N'estaindre une parole sangle, 7677
S'el l'a méue par sa jangle.
Bon fait Male-Bouche apaisier:
Aucunes fois seult-l'en baisier
Tel main qu'en vodroit qu'el fust arse;
Car fust ores li glous en Tarse[60]!
Si janglast là quanqu'il vosist,
Mès qu'as amans riens ne tosist.
Bon fait estoper Male-Bouche,
Qu'il ne die blasme ou reprouche:
Male-Bouche et tous ses parens,
A qui jà Diex ne soit garans,
Par barat estuet barater,
Servir, chuer, blandir, flater,
Par hours, par adulacions,
Par fauces simulacions,
Et endiner et saluer:
Il fait trop bon le chien chuer
Tant qu'en ait la voie passée.
Bien seroit sa jangle quassée,
S'il li pooit sans plus sembler
Que n'éussiés talent d'embler
Le bouton qu'il vous a mis seure,
Par ce porrez estre au desseure.
La vielle qui Bel-Acuel garde,
Serves ausinc: que Mal-Feu l'arde!
Autel faites de Jalousie,
Que nostre Sires la maudie,
La dolereuse, la sauvage,
Qui tous jors d'autrui joie enrage!
Ele est si crueuse et si gloute,
Que tel chose vuelt avoir toute.
S'ele en lessoit à chascuns prendre,
Qu'el ne la troveroit jà mendre.
Ni d'un mot arrêter l'effet 7713
De son pernicieux caquet.
Bon fait apaiser Malebouche,
Car souvent des lèvres on touche
La main qu'on voudrait voir brûler.
Que ne fait-on ce monstre aller
A Tarse à son aise médire[60b]?
Là ne saurait aux amants nuire.
Bon fait bâillonner ce vilain
Pour mettre à ses reproches fin.
Oui, Malebouche et sa lignée,
Du ciel haïe et dédaignée,
Bon fait par mensonges tromper,
Caresser, servir et duper
Par adulations trompeuses,
Simulations cauteleuses,
Profonds saluts et compliments;
Du chien calmons les grognements
Tant que n'avons franchi la voie.
Par dessus tout il faut qu'il croie,
Pour sa médisance endormir,
Que n'avez pouvoir de ravir
La Rose qu'il tient enserrée,
Et l'entreprise est assurée.
La Vieille (l'enfer l'arde!) aussi
Flattez qui garde votre ami;
Flattez, de même Jalousie
(Du Seigneur qu'elle soit honnie!),
Douloureux et sauvage coeur
Qu'enrage d'autrui le bonheur.
Elle est si gourmande et si gloute
Que telle chose avoir veut toute,
Qui moindre ne lui resterait
Pourtant, si chacun en prenait.
Moult est fox qui tel chose esperne, 7711
C'est la chandele en la lanterne;
Qui mil en i alumeroit,
Jà mains de feu n'i troveroit[61].
Chascun set la similitude,
Se moult n'a l'entendement rude.
Se cestes ont de vous mestier,
Servés les de vostre mestier:
Faire lor devés cortoisie,
C'est une chose moult proisie,
Mès qu'il ne puissent aparçoivre
Que vous les bées à deçoivre.
Ainsinc vous estuet démener;
Les bras au col doit-l'en mener
Son anemi pendre ou noier,
Par chuer, par aplanoier,
S'autrement n'en puet l'en chevir.
Mais bien puis jurer et plevir
Qu'il n'a ci autre chevissance;
Car il sunt de tele poissance,
Qui en apert les assaudroit,
A son propos, ce cuit, faudroit.
Après ainsinc vous contendrés
Quant as autres portiers vendrez,
Se vous jà venir i poés,
Tex dons cum ci dire m'oés,
Chapiaus de flors en esclicetes[62],
Aumosnieres ou crespinetes,
Ou autres joélés petis,
Cointes et biaus et bien fetis,
Se vous en avés l'aisement,
Sans vous metre à destruiement,
Por apesier lor presentés:
Des maux après vous dementés,
Qui telle épargne fait se berne; 7747
C'est la chandelle en la lanterne;
Mille autres y allumerez,
Toujours même feu trouverez[61b].
Chacun voit la similitude
S'il n'a l'entendement trop rude.
Or donc, s'ils ont de vous besoin,
Ami, servez-les avec soin,
Faites-leur à tous courtoisie,
Chose toujours bien accueillie;
Mais surtout ne leur laissez voir
Que vous voulez les décevoir;
Ainsi vous les pourrez séduire.
Les bras au col qui veut conduire
Son ennemi pendre ou noyer,
Le doit caresser ou choyer
S'il ne peut autrement le vaincre.
Besoin n'est de vous en convaincre,
Trop forts sont-ils; les attaquer
De front serait le but manquer.
Ensuite il vous conviendra faire
(Si vous pouvez, comme j'espère,
Jusqu'aux autres geôliers venir)
Tels dons que vous allez ouïr:
Chapeau de fleurs à bandelettes[62b],
Aumônières, simples voilettes,
Ou maints autres petits cadeaux,
Comme gents et coquets joyaux
Et de bon goût plutôt que riches;
Car si trop sont mal vus les chiches,
Sottise est de se ruiner;
Sachez donc à propos donner,
Et du travail et de la paine 7745
Qu'Amors vous fait, qui là vous maine.
Et se vous ne poés donner,
Par promesse estuet sermonner:
Prometés fort sans délaier,
Comment qu'il aille du paier;
Jurés fort et la foi bailliés,
Ains que conclus vous en ailliés.
Si lor priés qu'il vous secorent;
Et se vos yex devant eux plorent,
Ce vous iert moult grant avantage:
Plorés, si ferés trop que sage[63];
Devant eus vous agenoilliés
Jointes mains et vos yex moilliés
De chaudes lermes en la place,
Qui vous coulent aval la face[64],
Si qu'il les voient bien chéoir,
C'est moult grant pitié à véoir.
Lermes ne sont pas despiteuses,
Méismement as gens piteuses.
Et se vous ne poés plorer,
Covertement, sans demorer,
De vostre salive prengniés,
Ou jus d'oignons et les prengniés,
Ou d'aus, ou d'autres liquors maintes
Dont vos paupieres soient ointes:
S'ainsinc le faites, vous plorrés
Toutes les fois que vous vorrés.
Ainsinc l'ont fait maint bouléor,
Qui puis furent fin améor,
Qui les dames soloient prendre
As las que lor voloient tendre,
Et vite s'éteindra leur haine. 7779
Après, plaignez-vous de la peine,
Bien fort, et de l'affreux labeur
Qu'impose Amour à votre coeur.
Si ne pouvez telles largesses,
Soyez prodigue de promesses;
Promettre il faut sans hésiter
Du paiement sans s'inquiéter;
Allez, jurez avec audace,
Tant que d'accord quittiez la place.
Puis leur secours humble implorez,
Et devant eux si vous pleurez,
Ce vous sera grand avantage.
Pleurez, c'est un moyen moult sage[63b];
Devant eux vous agenouillez,
Jointes mains et les yeux mouillés
De chaudes larmes en la place
Coulant à flots de votre face[64b],
Et qu'on les aperçoive choir,
Moult grand' pitié font pleurs à voir;
Larmes jamais ne sont nuisibles,
Il n'est point de coeurs insensibles.
Mais si vous ne pouvez pleurer,
En tapinois, sans différer,
Humectez d'un peu de salive
Votre paupière trop rétive,
Ou frottez-la de jus d'oignon
Ou d'ail, ou d'autre mixtion;
Par cette innocente feintise
Vous pleurerez à votre guise.
Ainsi l'ont fait maints intrigants
Qui depuis furent fins amants
Et qui savaient les dames prendre
Aux filets qu'ils leur voulaient tendre,
Tant que par lor miséricorde 7777
Lor ostassent du col la corde.
Et maint par tel barat plorerent
Qui onques par amors n'amerent;
Ains decevoient les puceles
Par tiex plors et par tiex faveles.
Lermes les cuers de tiex gens sachent,
Mès que sans plus barat n'i sachent;
Mès se vostre barat savoient,
Jamès de vous merci n'auroient.
Crier merci seroit néans,
Jamès n'entreriés léans;
Et s'a eus ne poés aler,
Faites i par aucun parler
Qui soit messagiers convenables,
Par vois, par letres, ou par tables,
Mès jà n'i metés propre non;
Jà cil n'i soit se cele non.
Cele resoit cil apelée,
La chose en iert trop miex celée.
Cil soit dame, cele soit sires,
Ainsinc escrivés vos martires;
Car mains amans ont décéu
Mains larrons[65] par l'escrit léu;
Li amant en sunt encusé,
Et li deduit d'amors rusé.
Mès en enfans ne vous fiés,
Car vous seriés conchiés:
Il ne sunt pas bon messagier;
Tous jors vuelent enfant ragier,
Gengler, ou monstrer ce qu'il portent
As traïtors qui les enortent;
Ou font nicement lor message,
Por ce qu'il ne sunt mie sage;
Tant qu'elles, de compassion, 7813
Leur ôtaient du col le cordon;
Mais maints roués ainsi pleurèrent
Qui par amour oncques n'aimèrent,
Et pucelles trompaient toujours
Par tels pleurs et tels mauvais tours.
Pleurs aussi geôliers apitoient,
Pourvu que la feinte ils ne voient;
Car si votre fourbe voyaient,
Jamais de vous pitié n'auraient;
En vain vous pourriez crier grâce,
Jamais n'entreriez dans la place.
Si vers eux ne pouvez aller,
Faites-leur par quelqu'un parler
Qui soit messager convenable,
Ou leur porte un poulet aimable;
Mais alors jamais n'y doit-on
Mettre ni l'un ni l'autre nom.
S'Elle y était Lui appelée,
La chose en serait mieux celée;
Lui dirait dame, Elle l'amant,
Ainsi contez voire tourment.
Car maint larron, livrant la lettre,
Pourrait les amants compromettre;
Les amants seraient accusés
Et les plaisirs d'amour brisés.
Aux enfants n'ayez confiance,
Car ils trompent par ignorance;
L'enfant est mauvais messager,
Toujours jaseur, toujours léger
Et joueur; ce qu'il porte il montre
Au premier traître qu'il rencontre.
Ou bien il remplit sottement
Sa mission, c'est évident,
Tout seroit tantost publié, 7811
Se moult n'estoient vezié.
Cist portiers, c'est chose séure,
Sunt de si piteuse nature,
Que se vos dons daignent reçoivre,
Il ne vous vodront pas deçoivre.
Sachiés que recéus serés
Après les dons que vous ferés.
Puis qu'il prennent, c'est chose faite,
Car si cum li loirres afaite
Por venir au soir et au main
Le gentil espervier à main,
Ainsinc sunt afaitié par dons
A donner graces et pardons
Li portiers as fins amoreus:
Tuit se rendent vaincus par eus.
Et s'il avient que les truissiés
Si orguilleux, que nes puissiés
Flechir par dons ne par prieres,
Par plors, ne par autres manieres,
Ains vous regietent tuit arriere
Par durs fais, par parole fiere,
Et vous ledengent durement,
Partés-vous en cortoisement,
Et les lessiés en ce saïn.
Onques fromage de gaain
Miex ne se cuit qu'il se cuiront:
Par vostre fuite se duiront
Maintes fois à vous enchaucier;
Ce vous porra moult avancier.
Vilains cuers sunt de tel fierté:
Ceus qui plus les ont en chierté,
Puisqu'il est sans expérience. 7847
Choisissez donc avec prudence
Vos messagers, si ne voulez
Voir vos amours tôt dévoilés.
Ces geôliers sont, c'est chose sûre,
De si charitable nature,
Que vos présents s'ils ont reçu
Jamais vous n'en serez déçu.
S'ils acceptent, c'est chose faite,
Car leur complaisance s'achète,
Sachez-le, beaux deniers comptant.
Comme l'épervier défiant
Sur la main, séduit par le leurre,
Soir et matin vient à toute heure,
Ainsi sont amenés par dons
A donner grâces et pardons
Geôliers aux amoureux habiles,
Et vaincus deviennent serviles.
Mais s'il advient que les trouviez
Si hautains que ne les puissiez
Fléchir par dons ni par prières,
Par pleurs ni par autres manières,
S'ils vous repoussent fièrement
Et vous gourmandent durement,
Vous insultent et cherchent noise,
Parlez-leur de façon courtoise,
Et laissez-les en ce filet.
Oncques fromage ne se fait
L'automne, croyez-moi, plus vite.
Lors attendris par votre fuite,
Souvent vous suivre ils essaieront,
Et vos affaires mieux iront.
Vilains coeurs sont fiers à l'extrême,
Plus on les implore et les aime,
Plus les prient et mains les prisent, 7843
Plus les servent, plus les desprisent;
Mès quant il sunt de gens lessié,
Tost ont lor orguel abessié.
Ceus qu'il desprisoient, lor plesent,
Lors se dontent, lors se rapesent,
Qu'il ne lor est pas bel, mais lait
Moult durement, quant on les lait.
Li marinier qui par mer nage,
Cerchant mainte terre sauvage,
Tout regarde-il à une estoile,
Ne queurt-il pas tous jors d'un voile;
Ains le treschange moult souvent
Por eschever tempeste et vent;
Ausinc cuer qui d'amer ne cesse,
Ne queurt pas tous jors d'une lesse.
Or doit chacier, or doit foïr,
Qui vuet de bonne amor joïr.
D'autre part c'est bien plaine chose,
Ge ne vous i metrai jà glose;
Où texte vous poés fier.
Bon fait ces trois portiers prier:
Car nule riens cil n'i puet perdre
Qui se vuet au prier aerdre,
Combien qu'il soient bobancier,
Et si se puet bien avancier;
Prier les puet séurement,
Car il sera certainement
Ou refusé ou recéu,
N'en puet gaire estre décéu.
Riens n'i perdent li refusé,
Fors tant cum il i ont musé;
Ne jà cil maugré n'en sauront
A ceus qui prié les auront,
Et moins sont-ils reconnaissants, 7881
Plus on les sert, plus sont méchants.
Mais par contre, quand on les laisse,
Aussitôt leur orgueil s'abaisse,
On les voit domptés s'apaiser
Et ceux qu'ils maltraitaient priser,
Car il n'est rien qui tant les blesse
Que fièrement quand on les laisse.
Le marin qui va naviguant
Maint rivage inconnu cherchant,
Ne regarde-t-il qu'une étoile
Et ne cargue-t-il qu'une voile?
Non; mais il en change souvent,
Pour esquiver tempête et vent.
Ainsi coeur qui d'aimer ne cesse
Ne suit même chemin sans cesse;
Tantôt chasse et tantôt doit fuir
Qui veut de bonne amour jouir.
Certaine est du reste la chose
Et n'a besoin d'aucune glose,
A la lettre on peut se fier.
Bon fait ces trois geôliers prier,
Car ne risque rien, somme toute,
Celui qui choisit cette route,
Fussent-ils des plus dédaigneux,
Et le succès peut être heureux.
Il peut prier sans crainte aucune,
Car enfin, de deux choses l'une,
Qu'il soit éconduit ou reçu,
Il ne peut guère être déçu.
Rien ne perd celui qu'on refuse,
Fors peut-être le temps qu'il use;
Et loin d'être mortifiés,
Les geôliers qu'il aura priés
Ains lor sauront bon gré naïs 7877
Quant les auront boutez laïs;
Qu'il n'est nus tant fel qui les oie,
Qui n'en ait à son cuer grant joie;
Et se pensent tretuit taisant
Qu'or sunt-il preus, bel et plesant,
Et qu'il ont toutes teches bonnes,
Quant requis sunt de tex personnes,
Comment qu'il aille du noier,
Ou d'escuser, ou d'otroier.
S'il sunt recéu, bien le soient,
Donques ont-il ce qu'il queroient;
Et se tant lor meschiet qu'il faillent,
Tuit franc et tuit quite s'en aillent;
C'est li faillirs envis peisibles,
Tant est noviaus délis possibles[66].
Mès ne soient pas coustumier
De dire as portiers au premier
Qu'il se vuelent d'eus acointer
Por la flor du Rosier oster;
Mès par amor loial et fine
De nete pensée enterine;
Sachiés qu'il sunt trestuit doutable;
Ce poés-vous croire sans fable,
Por qu'il soit qui bien les requiere,
Jà n'en sera bouté arriere,
Nus n'i doit estre refusés.
Mès se de mon conseil usés,
Jà d'eus prier ne vous penés,
Se la chose à fin ne menés;
Car espoir se vaincus n'estoient,
D'estre prié se vanteroient;
Mès jà puis ne s'en vanteront,
Que du fait parçonnier seront.
Bon gré lui sauront au contraire, 7915
Une fois seuls, de sa prière;
Le plus farouche avec bonheur
Aime entendre un solliciteur;
Satisfait, en lui-même il pense
Qu'il est beau, preux, plein d'importance
Et de mainte autre qualité,
Pour être ainsi sollicité.
Donc, ou celui-ci le refuse,
Ou bien l'agrée, ou bien s'excuse.
Si tout va bien, s'il réussit,
L'autre atteint le but qu'il poursuit,
Et si mal son affaire tourne
Tout simplement il s'en retourne.
On risque peu, pour en finir,
Et grand' chance est de réussir.
Surtout n'ayez pas l'imprudence
De dire au geôlier par avance
Que vous venez le cajoler
Pour la fleur du rosier voler.
Feignez amour fine au contraire,
Ame loyale et coeur sincère;
Car ils sont traîtres, méfiants
(Vous pouvez me croire céans);
Mais ceux qui bien font leur prière
Oncques n'en sont boutés arrière,
Jamais ne seront refusés.
Donc, si de mon conseil usez,
Ne vous perdez pas en prières .
Si la chose n'avance guères;
Car d'abord vaincus s'ils ne sont,
D'être priés se vanteront;
S'ils sont complices, au contraire,
Prudemment sauront-ils se taire.
Et si sunt tuit de tel maniere, 7911
Combien qu'il facent fiere chiere,
Que, se requis avant n'estoient,
Certainement il requerroient
Et se donneroient por noiant,
Qui si nes iroit asproiant.
Mès li chétis sermonnéor,
Et li fol large donnéor
Si forment les enorguillissent,
Que lor Roses lor enchiérissent:
Si se cuident faire avantage,
Mès il font lor cruel domage;
Car tretout por noient éussent,
Se jà requeste n'en méussent;
Por quoi chascuns autel féist
Que nus avant nes requéist;
Et s'il se vosissent loier,
Il en éussent bon loier,
Se tretuit à ce se méissent
Que tiex convenances féissent,
Que jamès nus nes sermonast,
Ne por noiant ne se donnast,
Ains lessast, por eus miex mestir,
As portiers lor Roses flestir.
Mès por riens hons ne me pleroit
Qui de son cors marchié feroit,
N'il ne me devroit mie plaire,
Au mains por tel besoingne faire;
Mès onques por ce n'atendés,
Requerés-les, et lor tendés
Les las por vostre proie prendre;
Car vous porriés tant atendre,
Que tost s'i porroient embatre
Ou un, ou deus, ou trois, ou quatre;
Tous se ressemblent ces geôliers, 7949
Et les plus durs, les plus altiers,
Si ne les courtisait personne,
Viendraient s'offrir, ne vous étonne,
Voire pour rien se donneraient,
Si nuls ne les sollicitaient.
Mais les sots, avec leurs caresses
Souvent et leurs folles largesses,
Font ces geôliers enorgueillir
Et d'autant Roses renchérir.
Ils pensent avoir avantage
Et se font eux-mêmes dommage,
Car pour rien auraient possédé
Ce que si fort ont marchandé.
Si chacun voulait ainsi faire
Sans s'abaisser à la prière,
Bon marché certes l'on paierait
Geôlier qui se vendre voudrait.
Il faudrait que tous s'entendissent
Et telles conventions prissent,
Que jamais nul ne les priât,
Voire pour rien ne se donnât,
Mais laissât, pour mieux les contraindre,
Aux geôliers leurs Roses déteindre.
Pourtant homme ne me plairait
Qui de son corps marché ferait,
Et certe il ne saurait me plaire,
Au moins pour telle chose faire.
Mais cependant point n'attendez,
Et flattez-les, et leur tendez
Filets pour votre gibier prendre,
Car vous pourriez longtemps attendre
Et voir passer maint concurrent,
Un, deux, trois, quatre, voire un cent,
Voire cinquante-deus douzaines, 7945
Dedans cinquante-deus semaines:
Tost seraient aillors torné,
Se trop aviés séjorné.
Envis à tens i vendriés,
Por ce que trop atendriés;
Ne lo que nus hons tant atende
Que fame s'amor li demande:
Car trop en sa biauté se fie
Qui atent que fame le prie;
Et quiconques vuet commencier,
Por tost sa besoigne avancier,
N'ait jà paor qu'ele le fiere,
Tant soit orguilleuse ne fiere,
Et que sa nef à port ne vengne,
Por que sagement se contengne.
Ainsinc, compains, esploiterés
Quant as portiés venus serés;
Mès quant correciés les verrés,
Jà de ce ne les requerrés.
Espiés-les en lor léesce,
Jà nes requerés en tristesce,
Se la tristesce n'estoit née
De Jalousie la desvée,
Qui por vous les éust batus,
Dont corrous s'i fust embatus.
Et se poés à ce venir
Qu'à privé les puissiés tenir,
Que li leus soit si convenans
Que n'i doutés les sorvenans,
Et Bel-Acuel soit eschapés,
Qui por vous est ore entrapés,
Voire cinquante-deux douzaines 7983
Dedans cinquante-deux semaines,
Et tout serait alors perdu
Si vous aviez trop attendu.
Trop tard arriveriez ensuite,
Pour n'être pas venu plus vite.
Jamais n'attend l'homme d'honneur
Que femme demande son coeur,
Car trop en sa valeur se fie,
S'il attend que femme le prie;
Et quiconque veut commencer
Pour tôt sa besogne avancer,
Tant soit-elle orgueilleuse et fière,
Ne doit pas craindre sa colère,
Ni voir échouer malement
Sa nef, s'il agit sagement.
Ainsi vous conviendra-t-il faire
Quand aux geôliers aurez affaire.
Mais quand irrités les verrez,
Point ne les solliciterez.
Épiez-les en leur liesse
Et laissez-les en leur tristesse,
A moins que ne vienne de vous
Et leur tristesse et leur courroux,
Si par exemple Jalousie
Les a pour vous en sa folie
Trop fort gourmandes et battus,
D'où les voyez tant abattus.
Et si pouvez avoir la chance
De les tenir seuls en présence
En un lieu sûr et bien reclus
Où ne craigniez point les intrus,
Et qu'alors Bel-Accueil survienne,
Qui subit en la tour sa peine
Quant Bel-Acuel fait vous aura 7977
Si biau semblant cum il saura,
Car moult set gens bel acuellir,
Lors devés la Rose cuellir.
Tout véés-vous néis Dangier
Qui vous acuelle à ledangier,
Ou que Honte et Paor en groucent,
Mès que faintement s'en corroucent,
Et que laschement se deffendent,
Qu'en deffendant vaincu se rendent,
Si cum lors vous porra sembler;
Tout véés-vous Paor trembler,
Honte rougir, Dangier frémir,
Ou tous ces trois plaindre et gemir:
Ne prisiés tretout une escorce,
Cueillés la Rose tout à force,
Et monstrés que vous estes hon,
Quant leus iert, et tens et seson;
Car riens ne lor porroit tant plaire
Cum tel force, qui la set faire.
Car maintes fois sunt coustumieres
D'avoir si diverses manieres,
Qu'il vuelent par force donner
Ce qu'il n'osent abandonner;
Et faingnent que lor soit tolu
Ce que souffert ont et voulu.
Et sachiés que dolent seroient,
Se par tel deffence eschapoient;
Quelque léesce qu'en féissent,
Si dout que ne vous en haïssent,
Tant en seroient correcié,
Combien qu'en éussent groucié.
Mès se par paroles apertes
Les véés correcier acertes[67],
Pour vous, lorsqu'il vous aura fait 8017
Si Beau-Semblant, comme il le sait,
Quand aux gens plaire il se dispose,
Lors vous devez cueillir la Rose.
Alors si vous voyez Danger
Vous courir sus, vous outrager,
Si Peur et Honte se trémoussent,
Et par faintise se courroucent,
Et se défendent lâchement
Pour se rendre en se défendant,
Ce que bien sentirez vous-même:
Si vous voyez trembler Peur blême,
Honte rougir, Danger frémir,
Ou tous trois se plaindre et gémir,
Ne les prisez tous une écorce,
Et cueillez la Rose de force,
Et montrez ce qu'un homme vaut,
En temps et lieu, lorsqu'il le faut.
Car rien ne leur saurait tant plaire
Que succomber en telle guerre.
De force ils aiment à donner
Ce qu'ils n'osent abandonner,
Et tellement leur caractère
De cent façons change et diffère,
Qu'ils feignent à regret subir
Ce qui fait leur plus grand désir.
Voire ils seraient dolents, je pense,
S'ils échappaient par leur défense;
Tout en témoignant leur plaisir,
Ils ne feraient que vous haïr,
Tant leur serait dure l'offense,
Quelqu'eût été leur résistance.
Mais si vous les voyez pourtant
Courroucés sérieusement,
Et viguereusement deffendre, 8011
Vous n'i devés jà la main tendre;
Mès toutefois pris vous rendés,
Merci criant, et atendés
Jusques cil trois portiers s'en aillent,
Qui si vous griévent et travaillent;
Et Bel-Acuel tous seus remaingne,
Qui tout abandonner vous daingne;
Ainsinc vers eus vous contenés
Cum preus et vaillans et senés.
De Bel-Acuel vous prenés garde
Par quel semblant il vous regarde,
Comment que soit, ne de quel chiere;
Conformés-vous à sa maniere:
S'ele est ancienne et méure,
Vous metrés toute vostre cure
En vous tenir méurement;
Et s'il se contient nicement,
Nicement vous recontenés.
De li ensivre vous penés[68]:
S'il est liés, faites chiere lie,
S'il est correciés, corrocie;
S'il rit, riés; plorés s'il plore,
Ainsinc vous tenés chacune hore.
Ce qu'il amera, si amés,
Ce qu'il blasmera, si blasmés,
Et loés quanqu'il loera;
Moult plus en vous s'en fiera.
Cuidiés que dame à cuer vaillant
Aint ung garçon fol et saillant
Qui s'en ira par nuit resver,
Ausinc cum s'il déust desver,
Et chantera dès mienuit,
Cui qu'il soit bel, ne cui qu'anuit?
Et avec vigueur se défendre, 8051
Soyez prudent, sachez attendre,
Ouvertement capitulez,
Criez merci, dissimulez,
Tant que ces trois geôliers s'en aillent
Qui tant vous grèvent et travaillent,
Et Bel-Accueil seul laissent là
Qui tout à vous se donnera.
Ainsi faites-leur bon visage,
Comme prudent, vaillant et sage.
Observez aussi Bel-Accueil,
Quelle est sa mine et de quel oeil
Il vous regarde, et, pour lui plaire,
Conformez-vous à sa manière.
S'il est et grave et sérieux,
Il faut vous montrer à ses yeux
De sérieuse contenance.
Feignez la candeur, l'innocence,
Si le trouvez simple, innocent;
Imitez-le fidèlement[68b];
S'il rit, riez; pleurez s'il pleure,
Ainsi tenez-vous à toute heure;
S'il est gai, montrez-vous joyeux,
Et s'il se fâche, coléreux;
Avec soin aimez ce qu'il aime,
Ce qu'il blâme blâmez de même
Et louez tout ce qu'il louera,
Et plus en vous il se fiera.
Penséz-vous que dame vaillante
Aime d'un sot l'humeur galante,
Qui comme un fou toute la nuit
S'en va rêver et, dès minuit,
Chanter les amours de sa mie,
Et qui pour lui plaire l'ennuie?
Ele en craindroit estre blasmée, 8045
Et vil tenuê, et diffamée.
Tex amors sunt tantost séuës,
Qu'il les fléutent par les ruës;
Ne lor chaut gaires qui le sache;
Fox est qui son cuer i atache.
Et s'uns sages d'amors parole
A une damoisele fole,
S'il li fait semblant d'estre sages,
Jà là ne torra ses corages.
Ne pensés jà qu'il i aviengne,
Por quoi sagement se contiengne.
Face ses meurs as siens onnis,
Ou autrement il iert honnis;
Qu'el cuide qu'il soit uns lobierres,
Uns regnarz, uns enfantosmieres.
Tantost la chetive le laisse,
Et prent ung autre où moult s'abaisse;
Le vaillant homme arriere boute,
Et prent le pire de la route:
Là norrit ses amors, et couve
Tout autresinc cum fait la louve,
Cui sa folie tant empire,
Qu'el prent des lous tretout le pire.
Se Bel-Acuel poés trover,
Que vous puissiés o li joer[69]
As eschiés, as dés, ou as tables,
Ou à autres gieus délitables,
Du gieu adès le pis aiés,
Tous jors au dessous en soiés.
Au gieu dont vous entremetrés
Perdés quanque vous i metrés;
Prengne des gieus la seignorie,
De vos pertes se gabe et rie.
Elle craindrait se voir blâmer, 8085
Vile tenir et diffamer.
Telles amours sont bientôt sues
Quand ils les flûtent par les rues;
Que leur chaut si quelqu'un le sait?
Bien folle qui les aimerait.
Si dans l'amoureuse querelle
Avecque folle damoiselle
Un sage parle sagement
S'en ira son esprit au vent,
Et près de sa folle maîtresse
Il échouera pour sa sagesse.
Il doit aux siennes conformer
Ses moeurs, s'il veut se faire aimer;
Car le suppose alors la belle
Renard, enjôleur, infidèle,
Et la chétive, le laissant,
Prend un autre et va s'abaissant;
Car, pour le vaillant éconduire,
De la troupe elle prend le pire.
Là couve et nourrit ses amours,
Comme on voit la louve toujours,
Dans sa folie et son délire,
De tous les loups prendre le pire.
Si Bel-Accueil pouvez trouver,
Que puissiez avec lui jouer[69b]
Aux échecs, aux dés, voire aux tables,
Ou tous autres jeux délectables,
Toujours du jeu le pis ayez,
Toujours le plus faible soyez,
Faites qu'il gagne la partie,
De vos pertes se moque et rie,
Et tout l'enjeu que vous mettez
Avec bonne grâce perdez.
Loés toutes ses contenances, 8079
Et ses ators et ses semblances,
Et servés de vostre pooir;
Néis quant se devra séoir,
Aportés-li quarré ou sele,
Miex en vaudra vostre querele.
Se poutie poés véoir[70]
Sor li de quelque part chéoir,
Ostés-li tantost la poutie,
Néis s'ele n'i estoit mie;
Ou se sa robe trop s'empoudre,
Soulevés-la li de la poudre;
Briément faites en toute place
Quanque vous pensés qui li place.
S'ainsinc le faites, n'en doutés,
Jà n'en serés arrier boutés,
Ains vendrés à vostre propos,
Tout ausinc cum ge le propos.
Louez toutes ses contenances 8119
Et ses atours et ses semblances;
Toujours de tout votre pouvoir
Servez-le; s'il se veut asseoir,
Apportez-lui carré ou selle;
Mieux en ira votre querelle.
Si sur elle venez à voir
Quelque grain de poussière choir[70],
Otez-le dessus votre amie,
Quand même il n'y en aurait mie.
Et si sa robe traîne trop,
Soulevez-la vite aussitôt.
Bref, autant que pourrez le faire,
Faites tout ce qui peut lui plaire.
Si vous suivez bien mes avis,
Vous ne serez arrière mis,
Mais viendrez où votre âme aspire,
Comme je viens de vous le dire.
XLIV
Comment l'Amant monstre à Amis8097
Devant lui ses trois ennemis,
Et dît que tost le temps viendra
Qu'au juge d'eulx se complaindra.
Dous amis, qu'est-ce que vous dites?
Nus hons, s'il n'est faus ypocrites,
Ne feroit ceste déablie:
Onc ne fu greignor establie.
Vous volés que j'oneure et serve
Ceste gent qui est fauce et serve?
Serf sunt-il et faus voirement,
Fors Bel-Acuel tant solement.
Vostre consel est-il or tiex?
Traïstres seroie mortiex,
Se servoie por decevoir:
Car bien puis dire de ce voir,
Quant ge voil les gens espier,
Ge les suel avant deffier.
Souffrés au mains que ge deffie
Male-Bouche qui si m'espie,
Ains qu'ainsinc l'aille décevant,
Ou li prie que de ce vent
Qu'il m'a levé, que il l'abate,
Ou il convient que ge le bate;
Ou, s'il li plaist, qu'il le m'amende,
Ou g'en prendrai par moi l'amende;
Ou, s'il ne vuet, que je m'en plaingne
Au juge qui l'amende en preingne.
XLIV
Comment l'Amant à son ami,8137
Parlant de son triple ennemi,
Dit qu'il attend l'heure propice
Pour tes appeler en justice.
C'est vous qui me parlez ainsi?
Hypocrite et faux, doux ami,
J'aurais cette idée infernale?
Onc n'en fut de plus immorale.
Fors Bel-Accueil tant seulement,
Serfs sont-ils tous et faux vraiment,
Et vous voulez qu'honore et serve
Cette gent vile et fausse et serve!
C'est vous qui donnez conseil tel!
Je serais traître et criminel
Si le servais par duperie.
Toujours, et je m'en glorifie,
Quand je veux les gens épier,
Je vais d'abord les défier.
Souffrez au moins que je défie
Ce Malebouche qui m'épie,
Avant d'aller le décevant,
Ou que lui dise que ce vent
Par lui soulevé, qu'il l'abatte,
Ou qu'il convient que je le batte;
Ou s'amende à moi, s'il lui plaît,
Et l'amende pour moi serait,
Ou s'il ne veut, que je m'en plaigne
Au juge qui l'amende prenne.
Amis.
Compainz, compainz, ce doivent querre 8125
Cil qui sont en aperte guerre,
Mès Male-Bouche est trop couvers,
Il n'est mie anemis ouvers,
Car quant il het ou homme ou fame,
Par derrier le blasme et diffame.
Traïstres est, Diex le honnisse!
Si rest drois que l'en le traïsse.
D'omme traïstre g'en di fi,
Puis qu'il n'a foi, point ne m'i fi.
Il het les gens où cuer dedens,
Et lor rit de bouche et de dens.
Onques tex homs ne m'abeli,
De moi se gart, et ge de li.
Drois est qui à traïr s'amort,
Qu'il ait par traïson sa mort,
Se l'en ne s'en puet autrement
Vengier plus honorablement;
Et se de li vous volés plaindre,
Li cuidiés-vous sa gengle estaindre?
Nel' porriés espoir prover,
Ne soffisans garans trover,
Et se provés l'aviés ores,
Ne se teroit-il pas encores.
Se plus provés, plus janglera,
Plus i perdrés qu'il ne fera:
S'en iert la chose plus séuë,
Et vostre honte plus créuë;
Car tex cuide abessier sa honte,
Ou vengier, qui l'acroist et monte,
De prier que soit abatus
Cil blasmes, ou qu'il soit batus.
Ami.
Cela serait bon, compagnon, 8165
Contre ennemi loyal et bon;
Mais ce Malebouche est trop lâche,
C'est un ennemi qui se cache,
Et quand un homme ou femme hait
Par derrière les compromet.
C'est un traître, Dieu le honnisse!
Donc il est droit qu'on le trahisse;
Il hait les hommes au dedans
Et rit de la bouche et des dents.
D'un traître point ne me soucie,
Puisqu'il n'a foi, point ne m'y fie.
Nul traître ne fut mon ami,
De moi se garde et moi de lui.
Ma foi, je trouve bon qu'un traître
Par trahison trouve son maître,
Si l'on ne s'en peut autrement
Venger plus honorablement.
Quand vous iriez de lui vous plaindre,
Croyez-vous son caquet éteindre?
D'ailleurs ne le sauriez prouver
Ni témoins suffisants trouver,
Et cent preuves pourriez-vous faire
Qu'il ne saurait encore se taire;
Plus prouverez, plus il dira,
Plus y perdrez qu'il ne fera.
Mieux serait la chose connue
Et votre honte encore accrue;
Car tel croit sa honte amoindrir
Ou venger, qui la fait grandir,
En voulant par justice abattre
Le mensonge ou le menteur battre.
Jà voir por ce ne l'abatroit, 8157
Non par Diex point, qui le batroit.
Atendre qu'il le vous ament,
Noient seroit, se Diex m'ament.
Jà voir amende n'en prendroie,
Bien l'offrist, ains li pardonroie;
Et s'il i a deffiement,
Sor sains vous jur que vraiement
Bel-Acuel iert mis es aniaus,
Ars en feu, ou noiés en iaus,
Ou sera si fors enserrés,
Qu'espoir jamès ne le verrés.
Lors aurés le cuer plus dolant
Qu'onques Karles n'ot por Rolant[71],
Quant en Ronceval mort reçut
Par Guenelon qui les déçut[72].
L'Amant.
Ice ne vois-ge pas querant,
Or voise au déable le rant;
Ge le vodroie avoir pendu,
Qui si m'a mon poivre espandu.
Amis.
Compains, ne vous chaille du pendre,
Autre venjance en convient prendre:
Ne vous affiert pas tex offices,
Bien en conviengne à ces justices;
Mès par traïson le boulés,
Se mon consel croire voulés.
Voire, pour Dieu, point n'abattrait 8197
Le mal, celui qui le battrait.
Attendre qu'à vous il s'amende
Serait sottise, Dieu m'entende!
L'amende même n'en prendrais,
Lui l'offrant, mais pardonnerais;
Et si défi lui voulez faire,
Grands saints! sera, c'est chose claire,
Bel-Accueil de chaînes lié,
Au feu brûlé, dans l'eau noyé,
Ou mis en prison si profonde
Que plus ne le verrez au monde.
Lors aurez le coeur plus dolent
Que Charlemagne quand Roland[71b]
A Roncevaux perdit la vie
De Gannelon par l'infamie[72b].
L'Amant.
Ce n'est pas là ce que je veux.
Or aille au diable le boiteux!
Je voudrais ce fol mener pendre
Qui fit mon poivre ainsi répandre.
Ami.
Pourquoi le pendre, compagnon?
Autre vengeance cherchez donc.
A vous ne convient tel office,
C'est le lot des gens de justice;
Mais trompez-le par trahison,
Et rangez-vous à ma raison.
L'Amant.
Compains, à ce consel m'acort, 8183
Jà n'istrai mès de cest acort;
Neporquant se vous séussiés
Aucun art dont vous péussiés
Controver aucune maniere
Du chastel prendre plus legiere,
Ge la vodroie bien entendre,
Se la me voliés aprendre.
Amis.
Oïl, ung chemin bel et gent,
Mès il n'est preus à povres gent.
Compains, au chastel desconfire,
Puet-l'en bien plus brief voie eslire
Sans mon art et sans ma doctrine,
Et rompre jusqu'en la racine
La forteresse de venuë;
Jà n'i aurait porte tenuë,
Tretuit se lesseroient prendre,
N'est riens qui les péust deffendre;
Nus n'i oseroit mot sonner.
Le chemin a non Trop-Donner;
Fole-Largesce le fonda,
Qui mains amans i afonda.
Ge congnois trop bien le sentier,
Car ge m'en issi avant ier,
Et pelerins i ai esté
Plus d'ung iver et d'ung esté.
Largesce lesserés à destre,
Et tornerez à main senestre;
Vous n'aurés jà plus d'une archie
La sente batuë et marchie,
L'Amant.
A vos conseils, Ami, me range, 8223
Ne craignez plus que mon coeur change.
Mais cependant, si vous saviez
Aucun art par quoi vous puissiez
Imaginer quelque autre mode
Du castel prendre plus commode,
Je l'ouïrais bien volontiers
Si me l'apprendre consentiez.
Ami.
Je sais route gente et joyeuse,
Mais à pauvres gens dangereuse.
Ami, pour le fort conquérir,
Plus brève route on peut choisir,
Sans mon art et sans ma doctrine,
Et rompre jusqu'à la racine
La forteresse en un moment
Et les portes incontinent
Forcer; tous se laisseraient prendre
Et rien n'est qui les pût défendre.
Nul n'oserait un mot sonner.
Cette route a nom Trop-Donner;
Jadis la fit Folle-Largesse
Où maint amant en grand' détresse
Sombra; je connais ce sentier,
Car j'en sortis avant-hier,
Et j'y fis maint pèlerinage,
Hiver comme été, maint voyage.
Largesse à droite laisserez,
Puis à main gauche tournerez.
Environ un jet d'arbalète
Suivez la sente large et nette,
Sans point user vostre soler, 8213
Que vous verrés les murs croler,
Et chanceler tors et torneles,
Jà tant ne seront fors ne beles,
Et tout par eus ovrir les portes,
Por noient fussent les gens mortes.
De cele part est li chastiaus
Si fiébles, qu'uns rostis gastiaus
Est plus fors à partir en quatre,
Que ne sunt li murs à abatre:
Par-là seroit-il pris tantost.
Il n'i conviendroit jà grant ost
Comme il feroit à Charlemaigne,
S'il voloit conquerre Alemaigne.
En ce chemin, mien escientre,
Povres hons nule fois n'i entre;
Nus n'i puet povre homme mener,
Nus par soi n'i puet assener;
Mès qui dedens mené l'auroit,
Maintenant le chemin sauroit
Autresinc bien cum ge sauroie,
Jà si bien apris ne l'auroie:
Et s'il vous plest, vous le saurés,
Car assés tost appris l'aurés,
Se sans plus poés grant avoir
Por despens outrageus avoir.
Mès ge ne vous i menrai pas,
Povreté m'a véé le pas,
A l'issir le me deffendi.
Quanque j'avoie i despendi,
Et quanque de l'autrui reçui;
Tous mes créanciers en déçui,
Et, sans vos souliers écorcher, 8253
Vous verrez murailles pencher
Et chanceler tours et tourelles,
Tant hautes et fortes soient-elles,
Et les portes soudain s'ouvrir.
Pour néant vous verriez mourir
Tous les défenseurs de la place;
Car de ce côté, quoi qu'on fasse,
Est si faible ce fort château,
Que le moindre rôti gâteau
Est plus dur à couper en quatre
Que ne sont ces murs à abattre.
Par là serait-il pris tantôt,
Et n'y conviendrait si grand ost
Qu'il n'en fallut à Charlemagne
Allant conquérir l'Allemagne.
En cette route, je le sais,
Pauvre homme ne passe jamais,
Seul ne s'y peut même introduire,
Nul pauvre ne l'y peut conduire.
Mais si quelqu'un mené l'avait,
Aussi bien la route il saurait
Que moi, qui par expérience
Jadis l'appris dans mon enfance.
Et s'il vous plaît, vous la saurez,
Car apprise assez tôt l'aurez,
Si possédez grandes richesses
A faire excessives largesses.
Mais je n'y puis guider vos pas
Car Pauvreté ne le veut pas,
Et m'a défendu le passage;
J'ai gaspillé mon héritage,
Ce que j'avais d'autrui reçu,
Tous mes créanciers j'ai déçu,
Si que ge n'en poi nus paier, 8245
S'en me devoit pendre ou noier.
N'i venés, dist-ele, jamès,
Puis qu'à despendre n'i a mès.
Vous i enterrés à grant poine,
Se Richesce ne vous y moine;
Mès à tous ceus qu'ele i conduit
Au retorner lor griève et nuit.
A l'aler o vous se tenra,
Mès jà ne vous en ramenra;
Et de tant soiés asséur,
Se ens entrés par nul éur,
Jà n'en istrés ne soir ne main,
Se Povreté n'i met la main,
Par qui sunt en destresce maint.
Dedens Fole-Largesce maint,
Qui ne pense à riens fors à geus,
Et à despens faire outrageus:
El despent ausinc ses deniers
Cum s'el les puisast en greniers,
Sans conter et sans mesurer,
Combien que ce doie durer.
XLV
Illustration: Comment Povreté fait requestes...
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Comment Povreté fait requestes
A Richesce moult deshonnestes,
Qui riens ne prise tous ses ditz,
Mais de tout l'a fait esconditz.
Povreté maint à l'autre chief,
Plaine de honte et de meschief,
Qui trop sueffre au cuer grant moleste.
Et fait si honteuse requeste,
Sans pouvoir un denier leur rendre, 8287
Me devrait-on noyer ou pendre.
«De revenir gardez-vous bien,
Dit-elle, si n'avez plus rien.»
Là vous entrerez à grand' peine
Si richesse ne vous y mène,
Mais à tous ceux qu'elle y conduit
Au retour fait grand mal et nuit;
En allant, près de vous se peine,
Mais jamais ne vous en ramène,
Et si par bonheur vous entrez,
Soir ni matin n'en sortirez,
Ayez-en, Ami, l'assurance,
Que Pauvreté ne vous relance
Qui plonge en malheur maints amants.
Folle-Largesse là-dedans
Reste et mène joyeuse vie,
Dépens outrés et chère lie,
Et là prodigue ses deniers
Comme puisant à pleins greniers,
Sans calcul comme sans mesure,
Pensant que l'argent toujours dure.
XLV
Comment Pauvreté fait requête
A Richesse moult déshonnête
Qui rien ne prise tout son dit
Et sans pitié vous reconduit.
Pauvreté demeure à l'arrière
Pleine de honte et de misère,
Le coeur d'affliction broyé
Et morne implorant la pitié;
Et tant ot de durs escondis, 8275
Et n'a ne bons faits, ne bons dis,
Ne delitables, ne plesans.
Jà ne sera si bien fesans,
Que chascuns ses ovres ne blasme;
Chascun la viltoie et mesame.
Mès de Povreté ne vous chaille,
Fors de penser, comment qu'il aille,
Comment la porrés eschever.
Riens ne puet tant homme grever,
Comme chéoir en povreté:
Ce sevent bien li endeté
Qui tout le lor ont despendu;
Maint ont esté por li pendu.
Bien le resevent cil et dient
Qui contre lor voloir mendient;
Moult lor convient soffrir dolor,
Ains que gens lor doignent du lor.
Ausinc le doivent cil savoir
Qui d'amors vuelent joie avoir:
Car povre n'a dont s'amor pesse,
Si cum Ovide le confesse[73].
Povreté fait homme despire,
Et haïr et vivre à martire,
E tolt au sage neis le sen.
Por Diex, compains, gardés-vous en,
Et vous efforciez bien de croire
Ma parole esprovée et voire;
Que j'ai, ce sachiés, esprové
Et par experiment trové,
Néis en ma propre personne,
Tretout quanque je vous sermonne.
Si sai miex que povreté monte,
Par ma mesese et par ma honte,
Mais durement on la repousse. 8317
Jamais une parole douce,
Un mot délectable et plaisant;
Elle n'ira si bien faisant
Que chacun ses oeuvres ne blâme,
Ne la méprise et ne l'infâme.
Or ne songez à Pauvreté
Que pour telle calamité
Éviter de toute manière;
Car il n'est ici-bas misère
Telle que choir en pauvreté.
Ce n'ignore pas l'endetté
Qui ses biens gaspilla d'enfance,
Maints elle mène à la potence;
Bien le savent, bien le diront
Ceux qui mendiant leur pain vont,
Ils endurent moult grand' souffrance
Avant d'obtenir allégeance.
L'Amant le doit aussi savoir
Qui d'amour veut plaisir avoir.
Le pauvre, Ovide le confesse[73b],
N'a rien dont son amour repaisse.
Pauvreté fait homme haïr,
Mépriser, martyre souffrir,
Lui prend jusqu'à l'intelligence.
Croyez-en mon expérience,
Ami, pour Dieu, gardez-vous-en;
Je n'éprouvai que trop souvent,
Hélas! sur ma propre personne
Tout ce qu'ici je vous sermonne,
Et je sais mieux, beau compagnon,
Que vous, par mon abjection,
Ce que Pauvreté nous réserve.
Que Dieu longtemps nous en préserve!
Biaus compains, que vous ne savés, 8309
Qui tant sofferte ne l'avés.
Si vous devés en moi fier,
Car gel' di por vous chastier:
Moult a benéurée vie
Cil qui par autri se chastie[74].
Vaillans hons suel estre clamés[75],
Et de tous compaignons amés,
Et despendoie liement
En tous leus plus que largement,
Tant cum fui riches hons tenus:
Or sui si povres devenus
Par les despens Fole-Largesce,
Qui m'a mis en ceste destresce,
Que ge n'ai fors à grant dangier,
Ne que boivre, ne que mangier,
Ne que chaucier, ne que vestir,
Tant me set danter et mestir
Povreté qui tout ami tolt.
Et sachiés, compains, que sitost
Comme Fortune m'ot ça mis,
Je perdi trestous mes amis,
Fors ung, ce croi ge vraiement,
Qui m'est remès tant solement.
Fortune ainsinc les me toli
Par Povreté qui vint o li:
Toli? par foi non fist, ge ment,
Ains prist ses choses proprement:
Car de voir sai que se miens fussent,
Jà por li lessié ne m'éussent.
De riens donc vers moi ne mesprist,
Quant ses amis méismes prist:
Siens, voire, mès riens n'en savoie,
Car tant achatés les avoie
Or, fiez-vous à mes avis, 8351
Pour vous instruire je le dis,
Et moult a bienheureuse vie
Qui par autrui se fortifie[74b].
J'étais pour vaillant renommé
Et de cent compagnons aimé
Tant que je fis large dépense,
Gaîment coulant mon existence,
Tant que je fus riche tenu;
Or je suis pauvre devenu
Des oeuvres de Folle-Largesse,
Qui m'a mis en telle détresse
Que je n'ai, fors à grand danger,
Ni que boire, ni que manger,
Humble vêtement ni chaussure,
Tellement m'accable et torture
Pauvreté qui prend nos amis.
Car, sache-le, quand m'eut là mis,
Compagnon, la male Fortune,
Tous, sans exception aucune,
Je les perdis, sauf un vraiment
Qui m'est demeuré seulement.
Ainsi tous les prit la cruelle,
Pauvreté traînant après elle.
Je mens; elle ne me prit rien;
Ce qu'elle prit était son bien.
Car si tous ces amis miens fussent,
Jamais ainsi laissé ne m'eussent;
Donc nul dommage ne me fit
Lorsque ses amis me reprit.
Oui, siens; et dans mon ignorance,
Moi qui de coeur et de finance
De cuer et de cors et d'avoir, 8343
Que les cuidoic tous avoir.
Mès quant ce vint au derrenier,
Je n'oi pas vaillant ung denier,
Et quant en ce point me sentirent,
Tuit cil amis si s'enfoïrent,
Et me firent trestuit la moë
Quant il me virent sous la roë
De Fortune envers abatu,
Tant m'a par Povreté batu.
Si ne m'en doi-ge mie plaindre,
Qu'el m'a fait cortoisie graindre
Qu'onques n'oi vers li deservi:
Car entor moi si très-cler vi,
Tant m'oint les yex d'un fin colire,
Qu'el m'ot fait bastir et confire,
Si-tost comme Povreté vint,
Qui d'amis m'osta plus de vingt;
Voire certes, que ge ne mente,
Plus de quatre cens et cinquente.
Oncs linz, se ses iex i méist,
Ce que ge vi pas ne véist:
Car Fortune tantost en place
La bonne amor à plaine face,
De mon bon ami me monstra,
Par Povreté qui m'encontra;
Onc ne l'éusse congnéu,
Se mon besoing n'éust véu.
Mès quant le sot, il acorut,
Et quanqu'il pot me secorut,
Et tout m'offrit quanqu'il avoit,
Por ce que mon besoing savoit.
Si cher achetés les avais, 8383
Tous bien à moi je les croyais.
Mais, à la fin, de moi s'enfuirent
Tous ces amis, quand ils sentirent
Que n'avais plus un seul denier;
Tous ces ingrats, jusqu'au dernier,
Tous me firent soudain la moue,
Quand ils me virent sous la roue
De Fortune à l'envers jeté,
Tant me battit par Pauvreté.
Mais j'ai tort de me plaindre d'elle,
Qui m'octroya faveur plus belle
Que jamais ne le méritai.
Lors je vis clair, en vérité,
Tant elle oignit d'un fin collyre
Qu'elle avait pour moi fait confire,
Mes yeux, dès que Pauvreté vint,
Qui m'ôta d'amis plus de vingt,
Voire certe, à moins que je mente,
Plus de quatre cents et cinquante.
Oncques lynx, à l'oeil si perçant,
Ne fut plus que moi clairvoyant;
Car Fortune dans ma disgrâce
La bonne amour à pleine face
De mon bon ami me montra
Par Pauvreté qui me navra.
Jamais n'aurais su sa tendresse
S'il n'eût découvert ma détresse;
Mais aussitôt il accourut,
Tant qu'il pouvait me secourut
Et m'offrit, pour calmer ma peine,
Tretout son avoir à main pleine.
XLVI
Comment Amis recorde cy 8375
A l'Amant, qu'un seul vray Amy
En sa povreté il avoit,
Qui tout son avoir lui offroit.
Amis, dist-il, fais vous savoir,
Illustration: Amis, dist-il, fais vous savoir...
Voir image
Vez-ci mon cors, vez-ci l'avoir
Où vous avés autant cum gié,
Prenés-en sans prendre congié;
Mès combien? se vous nel' savés,
Tout, se de tout mestier avés;
Car, amis, ne prise une prune
Contre ami les biens de Fortune,
Et les biens naturex méismes,
Puis que si nous entrevéismes,
Por quoi nos cuers conjoins éumes,
Que bien nous entrecongnéumes;
Car ainçois nous entr'esprovasmes,
Si que bons amis nous trovasmes;
Car nus ne set, sans esprover,
S'il puet loial ami trover.
Vous gard-ge tous jors obligiés,
Tant sunt poissans d'amor li giés;
Car moi por vostre garison
Poés, dist-il, metre en prison,
Por plevines ou por ostages,
Et mes biens vendre et metre en gages.
Ne s'en tint mie encor à tant,
Por ce qu'il ne m'allast flatant,
Ainçois m'en fist à force prendre,
Car n'i osoie la main tendre,
XLVI
Comment Ami rappelle ici 8417
A l'Amant, que seul un ami
Lui fut fidèle en sa misère,
Lui offrant sa fortune entière.
Ami, dit-il, je viens vous voir;
Voici mon corps et mon avoir,
Ils sont à vous comme à moi-même,
Prenez sans crainte, je vous aime.
—Mais combien?—Si ne le savez,
Tout, si de tout besoin avez;
Ami, je ne prise une prune,
Contre ami, les biens de Fortune,
Et même les biens naturels,
Du jour où nous nous vîmes tels
Que, sitôt que nous nous connûmes,
Nos coeurs conjoints à jamais eûmes,
Et qu'après nous être éprouvés,
Bons amis nous sommes trouvés;
Car nul ne sait, s'il ne l'éprouve,
Quand un ami loyal il trouve.
Eussiez-vous pris tout ce j'ai,
Que je serais votre obligé,
Tant sont puissants, lorsque l'on s'aime,
Les liens du coeur. Car moi-même,
Dit-il, pour votre guérison,
Vous pouvez me mettre en prison
Pour caution ou pour otage,
Et mes biens vendre et mettre en gage.
Là ne s'en tint pas cet ami
Qui m'allait consolant ainsi;
Tant iere maz et vergongneus, 8405
A loi de povre besongneus,
Cui honte a si la bouche close,
Que sa mesese dire n'ose,
Mais sueffre, et s'enclost et se cache,
Que nus sa povreté ne sache,
Et monstre le plus bel dehors:
Ainsinc ge le fesoie alors.
Ce ne font pas, bien le recors,
Li mendians poissans de cors,
Qui se vont partout embatant,
Plus qu'il puéent chacun flatant,
Et le plus let dehors démonstrent
A tretous ceus qui les encontrent,
Et le plus bel dedens réponnent
Por décevoir ceus qui lor donnent;
Et vont disant que povres sont,
Et les grasses pitances ont,
Et les grans deniers en tresor.
Mès atant me tairai dès or,
Que g'en porroie bien tant dire,
Qu'il m'en iroit de mal en pire;
Car tous jors héent ypocryte
Vérité qui contre eus est dite.
Ainsinc es devant diz amis
Mon fol cuer son travail a mis;
Si sui par mon fol senz traïs,
Despis, diffamé et haïs
Sans ochoison d'autre deserte
Que de la devant dite perte
De toutes gens communément,
Fors que de vous tant solement;
Mais il m'en fit de force prendre, 8447
Car je n'osais la main y tendre,
Tant j'étais triste et vergogneux,
Ainsi qu'un pauvre besogneux
Qui par la honte a bouche close
Et sa détresse dire n'ose,
Et montre le plus beau dehors,
Ainsi que je faisais alors,
Mais souffre et s'enferme et se cache,
Sa pauvreté pour qu'on ne sache.
Ce ne font pas les Mendiants,
Je sais, ces moines florissants
De corps, qui laids dehors se montrent
A tous les passants qu'ils rencontrent,
Et qui se vont partout glissant,
Tant qu'ils peuvent chacun flattant,
Pour décevoir ceux qui leur donnent,
Mais de tout par dedans foisonnent,
Qui vous disent que pauvres sont,
Et les grasses pitances ont
Et grands deniers cachés en terre.
Mais maintenant il faut m'en taire;
Tant du reste en dire pourrais,
Que de mal en pire choirais,
Car rien ne hait tant l'hypocrite
Que vérité contre lui dite.
Ainsi j'étais fol quand je mis
Ma confiance en ces amis.
Victime suis de ma folie,
Haï, méprisé pour la vie,
Et le seul prix de ma bonté
Fut d'être soudain rejeté
De toute la foule égoïste,
Sauf un dont l'amitié subsiste.
Que vos amors pas ne perdés, 8437
Mès à mon cuer vous aerdés;
Et tous jors, si cum ge le croi,
Qui d'amer vous pas ne recroi,
Se Diex plaist, vous i aerdrés;
Mès por ce que vous me perdrés,
Quant à corporel compaignie,
En ceste terrienne vie,
Quant li derreniers jors vendra,
Que Mors son drois des cors prendra,
Car icel jor, bien le recors,
Ne nous toldra fors que le cors,
Et toutes les apartenances
De par les corporex sustances;
Car ambedui, ce sai, morron
Plus-tost, espoir, que ne vorron,
Mès ce n'iert pas, espoir, ensemble,
Car Mort tous compaignons dessemble.
Si sai-ge bien certainement
Que, se loial amor ne ment,
Se vous vivez et ge moroie,
Tous jors en vostre cuer vivroie;
Et se devant moi moriés,
Tous jors où mien revivriés
Après vostre mort par mémoire,
Si cum vesquist, ce dist l'istoire,
Pyrithoüs après sa mort[76],
Que Theseus tant ama mort.
Tant le queroit, tant le si voit,
(Car cil dedens son cuer vivoit)
Que vis en enfer l'ala querre,
Tant l'ot amé vivant sor terre.
Et povreté fait pis que Mort:
Car ame et cors tormente et mort,
C'est vous qui point ne vous cachez, 8481
Mais à mon coeur vous attachez,
Et toujours, comme je le pense,
Puisqu'il vous aime avec constance,
Plaise à Dieu! vous attacherez.
Mais, hélas! un jour vous perdrez
Ma corporelle compagnie
En cette terrienne vie,
Lorsque le dernier jour viendra
Et lorsque la Mort reprendra
Ses droits sur notre corps fragile;
Mais en ce jour la Mort agile,
Compagnon, ne nous prendra rien
Hormis le corps, je le sais bien,
Et toutes les appartenances
De nos corporelles substances;
Car tous deux, je le sais, mourrons,
Certes, plus tôt que ne voudrons.
Mais égal sort ne nous prépare
La Mort qui les amis sépare,
Et je ne doute nullement
Que, si loyal amour ne ment,
En votre coeur je ne demeure.
S'il advient que premier je meure,
Car avant moi si vous mouriez,
Toujours au mien revivriez
Après votre mort par mémoire;
Comme vécut, nous dit l'histoire,
Pirithoüs, après sa mort[76b],
Que Thésée adorait encor.
Tant le suivait l'image chère
Qu'il aima tant sur cette terre
Et qui vivait dedans son coeur,
Qu'il l'alla chercher de douleur
Tant cum l'ung o l'autre demore, 8471
Non pas sans plus une sole hore;
Et lor ajoute à dampnement
Larrecin et parjurement,
Avec toutes autres durtés
Dont chascuns est griément hurtés,
Ce que mort ne vot mie faire,
Mès ainçois les en fait retraire,
Et si lor fait en son venir
Tous temporiex tormens fenir;
Et sans plus, comment que soit griéve,
En une sole hore les griéve.
Por ce, biaus compains, vous semon
Qu'il vous membre de Salemon
Qui fut roi de Gherusalen;
Car de li moult de bien a-l'en.
Il dit, et bien i prenés garde:
Biau fils, de povreté te garde
Tous les jors que tu as à vivre,
Et la cause en rent en son livre;
Car en ceste vie terrestre,
Miex vaut morir que povres estre.
Et cil qui povres apparront,
Lor propres freres les harront.
Et por la povreté douteuse,
Il parle de la souffreteuse
Que nous apelons indigence,
Qui si ses hostes desavance.
Onc si despite ne vi gens
Cum ceus que l'en voit indigens.
Por tesmoings néis les refuse[77]
Chascuns qui de droit escript use,
Por ce qu'il sunt en loi clamé
Equipolens as diffamé.
Aux enfers. Pauvreté fait pire 8515
Qui met âme et corps à martyre,
Sans même une heure de répit,
Tant que l'une avec l'autre vit,
Les pousse à damnable aventure,
Au vice, au larcin, au parjure
Et toutes les calamités
Dont les humains sont tourmentés;
Ce que la mort ne saurait faire
Puisque les en garde au contraire
Et fait pour eux, en son venir,
Tous temporels tourments finir,
Et sans plus, combien que les grève,
En une heure vous les enlève.
Pour ce, vous prierai, compagnon,
De vous rappeler Salomon,
De Jérusalem ce roi sage,
Dont nous avons maint bon adage.
Il dit: «Beau fils, en vérité,
Garde-toi bien de pauvreté
Tous les jours qu'il te reste à vivre.»
Et la cause en est en son livre:
«Oui, sur cette terre il vaut mieux
Mourir que vivre besogneux;
Car tous ceux qui pauvres paraissent
Leurs propres frères les délaissent.»
Et puis, parlant des souffreteux,
Il nous montre les pauvres honteux
Qui croupissent dans l'indigence,
Source d'éternelle souffrance.
Oncques plus misérables gens
Je ne vois que les indigents;
Pour témoins même les refuse[77b]
Chacun qui de droit écrit use,
Trop est povreté lede chose; 8505
Mes toutevois bien dire l'ose,
Que se vous aviés assés
Deniers et joiaus amassés,
Et tant donner en porriés,
Comme prometre en vorriés,
Lors coilleriés boutons et Roses,
Jà si ne seraient encloses.
Mès vous n'estes mie si riches,
Et si n'estes avers ne chiches:
Donnés donc amiablement[78]
Biaus petis dons resnablement,
Si que n'en cheiez en poverte,
Damaige i auriés et perte:
Li plusors vous en moqueroient,
Qui de riens ne vous secorroient,
Se vous aviés le chaté
Oultre sa valeur achaté.
Il affiert bien que l'en present
De fruit novel un bel present
En toailles, ou en paniers;
De ce ne soiés jà laniers.
Pommes, poires, noiz ou cerises,
Cormes, prunes, freses, merises,
Chastaignes, coinz, figues, vinetes,
Pesches, parmains, ou alietes,
Nefles entées, ou framboises,
Beloces d'Avesnes, jorroises[79],
Roisins noviaus lor envoiés,
Et des meures fresches aiés,
Et se les avés achetées,
Dites que vous sunt présentées
Car ils sont par la loi nommés 8549
L'équivalent des infamés.
Trop est Pauvreté laide chose;
Mais toutefois, bien dire l'ose,
Ami, si vous aviez assez
Deniers et joyaux amassés,
Vous cueilleriez boutons et roses;
Pour vous elles ne seraient closes,
Si donner autant vous pouviez
Comme promettre voudriez.
Mais pourtant, sans être aussi riche,
Si n'êtes avare ni chiche,
Donnez-leur raisonnablement
Beaux petits dons aimablement[78b],
Mais sans épuiser votre bourse;
Car si vous étiez sans ressource,
Personne ne vous soutiendrait,
Chacun de vous se moquerait
D'avoir payé la marchandise
Outre sa valeur, c'est sottise.
A mon avis, rien n'est plaisant
Comme de faire un beau présent,
Tel que fruits nouveaux en corbeille,
C'est un don que je vous conseille,
Figues, vinettes et marrons,
Pêches, alises, groseillons,
Pommes, poires, noix ou cerises,
Cormes, prunes, fraises, merises;
Raisins nouveaux leur envoyez,
Gents bouquets d'avoine liés[79b],
Amandes, framboises mûres
Ou bien encor nèfles et mûres;
Et si les avez achetés,
Dites qu'ils furent apportés
D'ung vostre ami, de loing venues, 8537
Tout les achatiés-vous es rues;
Ou donnés Roses vermeilletes,
Primeroles, ou violetes,
Ou biaus glaons en la seson;
En tex dons n'a pas desreson.
Sachiés que dons les gens afolent,
As mesdisans les jangles tolent:
Se mal ès donnéors savoient,
Tous les biens du monde en diroient.
Biaus dons soustiennent maint bailli
Qui fussent ore mal bailli[80];
Biaus dons de vins et de viandes
Ont fait donner maintes provendes;
Biaus dons si font, n'en doutés mie,
Porter tesmoing de bonne vie:
Moult tiennent par tout biau leu dons,
Qui biau don donne, il est prodons.
Dons donnent loz as donnéors,
Et empirent les prenéors[81],
Quant il lor naturel franchise
Obligent à autrui servise.
Que vous diroie à la parsomme?
Par don sunt pris et Diex et homme.
Compains, entendés ceste note
Que je vous amoneste et note.
Sachiés, se vous volés ce faire
Que ci m'avés oï retraire,
Li Diex d'Amors jà n'i faudra
Quant le fort chastel assaudra,
Qu'il ne vous rende sa promesse;
Car il et Venus la déesse
Tant as portiers se combatront,
Que la forterece abatront: