maison et dans son jardin, la société de sa belle-fille lui devint nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus souvent livrée à elle-même, sans autre surveillant ni précepteur qu'Alphonse.
Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison de Marie le rendait raisonnable; son défaut d'éducation lui faisait mieux sentir les avantages de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots grossiers qui lui échappaient quelquefois; il lui apprenait à parler français, la grondait quand il lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait déjà reprochée, et par les conseils de sa mère il lui faisait répéter la leçon de lecture qu'elle lui donnait tous les matins. Elle faisait avec plaisir ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait bien avec elle, et dont la présence ne l'embarrassait jamais, parce qu'il avait les mêmes goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa leçon de lecture, quand il voyait qu'elle avait soin de prononcer les mots comme il les lui enseignait, il ne souffrait pas patiemment qu'on l'accusât; il aimait à vanter son adresse et son intelligence dans leurs jeux, la vivacité et en même temps la douceur de son caractère.
En effet, comme il le faisait remarquer à sa mère, on n'avait jamais vu Marie en colère, jamais on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre, ni se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à obliger, le peloton de laine n'était pas plus tôt à terre qu'elle l'avait ramassé, et elle était toujours arrivée la première pour aller chercher le mouchoir de madame d'Aubecourt à l'autre bout de la chambre. Si en déjeunant elle voyait un pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque tout son pain; et un jour qu'un chat s'était jeté sur Zizi et le maltraitait, Marie, malgré les égratignures et la colère du chat, l'arracha de dessus le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang, et le jeta bien loin, en se fâchant pour la première fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer. Alphonse rit encore davantage de la colère de sa cousine, mais il la raconta à sa mère. Lucie, qui avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon, et celle-ci à mademoiselle Raymond; mais mademoiselle Raymond était si animée contre Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose qui venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât lui-même.
Cependant ces différents traits de la bonté de Marie commençaient à donner à sa cousine plus d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait, Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup d'activité à un ornement destiné au reposoir qui devait être élevé dans la cour du château; Marie l'avait vue travailler avec beaucoup de plaisir. Elle avait un grand respect pour les cérémonies de l'église; c'était là à peu près toute l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa pauvre nourrice. Privée longtemps de curé et de messes, elle les avait infiniment regrettés; lorsque les pratiques de la religion avaient recommencé, cela avait été pour elle une grande joie, et Marie l'avait partagée, quoique sans en bien connaître la raison, car sa doctrine ne s'étendait pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand les petits garçons de son village proféraient quelqu'impiété, et elle leur disait que le bon Dieu les punirait. Elle avait appris les prières pour chanter à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait un peu Lucie, parce que cela faisait regarder de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur: c'était d'ailleurs un moyen d'être sûre qu'elle se tiendrait tranquille à l'église. Elle y allait volontiers parce que sa nourrice lui avait dit de prier Dieu pour elle; et elle avait cru faire une oeuvre méritoire en se tenant auprès du métier de Lucie, tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir, pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles et lui présenter ses ciseaux.
Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les champs pour ne pas retourner à Guicheville, on ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice, sous prétexte de la punir, mais en effet parce que la pauvre femme était si mal qu'elle ne paraissait plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y avait été plusieurs fois sans en être reconnue: elle veillait avec soin à ce que rien ne lui manquât de ce qui pouvait adoucir son état, mais elle désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci, distraite par une foule d'objets, n'y pensait que de temps en temps, et alors elle manifestait une grande impatience de revoir sa nourrice; elle était loin de la croire en danger, et se flattait, comme on le lui avait fait espérer, que lorsqu'elle serait rétablie elle viendrait à Guicheville. La veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle voit arriver un paysan du village de sa nourrice; elle court à lui, lui demande comment elle se porte, et si elle sera bientôt en état de venir à Guicheville.
—Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant la tête, elle n'ira plus que dans l'autre monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.
Marie est frappée comme d'un coup de foudre; cette idée ne lui était jamais venue. Pâle et tremblante, elle demande au paysan si sa nourrice est donc devenue plus malade, comment, et depuis quand.
—Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, depuis que vous l'avez quittée elle a toujours été déclinant, c'est ce qui l'a achevée.
Le paysan se trompait, car dans le peu de moments de connaissance dont elle avait joui depuis ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il disait était le bruit du village. Marie, pleurant et sanglotant, court trouver Alphonse, car elle n'osait s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le supplie de demander à sa mère de lui permettre d'aller voir sa nourrice.
—Je reviendrai, disait-elle en joignant les mains; dites que je lui promets de revenir, de revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.
Alphonse tout ému courait demander à sa mère la permission que sollicitait Marie; il rencontre sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on vient d'annoncer que la nourrice est morte de la veille au soir. Le paysan avait couché à la ville, et ainsi il n'en savait rien. Marie, qui suit de loin Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.
—Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander que j'aille la voir, je vous promets que je reviendrai! Et son air était si suppliant, ses sanglots si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher de pleurer en l'écoutant. Tous deux lui firent un signe pour la tranquilliser, et coururent vers leur mère pour l'instruire du désir de Marie.
Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre en ce moment la mort de sa nourrice. Quoique la santé de Marie fût en général très bonne, elle avait eu depuis quelques jours deux ou trois accès de fièvre qui tenaient à ce qu'elle grandissait beaucoup, et elle craignait que cette nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver Marie, cherche les moyens de la calmer, lui promet que dans quelques jours elle fera ce qu'elle voudra; mais elle lui dit que dans ce moment cela est impossible; que Gothon, Lucie et elle-même sont occupées à travailler pour la fête du lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en croyant que c'est son départ qui a fait mal à sa nourrice; enfin elle parvient à la rendre un peu plus tranquille. Mais Marie, pour la première fois de sa vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur son coeur et qui ne la quitte pas; elle pense à sa pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a embrassée, au chagrin qu'elle avait de la voir partir, et alors elle jette des cris de douleur; elle prie Dieu, et plusieurs fois dans la nuit elle réveille Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur son lit, tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense que c'est le lendemain une grande fête, et que ce sera le moment de demander à Dieu qu'il rende la santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est pas fort raisonnable, elle s'imagine que pour mériter cette grâce il n'y a rien de mieux que de contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir qu'on va dresser dans la cour du château: en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller chercher dans un certain endroit du parc qu'elle a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont elle veut faire des bouquets et des guirlandes; mais en arrivant, elle voit avec chagrin qu'une forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri tous les arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche, et dans tout le reste du parc, presque tout est bois de haute futaie; il n'y a pas moyen d'espérer de rencontrer de quoi faire un bouquet. En cherchant, cependant, elle passe auprès du jardin de M. d'Aubecourt, qui au point du jour exhalait une odeur charmante; elle pense que si elle en prend quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: elle commence par en cueillir avec précaution en différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris une belle, il en faut une pareille pour faire le pendant de l'autre côté du reposoir; son zèle et son goût de la symétrie l'entraînent à chaque instant dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à songer que M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne verra pas ses fleurs, que personne n'en profiterait, et que personne ne saura ce qu'elle a fait; alors elle oublie toute prudence, et le jardin est presqu'entièrement dépouillé.
Au moment où elle achevait sa récolte, elle voit de la terrasse passer sur le chemin qui se trouve au-dessous du parc le paysan qui lui avait parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de dire à sa nourrice qu'il ne faut pas qu'elle ait trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir, qu'on le lui a promis.
—Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous ne la reverrez plus, mademoiselle Marie: on vous trompe, mais cela ne me regarde pas.
En disant ces mots, il donne un coup de talon à son cheval et s'en va. Marie, dans le plus grand trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la cour si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique les paroles du paysan. Elle trouve la fille de cuisine qui tirait un seau d'eau au puits; elle lui demande si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la veille savoir des nouvelles de sa nourrice.
—Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce n'était pas la peine. Marie s'inquiète, la questionne; elle refuse de lui répondre.
—Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit que je ne la verrais plus?
—Apparemment, répond la servante, qu'il a ses raisons pour cela; et elle s'en va en disant qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie, quoiqu'il ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa nourrice soit morte, s'inquiète pourtant, parce qu'elle voit qu'on lui cache quelque chose. Timide à questionner, elle ne sait comment elle apprendra ce qu'elle veut savoir. Elle voit une petite porte de la cour ouverte. Marie avait si longtemps couru seule dans les champs, qu'elle ne peut croire qu'il y ait un grand mal à cela; accoutumée à céder à tous ses mouvements et à ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée à aller savoir elle-même des nouvelles de sa nourrice.
Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée d'inquiétude tantôt pour sa nourrice, tantôt pour elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une faute; mais une fois qu'elle a commencé, elle continue. Elle pense à ce que dira Alphonse, qui, toujours prêt à l'excuser auprès des autres, revient ensuite la gronder, quelquefois même assez sévèrement, et à qui elle a promis, quelques jours auparavant, d'être plus docile et plus attentive à ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense que c'est peut-être parce qu'elle ne s'est soumise à rien de ce qu'on voulait d'elle que le bon Dieu l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste ses jugements. Cependant elle ne songe pas à revenir, elle ne saurait plus comment rentrer; et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la consoler, lui cause un plaisir auquel elle ne peut pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure qu'elle approche, elle s'en occupe plus vivement et avec plus de joie. Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée se dissipent; elle se hâte, elle arrive au village, court à la porte de sa nourrice et la trouve fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser deviner la vérité.
—Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà tout ce qu'elle peut demander à une voisine qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un air triste.
—Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine. Marie, tremblante et les mains jointes, s'appuie contre le mur.
—On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la voisine.
—En terre... hier... comment... où l'a-t-on portée?
—A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.
Marie éprouve un mouvement impossible à rendre en apprenant que la veille, si près d'elle, le convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût rien. Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; il lui semble que d'avoir ignoré que c'était pour sa pauvre nourrice, c'est comme si elle l'avait perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la reverra plus, elle s'assied à terre contre la porte et se met à pleurer bien fort. Pendant ce temps la voisine lui raconte que cette pauvre femme a repris sa connaissance quelque temps avant sa mort et qu'elle a prié Dieu pour sa petite Marie; qu'elle en a même parlé au curé de Guicheville, que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la voir. Marie pleure encore davantage. La voisine veut l'engager à retourner à Guicheville; mais Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle, parvient à lui faire boire un peu de lait et manger un morceau de pain; ensuite, quand elle la voit plus calme elle recommence à vouloir lui persuader de retourner à Guicheville; mais Marie, qui est alors en état de réfléchir, ne peut supporter l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à qui elle a désobéi. Cependant, que deviendra-t-elle? Ses regrets pour sa nourrice redoublent. Si elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant, je resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent à rien. C'est ce que la voisine veut lui faire entendre, c'est ce que Marie sent bien; mais comme la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui est venu dans l'idée de quitter Guicheville, la raison ne la détermine pas à y retourner, quoiqu'elle sache que cela est nécessaire, car Marie n'a jamais appris à faire usage de la raison pour gouverner ses penchants, ses désirs ou ses répugnances.
Enfin la voisine voyant, après deux heures de sollicitations, qu'elle n'en peut rien obtenir, et que Marie reste là, ou pensive ou pleurant, sans rien dire et sans se décider à rien, elle prend le parti d'envoyer à Guicheville avertir madame d'Aubecourt; mais quand elle revient des champs, où elle a été chercher son fils pour le charger de la commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle la cherche inutilement dans tout le village; enfin on lui dit qu'on l'a vue passer par un chemin qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne qu'elle a pu se rendre au cimetière. Elle y était allée en effet, mais non pas par le chemin direct, de peur de rencontrer quelqu'un des habitants du château. Comme le fils de la voisine n'était pas encore parti, sa mère lui dit d'aller bien vite par le chemin le plus court avertir au château qu'on doit la chercher de ce côté-là.
Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie, une terrible scène. M. d'Aubecourt, qu'elle croyait retenu dans sa chambre encore pour huit jours, s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter d'une belle matinée pour aller voir ses fleurs.
En approchant de son jardin, appuyé sur le bras de mademoiselle Raymond, il aperçoit le chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs qu'elle y avait ramassées, et dont une partie est éparpillée tout autour. C'était là qu'elle les avait laissé tomber après avoir parlé au paysan; il reconnaît ses roses panachées, ses géranium tricolores; il les ramasse avec anxiété, les examine, regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la tête et dit:
—C'est le chapeau de mademoiselle Marie!
Il double le pas pour arriver à son jardin; il semble que l'ennemi y ait passé, des branches sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts pour aller chercher une fleur qui se trouvait au milieu; une plate-bande est toute bouleversée, parce que Marie y est tombée tout de son long, et en tombant elle a cassé une jeune épine-rose nouvellement greffée.
M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute l'occupation et tout le plaisir, et qui était accoutumé à les voir respecter de tout le monde, est si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin, que, soit aussi que l'air l'ait frappé ou qu'il ait marché trop vite, il pâlit, et s'appuie sur le bras de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il se trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au secours.
En ce moment arrive madame d'Aubecourt, appelant de son côté Marie, qu'elle est très-inquiète de ne trouver nulle part.
—Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, voyez ce qu'elle a fait; et elle lui montre M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau rempli de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend rien à tout cela; mais elle court à son beau-père, qui lui dit d'une voix faible:
—Elle me fera mourir. On le transporte sur son lit, où il demeure longtemps dans le même état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent la respiration, la goutte lui est remontée dans la poitrine, on craint à chaque instant qu'il ne suffoque. Madame d'Aubecourt ne sait comment imposer silence à mademoiselle Raymond, qui répète à chaque instant:
—C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a mis dans cet état-là! Elle voit que ce nom redouble l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère qu'il est impossible de retrouver Marie, et qu'il faudrait peut-être envoyer au village de sa nourrice.
—Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt d'une voix basse et interrompue par les étouffements, cherche-la bien, pour qu'elle achève de me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure de se calmer, lui dit qu'il est bien sûr qu'on ne fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se présentera pas devant lui sans sa permission.
Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle Raymond appelle la méchanceté de Marie s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse est consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise intention de sa part; mais accoutumé à un grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit pas qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à prendre de l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète. Les domestiques parlent entre eux de tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne s'est pas fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de la bonté du cour, il faut réfléchir assez pour la bien employer et la rendra aimable et utile aux autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques, très-souvent ne les écoutait pas quand ils lui parlaient, ou se moquait de leurs remontrances. Elle ne manquait pas de rire quand elle voyait passer le cuisinier, qui était bossu, et avait dit plusieurs fois à la fille de cuisine qu'elle était louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui on les disait.
Presque toute la matinée s'était passée dans les inquiétudes, et l'homme qu'on avait envoyé au village de la nourrice n'était pas encore revenu, lorsque le curé vint au château et fit demander madame d'Aubecourt. Comme il sortait de l'église après avoir fini l'office, il avait rencontré le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il lui avait demandé s'il savait ce qu'était devenue Marie, car il avait appris sa disparition. Le paysan lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta qu'il croyait que Marie devait être dans le cimetière. Ils y allèrent, et en effet ils la virent, par-dessus la haie, assise à terre en pleurant; ils la virent se mettre à genoux, les mains jointes, puis baiser la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à pleurer avec un air de tristesse qui les pénétra jusqu'au fond de l'âme. Il était clair qu'en ce moment Marie pensait qu'elle était seule sur la terre et que personne ne prenait plus intérêt à elle; elle demandait à sa nourrice de prier pour elle.
Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais le curé, laissant le paysan en sentinelle à l'entrée, alla avertir madame d'Aubecourt. Elle se trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter son beau-père, qui commençait à être mieux, mais que la moindre agitation pouvait faire retomber dans l'état d'où il sortait, et elle savait bien que ni mademoiselle Raymond ni personne de la maison ne parviendrait à ramener Marie. Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et comme elle ne voulait pas qu'elle rentrât dans ce moment au château, de peur que le bruit n'en vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria de vouloir bien la conduire chez lui, où il avait avec lui sa soeur, ancienne religieuse.
Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva Marie toujours dans la même attitude. Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si abandonnée depuis qu'elle n'osait plus retourner au château, qu'elle éprouva une certaine joie à voir quelqu'un qu'elle connaissait.
—Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en l'abordant d'un air un peu sévère. Elle cacha son visage dans ses mains en sanglotant, Savez-vous, continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt a été si frappé de l'ingratitude que vous lui avez montrée en dévastant le jardin que vous savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée entre les angoisses que lui donnait l'état de son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la douleur de votre méchanceté.
—Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie, ce n'était pas méchanceté, je vous assure bien, je voulais parer le reposoir pour que Dieu m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et elle était déjà là! dit-elle en montrant la terre et en redoublant ses sanglots. Le curé, profondément touché de sa douleur et de sa simplicité, s'assied près d'elle sur un banc de gazon, et lui dit avec plus de douceur:
—Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière de plaire à Dieu et d'en obtenir des grâces, que d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez lui, de désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage avec vous le peu qu'elle réserve pour ses enfants? Si quelque chose peut affliger l'âme des justes, vous avez contristé celle de votre nourrice, qui vous voit, j'espère, du haut du ciel, car c'était une digne femme. Elle avait repris sa connaissance quelques heures avant sa mort, j'allai la voir à la prière de madame d'Aubecourt; elle me parla de vous, et me dit: J'espère que Dieu ne me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents; je l'aimais tant, que je n'avais pas le courage de m'en séparer. Je sais bien qu'une pauvre femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation. Elle m'a bien souvent chagrinée aussi, parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école, et que je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le curé, priez-la, pour l'amour de moi, de bien apprendre, d'être bien obéissante avec madame d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre devant Dieu de son ignorance et de ses défauts.
Marie pleurait toujours, mais moins amèrement. Elle s'était remise à genoux, les mains jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner les chagrins qu'elle lui avait donnés. Après que le curé l'eut exhortée encore quelque temps, elle lui dit à voix basse:
—M. le curé, je vous en prie, demandez pardon pour moi à madame d'Aubecourt, demandez pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout ce qu'ils voudront.
—Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous sera dorénavant permis de les voir. M. d'Aubecourt est si indigné contre vous, que votre nom seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne puissiez pas rentrer au château.
Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de foudre: elle venait de s'attacher à l'idée de faire tout ce qu'il lui serait possible pour plaire à ses parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle jeta presque des cris de désespoir. Le curé eut beaucoup de peine à la calmer, en l'assurant qu'il travaillerait à obtenir son pardon, et que, si elle voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait bien réussir. Elle se laissa emmener sans résistance; il la conduisit chez lui, et la remit à sa soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère, et dont la première intention avait été de réprimander Marie; mais quand elle la vit si malheureuse et si soumise, elle ne put songer qu'à la consoler.
Le curé retourna au château dire à madame d'Aubecourt ce qu'il avait fait; elle et Lucie furent touchées, comme il l'avait été, des sentiments de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux mouillés de larmes et brillants de joie, s'écria:
—Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien dit, mais il avait bien pensé que Marie ne pouvait pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu que, comme on ne pouvait pas songer pour le moment à faire rentrer Marie au château, elle resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt, en quittant Paris, avait vendu quelques bijoux qui lui restaient, et dont elle avait destiné le prix à servir à l'entretien de ses enfants et au sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya d'avance un quartier de la pension de Marie, car elle savait bien que ce n'était pas le moment de rien demander à M. d'Aubecourt.
Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent de cet arrangement, qui n'éloignait pas Marie, et Alphonse se promettait bien d'aller lui continuer ses leçons de lecture; mais le lendemain, le curé vint leur annoncer que sa soeur avait reçu une lettre de sa supérieure, qui l'engageait à venir se réunir avec elle et quelques autres religieuses du même couvent qu'elle avait rassemblées. Il ajouta que sa soeur comptait partir sur-le-champ, et que, si on y consentait, elle emmènerait Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque temps. Alphonse fut prêt à se révolter contre cette proposition; mais sa mère lui fit sentir la nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre congé de Marie, qui devait partir le lendemain. Elle avait été extrêmement affligée en apprenant la manière dont on disposait d'elle. Elle sentait bien mieux son attachement pour ses parents depuis qu'elle était obligée de s'en séparer; il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir, et elle disait en pleurant:
—On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et elle est morte. Mais elle était devenue docile; et d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le nom de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui imposait beaucoup. Quand elle entendit arriver madame d'Aubecourt et ses enfants, elle commença à trembler bien fort, et si elle eût été la Marie d'autrefois, elle se serait enfuie; mais un regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta. Lucie, en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si touchée de cette marque d'affection, quand elle attendait de la sévérité, qu'elle embrassa Lucie de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse était tout triste, elle n'osait trop lui parler ni le regarder; il lui dit:
—Marie, nous sommes tous bien tristes de ce que vous nous quittez. Il n'en dit pas davantage, car il avait le cour gros, et il savait qu'un homme ne doit pas se laisser trop aller à montrer sa tristesse; mais Marie vit bien qu'il n'était pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt lui dit:
—Mon enfant, vous nous avez causé à tous un grand chagrin, en nous forçant à nous séparer de vous; mais j'espère que tout se réparera, et que par votre bonne conduite vous nous donnerez les moyens de vous faire revenir.
Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura qu'elle se conduirait bien; elle lui dit qu'elle l'avait promis à Dieu et à sa pauvre nourrice.
On fut étonné du changement qu'avaient produit en elle deux jours de malheur et de réflexion. Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui disait, elle se tenait tranquille sur sa chaise, et déjà regardait de temps en temps madame Sainte-Thérèse, dans la crainte de faire ou de dire quelque chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci effrayait un peu Alphonse et Lucie pour leur cousine; mais ils savaient que c'était une personne très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre véritablement de la sévérité des personnes vertueuses, parce qu'elle n'est jamais injuste, et qu'en se conduisant bien on peut toujours l'éviter. Alphonse donna à Marie un livre où il la pria de lire tous les jours une page pour l'amour de lui, et Marie le lui promit; il lui donna aussi une petite écritoire d'argent pour quand elle saurait écrire. Lucie lui donna son dé d'argent, ses ciseaux damasquinés, un étui d'ivoire rempli d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce que Marie promit d'apprendre à travailler. Madame d'Aubecourt lui donna une robe de toile qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux jours. Marie fut consolée par tant de bontés. Ils se séparèrent tous fort tristes, mais s'aimant bien plus véritablement que pendant les deux mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils étaient bien plus raisonnables.
Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le calme rentra dans le château; mais on fut très-étonné dans le village de ce qu'on avait renvoyé Marie. Comme mademoiselle Raymond avait laissé voir qu'elle ne l'aimait pas, on prétendit que c'était elle qui l'avait fait renvoyer. Mademoiselle Raymond elle-même n'était pas aimée, en sorte que cela intéressa davantage pour Marie. Philippe, le fils du jardinier, qui regrettait Marie parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits garçons du village que c'était Zizi qui était la cause de l'aversion de mademoiselle Raymond pour Marie; et quand elle passait dans les rues avec Zizi, elle entendait dire:
—Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle Marie. Elle n'osait plus l'emmener que dans les champs, ce qui augmentait son humeur contre Marie.
Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme il était bon, quoiqu'il eût des manies et de l'humeur, depuis que Marie n'y était plus il avait cessé d'en avoir contre elle; il permettait que madame d'Aubecourt lui en parlât et lui lût les lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait compte de la bonne conduite de Marie; enfin, comme madame d'Aubecourt était la personne du monde qui savait le mieux persuader les choses raisonnables, parce qu'on était gagné par sa douceur infinie, et que sa raison inspirait la confiance, elle le détermina à payer la petite pension de Marie, et même il lui envoya une robe. Ce fut Alphonse qui manda toutes ces bonnes nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur et lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être agréable à leur grand-père, afin que, lorsqu'il serait bien content d'eux, il leur accordât la chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au monde, qui était de reprendre Marie. Il lui mandait qu'il avait entrepris, pour le jour de la fête de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un joli paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret de tapisserie pour mettre son pied malade.
Marie fut enchantée en recevant cette lettre, qu'elle était déjà assez avancée pour lire elle-même. Le frère d'une des religieuses, qui avait un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle habitait, et qui aimait beaucoup Marie, lui avait donné deux arbres rares: elle aurait eu bien envie de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt pour sa fête, mais elle n'osait pas trop; et puis, comment les envoyer?
Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se trouva qu'un parent de la supérieure devait aller précisément dans ce temps-là du côté de Guicheville. Il eut la complaisance de prendre les arbres sur sa voiture, et les fit bien attacher et appuyer de tous côtés pour qu'ils ne fussent pas trop secoués dans la route. Les arbres arrivèrent en bon état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt; et le matin de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt les trouva à la porte de son jardin, comme s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: Marie repentante, à son bienfaiteur, écrite en gros caractères, de la main de Marie, qui ne savait encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en fut si touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où il lui dit qu'il était bien content du compte qu'on lui rendait de sa conduite, et que, si elle persévérait, il serait fort aise de la ravoir au château. Ce fut une bien grande joie pour madame d'Aubecourt et ses enfants, à qui M. d'Aubecourt lut sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait fait dire à Alphonse, par le voyageur, que madame Sainte-Thérèse lui avait défendu de lire dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient des contes, que cela lui avait fait bien de la peine, et qu'elle priait Alphonse, parmi les livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse, de lui en indiquer un où elle pût lire tous les jours plus d'une page pour l'amour de lui. Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande de mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce qu'elle commençait à bien travailler, et elle faisait dire à madame d'Aubecourt qu'elle gardait pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée le jour de son départ. Ces commissions furent faites fidèlement. Alphonse, par le conseil de sa mère, lui indiqua l'Histoire sainte; Lucie lui envoya, par une occasion, deux garnitures de fichus à festonner, l'une pour Marie, l'autre pour elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture anglaise pour mettre tous les dimanches avec sa robe.
De ce moment, les enfants redoublèrent de soins et d'attentions pour leur grand-père. Lucie écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse, qui avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur des arbres de Marie, parce qu'il avait reçu les instructions de celui qui les avait apportés, entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, et par occasion arrosait les fleurs de M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en rapporta tellement à lui pour le soin de son jardin, que souvent il le consultait sur ce qu'il y avait à y faire: Lucie était aussi appelée au conseil, madame d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le jardin était devenu l'occupation de toute la famille, et M. d'Aubecourt en était bien plus heureux que lorsqu'il s'en occupait tout seul.
Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre à ôter les mauvaises herbes, un autre à écheniller:
—Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa pensée, que Marie les soignerait à présent avec autant de plaisir et d'attention que nous.
Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder M. d'Aubecourt.
—Pauvre Marie! dit tendrement madame d'Aubecourt. Son ton n'était pas triste, car elle commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.
—Nous la reverrons, nous la reverrons, dit M. d'Aubecourt. On ne poursuivit pas la conversation pour le moment; mais deux jours après, comme ils étaient tous dans le salon, madame d'Aubecourt reçut une lettre de madame Sainte-Thérèse, qui lui mandait que vers le printemps de l'année suivante elle comptait aller passer trois ou quatre mois avec son frère avant de s'établir définitivement dans l'endroit où elle était, et que, comme elle désirait que Marie édifiât le village de Guicheville, où elle avait donné mauvais exemple, elle l'y mènerait faire sa première communion. Lucie poussa un cri de joie.
—Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.
C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire sa première communion. Alphonse, tout ému, regardait son grand-père.
—Oui, mais, dit-il après un instant de silence, ensuite Marie s'en ira.