[p.375]

Tels que, par exemple, le soir, 10303
Lorsqu'il retourne en son dortoir,
Et que seul, hélas! il se couche
Moult tristement dessus sa couche
Où toujours veille et bien peu dort,
Qu'il croit sa belle voir encor
Et l'avoir en ses bras tenue
Toute la nuit tretoute nue,
Ivre d'amour, de volupté,
Guérie et pleine de santé,
Et le jour en lieux délectables,
Tels songes lui conte et semblables.
Or vous ai jusqu'ici chanté,
Par maladie et par santé,
Comme amant doit servir sa dame
Qui veut voir couronner sa flamme
Et son amour perpétuer;
Car aisément le peut tuer
Celui qui ne s'applique à faire
Tout ce qui peut à femme plaire.
Car femme oncques tant ne saura
Ni coeur si fidèle n'aura,
Ni si loyale conscience,
Qu'un homme ait jamais l'assurance,
Par nul effort, de la tenir,
Non plus que s'il voulait saisir
Par la queue anguille de Seine,
Qui prestement, sans nulle peine,
Saurait entre ses doigts glisser,
Si serré qu'il la pût pincer.
Si peu privée est telle bête
Que de s'enfuir est toujours prête,
Et son esprit est si léger
Que nul ne s'y devrait fier.

[p.376]

Ce ne di-ge pas por les bonnes 10261
Qui sor vertus fondent lor bonnes,
Dont encor n'ai nules trovées,
Tant les aie bien esprovées;
Neiz Salernon n'en pot trover,
Tant les séust bien esprover
[131]:
Car il méismes bien afferme
C'onques fames ne trova ferme:
Et se du querre vous penés,
Se la trovés, si la prenés;
S'aurés lors amie à eslite
Qui sera vostre toute quite.
S'el n'a pooir de tant tracier,
Qu'el se puisse aillors porchacier,
Ou s'el ne trueve requerant,
Tel fame à Chastéé se rent.
Mais encor vueil ung brief mot dire,
Ains que ge lesse la matire.
Briément de toutes les puceles,
Quiex qu'el soient, ledes ou beles,
Dont cil vuet les amors garder,
Ce mien commant doit-il garder:
De cestui tous jors li soviengne,
Et por moult précieux le tiengne;
Qu'il doint à toutes à entendre
Qu'il ne se puet vers eus deffendre,
Tant est esbahis et sorpris
De lor biautés et de lor pris.
Car il n'est fame, tant soit bonne,
Vielle ou jone, mondaine ou nonne,
Ne si religieuse dame,
Tant soit chaste de cors et d'ame,
Se l'en va sa biauté loant,
Qui ne se délite en oant:

[p.377]

Je ne dis pas cela pour celles10337
Qui sont à la vertu fidèles,
Et dont nulle encor ne trouvai;
En vain mille j'en éprouvai.
Salomon en est une preuve;
Souvent il les mit à l'épreuve
[131b],
Et jamais, du moins l'affirma,
Femme fidèle ne trouva.
Or, si jamais en trouvez une,
Prenez-la, louez la Fortune;
Car alors une amante aurez
Que toute à vous posséderez.
Quand bien enclose et bien tenue
Elle ne peut courir la rue
Et ne trouve nul requérant,
Lors femme à Chasteté se rend.
Un mot encor je veux vous dire
Pour achever de vous instruire:
Toutes les fois que d'un tendron,
Quel qu'il soit, belle ou laideron,
Un amant veut le coeur séduire,
Qu'il se souvienne et qu'il s'inspire
Toujours de ce commandement
Et le garde pieusement:
Qu'il fasse à tretoutes entendre
Qu'il ne se peut d'elles défendre,
Tant il est confus et surpris
De tant de charmes et de prix.
Car il n'est femme, tant soit bonne,
Vieille ou jeune, mondaine ou nonne,
Si l'on va sa beauté louant,
Qui ne soit aise en écoutant,
Tant soit religieuse dame,
Tant soit chaste de corps et d'âme.

[p.378]

Combien qu'el soit lede clamée, 10295
Jurt qu'ele est plus bele que fée,
Et le face séurement,
Qu'el l'en croira legierement;
Car chascune cuide de soi
Que tant ait biauté, bien le soi,
Que bien est digne d'estre amée,
Combien que soit lede provée.
Ainsinc à garder lor amies,
Sans reprendre de lor folies,
Doivent tuit estre diligent
Li biaus valez, li preu, li gent.
Fames n'ont cure de chasti,
Ains ont si lor engin basti,
Qu'il lor est vis qu'el n'ont mestier
D'estre aprises de lor mestier;
Ne nus, s'il ne lor vuet desplaire,
Ne deslot riens qu'el vuelent faire.
Si cum li chas set par nature
La science de surgéure,
Ne n'en puet estre destornés
[132],
Qu'il est tous à ce sens tornés,
N'onques n'en fu mis à escole;
Ainsinc fait fame, tant est fole,
Par son naturel jugement,
De quanqu'el fait outréement,
Soit bien, soit mal, soit tort, soit droit,
Ou de tout quanqu'ele vodroit;
Qu'el ne fait chose qu'ele doie,
Si het quicunques l'en chastoie.
N'el ne tient pas ce sens de mestre;
Ains l'a dès lors qu'ele puet nestre,
Si n'en puet estre destornée,
Qu'el est à tel sens tous jors née;

[p.379]

Flattez-la donc effrontément, 10371
Elle croira facilement,
Tant soit-elle laide prouvée,
Qu'elle est plus belle qu'une fée;
Car chacune en soi-même croit,
Combien qu'affreuse et laide soit,
Qu'elle est de mille attraits formée
Et digne en tous points d'être aimée.
Ainsi varlets beaux, preux et gents
Doivent tous être diligents
A garder leurs bonnes amies,
Sans jamais blâmer leurs folies.
Femme reproches point n'admet;
Car elle a l'esprit ainsi fait,
Que nul ne doit, s'il veut lui plaire,
Critiquer ce qu'elle veut faire;
Car pour apprendre son métier
Nul besoin n'a d'étudier.
Comme le chat sait par nature
La science d'égratignure
Et n'en peut être détourné
[132b],
Toujours tout à ce sens tourné
Sans avoir onc couru l'école;
Ainsi femme fait, tant est folle,
Par son naturel jugement
Et toujours sans discernement,
Le bien, le mal, le faux, l'honnête,
Comme ils lui passent par la tête,
Rien ne fait de ce qu'elle doit,
Et les conseils fort mal reçoit.
Elle ne tient ce sens d'un maître,
Mais l'a dès lors qu'elle peut naître;
Il ne peut être détourné,
Puisqu'il est avec elle né;

[p.380]

Et qui chastier la vorroit, 10329
Jamès de s'amor ne jorroit.

Ainsi, compains, de vostre Rose
Qui tant est précieuse chose,
Que n'en prendriés nul avoir
Se vous la poïés avoir,
Quant vous en serés en sesine.
Si cum esperance devine,
Et vostre joie aurés pleniere,
Si la gardés en tel maniere
Cum l'en doit garder tel florete,
Lors si jorrés de l'amorete
A qui nule autre ne comper:
Vous ne troveriez son per,
Espoir, en quatorze cités.

L'Amant respond à Amis.

Cestes, fis-ge, c'est vérités,
Non, où monde, g'en suis séurs,
Tant est dous et frans ses éurs.
Ainsinc Amis m'a conforté:
En son conseil grant confort é;
Et m'est avis, au mains de fait,
Qu'il set plus que raison ne fait.
Mès ainçois qu'il éust finée
Sa raison qui forment m'agrée,
Dous-Pensers, Dous-Parlers revindrent
Qui près de moi dès lors se tindrent,
N'onc puis gaires ne me lessierent,
Mès Dous-Regars pas n'amenerent:
Nes blasmai pas quant lessié l'orent,
Car bien sai qu'amener nel' porent.

[p.381]

Aussi l'amant qui voudrait femme 10405
Corriger, par conseil ou blâme,
De son amour ne jouirait.
Ainsi, compagnon, il en est
De votre merveilleuse rose,
Qui tant est précieuse chose,
Que n'en prendriez nul avoir
Si la pouviez un jour avoir.
Lorsque vous l'aurez tout entière,
Compagnon, comme je l'espère,
Et que votre heur sera parfait,
Gardez-la bien et comme fait
Qui veut garder telle fleurette:
Lors jouirez de l'amourette
A qui rien n'ose comparer,
Car vous ne sauriez rencontrer
En quinze cités sa pareille.

L'Amant répond à Ami:

Oui, c'est vrai, fis-je, il n'est merveille
Au monde égale, j'en suis sûr,
A cet être si doux, si pur!
Ainsi, par cet ami si sage,
J'ai vu relever mon courage,
Et m'est avis au moins qu'il sait
Mieux parler que Raison ne fait.
Mais avant que fut terminée
Sa raison, qui si fort m'agrée,
Doux-Parler et puis Doux-Penser,
Sans jamais depuis me laisser,
Aussitôt près de moi revinrent
Et depuis lors toujours se tinrent;
Mais point ils n'amenèrent, las!
Doux-Regard, et je ne peux pas

[p.382]

LV


Comment l'Amant, sans nul termine,10359
Prent congié d'Amis, et chemine
Pour savoir s'il pourrait choisir
Chemin pour Bel-Acueil veir. Illustration: Congié pren et m'en vois atant...
Voir image


Congié pren et m'en vois atant;
Ainsinc cum tous seus esbatant
M'en alai contreval la prée
D'erbe et de flors enluminée,
Escoutant ces dous oiselés
Qui chantoient sons novelés.
Tous les biens au cuers me faisoient
Lor douz chans qui tant me plesoient;
Mès d'une chose Amis me grieve,
Qu'il m'a commandé que j'eschieve
Le chastel, et que jà n'i tour,
Ne ne m'aille joer entour:
Ne sai se tenir m'en porrai,
Car tous jors aler i vorrai.
Lors après cele départie,
Eschivant la destre partie,
Vers la senestre m'achemin
Por querre le plus brief chemin.
Volentiers ce chemin querroie,
S'il iert trové, je m'i ferroie
De plain eslés sans contredit,
Se plus fort nel' me contredit,
Por Bel-Acueil de prison traire,
Le franc, le dous, le debonnaire.

[p.383]

Les blâmer, car si laissé l'eurent, 10437
C'est qu'amener ils ne le purent.


LV


Comment l'Amant sans plus tarder,
Prend congé d'Ami pour sonder
Les abords et choisir la voie
Par où Bel-Accueil il revoie.


D'Ami je pris incontinent
Congé, puis tout seul m'ébattant
M'en allai descendant la prée
D'herbe et de fleurs enluminée,
Écoutant des doux oiselets
Les chants joyeux et novelets.
Combien j'étais heureux d'entendre
Leur babil si doux et si tendre!
Mais une chose m'assombrit:
C'est que de fuir Ami m'a dit
Le castel et la tour maudite
Et que m'ébattre autour j'évite.
Ne sais si tenir m'en pourrai,
Car toujours aller y voudrai.
Lors marchant à ma fantaisie,
Je quittai la droite partie
Et vers la gauche fus soudain,
Pour chercher le plus bref chemin.
De grand coeur je cherche la route
Et m'y enfoncerai sans doute,
De plein élan sans contredit,
Si plus fort ne me contredit,
Pour Bel-Accueil de prison traire,
Le franc, le doux, le débonnaire.

[p.384]

Dès que ge verrai le chastel 10387
Plus fiéble qu'ung rosti gastel,
Et les portes seront ouvertes,
Ne nus nes me deffendra certes;
J'aurai bien le déable où ventre,
Se nel' pren et se ge n'i entre.
Lors sera Bel-Acueil délivres;
N'en prendroie cent mile livres;
Ce vous puis por voir affichier,
S'en cel chemin me puis fichier:
Toutevois du chastel m'esloing,
Mais ce ne fus pas de trop loing.


[p.385]

Dès que je verrai le château 10467
Plus faible qu'un rôti gâteau
Et les portes grandes ouvertes,
Nul ne me les défendra, certes,
Et le diable au ventre j'aurai
S'il ne se rend quand je voudrai.
Je vous en donne l'assurance,
Si dans le bon chemin j'avance,
Bel-Accueil sera délivré,
Cent mille livres n'en prendrai!
Du castel pourtant, par prudence,
Je me tiens à quelque distance. 10478


[p.387]

NOTES DU DEUXIÈME VOLUME.

Note 1, pages 2-3.

Vers 4287-4299.

Ainsi comme je treuve.

Cette phrase prouve surabondamment ce que nous annoncions en tête des notes du premier volume, que les titres des chapitres n'étaient pas de l'auteur, mais de simples notes marginales des copistes ou éditeurs de manuscrits.

Note 2, page 5.

Vers 4331.

Et pourtant que demande-t-elle?
Qu'au coeur qui lut reste fidèle
Tout vienne au gré de son désir.

Ce dernier vers est amphibologique. A quoi se rapporte son? à elle ou à coeur? Nous nous sommes vu plusieurs fois contraint de laisser subsister certaines tournures de phrases qu'une analyse rigoureuse condamne; mais à moins de passer son existence entière à retoucher une oeuvre aussi considérable, il est impossible que, soit lassitude, soit inadvertance,[p.388] quelques négligences n'échappent. Ainsi, au début du Roman, page 21, tome I, on lit:

Elle essaierait d'apetiser
Au moins son los et sa prouesse
Par sa fourbe et par son adresse.

En donnant le bon à tirer, nous avions changé le dernier vers par celui-ci:

En dessous les minant sans cesse,

qui rendait mieux la pensée de l'auteur et était plus correct. L'imprimeur tira sans faire la correction. Un seul des deux exemplaires sur peau de vélin put être corrigé à temps. Du reste, on n'était pas si scrupuleux au XIIIe siècle, comme on en peut juger par le Roman de la Rose, en particulier.

Note 3, pages 16-17.

Vers 4508-4520. Sire, s.m., selon Guillaume Budé, vient du latin herus. Pasquier le dérive du mot χύριος.

Les anciens, en parlant de Dieu, l'appeloient Sire.

Le titre de sire ne se donnoit autrefois qu'à Dieu; mais, dans la suite, les peuples, qui regardent les rois comme ce qui approche le plus de la Divinité, leur donnèrent le nom de Sire. Les grands seigneurs s'arrogèrent aussi ce surnom; nous avons des maisons qui affectent de le prendre: le sire de Pont, le sire de Montmorency, le sire de Coucy. On disoit de ce dernier:

Je ne suis roy ne prince aussi,
Je suis le sire de Coucy.

[p.389]

Enfin, ce titre devint si commun, qu'on le donnoit aux marchands.

Clément Marot, dans ses épigrammes, appelle ainsi deux de ses créanciers:

Sire Michel, sire Bonaventure.

Le messire que les gens de qualité ajoutent à leurs titres est composé de mon et de sire: il faut observer que si le messire mis devant un nom de baptême n'est pas suivi du nom propre, il désigne presque toujours un roturier. Les personnes de qualité se sont imaginé que le Monsieur suivi du nom de famille produisoit à peu près le même effet; et quand ils parlent à un bourgeois titré (comme ils l'appellent très-improprement), ils ne manquent jamais de lui dire: Bonjour, Monsieur un tel. Cet abus n'est pas nouveau. Ménage, fort alerte sur les bienséances, s'en plaignoit déjà; il dit: «Qu'un seigneur qui faisoit une chère fort délicate l'invitoit souvent à sa table, mais qu'il avoit la mauvaise habitude de l'appeler toujours par son nom, comme s'il eût craint qu'il ne l'oubliât.»

Les gens de fortune, qui sont les singes des grands, en usent souvent ainsi avec des personnes à qui ils doivent du respect.

J'observerai, avant que de finir cet article, que le messire est devenu si commun, que des gens dont les pères ont passé les trois-quarts de leur vie, et quelquefois leur vie entière dans la roture, croiroient informes les actes qu'ils passent, si le messire ne précédoit pas d'autres titres aussi chimériques que leurs marquisats ou leurs comtés. (Lantin de Damerey.)

Nous ne nous permettrons d'ajouter qu'un mot [p.390] à cette note déjà bien longue: c'est que messire n'est point formé de mon et de sire, mais bien de mes et de sires, au singulier, comme on le voit ici: il est mes sires. Enfin sinre, sire, vient de senior; seniorem a formé: seigneur.

Note 4, pages 16-17.

Vers 4509-4521. Homme-lige. Vassal qui tient un fief qui le lie envers son seigneur d'une obligation plus étroite que les autres.

Homo ligius, dans la basse latinité. L'Amant étoit devenu l'Homme-lige de l'Amour, et lui avoit rendu hommage de la bouche et des mains, c'est-à-dire qu'il ne lui étoit plus permis de rien dire, ni de rien faire contre le service de ce Dieu. Telle étoit la forme qui s'observoit dans les hommages du temps de saint Louis: «Le Seigneur prenoit entre ses deux paulmes les mains de son vassal jointes, lequel à genoux, nuë tête, sans manteau, ceinture, épée ne éperons, disoit: «Sire, je deviens vôtre homme de bouche et de mains, et promets foy et loyauté, et de garder vôtre foy à mon pouvoir, à vôtre semonce ou à celle de vôtre bailly à mon sens.» Cela dit, le seigneur baisoit le vassal sur la bouche.» (Fauchet, Des Fiefs, selon l'usage du Châtelet de Paris.)

On trouve dans le Roman de Lancelot que lorsqu'on prenoit possession d'un fief, et que l'on en étoit revêtu, on s'agenouilloit devant le seigneur-lige, et on lui baisoit le soulier, et le vassal qui étoit investi du fief recevoit le gand de son seigneur; et au vers 2003 de ce Roman, on lit que l'Amour refusa un pareil hommage. Il est rapporté dans une [p.391] Cronique «que Raoul, en faisant hommage de la Normandie à Charles-le-Simple, ne voulut mettre le genoüil en terre pour baiser le pied du Roi; il fallut que Charles le lui apportât à la bouche:» ce qui est une marque des anciens hommages, tels qu'on les rendoit dès le temps de Charles-Magne. (Fauchet, Antiquités françoises, livre XI.) (Lantin de Damerey.)

Note 5, pages 18-19.

Vers 4539-4549. Charybde. Écueil fameux par un grand nombre de naufrages. Il est entre la Calabre et la Sicile. Les poètes ont feint que Charybdis fut en son temps la plus grande friponne du pays, et qu'ayant dérobé les boeufs d'Hercule, elle fut foudroyée par Jupiter, et précipitée dans la mer, où elle conserve toujours son ancienne inclination. (Lantin de Damerey.)

Note 6, pages 20-21.

Vers 4554-4566. M. Francisque Michel traduit piteuse par misérable, ce qui est absurde.

Note 7, pages 20-21.

Vers 4568-4584. Bureau, grosse étoffe faite en laine: c'est la même chose que la bure, qui, suivant la définition de Borel, est une étoffe velue de couleur rousse ou grisâtre, en latin burellus, ainsi qu'il est nommé dans le testament de saint Louis: Item, legamus DC. libras ad burellos emendos pro pauperibus [p.392] vestiendis. Le bureau est cependant un drap plus fort. Quoique les gens du commun soient plus souvent vêtus de cette étoffe que les gens de qualité (qui se vêtaient d'un drap fin de couleur foncée, brunete), ils n'en ressentent pas moins le pouvoir de l'amour; c'est ce qu'a voulu dire Jehan de Meung dans les deux vers suivants:

Comme ausinc bien sunt amoretes
Sous buriaus comme sous brunetes.

Cela signifie aussi que les gens de basse extraction ont souvent autant d'honneur et de vertu que ceux qui comptent une longue suite de nobles aïeux; c'est peut-être ce qui a donné lieu au proverbe: «Bureau vaut bien écarlate,» qui est une allusion que fit, en 1518, Michel Bureau, natif du bas Maine et évêque de Hieropolis, parlant au cardinal de Luxembourg, pour lors évêque du Mans, avec qui il étoit en procès; en quoi l'on voit l'équivoque de son nom, Bureau, pour blanchet ou drap qui n'est pas teint, avec l'habit de cardinal, estimé la plus riche teinture en draps de laine. (Bibliothèque de la Croix du Maine.)

La Fontaine a rendu à peu près la pensée de Jehan de Meung, dans l'endroit où Joconde veut persuader à Astolphe de s'attacher une femme de qualité:

Rien moins, reprit le Roi; laissons la qualité:
Sous les cotillons des grisettes
Peut loger autant de beauté
Que sous les juppes des coquettes.

(Lantin de Damerey.)

[p.393]

Note 8, pages 22-23.

Vers 4581-4595. Pour la première fois paraît ce personnage de Génius, incompris jusqu'ici de tous les commentateurs, personnification de l'amour humain, ennemi implacable des amours honteux, cet ignoble égarement des sens, aussi bien que de l'amour mystique, ce déplorable égarement de l'imagination, en un mot, de tous les amours contre nature. Comme Génius arrive là brutalement, sans préparation, acteur inconnu jusqu'ici, et qui doit jouer un si grand rôle dans le dénoûment du Roman, il est supposable qu'une partie du passage fut rajoutée après coup.

Note 9, pages 24-25.

Vers 4636-4650. Molinet ne faisant aucune mention des vers suivants, et ne les ayant pas trouvés dans les plus anciens manuscrits, je suis fondé à soupçonner qu'ils ont été rajoutés par quelque copiste du XVe siècle, et j'ai cru devoir, par cette raison, les retirer du texte de l'auteur. (Méon.)

Méismement en cest Amour
Li plus sage n'i scevent tour.
Mès or entens ge te dirai,
Une autre Amour te descrirai;
De cele voil-ge que por t'ame
Tu aimes la très douce Dame,
Si cum dit la sainte Escripture.
Amors est fors, Amors est dure,
Amors sostient, Amors endure,
Amors revient et tous jors dure,
[p.394] Amors met en amer sa cure;
Amors leal, Amors séure
Sert, et de servise n'a cure;
Amors fait de propre commun,
Amors fait de divers cuers un,
Amors enchausce, ce me semble;
Amors départ, Amors assemble,
Amors joint divers cuers ensemble;
Amors rend cuers, Amors les emble;
Amors despiece, Amors refait;
Amors fait pez, Amors fait plait,
Amors fait bel, Amors fait lait
Toutes heures quant il li plait;
Amors atrait, Amors estrange,
Amors fait de privé estrange;
Amors seurprent, Amors emprent;
Amors reprent, Amors esprent:
Il n'est rien que Amors ne face,
Amors tost cuer, Amors tost grace;
Amors deslie, Amors enlace,
Amors occist, Amors alace;
Amors ne crient ne pic ne mace;
Amors ne crient riens c'on lui face.
Amors fist Diex nostre char prendre,
Amors le fist en la croix pendre,
Amors le fist ilec estendre,
Amors li fist le costé fendre;
Amors li fist les maus reprendre,
Amors li fist les bons aprendre;
Amors le fist à nous venir,
Amors nous fait à li tenir.
Si cum l'Escripture raconte,
Il n'est de nule vertu conte,
S'Amors ne joint et lie ensemble;
Il m'est avis, et voir me semble
Que pou vaut foi et espérance,
Justice, force, n'atrempance,
Qui n'a fine Amors avec soi.
L'Apostre dit, et ge le croi,
[p.395] Qu'aumosne faite, ne martire,
Ne bien que nulli sache dire,
Ne vault riens s'Amors i deffaut;
Sans Amors tretout bien deffaut;
Sans Amors n'est homme parfait,
Ne par parole, ne par fait.
Ce est la fin, ce est la somme,
Amors fait tout le parfait homme.
Amors commence, Amors asomme,
Sans Amors n'est mie fait homme.
Amors les enserrés desserre,
Amors si n'a cure de guerre;
Fine Amor qui ne cesse point,
A Diex les met, à Diex les joint:
Loyal Amor fait à Diex force,
Car Amor de l'amer s'efforce.
Quant Amor parfondement pleure,
Li vient très-grant douceur en l'eure,
Et fine Amor d'amer est yvre,
Car grant douceur Amor enyvre;
Lors li convient dormir à force,
Quant en dormant d'amer s'efforce:
Car Amor ne puet estre oisive,
Tant cum el soit saine ne vive;
Lors dort en méditacion,
Puis monte en contemplacion.
Ilec s'aboume, ilec s'esveille,
Ilec voit mainte grant merveille.
Là voit tout bien, là voit tout voir,
Là trueve tout son estouvoir.
Là voit quanque l'en puet véoir,
Là scet quanque l'en puet savoir.
Là aprent quanqu'en puet aprendre,
Là prent du bien quanqu'en puet prendre;
Mès quant plus prent et plus aprent,
Et plus son desirier l'esprent,
Tous jors li croist son apetit,
Et tient son assez à petit.
En Amor n'a poirit de clamor,
Chascun puet amer par Amor,
[p.396] Quant d'Amor ne te puès clamer,
Par Amor te convient amer.
De tout ton cueur, de toute t'ame
Veil que aimes la douce dame;
Quant Amor amer la t'esmuet,
Par Amor amer la t'estuet.
Donc aime la vierge Marie,
Par Amor à li te marie;
T'ame ne veult autre mari.
Par Amor à li te mari;
Après Jesu-Christ son espous,
A li te doing, à li t'espous,
A li te doing, à li t'otroi,
Sans desotroier t'i otroi.

Note 10, pages 26-27.

Vers 4650-4665. Saillent, que nous traduisons par s'aiment. La véritable traduction serait: saillir, s'accoupler, consommer l'acte vénérien.

Nous avons reculé devant I'expression propre, combien que s'aiment affaiblisse l'idée de l'auteur. Six vers plus haut, le même cas s'est présenté pour: Quiconques à fame géust, quiconque couche avec une femme. Ce sont des expressions intraduisibles dans notre poésie moderne. Nous en rencontrerons bien d'autres, car nous voilà loin du douceâtre Guillaume. Peut-être avons-nous eu tort, car, pour reculer devant l'image, le lecteur verra par la suite que nous n'avons pas reculé devant le mot.

Note 11, pages 28-29.

Vers 4682-4696.

Ou se rend dans quelque couvent.

[p.397] Se rend signifie: se fait moine. On disait: nonnain rendue, pour: religieuse converse, religieuse laie. Nonnain rendue se trouve encore dans Clément Marot.

Note 12, pages 28-29.

Vers 4683-4697. Franchise veut dire ici liberté. On dit encore: les franchises, dans ce sens. A propos de ce mot, nous ferons observer que pour le vers 4616-4628, la traduction est insuffisante. La véritable traduction serait: Libres entre eux, comme dans l'original, c'est-à-dire n'ayant aucun lien entre eux, ni de parenté, ni de mariage.

L'auteur démontrera plus loin que l'amour aime la liberté et qu'il ne saurait vivre une heure en esclavage. C'est pourquoi on ne voit jamais de véritable amour résister à l'épreuve du mariage, et que les plus heureux amants font les plus mauvais époux.

Note 13, page 30.

Vers 4715.

Mais Viellesse les en rechasce,
Qui ce ne scet, si le resache.

Évidemment, ici s'est glissée une erreur d'inadvertance ou d'impression, commise par Méon, et que M. Francisque Michel s'est empressé de reproduire. La rime l'indique assez. A notre avis, il faut resache aux deux vers. Dans le premier cas, resache sera le subjonctif de resachier, retirer, et dans le second le subjonctif de resavoir.

[p.398]

Note 14, pages 38-39.

Vers 4847-4861. Hostelas, du verbe hosteler, loger quelqu'un; de ce verbe sont dérivés hostel et hostelerie. Hostel signifioit maison.

Dans la ballade de Villon à sa mie, on lit l'hôtel des Carmes; et dans l'Amant rendu Cordelier à l'observance d'Amours, on lit pareillement hôtel. Ce nom ne se donne qu'aux maisons des grands seigneurs: les juges datent quelquefois de leur hôtel; mais c'est plus par honneur pour la justice que pour le juge. On donne aussi à Paris le nom d'hôtel aux auberges qui ont de l'apparence; si ce titre flatte l'ambition de ceux qui donnent tout à la vanité des noms, les provinciaux trouvent souvent de quoi la rabattre lorsqu'il faut compter de la dépense, qui est ordinairement plus grande dans un hôtel que dans une hôtellerie, qui n'en est que le diminutif. Ce que nous appelons hôte étoit autrefois le nom que l'on donnoit à celui qui venoit loger dans un hôtel: Majores nostri hostem eum dicebant, quem nunc perigrinum dicimus. On l'appeloit aussi hospes, terme qui convenoit à celui qui venoit loger dans un endroit, et à celui qui donnoit retraite ou l'hospice à cet étranger.

Non hostes ab hospite tutus.
(Ovid., Métamorph., I.)

Le droit d'hospitalité étoit en grande recommandation chez les païens. Jupiter en étoit le dieu tutélaire; il étoit nommé Xenius, seu hospitalis: lorsqu'on recevoit un hôte, on commençoit par offrir un sacrifice à ce Dieu.

On voit dans la Genese de quelle manière Abraham [p.399] reçut les trois anges qui vinrent loger chez lui. Chacun sait comment Lot se comporta pour garantir ses deux hôtes des brutalités de ses concitoyens, et comment Manué, au livre des Juges, chap. 13, reçut l'ange qui étoit venu lui annoncer la naissance de son fils Samson.

Apud Lucanos lege cavebatur, ut si quis sole occaso divertentes hospites notos ignotosque domo exigeret κακοξενίας teneretur, mulctamque eo nomine pendere cogeretur. (Alexander ab Alexandro.)

Dans les anciennes lois des Bourguignons, titulo 38: De hospilitate non negandà. Quicumque hospiti venienti tectum, aut focum negaverit, trium solidorum inlatione mulctetur.

Et par un décret du concile de Clermont en Auvergne, tenu l'an 544, il fut enjoint aux prêtres d'avertir leurs paroissiens de recevoir les passants, et de ne pas leur vendre les vivres plus cher qu'au marché.

Enfin, ce devoir de charité envers les étrangers étoit si fort recommandé, que la règle de saint Benoît, chap. 53, porte: Frangatur jejunium propter hospitem à priore, si ce n'est pas un jour de jeûne principal ou ecclésiastique. Si enim quoslibet advenientes jejunio intermisso reficio, non solvo jejunium, sed impleo charitatis officium, dit saint Prosper, lib. 2, de Vitâ contemplativâ.

Le livre des Usages de Cîteaux, chap. 20, suppose aussi que l'abbé doit rompre le jeûne en faveur de ses hôtes.

Anciennement on n'avoit pas des auberges comme à présent; il falloit aller loger chez des particuliers; chacun savoit où il trouverait un gîte; on se rendoit la pareille dans l'occasion.

[p.400] Les anciens, comme le remarque Plaute, donnoient la moitié d'une pièce de monnoie, ou d'une autre marque qu'on appeloit tessera; celui qui la portoit étoit reçu comme un ami de la maison ou comme un ancien hôte; on la conservoit précieusement, et elle passoit des pères aux enfants. Ce droit d'hospitalité avoit donné lieu à l'établissement des hôpitaux, en faveur des passants qui n'avoient point de connoissance dans les endroits où leurs affaires les appeloient: ces maisons publiques leur servoient de retraites; mais dans la suite les hôpitaux, en Europe, sont devenus la retraite des seuls pauvres, comme l'observe Borel. (Lantin de Damerey.)

Note 15, pages 46-47.

Vers 4992-5008. Quoi justum est petito, etc.

Note 16, pages 50-51.

Vers 5058-5073. Cers ramages. M. Francisque Michel traduit par cerf sauvage. Ramages signifie bien généralement sauvage, habitant des bois; mais quand il s'applique au cerf, il dit: Cerf qui a son bois, cerf ramé: Cervus ramagius, cervus ramosis cornibus ornatus, cui cornua enascuntur, dit Du Cange dans son Glossaire.

Note 17, pages 56-57.

Vers 5172-5190. Omni tempore diligit, qui amicus est.

Pour le vers précédent: Fortune en eus rien n'a [p.401] mis, la traduction est un peu trop libre, nous le reconnaissons; mais tenant absolument à conserver au précepte: Toujours aime qui est amis, sa forme concise et énergique, nous avons préféré sacrifier le vers précédent, d'autant plus que le sens reste rigoureusement le même.

Note 18, pages 58-59.

Vers 5190-5210. Verus amicus prastantior auro. (C'est aller chercher bien loin les réminiscences.)

Note 19, pages 62-63.

Vers 5267-5287. Pythagoras naquit à Samos vers la 47e olympiade, environ 590 ans avant J.-C. Il étoit fils de Mnesarcus, et, selon d'autres auteurs, de Marmacus ou de Mnermacus. Ce fut lui qui le premier prit le nom de philosophe. Sa secte fut nommée l'Italique. Il parcourut l'Égypte; il fut en Crète, à Lacédémone, où il se fit instruire dans les lois de Lycurgue et de Minos. De là il passa en Italie, où il ramena à une vie frugale les peuples de Crotone, qui vivoient dans le luxe; il mourut à Métapont, auprès de Tarente, où on prétend qu'il fut tué dans une émeute populaire.

Pythagore eut un grand nombre de disciples; une des règles qu'il leur faisoit observer étoit de garder le silence pendant cinq ans; après ce rude noviciat, ils étoient alors admis dans la maison de leur maître, et alors ils avoient le plaisir de jouir de sa présence et de le regarder fixement.

Le préjugé de ses disciples sur sa science étoit si [p.402] violent, que son autorité toute seule leur tenoit lieu de raison, et lorsqu'ils soutenoient un sentiment, et qu'on leur en demandoit la preuve, ils se contentoient de répondre: «Il l'a dit,» c'est-à-dire Pythagore. (Cicéron, De la nature des dieux, traduction de M. l'abbé d'Olivet.) Pythagore soutenoit la métempsicose, ou la transmigration d'une âme dans un autre corps; c'est un sentiment qu'il avoit puisé chez les Gymnosophistes, qui croyoient que la production du monde consistoit en ce que toutes choses sont sorties du sein de Dieu, et que l'univers périra par un retour de ces mêmes choses à leur première origine. Les Brachmanes du pays de Coromandel soutenoient que le monde périt et se renouvelle dans certaines périodes de temps. (Diction. de Bayle, t. II, édit. de 1715.)

Pythagore, qui se regardoit comme petit monde, prétendoit avoir essuyé ces différentes révolutions, et que son âme avoit passé du corps d'Aetalides dans celui d'Euphorbes, tué au siège de Troie par Ménélas; qu'elle avoit animé les corps d'Hermosine et de Pyrrhus, surnommé le Pêcheur, et que de Pyrrhus il étoit devenu Pythagore. (Diogenes Laerce, livre VIII.)

On prétend que les vers attribués à ce philosophe, qui sont les principes de sa morale, ont été mis sous cette forme par Lysis, un de ses disciples, Pythagore n'ayant point laissé d'écrits: ces vers sont au nombre de 71; on les appelle dorés, pour marquer que dans ce genre c'est ce qu'il y a de plus excellent et de plus divin; c'est par cette raison qu'on a donné le titre de l'Ane d'or à l'histoire d'Apulée, à cause de la richesse de son style. On trouve ces prétendus vers dorés dans le Recueil des poètes grecs[p.403]. Hierocles, qui d'athlète devint philosophe, fit un commentaire sur les vers de Pythagore. (Lantin de Damerey.)

Note 20, pages 64-65.

Vers 5282-5304. On voit ici que Jehan de Meung songeait déjà à faire la traduction de Boëce, son auteur favori. (P.M.)

Anicius Manlius Torquatus Severinus Boetius naquit l'an de l'ère chrétienne 455. Il fut trois fois consul, et il eut pendant ce temps-là part à la confiance de Théodoric, roi des Goths. Il la perdit par la jalousie de Basile, d'Opilio et de Gaudence, délateurs infâmes. Boëce fut conduit dans les prisons de Ticino, aujourd'hui Pavie. Ce fut là où il composa son traité, intitulé: Consolatio philosophiae, divisé en cinq livres, avec d'autres traités de théologie.

Boëce (selon Berthier, in Praefatione Boethii) fuit logicus acutissimus, theologus gravissimus, mathematicus solertissimus, mechanicus artificiosissimus, musicus suavissimus, adhuc orator et poeta optimus. En effet, il a écrit dans tous ces genres de science.

Théodoric lui fit trancher la tête, l'an 524, aussi bien qu'à Symmachus, dont Boëce avoit épousé la fille. Ce prince ne survécut guère à un acte si cruel. Peu de temps après cette exécution, on servit sur sa table la tête d'un poisson énorme. Il crut que c'étoit celle de Symmachus qui le menaçoit; un tremblement s'empara de tous ses membres; on le mit dans son lit, où il mourut agité par les remords de sa conscience, confessant qu'il avoit eu tort de faire mourir Boëce et Symmachus sans avoir apporté, [p.404] en les condamnant, l'attention qu'il donnoit ordinairement à ses sujets. (Procopius, Hist. gothica, lib. primo.) (Lantin de Damerey.)