Et quant en tel point les a mis. 5107
Croire lor fait qu'il ont d'amis
Tant qu'il ne les sevent nombrer,
N'il ne s'en puéent descombrer,
Qu'il n'aillent entor eus et viengnent,
Et que por seignors ne les tiengnent,
Et lor prometent lor servises
Jusqu'au despendre lor chemises:
Voire jusques au sanc espendre
Por eus garentir et défendre,
Prez d'obéir et d'eus ensivre
A tous les jors qu'il ont à vivre:
Et cil qui tiez paroles oient
S'en glorefient, et les croient
Ausinc cum ce fust Évangile;
Et tout est flaterie et guile,
Si cum cil après le sauroient,
Se tous lor biens perdus avoient,
Qu'il n'eussent où recovrer,
Lors verroient amis ovrer:
Car de cent amis aparens,
Soient compaignons, ou parens,
S'uns lor en pooit demorer,
Diex en devroient aorer.
Ceste fortune que j'ai dite,
Quant avec les hommes habite,
Ele troble lor congnoissance,
Et les norrist en ignorance.
Mès la contraire et la perverse,
Quant de lor grant estat les verse,
Et les tumbe autor de sa roë,
Du sommet envers en la boë,
Et leur assiet, comme marastre,
Au cuer un dolereux emplastre
Et quand en tel point vous a mis, 5123
Elle vous donne tant d'amis
Qu'on n'en pourrait savoir le nombre;
S'attachant à vous comme une ombre,
On ne peut s'en débarrasser:
Tout autour de vous sans cesser
Ils sont là qui vont et qui viennent,
Pour leur maître et seigneur vous tiennent,
De leurs promesses vous comblant
Et jusqu'à leur chemise offrant.
Ils voudraient tout leur sang répandre
Pour vous protéger et défendre,
Prêts à partager votre sort,
A vous suivre jusqu'à la mort.
Ceux à qui ces discours s'envoient,
S'enorgueillissent et les croient
Comme mots d'Évangile. Hélas!
Ce sont caresses de Judas,
Comme ils le sauraient par la suite
Si leur richesse était détruite
Sans aucun espoir de retour.
On connaît ses amis ce jour!
Car d'amis toute cette foule,
Compagnons et parents, s'écoule,
Et si peut un seul demeurer
Combien Dieu doit-on adorer!
Cette fortune que j'ai dite,
Quand avec les hommes habite,
Elle égare tout leur esprit
Et d'ignorance les nourrit.
Par contre la fortune adverse,
Quand de leur grand état les verse
Dedans la boue en un seul jour,
Du fatal cercle en un seul tour,
Destrempé, non pas de vin aigre, 5141
Mais de povreté lasse et maigre:
Ceste monstre qu'ele est veroie
Et que nus fier ne se doie
En la benéurte fortune,
Qu'il n'i a séurté nesune.
Ceste fait congnoistre et savoir,
Dès qu'il ont perdu lor avoir,
De quel amor cil les amoient
Qui lor amis devant estoient:
Car ceus que benéurté donne,
Maléurté si les estonne,
Qu'il deviennent tuit anemi,
N'il n'en remaint ung, ne demi;
Ains les fuient et les renoient
Si tost comme povres les voient.
N'encor pas à tant ne s'en tiennent,
Mais par tous les leus où il viennent,
Blasmant les vont et diffamant,
Et fox maléureus clamant:
Neiz cil à qui plus de bien firent,
Quant en lor grant estat se virent,
Vont tesmoignant à vois jolie
Qu'il lor pert bien de lor folie,
N'en truevent nus qui les secorent;
Mais li vrai ami lor demorent,
Qui les cuers ont de tex noblesces,
Qu'il n'aiment pas por les richesces,
Ne por nul preu qu'il en atendent;
Cil les secorent et deffendent:
Car Fortune en eus rien n'a mis:
Tous jors aime qui est amis[17].
Qui sus amis treroit s'espée,
N'auroit-il pas l'amor copée?
Et leur pose comme marâtre 5157
Au coeur un douloureux emplâtre,
Non de vin aigre détrempé,
Mais d'âpre et maigre pauvreté.
Elle leur montre, alors sincère,
Que nul ne doit sur cette terre
Compter sur la prospérité
En qui n'est de sécurité.
Quand un riche voit disparaître,
Ses biens, elle lui fait connaître
De quel amour aimaient jadis
Cette multitude d'amis;
Car ceux que prospérité donne,
L'adversité tant les étonne,
Que chacun devient ennemi,
Un seul ne reste, ni demi;
Chacun s'enfuit et le renie
Dès que le malheur l'humilie.
Et s'ils s'en tenaient à cela?
Mais en tous lieux, de ci, de là,
Ils vont semant la calomnie
Blâmant son insigne folie;
Et de sa libéralité
Ceux qui le plus ont profité
Vont témoignant à voix jolie
Que bien paraît lors sa folie,
La main personne ne lui tend.
Seuls les vrais amis cependant
Restent, coeurs de telle noblesse,
Qu'ils n'aiment pas pour la richesse,
Ni pour profit en acquérir.
Ceux-là viennent le secourir,
Toujours leur coeur reste le même,
Car un ami vrai toujours aime[17b].
Fors en deus cas que ge voil dire, 5175
L'en le pert par orguel, par ire,
Par reproiche, par reveler
Les segrés qui font à celer;
Et par la plaie dolereuse
De détraccion venimeuse.
Amis en ces cas s'enfuiroit,
Nul autre chose n'i nuiroit;
Mès tiex amis moult bien se pruevent,
S'il entre mil ung seul en truevent:
Et por ce que nule richesce
A valor d'ami ne s'adresce,
N'el ne porroit si haut ataindre,
Que valor d'ami ne fust graindre,
Qu'adès vaut miex amis en voie,
Que ne font deniers en corroie[18];
Et Fortune la meschéans,
Quant sus les hommes est chéans,
Si lor fait par son meschéoir
Tretout si clerement véoir,
Que lor fait lor amis trover,
Et par experiment prover
Qu'il valent miex que nul avoir
Qu'il poïssent où monde avoir;
Dont lor profite aversités
Plus que ne fait prospérités;
Que par ceste ont-il ignorance
Et par aversité science.
Et li povres qui par tel prueve
Les fins amis des faus esprueve,
Contre un ami le fer tirer 5191
N'est-ce pas l'amour déchirer?
Fors en deux cas que je vais dire:
On le peut par l'orgueil détruire,
Par la colère, ou révéler
Les secrets qu'on devrait celer,
Puis par blessure douloureuse
De détraction venimeuse.
En ces cas l'ami s'enfuirait,
Nulle autre chose n'y nuirait.
Mais l'ami vrai trop bien se prouve
Si dans un mille un seul on trouve.
Qu'il monte aussi haut qu'il voudra,
Nul un ami vrai n'atteindra;
Car il n'est ci-bas de richesse
Qui d'ami vaille la tendresse.
Il est un proverbe bien vieux
Qui dit: Un ami sûr vaut mieux
Sur le chemin pour compagnie
Qu'une ceinture bien garnie[18b].
Si la Fortune aux jours mauvais
Vient le riche éprouver jamais,
Par le malheur elle l'éclaire
Et lui montre de façon claire
Comment les vrais amis trouver,
Et lui vient en ce jour prouver
Combien auprès d'eux était vaine
Toute la richesse mondaine.
Donc lui profite adversité
Plus que ne fait prospérité;
L'une le laisse en ignorance,
L'autre lui donne la science.
Et lorsque pauvre il peut ainsi
Trier le vrai du faux ami,
Et les congnoist et les devise, 5205
Quant il iert riches à devise,
Que tuit à tous jors li offroient
Cuers et cors et quanqu'il avoient,
Que vosist-il acheter lores
Qu'il en séust ce qu'il set ores?
Mains éust esté décéus,
S'il s'en fust lors apparcéus;
Dont li fait greignor avantage,
Puis que d'ung fol a fait ung sage
La meschéance qu'il reçoit,
Que richesce qui le déçoit.
Si ne fait pas richesce riche
Celi qui en tresor la fiche:
Car sofisance solement
Fait homme vivre richement:
Car tex n'a pas vaillant deus miches,
Qui est plus aése et plus riches
Que tex à cent muis de froment.
Si te puis bien dire comment,
Qu'il en est, espoir, marchéans,
Si est ses cuers si meschéans,
Qu'il s'en est souciés assés,
Ains que cis tas fust amassés;
Ne ne cesse de soucier
D'acroistre et de monteplier,
Ne jamès assés n'en aura,
Jà tant acquerre ne sçaura.
Mès li autre qui ne se fie,
Ne mès qu'il ait au jor la vie,
Et li soffit ce qu'il gaaingne,
Quant il se vit de sa gaaingne,
Ne ne cuide que riens li faille,
Tout n'ait-il vaillant une maille,
Alors il connaît la bassesse 5225
Des courtisans de sa richesse
Qui tretous à l'envi s'offraient
Corps et âme et ce qu'ils avaient.
Qu'eût-il payé, que vous en pense,
Cette cruelle expérience?
Il eût été bien moins déçu
S'il s'en fût alors aperçu;
Donc lui fait plus grand avantage
Puisque d'un fol a fait un sage,
Ce coup, si terrible qu'il soit,
Que Richesse qui le déçoit.
Or Richesse n'enrichit guère
En trésor celui qui l'enserre,
Car suffisance seulement
Fait l'homme vivre richement,
Et tels n'ont pas vaillant deux miches
Qui sont plus à l'aise et plus riches
Que tels à cent muids de froment.
Je vais te dépeindre comment,
Par exemple, les marchands vivent.
Combien d'ennuis, hélas! poursuivent
Leur coeur avide, intéressé,
Tant qu'ils n'ont cet or amassé:
Les soucis incessants, la rage
D'avoir, d'entasser davantage,
Car jamais assez ils n'auront,
Jamais assez n'entasseront.
Mais celui qui n'a d'autre envie
Qu'au jour le jour gagner sa vie,
De ce qu'il gagne se suffit,
Et qui de son travail seul vit
Sans songer qu'il est dans la gêne,
Est heureux, n'eût-il qu'une graine,
Mès bien voit qu'il gaaingnera 5239
Por mangier quant mestiers sera;
Et por recovrer chaucéure,
Et convenable vestéure;
Ou s'il avient qu'il soit malades,
Et truist toutes viandes fades,
Si se porpense-il toute voie,
Por soi getier de male voie,
Et por issir hors de dangier,
Qu'il n'aura mestier de mangier;
Ou que de petit de vitaille
Se passera, comment qu'il aille,
Ou iert à l'Ostel-Dieu portés,
Là sera moult réconfortés,
Ou espoir il ne pense point
Qu'il jà puist venir en ce point;
Ou s'il croit que ce li aviengne,
Pense-il ains que li maus li tiengne,
Que tout à tens espargnera
Por soi chevir quant là sera;
Ou se d'espargnier ne li chaut,
Ains viengnent li froit et li chaut,
Ou la fain qui morir le face,
Pense-il, espoir, et s'i solace,
Que quant plus tost definera,
Plus tost en paradis ira;
Qu'il croit que Diex le li présent,
Quant il lerra l'essil présent.
Pythagoras redit néis[19],
Se tu son livre onques véis
Que l'en apelle Vers dorés,
Por les diz du livre honorés:
Quant tu du cors départiras,
Tous frans où saint ciel t'en iras,
S'il est certain qu'il gagnera 5259
Pour manger quand besoin aura,
Et pour se procurer chaussure
Et vêtement contre froidure.
Si malade il est alité
De nourriture dégoûté,
Il réfléchit que le plus sage,
Pour franchir ce mauvais passage
Et pour sortir de tout danger,
Mon Dieu, c'est de ne point manger,
Ou prendre peu de nourriture,
Suivant de son mal la nature.
S'il est à l'Hôtel-Dieu porté,
Là sera moult reconforté.
Bien souvent, pas même il n'y pense
Et n'a pas tant de prévoyance,
Ou s'il y songe, il se dira
Qu'il a bien le temps d'ici là
D'épargner dessus son salaire
Pour au besoin sortir d'affaire,
Ou si d'épargner ne lui chaut,
Vienne le froid, vienne le chaud,
Si la faim doit finir sa vie,
Il voit la mort d'un oeil d'envie;
Car plus tôt il trépassera,
Plus tôt au paradis ira.
Dieu l'attend là-haut, il l'espère,
Son exil fini sur la terre.
C'est ce que Pythagore dit[19b].
Dans le livre qu'il écrivit,
Et que Vers Dorés on appelle
Pour sa parole sage et belle:
Lorsque ton corps tu quitteras,
Tout droit au saint ciel t'en iras,
Et lesseras humanité, 5273
Vivans en pure Déité.
Moult est chétis et fox naïs
Qui croit que ci soit son païs
N'est pas notre païs en terre;
Ce puet l'en bien des clers enquerre
Qui Boëce de Confort lisent,
Et les sentences qui là gisent,
Dont grans biens as gens laiz feroit
Qui bien le lor translateroit[20].
Ou s'il est tex qu'il sache vivre
De ce que sa rente li livre,
Ne ne desire autre chété,
Ains cuide estre sans povreté;
Car, si come dit nostre mestre,
Nus n'est chetis, s'il nel cuide estre,
Soit rois, chevaliers, ou ribaus.
Maint ribaus ont les cuers si baus,
Portans sas de charbon en grieve,
Que la poine riens ne lor grieve:
Qu'il en pacience travaillent,
Et balent, et tripent et saillent,
Et vont à saint Marcel as tripes[21],
Ne ne prisent tresor deus pipes[22];
Ains despendent en la taverne
Tout lor gaaing et lor espergne,
Puis revont porter les fardiaus
Par léesce, non pas par diaus,
Et loiaument lor pain gaaignent,
Quant embler ne tolir nel' daignent;
Puis revont au tonnel, et boivent,
Et vivent si cum vivre doivent.
Laissant la terrestre matière 5293
Vivre de céleste lumière.
Est archi-fol, à mon avis,
Qui croit ici-bas son pays;
N'est pas notre pays sur terre.
Qu'auprès d'un savant on s'enquière
Qui lut les Consolations
Du grand Boëce et les leçons
Qu'il sème en cette oeuvre profonde.
Grand service rendrait au monde
Le savant qui la traduirait,
Grands biens le peuple y puiserait[20b].
Heureux celui qui se contente
De ce que lui fournit sa rente
Et n'a d'autre cupidité
Qu'être à l'abri de pauvreté.
Car, ainsi que dit notre maître,
Nul n'est chétif s'il ne croit l'être,
Qu'il soit roi, chevalier ou gueux.
Maints gueux ont le coeur si joyeux,
Portant sac de charbon en Grève,
Que sa peine aucun d'eux ne grève.
Ils travaillent patiemment,
Toujours sautant, toujours balant,
Ne prisent un trésor deux pipes[22b];
Ils vont à Saint-Marcel aux tripes[21b],
A la taverne dépensant
Leur salaire et tout leur argent,
Et puis retournent à l'ouvrage
Non par deuil, mais avec courage,
Loyalement gagnent leur pain
Sans voler celui du prochain,
Au tonneau reviennent et boivent
Et vivent comme vivre doivent.
Tuit cil sunt riche en habondance, 5305
S'il cuident avoir soffisance,
Plus, ce set Diex li droituriers,
Que s'il estoient usuriers:
Car usurier, bien le t'afiche,
Ne porroient pas estre riche,
Ains sunt tuit povre et soffreteus,
Tant sunt aver et convoiteus.
Et si rest voirs, cui qu'il desplése,
Nus marchéant ne vit aése:
Car son cuer a mis en tel guerre,
Qu'il art tous jors de plus acquerre;
Ne jà n'aura assés acquis,
Si crient perdre l'avoir acquis,
Et queurt après le remenant
Dont jà ne se verra tenant,
Car de riens désirier n'a tel
Comme d'acquerre autrui chatel.
Emprise a merveilleuse paine,
Il bée à boivre toute Saine[23],
Dont jà tant boivre ne porra,
Que tous jors plus en demorra.
C'est la destrece, c'est l'ardure,
C'est l'angoisse qui tous jors dure;
C'est la dolor, c'est la bataille
Qui li destrenche la coraille,
Et le destraint en tel défaut,
Cum plus acquiert, et plus li faut.
Advocas et phisicien[24]
Sunt tuit lié de cest lien;
Cil por deniers science vendent,
Tretuit à ceste hart se pendent:
Tant ont le gaaing dous et sade,
Que cil vodroit por ung malade
Ils sont plus riches, Dieu le sait, 5327
Que l'usurier sombre, inquiet;
Car seul est riche en abondance
Qui croit avoir sa suffisance.
L'usurier n'a jamais été
Riche, c'est une vérité,
Mais pauvre, de piteuse mine,
Tant il rêve gain et rapine.
Il est un fait vrai, rigoureux,
Qu'il n'est point de marchand heureux.
La soif d'acquérir sans mesure
Son coeur incessamment torture;
Puis qu'assez jamais il n'aura,
S'il craint de perdre ce qu'il a,
Et tout le reste encore envie
Qu'il n'aura jamais en sa vie;
Car au coeur il n'a qu'un désir:
Les biens des autres acquérir.
Etrange et merveilleuse peine!
Il veut boire toute la Seine[23b];
Mais qu'il boive autant qu'il voudra
Toujours plus il en restera.
C'est la détresse, la torture,
C'est l'angoisse qui toujours dure,
C'est la bataille, la douleur
Qui toujours déchire son coeur;
La peur de manquer le dévore;
Plus il a, plus il veut encore.
L'avocat et le médecin[24b]
Sont liés du même lien;
Tous ceux qui la science vendent
A ce même gibet se pendent.
Le gain leur est si séduisant,
Que l'un voudrait, pour un mourant
Qu'il a, qu'il en éust quarente, 5339
Et cil por une cause trente;
Voire deus cens, voire deus mile,
Tant les art convoitise et guile.
Si sunt devins qui vont par terre,
Quant il préeschent por aquerre
Honors, ou graces, ou richeces,
Il ont les cuers en tex destreces,
Cil ne vivent pas loiaument,
Mès sor tous espéciaument
Cil qui por vaine gloire tracent[25]:
La mort de lor ames porchacent.
Decéus est tex décevierres[26],
Car sachiés que tex préeschierres,
Combien qu'il as autres profit,
A soi ne fait-il nul profit:
Car bonne prédicacion
Vient bien de male entencion
Qui n'a riens à celi valu,
Tant face-ele as autres salu;
Car cil i prennent bon exemple,
Et cis de vaine gloire s'emple.
Mès or laissons tex preschéors,
Et parlons des entasséors.
Certes Diex n'aiment, ne ne doutent,
Quant tex deniers en trésor boutent,
Et plus qu'il n'est mestier les gardent:
Quant les povres dehors regardent
De froit trembler, de fain périr,
Diex le lor saura bien merir.
Trois grans meschéances aviennent
A ceus qui tiex vies maintiennent:
Par grant travail quierent richeces,
Paor les tient en grans destreces,
Qui l'appelle, en avoir quarante, 5361
Et l'autre pour un procès trente,
Voire cent, voire mille encor,
Tant les brûle la soif de l'or.
Prédicateurs qui par la terre
Vont prêchant pour profits se faire,
Gagner grâces, richesse, honneurs,
Sont en proie aux mêmes fureurs.
Ceux-là mènent mauvaise vie,
Ceux surtout, ne l'oubliez mie,
Qu'une vaine gloire séduit[25b].
Ils se trompent eux-mêmes, oui,[26b]
Et cherchent la mort de leur âme;
Car tels prêcheurs, je le proclame,
N'en sauraient tirer nul profit
Quant serait bon ce qu'ils ont dit;
Car prédication louable
Venant d'intention coupable,
Quand même elle profiterait
Aux autres, rien ne leur vaudrait.
Ceux-ci bonnement viennent croire,
Ceux-là s'enflent de vaine gloire.
Mais laissons là tous ces prêcheurs
Et revenons aux entasseurs.
Dieu ne craignent ni ne révèrent
Tous ceux qui leurs deniers enserrent;
Il saura ces monstres punir
Qui les pauvres de faim périr,
De froid trembler, l'oeil sec regardent
Et d'or plus qu'ils n'ont besoin gardent.
Ces insatiables gourmands
Subissent trois affreux tourments:
Par grand' peine ils cherchent richesse,
La peur les tient en grand' détresse
Tandis cum du garder ne cessent: 5373
En la fin à dolor les lessent.
En tel torment muerent et vivent
Cil qui les grans richeces sivent;
Ne ce n'est fors par le defaut
D'amors, qui par le monde faut;
Car cil qui richeces amassent,
S'en les amast, et il amassent,
Et bonne amor par tout regnast,
Que mauvestié ne la fregnast,
Mès plus donnast qui plus éust,
A ceus que soufreteus séust,
Ou prestast, non pas à usure,
Mès par charité nete et pure,
Por quoi cil à bien entendissent,
Et d'Oiseuse se deffendissent,
Où monde nul povre n'éust,
Ne nul avoir n'en i déust.
Mès tant est li mondes endables,
Qu'il ont faites amors vendables.
Nus n'aime fors por son preu faire,
Por dons ou por servise traire;
Néis fames se vuelent vendre:
Mal chief puist tele vente prendre!
Ainsinc Barat a tout honni,
Par qui li biens jadis onni
Furent as gens aproprié;
Tant sunt d'avarice lié,
Qu'il ont lor naturel franchise
A vil servitude soumise;
Qu'il sunt tuit serf à lor deniers
Qu'il tiennent clos en lor greniers:
Tiennent! certes ains sunt tenu,
Quant à tel meschief sunt venu;
Pour garder tant de biens volés, 5395
Enfin ils meurent désolés.
En tels tourments meurent et vivent
Ceux qui grand' richesses poursuivent,
Et ce parce qu'on n'aime pas,
Car l'amour est mort ici-bas.
Si ceux qui richesses entassent
Étaient aimés et qu'ils aimassent,
Si bon amour partout régnait,
Si le vice ne l'opprimait,
Si plus donnait qui plus possède
A ceux qui réclament son aide,
Si chacun le bien entendait
Et d'Oyseuse se défendait,
Si tous, sans pratiquer l'usure,
Se prêtaient par charité pure,
Nul pauvre au monde on ne verrait,
Car voir nul pauvre on ne devrait.
Mais tant nous corrompt convoitise
Qu'amour est une marchandise;
On n'aime que pour son profit,
Services, dons sont à crédit,
Jusqu'à la femme on voit se vendre,
Mauvaise fin puisse les prendre!
Ainsi c'est la cupidité
Qui sur la terre a tout gâté.
Le sol, sa richesse féconde,
Les biens étaient à tout le monde.
Aucuns les ont accaparés.
Tant sont d'avarice égarés,
Qu'ils ont leur native franchise
A servage honteux soumise,
Et sont esclaves des deniers
Qu'ils tiennent clos en leurs greniers.
De lor avoir ont fait lor mestre 5407
Li chétis boterel terrestre.
L'avoir n'est preus fors por despendre:
Ce ne sevent-il pas entendre,
Ains vuelent tuit à ce respondre
Qu'avoir n'est preus fors por repondre.
N'est pas voirs, mès bien le reponent,
Jà nel' despendent ne ne donnent;
Quanque soit iert-il despendus,
S'en les avoit tretous pendus:
Car en la fin quant mort seront,
A cui que soit le lesseront,
Qui liement le despendra,
Ne jà nul preu ne lor rendra;
N'il ne sunt pas séurs encores
S'il le garderont jusqu'à lores.
Car tex i porroit metre main,
Qui tout emporteroit demain.
As richeces font grant ledure,
Quant il lor tolent lor nature.
Lor nature est que doivent corre
Por la gent aidier et secorre,
Sans estre si fort enserrées;
A ce les a Diex aprestées:
Or les ont en prison repostes.
Mès les richeces de tex hostes,
Qui miex, selonc lor destinées,
Déussent estre trainées,
S'en vengent honorablement;
Car après eus honteusement
Les traïnent, sachent et hercent,
De trois glaives le cuer lor percent.
Qu'ils tiennent! Non, mais au contraire 5429
En sont tenus à grand' misère,
Hélas! esclaves malheureux
De leurs biens, les crapauds hideux!
L'argent n'est bon que pour répandre;
C'est ce qu'ils ne savent comprendre,
Mais toujours cherchent à prouver
Qu'il n'est bon que pour conserver.
En cette erreur ils l'emprisonnent,
Ne le dépensent ni le donnent;
Tant de biens seraient répandus,
Si tous on les avait pendus.
Car enfin il faut bien qu'ils quittent
Cet or et que d'autres héritent,
Qui gaîment le dépenseront
Et nul profit ne leur rendront.
Encor n'ont-ils pas l'assurance
De tant conserver leur finance;
Car tel y peut mettre la main
Qui tout emporterait demain.
Aux richesses font grande injure
Qui leur ravissent leur nature;
Car leur nature est de courir
Pour gens aider et secourir
Sans jamais être emprisonnées,
Pour ce Dieu nous les a données.
Or ils les cachent au-dedans;
Mais richesses de tels tyrans,
Qui mieux selon leurs destinées
Veulent être disséminées,
Savent se venger noblement;
Car après eux honteusement
S'acharnent, les brisent, les hersent
Et de trois glaives leur coeur percent:
Li premier est travail d'aquerre[27]; 5439
Li second qui le cuer lor serre,
C'est paor qu'en nes tole ou emble,
Quant il les ont mises ensemble,
Dont il s'esmaient sans cessier;
Li tiers est dolor du lessier,
Si cum ge t'ai dit ci-devant,
Malement se vont decevant.
Ainsinc Pecune se revanche,
Comme dame roïne et franche,
Des sers qui la tiennent enclose.
En pez se tient et se repose,
Et fait les meschéans veillier,
Et soucier et traveillier.
Sous piés si cort les tient et donte,
Qu'elle a l'onor, et cil la honte,
Et le torment et le damaige,
Qu'il languissent en son servaige.
Preu n'est-ce pas faire en tel garde,
Au mains à celi qui la garde;
Mès sans faille ele demorra
A cui que soit quant cis morra
Qui ne l'osoit mie assaillir,
Ne faire corre ne saillir.
Mais li vaillant homme l'assaillent,
Et la chevauchent et porsaillent,
Et tant as esperons la batent,
Qu'il s'en aésent et esbatent
Por le cuer qu'il ont large et ample.
A Dedalus prennent exemple,
Qui fist eles à Ycarus,
Quant par art, non mie par us,
Tindrent par mer voie commune:
Tout autel font cil à Pecune,
D'abord c'est travail d'acquérir[27b], 5463
Le second qui les vient férir,
C'est la crainte qu'on ne leur prenne
Cet or acquis à si grand' peine,
Dont ils sont navrés sans cesser;
Puis la douleur de le laisser.
Ainsi, comme ai dit tout à l'heure,
L'avare malement se leurre.
Pécune ainsi sait se venger
En reine, et sans les ménager,
Des serfs qui la tiennent enclose.
Elle en paix se tient et repose
Et fait tous ces méchants veiller,
Se soucier, se travailler,
Sous son pied les étreint et dompte;
Elle a l'honneur et eux la honte,
La peine et les chagrins cuisants,
Sous son servage languissants.
Nul profit elle ne veut faire
A qui si durement l'enserre;
Tant qu'un jour il la laissera
N'importe à qui lorsqu'il mourra,
Lui qui n'osait assaut lui faire
Ni la laisser courir sur terre.
Mais eux l'attaquent, les vaillants,
La poussent, lui pressent les flancs
Et tant des éperons la battent
Qu'ils en jouissent et s'ébattent,
Car ils ont le coeur large et grand.
Sur Dédale exemple prenant,
Qui fit par une adresse rare
Des ailes à son fils Icare
Pour ensemble passer la mer,
De même à Pécune au coeur fier
Il li font eles por voler,5473
Qu'ains se lerroient afoler
Qu'il n'en éussent los et pris:
Ne vuelent mie estre repris
De la grant ardor et du vice
A la convoiteuse Avarice;
Ains en font les grans cortoisies,
Dont lor proesces sunt prisies
Et célébrées par le monde,
Et lor vertu en sorhabonde,
Que Diex a por moult agréable
Por lor cuer large et charitable:
Car tant cum Avarice put
A Diex qui de ses biens reput
Le monde, quant il l'ot forgié
(Ce ne t'a nus apris fors gié),
Tant li est Largesce plesant,
La cortoise, la bienfesant.
Diex het avers les vilains nastres,
Et les dampne comme idolastres:
Les chetis sers maléurés,
Paoreus, et desmesurés,
Qui cuident, et por voir le dient,
Qu'il as richeces ne se lient,
Fors que por estre en séurté,
Et por vivre en benéurté.
Hé! douces richeces mortex,
Dites donc, estes-vous or tex
Que vous faciés benéurées
Gens qui si vous ont emmurées?
Car quant plus vous assembleront,
Et plus de paor trembleront.
Et comment est en bon éur
Hons qui n'est en estat séur?
Ils font ailes, pour qu'elle vole, 5497
Et se tueraient, sur ma parole,
S'ils n'avaient d'elle los et prix.
Ils ne veulent être repris
De cet âpre et malheureux vice
De l'insatiable Avarice;
Mais grand' largesses font les grands
Pour leurs hauts faits rendre éclatants
Et célébrés de par le monde,
Et leur valeur en surabonde.
Car moult est à Dieu gracieux
Coeur charitable et généreux;
Autant put l'Avarice immonde
A Dieu, qui de ses biens le monde
Combla, quand il l'eut façonné,
Comme je te l'ai sermonné,
Autant est Largesse plaisante,
La courtoise et la bienfaisante.
Dieu hait les avares, ces chiens,
Et les damne comme païens,
Esclaves chétifs, misérables
Et lâches et insatiables,
Qui pensent et s'en vont criant
Que s'ils s'attachent à l'argent,
Ce n'est que précaution sage
Pour vivre heureux tretout leur âge.
Douces richesses, dites donc,
Vraiment, avez-vous coeur si bon
Que justement bonheur foisonne
A qui si bien vous emprisonne?
Non. Plus ils vous amasseront
Et plus de peur ils trembleront,
Car du bonheur n'est point l'asile
Le coeur qui n'est jamais tranquille;
Benéurté donc li saudroit, 5507
Puis que séurté li faudroit.
Mès aucuns qui ce m'orroit dire,
Por mon dit dampner ou despire,
Des Rois me porroit oposer,
Qui por lor noblece aloser,
Si cum li menus pueple cuide,
Fierement metent lor estuide
A faire entor eus armer gens,
Cinq cens, ou cinq mile sergens,
Et dit-l'en tout communément
Qu'il lor vient de grant hardement:
Mès Diex set bien tout le contraire,
C'est paor qui le lor fait faire,
Qui tous jors les tormente et grieve.
Miex porroit uns ribaus de grieve,
Séur et seul par tout aler,
Et devant les larrons baler,
Sans douter eus et lor affaire,
Que li Rois o sa robe vaire,
Portant néis o soi grant masse
Du trésor que si grant amasse
D'or et de précieuses pierres:
Sa part en prendroit chascuns lierres;
Quanqu'il porteroit li todroient,
Et tuer espoir le voudraient.
Si seroit-il, ce croi, tué,
Ains que d'ilec fust remué:
Car li larrons se douteraient,
Se vif eschaper le lessoient,
Qu'il nes féist où que soit prendre,
Et par sa force mener pendre:
Par sa force! mès par ses hommes,
Car sa force ne vaut deux pommes
Quant sûreté s'évanouit, 5531
Le bonheur aussitôt s'enfuit.
Mais aucuns entendant mon dire,
Pour le condamner et détruire,
Les Rois me pourraient lors citer
Qui pour leur noblesse exalter,
Comme le dit la multitude,
Fièrement mettent leur étude
A faire autour d'eux armer gens,
Cinq cents ou cinq mille sergens,
Et tout le menu peuple pense
Que ce leur vient de grand' vaillance.
Mais Dieu le contraire sait bien;
C'est la peur seule qui les tient
Et ne leur laisse nulle trève.
Car mieux pourrait un gueux de Grève
Tranquille et seul partout aller
Et devant les larrons baler
Sans crainte de mésaventure,
Que Rois à la riche vêture,
Quand ceux-ci porteraient tout l'or
Et les joyaux qu'en leur trésor
Pour eux tous les jours on entasse.
Chaque larron ferait main basse
Sur ce butin, dépouillerait
Le monarque et puis le tuerait;
Il le tuerait, certes, et vite
Sans le laisser prendre la fuite;
Car le larron redouterait
Que si le roi vif échappait
Il ne le fît n'importe où prendre,
Et par sa force mener pendre.
Sa force! Non; mais par ses gens,
Car sa force ne vaut deux glands
Contre la force d'ung ribaut 5541
Qui s'en iroit à cuer si baut:
Par ses hommes! par foi ge ment,
Ou ge ne dis pas proprement.
Vraiement siens ne sunt-il mie,
Tout ait-il sor eus seignorie;
Seignorie, non, mès servise,
Qu'il les doit tenir en franchise:
Ains est lor; car quant il vodront,
Lor aïdes au roi todront[28],
Et li rois tous seus demorra
Si tost cum li pueple vorra:
Car lor bontés ne lor proesces,
Lor cors, lor forces, lor sagesces
Ne sunt pas sien, ne riens n'i a,
Nature bien les li nia:
Ne Fortune ne puet pas faire,
Tant soit as hommes debonnaire,
Que nules des choses lor soient,
Comment que conquises les aient,
Dont Nature les fait estranges.
L'Amant.
Ha! Dame, por le roi des anges,
Aprenés-moi donc toutevoies
Quex choses puéent estre moies;
Et se du mien puis riens avoir:
Ce vorroie-ge bien savoir.
Raison.
Oïl, ce respondi Raison;
Mès n'entens pas champ ne maison,
Envers celle d'un gueux de Grève, 5565
Dont nul souci le coeur ne grève.
Ses gens! Non, ce serait mentir
Ou mon penser mal définir;
Car vraiment siens ne sont-ils mie,
Quoiqu'il ait sur eux seigneurie.
Que dis-je? Il est leur serviteur,
De leurs franchises défenseur,
Il est leur; car ils ont puissance
De lui refuser assistance[28b],
Et le roi tout seul restera
Sitôt que le peuple voudra;
Car leur valeur et leur prouesse,
Leur corps, leur force et leur sagesse
Ne sont pas siens, rien il n'en a,
Nature à lui ne les donna,
Et Fortune ne saurait faire,
Tant soit aux hommes débonnaire,
Qu'on possédât un seul fétu,
L'eût-on par la force obtenu,
Si nous le refusa Nature.
L'Amant.
Ha! dame, je vous en conjure,
Par le roi du ciel, dites-moi
Ce que l'on peut avoir à soi.
Pouvez-vous faire que j'apprenne
Chose qui soit toute la mienne?
Raison.
Oui, certes, répondit Raison.
Je n'entends ni champs, ni maison,
Ne robes, ne tex garnemens, 5569
Ne nus terriens tenemens,
Ne mueble de quelque maniere.
Trop as meillor chose et plus chiere,
Tous les biens que dedens toi sens,
Et que si bien es congnoissans,
Qui te demorent sans cessier,
Si que ne te puéent lessier
Por faire à autre autel servise;
Cil bien sunt tien à droite guise:
As autres biens qui sunt forain,
N'as-tu vaillant uns viés lorain.
Ne tu, ne nul homme qui vive,
N'i avés vaillant une cive:
Car sachiés que toutes vos choses
Sunt en vous-méismes encloses;
Tuit autre bien sunt de fortune,
Qui les esparpille et aüne,
Et tolt et donne à son voloir
Dont les fox fait rire et doloir;
Mès riens que Fortune feroit
Nus sages hons ne priseroit,
Ne nel' feroit lié ne dolent
Le tor de sa roë volent:
Car tuit si fait sunt trop doutable,
Por ce qu'il ne sunt pas estable:
Por ce n'est preus l'amor de li,
N'onc à prodomme n'abeli
N'il n'est drois qu'el li abelisse
Quant por si poi chiet en esclipse;
Et por ce voil que tu le saches,
Que por riens ton cuer n'i ataches,
Si n'en es-tu pas entechiés;
Mès ce seroit trop grans meschiés,
Robes ni parures mondaines, 5593
Ni possessions terriennes,
Ni meubles d'aucune valeur,
Mais quelque chose de meilleur.
C'est cette richesse suprême
Que tout homme sent en lui-même,
Qui vous demeure sans cesser
Et qui ne saurait vous laisser
Afin d'en enrichir un autre,
Car elle est absolument vôtre.
Tout autre bien extérieur
D'un vieux sanglon n'a la valeur;
Ni toi, ni nul homme qui vive,
Vaillant ne possède une cive,
Car tout ce qui vous appartient
Sache-le, dans vous-même tient.
Toute autre chose est à Fortune
Qui les éparpille une à une
Et les rassemble à son vouloir,
Dont les gens fait rire et douloir.
Mais tous ces biens, qu'elle divise
Et reprend, le sage méprise,
Et sa roue elle a beau virer,
Ne le fait rire ni pleurer;
Car tous ses dons sont redoutables,
Parce que tous ils sont instables,
Et son amour ignoble et bas
N'a pour le sage aucun appas;
Or c'est, à mon avis, justice,
Puisque si vite elle s'éclipse.
Aussi, prends en gré mon conseil,
Détache-toi d'amour pareil
Et fuis son infâme souillure.
Ce serait vileté trop dure
Se ça avant t'en entechoies, 5603
Et se tant vers les gens pechoies
Que por lor ami te clamasses,
Et lor avoir sans plus amasses,
Ou le preu qui d'aus te vendroit.
Nus prodoms à bien nel' tendroit.
Ceste amor que ge t'ai ci dite,
Fui-la comme vile et despite,
Et d'amer par amors recroi,
Et soies sages et me croi.
Mès d'autre chose te voi nice,
Quant m'as mis sus itel malice
Que ge haïne te commant;
Or di quant, en quel lieu, comment.
L'Amant.
Vous ne finastes hui de dire
Que ge doi mon seignor despire,
Por ne sai quel amor sauvage.
Qui cercheroit jusqu'en Cartage,
Et d'orient en occident,
Et bien vesquit tant que li dent
Li fussent chéoit par viellesce,
Et corust tous jors sans paresce
Tant cum porroit grant aléure,
Les pans laciés à la ceinture,
Faisant sa visitacion
Par midi, par septentrion,
Tant qu'il éust tretout véu,
N'auroit-il mie aconséu.
Ceste amor que ci dit m'avés
Bien en fu li mondes lavés
Dès lors que li Diex s'enfoïrent,
Quant li géant les assaillirent;
Si désormais tu t'en souillais, 5627
Et tant envers autrui péchais
Que leur ami te proclamasses
Et leur avoir seul recherchasses,
Ou le gain qui d'eux te viendrait;
Tout sage te mépriserait.
Cette amour que je t'ai ci-dite,
Fuis-la comme vile et maudite.
Cesse donc d'aimer par Amour,
Sois sage et crois-moi sans séjour.
Mais tu ignores bien des choses
Encor, puisqu'accuser tu m'oses
A la haine de te pousser.
Comment as-tu pu le penser?
L'Amant.
Vous n'avez cessé de me dire
Que je dois mon seigneur maudire
Pour ne sais quel sauvage amour.
Jusqu'à Carthage nuit et jour
Qui chercherait bien sans paresse,
Et jusqu'à ce que de vieillesse
Lui tombât sa dernière dent,
Et d'Orient en Occident
Courrait toujours à grande allure,
Les pans lacés à la ceinture,
Faisant sa visitation
Au sud comme au septentrion,
Tant qu'il eût vu toute la terre;
Encor ne trouverait-il guère
Cet amour que m'avez rêvé.
Bien en fut le monde lavé
Alors que tous les dieux s'enfuirent,
Quand les géants les assaillirent
Et Drois, et Chastéé, et Fois 5635
S'enfoïrent à cele fois.
Cele Amor fu si esperduë,
Qu'el s'en foï, si est perduë;
Justice qui plus pesans iere,
Si s'en foï la derreniere:
Si lessierent tretuit les terres,
Qu'ils ne porent soffrir les guerres;
As ciex firent lor habitacles,
N'onc puis, se ne fu par miracles,
N'oserent çà jus devaler:
Barat les en fit tous aler,
Qui tient en terre l'eritage
Par sa force et par son outrage.
Néis Tulles, qui mist grant cure
En cerchier secrés d'escripture,
Ne pot tant son engin débatre,
C'onc plus de trois pere ou de quatre
De tous les siecles trespassés,
Puis que cis mons fu compassés,
De si fines amors trovast.
Si croi que mains en esprovast
De ceus qui à son tens vivoient,
Qui si amis de bouche estoient:
N'encor n'ai-ge nul leu léu
Que l'en en ait nul tel véu.
Et sui-ge plus sages que Tulles?
Bien seroie fox et entulles,
Se tex amors voloie querre,
Puis qu'il n'en a mès nule en terre.
Tele amor donques où querroie,
Quant ça jus ne la troveroie?
Puis-ge voler avec les grues,
Voire saillir outre les nues,
Et que Chasteté, Droit et Fois 5659
S'enfuirent toutes à la fois;
Cette Amour s'enfuit éperdue
Et pour la terre fut perdue.
Justice qui plus lourde était
La dernière aussi s'envolait.
Tous abandonnèrent la terre,
Ne pouvant plus souffrir la guerre
Et prirent domicile aux cieux.
Depuis, sauf quelques jours heureux,
Nul n'osa plus ci-bas descendre.
La Fraude fut leurs places prendre
Qui les avait d'ici chassés
Et sous son joug nous a forcés.
Tulle même qui mit grand' cure,
A chercher secrets d'écriture,
Ne put, malgré tout son savoir,
Dans tous les siècles passés voir,
Depuis que Dieu créa le monde,
D'Amour si fine et si profonde
Plus de quatre exemples ou trois.
Il en eût moins trouvé, je crois,
Parmi les hommes de son âge
Si grands amis par le langage;
Encore n'ai-je pas bien lu
Qu'un seul nul ait de ses yeux vu.
Eh! suis-je plus sage que Tulle?
Serais-je assez sot et crédule
De vouloir chercher ici-bas
Un amour qui n'existe pas?
Puis-je voler avec les grues
Ou passer par delà les nues,
Comme le cygne qu'élevait
Socrate? Où donc habiterait
Cum fist li cine Socratès? 5669
N'en quier plus parler, jà m'en tès.
Ne sui pas de si fol espoir;
Li Diex cuideroient espoir
Que j'assaillisse paradis,
Cum firent les géans jadis:
S'en porroie estre foldriez,
Ne sai se vous le voldriez,
Si n'en doi-ge pas estre en doute.
Raison.
Biaus amis, dist-ele, or escoute:
Jà voler ne t'en covendra,
Mès voloir, et chascun vodra;
Par quoi sans plus croies mes euvres,
Jà ne covient qu'autrement euvres,
S'à ceste amor ne pués ataindre,
Car ausinc bien puet-il remaindre
Par ton defaut cum par l'autrui,
Je t'enseignerai bien autre hui:
Autre, non pas, mès ce méismes
Dont chascun puet estre à méismes,
Mès qu'il prengne l'entendement
D'amors ung poi plus largement;
Qu'il aint en généralité,
Et laist espécialité;
Ni face jà communion
De grant participacion.
Tu pués amer generaument
Tous ceus du monde loiaument;
Aime les tous autant cum un,
Au mains de l'amor du commun;
Fai tant que tex envers tous soies
Cum tous envers toi les vodroies;
Cet amour inconnu sur terre? 5693
Assez dit, car je veux m'en taire.
Je ne suis pas si fol vraiment,
Car les dieux croiraient sûrement
Que je veux tenter l'escalade
Des géants, et leur escapade,
Quand ils furent tous foudroyés.
Pour moi vous ne le voudriez,
Ceci ne me fait aucun doute.
Raison.
Bel ami, me dit-elle, écoute.
Voler point ne te conviendra,
Mais vouloir et chacun voudra.
Aussi, crois-moi sans plus attendre,
Et fais ce que tu vas entendre,
Si trop sublime est cet amour;
Au fait peut-il faillir un jour
Par toi ou par autrui peut-être.
Autre amour te ferai connaître;
Autre, non; le même plutôt,
Mais plus accessible et moins haut;
Mais pour cet amour bien comprendre,
Il faut plus largement l'étendre.
Or aime en généralité,
Laisse la spécialité
Et de ton coeur jamais ne donne
Grand' part à la même personne.
Tu peux aimer d'amour loyal
Toute personne en général,
Toutes aimer autant comme une,
Tout au moins d'amitié commune.
Sois envers toutes, c'est la loi,
Comme les voudrais envers toi;
Ne fai vers autre, ne porchace 5701
Fors ce que tu veus qu'en te face;
Et s'ainsinc voloies amer,
L'en te devroit quite clamer,
Et ceste ies-tu tenus ensivre,
Sans ceste ne doit nus hons vivre.
Et porce que ceste amor lessent
Cil qui de mal faire s'engressent,
Sunt en terre establi li juge
Por estre deffense et refuge
A cel cui li monde forfet,
Por faire amender le meffet,
Por ceus pugnir et chastoier
Qui por ceste amor renoier,
Murdrissent les gens et afolent,
Ou ravissent, emblent et tolent,
Ou nuisent par detraccion,
Ou par faulce accusacion,
Ou par quiexque malaventures,
Soient apertes, ou oscures,
Si convient que l'en les justise.
L'Amant.
Ha! Dame, por Diex de justise
Dont jadis fu si grant renons,
Tandis cum parole en tenons,
Et d'enseigner moi vous penés,
S'il vous plaist, un mot m'aprenés.
Raison.
Di quel.
L'Amant.
Volentiers. Ge demant
Que me faciés un jugement
Ne fais aux autres ni pourchasse 5725
Fors ce que tu veux qu'on te fasse,
Et si tel tu voulais aimer,
L'on te devrait quitte clamer.
Voici l'amour qu'il te faut suivre,
Hors lui nul homme ne doit vivre.
Et c'est parce que le méchant
Toujours va cet amour fuyant,
Qu'en terre on établit le juge,
Pour être et défense et refuge
Du faible à qui l'on a forfait,
Pour faire amender le méfait,
Pour blâmer, punir ceux qui volent
Leurs semblables et les violent,
Les frappent pour les dépouiller,
Qui pour cet amour renier,
Par toutes sortes d'impostures,
Soit apparentes, soit obscures,
Font le mal par détraction
Ou par fausse accusation.
Telles gens il faut qu'on punisse.
L'Amant.
Ha! Par Dieu, dame, de Justice,
Dont jadis fut si grand renom,
Puisqu'aussi bien en parle-t-on
Et que vous cherchez à m'instruire,
Ne pourriez-vous un mot me dire?
Raison.
Dis, quel mot?
L'Amant.
Dame, simplement
Daignez me faire un jugement
D'Amors et de Justise ensemble: 5729
Lequiex vaut miex si cum vous semble?
Raison.
De quel Amor dis-tu?
L'Amant.
De ceste
Où vous volés que ge me mete:
Car cele qui s'est en moi mise
Ne bé-ge pas à metre en juise.
Raison.
Certes, fox, bien en fais à croire,
Mès se tu quiers sentence voire,
La bonne amor miex vaut.
L'Amant.
Provés.
Raison.
Voulentiers voir. Quant vous trovés
Deux choses qui sont convenables,
Nécessaires et profitables,
Cele qui plus est nécessoire,
Vaut miex.
L'Amant.
Dame, c'est chose voire.
Raison.
Or te pren bien ci donques garde,
La nature d'andeus esgarde;
D'Amour et de Justice ensemble. 5753
Lequel vaut mieux, que vous en semble?
Raison.
Mais quel Amour dis-tu?
L'Amant.
Celui
Que me conseillez aujourd'hui;
Car l'amour qui remplit mon âme
Onc ne saurais-je souffrir, dame,
Que le missiez en jugement.
Raison.
Pauvre fol, tu voudrais vraiment
En faire accroire à tout le monde.
Puisque tu veux que je réponde:
Le bon Amour vaut mieux.
L'Amant.
Prouvez.
Raison.
Bien volontiers. Quand vous trouvez
Deux choses qui sont convenables,
Nécessaires et profitables,
La plus nécessaire vaut mieux.
L'Amant.
C'est, dame, fort judicieux.
Raison.
Or donc, à ceci prends bien garde,
La nature des deux regarde.
Ces deux choses où qu'els habitent, 5745
Sunt nécessaires et profitent.
L'Amant.
Voirs est.
Raison.
Dont di-ge d'eus itant,
Que miex vaut la plus profitant.
L'Amant.
Dame, bien m'i puis accorder.
Raison.
Nel' te voil donc plus recorder;
Mès plus tient grant nécessité
Amors qui vient de charité,
Que Justice ne fait d'assez.
L'Amant.
Prouvez, dame, ains qu'outre-passez.
Raison.
Volentiers. Bien te di sans feindre,
Que plus est nécessaire et greindre
Li bien qui par soi puet soffire;
Par quoi fait trop miex à eslire,
Que cil qui a mestier d'aïe:
Ce ne contrediras-tu mie.
L'Amant.
Porquoi nel' faites-vous entendre,
Savoir s'il i a que reprendre?
Elles sont bonnes toutes deux 5771
Et profitables en tous lieux.
L'Amant.
C'est vrai.
Raison.
Mais, c'est incontestable,
Meilleure est la plus profitable.
L'Amant.
Dame, soit, je le reconnais.
Raison.
Je n'y reviens plus désormais.
Amour a Charité pour mère,
Il est beaucoup plus nécessaire,
Que Justice et plus fait besoin.
L'Amant.
Prouvez avant d'aller plus loin.
Raison.
Volontiers, je soutiens mon dire.
Le bien qui par soi peut suffire
Est plus nécessaire et plus grand;
On fait mieux en le choisissant
Que celui qui a besoin d'aide,
Ce point encore me concède.
L'Amant.
Un exemple ouïr en voudrais,
Pour voir si vous l'accorderais.
Ung exemple oïr en vorroie, 5763
Savoir s'accorder m'i porroie.
Raison.
Par foi quant d'exemple me charges,
Et de pruéves, ce sont grans charges;
Toutevois exemple en auras,
Puisque par ce miex le sauras.
S'uns hons puet bien une nef traire
Sans avoir d'autre aïe afaire,
Que jà par toi bien ne trairoies,
Trait-il miex que tu ne feroies?
L'Amant.
Oïl, dame, au mains au chaable.
Raison.
Or pren ci donques ton semblable:
Et si soies bien entendans,
Se Justice dormoit gisans,
Si seroit Amors soffisant,
Que tu vas ci moult despisant,
A mener bele vie et bonne,
Sans justicier nule personne;
Mès sans Amors Justice, non,
Por ce Amors a meillor renon.
L'Amant.
Provés-moi ceste.
Raison.
Volentiers:
Or te taiz donc endementiers.
Veuillez vous faire mieux comprendre. 5789
Qui sait s'il n'est rien à reprendre?
Raison.
Or soit, exemples en auras,
Puisque mieux ainsi le sauras.
Mais ces preuves dont tu me charges,
Sais-tu que ce sont grandes charges?
L'homme qui pourrait un vaisseau,
Sans aide, seul tirer sur l'eau,
Chose que tu ne saurais faire,
Est-il plus fort que toi?
L'Amant.
Oui, chère,
A tirer le câble, s'entend.
Raison.
Eh bien, ce même exemple prend
Et tâche à saisir ma pensée.
Si Justice était trépassée,
Seul Amour serait suffisant,
L'Amour que tu vas dédaignant,
A mener belle vie et bonne
Sans condamner nulle personne;
Mais sans Amour Justice non.
Donc Amour a meilleur renom.
L'Amant.
Prouvez-le.
Raison.
C'est chose facile;
Mais laisse-moi parler tranquille.
Justice qui jadis regnoit,5785
Où tens que Saturne vivoit,
Cui Jupiter copa les coilles
Ausinc cum se fussent andoilles,
(Moult ot cil dur filz et amer)
Puis les geta dedens la mer,
Dont Venus la déesse issi,
Car li Livres le dit ainsi:
S'ele iert en terre revenuë,
Et fust autresinc bien tenuë
Au jor-d'ui cum elle estoit lores,
Si seroit-il mestier encores
As gens entr'eus qu'il s'entr'amassent,
Combien que Justice gardassent:
Car puis qu'Amors s'en vodroit fuire,
Justice en feroit trop destruire;
Mais se les gens bien s'entr'amoient,
Jamès ne s'entreforferoient,
Et puis que forfait s'en iroit,
Justice de quoi serviroit?
L'Amant.
Dame, ge ne sai pas de quoi.
Raison.
Bien t'en croi: car pésible et coi
Tretuit cil du monde vivroient,
Jamès roi ne prince n'auroient;
Ne seroit baillif, ne prevost,
Tant seroit li pueple dévost.
Jamès juge n'orroit clamor:
Dont di-ge que miex vaut Amor
Simplement que ne fait Justice,
Tant aille-ele contre malice,
Justice qui jadis régnait 5811
Au temps que Saturne vivait,
Dont Jupiter coupa les couilles,
Ainsi que de simples andouilles,
(Un fils bien dur, ce Jupiter!)
Et les jeta dedans la mer,
D'où naquit Vénus la déesse,
C'est l'histoire qui le professe:
Si donc Justice revenait
Et si chacun la respectait
Comme en cet âge mémorable,
Encore, c'est indiscutable,
Les hommes devraient-ils s'aimer
Tout en la faisant estimer;
Car Amour mort, il faut le dire,
Justice en ferait trop détruire.
Mais si les gens bien s'entr'aimaient,
Oncques ne s'entreforferaient,
Et quand serait parti le vice,
A quoi donc servirait Justice?
L'Amant.
Dame, je ne sais pas à quoi.
Raison.
Je te crois; car paisible et coi
Tout le monde vivrait sur terre;
De rois, de princes n'auriez guère,
Non plus ni bailli ni prévôt,
Tant le peuple serait dévot;
Jamais juge n'aurait de cause.
Donc Amour est meilleure chose
Que Justice tout simplement,
Combien qu'elle aille réprimant
Qui fu mere des seignories 5815
Dont les franchises sunt péries.
Car se ne fust mal et péchiés
Dont li mondes est entechiés,
L'en n'éust onques roi véu,
Ne juge en terre congnéu.
Si se pruevent-il malement,
Qu'il déussent premierement
Trestout avant eus justicier,
Puisqu'en se doit en eus fier;
Et loial estre et diligent,
Non pas lasche, ne négligent,
Ne convoiteus, faus, ne faintis
Por faire droiture as plaintis:
Mès or vendent les jugemens,
Et bestornent les erremens,
Et taillent et cuellent et saient,
Et les povres gens trestout paient.
Tuit s'efforcent de l'autrui prendre:
Tex juge fait le larron pendre,
Qui miex déust estre pendus,
Se jugement li fust rendus
Des rapines et des tors fais
Qu'il a par son pooir forfais.
XXXVI
Comment Virginius plaida
Devant Apius, qui jugea
Que sa fille à tout bien taillée,
Fust tost à Claudius baillée.
Ne fist bien Apius à pendre,
Qui fist à son serjant emprendre
Le Mal, père des seigneuries, 5841
Dont les franchises sont péries.
Car sans le Mal ni le Péché,
Dont tout le monde est entaché,
On n'eût jamais vu roi sur terre
Ni de justice régulière.
Car les juges premièrement
Se conduisent si malement
Qu'ils se devraient juger soi-même,
S'ils veulent que chacun les aime,
Être loyaux et diligents,
Non pas lâches ni négligents,
Ni faux, ni rongés d'avarice
Et faire aux malheureux justice.
Mais ils vendent les jugements,
Ils renversent les errements,
Ils cueillent, rognent et taillent,
Et pauvres gens leur argent baillent.
Ils ne songent qu'à rapiner,
Et tel on entend condamner
Un larron, qu'on dût plutôt pendre,
Si jugement on voulait rendre
Des rapines et des torts faits
Qu'il a par son pouvoir forfaits.
XXXVI
Comment Virginius plaida
Devant Appius qui jugea
Que sa fille si bien taillée
Fût tôt à Claudius baillée.
La corde Appius valait-il,
Quand il poussait son agent vil
Par faus tesmoings, fauce querele 5845
Contre Virgine la pucele[29],
Qui fu fille Virginius,
Si cum dist Titus Livius
Qui bien set le cas raconter,
Por ce qu'il ne pooit donter
La pucele qui n'avoit cure
Ne de li, ne de sa luxure.
Li ribaus dist en audience:
Illustration: Li ribaus dist en audience...
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Sire juges, donnés sentence
Por moi, car la pucele est moie;
Por ma serve la proveroie
Contre tous ceus qui sunt en vie:
Car où qu'ele ait esté norrie,
De mon ostel me fu emblée
Dès-lors, par poi, qu'ele fu née,
Et baillie à Virginius.
Si vous requier, sire Apius,
Que vous me délivrés ma serve,
Car il est drois qu'ele me serve,
Non pas celi qui l'a norrie:
Et se Virginius le nie,
Tout ce sui-ge prest de prover,
Car bons tesmoings en puis trover.
Ainsinc parloit li faus traïstre
Qui du faus juge estoit menistre;
Et cum li plais ainsinc alast,
Ains que Virginius parlast,
Qui tout estoit prest de respondre
Por ses aversaires confondre,
Juga par hastive sentence
Apius que, sans atendence,
Fust la pucele au serf renduë.
Et quant la chose a entenduë
Par faux témoins, par félonie, 5871
Contre la belle Virginie[29b],
La fille de Virginius,
Si j'en crois Titus-Livius
Qui cet événement rappelle,
Ne pouvant dompter la pucelle
Qui cet infâme méprisait
Et sa luxure repoussait?
Claudius dit à l'audience:
Juge, donnez pour moi sentence,
Car je puis prouver comme quoi
Cette jeune esclave est à moi
Contre tous ceux qui sont en vie;
Car où qu'elle ait été nourrie,
Je déclare, sire Appius,
Qu'elle fut à Virginius,
Quand on me l'eut prise, donnée,
En mon hôtel à peine née.
Cette esclave que l'on me doit
Faites-moi rendre, c'est mon droit,
Par cet homme qui l'a nourrie;
Et si Virginius le nie,
Je suis prêt à vous le prouver,
Car bons témoins en puis trouver.
Ainsi déposait ce faux traître
Au juge son infâme maître.
Heureux qu'ainsi tout se passât,
Sans que Virginius parlât
Qui s'apprêtait à lui répondre
Pour son adversaire confondre,
Lors Appius hâtivement
Jugea qu'immédiatement
Fût la pucelle au serf rendue.
Aussitôt la chose entendue,
Li bons prodons devant nommés, 5879
Bons chevaliers, bien renommés,
C'est assavoir Virginius,
Qui bien voit que vers Apius
Ne puet pas sa fille deffendre,
Ains li convient par force rendre,
Et son cors livrer à hontage,
Si change honte por damage
Par merveilleus apensement,
Se Titus-Livius ne ment.
XXXVII
Comment après le jugement
Virginius hastivement
A sa fille le chief couppa,
Dont de la mort point n'échappa;
Et mieulx ainsi le voulut faire,
Que la livrer à pute affaire;
Puis le chief presenta au juge
Qui en escheut en grant déluge.
Car il par amors, sans haïne,
Illustration: Car il par amors, sans haïne...
Voir image
A sa belle fille Virgine
Tantost a la teste copée,
Et puis au juge présentée
Devant tous en plain consistoire;
Et li juges, selonc l'estoire,
Le commanda tantost à prendre
Por li mener ocir ou pendre.
Mès ne l'occit ne ne pendi,
Car li pueples le deffendi
Qui fu tous de pitié méus,
Si tost cum li fais fu séus;
Ce vaillant ci-devant nommé, 5905
Bon chevalier, bien renommé,
C'est le père de Virginie,
Voyant que sa fille chérie
Contre Appius ne peut sauver,
Mais que par force il doit livrer
Ce corps si cher à la luxure,
Le deuil préfère à la souillure
Dans un sublime égarement,
Si Titus-Livius ne ment.
XXXVII
Comment après le jugement
Virginius hâtivement
A sa fille coupe la tête,
Aimant bien mieux la perdre honnête
Que la livrer au déshonneur
De son hideux persécuteur,
Puis cette tête apporte au juge
Qui succombe en un grand déluge.
Car sans haine, mais par amour,
A sa fille ravit le jour
Virginius, et cette tête
Sanglante aux pieds du juge jette,
En plein forum, aux yeux de tous.
L'histoire dit que de courroux
Le juge ordonna de le prendre
Pour le mener occire ou pendre.
Il ne fut occis ni pendu,
Mais par la foule défendu,
Qui de pitié se lève émue
Sitôt que la chose est connue,
Puis fu por ceste mesprison 5909
Apius mis en la prison,
Et là s'occist hastivement
Ains le jor de son jugement;
Et Claudius li chalengieres
Jugiés fu à mort comme lieres,
Se ne l'en éust respitié
Virginius par sa pitié,
Qui tant volt li pueple proier,
Qu'en essil le fist envoier,
Et tuit cil condampnés morurent
Qui tesmoingz de la cause furent.
Briefment juges font trop d'outrages,
Lucan redit, qui moult fu sages[30],
C'onques vertu et grant pooir
Ne pot nus ensemble véoir;
Mès sachent que s'il ne s'amendent,
Et ce qu'il ont mal pris ne rendent,
Li poissans juges pardurables
En enfer avec les diables
Lor en metra où col les las.
Ge n'en met hors rois ne prélas,
Ne juge de quelconque guise,
Soit séculier, ou soit d'église;
N'ont pas les honors por ce faire,
Sans loier doivent à chief traire
Les quereles que l'en lor porte,
Et as plaintis ovrir la porte,
Et oïr en propres personnes
Les quereles faulses ou bonnes.
N'ont pas les honors por noiant,
Ne s'en voisent jà gorgoiant,
Qu'il sunt tui serf au menu pueple,
Qui le païs acroist et pueple,
Et pour sa noire trahison 5935
Conduit Appius en prison,
Où sans attendre sa sentence
Il mit fin à son existence;
Et Claudius cet imposteur
Eût péri comme un vil voleur,
Si Virginius n'eût sa vie
Sauvé de la foule en furie.
Tant le peuple il vint supplier
Qu'en exil le fit envoyer;
Mais tous par supplice moururent
Ceux qui témoins au procès furent.
Bref les juges sont trop pervers.
Le grand Lucain dit en ses vers[30b]
Que Vertu jamais et Puissance
N'ont ensemble fait alliance.
Mais s'ils n'amendent leurs péchés,
S'ils gardent ces biens arrachés
Par le vol, le juge suprême
En enfer par Satan lui-même
Leur fera meure au col ses lacs.
Je n'excepte rois ni prélats,
Ni juges de quelconque guise,
Soit séculier ou soit d'Église.
Nous ne les comblons pas d'honneurs
Pour exploiter comme voleurs
Les querelles qu'on leur apporte,
Ou fermer aux plaignants leur porte;
Mais pour en personne juger
Procès sincère ou mensonger.
Ils sont les serfs du menu peuple
Qui le pays accroît et peuple,
Et n'a pas voulu les charger
D'honneurs pour voir se rengorger