—Ah! vieux farceur!—dit le municipal en donnant une tape amicale sur l'épaule de son camarade de matelas, et riant de la plaisanterie; puis, ayant savouré son tabac en connaisseur, il ajouta:
—Fichtre! c'est du fameux!
—Écoutez donc, sergent,—dit le père Bribri en prisant à son tour,—c'est mon luxe. Je le prends à la Civette, rien que ça!
—C'est aussi là que ma femme se fournit.
—Ah! vous êtes marié, sergent? Diable! votre pauvre épouse va être fièrement inquiète!
—Oui, car c'est une brave femme! Et si ma blessure n'est pas mortelle, il faudra, l'ancien, que vous veniez d'amitié manger la soupe chez nous. Eh! eh!... nous parlerons de la barricade de la rue Saint-Denis en cassant une croûte.
—Vous êtes bien honnête, sergent; c'est pas de refus. Et comme je n'ai pas de ménage, il faudra qu'en retour votre épouse et vous veniez manger avec moi une gibelotte à la barrière.
—C'est dit, mon ancien.
Au moment où le civil et le militaire faisaient entre eux cet échange de courtoisie, M. Lebrenn, pâle, et les larmes aux yeux, sortit de l'arrière-magasin, dont la porte était restée fermée jusque-là, et dit à sa femme, toujours occupée à soigner les blessés:
—Ma chère amie, veux-tu venir un instant?
Madame Lebrenn rejoignit son mari, et la porte de l'arrière-magasin se referma sur eux. Un triste spectacle s'offrit aux yeux de la femme du marchand.
Pradeline était étendue sur un canapé, pâle et mourante. Georges Duchêne, le bras en écharpe, se tenait agenouillé auprès de la jeune fille, lui présentant une tasse remplie de breuvage.
À la vue de madame Lebrenn, la pauvre créature tâcha de sourire, rassembla ses forces, et dit d'une voix défaillante et entrecoupée:
—Madame... j'ai voulu vous voir... avant de mourir... pour vous dire... la vérité sur Georges. J'étais orpheline, ouvrière fleuriste; j'avais eu bien de la peine... bien de la misère... mais j'étais restée honnête. Je dois dire, pour ne pas m'en faire trop accroire, que je n'avais jamais été tentée,—ajouta-t-elle avec un sourire amer; puis elle reprit:—J'ai rencontré Georges à son retour de l'armée... je suis devenue amoureuse de lui... Je l'ai aimé... oh! bien aimé... allez!... c'est le seul... peut-être est-ce parce qu'il n'a jamais été mon amant... je l'aimais sans doute plus qu'il ne m'aimait; il valait mieux que moi..... c'est par bon cœur qu'il m'a offert de nous marier..... Malheureusement, une amie m'a perdue; elle avait été, comme moi, ouvrière... et par misère, elle s'était vendue!... Je l'ai revue riche, brillante... elle m'a engagée à faire comme elle... la tête m'a tourné... j'ai oublié Georges.... pas longtemps, pourtant..... mais pour rien au monde, je n'aurais osé reparaître devant lui... Quelquefois, cependant, je venais dans cette rue, tâchant de l'apercevoir... Je l'ai vu plus d'une fois travailler dans votre magasin, madame... et parler à votre fille, que j'ai trouvée belle... oh! belle comme le jour!... Un pressentiment m'a dit que Georges devait l'aimer... Je l'ai épié; plus d'une fois dans ces derniers temps, je l'ai aperçu le matin à sa fenêtre, regardant vos croisées... Hier matin... j'étais chez quelqu'un...
Et une faible rougeur de honte colora un instant les joues livides de la jeune fille; elle baissa les yeux, et reprit d'une voix de plus en plus affaiblie.
—Là, par hasard... j'ai appris que cette personne... trouvait votre fille... très-belle... et comme cette personne... ne recule devant rien, cela m'a fait peur pour votre fille et pour Georges... J'ai voulu le prévenir hier... il n'était pas chez lui; je lui ai écrit... pour lui demander à le voir, sans lui expliquer pourquoi... Ce matin... je suis sortie de chez moi... sans savoir... qu'il y avait... des barricades... et.....
La jeune fille ne put achever, sa tête se renversa en arrière; elle porta machinalement les deux mains à son sein, où elle avait reçu la blessure, poussa un soupir douloureux et balbutia quelques paroles inintelligibles, pendant que M. et madame Lebrenn pleuraient silencieusement.
—Joséphine,—lui dit Georges,—souffrez-vous davantage?—Et il ajouta en portant la main à ses yeux:—Cette blessure... mortelle... c'est en voulant me sauver qu'elle l'a reçue.
—Georges,—dit la jeune fille d'une voix faible et d'un air égaré,—Georges, vous ne savez pas...
Et elle tâcha de rire.
Ce rire dans l'agonie était navrant.
—Pauvre enfant! revenez à vous,—dit madame Lebrenn.
—Je m'appelle Pradeline,—répondit la malheureuse créature en délire.—Oui... parce que je chante toujours.
—L'infortunée!—dit M. Lebrenn,—elle délire!
—Georges...—reprit-elle dans un complet égarement,—écoutez mes chansons...
Et d'une voix expirante elle improvisa sur son air favori:
Elle n'acheva pas; ses bras se raidirent, sa tête se pencha sur son épaule.
Elle était morte...
Gildas, à cet instant, entr'ouvrit la porte qui communiquait à un escalier montant au premier étage, et dit au marchand:
—Monsieur, le colonel qui est là-haut demande à vous parler tout de suite.
La nuit était venue.
Le marchand se rendit dans sa chambre à coucher, où le colonel avait été conduit par mesure de prudence.
M. de Plouernel avait reçu deux blessures légères et de fortes contusions. Pour faciliter le premier pansement appliqué à ses plaies, il s'était dépouillé de son uniforme.
M. Lebrenn trouva son hôte debout, pâle et sombre.
—Monsieur,—dit-il,—mes blessures ne sont pas assez graves pour m'empêcher de quitter votre maison. Je n'oublierai jamais votre généreuse conduite envers moi, conduite doublement louable, après ce qui s'est passé hier entre nous. Mon seul désir est de pouvoir m'acquitter un jour... Cela me sera difficile, monsieur, car nous sommes vaincus, et vous êtes vainqueurs... J'étais aveugle sur la situation des esprits; cette révolution soudaine m'éclaire... Le jour de l'avénement du peuple est arrivé... Nous avons eu notre temps, comme vous me le disiez hier. Monsieur, votre tour est venu.
—Je le crois, monsieur... Maintenant, laissez-moi vous donner un conseil... Il ne serait pas prudent à vous de sortir en uniforme... L'effervescence populaire n'est pas encore calmée... Je vais vous donner un paletot et un chapeau rond; à l'aide de ce déguisement, et dans la compagnie d'un de mes amis, vous pourrez sans encombre regagner votre demeure.
—Monsieur! vous n'y songez pas... Me déguiser... ce serait une lâcheté!...
—De grâce, monsieur! pas de susceptibilité exagérée; n'avez-vous pas conscience de vous être intrépidement battu jusqu'à la fin?
—Oui... mais désarmé... désarmé par des...
Puis, s'interrompant, il tendit la main au marchand et lui dit:
—Pardon, monsieur... je m'oublie, et je suis vaincu... Soit, je suivrai votre conseil; je prendrai un déguisement, sans croire commettre une lâcheté. Un homme dont la conduite est aussi digne que la vôtre doit être bon juge en matière d'honneur.
En un instant M. de Plouernel fut vêtu en bourgeois, grâce aux habits que lui prêta le marchand.
Le colonel, montrant alors son casque bossué placé à côté de son uniforme à demi déchiré pendant la lutte, dit à M. Lebrenn:
—Monsieur, je vous en prie, gardez mon casque, à défaut de mon sabre, que j'aurais aimé à vous laisser comme souvenir d'un soldat à qui vous avez généreusement sauvé la vie.
—J'accepte, monsieur,—répondit le marchand;—j'ajouterai ce casque à deux autres souvenirs qui me viennent de votre famille.
—De ma famille!—s'écria M. de Plouernel stupéfait.—De ma famille!... Vous la connaissez?
—Hélas! monsieur...—répondit le marchand d'un air pensif et mélancolique,—ce n'est pas la première fois que depuis des siècles un Néroweg de Plouernel et un Lebrenn se sont rencontrés les armes à la main.
—Que dites-vous, monsieur?—demanda le comte de plus en plus surpris.—Je vous en prie! expliquez-vous...
Deux coups frappés à la porte interrompirent l'entretien de M. Lebrenn et de son hôte.
—Qui est là?—dit le marchand.
—Moi, père.
—Entre, mon enfant.
—Père,—dit vivement Sacrovir,—plusieurs amis sont en bas; ils arrivent de l'Hôtel de ville. Ils vous attendent.
—Mon enfant,—reprit M. Lebrenn,—tu es connu comme moi dans la rue; tu vas accompagner notre hôte, en passant par le petit escalier qui aboutit sous la porte cochère, afin de ne pas passer par la boutique.
—Oui, père.
—Tu ne quitteras monsieur de Plouernel que lorsqu'il sera rentré chez lui, et tout à fait en sûreté.
—Soyez tranquille, mon père; je viens déjà de traverser deux fois les barricades... Je réponds de tout.
—Pardon, monsieur, si je vous quitte,—dit le marchand à M. de Plouernel.—Mes amis m'attendent...
—Adieu, monsieur...—dit le colonel d'une voix pénétrée.—J'ignore ce que l'avenir nous réserve; nous pouvons nous retrouver encore dans des camps opposés; mais, je vous le jure, je ne pourrai désormais vous regarder comme un ennemi.
Et M. de Plouernel suivit le fils du marchand.
M. Lebrenn, resté seul, contempla le casque du colonel pendant un instant, et se dit:
—Ah! il est vraiment des fatalités étranges!...
Et prenant le casque, il alla le déposer dans cette pièce mystérieuse qui excitait si vivement la curiosité de Gildas.
M. Lebrenn vint ensuite rejoindre ses amis, qui lui apprirent que l'on ne doutait plus que la république ne fût proclamée par le gouvernement provisoire réuni à l'Hôtel de ville.
Comment la famille du marchand de toile, Georges Duchêne et son grand-père, assistèrent à une imposante cérémonie et à une touchante manifestation, aux cris de vive la république!—Comment le numéro onze cent vingt, forçat au bagne de Rochefort, fut menacé du bâton par un argousin et eut un entretien avec un général de la république, et ce qu'il en advint.—Ce que c'était que ce général et ce forçat.
Après la bataille, après la victoire, l'inauguration du triomphe et la glorification des cendres des victimes!
Quelques jours après le renversement du trône de Louis-Philippe, vers les dix heures du matin, la foule se pressait aux abords de l'église de la Madeleine, dont la façade disparaissait entièrement sous d'immenses draperies noires et argent. Au fronton du monument on lisait ces mots:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. Liberté—Égalité—Fraternité.
Un peuple immense encombrait les boulevards, où s'élevaient, depuis la Bastille jusqu'à la place de la Madeleine, deux rangs de hauts trépieds funéraires. Ce jour-là, on honorait les mânes des citoyens morts en février pour la défense de la liberté. Un double cordon de garde nationale, commandée en premier par le digne général Courtais, et en second par un vieux soldat de la cause républicaine, le brave Guinard, formait la haie.
La population, grave, recueillie, avait conscience de sa souveraineté nouvelle, conquise par le sang de ses frères.
Bientôt le canon tonna, l'hymne patriotique de la Marseillaise retentit. Les membres du gouvernement provisoire arrivaient; c'étaient les citoyens: Dupont (de l'Eure), Ledru-Rollin, Arago, Louis Blanc, Albert, Flocon, Lamartine, Crémieux, Garnier-Pagès, Marrast. Ils montèrent lentement l'immense perron de l'église: des écharpes tricolores, nouées en sautoir, distinguaient seules les citoyens chargés, à cette époque, des destinées de la France.
À leur suite venaient, reniant la royauté si longtemps flattée par eux, et acclamant la république et la souveraineté populaire, par le seul fait de leur présence à cette cérémonie solennelle, les grands corps de l'État, la haute magistrature en robe rouge, les corps savants, revêtus de leur costume officiel, les maréchaux, les généraux en grand uniforme; tous allaient prier des lèvres, sinon du cœur, pour la mémoire de ceux que la veille encore ils traitaient d'émeutiers, de factieux, avec une haine dédaigneuse et superbe.
Des cris passionnés de: Vive la république! éclatèrent sur le passage de ces dignitaires, dont la plupart, courtisans de tant de régimes, et, à cette heure, néophytes républicains, avaient blanchi au service de la couronne, comme ils disaient. Ces cris austères semblaient leur rappeler la solennité de leur adhésion.
Plus d'un homme en robe rouge ou en habit doré, le front encore moite de la peur de la veille, souriait d'un air contraint; plus surpris que touché de la contenance digne et calme de ce peuple héroïque, de ce peuple qui, par ses paroles, par ses actes, par ses privations, par la protection dont il couvrait les personnes et les propriétés en l'absence de toute force publique organisée, prouvait, en se montrant si jaloux de ses devoirs, qu'il était à la hauteur des droits souverains qu'il venait de reconquérir.
Toutes les fenêtres des maisons situées sur la place de la Madeleine étaient garnies de spectateurs. À l'entresol d'une boutique occupée par un des amis de M. Lebrenn, on voyait aux croisées madame Lebrenn et sa fille, toutes deux vêtues de noir; M. Lebrenn, son fils, ainsi que le père Morin et son petit-fils, Georges, qui portait le bras en écharpe: tous deux faisaient dès lors, pour ainsi dire, partie de la famille du marchand. La surveille de ce jour, M. et madame Lebrenn avaient annoncé à leur fille qu'ils consentaient à son mariage avec Georges. Aussi lisait-on sur les beaux traits de Velléda l'expression d'un bonheur profond, contenu par le caractère imposant de la cérémonie, qui excitait une pieuse émotion dans la famille du marchand.
Lorsque le cortége fut entré dans l'église, et que la Marseillaise eut cessé de retentir, M. Lebrenn, dont les yeux étaient humides, s'écria avec enthousiasme:
—Oh! c'est un grand jour que celui-ci... c'est l'inauguration de notre république pure de tout excès, de toute proscription, de toute souillure... Clémente comme la force et le bon droit, fraternelle comme son symbole, sa première pensée a été de renverser l'échafaud politique, cet échafaud que, vaincue, elle eût arrosé du plus pur, du plus glorieux de son sang. Voyez: loyale et généreuse, elle appelle maintenant à un pacte solennel d'oubli, de pardon, de concorde, juré sur les cendres des derniers martyrs de nos libertés, ces magistrats, ces généraux, naguère encore implacables ennemis des républicains, qu'ils frappaient par le glaive de la loi, par le glaive de l'armée... Oh! c'est beau! c'est noble! tendre ainsi, à ses adversaires de la veille, une main amie et désarmée!
—Mes enfants!—dit madame Lebrenn,—espérons... croyons que ces martyrs de la liberté, dont on honore aujourd'hui les cendres, seront les dernières victimes de la royauté!
—Oui! car partout la liberté s'éveille!—s'écria Sacrovir Lebrenn avec enthousiasme.—Révolution à Vienne... révolution à Milan... révolution à Berlin... Chaque jour apporte la nouvelle que la commotion républicaine de la France a ébranlé tous les trônes de l'Europe!... La fin des rois est venue!
—Une armée sur le Rhin, une autre sur la frontière du Piémont pour marcher à l'aide de nos frères d'Europe, s'ils ont besoin de notre secours,—dit Georges Duchêne,—et la république fait le tour du monde!... Alors, plus de guerre, n'est-ce pas, monsieur Lebrenn?... Union! fraternité des peuples! paix générale! travail! industrie! bonheur pour tous!... Plus d'insurrections, puisque la lutte pacifique du suffrage universel va désormais remplacer ces luttes fratricides dans lesquelles tant de nos frères ont péri.
—Oh!—s'écria Velléda Lebrenn, qui des yeux avait suivi son fiancé tandis qu'il parlait,—que l'on est heureux de vivre dans un temps comme celui-ci! Que de grandes et nobles choses nous verrons, n'est-ce pas, mon père?
—En douter, mes enfants! serait nier la marche, le progrès constant de l'humanité!...—dit M. Lebrenn.—Et jamais l'humanité n'a reculé...
—Que le bon Dieu vous entende, monsieur Lebrenn!—reprit le père Morin.—Et quoique bien vieux, j'aurai ma petite part de ce beau spectacle... Après ça, c'est être trop gourmand aussi!—ajouta le bonhomme d'un air naïf et attendri en regardant la fille du marchand.—Est-ce que j'ai encore quelque chose à désirer, moi? maintenant que je sais que cette bonne et belle demoiselle doit être la femme de mon petit-fils? Ne fait-il pas à cette heure partie d'une famille de braves gens? la fille valant la mère... le fils valant le père... Dam!... quand on a vu cela, et qu'on est aussi vieux que moi... l'on n'a plus rien à voir... on peut s'en aller... le cœur content!...
—Vous en aller, bon père?—dit madame Lebrenn en prenant une des mains tremblantes du bonhomme.—Et ceux qui restent et qui vous aiment?
—Et qui se sentiront doublement heureux,—ajouta Velléda en prenant l'autre main du vieillard,—si vous êtes témoin de leur bonheur!
—Et qui tiennent à honorer longuement en vous, bon père, le travail, le courage et le grand cœur!—reprit Sacrovir avec un accent de respectueuse déférence, pendant que le vieillard, de plus en plus ému, portait à ses yeux ses mains tremblantes et vénérables.
—Ah! vous croyez, monsieur Morin,—dit M. Lebrenn en souriant,—vous croyez que vous n'êtes pas aussi notre bon grand-père à nous? vous croyez que vous ne nous appartenez pas maintenant, aussi bien qu'à notre cher Georges? comme si nos affections n'étaient pas les siennes, et les siennes les nôtres!
—Mon Dieu! mon Dieu!—reprit le vieillard, si délicieusement ému que ses larmes coulaient,—que voulez-vous que je vous réponde? C'est trop... c'est trop... je ne peux que dire merci et pleurer. Georges, toi qui sais parler, réponds pour moi, au moins!
—Ça vous est bien facile à dire, grand-père,—reprit Georges non moins ému que le vieillard.
—Mon père!—dit vivement Sacrovir en s'avançant vers la fenêtre.
—Vois donc! vois donc!...
Et il ajouta avec exaltation:
—Oh! brave et généreux peuple entre tous les peuples!...
À la voix du jeune homme tous coururent à la fenêtre.
Voici ce qu'ils virent sur le boulevard, laissé libre par l'accomplissement de la cérémonie funèbre:
À la tête d'un long cortége d'ouvriers marchaient quatre des leurs, portant sur leurs épaules une sorte de pavois enrubané, au milieu duquel se voyait une petite caisse de bois blanc; venait ensuite un drapeau sur lequel on lisait:
Vive la république! Liberté—Égalité—Fraternité. OFFRANDE À LA PATRIE.
Les passants s'arrêtaient, saluaient, et criaient avec transport:
—Vive la république!
—Ah! je les reconnais bien là!—s'écria le marchand les yeux mouillés de larmes.—Ce sont eux, eux, prolétaires... eux qui ont dit ce mot sublime: Nous avons trois mois de misère au service de la république... eux, pauvres, et les premiers frappés par la crise du commerce. Et pourtant les voici les premiers à offrir à la patrie le peu qu'ils possèdent... la moitié de leur pain de demain, peut-être...
—Et ceux-là, les déshérités, qui donnent un tel exemple aux riches, aux heureux du jour... ceux-là, qui montrent tant de générosité, tant de cœur, tant de résignation, tant de patriotisme, ne sortiraient pas enfin de leur servage?—s'écria madame Lebrenn.—Quoi! leur intelligence, leur travail opiniâtre, seraient toujours stériles pour eux seuls! quoi! pour eux, toujours la famille serait une angoisse? le présent, une privation? l'avenir, une épouvante? la propriété un rêve sardonique? Non, non! Dieu est juste!... Ceux-là qui triomphent avec tant de grandeur ont enfin gravi leur Calvaire! Le jour de la justice est venu pour eux. Et je dis comme votre père, mes enfants: C'est un grand et beau jour que celui-ci! jour d'équité... de justice... pur de toute vengeance!
—Et ces mots sacrés sont le symbole de la délivrance des travailleurs!—dit M. Lebrenn en montrant du geste cette inscription attachée au fronton du temple chrétien:
Liberté—Égalité—Fraternité.
C'est près de dix-huit mois ensuite de cette journée si imposante par cette cérémonie religieuse, et si riche de splendides espérances qu'elle donnait à la France... au monde!... que nous allons retrouver M. Lebrenn et sa famille.
Voilà ce qui se passait au commencement du mois de septembre 1849 au bagne de Rochefort.
L'heure du repas avait sonné: les forçats mangeaient.
L'un de ces galériens, vêtu, comme les autres, de la veste et du bonnet rouge, portant au pied la manille, ou anneau de fer auquel se rivait une lourde chaîne, était assis sur une pierre et mordait son morceau de pain noir d'un air pensif.
Ce forçat était M. Lebrenn.
Il avait été condamné aux travaux forcés par un conseil de guerre, après l'insurrection de juin 1848.
Les traits du marchand avaient leur expression habituelle de fermeté sereine; seulement, sa figure, exposée pendant ses durs travaux à l'ardeur du soleil, était devenue, pour ainsi dire, couleur de brique.
Un garde-chiourme, le sabre au côté, le bâton à la main, après avoir parcouru quelques groupes de condamnés, s'arrêta, comme s'il eût cherché quelqu'un des yeux, puis s'écria en agitant son bâton dans la direction de M. Lebrenn:
—Eh! là-bas!... Numéro onze cent vingt!
Le marchand continua de manger son pain noir de fort bon appétit et ne répondit pas.
—Numéro onze cent vingt!—cria de nouveau l'argousin.—Tu ne m'entends donc pas, gredin?
Même silence de la part de M. Lebrenn.
L'argousin, maugréant et irrité d'être obligé de faire quelques pas de plus, s'approcha rapidement du marchand, et le touchant du bout de son bâton, lui dit brutalement:
—Sacredieu! tu es donc sourd, toi, dis donc! animal?
Le visage de M. Lebrenn, lorsqu'il se sentit touché par le bâton de l'argousin, prit une expression terrible... Puis, domptant bientôt ce mouvement de colère et d'indignation, il répondit avec calme:
—Que voulez-vous?
—Voilà deux fois que je t'appelle... Onze cent vingt! et tu ne me réponds pas... Est-ce que tu crois me faire aller? Prends-y garde!...
—Allons, ne soyez par brutal,—répondit M. Lebrenn en haussant les épaules.—Je ne vous ai pas répondu parce que je n'ai pas encore perdu l'habitude de m'entendre appeler par mon nom... et que j'oublie toujours que je me nomme maintenant: Onze cent vingt.
—Assez de raisons!... Allons, en route chez le commissaire de marine.
—Pourquoi faire?
—Ça ne te regarde pas... Allons, marche, et plus vite.
—Je vous suis,—dit M. Lebrenn avec un calme imperturbable.
Après avoir traversé une partie du port, l'argousin, suivi de son forçat, arriva à la porte des bureaux du commissaire chargé de la direction du bagne.
—Veux-tu prévenir monsieur le commissaire que je lui amène le numéro onze cent vingt?—dit le garde-chiourme à un de ses camarades servant de planton.
Au bout de quelques instants, le planton revint, dit au marchand de le suivre, lui fit traverser un long corridor; puis, ouvrant la porte d'un cabinet richement meublé, il lui dit:
—Entrez là, et attendez...
—Comment!—dit M. Lebrenn fort surpris.—Vous me laissez seul?
—C'est l'ordre de monsieur le commissaire.
—Diable!—reprit M. Lebrenn en souriant;—c'est une marque de confiance dont je suis très-flatté.
Le planton referma la porte et sortit.
—Parbleu!—dit le marchand en avisant un excellent fauteuil,—voici une bonne occasion de m'asseoir ailleurs que sur la pierre ou sur le banc de la chiourme.
Puis il ajouta en se carrant sur les moelleux coussins:
—Décidément, c'est toujours une chose très-agréable qu'un bon fauteuil.
À ce moment une porte s'ouvrit, M. Lebrenn vit entrer un homme de haute taille, portant le petit uniforme de général de brigade, habit bleu à épaulettes d'or, pantalon garance.
À l'aspect de cet officier général, M. Lebrenn, saisi de surprise, se renversa sur le dossier de son fauteuil et s'écria:
—Monsieur de Plouernel!...
—Qui n'a pas oublié la nuit du 23 février, monsieur—répondit le général en s'avançant et tendant la main à M. Lebrenn. Celui-ci la prit, tout en examinant par réflexion les deux étoiles d'argent dont étaient ornées les épaulettes d'or de M. de Plouernel. Alors il lui dit avec un sourire de bonhomie narquoise:
—Vous êtes devenu général au service de la république, monsieur? et moi, je suis au bagne!... Avouez-le... c'est piquant...
M. de Plouernel regardait le marchand avec stupeur; il s'attendait à le trouver profondément abattu, ou dans une irritation violente; il le voyait calme et souriant avec malice.
—Eh bien! monsieur,—reprit M. Lebrenn toujours assis, pendant que le général, debout, le considérait avec un ébahissement croissant,—eh bien! monsieur, il y a tantôt dix-huit mois, lors de cette soirée dont vous voulez bien vous rappeler, qui eût dit que nous nous retrouverions dans la position où nous sommes tous deux aujourd'hui?...
—Tant de fermeté d'âme!—dit M. de Plouernel, forcé de rendre hommage à la vérité.—C'est de l'héroïsme!
—Pas du tout, monsieur... c'est tout simplement de la conscience et de la confiance...
—De la confiance?
—Oui... Je suis calme, parce que j'ai foi dans la cause à laquelle j'ai voué ma vie... et que ma conscience ne me reproche rien.
—Et pourtant... vous êtes ici, monsieur.
—Je plains l'erreur de mes juges...
—Vous... l'honneur même! sous la livrée de l'infamie!...
—Bah! cela ne déteint pas sur moi.
—Loin de votre femme... de vos enfants...
—Ils sont aussi souvent ici avec moi que moi avec eux... Les corps sont enchaînés, séparés; mais la pensée se joue des chaînes et de l'espace.
Puis, s'interrompant, M. Lebrenn ajouta:
—Mais, monsieur, apprenez-moi donc par quel hasard je vous vois ici... Le commissaire du bagne m'a fait demander... était-ce seulement pour me procurer l'honneur de recevoir votre visite?
—Vous me jugeriez mal, monsieur,—reprit le général,—si vous croyiez qu'après vous avoir dû la vie, je viens ici par un sentiment de curiosité stérile ou blessante...
—Je ne vous ferai pas cette injure, monsieur. Sans doute vous êtes en tournée d'inspection?
—Oui, monsieur.
—Vous aurez appris que j'étais ici au bagne, et vous venez peut-être m'offrir vos services?
—Mieux que cela, monsieur.
—Mieux que cela?... Expliquez-vous, je vous prie... Vous semblez embarrassé...
—En effet... je le suis... et beaucoup,—répondit le général visiblement décontenancé par le sang-froid et l'aisance du forçat.—Les révolutions amènent souvent des circonstances si bizarres...
—Des circonstances bizarres?...
—Sans doute,—reprit le général;—celle où nous nous trouvons tous deux aujourd'hui, par exemple.
—Oh! nous avons déjà épuisé cette apparente bizarrerie du sort, monsieur,—reprit le marchand en souriant.—Que sous la république, moi, vieux républicain, je sois aux galères, tandis que vous, républicain... de date un peu plus récente, vous soyez devenu général... cela est en effet bizarre... nous en sommes convenus... Mais ensuite?
—Mon embarras a une autre cause, monsieur.
—Laquelle?
—C'est que...—répondit M. de Plouernel en hésitant.
—C'est que?...
—J'ai demandé...
—Vous avez demandé? quoi, monsieur?
—Et obtenu...
—Ma grâce!... peut-être!—s'écria M. Lebrenn.—C'est charmant!
Et il y avait une sorte de comique si amer dans ce trait de mœurs politiques, que le marchand ne put s'empêcher de rire.
—Oui, monsieur,—reprit le général,—j'ai demandé, obtenu votre grâce... vous êtes libre... J'ai tenu à honneur de venir moi-même vous apporter cette nouvelle.
—Un mot d'explication, monsieur,—reprit le marchand d'un ton digne et sérieux.—Je n'accepte pas de grâce; mais, quoique tardive, j'accepte une justice réparatrice...
—Que voulez-vous dire?
—Si lors de la fatale insurrection de juin j'avais partagé l'opinion de mes frères qui sont ici au bagne avec moi, je n'accepterais pas de grâce; après avoir agi comme eux, je resterais ici comme eux et avec eux!...
—Mais cependant, monsieur... votre condamnation...
—Est inique, en deux mots, je vais vous le prouver... À l'époque de la prise d'armes de juin, l'an passé, j'étais capitaine dans ma légion; je me rendis sans armes à l'appel fait à la garde nationale... Et là, j'ai déclaré haut, très-haut... que c'est sans armes que je marcherais à la tête de ma compagnie, non pour engager une lutte sanglante, mais dans l'espoir de ramener nos frères, qui, exaspérés par la misère, par un déplorable malentendu, et surtout par d'atroces déceptions[18], ne devaient pourtant pas oublier que la souveraineté du peuple est inviolable, et que tant que le pouvoir qui la représente n'a pas été légalement accusé, convaincu de trahison... se révolter contre ce pouvoir, l'attaquer par les armes au lieu de le renverser par l'expression du suffrage universel, c'est se suicider, c'est porter atteinte à sa propre souveraineté... La moitié de ma compagnie a partagé mon avis, suivi mon exemple; et pendant que d'autres citoyens nous accusaient de trahison, nous, tête nue, désarmés, les mains fraternellement tendues, nous nous sommes avancés vers une première barricade; les fusils se sont relevés à notre approche... Des mains amies serraient déjà les nôtres... notre voix était écoutée... Déjà nos frères comprenaient que, si légitimes que fussent leurs griefs, une insurrection serait le triomphe momentané des ennemis de la république... lorsqu'une grêle de balles pleut dans la barricade derrière laquelle nous parlementions. Ignorant sans doute cette circonstance, un bataillon de ligne attaquait cette position... Surpris à l'improviste, les insurgés se défendent en héros; la plupart sont tués, un petit nombre fait prisonnier... Confondus avec eux, ainsi que plusieurs hommes de ma compagnie, nous avons été pris et considérés comme insurgés. Si je ne suis pas devenu fou d'horreur, ainsi que plusieurs de mes amis, prisonniers comme moi dans le souterrain des Tuileries pendant trois jours et trois nuits! si j'ai conservé ma raison, c'est que j'étais par la pensée avec ma femme et mes enfants... Traduit devant le conseil de guerre, j'ai dit la vérité; l'on ne m'a pas cru... Sans doute, quelques misérables haines de quartier, quelques basses délations de voisins avaient aggravé mon dossier... J'ai été envoyé ici... Vous le voyez, monsieur, l'on ne m'accorde pas une grâce; on me rend une justice tardive... Cela ne m'empêche pas de vous savoir gré des démarches que vous avez faites pour moi... Ainsi donc je suis libre?
[18] Plus que personne nous avons déploré la funeste insurrection de juin, le sang qu'elle a fait couler devant et derrière les barricades; mais nous nous révoltons aussi contre les abominables calomnies dont on a poursuivi tous les insurgés indistinctement. Nous en appelons entre autres au témoignage du brave général Piré, qui, dans une lettre adressée aux représentants du peuple, s'exprimait ainsi:
«Citoyens représentants, entré le premier à la baïonnette, le 23 juin, dans la barricade de la rue Nationale Saint-Martin, je me suis vu quelques instants seul au milieu des insurgés animés d'une exaspération indicible; nous combattions à outrance de part et d'autre; ils pouvaient me tuer, ils ne l'ont pas fait! J'étais dans les rangs de la garde nationale, en grande tenue d'officier général; ils ont respecté le vétéran d'Austerlitz et de Waterloo! Le souvenir de leur générosité ne s'effacera jamais de ma mémoire... Je les ai combattus à mort, je les ai vus braves, Français qu'ils sont. Encore une fois, ils ont épargné ma vie, ils sont vaincus, malheureux je leur dois le partage de mon pain... advienne que pourra!
Était-ce à des pillards, à des cannibales que croyaient s'adresser le président de l'Assemblée Nationale et le général Cavaignac dans ces proclamations?
»On vous trompe, on vous égare. Regardez quels sont les fauteurs de l'émeute:
»Hier, ils prenaient le drapeau des prétendants, aujourd'hui ils exploitent la question des ateliers nationaux: ils dénaturent les actes et la pensée de l'Assemblée Nationale... Le pain est suffisant pour tous, il est assuré pour tous; la Constitution garantira à jamais l'existence à tous; déposez donc vos armes, etc., etc.
«... On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent: ce sont vos ennemis, les nôtres, qui parlent ainsi. On vous a dit que vous serez sacrifiés de sang-froid! Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont prêts à vous recevoir.
Sénard, Cavaignac.»
Enfin, nous citons, sans commentaire, ce passage du journal l'Atelier:
»Trois mois se sont écoulés depuis les journées de juin, et maintenant on peut juger avec plus de sang-froid la cause de ces effroyables événements; sans doute on y trouvera, comme toujours, des hommes qui exploitent, au point de vue de leur ambition, les malheurs publics, des hommes qui sacrifieraient le monde entier à leur esprit haineux et égoïste; mais le véritable moteur, celui qui a mis le fusil à la main de trente mille combattants, c'était la désolante misère qui ne raisonne pas. Les pères de famille connaissent seuls, hélas! la puissance de cette excitation.
»Écoutez plutôt celui-ci, que le Conseil de guerre vient de condamner à dix ans de travaux forcés:
«... J'avais couru pendant deux jours pour avoir du travail, je n'en avais trouvé nulle part... Je rentrai près de ma femme malade; elle était dans son lit, sans chemise, sans camisole, avec un lambeau de couverture autour d'elle! J'eus un instant la pensée du suicide; mais je la repoussai quand je vis à côté la petite figure toute rose de mon enfant qui dormait profondément au milieu de cette affreuse misère. Ma femme mourut, je restai seul avec mes deux enfants; c'était deux jours avant l'insurrection. Mon fils, me montrant le panier qu'il portait habituellement pour aller à l'école, et où on lui mettait sa petite provision, me disait: Papa, tu n'as donc rien mis dedans? Eh bien, messieurs, voilà pourquoi j'ai écouté mes malheureux camarades... J'avais souffert comme eux... quand ils vinrent me chercher, je cédai; mais je leur dis: Je vous le jure, par la mémoire de ma pauvre sainte mère: si nous sommes vaincus, je serai jeté dans un cul de basse-fosse; je ne me plaindrai pas, je ne vous reprocherai rien; mais si nous sommes vainqueurs, pas de vengeance, pardon à tous, car cette guerre entre français est horrible.» (Déposition de N. A. devant les Conseils de guerre.)
—Monsieur le commissaire de la marine va venir vous confirmer ce que je vous annonce, monsieur. Vous pouvez sortir d'ici, aujourd'hui... à l'heure même.
—Eh bien, monsieur, puisque vous êtes si parfaitement en cour... républicaine,—reprit M. Lebrenn en souriant,—soyez assez obligeant pour demander au commissaire une faveur qu'il me refuserait peut-être.
—Je suis, monsieur, tout à votre service.
—Vous voyez cet anneau de fer que je porte à la jambe, et qui soutient ma chaîne? Cet anneau de fer, je voudrais être autorisé à l'emporter... en le payant, bien entendu.
—Comment!... cet anneau... Vous voudriez?...
—Simple manie de collectionneur, monsieur... Je possède déjà quelques petites curiosités historiques... entre autres, le casque dont vous avez bien voulu me faire hommage il y a dix-huit mois... J'y joindrai l'anneau de fer du forçat politique... Vous voyez, monsieur, que pour moi et ma famille ce rapprochement dira bien des choses...
—Rien de plus facile, je crois, monsieur, que de satisfaire votre désir. Tout à l'heure j'en ferai part au commissaire. Mais permettez-moi une question, peut-être indiscrète.
—Laquelle, monsieur?
—Je me rappelle qu'il y a dix-huit mois, et bien souvent depuis j'ai songé à cela, je me rappelle que, lorsque je vous ai prié de conserver mon casque, en souvenir de votre généreuse conduite envers moi, vous m'avez répondu...
—Que ce ne serait pas la seule chose provenant de votre famille que je possédais dans ma collection? C'est la vérité.
—Vous m'avez aussi dit, je crois, monsieur, que les Néroweg de Plouernel...
—S'étaient quelquefois rencontrés, dans le courant des âges et des événements, avec plusieurs membres de mon obscure famille, esclave, serve, vassale ou plébéienne, reprit M. Lebrenn.
—Cela est encore vrai, monsieur.
—Et à quelle occasion? dans quelles circonstances? comment avez-vous pu être instruit de faits passés il y a tant de siècles?...
—Permettez-moi de garder ce secret, et excusez-moi d'avoir inconsidérément éveillé chez vous, monsieur, une curiosité que je ne peux satisfaire. Mais encore sous l'impression de cette journée de guerre civile et de l'étrange fatalité qui nous avait mis, vous et moi, face à face... une allusion au passé m'est échappée... Je le regrette; car, je vous le répète, il est certains souvenirs de famille qui ne doivent jamais sortir du foyer domestique.
—Je n'insisterai pas, monsieur,—dit M. de Plouernel.
Et après un instant d'hésitation il reprit:
—Un mot encore, monsieur... Encore une question indiscrète, sans doute...
—J'écoute, monsieur.
—Que pensez-vous de moi... en me voyant servir la république?
—Une telle question, monsieur, appelle une réponse d'une entière franchise.
—Vous ne pouvez m'en faire d'autre, monsieur, je le sais.
—Eh bien! vous ne croyez pas à la durée de la république; vous pensez vous servir utilement, pour l'avenir de votre parti, de l'autorité que vous confie, ainsi qu'à tant d'autres royalistes, un pouvoir parjure... Vous espérez enfin, à un moment donné, user de votre position dans l'armée pour favoriser le retour de votre maître, ainsi que vous appelez, je crois, ce gros garçon, le dernier des Capets et des rois franks par droit de conquête... Le gouvernement de monsieur Bonaparte met entre vos mains des armes contre la république... Vous les acceptez, c'est de bonne guerre, à votre point de vue.
—Et au vôtre?
—Au mien?
—Oui...
—Je ne ferais pas cela, monsieur... Je hais la monarchie pour les maux affreux dont, pendant des siècles, elle a écrasé mon pays, où elle s'est établie en conquérante, par la violence, le vol et le meurtre! Oui... je la hais! je l'ai combattue de toutes mes forces... mais jamais je ne l'aurais servie... avec l'intention de lui nuire... Jamais je n'aurais porté sa livrée, ses couleurs.
—Je ne porte pas la livrée de la république, monsieur!—dit vivement M. de Plouernel.—Je porte l'uniforme de l'armée française!...
—Allons, monsieur,—reprit le marchand en souriant,—avouez, sans reproche, que, pour un soldat, c'est peut-être un peu... un peu... prêtre... ce que vous dites là... Mais passons... chacun sert sa cause à sa façon. Et, tenez, nous sommes tous deux ici... vous, revêtu des insignes du pouvoir et de la force; moi, pauvre homme, portant la chaîne du forçat, ni plus ni moins que mes pères portaient, il y a quinze cents ans, le collier de fer de l'esclave: votre parti est tout-puissant et considérable; il a les vœux et il aurait au besoin l'appui des armes étrangères; il a la richesse, il a le clergé; de plus, les trembleurs, les repus, les cyniques, les ambitieux de tous les régimes se sont ralliés à vous dans l'effroi que leur cause la souveraineté populaire; ils disent tout haut qu'ils préfèrent à la démocratie la royauté de droit divin et absolu d'avant 89, appuyée, s'il le faut, par une armée cosaque et permanente... Eh bien, moi et ceux de mon parti, nous sommes pleins de foi dans la durée de la république et dans les prochaines et excellentes conséquences du suffrage universel, qui ne se laissera pas égarer deux fois de suite; aussi, croyez-moi, vous n'atteindrez jamais le but auquel vous croyez cependant toucher, à savoir: la restauration de ce gros garçon de droit divin et conquérant. Cela vous fait sourire... Soyez tranquille, monsieur: qui vivra verra, et, comme je l'espère, vous vivrez longtemps, très-longtemps... vous verrez.
L'entrée du commissaire de marine mit fin à l'entretien du général et du marchand; celui-ci obtint facilement, par l'intervention de son protecteur, la permission d'emporter son anneau de fer, sa manille, comme on dit au bagne.
Dans la soirée du même jour, M. Lebrenn se mit en route pour Paris.
Ce qu'était devenue la famille de M. Lebrenn pendant son séjour au bagne, et d'une lettre qu'elle reçut un soir.
Le 10 septembre 1849, deux jours après que le général de Plouernel était allé porter à M. Lebrenn sa grâce pleine et entière, la famille du marchand se trouvait réunie dans le modeste salon de l'appartement du premier étage.
On avait fermé la boutique depuis une heure environ; une lampe, placée sur une grande table ronde, éclairait les différentes personnes qui l'entouraient.
Madame Lebrenn s'occupait des écritures commerciales de la maison; sa fille, vêtue de deuil, berçait doucement sur ses genoux un petit enfant endormi, tandis que Georges Duchêne, vêtu de deuil comme sa femme (le grand-père Morin était mort depuis quelques mois), dessinait sur une feuille de papier l'épure d'une boiserie; car depuis son mariage, et d'après le désir de M. Lebrenn, Georges avait établi, sur les bases de l'association et de la participation, un vaste atelier de menuiserie dans le rez-de-chaussée d'un des bâtiments dépendant de la maison de son beau-père.
Sacrovir Lebrenn lisait un traité de mécanique appliqué au tissage des toiles, et de temps à autre prenait des notes dans ce livre.
Jeanike ourlait des serviettes, tandis que Gildas, placé devant une petite table chargée de linge, pliait et étiquetait à leur numéro de vente divers objets destinés à la montre du magasin.
La physionomie de madame Lebrenn était pensive et triste; telle eût été sans doute aussi l'expression des traits de sa fille, alors dans tout l'éclat de sa beauté, si à ce moment elle n'avait doucement souri à son petit enfant qui lui riait.
Georges, un instant distrait, de son travail par ce rire enfantin, contemplait ce groupe maternel avec un ravissement inexprimable.
On sentait vaguement qu'un chagrin, pour ainsi dire de tous les instants, pesait sur une famille si tendrement unie; c'est qu'en effet il ne se passait pour ainsi dire pas d'heure où l'on ne se souvînt avec amertume que le chef si aimé, si vénéré de cette famille lui manquait...
Disons en quelques mots comment le fils et le gendre de M. Lebrenn n'avaient pas imité sa conduite lors de l'insurrection du mois de juin 1848, et conséquemment partagé son sort.
Vers le commencement de ce mois, madame Lebrenn, se rendant en Bretagne, afin d'y faire différentes emplettes de toile, et d'y voir quelques personnes de sa famille, était partie accompagnée de sa fille et de son gendre, voyage de plaisir pour les deux jeune mariés. Sacrovir Lebrenn était, de son côté, allé à Lille pour les intérêts du commerce de son père. Il devait revenir à Paris avant le départ de sa mère; mais, retenu en province par quelques affaires, il apprit, lors de son retour à Paris, l'arrestation de son père, alors prisonnier au fort de Vanvre, comme insurgé.
À cette funeste nouvelle, madame Lebrenn, sa fille et Georges étaient en toute hâte revenus de Bretagne.
Est-il besoin de dire que M. Lebrenn reçut dans sa prison toutes les consolations que la tendresse et le dévouement de sa famille pouvaient lui offrir? Sa condamnation prononcée, sa femme et ses enfants voulurent le suivre et aller s'établir à Rochefort, afin d'habiter au moins la même ville que lui, et de le voir souvent; mais il s'opposa formellement à cette résolution pour plusieurs motifs de convenance et d'intérêts de famille; puis enfin son principal argument contre un déplacement considérable et fâcheux fut... (cette fois son excellent jugement le trompa) fut sa foi complète à une amnistie générale plus ou moins prochaine. Il fit partager cette conviction à sa famille; les siens avaient trop besoin, trop envie de le croire pour ne pas accepter cette espérance. Aussi, les jours, les semaines, les mois, se passèrent dans une attente toujours vaine, et toujours renaissante.
Chaque jour le condamné recevait une longue lettre collective de sa femme et de ses enfants; il leur répondait aussi chaque jour, et, grâce à ces épanchements quotidiens, ainsi qu'au courage et à la sérénité de son caractère si fermement trempé, M. Lebrenn avait supporté sans faiblesse la terrible épreuve dont on venait de voir le terme.
La famille du marchand était toujours silencieusement occupée autour de la table ronde. Madame Lebrenn cessa un moment d'écrire et appuya son front sur sa main, pendant que son autre main, qui tenait la plume, s'arrêtait immobile.
Georges Duchêne, s'apercevant de la préoccupation de sa belle-mère, fit un signe à Velléda. Tous deux regardèrent silencieux madame Lebrenn. Sa fille, au bout de quelques instants, lui dit tendrement:
—Ma mère, tu parais inquiète, soucieuse?
—Depuis bientôt treize mois, mes enfants,—répondit la femme du marchand,—voici le premier jour que nous ne recevons pas de lettre de votre père...
—Si monsieur Lebrenn eût été malade, ma mère,—dit Georges,—et hors d'état de vous écrire, il vous l'eût fait savoir, grâce à une main étrangère, plutôt que de vous inquiéter par son silence. Aussi, comme nous le disions tantôt, il est probable que pour la première fois sa lettre aura subi quelque retard.
—Georges a raison, ma mère,—reprit la jeune femme;—il ne faut pas t'alarmer ainsi.
—Et puis, qui sait?—ajouta Sacrovir Lebrenn avec amertume,—les règlements de police sont si étranges, si despotiques, qu'il se peut qu'on ait voulu priver mon père de sa dernière consolation... Les gens qui nous gouvernent ont tant de haine contre les républicains!... Oh! nous vivons dans de tristes temps...
—Après avoir rêvé l'avenir si beau!...—dit Georges en soupirant,—le voir sombre, presque désespéré!... M. Lebrenn! lui! lui! condamné! traité ainsi!... Ah! cela ferait croire que le triomphe des honnêtes gens... n'est jamais qu'un accident!
—Ah! frère! frère! je sens qu'il s'amasse en moi de terribles ferments de haine et de vengeance!—dit d'une voix sourde le fils du marchand.—Avoir un jour... un seul jour!... et faire justice... dût ma vie entière se passer dans les tortures!
—Patience,—frère! dit Georges,—patience... À chacun son heure!
—Mes enfants,—reprit madame Lebrenn d'une voix grave et mélancolique,—vous parlez de justice... n'y mêlez jamais de pensées de haine, de vengeance... Votre père, s'il était là... et il est toujours avec nous... vous dirait que le bon droit ne hait pas... ne se venge pas... La haine, la vengeance, donnent le vertige; témoins ceux qui ont poursuivi votre père et son parti avec acharnement..... Méprisez-les... plaignez-les... mais ne les imitez pas.
—Et cependant, voir ce que nous voyons, ma mère!—s'écria le jeune homme.—Penser que mon père... mon père!... l'homme d'honneur, de courage, de patriotisme éprouvé, est à cette heure au bagne! et qu'on l'y laisse... et que nos ennemis éprouvent une joie féroce de l'y savoir!...
—Qu'est-ce que cela fait à l'honneur, au courage, au patriotisme de votre père, mes enfants?—dit madame Lebrenn.—Est-ce qu'il est au pouvoir de personne au monde de flétrir ce qui est pur? d'abaisser ce qui est grand? de faire d'un honnête homme un forçat?... Est-ce que vous croyez que votre père injustement condamné sera moins honoré de l'empreinte de la chaîne qu'il traîne que de ses cicatrices de 1830? Est-ce qu'au jour de la justice il ne sortira pas de leurs bagnes encore plus aimé, encore plus vénéré que par le passé? Que prouvent ces persécutions, mes enfants? que la haine et la vengeance peuvent devenir encore plus ridicules qu'elles ne sont odieuses! Et l'on ne doit avoir que dégoût et pitié pour l'odieux et le ridicule!... Ah! mes enfants! pleurons l'absence de votre père... mais songeons que chaque jour de son martyre le grandit et l'honore!...
—Tu as raison, ma mère,—dit Sacrovir en soupirant.—Les pensées de haine et de vengeance sont mauvaises au cœur.
—Ah!—reprit tristement Velléda,—pauvre père! le jour de demain était attendu par lui avec tant d'impatience!...
—Le jour de demain?—demanda Georges à sa femme.—Pourquoi cela?
—Demain est l'anniversaire de la naissance de mon fils,—reprit madame Lebrenn.—Demain, 11 septembre, il aura vingt-et-un ans; et pour plusieurs raisons cet anniversaire devait être pour nous une fête de famille.
Madame Lebrenn achevait à peine ces mots, que l'on entendit sonner à la porte de l'appartement.
—Qui peut venir si tard? Il est près de minuit,—dit madame Lebrenn.—Voyez ce que c'est, Jeanike.
—J'y vais, madame!—s'écria héroïquement Gildas en se levant.—Il y a peut-être du danger.
—Je ne le pense pas,—reprit madame Lebrenn;—mais allez toujours ouvrir.
Au bout d'un instant, Gildas revint, tenant une lettre qu'il remit à madame Lebrenn, en lui disant:
—Madame, c'est un commissionnaire qui a apporté cela... Il n'y a pas de réponse.
À peine la femme du marchand eut-elle jeté les yeux sur l'enveloppe, qu'elle s'écria:
—Mes enfants!... une lettre de votre père!...
Georges, Sacrovir et Velléda se levèrent spontanément et se rapprochèrent de leur mère.
—C'est singulier!—reprit celle-ci en examinant avec inquiétude l'enveloppe qu'elle décachetait.—Cette lettre doit venir de Rochefort comme les autres, et elle n'est pas timbrée...
—Peut-être,—dit Georges,—monsieur Lebrenn aura-t-il chargé quelqu'un partant de Rochefort de vous la faire parvenir.
—Et telle aurait été la cause du retard,—reprit Sacrovir.—C'est probable.
Madame Lebrenn, assez inquiète, se hâta de lire à ses enfants la lettre suivante:
«Chère et tendre amie, embrasse nos enfants au nom d'une bonne nouvelle, dont vous allez être aussi heureux que surpris... J'ai espoir de vous revoir bientôt...»
Ces mots étaient à peine prononcés par la femme du marchand, qu'il lui fut impossible de continuer sa lecture. Ses enfants l'entourèrent et sautèrent à son cou avec des exclamations de joie impossible à rendre, tandis que Gildas et Jeanike partageaient l'émotion de la famille.
—Mes pauvres enfants! soyons raisonnables, ne triomphons pas trop tôt,—dit madame Lebrenn.—Ce n'est qu'un espoir que votre père nous donne... Et Dieu sait combien notre espérance d'amnistie a été souvent déçue!
—Alors, mère, lis vite... bien vite... achève,—dirent les enfants d'une voix impatiente.—Nous allons voir si cet espoir est sérieux.
Madame Lebrenn continua la lettre de son mari:
«J'ai l'espoir de vous revoir bientôt... plutôt même que vous ne pouvez le croire...»
—Vois-tu, mère! vois-tu?...
Dirent les enfants d'une voix palpitante et les mains jointes, comme s'ils eussent prié.
—Achève! achève!
—Mon Dieu! mon Dieu! serait-il possible!... Nous le reverrions bientôt!—dit madame Lebrenn en essuyant les pleurs qui obscurcissaient sa vue; et puis elle continua:
«Quand je dis espoir, chère et tendre amie, c'est plus qu'un espoir, c'est une certitude... J'aurais dû commencer ma lettre en te donnant cette assurance; mais, quoique certain de la fermeté de ton caractère, j'ai craint qu'une trop brusque surprise ne vous fît mal, à toi et à nos enfants... Vous voici donc déjà familiarisés avec l'idée de me revoir prochainement... très-prochainement, n'est-ce pas? Je puis donc vous...»
—Mais, ma mère!—s'écria Georges Duchêne en interrompant la lecture,—monsieur Lebrenn doit être à Paris!
—À Paris!—s'écria-t-on tout d'une voix.
—La lettre n'est pas timbrée,—reprit Georges;—monsieur Lebrenn est arrivé... il l'aura envoyée par un commissionnaire.
—Plus de doute! Georges a raison,—reprit madame Lebrenn.
Et elle lut rapidement la fin de la lettre:
«Je puis donc vous promettre que nous fêterons en famille le jour de l'anniversaire de la naissance de mon fils... Ce jour commence ce soir à minuit... Je serai donc à minuit au milieu de vous, peut-être avant; car aussitôt le commissionnaire descendu, je monterai l'escalier et j'attendrai... Oui, j'attends à la porte, là, près de vous.»
Ces mots à peine achevés, madame Lebrenn et ses enfants se précipitaient à la porte de l'appartement.
Elle s'ouvrit.
En effet, M. Lebrenn était là.
Il faut renoncer à peindre les transports de cette famille en retrouvant ce père adoré.
Comment le jour anniversaire de la naissance de son fils M. Lebrenn lui ouvre cette chambre mystérieuse qui causait tant d'étonnements à Gildas Pakou, le garçon de magasin.—Comment Sacrovir Lebrenn et Georges Duchêne, son beau-frère, désespéraient du salut de la république et du progrès de l'humanité.—Pourquoi M. Lebrenn, fort de ce que renfermait la chambre mystérieuse, était au contraire plein de foi et de certitude sur l'avenir de la république et de l'humanité.
Le lendemain matin du retour de M. Lebrenn, jour de l'anniversaire de la naissance de son fils, qui atteignait à cette époque sa vingt-et-unième année, la famille du marchand était rassemblée dans le salon.
—Mon enfant,—dit M. Lebrenn à son fils,—tu as aujourd'hui vingt-et-un an, le moment est venu de t'ouvrir cette chambre aux volets fermés, qui a si souvent excité ta curiosité. Tu vas voir ce qu'elle contient... Je t'expliquerai le but et la cause de cette espèce de mystère... Alors, j'en suis convaincu, mon enfant, ta curiosité se changera en un pieux respect... Un mot encore: le moment de t'initier à ce mystère de famille semble providentiellement choisi. Depuis hier, tout à notre tendresse, nous avons eu peu le temps de parler des affaires publiques; cependant, quelques mots qui te sont échappés, ainsi qu'à vous, mon cher Georges,—ajouta M. Lebrenn en s'adressant au mari de sa fille,—me font craindre que vous ne soyez découragés... presque désespérés.
—Cela n'est que trop vrai, mon père,—répondit Sacrovir.
—Quand on est témoin de ce qui se passe chaque jour,—ajouta Georges,—on est effrayé pour l'avenir de la république et de l'humanité.
—Voyons, mes enfants,—dit M. Lebrenn en souriant;—que se passe-t-il donc de si terrible? contez-moi cela...
—Comment, mon père!—s'écria Georges avec surprise,—vous nous le demandez?
—D'abord,—s'écria le fils du marchand,—monsieur Bonaparte, premier magistrat de la république, monsieur Bonaparte, se recommandant naïvement des souvenirs de son oncle, l'homme du 18 brumaire! l'un des plus horribles despotes qui aient jamais pesé sur la France, qu'il a ruinée, dépeuplée, livrée deux fois à l'invasion et aux Bourbons!...
—Comment!—dit M. Lebrenn avec un éclat de rire homérique,—monsieur Louis Bonaparte vous fait peur!... Passons, mes enfants, passons, le suffrage universel, comme la lance magique, guérit les blessures qu'il a faites.
—Le gouvernement aux mains de ces gens,—reprit Georges,—dont les plus républicains regardent la république comme un essai...
—Oui, comme un essai... qu'ils font, eux, qui ont essayé tant de gouvernements, tant de fidélités, tant de serments!... C'est une vieille habitude chez eux... Ces pauvres hommes!—répondit M. Lebrenn.—Qu'est-ce que ça nous fait?... s'ils nous essayent, nous les essayons aussi, et, le jour venu, le scrutin leur dira: «Vous voyez bien, vous ne savez ni servir la république ni vous en servir... Allez-vous-en de là, s'il vous plaît...»
—Soit, mon père,—reprit Sacrovir;—mais voici qui est effrayant: l'instruction publique livrée à monsieur Falloux! l'apologiste de l'inquisition! l'exécuteur des basses œuvres des jésuites! l'audacieux souteneur de ce qu'il y a de plus haineux, de plus rétrograde, de plus impitoyable dans le parti catholique et absolutiste!... L'éducation de nos enfants livrée aux hommes noirs de cet homme noir!...
—Mes amis,—reprit M. Lebrenn,—sans remonter plus haut que 1789, qui donc, à cette époque, avait le monopole de l'instruction publique? Le clergé, n'est-ce pas?... le clergé dans sa toute-puissance, si puissant qu'il a fait trancher la tête à deux pauvres enfants qui avaient plaisanté d'une procession... Eh bien, ce clergé tout-puissant a-t-il pu conjurer la révolution, quoiqu'il fût maître de l'éducation publique?... Comment, vous craignez les hommes noirs de monsieur Falloux en 1849? quand nous avons la liberté de la presse, et la propagande socialiste, bien autrement active et ardente que celle des encyclopédistes au siècle dernier? Quoi! vous doutez? vous craignez? lorsque, grâce au suffrage universel, dans deux ans au plus, il suffira d'un souffle du pays pour faire rentrer à jamais ces hommes noirs dans leurs ténèbres? Allons, enfants! vous n'êtes pourtant plus à l'âge où l'on a peur des loups-garoux!...
—Et l'expédition d'Italie?—reprit Georges.—La république italienne, notre sœur, mitraillée, abattue par nos soldats, le pape rétabli par nos armes!
—Comment, enfants? vous vous plaignez de la restauration du pape par la force? Quel nouveau et écrasant démenti donné à cette prétention d'infaillibilité divine! Dieu n'a pas tonné... il a laissé son représentant sur terre implorer les carabines des chasseurs de Vincennes, braves garçons, préférant le cotillon et le cabaret aux oremus... Passons, enfants! la papauté ne se relèvera pas de ce dernier triomphe; elle devait régner par l'amour et par la foi, elle en appelle à la violence; elle se perdra par la violence, et bientôt la république romaine reprendra son rang parmi les peuples libres. La vieille habitude de la discipline a contraint nos braves soldats à une restauration papale, inique et imbécile... mais patience, deux ans d'exercice de leurs droits de citoyen éclaireront nos soldats sur leurs véritables devoirs... Et déjà les votes de l'armée ne sont-ils pas en majorité socialistes?... D'ailleurs, dans un temps prochain, il n'y aura plus de rois en Europe, conséquemment plus d'armées, l'un ne va jamais sans l'autre... Les peuples régénérés, émancipés, ne songeront, dans leur intérêt commun, qu'à s'unir, qu'à échanger leurs produits, au lieu de se battre!... Passons, enfants... les temps approchent où les derniers bataillons s'en iront avec les derniers rois!
—Ah! mon père! ces temps heureux, les verrons-nous jamais?—dit Sacrovir, non moins étonné que Georges de la quiétude du marchand.—Partout, à cette heure, la liberté des peuples est bâillonnée, bâtonnée, égorgée par les bourreaux des rois absolus!... L'Italie, la Hongrie, l'Allemagne, sont de nouveau courbées sous le joug sanglant qu'elles avaient brisé en 1848, électrisées par notre exemple, et comptant sur nous comme sur des frères!... Au nord, le despote des cosaques, un pied sur la Pologne, un pied sur la Hongrie, étouffées dans leur sang, menace de son knout l'indépendance de l'Europe, prêt à lancer sur nous ses hordes sauvages!...
—Des hordes pareilles, mes enfants, nos pères, en sabots, les ont écharpées sous la Convention... et nous ferions comme eux... Quant aux rois, ils massacrent, ils menacent, ils écument de fureur!... et surtout d'épouvante!... Ils voient déjà, du sang des martyrs assassinés par eux, naître des milliers de vengeurs!... Ces porte-couronnes ont le vertige: il y a bien de quoi!... Qu'une guerre européenne éclate, la révolution se dresse chez eux et les dévore! Que la paix subsiste, le flot pacifique de la civilisation monte... monte... et submerge leurs trônes... Passons, enfants...
—Mais, à l'intérieur!—s'écria Georges,—à l'intérieur!
—Eh bien, mes amis! que se passe-t-il à l'intérieur?
—Hélas! mon père... la défiance, la peur, la misère partout, semées par les éternels ennemis du peuple et de la bourgeoisie... Le crédit anéanti... Des populations égarées, trahies, trompées, ameutées contre la république, leur mère, par ceux-là qui savent bien qu'ils ne pourront plus, sous un gouvernement républicain-socialiste, exploiter le peuple et la modeste bourgeoisie, sur qui pèse presque entièrement l'impôt, c'est-à-dire la gêne ou la misère[19]!...